HISTOIRE

DE

LA FONDATION

DE LA NOUVELLE-ORLÉANS

(1717-1722)

PAR LE BARON MARC DE VILLIERS

AVEC UNE PRÉFACE

DE M. GABRIEL HANOTAUX

MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

picture0

PARIS IMPRIMERIE NATIONALE

MDCCCCXVII

1^

• •

• . •

• • •

• ••• ••••.

picture1

PRÉFACE.

picture2

A LoMÙiane, cdf Upays des Louts, eÙ^* du plm grand de tous, Lmt XIV. A temhucbure du m des fleuves, le Mtfiifiipi, la capitale de la hmiiam porte le nom d'une ville oà fleurit, aux bords de Luire, le mmmir des plm ml>les gloires de la Vieille France, Orléans.

Ainsi le nom français vit (Ù?* vivra éternellement dam ces répons lointaines, car ce sont les Fra/^ais ^ ont semé la civilisation sur les rives du pme; ils ma colonisé m contrées, fondé ces villes, <Ù>* leur volonté r^léchie, après les avoir créées <à^ élevées, les a déposées, déjh grandes, dans le giron de la grande K^puèlique des Etats-Unii comme une mère œt^ ses filles à une autre mère : ce sont des liens que rien ne peut briser.

ha conception dun g'ond empire américain du Nord appartient h mtre Champlam. Cavelier de La Salle la reprit (Ù* jalonna le wl américain des^andes Hgtes de ce futur domaine.

Les E^agnols, qui avaient dAouvert les embouéures du Père des

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

eaux, fi avaient pu franchir la barre; il leur parut quun Dieu se levait du fleuve pour arrêter leur entreprise. Quant aux Indiens, ils ne pouvaient même se rendre compte de {importance de son cours : leurs cbafles ç^ leurs pêches étaient bornées a des bandes de terrain sur ses rivais ; ils dénombraient les saisom (Ferres ses débordements.

Les Français, venus par le Canada (Ù^ les lacs, comprirent tout de suite que l'unité ^ff-aphique du continent septentrional était déterminée par le cours du grand fleuve <Ù^ de ses c^fluents. Tandis que les colom aurais repaient fixés aux rivais de la mer, les explorateurs finançais se jetaient résolument dam {aventure de la découverte intérieure. Ces pionniers firent preuve du double mérite que thiHoire recon-naît comme caractérisant le ^ie français : ils conçurent ç^ ils osèrent.

Oeft Cavelier de La Salle qui déboucha le premier, par les easix du Miflifiipi, dam le golfe du Mexique. Il planta sur cette terre le poteau à la plaque iitain qui en prenait poflefiion au nom de la France, (Ù^ il lui imposa le nom des Louis.

Je laife aux écrivaim américaim les plus qualifiés le soin de dessiner les traits de ce fondateur, de ce créateur h qui l'Amérique doit tant : Varl^an, reprenant la parole de Tonty, le plus fidèle compagnon de voyaff de La Salle, dit : ccCefut (un des hommes les plus grands du siècle,* (fefl incontestablement (explorateur le plus remarquable dont (hiHoire ait comervé le nom. » Bancroft reprend : «Four la force de la volonté iù^ la grandeur des conceptiom, pour la variété des connaiflances <Ù^ la rapide adaptation d!un génie inventif aux cir-confiances les plus imprévues, pour la hauteur iâme qui vous fait accepter les décisiom de la Providence tout en opposant au malheur une ferme résolution <Ù^ une eSpérance inébranlable, La Salle ne /eft laiflésurpafkrpar aucun de ses compatriotes. » EtPar/^an dit encore :

— vin —

> PREFACE.

€<VAmérique lui doit un souvenir durablef car dans cette silhouette virile, elle reconnaît le pionnier qui (a guidée vers son plm riche héritage. »

J'aime la conclusion philosophique que John Finley tire de ces textes, après les avoir rappelés : (^La France, dit-il, eût bien mérité de la vallée du MiJ^ipi, alors même qu'elle se fût bornée à introduire cette rude <Ù^ vaillante fi^re au cœur de (Amérique, comme une condamnation perpétuelle du luxe amoUifiant <Ù^ efféminé, d'un art qui ne viserait qu'a la popularité, de (intempérance <Ù^ autres vices contre lesquels ha Salle a lutté même dans le désert, ainsi que de la délation (Ù* de la démago^e. Ceft un exemple toujours présent de ce que les hommes ont c^peléy\i <Ù^ virtus, au sens le plus élevé du mot.»

La vie de Cavelier de La Salle eft la préface indispensable iune hiiîoire de la Louisiane çi^ de la Nouvelle-Orléans. Cefi avec de tels hommes que (ancienne France fabriquait des Frances nouvdles.

Pourtant si la Louisiane était découverte <Ù^ nommée, la Nouvelle-Orléans tarda quelque temps à naître. Le*pafiaff de La Salle eft de 16S2 : or la colonie qu'il avait fondée avec tant de couraff ç^ de confiance ne commence a se développer que dans les premières années du xviif siècle : defl en lyoi que M. de Kémonville proposa la création (Fun établifUment au «Vortage du Mifiifiipi»^ édi en lyij-iyi6 que Cro^t réclame avec insistance la fondation ((unpoffe sur (emplacement de la future métropole,' Bierwille fut son véritable père.

Disom-le franàxment, il fallut le grand efior que lesyflème de Law donna aux affaires coloniales françaises pour que la ville sortît de ces limbes. Che^ les hommes d'État, la plus précieuse (Ù^ la plus vaste des faculté et (imaff nation créatrice; mais elle perd tout sm prix si

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

k bon sens ne la surveille pas. haw était à la fais un Spéculatif (Ù* un Spéculateur: il devina les deux révolutions qui aUéuent (hangr la face du monde : f élargfkment soudain de la planète par le développement des domaines coloniaux, <Ù^ texploitation préventive de cette richefie nouvdle par F organisation du crédit. Fresque sansj prendre garde, son Système éveillait des terres endormies depuis la création du monde, ha Nouvelle-Orléans naquit de cette initiative, c^ elle prit le nom du régent en Fhonmur du protecteur de haw. Ainsi cette période si extraordinairement féconde des premières années du xviif siècle français réalisa le capital (Ù^ escompta le crédit amaphpar f héroïsme des âges précédents.

Ubîftoire de cette oriffne (Ù^ les raisons du deuxième centenaire que la France (Ù^ F Amérique célèbrent en ce moment eft racontée avec une précision (Ù^ une autorité remarquables dans fouvrc^ que jai t honorable mifiion de présenter au public. (Euvre (Fun rare mérite, parce qt/elle eftà Ja fois claire (Ù^ simple. Appuyée sur une érudition solide, elle n'en fait pas étalage. Elle in^ire la confiance parce qu'elle reSpire la vérité hes vicifiitudes de la fondation, les résistances de la nature (â^ des hommes, les d^cultés qui hpposent h toute réalisation humaine, ces alternatives sont exposées ici avec un art qui, en plus, sait orner la trame du récit par une abondante broderie de traits piquants et ianecdotes curieuses.

Comment ne pas saluer aupajiage F ombre délicate et le fantôme parfumé de notre Manon hescaut? L!aventure équivoque du chevalier des Grieux n^eft pas une simple invention romanes^ : Manon a vécu. Et ton trouvera, dans les pages qui suivent, la révélation des circonstances réelles qui amenèrent à f embouchure du MifiiJUpi,

~ X —

PREFACE.

versiji6, le jeune Avril de La Vareme (Ù^ la «demoiselles^ Froget, dite Quantin, native a[>paremment ^Omify, près de Saint-Quentin en Picardie. Je laifie au leSkur le plaisir de lire le rapport officiel de ha Motbe-Cadillac, gmvemeur de la Louisiane, relatif aux aventures de ccMamm Lescaut».

Mais je préfère f tout de même, à la prose officielle celle de notre bon abbi Prévaft racontant les trilles funérailles de la jolie fiUe, objet dun si fol amour : «... Il ne m'étoit pas difïicillc d'ouvrir la terre dans le lieu oii je me trou vois. C'étoit une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir à creuser, mais j'en tirois moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse. J'y plaçai l'idole de mon cœur après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je in'assis encore auprès d'elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvois me résoudre à fermer la fDssc. Enfin mes forces recommençant à s'afiFoiblir & craignant d'en manquer tout à iait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre tout ce qu'elle avoit porté de plus parfait & de plus aimable '*l))

Née dans F héroïsme, abreuvée des plus terribles calamités, accrue par le risque, développée par le travail, la Nouvelle-Orléam porte

(^) Texte de T^dition originale : Mémoires et aventures iun homme de ^lit/qui s'eB retiré in monde, tome septième, p. 338. A Paris. Aux dépens de la Compagnie, mccxxxi.

— XI — B.

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

sur sa courome murale la âtux plus grands noms de l'hifhin de France : Louis XÏVet Napoléon.

Louis XIV^ fonda la cohnie, <â^ Napoléon, <^un gefte magn-fi^ et conscient, la céda aux Etats-Unis.

Un siècle après sa fondation, la Crcsccnt-Cîty ne mmptait encore que 26,000 âmes. Un autres^le /écoule, C^ elle en i^mpte maintenantprh de 400,000.

Sur ce point du gloée, l'un de ceux qu'a marqués pour un avenv' ina>mparalik la volonté du Créateur, les defhnées de la France et de r Amérique se sont confondues. Au moment oii les deux patries se rapprochent (Ù* travaillent iun seul cour au salut de la civilisation, elles s'unijient plus tendrement encore pour céléèrer le deuxième cente-nmre ^tme ville dont le nom fait rôonner les écbas de Loin jmqsiasoc bords du Uif^ipi.

GABRIEL HANOTAUX,

DE L'ACADÉUIB FIANÇAUB, FlisiDENT DU COMITÉ EUNCS-AMÉKIQyE.

picture3

picture4

AVANT-PROPOS.

picture5

A France et les États-Unis s'apprêtent à célébrer le deuxième centenaire de la fondation de la Nouvellc-OrléanSj toutefois la date de cet anniversaire peut varier de six mois, et même de beaucoup plus, suivant la façon dont on interprète ce mot de fondation.

L'emplacement actuel de la capitale de la Louisiane, de tout temps lieu de campement des sauvages se tendant du Mississipi à l'embouchure de la rivière de il Mobile, devint, sitôt l'éublissement des Français à l'île Massacre, le point d'atterrissage habituel des voyageurs naviguant sur le grand fleuve américain. On pourrait donc presque faire remonter l'histoire de la Nouvelle-Orléans à l'mver 1715-1716, époque à laquelle Crozat réclama la fondation d'un poste sur l'emplacement de la future capitale, et même en 1702, année oh M. de Rémonville proposa la création d'un établissement au «Portage du Mississipy».

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Ccpcpdant, par malheur pour le développement rapide de la colonie, une période de quinze années — que Von pourrait presque qualifier de proto-historique — s'écoula avant que Bienville reprît le projet de Remonvillc. Le Conseil de la Marine, cette fois, se laissa convaincre et, de concert avec la Compagnie d'Occident, nomma, le I*' octobre 1717, un caissier à la Nouvelle-Orléans.

Les premiers travaux, pourtant, ne commencèrent guère sur le terrain avant la fin du mois de mars 1718} encore fiirent-ils poussés avec si peu d'activité, par suite de l'hostilité des colons établis sur le littoral, qu'un an plus tard, le nouveau poste consistait uniquement en quelques cahutes de branchages entourant «une cabane couverte de feuilles de lataniers)). Survint la grande crue du Mississipi de 1719, puis la guerre avec l'Espagne, et la Nouvelle-Orléans se trouva tort délaissée. Dans l'enceinte d'une lieue de tour, dont on montrait les merveilleux plans rue Quincampoix, Bienville, au mois de janvier 1720, ne parvenait pas à compter «plus de quatre maisons commencées».

A la nouvelle de l'inondation, d'ailleurs très considérablement exagérée par les partisans de La Mobile ou de Biloxi, les Directeurs de la Compagnie des Indes donnèrent l'ordre d'arrêter les travaux du nouveau comptoir et songèrent même sérieusement à le transporter dans la plaine de Manchac, à quelque douze lieues plus au Nord. Grâce à la ténacité de Bienville, la Nouvelle-Orléans ne ftit pourtant jamais complètement abandonnée, et elle parvint à vivoter jusqu'au jour oh arriva enfin en Louisiane la décision du 23 décembre 1721 élevant la «ville» au rang de capitale de la Colonie.

— XIV —

AVANT-PROPOS.

On n'a donc que Tembarras du choix pour fixer la date de la fondation de la Nouvelle-Orléans — dont Le Maire, un des meilleurs géographes de la colonie, refusait encore obstinément en 1720 d'indiquer la place sur ses cartes — entre le printemps de 1717 et le mois de juin 1722, époque à laquelle l'ingénieur en chef Le Blond de la Tour, contraint d'aller visiter le site de la capitale, se vit, bien malgré lui, forcé de ratifier purement et simplement les plans établis par Adrien de Pauger l'année précédente.

L'ingénieur Franquet de Chaville, un des fondateurs de la ville, indique catégoriquement l'année 1722$ le Père Charlevoix, d'après Pénicaut, 1717. Même en éliminant 1722, 1721 — et 1719, année de la grande inondation, — restent encore 1717, 1718 et 1720. Stoddard^*', sans s'embarrasser de subtilités historiques, opine pour 1720. Le chevalier de Champagny, plus circonspect, déclare en 1776, dans son État présent de la Louisiane : «La Nouvelle-Orléans fot fondée par M. de Bienvillc en 1718, 1719 et 1720. »

Le choix de 1718 semble assez indiqué 5 pourtant la date de 1717, rappelant l'année de la fondation officielle de la Nouvelle-Orléans à Paris, peut également être adoptée 5 pour les villes comme pour les humains, le baptême n'est-il pas en quelque sorte la consécration de leur existence, et puis, surtout en territoire français, pays par excellence de la forme administrative, une cité qui possède un caissier et un major peut-elle ne pas exister ?

(^) Sketcbes hifhrical and descriptive of Lauitia/UL 1812.

— XV —

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Le sort longtemps incertain de la Nouvelle-Orléans ressembla beaucoup à celui d'une graine qui, jetée au hasard sur un terrain inculte, commencerait par mettre un an à germer, puis resterait, faute de pouvoir implanter solidement ses racines, dans une sorte de vie latente, toujours sur le point d'être emportée au loin par quelque brusque rafale. Heureusement, le germe de la future capitale se trouvait, paraît-il, comme son terrain, «fort aquatique», et Tinon-cation de 1719, après avoir failli faire périr la Nouvelle-Orléans, la fixa au contraire définitivement sur les bords du beau Croijiant du Mississipi.

I*' Juillet 1917.

picture6

picture7

HISTOIRE

DE

LA FONDATION

DE LA NOUVELLE-ORLÉAlVfS; :

(1717-1722)

picture8

CHAPITRE PREMIER.

LE PORTAGE DU MISSISSIPY.

N 1682, Robert Cavelier de La Salle, Henri de Tonty, le sieur de Boisrondet, le notaire La Métairie, le Pèrç Zcnobe et leurs dix-huit compagnons entrevirent le site où devait s'élever plus tard la florissante capitale de la Louisiane. Le 31 mars, «ils passèrent le village des Oumas sans le connaître à cause du brouillard et parce qu il était un peu éloigné». Après une légère escarmouche contre les Quinipissas, les explorateurs découvrirent, trois jours plus tard, le village de Tangi-baho, récemment détruit par les Oumas, et ((caoanèrent sur la rive gauche, deux lieues plus bas».

La difficulté de préciser l'emplacement exact des villages signalés par La SaUe, ou par Tonty quelques années plus tard,

• • •

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÊANS.

se complique du fait que, peu après leurs passages, plusieurs tribus indiennes de ces parages émigrcrent vers le Nord^*' (Tinsas, Bayagoulas, Colapissas) ou disparurent plus ou moins complètement, comme les Mahouelas, qui semblent avoir été les habitants du village de Tangibaho. Pourtant, en comparant attentivement les" relations ou les lettres de Cavclier de La Salle, de La Iviétairîe, de Nicolas de La Salle, dç Tonty, de dlbervillc çiî-,de"Lc Sueur, on arrive à la conclusion que le village de.Tîh^baho, situé sur le territoire des Quinipissas, dont le pprtigc paraissait alors être le centre, devait se trouver fort jappiroché de remplacement actuel de la Nouvelle-Orléans. ^.. \Trois ans plus tard, Tonty apprenant au fort Saint-Louis-dcs-.•/•:;;/îlIinois «que Monsieur de La Salle était descendu sur la côte de /:'• la Floride, qu'il se battait contre les Sauvages et avait disette de vivres», cfesccndit le Mississipi et atteignit, le 8 avril 1686, le village des Quinipissas; toutefois, ne parvenant à obtenir aucun renseignement sur l'expédition de son ancien chef, le vaillant pionnier se vit bientôt forcé de reprendre le chemin des Illinois. Peu de temps après son passage, les Quinipissas^^' se dispersèrent et un certain nombre d'entre eux se rendirent avec les Mougoulachas, tribu apparentée aux Bayagoulasj Launay, un des compagnons de Tonty, le déclare formellement. Ainsi s'explique comment de Bienville retrouva chez les Mougoulachas la lettre adressée à La Salle, laissée par Tonty aux Quinipissas. Cette tribu pourtant n'avait pas encore complètement disparu, puisque Tonty écrit, le 28 février 1700 : ((Les Quinipissas, Bayagoulas et Mougoulachas sont au nombre de cent quatre-vingts hommes.» (SauvoUe écrivait Maugpulachos.) Les premiers explorateurs de la Louisiane, connaissant peu

^*) Les Sauvages de la Basse-Louisiane conservèrent pendant longtemps l'habitude d'abandonner leurs villages après les funérailles de leurs chefs. — ('*^ Tonty écrit indifiRcremment Quinipissas ou CJninépicas.

— 2 —

LE PORTAGE DU MISSISSIPY.

les habitudes et comprenant mal le langage des Indiens de cette région, prirent tous les noms propres qu'ils entendaient pour des désignations de nations différentes. En 1701, SauvoUe en compte encore trente-six réparties sur un territoire occupé seulement par cinq ou six peuplades différentes; Le Maire, un des premiers, évita cette erreur : «Les noms, écrit-il en 1718, dont sont chargées les anciennes cartes sont moins des nations différentes que des écarts et dénombrements d'une même nation qui, pour trouver des terres qui leur fussent propres, se sont séparés du principal village et se sont ensuite donné des noms pour se distinguer ^^K .. Entre les Tonicas et les Oumas se trouvaient les Chétimachas, qui allaient autrefois jusqu'à la mer. Cette nation en fiit chassée après avoir assassiné un missionnaire [le Père Saint-Cômc] et est devenue errante... Une autre nation, alliée ci-devant avec celle-ci, pour n'être pas enveloppée dans la guerre qu'on faisait aux Chétimatchas, s'est séparée d'eux pour faire, depuis quatre ans, village avec les Oumas ^^'.)) Le Maire appelle Cuzaouachas les Indiens (au nombre de soixante hommes) établis près du Détour-aux-Anglais.

En 1699, Le Moync d'Ibervillc, plus heureux que l'infortuné Cavclier de La Salle, misérablement assassiné avant d'avoir pu retrouver le fleuve Saint-Louis, parvint, après bien des difficultés, à découvrir en arrivant par mer les bouches du Mississipi.

Il semblerait plus exact en cette circonstance de nommer ce grand fleuve le Malbanchia, car le nom de Mississipi'^', que lui

^*) Trois ans plus urd, dans son dé ^*^ Arch. nationales, Colonies, C'c, 2,

nombrement des Indiens de la région de fol. 164.

La Mobile, Diron eut soin de grouper ^'^ «Mississipy «rivière oartont», dit

en trois nations les vingt-huit villages un Mémoire anonyme {Cohnies, C*'c,

ou tribus qu'il rencontra. 4, fol. 164), du mot ontaouas Mifi, ou

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

donnaient les Illinois était absolument inconnu des peuplades habitant au-dessous de TArkansas, Si le fleuve avait été découvert par son embouchure, il eût été très probablement dénommé le Malbanchia (Charlevoix écrit Malboucbid). D'après Pellerin, les Sauvages des environs des Natchez appelaient, en 1720, le Mississipi Barbanca, ou bien Missouri.

Le 9 mars 1699, ^ Iberville remarqua le fiitur emplacement de la Nouvelle-Orléans : «Le sauvage que j'avais avec moi, écrit-il à cette date, m'a montré l'endroit par où les sauvages font leur portage du fond de la baie où nos navires sont mouillés ^^^, pour tomber dans cette rivière. Ils traînaient leurs canots par un assez bon chemin où nous trouvâmes plusieurs bagages des gens qui allaient ou en revenaient. U me marqua que la distance d'un lieu à l'autre était fort petite. »

L'année suivante, d'Iberville profita du renseignement, et passa par le lac Pontchartrain pour se rendre au Mississipi : «18 janvier. — J'ai, dit-il, été au portage; je l'ai trouvé avoir environ une demi-lieue de long; la moitié du chemin pleine d'eau à moitié jambe et de bois, l'autre moitié assez bonne, pays de cannes et de bois... J'ai été visiter un endroit, à une lieue au-dessous du portage, où les Bayagoulas [le mot a été bifié et remplacé par Quinipissas] avaient autrefois un village que je trouvai plein de cannes, et où le terrain se noie fort peu. J'ai fait faire un petit désert où j'ai fait planter des cannes à sucre que j'ai apportées de la Marti-

du mot illinois Mmoui «partout», et de Si/y «rivière», parce que ce fleuve, dans le temps qu'il est débordé, étend ses canaux dans toutes les terres qu'il inonde et qu'elles sont partout rivières. On l'appelle aussi Michisipj «grande rivière»$ et riUinois l'appelle aussi Metchaga-moui, ou plus communément Messesipy ouMissi-Sipj «toute rivière», parce que

toutes les rivières, c'est-à-dire une très

Srande quantité, se déchargent dans ce euve, depuis sa source jusqu'à son embouchure. »

(^) D'Iberville avait laissé ses navires près de l'ile aux Vaisseau!, en iace de l'emplacement où il devait fonder Biloxi, et était parti à la découverte en côtoyant le littoral.

- 4

LE PORTAGE DU MISSISSIPY.

niquc; je ne sais si elles prendront, car elles sentent beaucoup ^^K »

Un mois plus tard, ce fut à cet endroit que se rencontrèrent Le Sueur, partant pour son exploration du Haut-Mississipi, et Tonty, venu se mettre à la disposition de ses compatriotes, A cette époque, le chemin du portage ne devait guère être fraye, puisque, à diverses reprises, les porteurs de Le Sueur se perdirent dans les cyprières. Deux a entre eux eurent même les pieds gelés pour avoir dû passer la nuit dans un marécage; cet accident fit pendant longtemps appeler parfois cette route le Portage des Égarés; une carte de 173j indique encore ce surnom.

Pénicaut, un des compagnons de Le Sueur, campa sur le site de la Nouvelle-Orléans et coucha sous d'énormes cyprès qui, le soir, servaient de perchoirs à d'innombrables ((poulets a Inde pesant presque trente livres, prêts à mettre à la broche». Les coups de fusil ne les effrayaient nullement; les temps ont bien changé !

La Nouvelle-Orléans se trouve située un peu au-dessous du trentième degré de latitude Nord; d'Iberviile et Le Sueur relevèrent tous oeux la hauteur du portage, et leurs calculs, vérifiés par Delisle, indiquèrent ig^'jS' et 30''3''^^. Ce portage, avant de devenir définitivement celui du bayou Saint-Jean, ou de la Nouvelle-Orléans, reçut les noms les plus divers : on le trouve indifféremment appelé le Portage des Égarés, des Billocchy (première orthographe de Biloxi), du lac Pontchartrain, de la rivière aux Poissons'^^, de la rivière d'Orléans, enfin du bayou Choupic ou Choupicatcha.

^*) Ardf, bydrogr,, 115*, n** 5, fol. 16. un Mémoire sur la navigation dans le lac

^*' En 1729, Tastronomc Baron, profi Pontchartrain, la rivière aux Poissons se

tant d'une éclipse de lune, trouva 29*57'. serait trouvée à mi-route entre le bayou

^') Sans doute par confusion ; d'après Saint-Jean et Manchac.

- 5 -

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

En tout cas, il ne faut pas, croyons-nous, le confondre, malgré Topinion généralement admise, avec le Portage des Oumas ou des Houmas, découvert par Le Sueur, et situé six lieues plus au Nord, A notre avis, les Oumas n'habitaient point, même lors de l'arrivée des Français, dans le voisinage de remplacement de la Nouvelle-Orléans5 le village de ces Indiens — qui ne se trouvait pas sur les bords du lac Pontchartrain — étant situé (cà deux grandes lieues et demie du fleuve»^ selon une lettre de Tonty, à deux lieues d'après d'iberville, à une lieue et demie du fleuve et sur le sommet d'une colline, suivant le Père Gravier, Un peu plus tard, les Oumas émigrèrent encore vers le Nord et un certain nombre d'entre eux s'installèrent à peu de distance de la rivière d'Iberville, et cet autre portage devint une nouvelle source de confusions. En 1718, Bienville écrit : «11 y a des mûriers à la Nouvelle-Orléans; la nation Ouma, qui est à six lieues plus loin, en peut fournir. »

M, de Remonville qui, dès 1697, avait, à son retour d'un voyage aux Illinois, projeté avec Le Sueur de fonder une société commerciale du Mississipi, paraît avoir eu le premier l'idée de créer un poste dans le voisinage du site de la Nouvelle-Orléans, pour remplacer le fort établi par d'Iberville en 1700, à vingt-cinq lieues de l'embouchure du fleuve, dans la crainte d'un retour des Anglais, Ce poste, situé au milieu de marécages, ne tarda pas à être délaissé et fut même complètement évacué en 1707, «faute de chaloupes pour le ravitailler».

(( Le fort, écrit Remonville le 6 août 1702 ^^\ qui était dans la rivière du Mississipi, à dix-huit lieues de son embouchure, du côté de l'Ouest, et qui est commandé par M. de Saint-Denis, officier canadien, depuis la mort de M. de Sauvole (dont

^^^ Lettre b'tfbrique touchant le Mippjn, (Bibl. nat., ms. fr. 9097, fol. 127.)

- 6 -

LE POKTAGE DU MISSISSIPY.

picture9

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

M. de Bicnvillc, frère de M. d*Ibcrville, a pris la place), doit être aussi changé et porté onze lieues plus haut à TEst, dans un terrain de douze lieues de long et de deux lieues de large (à un petit quart de lieue du Mississipi, qui est très beau), hors d insulte des débordements, et près d'une petite rivière qui va se rendre dans le lac Pontchartrain qui, par le canal où M. Le Sueur a passé, va se rendre à la mer à environ douze lieues de La Mobile, ce qui en rendra la communication beaucoup plus courte et plus facile que par la mer. »

En 1708, Remonville rédigea un nouveau Mémoire'^^ : «Il faudrait construire le premier et le principal établissement dans un endroit élevé tirant sur le lac Pontchartrain et voisin de celui où feu M, d'Iberville avait construit le premier fort. Il faut à cet endroit un fort à quatre bâtiments, le plus grand

3ue Ton pourra construire à la manière de ce pays-là, c cst-à-ire avec de gros arbres, du gazon et des palissacles. Ce fort doit être garni d'artillerie et armé, et avoir assez d'étendue pour renfermer les magasins qui serviront de dépôts aux marchandises qu'on tirera des différents établissements du haut de la rivière. Dans ce même fort seront les salles qu'il faudra construire pour le travail de la soie qui sera fait par les gens que ' la Compagnie entretiendra.,. Il faudra au fort du Mississipi trente-cinq soldats et cinquante - cinq ouvriers. Canadiens ou matelots, pour la navigation des brigantins. »

Dans sa Description au Mipjiipi^^\ en 171 j, Remonville revint encore à la charge : «Le Sueur, dit-il, raconte dans son journal qu'à onze lieues plus haut du fort construit par d'Ibervillc, il y a un terrain élevé qui a douze lieues de long et une lieue et demie de large, qui commence à un quart de lieue du fleuve, qui ne peut jamais être inondé, où une nation sauvage, nom-

^'^ Arch. nat., Colonies, C"a, 2, fol. 366. — ^*^ Colonies, F\ 24, fol. 81.

- 8 -

LE PORTAGE DU MISSISSIPY.

mée les Billockis, ont transporté leur village sur les bords d'une rivière qu'on nomme la rivière Saint-Jean, qui se jette dans le lac PonKhaitrain. Un établissement dans cet endroit ne serait pas inutile à celui que l'on projette aux Natchez pour lui servir d'entrepôt.., Douze lieues plus haut, il y a encore le portage de la ravine Le Sueur''^. »

EMBO0CRDBKS DD MISSISSIPI

picture10

Remonvillc se montra toujours un partisan convaincu de l'avenir de la Louisiane ^ il s'y rendit à plusieurs reprises et fit construire à l'île Dauphine une maison «belle et commode», dont une pièce servit longtemps de chapelle. En i/ii, il arma la Kefiomm/e et en prit même le commandement en qualité de

''' Ce fnt ca hcc de cet pndtoit aa'une rinitaller quelques années plui tard.

de làmUles alsacienaes vinrent

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

«capitaine de frégate pendant la campagne», bien qu'il passât pour ne rien entendre à la navigation.

Malheureusement, toutes ses entreprises commerciales échouèrent, et la dernière, malgré quelques prises'^', se traduisit par une perte sèche de plus de 40,000 livres. A son retour, ses créanciers saisirent tous ses biens et obtinrent même contre lui plusieurs jugements de prise de corps auxquels il n'échappa que grâce à un sauf-conduit spécial du Conseil de Régence. Complètement ruiné, Remonville demanda, le zi décembre 1717, — inutilement d'ailleurs, — un poste en Louisiane (( en raison de ce qu'il avait été le seul à se sacrifier pour donner du secours à la colonie ». Le vaillant colonisateur était sans douté un médiocre n^ociant, mais il fiit un armateur entreprenant et rendit de très grands services à la Louisiane.

Par malheur, on ne l'écouta pas, et le Mississipi continua à jouir, à Paris comme en Louisiane, de la plus détestable réputation. (( On va facilement, écrit Mande ville en 1709'^', du fort de La Mobile au lac Pontchartrain, et de ce lac on ne fait qu'un portage d'une lieue pour tomber dans le Missipi (sic); , par ce moyen, on entre dans le fleuve sans passer par l'embouchure, qui en est à vingt-cinq lieues d'un pays très incommode, parce qu'il est souvent noyé et rempli cfe cayemans, serpents et autres bêtes venimeuses. D'ailleurs il n'y a, à cette entrée, que sept pieds d'eau dans l'embouchure la plus profonde. » Un autre Mémoire, quelque peu postérieur, porte : «Le Mississipi ne fait que serpenter; il niit le tour du compas de trois lieues en trois lieues. C'est un torrent pendant six mois, et, pendant six mois, les eaux sont si basses qu'en bien des endroits les

'*) L*unc d'elles se perdit en vue de la d'exemples», fut remise en liberté à La

Louisiane $ une autre qui, suivant Re Martinique et son capitaine obtint une

monville lui-même, «avait été, il est indemnité de 15,000 livres, vrai, pillée d'une façon qui a assez peu ^*^ Colonies, F', 24, fol. jj.

— 10 —

LE PORTAGE DU MISSISSIPY.

pirogues peuvent à peine y passer.» L'ordonnateur Duclos déclarait qu'il Eaillait être né Canadien et coureur de bois pour entreprendre d'y naviguer; enfin le gouverneur La Mothe-CadiUac, qui se nommait lai-même «sauvage né Français, ou plutôt Gascon», écrivait, le 20 février 1714 : «Essayer de faire monter des barques par le fleuve Saint-Louis jusque dans le Ouabache et le Missouri, c'est vouloir prendre la lune avec les dents r »

La Mothe-Cadillac avait pris rapidement en grippe la Louisiane, dont il disait : «Méchant pays, méchantes gens». «J'ai vu, raconte-t-il en 1713, trois poiriers sauvageons, trois pommiers de même, et un petit prunier de trois pieds de haut qui avait sept mauvaises prunes, environ trente pieds de vignes avec neuf grappes de raisin, tous les grains pourris ou secs... Voilà le paradis terrestre de M. d'Artaguette,la Pomonc de M. de Ré-monville, et les îles Fortunées de M. de Mandeville! »

On comprit toutefois en France qu'on ne pouvait se contenter éternellement d'occuper quelques bancs de sable stériles sur le littoral et qu'il fallait s'installer dans la vallée du Mis-sissipi pour se relier au Canada. Le 18 mai 1715, fut signé un ordre prescrivant à Bienville de créer un poste aux Natkès (jir), et à Richebourg d'en fonder un autre « au Ouabache qui s'appellera dorénavant la rivière Saint-Jérôme » '^'.

Ces décisions suivirent de près le retour de Baron, capitaine de VAtalante, qui écrivait d'Amsterdam le 20 janvier 171 j : «Le véritable lieu a former un établissement, c'est tout le long du fleuve, à commencer depuis le village des, Natchez, à cent lieues du bord de la mer, où on a envoyé M. de La Loire et M. son frère au mois d'avril 1714, et de là jusqu'aux Illinois. J'ai toujours ouï dire que c'est au dit Natchez que la terre

^') D'après le Père Marest, les Indiens appelaient cette rivière Akansca-Scipui.

— II ~ i.

s.

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS,

commence à être bonne^ ce dont on peut juger suivant les apparences'"'.))

Vers la même époque, — la pièce n'est pas datée,— Crozat présenta un mémoire dans lequel il disait : «Les nouveaux postes que Ton propose à S. E. d'occuper sont premièrement le Billoxi, qui est sur la rivière du Mississipi, à dix-huit ou vingt lieues de la mer. C'est l'endroit où M. d'Iberville fit son premier établissement; c'est aussi l'endroit par lequel on communique du lac Pontchartrain à la rivière du Mississipi par un petit ruisseau, et d'ailleurs il ne serait pas convenable de n'avoir aucun poste sur la rivière Mississipi du côté de la mer, celui des Natchez en étant à soixante lieues. Il y faudrait vingt hommes. ))

Ce curieux document prouve combien on connaissait peu à Paris la géographie de la Louisiane, et montre qu'on pouvait placer au même endroit et confondre trois postes bien différents : l'ancien Biloxi de d'Iberville, le portage du Mississipi— ou des Biloxis, nation réduite à cette époque, d'après Le Maire, à cinq ou six familles — et le fort abandonne du Mississipi.

La création du poste réclamé par Crozat, dont la situation ne pouvait être que sur l'emplacement de la Nouvelle-Orléans, ne fut malheureusement pas ratifiée, car les instructions remises à L'Epinay, le 29 août 1716, n'indiquent la création d'aucun établissement au-dessous de celui des Natchez : «... Il parait absolument nécessaire d'établir un poste sur le Mississipi et d'y envoyer deux compagnies avec M. de Bienville, lieutenant du Roi, pour y commander, étant fort aimé des Sauvages et sachant les gouverner. Ce sera de ce poste qu'on pourra faire aisément les détachements qui seront jugés nécessaires pour les postes

^'^ Anb, hydngr., 67*, n* 5.

— 12 —

LE PORTAGE DU MISSISSIPY.

qu'on pourra établir dans la rivière Rouge et dans le Ouabachc. 11 y a tout lieu de croire que ce poste sera le plus considérable de la colonie par rapport aux mines qui n'en seront pas éloi-;nées, — au commerce par les terres avec le Mexique,— à la ^eauté du climat et à la bonté des terres qui détermineront les habitants à y rester. Ce poste a été ordonné aux Natchez^ cependant M, de Bôisbriant, major, croit qu'il conviendrait mieux de placer ce poste aux Yasous, sur les bords du Missis-sipi, qui est à trente lieues au-dessus des Natchcz'^'.»

*

Trois années d'expériences avaient d'ailleurs amplement suffi pour dégoûter Crozat de son monopole commercial de la Louisiane. Les deux principales sources de bénéfices sur lesquelles il comptait, le rendement des mines et le profit d'un négoce plus ou moins clandestin avec les riches provinces du Nouveau-Mexique, ne lui avaient rapporté que damères désillusions.

La vallée du Mississipi ne produisait ni or, ni argent, et, dès la première tentative pour nouer des relations commerciales, les Espagnols s'empressèrent de fermer leurs ports aux navires fiançais et se mirent à surveiller étroitement la firontière du Texas. L'aventureuse exploration de Juchereau de Saint-Denis, qui parvint, en remontant la rivière Rouge, à atteindre le Rio Grande dcl Norte, n'eut d'autre résultat que la création d'un poste espagnol aux Assinaïs, chargé d'empêcher tout trafic avec notre établissement des Natchitotches.

Aussi Crozat, constatant que son monopole lui coûtait, pour le moins, 2jo,ooo livres par an, se désintéressait de plus en plus de l'avenir de la Louisiane, et, au mois de janvier 1716, la situation de la colonie paraissait désespérée. L'eflfcctif des troupes atteignait à peine cent vingt hommes, et, si l'on en

<*> Cohnieî, C"a, 4, fol. 225.

- 13 -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

croit Cadillac, le nombre des colons et des fonctionnaires ne dépassait pas soixante personnes. Sans les exactions des traitants de la Caroline, qui finirent par soulever contre eux toutes les nations sauvages, au printemps de 1716, ce n'est pas cette poignée de Français qui serait parvenue à défendre la Louisiane contre Tenvahissement des Anglais^ déjà installés presque en maîtres au milieu des Chaktas, et même parmi les Natchez. Le Conseil de Régence, au courant de la situation, constata mélancoliquement le II février 1716 «que si la Louisiane s'est maintenue, c'est plutôt par une espèce de miracle que par l'attention des hommes, les premiers habitants ayant été abandonnés pendant plusieurs années, sans recevoir aucun secours».

Quand la Chambre de Justice taxa très lourdement Crozat (d'une somme dépassant, dit-on, 6,000,000 livres), le grand financier insista pour rétrocéder son privilège, et, le 13 janvier 1717, le Conseil de Marine reconnut «que la mise en valeur de la Louisiane « était une entreprise trop considérable pour qu'un seul particulier en demeure chargé 5 qu'il ne convenait pas au Roy de s'en charger lui-même, attendu que Sa Majesté ne peut entrer dans tous les détails du commerce qui en sont inséparables; qu'ainsi ce qu'on a de mieux à faire est de choisir une Compagnie assez forte pour cette entreprise»'^'.

Huit mois plus tard, Law fondait la Compagnie d'Occident, et Crozat reçut par la suite une indemnité ae 2 millions de livres. Les lettres patentes de la Compagnie furent signées au mois d'août et ses directeurs nommés le 12 septembre 1717, Le Conseil était ainsi composé : Law, directeur général de la Banque; Diron d'Artaguettc, receveur général des finances d'Auch; Duché, chef d'honneur du bureau des finances de La Rochelle; Morcau, député du commerce de Saint-Malo; Castagnière, négociant; Piou et Mouchard, députés du com-

^•^ Marim^B', 19, fol. 46.

LE PORTAGE DU MISSISSIPY.

mcrcc de Nantes '^'. Un des premiers actes des directeurs fut de décider la fondation immédiate de la Nouvelle-Orléans sur les bords du Mississipi.

Le Nouveau Mercure du mois de septembre 1717 publia une lettre de la Louisianç, datée du mois de mai précédent, dont Tauteur, un officier de marine, préconise de construire un comptoir au Détour-aux-Anglais : «... Il sera facile aux plus gros vaisseaux d'entrer dans le fleuve Saint-Louis... On peut nettoyer aisément son embouchure sur laquelle il y a onze à douze pieds d'eau. Cet obstacle surmonte, le fleuve, qui a un très bon fond et qui est fort droit jusqu'à vingt-cinq lieues, forme une anse après cette distance, propre à construire un très beau port. »

Cette solution, excellente au point de vue maritime, présentait le grand inconvénient de ne point faciliter les communications avec le lac Pontchartrain^ aussi Bienville, après avoir soigneusement étudié la question, préféra choisir, (csur un des plus beaux croissants du fleuve ^^')), le site actuel de la Nouvelle-Orléans.

Malgré son sol un peu marécageux, trop facilement submergé par les grandes crues avant la construction d'une digue sur les berges du Mississipi, l'adoption de cet emplacement était excellent, puisqu'il se trouvait à la fois suffisamment rapproché de la mer et à moins d'une lieue du bayou Saint-Jean, d'où l'on pouvait se rendre en chaloupe à tous les établisse-

^*) Le 5 janvier 1718, Raudot, inten très beau croissant du port de la Nou-dant de la Marine, Boivin d'Harden velle-Orléans» qui, parla suite, fit don-court et Gillj de Monuud, négociants, ner à la capitale de la Louisiane le survinrent compléter le Conseil. nom de Crûceut-City (C"c, i, fol. 15)).

^) Cette expression, tirée d*un mé a Son port, qui en (ait le plus bel orne-moire rédigé vers 172), prouve qu'on ment, décrit un très beau croissant.» avait fort anciennement remarqué «le (C^^a, 42, fol. 29^)

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

ments de la côte. Bienville avait vu juste, et la colonie naissante aurait évité bien des calamités si, dès le commencement de 1718, des magasins établis à la Nouvelle-Orléans avaient permis d'y débarquer les nouveaux colons.

Malheureusement, la jalousie haineuse des habitants de La Mobile et de Biloxi retarda pendant quatre ans le développement du nouveau comptoir du Mississipï et, par suite, entrava complètement lessor de la Louisiane.

picture11

picture12

BAPréME ET FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

picture13

'apr^s le Père Charlevoix, remplacement de la Nouvelle-Orléans fut déterminé au printcmfK de 1717. «Ce fut, dit-il''', cette amiée-la que l'on jeta les fondements de la capitale de la Louisiane; M. de Bienvillc, étant venu des Natchcz pour saluer le nouveau gouverneur''', lui dit qu'il avait remarqué sur les bords du fleuve un endroit très propice pour établir un poste.»

On peut admettre cette version, — en partie du moins, — car Bicnville écrit, le 10 mai 1717 : « J*ai remis à M. de L'Épinay un mémoire, qu'il m'a demandé pour envoyer au Conseil, sur tous les Établissements qu'il sera nécessaire de faiie en ce pays; et je prends la liberté d assurer que j'ai tout dit dans ce mémoire, très sincèrement et suivant les connaissances que j'ai

''' Hifhire it itstriJOkii <U la NamtBi-Prmft, t. IV, p. 196,

'*' M. de L'Épinaj avait été nommé eoavcracor de fa Louisiane en 1711. Une des raisons qni firent retarder son

départ était son refus de s'embarquer avant d'avoir touche une année de traitement d'avance. U arriva en Louisiane dans les premiers jours du mois de mai 1717.

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

acquises depuis près de vingt ans'''.)) Malheureusement, nous n'avons pas pu retrouver ce document capital.

Fait incontestable 9 le i*' octobre 1717, le Conseil de la Marine nomma Bonnaud garde-magasin et caissier, avec des appointements de neuf cents livres, «au comptoir qui doit être établi à la Nouvelle-Orléans sur le fleuve Saint-Louis»'^', et désigna le 31 décembre suivant M. d'Avril, ancien capitaine du Royal-Bavière, pour remplir les fonctions de major dans le nouveau poste.» Entendons aussi, disait son ordre de nomination, qu'en l'absence du commandant de ladite ville, vous puissiez commander tant aux habitants d'icelle qu'aux gens de guerre qui y sont et pourront être ci-après établis en garnison, et leur ordonniez tout ce que vous jugerez nécessaire et à propos pour la gloire du nom de S. M., le bien du service de la Compagnie et le maintien et l'avantage de son commerce audit pays.» Trois mois plus tard, M. d'Avril fut promu Major-généwi et sa solde fixée à sept cents livres ^^K

La nomination de Bonnaud le i*' octobre, signée trois jours seulement après celle de Bienville comme «Commandant général de la Compagnie de la Louisiane», montre la hâte que mirent les Directeurs à fonder — au moins théoriquement — le poste de la Nouvelle-Orléans. L'espoir de faciliter le placement des 56,000,000 de livres de billets d'actions de la Compagnie'*', émis le 19 septembre, ne fiit certainement pas étranger a cette précipitation.

On trouve sur un registre ayant dû appartenir à un des Directeurs de la Compagnie des Indes la copie de quelques Direâions et dépenses de la Compagnie d'Occident depuis le cours de son éta-

(') Colonies, C^'a, 4, fol. 63. ^^^ Trois mois plas tard, le capital de

^) Colonies, B 42 his, ibl. 180 la Compagnie était porté à 100,000,000

^') Colonies, B 42 bis, fol. 475, et F' 24, de livres. Les intérêts des actions furent

fol. 241. fixés au denier vingt-cinq.

- 18 -

BAPTÊME DE LA NOUVELLEORLÉANS.

blipment jusqu^à ce jourj par malheur, dans ce manuscrit qui se termine avec la fin de 1 année 1721, beaucoup des arrêtés reproduits ne sont pas datés.

((... S"* Résolu d'établir un fort et un magasin à Tîle aux Vaisseaux pour y décharger par entrepôt les marchandises qui viennent a Europe, parce que cette île est à portée de Biloxi, centre maritime de la Colonie. . .

((ç"" Résolu que Ton établirait, à trente lieues en haut du fleuve, un bourg que Ton nommerait la Nouvelle-Orléans, où Ton pourrait aborcier par le fleuve et par le lac Pontchartrain. »

Les arrêtés suivants prescrivent d'établir un bourg aux Na-tchez et des forts aux Illinois et aux Natchitotchez.

La forme conditionnelle employée semblerait indiquer qu'il s'agit du premier arrêté relatif à la ville projetée; pourtant on trouve, au chapitre des augmentations cle dépenses proposées pour 1717 :

« Comme ce lieutenant n'a que «Au lieutenant du Roy qui commandera

1,100 liv. et qu'il va commander en chef au poste du fleuve du Mississipy

en chef un poste considérable, il p^^r «atification 600 Uv.

parait juste de lui accorder cette ^ ^ gratification.

«

N'ayant que ooo liv. d'appoin- « Au major pour augmentation d'appointements, il parait juste de lui ac- tements 500 liv.

corder cette augmenution.

«Un chirurgien est nécessaire «A un chirurgien servant au poste du dans ce poste si considérable. fleuve du Mississipy joo liv.

%ldem. «A un armurier qui soit aussi forgeron

pour ledit poste ^^^ 360 liv.

^*) CW^mrx^ F* 19, (bl. 281. —Lebud- éuicnt portées à titre d'augmenutions gct de la Louisiane passa, en 1717, de permancnteset 82,500 comme «dépenses 114,382 livres à 262,427; 65,545 livres a faire une fois pour toutes».

- 19 — j.

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

Quand cet état des dépenses fut établi (la pièce n'est pas datée), le poste du Mississipi n'était donc pas encore baptisé, malgré toute l'importance qu'on lui attribuait.

Le nom de la Nouvelle-Orléans, connu à Paris au plus tard à la fin de septembre 1717, l'était, croyons-nous, également en * Louisiane à pareille époque : L'Epinay et Hubert annoncent, le i*" septembre, «la fonciation prochaine de nouveaux postes», et un mémoire d'Hubert, conservé au Ministère des AflEaires étrangères, déclare : «La Nouvelle-Orléans, qui sera comme le centre maritime, doit être bien fortifiée». Ce document ne porte point de date ; toutefois, comme il complète et renvoie à un autre mémoire du mois d'octobre, d'après lequel «les établissements sont trop loin du Mississipi, fleuve qui est une excellente base», il ne peut lui être bien postérieur, et nous croyons même qu'il fit partie du même courrier, Hubert qui avait antérieurement demandé la direction du poste du Missouri, n'ayant pas tardé à changer complètement d'avis, dès qu'il eut obtenu une concession aux Natchcz.

Étant donnée la lenteur des communications à cette époque, ce furent, à notre avis, Bicnville et L'Épinay qui durent baptiser la Nouvelle-Orléans dans leur Rappoff du mois de mai 1717 sur les nouveaux postes à établir, et non le Conseil de la Marine ou les directeurs de la Compagnie d'Occident.

La plupart des postes créés précéclcmment en Louisiane portaient des noms peu séduisants : La Mobile semblait manquer de stabilité; le nom encore fort usité de Vile Mafiacre pouvait eflErayer bien des gens timorés; enfin ceux de Biloxi ou de Na-tchitotcheî, devaient paraître à Paris un peu sauvages. Bienville s'en était d'ailleurs aperçu : «Il a, écrit-il en 1711, de concert avec le sieur D'Artaguctte, nommé le fort l'Immobile au lieu de La Mobile; ils ont aussi changé le nom de Massacre et nommé l'île Dauphine. » En marge de leur dépêche se trouve

— 20 —

BAPTÊME DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

inscrit : «Le fort Saint-Louis, comme il s'appelait — à la place, Château-Dauphin ou Mont-Dauphin; l'île est sur une montagne (sic).))

Au contraire, une ville dénommée en l'honneur de S. A.R. le Régent'^^ ne pouvait qu'impressionner favorablement les émigrants; un si haut patronage inspira tant de confiance à Le Page du Pratz et à une vingtaine d autres colons, qu'ils résolurent de s'embarquer à destination de la nouvelle cité dès le commencement de 1718.

En partant, ces braves gens et les deux fonctionnaires nommés précédemment à la Nouvelle-Orléans ne devaient point savoir très bien où se trouvait leur future résidence. A Paris, les avis restaient fort partagés : suivant les uns, il convenait d'établir le nouveau comptoir au Détour-aux-Anglais ou sur le lac Pontchartrain, à l'embouchure du bayou Saint-Jean; suivant les autres, quelque part le long de la rivière d'Iberville.

La géographie cies «îles du Mississipy» ou de «l'Alloui-siane»^' resta d'ailleurs longtemps fort mal connue en France. Sur une dépêche de D'Artaguctte se trouve cette annotation : «Rechercher si cette rivière des Maubiliens n'est point le fleuve Colbert»! Une erreur courante consistait, nous l'avons déjà dit, à confondre Biloxi avec le portage du bayou Saint-Jean, primitivement dénommé le Portage des Billochis; une autre, à croire que les îles du Mississipi se trouvaient à l'embouchure du fleuve.

Néanmoins, point capital aux yeux de la bureaucratie, le futur comptoir du Mississipi était baptisé, seulement — le

^^' Au mois de juillet 1717, le Conseil ment dans un mémoire admirablement

de la Marine soneea à nommer Tile calligraphié, conservé au Ministère des

Maurice « ile d'Orléans ». Aftdres étrangères j on trouve également,

^^ Nous avons rencontré assez sou sur des documents officiels, Louisianne

vent cette étrange orthographe, notam et Louizianne. "^;.

— 21 —

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

titre9 comme Ta écrit je ne sais plus quel auteur, étant la moitié d'une œuvre — les dirigeants de la Compagnie, après Ta voir approuvé, se reposèrent durant quatre ans. Encore se trouva-t-il des puristes pour critiquer la nouvelle désignation. «Ceux qui ont donné son nom à la Nouvelle-Orléans, remarque le Père Charlevoix, croyaient sans doute qu'Orléans est du genre féminin; mais, qu'importe? l'usage est établi et est au-dessus des règles de grammaire. )) L'observation ne manque pas d'une certaine justesse; la règle générale en français veut que les noms de villes soient masculins lorsqu'ils d^vent d'un nom latin ou étranger masculin ou neutre, ou, plus simplement, quand la dernière syllabe est masculine. U y a pourtant quelques exceptions : ainsi Londres est masculin et Moscou féminin.

De par l'usage, autant que par son étymologie (Aurelia-num), Orléans appartient incontestablement au genre masculin, bien que Casimir Delavigne ait écrit :

Chante, heureuse Orléans, les vengeurs de la France.

La raison de la féminisation du Nouveau-Orléans nous semble provenir d'une raison purement euphonique : ce nom écorcherait les oreilles. On aurait pu, il est vrai, dire le Nouvel-Orléans, mais on dut écrire Nouvelle par analogie avec Nouvelle-France, Nouvelle-York, etc.

Une question plus délicate consiste à déterminer l'époque exacte à laquelle furent entrepris les premiers travaux exécutés à la Nouvelle-Orléans. D'après le P. Charlevoix, ils auraient été commencés dès l'année 1717.

((M. de L'Épinay, dit-il, chargea M. de Bienville de cet établissement. Il lui donna quatre-vingts faux sauniers nou-

— 22 —

picture14

Jean-BjptisK Le Moyne de Bienville {[68o-[76,)-

TOND. DE LA SUUVELLË-OKLEANS.

BAPTEME DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

vcllcmcnt arrivés en France ^^\ avec des charpentiers pour construire quelaues maisons. Il commanda également à M. Blondel d'aller prendre la place de Pailloux aux Natchcz, et ce dernier eut ordre d'aller rejoindre M. de Bienville pour le seconder dans son entreprise qui ne fut pas poussée bien loin. On donna pour gouverneur de cette ville naissante M. de Pailloux ^^'.))

Le témoignage de l'historien de la Nouvelle-France mériterait d'être pris en sérieuse considération s'il n'avait incontestablement, malgré une correction, copié presque textuellement le passage en question dans un guide fort peu sûr, le manuscrit de la Relation ou AnnaUe de ce aui s'eSi pape dans la Louisiane ^^\ rédmé sur les indications d'André Pénicaut.

(Jet ouvrage au sujet de la fondation de la Nouvelle-Orléans fourmille de telles erreurs, qu'elles paraîtraient incompréhensibles si elles n'étaient évidemment préméditées. En 1723, le malheureux charpentier était devenu aveugle, et sa Relation n'est en réalité qu'un mémoire explicatif pour justifier une demande de pension. Dans ces conditions, il eût été fort maladroit de la part de l'auteur de dépeindre la situation véritable de la future capitale lors de son départ en 1721. Le gouverneur La Mothe-Cadillac, pour avoir écrit : «Cette colonie est un monstre qui n'a ni tête ni queue... Les mines des Arkansas sont un songe et la bonté des terres de ce pays un fantôme», alla, avec son fils, faire un périt séjour à la Bastille.

Par suite, on ne peut guère reprocher à Pénicaut certaines de ses descriptions quelque peu chimériques, dignes des prospectus de la rue Quincampoix; toutefois on comprend moins

<>> Le Journal biShrique de tétablifiement ('> Sur Y État des dépenses de iji8, Pail-

des Franfoà en IjmUîane réduit ce nombre loox est inscrit comme major-général

à cinquante, et on verra un peu plus loin aux appointements de neuf cents livres.

Îpe ce chiffre parait encore certainement {Colonies, B 42 bis, fol. 299.)

ort exagéré. (') Bibl. nat., ms. fir. 14613.

- 23 -

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

Tintcrct de lautcur à avancer d'un an la fondation de la Nouvelle-Orléans. Il paraît cependant évident, d'après la chrono-lome même de la Relation, notamment l'arrivée du N^tune, que Penicaut a confondu la date ^*^ du choix de l'emplacement de la Nouvelle-Orléans avec celle de la construction des premières baraques.

Bénard de La Harpe, dans son Journal de voyage delà Louisiane et des découvertes qu'il a faites, indique la date du mois de mars 1718; toutefois, comme l'auteur n'était point encore arrivé en Louisiane, son opinion n'a pas la valeur d'un témoignage oculaire. La compilation intitulée le Journal hiiîorique de Ntablifiement des Français en Louisiane, dont l'attribution à La Harpe est une grave erreur^^^, indique, très approximativement du reste, la date de février.

((Au mois de mars 1718, déclare La Harpe'^', Ton a commencé l'établissement de la Nouvelle-Orléans. Il est à la hauteur de 29** 50', dans un terrain uni et marécageux propre seulement à la culture du riz; l'eau de la rivière filtrant par sous la terre et les écrevisses venant en abondance, fait que les tabacs et les légumes y viennent difficilement. Les brouillards y sont fort communs et le terrain étant fort couvert de bois et de cannes, l'air y est fiévreux et l'on y souffre encore l'incommodité d'une infinité de moustiques pendant l'été. Il paraît que le dessein de la Compagnie était de faire la ville entre le Mississipy et la rivière Saint-Jean qui donne dans le lac Pontchartrain 5 le terrain en est plus exhaussé que sur les bords du Mississipy. H y a une lieue de ce fleuve au bayou Saint-Jean, et, de ce ruisseau au lac, une lieue et demie. Il a été proposé de faire un

^') La plupart des dates indiquées par ^'^ Il a été très probablement rédigé

Penicaut sont d'ailleurs inexactes, ce par le chevalier de Beaurain, géographe

qui démontrerait, s'il en éuit besoin, du Roi. que l'ouvrage fiit écrit après coup. ^'^ Cf. p. 8i.

- 24 -

BAPTÊME DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

canal qui fît communiquer le Mississipy au lac, ce qui serait fort utile quand bien même ce lieu ne servirait que d'entrepôt et que Ton eût le dessein de former le principal établissement aux Natchcz. La commodité de ce poste est que les vaisseaux de... {en blanc) tonneaux peuvent y remonter racilcment.»

Si les premiers travaux de la Nouvelle-Orléans ne furent pas entrepris dès le mois de mars, ils Tétaient du moins certainement le mois suivant : «Nous travaillons à la Nouvelle-Orléans, écrit Bicnville le lo juin 1718^*^, avec la diligence que la disette .d'ouvriers peut permettre. Je me suis moi-même transporté sur le lieu pour choisir Tendroit où il convenait mieux de le placer. J*y ai demeuré dix jours pour hâter les travaux, et je ne pouvais voir sans chagrin si peu de monde après un ouvrage qui en aurait demandé au moins cent fois autant... Tout le terrain de remplacement, excepté les bords qui sont noyés dans les grandes eaux, est très bon et tout y réussira.» Quatre jours auparavant, Bienville, dans une dépêche dont il ne reste plus que le sommaire ^^\ proposait de creuser un canal entre le Mississipi et le lac Pontchartrain pour assainir la contrée. «Il est plus commode, ajoutait-il, de passer par l'embouchure que par le lac.)) Au mois de janvier précédent, Chateaugué signalait en cfiFet que «la mer est souvent dangereuse sur le lac Pontchartrain et les coups de vent très vife)).

On peut donc fixer entre le 15 mars et le 15 avril 1718 la date des premiers travaux exécutés à la Nouvelle-Orléans. Malheureusement, en dépit des efforts de Bicnville, par suite de la vive opposition des Mobiliens, les constructions n'avancèrent

3u*avec une extrême lenteur, et Le Gac avait raison d'écrire ans son Mémoire sur la situation de la Louisiane le ij août ijîS^^^ :

<*) Archives du Ministère des Af&ires ^'^ ColonUs, C*'c, 4» fol. 14.

éinaig^Ks y Mém. et Dacmn, (AméTi€[uc) y ^'^ Biblioth. de rinstitut, ms. 487,

t. I, p. 200. fol. 509.

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

«On ne fait, pour ainsi dire, que de former la Nouvelle-Orléans. ))

La tactique des adversaires du comptoir du Mississipi consista longtemps à ne pas même vouloir reconnaître son existence. Le missionnaire géographe François Le Maire se fit remarquer tout particulièrement par son obstination. Il était encore en droit décrire le 13 mai 1718^'^ : «On parle, depuis l'arrivée des derniers vaisseaux, de rétablissement qu'on va faire à la Nouvelle-Orléans. C'est ainsi qu'on appelle depuis peu l'espace enfermé entre le Mississipy, la rivière aux Poissons et les lacs Pontchartrain et Maurepas. On verra distinctement sur ma carte ce grand point de la côte et la disposition de ce lieu. J'aurais souhaite de marquer l'endroit qu'on doit y destiner pour le fort, mais cet endroit n'est pas encore arrêté. Cet établissement sera excellent pourvu qu'on puisse faire tomber le Mississipy dans le lac Pontchartrain, sans quoi, faute d'eau qui sera bonne à boire pendant ime grande partie de l'année, il y mourra une infinité de personnes.» Mais, six mois .plus tard. Le Maire répète dans son Mémoire sur la Laimiane^^^ : «En fin de cette année (1718), il est venu des ordres de transporter le principal établissement sur les bords du Mississipy. Si le lieu se détermine avant le départ des vaisseaux, j'aurai soin de l'indiquer sur ma carte. » On pourrait croire à une erreur de date si le grand vicaire de Tévêque de Québec ne répétait, le 19 mai 1719 : «La disposition exacte de la Nouvelle-Orléans par rapport au lac Pontchartrain m'est encore inconnue ^^\ »

La mauvaise volonté de Le Maire paraît d'autant plus évidente, qu'il laisse sans cesse deviner son espoir de voir créer

^*^ ArA. bydrogr,, 67, n* 15. — '*' Colonies, C'^c, 2, fol. 155. — ^'^ Anb. bydr&gr., 115", 23.

-^ 26 -

BAPTEME DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

la Nouvelle-Orléans sur le lac Pontchartrain pour rendre son comptoir tributaire de Biloxi. Dans un autre Mémoire, très» détaillé. Le Maire, tout en reconnaissant a que le Mississipi est la clé de tcrut le pays par la communication que Ton a par son moyen avec les lacs qui mènent au Canada», déclare qu'il n'existe pas de port entre la baie Saint-Bernard et Tîle aux Vaisseaux ^^\

Nous n'avons pas pu découvrir à quelle époque Delisle rajouta sur sa carte datée de 1718 le nom de la Nouvelle-Orléans. La si vivante Ktlation du voyage des dames JJrsulines de Kouen à la NouveUe-Orléans nous apprend qu'en 1727 la plupart des cartes d'Amérique n'indiquaient point encore l'emplacement de la capitale ae la Louisiane : «Vous me marquez, mon cher Père, écrit Madeleine Hachard, avoir acheté deux grandes cartes de l'État du Mississipy et que vous n'y trouvez pas la Nouvelle-Orléans. Il faut apparemment que ces cartes soient anciennes, car on n'aurait pas dû y obmettrc cette ville, Capitale du païs. Je suis fôchée qu'il vous aye coûté cent-dix-sols pour ne pas trouver le lieu de notre résidence; l'on va, je crois, faire de nouvelles cartes où notre établissement sera marqué.»

Le père de la brave religieuse n'eut pas de chance; il acheta une troisième carte «sur laquelle la Nouvelle-Orléans est représentée située sur les bords du lac Pontchartrain, éloignée de six lieues du Mississipy». Une carte conservée aux Archives hydrofi;raphiques'^', datée de 1721, indique en effet 'la future capitale près de l'embouchure du bayou Saint-Jean.

Revenons maintenant à la fondation de la Nouvelle-Orléans, et laissons la parole au bon Pénicaut. Après avoir déclaré « que, la première année, on ne fit que quelques logements et deux

«»> Colonks, C"c, 2, fol. 161. — t*) Portefeuille 138 his, I, 9.

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

grands magasins pour y mettre les munitions de guerre et de ^bouche que M. de L'Espinay y envoya», puis ajouté «qu'on fit entrer dans le fleuve le Neptune (arrive en 1718) tout chargé de munitions)), lui ou son rédacteur se laisse aller à la plus merveilleuse fantaisie : ((Monsieur le commissaire Hubert alla aussi dans le même temps à la Nouvelle-Orléans par le lac Pontchar-train, dans lequel tombe une petite rivière qu*on a nommée depuis la rivière d*Orléans. On la remonte depuis le lac jusqu*à cette place, à trois quarts de lieue près. Quelques jours après que M. Hubert fut arrivé, il choisit un endroit à deux portées de fiisil de Tenceinte de la Nouvelle-Orléans, du côté de la petite rivière du même nom, où il fit bâtir une très belle maisont^^. Il vint aussi plusieurs familles qui demeuraient à Tile Dauphine s'établir à la Nouvelle-Orléans. MM. de L'Espinay et de Bien-ville y envoyèrent beaucoup de soldats et d'ouvriers pour avancer les travaux. Ils envoyèrent à M. de Pailloux Tordre d'y faire construire deux corps de caserne assez grands pour loger chacun mille hommes de troupe (1), parce qu il devait en arriver beaucoup de France cette année-la, outre quantité de familles pour les concessions des environs, comme cela eut lieu en efiet.»

La vérité, hélas! était moins séduisante : au mois de mars 1719, un an après le commencement des travaux, il n'y avait encore, d'après Bien ville, (( que quatre maisons commencées » '% et quand Hubert, nommé le 14 mars 1718 ((Directeur général du (Jomp-toir de la Nouvelle-Orléans)), avec des appointements de cinq mille livres, vint rejoindre son poste à l'automne, loin d'y construire ((une très belle maison», il s'empressa, dès qu'arrivèrent quelques colons, de leur persuader d'aller s'établir aux Natchez où il venait d'obtenir une concession fort importante.

(*) 11 ne faut pas oublier qu'à Paris, Pénicault réclamait la protection d'Hubert. ^*J Colonies, C"a, j, fol. 109.

- 28 -

BAPTÊME DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

Pourtant Hubert dut contresigner, le 28 novembre 1718, une décision de Bienville (confirmée Te 12 septembre 1719 par Le Gac et Villardeau) «accordant aux sieurs Delaire, Chastaing et Delaroue '*' en dehors de leurs concessions auxTaensas... quatre

J>laces dans Tenccinte de la nouvelle ville d'Orléans pour eux es posséder en toute propriété... à la charge pour.eux d'exécuter les clauses et conditions qui seront par nous prescrites aux habitants de la nouvelle ville » ^^'.

Si Bienville et Pailloux furent les premiers habitants de la Nouvelle-Orléans, les frères Delaire, Chastaing et Delaroue pouvaient revendiquer l'honneur d'en avoir été les premiers propriétaires, bien qu'une carte, conservée au dépôt des Archives hydrographiques, porte : «La Nouvelle-Orléans, fondée en 1718 par le sieur Pradel. » Cette erreur provient d'une confusion évidente entre la Nouvelle-Orléans et le fort d'Orléans du Missouri, à l'établissement duquel il contribua, en 1724, sous les ordres de Bourgmont.

Nous n'avons pas encore parlé de l'arrivée du Neptune et de la V^ifflante à la Nouvelle-Orléans, parce que nous nous demandons si ces navires ne furent pas en réalité déchargés au Détour-aux-Anglais où, suivant un document d'apparence très véri-dique, que nous reproduisons ^^', un grand magasin aurait été construit à cette époque.

Les instructions remises à Béranger le i*" octobre 1717 portent bien : «... Lorsqu'il sera arrivé en Louisiane, il recevra les ordres de M. Hubert pour monter dans le fleuve Mississipi; le brigantin le Neptune étant destiné pour la navigation de ce fleuve, l'intention de la Compagnie est qu'il monte si possible jusqu'aux Illinois et qu'il mette tout en usage pour y parvenir. »

^*) Nommé notaire de la colonie, le ^^^ Carte nouveie tris exiute ituu partU

14 mars 17x8. de la Lotassafte, 1718. (Anb. bydngr., Bibl.

**^ Colonies, C"c, 4,. fol. 216. 4040 C 11, fol. 6.)

- 29 -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS,

(On voit quelles illusions on se faisait à Paris sur la navigabilité du Mississipi!); toutefois nous pensons d'autant plus que le Neptune ne remonta pas en 1718 à la Nouvelle-Orléans, que

picture15

Première carte où figure le nom de la Nonyelle-Orléans (1718).

Béranger, dans divers mémoires, tout en reconnaissant qu'il a piloté plusieurs vaisseaux dans le fleuve, déclara longtemps impossible de remonter jusqu'à la Nouvelle-Orléans''^

^'^ Voir p. 103.

- 50 -

BAPTÊME DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

Si Ton ne s'occupait guère du nouveau comptoir en Louisiane,

()ar contre on y pensait toujours à Paris, sans trop savoir d'ail-eurs où il convenait de rétablir. Les instructions remises par la Compagnie, le 14 avril 1718, à Tingénieur en chef Perrier lui laissaient la plus grande latitude dans le choix de l'emplacement : «En remontant le fleuve jusqu'à l'endroit où MM. les Directeurs généraux jugeront qu'il fSaut jeter les premiers fondements de la Nouvelle-Orléans, il est nécessaire qu'il fasse le mieux qu'il pourra une carte du cours du fleuve... Nous ignorons l'endroit que l'on choisira pour l'établissement de la Nouvelle-Orléans, mais, comme ledit sieur Perrier entrera dans le Conseil qui se tiendra sur cela, il est nécessaire de lui expli-

3ucr les principales attentions que Ton doit faire dans le choix u terrain. «Il s'agit principalement de se mettre dans l'endroit le plus commode pour le commerce avec La Mobile, soit par mer, soit par le lac Pontchartrain, le moins en danger d'être inondé dans les débordements et, autant qu'il sera possible, près des meilleures terres à cultiver.

« Ces différentes considérations nous font penser, autant que nous pouvons en juger, que l'endroit le plus convenable est sur le ruisseau de Manchac, appuyant l'enceinte de la ville sur le bord du fleuve et sur le bord du ruisseau. Il s'agit, avant de se déterminer pour aucun endroit, d'examiner celui-là et de voir si le terrain est convenable. Supposons qu'il le soit, nous y trouverons la Nouvelle-Orléans mieux placée qu'ailleurs par la commodité de la communication avec La Mobile par le ruisseau qu'on prétend pouvoir rendre navigable en tout temps avec un peu de dépense, et parce qu'il sera aussi à portée de l'entrée de la rivière Rouge, et, de là, communiquer avec les habitations qui se formeront aux Yazous où nous attendons la première culture du froment, —peut-être même qu'il viendra bien aussi

- 31 -

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

par la suite en cet endroit, — et enfin parce qu'il est plus avancé dans les terres; puis la subsistance par la chasse est abondante et on doit compter sur la bonté de l'air.

«La seule difficulté qui reste à lever pour déterminer la Nouvelle-Orléans sur le ruisseau de Mancnac, c'est l'éloigne-ment de la mer, qui est à soixante-cinq lieues. Si cependant les vaisseaux peuvent remonter aisément jusque-là, et qu'il ne s'agisse que de quelques jours de plus ou de moins, ce ne doit pas être un obstacle que balancent les autres avantages, parce qu'il ne vient pas tous les jours des vaisseaux et qu'on jouit des autres commodités toute l'année. Mais, en même temps, il y aura une autre attention à avoir qui sera, en remontant le fleuve, de choisir l'endroit le plus convenable, comme pourrait être le Détour-aux-Anglais, pour étabHr un poste avec une batterie^*' dans un petit fort qui puisse empêcher les vaisseaux ennemis de remonter le fleuve.

«... Lorsqu'on se sera déterminé sur le terrain où l'on placera la Nouvelle-Orléans, nous pensons que ledit sieur Pcrricr commencera par marquer l'enceinte d'un fort qui puisse, par la suite, devenir la citadelle, qu'il faudra d'abord simplement renfermer de pieux à la manière du pays; et, dans l'enceinte de ce fort, placer les magasins de la Compagnie et les logements des Directeurs généraux, officiers-majors, officiers et soldats qui composent la garnison de la Nouvelle-Orléans. Après quoi, le sieur Perrier marquera l'enceinte de la ville et les alignements des rues avec la dimension des terrains convenables a chaque habitant dans l'enceinte de la ville, sauf à MM. les Directeurs généraux à leur donner des terres à portée d'être cultivées. La construction des magasins est ce qu'il y a de plus pressé après

(^) La Compagnie prescrivait de placer n'en garder que deux de six pour la Nou-à cet endroit douze canons de huit et de velle-Orléans.

- 32 -

BAPTÊME DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

que l'on aura baraqué pour les hommes. Nous ne pouvons rien prescrire sur leur étendue et sur la manière de les construire; cela doit être réglé par MM. les Directeurs généraux avec M. Perrier. Nous lui ferons simplement observer qu'il doit avoir attention, pendant le séjour qu'il fera à l'île Dauphine et à La Mobile, de rassembler autant qu'il trouvera de planches, bor-dages et bois d'équarissage pour pouvoir s'epi servir en arrivant à la Nouvelle-Orléans.

«Il est question de commencer par mettre à couvert les hommes et les marchandises le mieux qu'on pourra, mais cela n'empêchera pas que ledit sieur Perrier ne doive songer en même temps aux moyens les plus convenables pour se procurer des matériaux avec lesquels on puisse faire des bâtiments plus solides; pour cet objet, il doit établir le plus tôt qu'il lui sera possible la fabrique de la brique si les terres de la Nouvelle-Orléans ou des environs se trouvent propres à cela, soit en y employant des soldats ou faux sauniers qui sauront la faire, soit par un briquetier que nous enverrons par les premiers vaisseaux. Si nous ne pouvons pas en trouver pour partir avec lui, pour cet effet, nous envoyons de la brique dans les trois vaisseaux avec lesquels il part, qu'il doit avoir attention de faire conserver soigneusement pour iaire le premier fourneau.

«Après qu'il sera débarrassé des premiers soins, il est nécessaire qu'il aille lui-même chercher dans les environs de la Nouvelle-Orléans les endroits où on pourra trouver de la pierre tant pour bâtir que pour faire de la chaux, n'étant pas impossible qu'on en trouve. Il faut particulièrement s'attacher à en trouver sur les bords des rivières en remontant, pour que le transport en coûte moins, et le plus tôt que l'on pourra pour bâtir en pierre et en brique, c'est le mieux. . A^U)

(i)

CoUmes, B, 42 bis, fol. 219.

- 33 -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Le 23 avril, la Compagnie nomma Bivard chirurgien de la Nouvelle-Orléans avec des appointements de six cents livres et, le 28, elle accorda des concessions près du nouvel établissement à une quinzaine de personnes. Parmi ces premiers citoyens de la capitale se trouvaient Le Page du Pratz, le futur historien de la Louisiane, Le Goy, Pigeon, Rougé, Richard Duhamel, Beignot, Dufour, Marlot de Trouille, Legras, Couturier, Pierre Robert, les trois frères Drissant, le chirurgien Bivard et le perruquier Mircou. Avec leurs familles et leurs gens, ces premiers colons formaient une troupe de soixante-huit personnes ^^K

En annonçant leur départ, les directeurs ajoutaient : «Il faut, s'il est possible, les obliger à habiter dans Tenceinte de la Nouvelle-Orléans avec des jardins seulement, comme on le réglera, et leur donner des terrains ou concessions le plus près que Ton pourra, selon leurs forces.» La Compagnie prescrivait en outre de donner congé à deux soldats de chacune des iiuit compagnies sous condition qu'ils viennent s'installer à la Nouvelle-Orléans; ils devaient recevoir une année de solde, des outils et des semences.

La mort de Perrier, survenue à La Havane, permit à Hubert d'interpréter suivant ses désirs les instructions de la Compagnie et d'expédier les colons le plus loin possible du nouveau poste, dont tous les ouvriers, qui n'avaient pas déserté, ne tardèrent pas à être rappelés à Biloxi sous un prétexte quelconque.

Quand Le Page du Pratz arriva au mois de janvier 1719, il ne découvrit «à l'endroit où devait être fondée la capitale qu'une place qui n'était encore marquée que par une baraque couverte de feuilles de latanier que M. de Bienville avait fait bâtir .pour se loger et où demeurait son successeur, M. Pailloux ^^K »

Malgré tous ses efforts, Bienville s'était trouvé complète-

^^'' Cohnies, B, 42 bis, fol. 252. — ^*^ Hilhire de la Lnnsia/u, 1. 1, p. 83.

- 34 -

BAPTÊME DE LA NOUVELLEORLÉANS-

ment paralyse par la mauvaise volonté des autres membres du Conseil, qui, tous intéressés dans les entreprises commerciales des anciens postes, ne voulaient pas entendre parler de la Nouvelle-Orléans et soutenaient la coalition des colons de La Mobile, des commerçants de Biloxi et des bateliers du lac Pontchartrain, dont les intérêts se trouvaient menacés par leur grand rival et ennemi, le Mississipi.

Hubert, qui possédait une importante habitation aux Na-tchcz'*', limitrophe de celle de Sainte-Catherine, et réclamait, iipour pouvoir y élever des lapins», la concession de Tîle aux Chats, située entre Biloxi et 1 entrée du lac Borgne, proposait d'établir le Comptoir du Mississipi aux Natchez et de draguer la rivière dlbervillc, pour conserver aux habitants de Biloxi le fructueux monopole du transbordement et de Tentrepot de toutes les marchandises venant d'Europe. Hubert avait pourtant été d'abord partisan de la Nouvelle-Orléans : Nous avons vu qu'il déclarait «qu'elle devait être bien fortifiée»; au mois d'octobre 1717, il écrivait : « Le vœu qu'on a eu en établissant une colonie à la Louisiane a été sans doute de se rendre maître et d'occuper le Mississipy. .. On a cependant fiait le contraire et abandonné ce grand fleuve pour se porter sur la rivière de La Mobile. » Mais des qu'il eut obtenu sa concession aux Natchez, ses opinions changèrent radicalement, et, un an plus tard, il déclare : «La difficulté du bas de la rivière fera toujours que la Nouvelle-Orléans ne sera pas un poste sûr. »

Duclos estimait «qu'au lieu de s'occuper du Mississipi, il fallait porter tous ses efforts sur la rivière de La Mobile», qui doit rester, ajoutait Le Gac, «la maîtresse clé de la Colonie». Un mémoire antérieur, rédigé par M. de Granville, comman-

(*^ Hubert possédait en 1720 quatre-vingts esclaves et vingt bêtes à cornes. Il vendit sa concession i Dumanoir,en 1722.

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

dant de la Kmommécj réclame même la création du principal établissement au fort Esquinoque (Tombekbé sans doute), chez les Jatas (Chaktas), à soixante lieues de La Mobile. Pour Lar-cebault, «la Nouvelle-Orléans est un pays noyé, tout entrecoupe de cypricres», et Villardeau partageait cette opinion.

Après Hubert, Le Gac paraît avoir été l'adversaire le plus acharné de la Nouvelle-Orléans : «Ce poste, écrit-il en 1721, est inondé dans les grandes eaux et n'est propre que pour le riz, la soie, le maïs et toutes sortes de légumes et de fruits à hautes futaies. On y fera aussi du tabac.» Et il conclut, malgré cette fertilité, que si l'on peut y maintenir une compagnie, il ne faut y établir de comptoir à aucun prix 1

Profitant de ce que Boisbriant était parti en une fort mauvaise saison. Le Gac s'était empressé d'écrire à Paris : «M. de Boisbriant avec sa compagnie d nabitants, d'employés et de forçats, a mis plus de six mois pour se rendre aux Illinois, à cause qu'il leur a fallu hiverner aux Arkansas et au Ouabache par les glaces qui les empêchèrent de monter, ne pouvant faire que quatre ou cinq heures par jour à ramer depuis le soleil levé jusqu'à son coucher, à cause de la rapidité du fleuve. On ne peut haler à la cordelle parce que le fleuve est tout du long en serpentant. • • Les bords sont couverts de bois et de cannes impénétrables . . . tandis qu'il y a des Canadiens qui ont fait le chemin par terre des Illinois à La Mobile en moins d'un mois. Us ont assuré qu'il n'y avait pas plus de soixante-dix lieues [ 2jo en réalité], au lieu qu'il y en a près de cinq cents en montant par le fleuve, et y être des cinq a six mois pour s'y rendre. Il faudrait couper les arbres par les deux côtés pour y faire et reconnaître le chemin, et faire des établissements de distance en distance pour servir de retraite, dont les habitants cultiveraient des denrées et élèveraient des animaux pour la nourriture des passants Il suffirait d'y fsiire par endroits des chaussées,

- j6 -

BAPTÊME DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

des ponts. . . » Malgré son extravagance, ce projet fut adopté quelque temps par la Compagnie des Indes ; seulement les Chikachas ne tardèrent pas à fermer cette route impraticable, même aux plus intrépides coureurs de bois.

La Nouvelle-Orléans avait cependant prouvé son utilité dès sa fondation, quand elle eut à héberger, en attendant que ses bateaux fussent prêts, Boisbriant et les quelque cent soldats ou colons plus ou moins volontaires qu'il emmenait aux Illinois. Ce fut pour surveiller les préparatifs de cette expédition que Bienville et Hubert vinrent passer l'automne à la Nouvelle-Orléans.

Bénard de La Harpe, accompagné d'un sous-ofl5cier et de six hommes, arriva le 7 novembre 1718, pour terminer les préparatifs de son voyage chez les Cododaquis, Indiens établis sur les bords de la rivière Rouge. L'absence à l'île Dauphine de tout moyen de transport pour amener ses marchandises de traite à la Nouvelle-Orléans l'avait forcé de faire construire un bateau à ses frais et de passer par les bouches du Mississipi. La Harpe arriva finalement sain et sauf; toutefois l'inexpérience complète de son pilote lui fit courir d'assez grands dangers dans les passes du fleuve, et il lui fallut un mois pour accomplir la traversée.

«Aussitôt mon arrivée à la Nouvelle-Orléans, raconte La Harpe dans son Journal de voyage de la Louisiane, je pressai M. de Bienville de me faire partir. Il me représenta qu'il n'y avait aucuns vivres dans les magasins et que la Compagnie n'était pas présentement en état de tenir les engagements où elle était avec moi pour me conduire à ses frais, avec mes gens et mes eâets, au lieu où je devais choisir ma concession sur la rivière Rouge.»

Néanmoins, La Harpe, qui avait déjà beaucoup voyagé

- 37 -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

dans rAméhque du Sud, où U s'était même marié, parvint à trouver des canots et partit dès le 12 décembre, malgré la violence du courant du Mississipi.

Vers la même époque arriva Dubuisson avec ses sériciculteurs, «mais ^il alla, s'empresse de faire remarquer Le Gac, s'installer à vingt-cinq lieues en remontant le fleuve (aux Baya-goulas)». Le Page du Prau fut un des seuls à se fixer, épné-mèrement d'ailleurs, sur les bords du bayou Saint-Jean,

^^^

picture16

LA CRUE DU MISSISSIPI DE I719.

CONSÉQÏJENCES DE LA PRISE DE PENSACOLA.

L'ANNÉE 1720.

picture17

*ANNÉE 1719 n'apporta, héhsl aucune amélioration au fâcheux éxax ae stagnation du nouveau comptoir. Une crue tout k fait anonnale du Mississipi — les Sauvages ne se souvenaient point en avoir vu de pareille — submergea l'emplacement de la Nouvelle-Orléans, évidemment fort marécageux avant la construction d'une digue protectrice.

Les habitants de la côte se hâtèrent de mettre à profit cet accident en prenant soin, bien entendu, de Texagcrer autant auc possible ^*\ Bienvillc cependant sembla lui-même un instant ébranlé dans sa confiance, puisqu'il contresigna, le i) avril 1719, une dépêche de Larcebault portant* : «H parait difficile de conserver une ville à la Nouvole-Orléans; le terrain qui y était destiné est noyé d'«ff demi-pied d'eau. On ne pourra remédier à

''' L'inondation de U tivière de La Mobile, qoi ravagea en 1711 tontes les habitations de cette région causa des

dommages bien pins importants { toate-fbis, poQT la raison inverse, ce d^stre passa en France prcscjne inapcr^.

- 39

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS-

cet inconvénient que par des levées et par le canal projeté du Mississipy au lac Pontchartrain. Il y aurait une demi-lieue à couper. »

Une inondation d'un demi-pied d'eau, hauteur qu'un document signé de Bienville, Diron, La Tour, De Lorme et Duver-gier^') réduit à trois ou quatre pouces (9 centimètres environ), tout en étant incontestablement un événement très désagréable, ne ressemble pourtant en rien à la catastrophe dont se lamentèrent, à la façon des alligators du Mississipi, les membres du Conseil de la Colonie. H paraît paiement peu vraisemblable que la crue ait duré «six mois».

Hubert s'empressa de profiter de la cme du fleuve pour ordonner de transporter aux Natchez la plus grande partie des marchandises entreposées à la Nouvelle-Orléans : «L'inondation, écrit-il, força tous les habitants à se rendre aux Natchez, où les terrains sont plus hauts et les chaleurs moins grandes. » La garnison et même plusieurs commis étant demeurés à leur poste, cette émigration en masse de toute la population paraît, pour le moins, fort exagérée.

Le Page du Pratz, installé à une demi-lieue de la Nouvelle-Orléans, ne parle même pas de cette terrible inondation; il se contente de dire que «le pays étant fort aquatique, l'air ne devait pas y être des meilleurs», mais il ajoute : «La terre était très bonne, et je me plaisais dans mon habitation.» Du Pratz partit pour les Natchez, il l'avoue lui-même, sans trop savoir pourquoi : parce que son chirurgien s'y rendait, que cela faisait plaisir à sa sauvagesse de se rapprocher de ses parents, et principalement pour suivre les conseils d'Hubert et «par amitié pour lui».

Pellerin, un des colons les plus entreprenants, voulant égale-

^') 'KueMsemimtim24mopemhejj2J. (Cùlomes, G\ 464.)

- 40 -

LA CRUE DU MISSISSIPI DE 1719.

ment, malgré l'inondation, fixer sa résidence près de la Nouvelle-Orléans, vmt camper au mois d'avril 1719 sur les bords du bayou Sûnt-Jean. Dès qu'il eut trouvé un emplacement Êivorable, il demanda une concession; mais Hubert souleva alors tant de dif-

picture18

i^^Tt^ &«^^^ rl^^^

¥^ i6 4g .^ ""^'"^'^^ <g ^ SI

A FtcMve a- ^oiUj^^ É h'ty^'*- ■

La Nouvclle-OrUioi en 1719. (D'aprïs Damant de MontigDj.)

ficultés que Pellerin, lui aussi, finit par aller s'installer aux Na-tchez : «D y a, écrit-il''', à la Nouvelle-Orléans trois maisons de Canadiens et un magasin à la Compagnie où nous nous arrêtâmes. »

''' Anenal, n». 4497, fol. 14..

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Le nombre de quatre habitations indiqué par Bienville est donc parfaitement exact. Pour se rendre aux Natchez, Pellerin passa par les lacs et mit treize jours pour atteindre le Mississipi.

La Nouvelle-Orléans, même inondée, était si peu inhabi-bitable, que, le 23 avril 1719, le Conseil décida d'y envoyer un commis «pour vendre du vin à raison de quatre réaux la pinte». Quelques jours auparavant, la Compagnie avait ainsi fixé le traitement des fonctionnaires du nouveau comptoir : Hubert, directeur, j,ooo livres; un garde-magasin, 900; un teneur de livres, 600 ^ un commis, 4005 ces derniers avaient sous leurs ordres «deux honimes de peine choisis parmi les faux sauniers ou fraudeurs de tabac, sans gages, mais entretenus à la ration». Les appointements du «missionnaire qui sera envoyé à la Nouvelle-Orléans», fixés d'abord à quatre cents livres, furent ensuite portés à cinq cents; le canonnier touchait trois cent soixante livres.

M. de Bannez, nommé lieutenant le 28 octobre 1717, s'embarqua au mois de mai 1719 sur la Marie avec Dumont de Mon-tigny, le futur poète-historien de la Louisiane. D'après certains documents, Bannez partit en quaUté de major-général de la Nouvelle-Orléans; d'après d'autres, il n'aurait été nommé à ce poste que le 23 mars 1720.

L'inondation terminée, la prise, la perte et la réoccupation de Pensacola—et aussi la certitude que les fameuses mines des Illinois n'existaient pas ou ne pouvaient être exploitées <*' — détournèrent l'attention générale des postes du Mississipi. Pourtant le pillage de l'île Dauphine et le danger qu'avaient couru

^'' Un mémoire conservé an Ministère découvrir les mines, de baguettes acoom-

des A&ires étrangères {Mémoires et docu modées d'électron, de mercufc oa des

ments, Amérique, t. 19101.433) recom marcassites sur lesquelles Tardeur aé-

mande de se servir en Louisiane, «pour rienne agit».

- 42 -

les autres établissements du littoral auraient dû convaincre même les colons les plus aveugles de la nécessité urgente d'installer l'entrepôt de la Colonie suffisamment loin de la mer pour le mettre à l'abri d'un coup de main.

Les adversaires de la Nouvelle-Orléans persuadèrent au contraire la Compagnie, qui, tout en se transformant au mois de mai en Compagnie des Indes, avait conservé le Mississipi pour armes''^, de raire de Pensacola le grand port de la Louisiane, sans vouloir se rendre compte que cette ville, d'une importance stratégique indéniable, se trouvait on ne peut plus mal située pour commercer avec le Mississipi, centre incontestable de la colonie. Sans se soucier des frais qu'occasionnerait aux marchandises un transbordement supplémentaire, les habitants du Biloxi espéraient, en éloignant les navires du fleuve, conserver le fructueux avantage du chargement des chaloupes du lac de Pontchartrain, ces embarcations n'étant guère susceptibles de naviguer sur mer. Si Pensacola n'avait pas été rendue aux Espagnols, au lieu d'un seul transbordement à la Nouvelle-Orléans , les marchandises destinées aux Illinois auraient eu à en subir quatre : à Pensacola, à Biloxi, au bayou Saint-Jean ou à Manchac, et enfin sur les rives du Mississipi.

Un autre inconvénient du choix de Pensacola comme principale place forte de la colonie consistait dans sa situation sur la frontière orientale de nos possessions. Aussi, pour assurer la défense de la Louisiane, on résolut à Paris de créer un autre établissement près des limites, fort imprécises, du Nouveau-Mexique. Deux expéditions partirent en 1720 et 1721 avec mission d aller occuper la mystérieuse «baie Saint-Bernard)), mais

^'^ Au mois d*aout 1717, la Compagnie appuyé sur une corne d'abondance d'or;

d'Occident avait reçu pour armes : «De au chef d'azur soutenu d'une &sce en

sinople 3l la pointe ondée d'argent, sur devise aussi d'or; ayant deux sauvages

laqnieUe sera couché un fleuve au naturel, pour supports et une couronne tréflée. »

- 43 - 6.

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

elles échouèrent pour diverses raisons, dont la principale fut certainement la mauvaise volonté des membres du Conseil de la Colonie, appuyés cette fois par Bienville, adversaire de tout établissement sur la côte. Saujon se plaignit, le 23 juin 1720, de ce que Bienville et son frère Sérigny l'avaient empêché d'aller s'emparer de la baie Saint-Joseph, en Floride f^'.

La nouvelle de l'inondation de 1719 incita certainement la Compagnie des Indes à faire arrêter les travaux de la Nouvelle-Orléans; toutefois l'occupation de Pensacola, puis l'espoir de prendre possession des vastes territoires découverts au siècle précédent par La Salle ^^\ nous semblent avoir été les principaux motifs de 1 incompréhensible abandon de la NouveUe-Oriéans pendant près de trois ans.

Longtemps on se leurra à Paris de l'espoir de pouvoir conserver Pensacola (les premières instructions préparées pour Tin-génieur en chef La Tour lui prescrivirent de s'installer dans ce poste), mais quand l'ordre de rendre la place aux Espagnols eut été signé le 20 août 1721, la Compamiie, forcée de se rabattre sur le Mississipi, prit du moins rapidement son parti et, quatre mois plus tarcl, la Nouvelle-Orléans devenait la capitale de la Louisiane. ^

Pendant toute l'année 1720, la Nouvelle-Orléans continua de végéter péniblement et, si elle parvint à mériter pendant quelques semaines le nom de «bourg», cette prospérité semble avoir été fort éphémère.

Par suite des diflScultés de la navigation de la rivière d'ibcr-ville, presque à écc la moitié de l'année, tous les convois passaient par le bayou Saint-Jean '% et pourtant, malgré l'importance

(') Marine, B*, 57, fol. 405. nyme, a trois pieds et demi d'eaa; les

(') Texas actuel. bateaux la montent i deux lieues en de-

^^^ ff Cette rivière, dit un mémoire ano- dans oii il 7 a plusieurs habitants fram-

- 44 -

réelle du transit, par crainte de s'attirer la haine d'Hubert ou de Le Gac, personne n'osait se fixer à la Nouvelle-Orléans. Les

3uelques habitants venus résider dans ce pays s'éloignaient rapi-cment à la façon de Le Page du Pratz et de Pellerin, ou allaient s'installer à distance respectueuse de ce centre mis en interdit, comme le firent du Breuil, du Hamel, les Chauvin, etc.

La Bibliothèque nationale possède une curieuse aquarelle qui a la prétention de figurer l'aspect de la Nouvelle-Orléans vers la fin du mois de janvier 1720. Cette vue se trouve dessinée sur le coin d'une carte intitulée : CarU nouvette de la partie occidentale de la protnnce de Louisiane^ sur les observations et découvertes du sieur Benard de La Harpe^ commandant sur la riwère Kouge... par le sieur de BeauviBiers, gentilhomme servant du Kojf et son ingénieur ordi-nairCj de l'Académie rfvyale des Sciences à Paris, en novembre ij2o ^'l La reproduction de ce dessin figure en tête du chapitre.

La Harpe était un excellent observateur, M. de Beauvilliers un habile géographe; aussi leur carte paraît remarquablement exacte pour l'cpoquc. Si leur vue de la Nouvelle-Orléans présente tant d'inexactitudes, c'est qu'elle reproduit simplement un projet et non la réalité. Le dessin montre le croissant du Mississipi au fond duquel on aperçoit dans le lointain le lac Pontchartrain, comme si le canal projeté qui devait le réunir au Mississipi se trouvait déjà exécuté. On verra plus loin que La Harpe écrivait, le 20 décembre 1720 : «On pourra donner communication entre le Mississipi et le lac Pontchartrain, il n y a qu'une demi-lieue à creuser. » Bienville semble avoir été quelque temps partisan de ce projet, mais simplement sans doute pour se concilier les habitants de Biloxi.

Cette vue, dont la perspective rapproche considérablement

çait et un magasin où on décharge les Orléans, à la distance de trois quarts de

marchandises y d'où on est obligé de licue.» (Ce, 2, fol. 170.)

les transporter par chariot à la Nouvelle ^*) Bibl. nat., Cartes, Inv. gén., 1073.

- 4J -

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

le lac du fleuve, ne pouvait qu'encourager la Compagnie à continuer les travaux de Biloxi, dont La Harpe était un des plus ardents partisans, et le fait de représenter comme achevés trois grands magasins ou casernes, qui n'existaient alors que dans rimagination de Pénicaut et de La Harpe, devait inciter les Directeurs à ne plus entreprendre de nouveaux travaux à la Nouvelle-Orléans.

Au mois d'avril, le Conseil de la Colonie, jugeant bien ^ inutile de continuer à entretenir dans ce poste désertique un

major et un capitaine, retira leur emploi à MM. d'AvrÛ et de Valdctcrre et les remplaça par M. de Noyan, simple lieutenant. Un peu plus tard, M. de Richcbourg fut pourtant nommé major, mais il refusa de servir sous les ordres de Pailloux, qui, d'après La Mothe-Cadillac, son adversaire, était «un ancien sergent très emporté ^maltraitant les soldats». Richebouig, d'ailleurs, passait également pour violent; le 8 avril 1719, la Compagnie avait arrêté « qu'ayant insulté M"""" Hubert, il lui ferait « satisfaction convenable ». Richebourg avait servi deux ans comme volontaire dans la maison du Roi, quatre dans le régiment de Limoges, onze en qualité de capitaine puis de major dans les dragons de Châtillon, et était passé en Louisiane en 1712.

«Le bourg de la Nouvelle-Orléans, dit un État de la houkiane au mois de juin 1720, est situé à trente lieues au-dessus de l'embouchure du Mississipi du côté de l'Est, fl y a des magasins pour la Compagnie, un hôpital, un logement pour le gouvcr^ neur et le directeur. Cinquante soldats environ, soixante et dix tant commis qu'engagés et forçats aux gages et à la ration de la Compagnie. Deux cent cinquante concessionnaires, en compr tant leurs engagés, attendent des voitures f*' pour monter à leurs concessions.

^') On donnait ce nom aux bateaux plats en usage sur ]e Mississipi.

- 46 -

«Il se trouve de ce côté quarante habitations commencées par des gens infirmes (!) et qui, selon toutes les apparences, ne réussiront pas dans leurs entreprises. De ces quarante concessions ou habitations, il n'y en a que deux qui soient en état de fructifier cette année : Tune est celle du sieur Léry [surnom de Joseph Chauvin] qui, au mois de mars, avait déjà semé deux barriques de riz, Tautre est celle des sieurs Massy et Guénot, qui ont semé autant. Ces quarante habitants ont entre eux environ trente befes à cornes et quatre-vingts esclaves tant sauvages que noirs.

«M. de Bienville, commandant de la Louisiane, y a aussi une habitation [Bel-Air] sur laquelle il a mis vingt esclaves, tant noirs que sauvages, et six bêtes à cornes. Il a fait semer une demi-barrique de riz. Le fleuve, qui déborde presque tous les ans, incommode et endommage beaucoup les maisons qui ont été bâties trop près de Teau. L'on devait naturellement placer le bourg dans l'endroit où le sieur Hubert a choisi son habitation. Le terrain y est sec en tout temps, et le public serait d'autant mieux dans cet endroit que l'on pourrait y aborder par deux côtés, par le Mississipi et par le bayou.»

Par crainte que la fantaisie ne vint à quelques colons en détresse de se fixer trop près de la Nouvelle-Orléans, les Conseillers prirent à leur égard une mesure énergique : « Les cent cinquante personnes, écrit Le Gac, qu'on avait fait passer à la Nouvelle-Orléans sont toutes à Biloxi : on trouva plus à propos de les nourrir en cet endroit'*^ qu'à la Nouvelle-Orléans a cause qu'on ne pouvait les transporter dans le fleuve, parce que tous les bateaux plats qu'on avait étaient en voyage et qu'on ne les attendait pas de si tôt. »

En dehors de quelques pirogues ou bateaux plats, la flottille

(^) Le gibier était pourtant beaucoup plus abondant sur les bords du Mississipi.

- 47 -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

entretenue par la Compagnie à la Nouvelle-Orléans se réduisait en eflFet, même à la fin de 1720, à a un brigantin coulé bas. Mais, ajoute Le Gac, on pourra le radouber, n'y ayant point de vers dans le fleuve. » C était encore un avantage de la Nouvelle-Orléans sur Biloxi où les coques de navires devenaient rapidement des écumoires. Pour remédier à cette pénurie de bateaux et éviter un nouveau retour de colons, Bienville fit passer, au mois d'octobre 1720, Du Tisné par les bouches du Mississipi avec une flottille de sept bateaux plats.

Pénicaut s'occupe peu de la Nouvelle-Orléans pendant Tannée 17205 il se contente de dire : «On travailla le reste de Tannée, et les travaux s'avancèrent beaucoup. » Valette de Lau-dun, qui ne parlait d'ailleurs que par ouï-dire, n'ayant pas dépassé Biloxi, déclare dans son Journal d'un voyage fait à la houi-siane en ijio : «La Nouvelle-Orléans est le premier et le plus important des postes que nous ayons ici.» Néanmoins, 1 emplacement de la future capitale devait encore ressembler olutôt a une foret vierge qu'à une ville, puisque au mois de mats 1721 l'ingénieur Pauger se plaignit de ne pouvoir «donner un coup d'alignement» tant il y avait de cannes et de broussailles.

Pourtant on continuait à travailler aux digues : « Le Mississipi, écrit Pellerin en 1720 (le 1" août probablement), se répandant plus ou moins six mois de Tannée, rend la Nouvelle-Orléans un séjour très désagréable; mais, présentement, on travaille à la rendre habitable par le moyen d un grand nombre d'esclaves ou de nègres qui sont arrivés de Guinée. L'on pourra réussir par le moyen d'une bonne digue sur le bord du neuve, ou en misant une chaussée de trois ou quatre toises de son bord jusqu'à un quart de lieue où le terrain est exhaussé et à Tabri de toute inondation, ou en creusant un petit bayou qui assèche en hiver. En ce cas, les pirogues du Mississipi d'un côté et

- 48 -

celles du lac Pontchartrain de Tautrc viendraient mouiller aux pieds de la ville... Les vaisseaux qui ne dépassent pas treize ou

Quatorze pieds peuvent venir mouiller devant la Nouvelle-)rléans. » Installé alors aux Natchez, Pellerin était devenu un partisan convaincu de cet établissement et se réjouit qu'Hubert «ait fait remplir les magasins des Natchez : ce dont on a fort murmuré à la Nouvelle-Orléans, comme si les habitants des Natchez étaient moins les enfants de la colonie que ceux de la Nouvelle-Orléans! Par cette manœuvre, M. le Commissaire établira les Natchez dans deux ans, alors que le bas de la rivière ne le sera pas dans six, quoique les douceurs apportées par les vaisseaux se consomment au bas du fleuve et que nous n'en goûtions que quand ils n'en voulaient plus, ou par la voie des voyageurs ))'^^.

Avec Tannée 1720 se termine la première période de la fondation de la Nouvelle-Orléans. On pourrait presque résumer son histoire de 1718 à 1721, en disant simplement que, grâce à rheureux choix de sa situation et à la ténacité de Bienville, la future capitale de la Louisiane, semblant attendre passivement l'heure où ses ennemis eux-mêmes se rendraient compte du brillant avenir auquel elle était destinée, borna tous ses efforts à ne pas se laisser déraciner. Pendant trois ans, les adversaires de la Nouvelle-Orléans réussirent à entraver complètement son essor, mais échouèrent dans leur projet de la faire émigrer sur les bords du lac Pontchartrain. Le nom de Bienville restera toujours justement associé à la création du grand port maritime du Mississipi, qu'envers et contre tous il parvint à fonder.

C*) Arsenal, ms. 4497^ fol. 54. Pellerin au prix d'une demi-piastre en billet la vendit à la Nouvelle-Orléans des veaux livre.

- 49 7

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Si la Nouvcllc-Orlcans doit son cxistentx à Bicnville, les premiers colons lui sont paiement redevables d'avoir sauvegarde la leur, car, sans la merveilleuse apdrudc du «Pcrc de la Louisiane » à se concilier Tarmùc des nations indiennes, les premiers Français établis sur le Mississipi auraient tous été massacrés. Mais les Sauvages adt^ent Bienvillc tout en le redoutant, parce qu'ils le savaient toujours juste, quoique parfois sévère.

Biennlle avait évidemment un caractère tics autoritaire, mais il déploya, pendant trente-cinq ans en Louiâane, toute Téner^e nécessaire au gouvernement d'une colonie naissante et sans cesse déchirée par des rivalités de personnes ou d'intérêts.

picture19

picture20

LE BLUFF DE LA NOUVELLE-ORLiANS. - LA VÉRITABLE MANON.

TRANSPORTÉES ET EXILÉS.

LA « PRINCESSE CHARLOTTE». —■ MADEMOISELLE BARON.

wa^E

I la Nouvelle-Orléans ressemblait encore incon-cescablement sur les bords du Mïssissipi à un très misérable hameau, par contre elle avait déjà pris un merveilleux dévdoppcmcntdans les alentours

de la rue Quïncampoix.

L'honneur d*avoir prédit le brillant avenir de la Louisiane, près de cent cinquante ans avant Rémonville, revient sans conteste à un contemporain de Soto... à l'asti^loguc Nostra-damusl Du moins, voici la façon dont les spéculateurs sur les actions du Mïssissipi interprétèrent le quatrième quatrain de la quatorzième Centurie.

Par cinquante ^ cinq cinq, Laugc sera prospère

Depuis paroisse Cinq — jusqu'à pays lointain ne _Qum^Memp^ Lmwmiw .

à ebeval smr cin^ parmfa. Commençant Peuple et Roy, sans craindre la misère. Se payeront l'un et l'autre et ne devront plus rien.

- JI 7-

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Après la chute du SySteme, vendeurs et acheteurs, ruines les uns et les autres, durent laire d'amcrcs réflexions sur le sens passablement prophétique du dernier vers !

Dès le mois de mars 1719, le Nouveau Mercure^^^ publia une lettre enthousiaste d'un nommé Fr. Duval qui, parti pour la Louisiane avec l'intention de fabriquer de l'amidon «avec des racines», trouva plus profitable de récolter et de vendre des plantes médicinales : «Je suis arrivé, écrit-il, le 25 août dernier. •. Le pays est un terroir charmant qui commence à se peupler. Je me suis retiré à l'endroit où on établit la capitale de ce pays que l'on nomme la Nouvelle-Orléans. Elle aura de circuit une iieue de tour... Le pays est rempli de mines d'or, d'argent, de cuivre et de plomb en difiérents endroits. J'ai voulu m attacher à la capitale de cette province par le monde qu'elle va contenir, par le centre du commerce et l'assemblée des chefs... Mon terrain aura trois arpents de face sur quarante de long; ces terres

me seront données en propre Les maisons sont simples,

basses comme dans nos campagnes, couvertes de grandes écorces d'arbres et de grosses cannes. Les habillements à la volonté de chacun, mais fort simples, ainsi que les ameublements ... Les tapisseries et les beaux lits sont inconnus... L'on se porte bien, et l'on voit de belles vieillesses.»

Onze mois plus tard, le même journal annonce que chaque famille de colons recevra deux cent vingt arpents de terre ^' : «On leur fournira gratis les ustensiles pour chaque ménage, toutes sortes d'outils pour leur travail, et des vivres pour un an. Ces nouveaux habitants seront exempts de tout tribut pcn-

^*î En février 1718, ce journal avait pent commun 42 ares- L'ordonnance du

déjà déclaré : cLa Louisiane peut deve 12 octobre 1716 accordait à chaque colon

nir le Pérou de la France.9 une concession de C2 à 4 arpents de

^'î L'arpent de Paris valait 34 ares, front, sur 40 ou 60 de profondeur, au

Tarpent des eaux et forets 51 arcs, l'ar maximum.»

- J2 -

LE BLUFF DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

dant les trois premières années, après lesquelles ils donneront à leur seigneur, dont le fief sera bâti au milieu de leurs habitations, le dixième du produit des terres. Il y aura vingt familles dans chaque village ou hameau, à la distance d'une lieue les uns des autres.»

A la fin de 1720, le Nouveau Mercure publia une lettre datée des Illinois du 8 juillet : «... On peut dire sans exagération que nous foulons aux pieds des trésors, puisque nous marchons sur de riches mines d'argent.» D'après l'auteur, on ne s'ennuyait pas à Kaskakias : « Malgré les remontrances continuelles des Bons Pères, la jeunesse travaille à l'augmentation de la population. Elle fait son devoir, comme nous, car la Compagnie doit être fort contente de voir le nombre de ses sujets augmenter tous les jours. »

La même année parut la Relation de la Louisiane ou Mipji^, écrite à une dame par un officier de marine. L'auteur, un des officiers du Paon, proposait de construire la capitale au Détour-aux-Anglais : «Jusque-là, dit-il, le fleuve est droit et assez profond pour un vaisseau de quatre-vingts canons. » Nous ne parlerions as de ce livre d'un intérêt assez médiocre, s'il n'avait donné icu aussitôt à une espèce d'imitation ou plutôt de contrefaçon, sorte de prospectus, dont l'extravagance montre qu'il fut édité à Rouen aux rirais de quelque spéculateur peu scrupuleux ou par les soins de la Compagnie !

L'ouvrage se trouve intitulé : Description du Mississity : le nombre des villes établies, les iles, les rivières, etc., etc., par le chevalier de Bonrepos; écrite de Mipj^tpi en France à Mademoiselle D...: «Déjà, déclare ce véritable guide, la ville qu'on nomme la Nouvelle-Orléans, et qui sera la capitale de la Louisiane, a près de huit cents maisons fort logeables et commodes ; à chacune d'elles on a attaché cent vingt arpents de terre pour l'entretien des familles. Cette ville a une lieue de circuit et se trouve située sur le Mis-

- 53 -

i

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

sissipi, à quelques lieues de la mer. C'est la résidence du gouverneur et des principaux officiers de la Compagnie. On y a bâti de grands magasins pour retirer toutes les marchandises qu'on y porte de TEurope et pour y entreposer celles du pays qu'on porte en France, a mesure que les vaisseaux de la Compagnie s'en retournent. »

Le canevas dont s'est servi l'auteur, en trouvant encore moyen de l'exagérer, paraît être la Relation concernant f étendue des tles du Mip^i et de leurs propriétés, avec une explication des viBes que les Français y ont établies, dont l'original, ou une copie de l'époque, se trouve conservé à la bibliothèque de l'Arsenal ^^\

((Le royaume de la Louiziane est plus vaste que ccluy de France. Le fleuve du Mississipi, qui le traverse dans toute sa longueur, coule pendant plus de 860. lieues ... Le climat est doux et tempéré; on y respire un printemps presque perpétuel ... Le terroir produit toutes sortes de fruits naturellement et d'un meilleur goût qu'en France, quoyque les arbres ne soient ny greffés ny cultivés. . . Les montagnes vers le haut du Mississipi sont remplies de mines d'or, d'argent, de cuivre, de plomb et de vif-argent. Conmie les sauvages n'en connaissent pas la valeur, ils vendent ou, pour parler plus juste, ils troquent pour des marchandises des métaux d'or qu'ils nomment en leur langage cuivre, pour une hache à couper le bois, souvent pouf un miroir ou pour une chopine d'eau-de-vie ...

((On a formé depuis peu une nouvelle ville qui sera la capitale de la Louiziane, à laquelle on a donné le nom de la Nou-. Telle-Orléans, où l'on a déjà bâti plus de six cents maisons pour ceux qui les habitent, à chacun desquels on a attaché un don gratuit de cent-vingt arpents de terre, à leur bienséance, qu'ils peuvent faire cultiver pour leur compte. Suivant le plan tiré

^'' Ms. 6650, fol. 54.

- Î4 -

picture21

Li Nouvcllc-Oilcias telle •ju'on se k figurait rue Quincampoii.

A N01JV1JLLE-0I.I.EANS.

wmaimmmtfmm^m

LE BLUFF DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

de cette ville, elle aura une lieue de circuit; elle est située sur le bord du fleuve du Mississipi. Comme elle n est pas éloignée de la mer, ce sera le centre du commerce et le siè^e des chefs et principaux officiers de la Compagnie. »

La gravure'^' et le plan, reproduits en hors texte (planches II et ni), montrent les procédés qu'employait la Compagnie des Indes pour placer ses actions et recruter des colons.

Par contre, quelques frondeurs sceptiques chantaient déjà :

Le pays n'est pas habités Il sera bientôt fréquenté, Peut-être dans cent ans d'ici !

Les mines Ton y fouillera, Car sans cloute on en trouvera, Si la Nature en a mis!

De toutes les descriptions de la Nouvelle-Orléans rédigées loin du Mississipi, la plus exacte paraît encore celle de Tabbé Prévost, bien que la ville ne soit pas ((cachée par une petite colUne. . . Ce qu'on avait jusque-là vanté comme une Donne ville n était qu'un assemblage de quelques pauvres cabanes* Elles étaient habitées par cinq ou six cents personnes. La maison du gouverneur nous parut un peu distinguée par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par quelques ouvrages de terre, autour desquels règne un large iossé». UHifhire de Manon Lescaut restera d'ailleurs non seulement un chef-d'œuvre littéraire, mais encore un tableau fort exact de la déportation féminine en Louisiane'''.

^') Dans cette singulière carte, La Mobile et Pensacola se trouvent placés à Touest du Mississipi ^ plus tard, la gravure fut inversée, la Nouvelle-Orléans

et la Floride passèrent à Test du fleuve, mais la rivière du Saint-Esprit les y suivit ! <•) Voir rétude de M. Pierre Hein-rich : UabUfrtvûSî et la Louisiane.

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

L'ouvrage de l'abbé Prévost peut se diviser en deux parties, dont la première, racontant la vie galante de Manon, se passe en France, et la seconde, ère du relèvement moral de l'amoureuse repentie, se déroule à la Nouvelle-Orléans.

Eh 1731, nombre de jolies filles un peu trop dénuées de scrupules ont dû se croire dépeintes en lisant tel ou tel épisode de roman, mais aucune d'elles, sans doute, n'a pu se reconnaître pendant plus de quelques pages. Manon pécheresse symbolise trop bien les courtisanes de la Régence pour posséder un état civil.

Il n'en est plus de même de Manon rêvant au mariage, et Prévost, au moment d'embarquer son héroïne, a précisément découvert sur une des îles du Mississipi le modèle dont il avait besoin, ou, pour le moins, l'idée principale du dénouement.

Si Des Grieux abandonnait Manon, il devenait irrémédiablement odieux; si aveuglément il l'épousait, sa destinée le condamnait, un jour ou l'autre, à regretter cette mésalliance offensant la morale. Les mésaventures authentiques d'une Madeleine plus ou moins repentie, et très vaguement maiiée, ont fourni à Prévost le moyen de tourner cet embarrassant dilemme en lui suggérant très certainement la trouvaille du mariage simulé de Manon et de Des Grieux.

Seulement, comme le futur abbé n'avait pas encore 18 ans et se trouvait à Paris au noviciat des Jésuites quand la véritable Manon, expulsée d'Angers, vint s'embarquer à Nantes, il faut écarter définitivement Thypothèse soutenue par MM. Arsène Houssaye, Henry Harrisse et divers auteurs, que Prévost nous avait conté une amourette de sa jeunesse.

Même si son héroïne est parvenue à rentrer en France, comme elle en avait l'intention en 171 j, nous doutons fort qu'il l'ait rencontrée, car le fait assez étrange qu'en dehors de celui

~ ,6 -

picture22

LA VERITABLE MANON.

de Lescaut''^, les deux noms qui paraissent sans cesse dans Manon, pour avoir été transposés sur d'autres personnages, n'en sont pas moins réels, semble indiquer que ce furent Tiberge et le chevalier Des Grieux qui racontèrent à Tabbé Prévost les malheurs d'Avril de La Varennc et de sa compagne, la ((demoiselle» Frogct.

On peut, en effet, identifier avec assez de vraisemblance le bon Tiberge avec Louis Tiberge, abbé d'Andrès et directeur du séminaire des Missions étrangères, qui mourut le 9 octobre 1730, très peu de temps avant l'époque où Prévost entreprit d'ajouter un septième volume aux Mémoires d'un homme de qualité. Le Nouveau Diâionnaire hifiorique ou Hiffoire abrégée, etc., par une Société de Gens de Letfres^^^ note, a l'article Tiberge : ((C'est ce pieux ecclésiastique qui joue un rôle si touchant dans le roman des amours du chevalier Des Grieux», et M. Anatole de Montaiglon est arrivé à la même conclusi(in'^^. Ajoutons que l'abbé Tiberge, ayant eu à s'occuper rtiaintes fois des affaires ecclésiastiques de la Louisiane, a certainement connu les démêlés qui mirent aux prises Manon et son curé et motivèrent leurs plaintes réciproques devant le Conseil de la Marine.

Une seconde coïncidence aurait-elle pu encore faire donner par hasard à Des Grieux le nom du capitaine du Comte-de-Tou-lome, navire qui fit plusieurs fois le voyage de la Louisiane, et transporta, notamment en 1718, bon nombre de déportées à Biloxi? Nous ne le pensons pas; même s'il n'a pas connu Manon, le véritable cnevalier Des Grieux a certainement entendu parler de ses aventures.

^*^ Manon Lescaut, ayant ctc imprime ^*^ La première édition parut en 176j,

pour la première fois à Amsterdam en la sixième en 1786. 1731, le nom de son héroïne pourrait ^'^ Édition de Af^/r^// LfJ^^Mf, avec une

bien lui avoir été suggéré par son séjour préface d'Alexandre Dumas fils. (Paris,

dans les Pays-Bas. 1875-)

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

La découverte dans les archives des Ministères de la Marine et des Colonies de plusieurs documents inédits nous permet d'identifier pour la première fois quatre autres personnages de Manon Lescaut. L\(aumônier de la Nouvelle-Orléans» était en réalité le missionnaire Le Maire, curé de Tîle Dauphinc; le pseudo-mari de Manon, ancien capitaine du régiment de Champagne, portait en Amérique le nom d'Avril de La Va-renne; la grande amoureuse passait pour s'appeler Frogct, dite Quantin; enfin le «gouverneur de la Louisiane» se nommait La Mothe-Cadillac.

Le personnage de Synnelet et le rôle joué par son oncle dans le roman paraissent toutefois passablement fantaisistes. Cadillac n'avait, croyons-nous, emmené avec lui aucun neveu, et rien n'indique que son fils, le Ikutenant^*', soit jamais tombé amoureux de Manon, pas même l'acharnement du gouverneur à poursuivre la coquette, car, du moins d'après sa correspondance, il ne badinait pas avec le libertinage et dénonçait sans pitié toutes les femmes mariées qui, en l'absence de leurs époux, se laissaient conter fleurette.

L'abbé Prévost a pu cependant trouver l'idée du duel de Des Grieux dans le cartel que Raujon, champion amoureux de l'honneur de Manon, projeta d'envoyer à Mandeville coupable d'avoir suspecté sa vertu. Seulement Raujon-Synnelct, loin de chercher à égorger Des Grieux, voulait au contraire défendre la bonne réputation de la femme de son ami, devenue sa fidèle caissière.

Le nom d'Avril de La Varenne, ne se trouvant cité dans aucun des armoriaux de l'Anjou, paraissait une énigme jusqu'au jour où nous avons découvert que Pierre du Tremblier, sieur de La Varenne, conseiller au Présidial d'Angers, avait épousé

^') Le jeune Cadillac était très violent : lui donnèrent six coups d'épce à Benoist un jour, l'enseigne Terrisse de Ternan et de Sainte-Clair.

LA VERITABLE MANON.

Madeleine Avril de Louzil '^'. Quand Tamoureux de Manon se brouilla avec sa famille ^*'^^, il composa évidemment le nom qu'il prit de ceux de son père et de sa mère. D'après 1 âge qu'Avril de La Varcnnc se donnait en 171} et les recherches dans les registres paroissiaux d'Angers qu'a bien voulu faire M. Benoit, ^commis principal aux archives de Maine-et-Loire, il paraît indubitable que le héros de l'abbé Prévost naquit à Angers au mois de novembre 168j et reçut le prénom de Renc^^l

Voici d'ailleurs son acte de baptême : Paroisse de Saint-Maurille : «L'onzième novembre mil six cent quatre-vingt-cinq a esté baptisé René fils de Mons Mre Pierre du Tremblier, es-cuyer. Seigneur de La Varenne, conseiller du Roy, juge magistrat au Siège Préâl d'Angers, et de dame Magdelaine Avril son épouse5 Parrain Monsieur Maistre René Trochon, Conseiller du Roy, juge Prévost civil et criminel de cette ville, Mareine dame RenéeTremblier, épouse de François Apvril, escuyer seigneur de PigncroUe—Trochon, Renée du Tremblier, P. du Tremblier, de PigneroUe Avril. »

La Varenne et sa compagne s'embarquèrent sur la Datéphine ^^' ; ce navire quitta Nantes le 6 mars 171}, à destination de Biloxi, en faisant escale à La Rochelle et aux Canaries pour s'approvisionner devin. Malheureusement on ne trouve aucune allusion à l'embarquement des amoureux dans la volumineuse correspondance de M. de Luzançay, ordonnateur à Nantes; ses dépêches

^*^ Un autre Tremblier de La Varenne, Charles-Claude, était, en 1697, marié à Marie-Renée Avril, mais cette branche ne semble pas avoir habité Angers.

^'^ Son père mourut en 1704.

^'^ Wnc commune de Maine-et-Loire porte son nom. La seigneurie de La Varenne se trouvait dans la paroisse de Saint-Rémy, qui s'appelle aujourd'hui Saint-Rémy-la-Varen ne.

(^^ La Dauphine, commandée par Bé-ranger, était une flûte d'un si petit tonnage, qu'elle ne put embarquer qu'une partie de ses marchandises. Elle était arrivée de Hollande le 8 décembre 1714, mais les glaces, puis une succession de vents contraires fa retinrent trois mois dans la JLoire. Ce retard provoqua de nombreuses désertions parmi les soldats et les engagés de la Compagnie.

- 59 -

«.

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

mentionnent pourtant toutes sortes d'incidents provoqués* par les passagers de la Dauphine. En voici deux exemples assez typiques : les parents d*un jeune architecte, désireux d'aller faire fortune en Amérique, achetèrent son congé au capitaine Mandeville, et Tennemi de Manon s'empressa de faire débar-. quer de force «cet excellent et habile sujet», malgré ses protestations et celles de Luzançay. Le lieutenant La Tour opéra encore plus fructueusement *''; il commença par toucher six cents livres d un conseiller au présidial de Tours pour engager son fils détenu depuis quatre ans à Saint-Lazare, puis vendit ensuite fort cher un congé en bonne forme à l'endurci libertin. Le conseiller avait été forcé de donner un peu trop tôt une grosse somme à son fils pour le décider à partir, le ministre ayant refusé de le faire embarquer, «sauf s'il le voulait de bonne volonté»'^'.

La discrétion de Luzançay peut s'expliquer par le désir de ne pas déplaire à Raujon, représentant de Crozat et protecteur de Manon, ou par le fait que l'ordonnateur se trouvait en fort mauvais termes avec le clergé de Nantes, qui interdisait de dénoncer les déserteurs.

D'après Raujon, sa mère et Manon étaient de la même ville, mais comme malheureusement il oublie de nous la nommer, rien ne peut nous mettre sur la trace du véritable état civil de la jolie faUe dont la mort imaginaire a fait verser tant de lamies. Froget était-il le nom de ses parents? Qyantin, celui de quelque

^*^ La Tour ctait cousin de Bienville 5 à peine débarqué, il se maria malgré les remontrances de Cadillac, et les lamentations du gouverneur nous apprennent ce qui constituait alors à l'île Dauphine une dot alléchante, même pour une veuve disgraciée : aune vache, six barrils de patates, six barrils de maïs et cent cinquante citrouilles».

('^ Ce libertin «de très bonnes manières, mais qui, à en croire plusieurs honnêtes gens, était capable de déshonorer sa famille », finit par consentir à s'embarquer sur la DaiÊphiiu quand sa famille lui eut assuré «une pension honnête» et payé 4,000 livres «de folles dépenses» qu'il avait faites à Nantes en six semaines.

LA VERITABLE MANON.

amant plus constant que les autres, ou bien un sobriquet? Rien ne le prouve. Avec un peu d'imagination, on peut se figurer, comme on le verra plus loin, qu'on retrouve la trace de Manon après son retour en France, mais nous ne possédons aucun renseignement sur ses aventures de jeunesse, et nous ignorons même si La Varenne fit sa connaissance à Angers ou dans quelque ville de garnison. En 1711, le régiment de Champagne passa précisément ses quartiers d'hiver à Amiens, ville qu'a choisie l'abbé Prévost pour la rencontre de Des Grieux et de Manon.

Dans sa Suite de J'hiffoire du chevalier des Grieux et de Manon Les-caut, Courcelle fait naître Manon à Dijon, mais l'auteur de cet ' insipide roman ne connaissait certainement pas l'existence de son héroïne. Aucun des détails donnés sur la famille de Des Grieux ne peut s'appliquer à celle des Tremblier, les renseignements qu'il indique au sujet des parents de Manon sont complètement invraisemblables. Manon, enterrée vivante, revient a la vie, arrive à se dégager, puis retourne en France avec l'aumônier amoureux qui s aperçoit, heureusement à temps, qu'il est son oncle. Manon, au moment de prendre le voile à Marseille, retrouve Des Grieux qu'elle croyait infidèle et finit par l'épouser après de nombreuses aventures.

Laissons maintenant la parole à La Mothe-CadiUac, gouverneur de la Louisiane :

«J'ai rhotineur. Monseigneur, écrit-il en date du 2 janvier 1716^*', de vous informer qu'il est venu ici un jeune homme de condition appelé Avril de La Varenne, qui est d'Angers, lequel a amené ici dans la flûte la Dauphine une femme qu'on

(*) La Dauphine dut arriver à Tile Dau- d'août ; mais, suivant Thabitude, la dc-phine dans Je courant du mois de mai pèche de Cadillac porte la date du départ 1715, et le «scandale» éclata vers le mois du courrier.

- 6i -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

dit avoir été mariée, et qui Test peut-être encore, ayant laisse trois cnfopts en France; Elle a d'abord pris le nom de Froget, et à présent de Quantin, se disant mariée audit sieur de La Varenne, ce qui a été confirmé par M. Raujon, directeur de M. Crozat.

«Cependant on a su par plusieurs endroits que cela était faux, que c'est une femme de mauvaise vie qui, ayant été chassée d'Angers, s'était retirée à Nantes; ce que l'évcque d'Angers ayant appris, a écrit au curé de Saint-Nicolas de la ville de Nantes, lequel fut avec deux autres prêtres pour faire prendre ladite femme pour la faire renfermer. Ce fiit alors que ledit sieur Raujon la fit sauver dans la flûte la Daupbinej ledit curé le sachant, s'adressa au sieur de Mandeville, le plus ancien' officier du vaisseau, le priant d'en écrire à Votre Grandeur, et lui donna un certificat en présence du sieur La Tour comme quoi cette femme était une scandaleuse qui avait séduit le sieur de La Varenne, ce qui causait un grand déplaisir à sa parenté.

«La flûte n'a pas été plus tôt arrivée ici, qu'il est très vrai que ledit sieur Raujon a équipé une pirogue avec de la marchandise et envoyé en traite ledit sieur La Varenne '^' et a fait loger cette femme à quinze pas de son magasin, à laquelle il a donné le détail de toute la vente qui se fait dans leclit magasin à raison de cinq pour cent de bénéfice. Cette femme ne sait point l'arithmétique et à peine sait-elle écrire 5 en sorte que tous les soirs, les portes et les fenêtres fermées, on assure que ledit Raujon lui lait rendre compte de son détail et lui apprend le calcul ^ je crois que c'est là-dessus qu'on prétend que le scandale public est cause par le sieur Raujon, outre ses autres assiduités* Il est

(^) La Varenne partit pour les Illinois avec les deux frères de La Loire et le fils de Raujon.

- 62 -

»

LA VERITABLE MANON.

encore vrai que, par je ne sais d'où vient quelle habitude, on appelle présentement cette femme M""* Raujon'*', apparemment c'est par Tabsence dudit sieur La Varenne.

((MM. les Prêtres ont averti, à ce qu'ils m'ont assuré, fort souvent en particulier le sieur Raujon et ladite Quantin; mais voyant qu'ils ne cessaient de continuer la même fréquentation, le cure de l'île Dauphine en a écrit à l'un et à l'autre, auquel ledit sieur Raujon a fait une réponse fort vive et qui, selon moi, semble fort passionnée pour soutenir le parti de cette femme. U est vrai que sa charité paraît fort grande pour elle, assurant par ladite lettre que, s'il lui fait du bien, c'est que sa mère était connue de la famille de ladite Quantin et parce qu'elle était de la même ville.

((Je ne saurais approuver ce qu'il a fait en faisant plusieurs copies de sa lettre qu'il a envoyées de part et d'autre pour qu'on les lût publiquement, ce qui n'a pas eu tout le succès qu'il en avait attendu.

((Cette femme m'a ensuite présenté une requête contre M. le curé de l'Isle Dauphine en réparation d'honneur, dont j'ai envoyé une copie à Votre Grandeur, par laquelle elle se dit épouse dudit sieur de La Varenne, et cependant elle convient dans ladite requête qu'ils sont passés dans ce pays dans la confiance qu'ils ont eue qu'on les y marierait, ce qui prouve bien qu'elle ne l'a jamais été avec le sieur de La Varenne. Mais il ne s est trouvé personne pour plaider sa cause ; d'ailleurs le Conseil n'en peut connaître, 1 affaire étant de la compétence de l'Évêque ou de son Officiai.

«D'un autre côté, les plus huppés du pays disent hautement

(*^ Raujon était marié, mais sa femme était demeurée en France. Le i" octobre 1717, la Compagnie d'Occident chargea Bonnaud «de le déposséder, dès son ar-

rivée», et, un an plus tard, Larcebaut reçut l'ordre «de faire tenir prison au sieur Raujon jusqu'à ce que ses comptes soient rendus et apurés».

\

- 63

\

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS-

que ce mariage est bon, et soutiennent dans cette pensée cette rcmme et le sieur Raujon. A ce sujet, ledit sieur curé m'a écrit une lettre dont j'ai envoyé aussi copie à Votre Grandeur. Le sieur Raujon, par la lettre qu'il a écrite audit sieur Curé, laquelle a été rendue publique comme je l'ai déjà dit, insulte fortement le sieur de Mandeville, mais ayant prévu ce qui pourrait arriver, je lui ai défendu de se servir dévoyés de fait; c'est pourquoi, en s'y soumettant, j'ai bien voulu recevoir sa plainte que j'ai l'honneur de vous envoyer en original, comme aussi la copie du certificat dudit sieur de La Tour.

((Je n'ai pu rendre justice audit sieur de Mandeville, vu la situation où est le sieur Raujon, sans mettre le bien de M. Cro zat en péril. Enfin je ne crois pas. Monseigneur, qu'il soit permis audit sieur Raujon de traiter comme il le lait par écrit un officier de fourbe et de malhonnête homme pour avoir parlé ici de la conduite de cette femme, sans avoir dit un seul mot dudit sieur Raujon. Je lui ai promis de vous en écrire, pour en ordonner une satisfaction convenable ^^K »

Un mois plus tard, Cadillac renouvelle ses doléances : ((J'ai appris. Monseigneur, aujourd'hui, par les habitants, que le sieur Raujon a envoyé des billets cnez eux, étant logé chez M. Duclos'*-^^, pour prendre leur déclaration contre M. Le Maire, curé de l'île Dauphine, touchant le scandale qu'il cause avec la prétendue dame La Varcnne. Les habitants en partie m'ont dit qu'ils avaient signé ce qu'il leur avait demandé, ne voulant pas se brouiller avec lui parce qu'ils en ont besoin et qu'il leur ferait tirer un pied de langue lorsqu'ils s'adresseraient à lui pour avoir ce qu'il leur faut. Cette conduite de la part du sieur Raujon est une preuve incontestable. Monseigneur, de sa passion pour cette femme et de son aveuglement, car il n'ignore pas que le

"^ Colonies, C'a, 4, fol. J27. — ^*) Duclos cuit ordonnateur.

- 64 -

LA VERITABLE MANON.

curé ne s'est pas seulement attaque à la dame La Varennc comme étant une concubine, puisqu'elle n'est point mariée par son curé, ni par aucun autre prêtre qui ait dispense de son évcque, ni par le consentement cfes parents du dit sieur de Va-renne, et que le certificat qu'elle produit est signé d'un nom inconnu et qui, suivant toute apparence, est supposé. En tout cas, le curé ni moi ne sommes obligés de le croire, puisque, de leur propre aveu, ils n'ont pas été mariés dans la forme... Est-il permis qu'une femme ayant mené une mauvaise conduite en France vienne la continuer dans ce pays'*'? »

Les archives du Ministère des Colonies ne contiennent pas d'autre pièce relative à ce démêlé, mais heureusement, sur un des registres d'Extraits des délibérations du Conseil de la Marine se trouvent inscrites, le 29 août 1716'*^', à la suite d'un résumé de la plainte de La Mothe-Cadillac, les annotations suivantes :

«. • .Cela a causé diverses plaintes par écrit, ci-jointes, contre le sieur Raujon, cette femme et le Sieur de Mandevillc; ce dernier demande justice de ce que le sieur Raujon l'a traité de fourbe et de malhonnête homme dans sa réponse audit curé pour avoir produit un certificat que M. le Cure de Sàint-Nicolâs de Nantes lui remit pour qu'il empêchât cette femme de s'embarquer, n'étant pas mariée au dit sieur de La Varenne, comme elle le prétendait.

«Le sieur de La Varenne se plaint que, pendant un voyage qu'il a fait aux Illinois, M. de La Motnc a engagé un missionnaire d'écrire des lettres très calomnieuses contre sa fcnune et très insultantes pour lui. Il est gentilhomme et son épouse est demoiselle; il a été capitaine dans le régiment de Champagne, où il a servi douze ans 5 il n'est passé dans ce pays-là que pour éviter les chagrins que sa famille lui aurait pu faire parce qu'il

t»> ahmes, C'a, 4, fol. J78. — '*> Marine, B», 9, fol. 287.

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

s'est marié clandestinement et qu'il n'était pas majeur'*'; il le sera dans deux mois, il comptait pour lors se remarier dans les formes en ce pays-là, mais les missionnaires étant prévenus contre lui et voulant repasser en France, il demandait que le gouverneur ne lui en refuse pas la permission.

«M. Raujon se plaint contre M. de La Mothe, Mandeville et Le Maire, missionnaire, au sujet des calomnies qu'ils ont fait courir, et écrites contre la dame de La Varenne et lui.

((Il envoie une fable satirique que ledit sieur Le Maire a faite contre lui, et il croit qu'il lui en doit être fait une réprimande. ))

En marge se trouve la décision suivante : (( On ne peut empêcher cet homme de rentrer en France avec sa femme; quant à la querelle entre Raujon et Mandeville, envoyer à M. de L'Épinay pour la régler quand il sera sur les lieux.» Deux mois plus tard, le nouveau gouverneur reçut en effet les instructions suivantes : ((Le sieur Raujon, agent des affaires de M. Crozat, a eu quelques discussions avec le sieur de Mande-ville, capitaine. Vous aurez soin, quand vous serez sur les lieux, de vous faire rendre compte de leurs différends et de les régler. »

On éprouve quelques scrupules à vouloir juger la conduite de Manon, car si l'on possède contre elle un très violent réquisitoire, les mémoires présentés pour sa défense se trouvent perdus ou condensés en quelques lignes. Pour rester impartial, remarquons aussi que ses ennemis étaient tous les trois affligés

^'^ La majorité dont il s'agit est cvi mère jusqu'à l'âge de trente ans pro-

demment celle de trente ans. noncent seulement la peine de l'exhé-

D'après les Commentaires sur les Cou rédation et ne déclarent point nuls de

tûmes du Maine et tFAnjou (édition de pareils mariages».

1778), «les Ordonnances qui prohibent Au point de vue ecclésiastique, tout

aux enfants de famille de se marier dépendait des pouvoirs du prêtre qui les

contre le consentement de leurs père et avait soi-disant mariés.

- 66 -

LA VERITABLE MANON.

de caractères extrêmement emportes. L'abbé Fay, compagnon de voyage de Manon, se plaignit au Conseil delà Marine des violences commises par Mandeville pendant la traversée de WDof^me, et déclare qu'elles provoquèrent à Saint-Domingue «la désertion de la moitié des matelots et des troupes» ^^^. Quant à la vertueuse entente entrer le gouverneur et le missionnaire, elle ne dura, hélas! pas longtemps, et, le i" mars 1717, Le Maire écrit: ((.. .Les petits étant entraînés par l'exemple des grands, et les grands hors d'état de réprimer les dérèglements des petits par leur participation aux mêmes désordres, toute cette colonie est une véritable Babylone»; puis, après avoir longuement protesté contre (des injustices criantes du sieur de La Mothc», il ajoute : «C'est un homme sans foi, sans scrupule, sans religion, sans honneur, sans conscience, capable d'inventer les plus noires calomnies contre ceux qui n'entrent pas dans ses passions ^'^'. »

Ce portrait fort exagéré, échantillon malheureusement typique de la littérature jadis en honneur dans nos colonies, prouve simplement que le soleil de la Louisiane échauffait parfois les têtes au point de faire autapt déraisonner «le missionnaire parisien», comme il s'intitulait, et le gascon Cadillac.

Quel est l'heureux chercheur qui retrouvera la «fable satirique» composée par Le Maire? L'auteur, en la rédigeant, avait-il eu le pressentiment que le roman de sa trop séduisante paroissienne répandrait de par le monde le nom de la Nouvelle-Orléans, établissement qu il prit en haine avant même sa fondation ?

Le ménage La Varenne profita sans doute de l'hostilité des bureaux de Paris contre La Mothe-Cadillac, qui venait d'être révoqué''^'5 néanmoins le Conseil de la Marine a traité Manon en femme dûment mariée.

(') Marine, B\ 9, fol. 385. ^'^ Le Conseil de la Marine donna

^*) Bibl. nat., ms. fr. 12, 105. même finalement raison à La Tour qui,

- 67 — 9

picture23

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Et maintenant, que devinrent La Varenne et sa compagne'*^, qui ne semblent pas être restés en Louisiane ? sont-ils morts sur les rivages malsains et inhospitaliers des îles du Mississipi ? ou se décidèrent-ils à rentrer en France ?

La Varenne était, à cette époque, un nom trop répandu pour qu'il suffise à foire identifier Manon avec une des quatre ou cinq La Varenne incarcérées de 1719 à 1740 pour mœurs trop légères ou tenue de tripots clandestins. Notons pourtant quelques rapprochements bien singuliers :

En 1719 vivaient, rue de la Clé, deux femmes qui se faisaient appeler M"" de La Varenne et Du Plessisj la seconde jouait parfois le rôle de mère ou de tante de la première. «Leur vie, d'après les inspecteurs de police, était un véritable mystère à démêler. »

La rumeur publique et le clergé de Saint-Médard reprochaient à ces deux nymphes de mener «une vie fort suspecte et équivoque» dans une maison à deux issues, «où se débauchaient des jeunes gens des deux sexes... Pendant tout le carême, ça n'a été que jours de carnaval». Toutefois la véritable raison des dénonciations envoyées contre elles était leur adresse remarquable à se faire livrer toutes sortes de marchandises à crédit. La vertueuse indignation d'une demi-douzaine de créanciers, protestant contre «des pratiques aussi infâmes»,

J)araissait tellement intéressée que M. de Machault se borna, c 2 septembre, à charger l'inspecteur de L'Anglade «de lui amener les deux femmes un de ces matins dans son cabinet». Les deux «libertines» refusèrent catégoriquement de se

mis aux arrêts par Cadillac, avait non dans les Aventures du chevalier de BeoM-

seulement brisé son épée plutôt que de cbesne, de Le Sage, Monneville et la

la donner, mais encore menace le gou chaste Marguerite Du Clos simulent un

verneur de coups de bâton. mariage fictif, en débarquant au Ca-

^') Les faux Riénages étaient à cette nada, pour éviter d*etrc mariés de force

époque fort nombreux en Amérique : chacun de leur coté.

- 68 -

LA VERITABLE MANON.

déranger, puis disparurent à la nouvelle que l'ordre de les arrêter avait été signé le 19 octobre; cinq semaines plus tard, la police parvint néanmoins à les écrouer à la Salpetriere.

Le dossier de cette afEairé'^' a malheureusement beaucoup souffert du pillage de la BastiHe et porte encore les traces non équivoques des libations faites par les héros du 14 Juillet; l'interrogatoire de la femme La Varenne a disparu, mais celui de la Du Plessis peut, en partie, le remplacer. Après avoir déclaré s'appeler en réalité Anique de Benjamen, et reconnu n'être que «la mère d'amitié» de sa compagne, la Du Plessis raconta que le véritable nom de son amie était Marie-Anne Domisy et que cette dernière «avait eu trois enfants et été mariée à un monsieur qui l'avait trompée ayant une autre femme, mais que son mariage avait été déclaré clandestin».

Ainsi Marie-Anne Domisy dite de La Varenne, née à Stùnt-J^uen/m, où sa mère était encore établie marchande de toile sur la place, avait eu trois enfants et avait été mariée clandefUnement, tout comme Manon, surnommée Quantin ou laj^uentin!

Dix ans plus tard, une Marie-Anne de La Varenne, «qui tenait un lieu de débauche », fut incarcérée à la requête de ce même L'Anglade. L'inspecteur ne tarda pas d'ailleurs à reconnaître qu'il s'était trompé, la prisonnière n'étant nullement la très dangereuse Jeanneton Chopin qu'il recherchait. Pour s'excuser, le policier expliqua que «cesscHtes de femmes prennent trente noms»^^^.

En 1722, Marie Dosarbre, passant pour la fille d'un conseiller au présidial de Thiers, et mariée à un André de La Varenne, ancien capitaine d'infanterie, fut également arrêtée pour avoir donné à jouer, servi à manger gras pendant la semaine sainte et provoqué du scandale pendant la procession de la Fête-Dieu.

^'* Arsemtl, 10658. — ^'^ Arsenal, 11056.

- 69 -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Bien qu'elle vécût avec un ancien ofl&cier, M. de Saint-Paul, le mari demanda et obtint rapidement la mise en liberté de son épouse'^^

La police ne paraissant pas avoir été capable de se retrouver parmi toutes ces La Varenne, comment oserait-on se risquer aujourd'hui à vouloir les identifier !

Laissons donc ces archives désobligeantes. — Manon, pour qu'on te chante, comme l'a écrit Alexandre Dumas fils, il faut que tu meures en pleine beauté, en pleine passion. T'obstines-tu à vivre, tu deviens encombrante! —Tes ennemis n'ont pu t'enlever ton auréole d'amoureuse régénérée par une tendre passion, aucun papier poudreux ne t'empêchera d'être morte a ton heure et de dormir ton dernier sommeil dans quelque cyprière de la Louisiane.

A propos des Manons d'Amérique, voici quelques documents inédits qui fournissent d'intéressants renseignements sur les premières religieuses débarquées en Louisiane et sur les jeunes personnes qu'elles amenèrent. Ces dernières étaient des orphelines5 malheureusement, pendant longtemps on estima sans doute à Paris que plus elles seraient laides, meilleure resterait leur conduite.

((Extrait du Mémoire de Marie-Françoise de Boisrenaudt^^, qui expose que le Roi ayant lait partir en 1705 vingt-trois filles pour commencer l'établissement cie la Louisiane, elle fut choisie et tirée de la Communauté de l'Annonciation oà M*"* de Mon-tespan, qui l'avait fait venir de l'abbaye de Fontevrault, l'avait placée après l'avoir gardée longtemps avec elle à sa communauté

^'^ Arsettal, 10763. D'après les rapports ^*^ Marine, B', 30, fol. 429. — Ce pié-

de police, elle avait été chassée de Lyon moire fat envoyé par Hubert au mois de pour inconduite et fut exilée à Thiers. juin 1718.

- 70 -

TRANSPORTEES ET EXILES,

de Saint-Joseph pour en avoir la direction et être leur supérieure; elle a risqué sa réputation pour remplir les instructions du Roi et gouverner les filles qui lui étaient confiées, et ce lui fut une grande fatigue pendant les six mois de séjour qu'elles firent à Rochefort, à Thopital des orphelines. Depuis ce temps, toutes ces filles ayant été mariées à la Louisiane, elle s'est occupée de Tinstruction des Sauvagesses, qu'elle a fait baptiser et établir, et elle continue à enseigner les petites filles d'habitants auxquelles elle montre ce qu'elles sont capables d'apprendre.

((Comme elle se trouve accablée d'infirmités et hors d'état de pouvoir continuer ses soins, elle supplie le Conseil de lui assurer une retraite en France où elle pourra attendre la mort plus tranquillement.» En marge se trouve inscrit : ((Vérifier si cette fille est payée ou reçoit quelque rétribution pour les soins qu'elle prend dans cette colonie, et en parler la première fois. »

Pendant plusieurs années, le Conseil de la Marine discuta, sans la résoudre, la question de savoir s'il fallait continuer à envoyer des femmes pn Louisiane ou s'il n'était pas plus simple d'autoriser, comme le proposait le curé La Vente, le mariage des Français et des Indiennes. En 1716, après avoir consulté le supérieur des Missions étrangères, qui répondit que, sans s'y opposer, il craignait pourtant un peu (de mélange ae bon et de mauvais sang», le Conseil, adoptant les conclusions de Duclos, qui déclarait que les Sauvagesses (( étant trop libertines et très mauvaises chrétiennes, les enfants seraient trop basanés, très libertins et encore plus fripons», décida d'interdire ces unions et, par compensation, d'envoyer des épouses aux colons du Mississipi.

Les deux documents suivants montrent que, malgré son excellent arrêté du 12 juin 1720, la Compagnie des Indes ne

- 71 -

FONDATION DE LA NOUVELLEORLÉANS.

recruta pas toujours avec assez de soin les premières ménagères qu'elle expédia en Louisiane.

Lettre du 2j avril 1721, signée par Bienville et De Lormc : «L'état des filles venues par la Baleine monte à quatre-vingt-huit. Il en a été marié depuis le 4 mars le nombre de dix-neuf. Il en est mort, de celles venues par le Chameau et la Mutine^^\ le nombre de dix. Aussi on compte qu'il en reste à pourvoir encore cinquante-neuf. Ce sera assez difl&cile, car ces filles ont été fort mal choisies. Serait-il possible qu'en si peu de temps elles seraient dérangées au point qu'elles le sont. Avec toutes les attentions du monde, on ne saurait les contenir. Des trois conductrices à qui le soin de leur conduite est commis, il y en a deux dont on se plaint. La Sœur Gertrude est un très mauvais esprit, gouverne avec aigreur et caprice, a fait une échappée qui l'a perdue aux yeux de ces filles mêmes. La Sœur Marie n'a aucun des talents nécessaires pour une pareille administration. On a retenu la Sœur Saint-Louis, qui est un très bon sujet, et on a renvoyé les autres.»

La Sœur Gertrude était chargée par la Compagnie « de veiller à la conduite des jeunes filles élevées à l'Hôpital général^ et parties volontairement pour la Louisiane, et de leur inspirer de conserver les sentiments de piété et de bonne éducation qu'on leur a donnés, et faire généralement tout ce qu'elle jugera nécessaire et à propos pour maintenir lesdites filles dans la pureté de leur honneur, et les rendre attentives à remplir tous les devoirs qui tendent à leur salut»'^^ En même temps, la Compagnie envoyait en Louisiane une maîtrcsse-sage-fcmme^ M"*" Doville, et fixait ses appointements à quatre cents livres.

''^ Le 20 décembre 1719, le sieur de cher qu'il n'arrive aucun désordre Ik leur

Martonne, capitaine de Iz Muti/ie, reçut occasion de la part de son équipage»,

l'ordre «d'avoir un soin particulier des [CoL,By ^liis, $07.)

filles qui lui seront remises et d'empc ^'^ Colonies, B, ^ivis, fol. 376.

- 72 -

TRANSPORTEES ET EXILES.

La première matrone débarquée à Biloxi s'appelait la Sans-Regret.

Le 2j juin 1721, Bienville écrit encore : «L'état des filles mariées depuis le 24 avril jusqu'au 2} juin monte à trente et une filles. Toutes font partie de celles envoyées par la Baleine. On en a donné plusieurs à des matelots qui les ont demandées avec instance. C étaient de celles que Ton on aurait eu bien de la peine à marier avec de bons habitants. On ne les a cependant accordées à ces matelots qu'à la condition expresse de se fixer dans la colonie, ce à quoi ils ont acquiescé. Cela pourra faire des mariniers pratiques de la navigation particulière de ces pays-ci, dont on a grand besoin. »

Pénicaut, par contre, trouva l'arrivage fort à son goût. «Le 8 janvier 1721, vint mouiller à l'île aux Vaisseaux une petite flûte nommée la Baleine. La Sœur Gertrude, une des omcières de l'Hôpital général de la Salpêtrière de Paris, était venue dans ce vaisseau avec quatre-vingt-dix-huit filles de cet hôpital, toutes élevées dans cette maison dès leur enfance. Elles étaient venues, sous la conduite de cette Sœur, pour être mariées dans le pays, et elles avaient chacune le fonds de leur prétendu mariage, qui consistait en deux paires d'habits, deux jupes et jupons, six corsets, six chemises, six garnitures de tête et toutes les autres fournitures dont elles étaient bien fournies pour les faire convoler au plus vite en légitime mariage. Cette marchandise fut bien vite distribuée, tant on en avait disette dans le pays; et si la Sœur Gertrude en avait amené dix fois davantage^ elle en aurait trouvé en peu de temps le débit. »

Si, à certains moments, la colonisation féminine se fit sans grand discernement, souvent, par contre, les listes d'embarquement furent soigneusement examinées; sur l'une se trouve cette apostille, à côté du mot Louisiane raturé : «Pour Cayenne, seul endroit où l'on aurait pu envoyer pareille marchandise.»

- 73 ~

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

De 1716 à 1722, on n'expédia pas seulement en Louisiane — par mesure administrative — des vagabonds, des déserteurs et des contrebandiers, le Gouvernement de la Régence déporta également un certain nombre de personnes de condition. Les noms de ces exilés ne se trouvent point dans la Correspondance générale, et beaucoup de pièces les concernant semblent avoir

* été détruites intentionnellement ; aussi croyons-nous intéressant de reproduire une lettre de Bienvillc, écrite à leur sujet au

; mois de juin 1721 :

«Les exilés de par le Roi qui sont dans la colonie n'ont, par f eux-mêmes, aucun moyen de subsister; il y en a plusieurs

qui sont gens de distinction incapables des travaux puolics qui procurent les vivres aux autres. On ne peut se dispenser de leur en donner. . • On adressera à Tavenir les lettres de ces infortunés à leurs familles — qui font la sourde oreille et ne répondent pas — à la Compagnie, afin qu'elle puisse obliger les parents d'envoyer les secours nécessaires. » ' Un assez grand nombre de ces fils de famille avaient eux-

i mêmes demandé à passer en Louisiane pour ne pas rester

[ enfermés à la Bastille ou au For-l'Évêquc. D'autres y furent

envoyés sur la requête de leurs parents ^^^, ou très souvent

parce que personne ne voulait plus continuer à payer leur ' pension.

Avoir tué son adversaire en duel, être reconnu «libertin

* invétéré» ou «impie outré» étaient également des motifs 0 fréquents d'exil. Avant 1722, la plupart des «gens de force» f étaient des contrebandiers, des libertins (ce terme semble

avoir été très élastique), quelques petits filous et souvent de simples indésirables dont on ne savait que faire; ainsi le valet

^^) Sans cesse revient cette mention passe aux îles du Mississipi», ou quel-sur les listes de déportés : «A la réquisi- que autre de ce eenre : cM^* la duchesse tion de sa mère », « Sa Ëimille désire qu'il de Lorraine Ta demandé».

74

p I

LA «PRINCESSE CHARLOTTE».

de chambre un peu fripon de rëvcque de Beauvais voyagea de concert avec un bourreau révoqué. Plusieurs listes portent la trace d'un sévère examen; sur lune, les noms des complices de Cartouche, de quelques exaltés, voire même de teigneux, sont rayés. Certains motife de déportation paraissent pourtant assez curieux : ((A fait si grande rébellion qu'il a fallu prendre un carrosse pour le conduire à l'hôpital. — A braconné. — Il a chargé la garde de la Comédie Tépée à la main. — Trouvé blessé, n a pas voulu dire comment ni par qui. — A enlevé une fille des mains des archers.» Cet autre Des Gricux sauva sa Manon, mais fut envoyé à sa place en Louisiane !

De la réalité passons maintenant à la légende. Toute capitale doit en posséder une à ses débuts; la Nouvelle-Orléans a la sienne qui, malgré son extrême invraisemblance, fut reproduite ou discutée par Duclos, Grimm, Gayarré, etc. Voltaire lui-même s'en est occupé.

L'histoire nous apprend que la princesse Charlçtte de Brun-swick-Wolfenbuttel, épouse du czarevitz Alexis, mourut le 27 octobre 1715; la légende louisianaise prétend que cette femme malheureuse, lasse de supporter les mauvais traitements de son mari, se serait simplement fait passer pour morte et aurait gagné l'Amérique. Malheureusement pour cette hypothèse, Catherine II fit observer à Grimm que le corps de la femme du czarevitz avait été embaumé, puis exposé durant plusieurs Jours.

Sur les bords du Mississipi, la princesse rencontra par hasard — ou retrouva intentionnellement — un mystérieux chevalier d'Aubant, dont elle avait, suivant diverses versions, fait la connaissance à la cour de Brimswick — ou en Russie — et qu'elle s'empressa d'épouser à la nouvelle de la fin tragique de son mari.

- 7J -

10.

picture24

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

Après un séjour de quelques années à la Nouvelle-Orléans, où elle planta des ormes que Ton montrait encx)re du temps de Gayarré, M""* d'Aubant, revenue en France, aurait été reconnue par le maréchal de Saxe, qui d'ailleurs n'avait jamais eu l'occasion de voir la femme du czarevitz. La princesse passa ensuite à l'île de France, où Urbain de Maldaque, son second mari, — d'après certains auteurs son troisième, — venait d'être nommé major.

En 1770, Bossu entreprit en Louisiane une enquête sur cette légende, mais tout ce que le chevalier d'Arensbourg put lui apprendre, «c'est qu'une dame allemande, qu'on soupçonnait a être princesse, était venue dès le commencement de l'établissement». Nos recherches n'ont pas été plus heureuses et nous n'avons même jamais pu trouver la moindre trace, dans les archives du Ministère de la Guerre ou des Colonies, d'aucun oflfîcier du nom de d'Aubant ou Dauband ^^\

Ce résultat négatif s'explique aisément, puisque l'acte de décès de la mystérieuse inconnue, inhumée le 22 juin 1771 dans l'église de Vitry-sur-Seine, «vis-à-vis le banc du Seigneur», porte : «Dortic Marie-Elisabeth Danielson, veuve de Mcssirc Maldaque, capitaine-major aux îles de France». D'après cet acte, eue serait née en 1693, cinq ans par conséquent avant la princesse Charlotte ; Grimm raconte « que beaucoup de curieux se rendirent à la vente qui suivit son décès».

Dans nos possessions de l'océan Indien, personne ne doutait de l'illustre origine de M"' Moldac, de Moldack ou de Maldaque. Le Journal de Paris du 15 février 1781 l'afifirmc, et la façon dont Jacques Arago parle de «la belle-fille du czar»'*' montre qu'en 1817 tout le monde à l'île Bourbon croyait encore à la naissance princière de M"' de Maldaque dont

^'^ Suivant Gayarré, le capitaine d'Aubant serait mort en 17J4. — ^*^ Vtyaffautmr du monde, 1 , 149.

- 76 -

MADEMOISELLE BARON.

le mari, «de simple sergent-major dans un régiment envoyé à nie de France, peu après son arrivée fut promu, par ordre de la Cour, au grade de major des troupes. Le mari paraissait instruit du rang de sa femme et ne lui parlait jamais qu'avec respect. M. de La Bourdonnais et tous les officiers avaient pour elle, la même considération. Ce n'est qu'après la mort de son second mari, que la femme de Pétrowitz a avoué sa naissance».