M"* Danielson aurait-elle habité la Louisiane dans sa jeunesse? rien ne le prouve, malgré les ormes séculaires de la Nouvelle-Orléans.

Vers la même époque, la Louisiane reçut la visite d'une beauté qui, sans doute un peu grâce à son nom, entra plus tard dans la troupe de la Comédie-Française. Le Journal nifbh riqué nous apprend que M"* Desbrosses se rembarqua pour la France le 7 janvier 1722, mais ne nous donne malheureusement aucun renseignement sur les motifs de son voyage en Amérique ; y vint-elle de bon gré ou de force? nous n'avons pu le découvrir. Née le 18 février 1701, il paraît même assez peu vraisemblable qu'elle s'appelât déjà Desbrosses'^J, surnom de Jean de Brye, obscur comédien, qu'elle épousa à une date indéterminée, et dont une sœur, surnommée la Traverse, fit partie de la Comédie-Française.

La voyageuse était fille d'Etienne Michel Baron, et par conséquent la petite-fille du grand comédien Michel Boyron, — ait Baron, — l'élève de Molière, a Louise-Charlotte-Catherine Baron, femme de Desbrosses, dit M. Henry Lionnet'^^, débuta à la Comédie-Française le 19 octobre 1729 et fut reçue le 31 décembre suivant, neuf jours après la mort de son illustre aïeul.

^^) Le Jtmmal bifforique fut rédigé après coup, à Paris. — ^*) htirméUiam des chertheurs et curieux, 20 avril 1914.

- 77 -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS,

Sortie le } mai 1730, elle rentra le u décembre 1736 et mourut à Paris, rue des Fossés-Saint-Germain, le i6 décembre 1742.» Nouvelle hypothèse j serait-ce par hasard le souvenir de ses charmes qui plus tard tmnsÊsrnia cette reine de théâtre en princesse authentique?

picture25

picture26

■/I^v

CHAPITRE V.

ADRIEN DE PAUGER TRACE LE PLAN DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

picture27

ENDANT que la Compagnie des Indes (usait dé-peindrc a Paris par ses agents d'immigration les beautés de la Nouvelle-Orléans, elle cherchait toujours son emplacement, sans oser prendre une résolution définitive. En 1720, elle sembla enfin opter pour Manchac et remit à Duvergicr, le ij septembre, les instructions suivantes : «...L'ordonnateur se portera au Biloxï, qu'il doit considérer comme le premier comptoir de la Compagnie et le centre de ses aâaires... Les colons qu'il fiiudra transporter dans l'intérieur de la Colonie monteront avec les bateaux du Btloxi jusqu'au haut du lac de Maurcpas et à l'embouchure du ruisseau de Manchac qui se jette dans le Mîssissipi. Il faudra que l'ordonnateur jasse un établissement à cette entrée du ruisseau, du côté qu'il jugera le plus convenable. Il devra y avoir un nombre suffisant de bateaux légers pour reprendre les colons qui sont arrivés de la mer et

- 79 -

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS,

leur faire remonter le fleuve jusqu'au lieu de leur destination. Ce poste aura besoin, comme au Biloxi, d'un garde-magasin des agrès et des bateaux, et d'un maître d'équipage... Il faudra établir une basse-cour et un jardin potager pour se procurer des rafraîchissements. U sera nécessaire de suivre le ruisseau du Manchac jusqu'au Mississipi pour le nettoyer et rendre son cours plus libre, y ayant quelques arbres que les inondations ont renversés d'un bord à l'autre *^l La Nouvelle-Orléans ou Manchac devront servir de dépôt général pour l'intérieur de la Colonie ; il y sera aussi établi un teneur de livres et im commis principal qui doit être très intelligent. U suffira d'un commis pour les autres établissements du Mississipi, d'autant qu'il n'y aura pas beaucoup de mouvement pour les affaires maritimes... Il conviendrait de faire une route par terre du Biloxi aux Illinois, la correspondance dans l'intérieur de la Colonie étant tous les ans interrompue par les inondations du Mississipi ^\ »

Ces instructions devaient être, croyons-nous, préparées depuis longtemps, puisqu'elles semblent avoir été rédigées avant l'arrivée a Paris de la nouvelle de la mort de Pcrricr. Les partisans de Biloxi, parvenus enfin à faire sortir cette décision des cartons de la Compagnie, redoublèrent alors leurs attaques contre Y ancienne Nouvelle-Orléans dont Manchac devait, scmble-t-il, usurper même le nom.

L'établissement de la capitale de la Louisiane sur les bords de la rivière d'Iberville ne pouvait, encflct, suffire à rassurer les habitants de la côte; leur ambition était d'obtenir l'abandon complet du comptoir rival pour empêcher les vaisseaux d'ttitrcr

^*) D'Artaguettc ayant écrit à la Com quand les Espagnols, soixante ans plus

pagnie qu'cil n'en Coûterait que sept tard, voulurent entreprendre ce travail,

cents livres Dour aménager la rivière d I ils dépensèrent des sommes considérables

berville» (C^^'a, 2, fol. 805), les Direc sans parvenir à l'exécuter, teiirs croyaient l'opération Êicile; mais ^'^ Cohnies, li ^ ^1 bk, fo\. i6y

- 80 -

PLAN DE LA NOUVELLEORLEANS.

dans le fleuve, car ils se rendaient bien compte que si le port de la Nouvelle-Orléans subsistait, Manchac ne parviendrait jamais à soutenir la concurrence. Aussi, tant qu'il ne fut pas reconnu — ou plutôt admis — que tous les navires pouvaient franchir aisément les passes du Mississipi, les partisans de Biloxi, de rîlc aux Vaisseaux ou de la rade des îles de la Chandeleur continuèrent leur campagne contre la Nouvelle-Orléans.

Bénard de La Harpe écrit, le 25 décembre 1720 : «Il a paru que la décision de la Compagnie était de faire son principal établissement à la Nouvelle-Orléans, à trente-deux lieues dans le Mississipy, mais il est à croire qu'elle n'a pas été bien informée de sa situation. Le pays est noyé, impraticable, malsain; il n'est propre qu'à la culture du riz. On pourrait donner communication au Mississipy avec le lac Pontchartrain ; il n'y a qu'une demi-lieue à couper. Ce pays est uni, ce ne serait pas une grosse dépense et l'utilité en serait considérable. » Suit un éloge pompeux de Manchac. «Il n'y a pas, ajoute La Harpe, de lieu plus ravorable pour établir la capitale.» Comme port, il préconisait l'île aux Vaisseaux.

Drouot de Valdeterre insiste pareillement sur la nécessité urgente «de changer et de porter la Nouvelle-Orléans dans la

}?laine de Manchac, sur la petite rivière entre le fleuve et le ac Maurepas pour y installer le siège principal... et de fonder un deuxième poste principal pour y établir la direction.. . La Nouvelle-Orléans est établie dans un terrain vaseux et rapporté par les eaux qui débordent deux fois l'année. . . Les eaux y croupissent des deux et trois mois et rendent l'air très malsain; il n'y a que des baraques de bois absolument hors d'état de servir si elles ne sont pas réparées après chaque débordement f^l» ^

t

t'> C«&«i«, C'a, 10, fol. 13.

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Le 28 juin 1720, D'Artagucttc écrivit une lettre à Law pour lui vanter les avantages de la situation de Biloxi ^^\

Un autre mémoire, remis par M. de Beauvais, déclare également : ((La ville capitale doit être à Manchac où commencent les terres hautes et d'où Ton peut aller à cheval jusqu'aux sources de La Mobile, des Alibamons et même de TOyo. On y trouvera tout ce qui est nécessaire à former une ville, et toutes les douceurs de la vie animale. Le gouvernement y sera plus à portée pour recevoir les nouvelles et donner ses ordres promptcment dans tous les postes de ce pays. La Nouvelle-Orléans servira comme entrepôt à tout le commerce du fleuve, du côté de la mer^^^.))

Devant tant d'opinions affirmatives, la Compagnie finit par adopter Manchac ; seulement la crainte d'avoir à engager des dépenses considérables pour créer un nouvel établissement la fit sans tarder revenir sur sa décision, ou plutôt la replongea dans l'indécision. Le 8 novembre 1720, elle se borna à donner à l'ingénieur en chef Le Blond de La Tour les instructions suivantes : « •.. L'ingénieur en second qui se rendra à la Nouvelle-Orléans examinera la situation de cette ville et la réformera s'il le juge nécessaire, en la transportant dans un endroit plus favorable et moins sujet aux inondations. » Ces instructions arrivèrent en Louisiane deux mois plus tard, néanmoins Bienville dut attendre le mois de mars 1721 avant de parvenir à envoyer l'ingénieur Adrien de Pauger tracer sur le terrain le plan de la Nouvelle-Orléans, les membres du Conseil soutenant ((qu'il était bien inutile de chercher un endroit pour établir le siège principal de la Colonie, et que le meilleur était Biloxi» ^^^

Les premiers habitants de la Nouvelle-Orléans n'avaient prévu aucun plan 5 le dessin de Dumont de Montigny, dont

t'^ Ard). hyJngr, iij», n' 29. — ^*) Colonûs, C"a, 38, fol. 208.— ^ Cohmcs, C'a, 8, fol. 12.

- 82 ~

PLAN DE LA NOUVELLEORLEANS.

nous donnons la reproduction'^J, montre Taspect, encore très primitif, de la ville en 1721. Aussi Pauger, en arrivant sur remplacement de la future capitale, s'étonna fort de ne découvrir

picture28

picture29

03" ^

{Si «^«^>

picture30

94(j0lfV^ .^/^S^w».

La NouYclle-Orléaas en 1721. (D*aprVs Dumont de Montigiij.)

aue (( quelques cabanes parmi des broussailles et des bouquets d'arbres à ne pouvoir donner un coup d'alignement». Néanmoins il se mit résolument à l'œuvre, malgré toutes sortes de difficultés.

^'^ Anh. bydngr,, 4044 c, 62.

- 83 -

II.

picture31

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

«Aussitôt mon arrivée, écrit-il, je demandai au sieur Frcboul; commis principal, des ouvriers pour faire défricher. Il me fit passer en revue quelques forçats distribués à droite et à gauche comme domestiques et qui tenaient leurs rations de la Compagnie. Je les voulus faire travailler; il en écrivit à M. De Lorme, qui lui répondit qu'il avait eu tort de me faire faire cette revue, et, le faisant savoir auxdits forçats, ils s'absentèrent tous. Ce qui m'obligea de prier M. de Pailloux, commandant, de me donner quelques soldats, ce qu'il fit gracieusement. Il en commanda dix avec un ofl&cier à leur tête, qui travaillèrent pendant douze jours si vivement qu'ils firent des éclaircies à pouvoir tracer toutes les rues sur le devant du fleuve, et auraient continué si le commis n'avait insulté les oflîciers au retour du travail, parce qu'ils lui demandaient de faire délivrer à chaque soldat un boujaron d'eau-de-vie que le sieur Frcboul leur faisait donner chaque jour pour tout payement. »

En dépit de ces entraves, Pauger parvint à envoyer dès le 14 avril, à Biloxi, un plan sur lequel il avait indiqué «l'attribution de quelques terrains en faveur des plus anciens habitants et des plus capables de construire en bordure du fleuve». Le commis principal De Lorme prétendit aussitôt avoir seul le droit d'accorder des concessions et, un peu plus tard, déclara nulles toutes celles délivrées par Pauger, bien qu'elles eussent été immédiatement ratifiées par le Conseil de la Colonie.

«Je n'ai pas eu sitôt porte ma première lettre, écrit Pauger le 29 mai 1721 à M. Durant, que j ai entendu publier ici par le sieur Freboul '^^, commis, que le sieur De Lorme lui avait aonné l'ordre d'annuler tous les emplacements que j'avais destinés aux habitants qui voulaient y faire bâtir des maisons^ et y travail-

■ *

^'^ Freboul avait été nommé commis De Lonnc loi avait donné l'ordre écrit principal à la Nouvelle-Orléans au com- c de ne laisser £ûre aucune dépense à mencement du mois de janvier 1721, et l'ingénieur Paugeri^.

- 84 -

PLAN DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

laient à Tcnvi Tun de Tautrc, ayant fait une distribution le plus cquitablcmcnt possible, de concert avec M, Pailloux; et, en peu de temps, on aurait vu cette ville prendre forme sans qu'il en coûtât un sou à la Compagnie. . . L'on me regarde aujourd'hui à la Nouvelle-Orléans comme un employé révoqué'^U»

La Tour fit alors venir Pauger à Biloxi 5 le difiérend finit par s'arranger grâce à l'intervention de Bienville et de Pailloux, et De Lormc prétendit plus tard «n'avoir jamais voulu que mettre les choses au point». Une des seules concessions qui, parla suite, ne fut pas maintenue fut celle de Pauger !

Jacques Barbazan de Pailloux, à qui on pourrait décerner le titre de premier citoyen de la Nouvelle-Orléans puisqu'il l'habitait depuis 1718, tout en restant commandant militaire du comptoir, reçut le titre de Directeur. Cette nomination parut un effort très suffisant aux membres du Conseil, et ils s'empressèrent de charger Pauger de relever le cours du Mississipi jusqu'aux Natchcz, pour 1 empêcher de poursuivre les travaux de la ville.

Les plans de Pauger, après avoir commencé par s'égarer entre la Nouvelle-Orléans et Biloxi, allèrent s'enterrer dans les cartons de l'ingénieur en chef. Le Biond de La Tour les envoya-t-il à Paris au mois de décembre, comme il l'annonça? cela est possible, quoique, à notre avis, fort peu probable; De Lorme se contenta d'écrire, le 25 avril, qu'on les expédierait «à la première occasion)>• En tout cas, les adversaires de la Nouvelle-Orléans s'arrangèrent pour qu'ils n'arrivassent pas à Paris, et La Tour partit avec Boispinel au mois de janvier 1722 pour lever le plan de l'île aux Vaisseaux. L'ingénieur en chef ne se doutait pas, pendant qu'il terminait sur place un grandiose projet de port

t») CùhmiS,Cz, 6, fol. 137.

- 8j ^

<

picture32

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

et de citadelle, qu'une copie des plans de Pauger se trouvait déjà à Paris, expédiée par une main mystérieuse.

Une pièce, non signée, porte : «C'est ce qui Ta engagé à dérober la copie des plans iaits par le sieur Pauger; cet ingénieur n'ayant pas voulu les donner sans ordre de M. Le Blond. » En maige du docimient se trouve inscrit : «Il suffit d'accuser réception et approuver son attention. » Pauger ayant remis un double de ses levés à Bienville,—«M. de La Tour, constate le JaumaJ biffori^j fut très mécontent de cet avis$ il en témoigna à M. Pauger son ressentiment», — il paraît hors de doute que l'expédition des plans fut faite par Bienville de connivence avec Pauger. Cette démarche fort peu hiérarchique influença sans doute la décision finale de la Compagnie, l'exécution du beau projet de l'ingénieur ne pouvant que flatter l'amour-propre du Régent, parrain de la nouvelle capitale; quelques mois plus tôt, ces plans auraient niit fort bon efiet rue Quincampoix.

Pour en terminer avec les pérégrinations de ces malheureux documents, La Tour, quand on les lui réclama de Paris, comme si on ne les possédait toujours pas, crut prudent, par crainte qu'ils ne se perdissent à nouveau, de les confier à M. de Noyan, neveu de Bienville. L'un de ces plans se trouve encore conservé au Dépôt des Cartes du Ministère de la Guerre, sous le numéro 7 f, 213.

Pauger ne se contenta pas de faire parvenir son projet à Paris; le 23 juin 1721, il envoya, sous forme de lettre, à im Père de l'Oratoire, un véritable Mémoire'^^ destiné à être montré au comte de Toulouse. Après avoir commencé par raconter son voyage et la façon dont son ennemi, le directeur Rigby, fit embarquer à Port-Louis les ouvriers « et même les trois Carmes

(*) Cet intéressant document, beau- duit ici, a été publié dans les AmtaUs coup trop long pour pouvoir être repro- encyclopediqtus du mois d'octobre i8i8.

- 86 -

PLAN DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

déchaussés, aumôniers missionnaires, entre des fusiliers comme des criminels... J'ai été, dit Pauger, détaché ensuite pour aller à la Nouvelle-Orléans tracer le projet d une ville régulière qui doit être la capitale de ce pays, qui serait présentement oicn avancée d'être établie, si la Compagnie l'avait bien pourvue de vivres et de directeurs éclairés qui eussent vu par eux-mêmes ou été capables de profiter des bons avis qu'on leur a donnés, et qui m'ont fait connaître combien leur entêtement et trop d'autorité étaient cause que l'on s'est arrêté à faire aller au Biloxy les vaisseaux qui sont venus de France, plutôt que de les faire entrer dans le Mississipi qui est le sujet et la pierre fondamentale de l'établissement cfe ce pays, où ils auraient débarqué bord à bord les efFets et ouvriers des concessionnaires sur des terrains fertiles, au possible fait des vivres et auraient de belles habitations, au lieu qu'ils ont été débarqués au Biloxy sur un rivage de sable où ils se sont consommés et où ils ont vu périr leurs efFets et la plupart de leurs meilleurs ouvriers; ce qui cause que les établissements de ce pays sont languissants et, sans de puissants secours de France, manqueront tous indubitablement, et cela, je le répète, par la faute de n'avoir pas connu que l'embouchure du Mississipi est très sûre et aisée de navigation pour tous les vaisseaux de quinze à seize pieds de tirant d eau et même plus, en les allégeant sur l'ile de la Balise. • • Quantité d'anciens habitants viennent de toutes parts faire des habitations le long des bords du Mississipi, aux environs de la Nouvelle-Orléans. ..»

Malgré sa confiance dans l'avenir de la Nouvelle-Orléans, Pauger se demande pourtant si la diiSficulté qu'éprouvent les navires à franchir le Détour-aux-Anglais ne conduira pas un jour ((à la nécessité de construire des magasins en aval de la boucle, et peut-être même de transporter en cet endroit le siège principal de la colonie».

- 87 -

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

Dans une lettre datée du 9 décembre 1721, La Tour s'attribue le mérite d avoir établi le plan de la Nouvelle-Orléans; seulement, comme il ne vit le Mississipi pour la première fois que six mois plus tard, cette prétention semble d'autant plus exagérée que ses instructions générales n'avaient pu être suivies : (c Vous remarquerez, lui écrit Pauger, le 24 avril 1721, les changements que j'ai été obligé de faire par suite de la situation du terrain qui était plus relevé sur les bords du fleuve; j'en ai rapproché la place de la ville et celles marquées pour les maisons des principaux habitants, afin d'en profiter tant pour la proximité des débarquements que pour être plus aérées par les brises du fleuve... Chacun aura ainsi un jardin qui en est la moitié de la vie^^^.» La Tour^^^ avait sans doute dessiné à l'avance sur le papier un certain nombre de petits carrés, mais il les avait placés, on le voit, assez loin du fleuve, très probablement sur le bord du bayou Saint-Jean.

Le Journal hifiorique, Hubert et le Père Charlevoix indiquent tous trois Pauger comme le véritable auteur du projet, et De Lorme, qui n'aimait pourtant pas l'ingénieur, écrit à la fin de 1721 : ((Pauger, après avoir levé le plan de la Nouvelle-Orléans, tracé les alimiements et distribué les emplacements, est descendu avec le Santo-ChrUi au bas du fleuve et a élevé une balise de soixante-deux pieds de haut. »

La plupart des historiens de la Louisiane ont cependant attribué à La Tour tout l'honneur de la création de la Nouvelle-Orléans; c'est une erreur doublée d'une injustice. En réalité,

^^^ ArA, bydngr,, 67', 6. chienne $ puis, comme sous-brigadier, à

^^) Envoyé comme dessinateur au Por ceux de Douai, du (^esnoy, de Bou-

tugal (1702), nommé ingénieur en 1703; chain et de Fribourg (i7i3;* La Tour

accompagna Tarmée en Espagne de 1704 reçut la croix de Saint-Louis en 171 ),

i 1708. (Fait prisonnier i Aicantara en fut nommé capitaine réformé au régi-

1705, il fut échangé Tannée suivante.) ment de Piémont, puis brigadier des

II prit part en 1712 au siège de Mar ingénieurs de Sa Majesté.

- 88 -

. PLAN DE LA NOUVELLEORLEANS.

avant rarrivëc d'instructions formelles, Tingénieur en chef ne songeait qu'à édifier une grande ville à Biloxi '^^ dont il trouvait la «situation avantageuse, Tair excellent, Teau très bonne», à construire une citadelle et un vaste port à Tîle aux Vaisseaux «pour mettre à Tabri tous les vaisseaux venant de France», et enfin à draguer le ruisseau de Manchac «par où coule le Mis-sissipi quand il est débordé et qui abrégerait bien du chemin, en le creusant, pour ceux qui sont obligés de monter dans le haut du fleuve». Ces citations démontrent que La Tour ne tenait pas beaucoup à son plan de la Nouvelle-Orléans. Quand il ne put faire autrement, il exécuta simplement celui de son subordonné.

Pendant que La Tour séjournait tranquillement à Biloxi, ou allait opérer des sondages autour de Tîle aux Vaisseaux, le malheureux Pauger subissait à la Nouvelle-Orléans toutes les persécutions possibles. Les Biloxiens, n'osant plus trop s'en prendre à Bienville, s'acharnèrent contre l'ingénieur, le dénoncèrent à Paris comme dilapidant les fonds de la Colonie, puis l'accusèrent d'avoir concédé à ses amis tous les bons emplacements de la ville. Les habitants de la côte commençaient à regretter d'avoir dédaigné trop longtemps les meilleurs terrains I

La Tour, après la réception ae l'ordre de transférer la capitale, défendit très énergiquement son subordonné ; toutefois Pauger l'accuse avec beaucoup de vraisemblance de l'avoir auparavant fort desservi. Hubert reconnut lui-même plus tard que (cPauger méritait mieux la confiance de La Tour que sa disgrâce».

Pauger, ancien capitaine du régiment de Navarre ^^', était

^*î Le projet de La Tour indique '*' 11 était arrive dans la Colonie le ii oc-la maison de M. de Bienville, celle de tobre 1720. Sesctats de service se réduisent MM. les Directeurs, etc. Il est date du à : «Nomme ingénieur le i" avril 1707, 23 avril 1722. • chevalier de Saint-Louis en 1720.1»

I

4

- 89 -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

évidemment un homme très énergique que la stricte légalité n'embarrassait p;is toujours ^*^, mais sa probité ne saurait être mise en doute; néanmoins la Compagnie des Indes qui venait de constater mélancoliquement «qu'on ne peut, quant à présent, considérer la Louisiane comme un objet de bénéfice dans son commerce » ^^', s'empressa de profiter de la dénonciation de Rigby, un de ses Directeurs, pour protester le 14 août 1721 contre les dépenses engagées par Pauger : «La Compagnie, écrit-elle, est très mécontente du compte que le sieur Pauger lui a rendu de la levée d'ouvriers qu'il a faite, afin que vous ne le chargiez d'aucune dépense et que vous soyez réservé sur les avances qu'il pourra vous demander. Il est importun et ne ménage aucunement les intérêts de la Compagnie; ainsi renfermez-le dans ses simples fonctions.»

UImportun se trouvait donc déjà fort mal vu dans les bureaux de la Compagnie, tout dévoués aux-adversaires de la Nouvelle-Orléans, quand arrivèrent contre lui de nouvelles plaintes; Freboul '^^ 1 accusait de favoritisme et De Lorme d'avoir quitté son poste sans autorisation du Conseil. Les Directeurs de la Compagnie acceptèrent ces dénonciations les yeux fermés et délibérèrent même s'il ne convenait pas de faire arrêter Pauger! Le 29 octobre, ils écrivent : «L'autorité que nous sommes informés que le sieur Pauger a voulu prendre à la Nouvelle-Orléans et la mauvaise humeur qu'il a fait paraître lorsqu'on s'y est opposé avec justice, exigent que nous ayons à.son sujet une explication avec vous. Nous ne doutons point que vous sachiez qu'il ne peut être disposé de rien qui appar-

(') Le 8 mai 1720, le Conseil de la Indes pour les enrôler comme ouvriers

Marine avait du prendre un arrêté «pour en Louisiane.

lui ordonner de remettre en liberté quatre ^'^ Ministère des Colonies, C* 15, P12.

matelots classés» qu'il avait débauchés ^'^ Pauger accusait Freboul et son

sur un navire de la Compagnie des commis Duval de malversations.

- 90 -

!i

PLAN DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

l

i

tienne à la Compagnie sans un ordre du Directeur auquel elle a donné pouvoir; ainsi le sieur Pauger était très mal fondé de vouloir, de son chef, distribuer des terres à la Nouvelle-Orléans et y ordonner des dépenses... Nous sommes surpris que cet ingénieur ait pris sur lui d'abandonner les travaux de la Nouvelle-Orléans sous le seul prétexte qu'il n'était as obéi. Cette conduite fait mal juger de son esprit et donne icu de croire que la subordination est extrêmement relâchée dans la Colonie, parce que cet officier devait être arrêté au Biloxi pour avoir quitté son poste sans ordre et sans autorité... Nous voulons bien, pour cette fois, ne point agir contre le sieur Pauger ^*'. »

L'ingénieur répondit simplement en envoyant à Paris la ^

lettre par laquelle La Tour l'avait convoqué à Biloxi, avec une ^1

copie de la délibération du Conseil de la Colonie ratifiant les ^ '

concessions proposées. j ;

Les habitants de la Nouvelle-Orléans, malheureusement, ne comprenaient pas non plus que leur intérêt, devant tant d'ennemis acharnés et puissants, consistait à s'unir avec leur ardent défenseur, et se mirent à leur tour à critiquer son plan; Dubuis-son, pour sa part, refusa net de s'y conformer : «Cet habitant, reconnut La Tour l'année suivante, voulait bâtir comme bon lui semblait, sans régularité et sans plan, sur les quais de la ville... Il voulait élever un vrai colifichet dans l'axe de l'avenue de l'habitation de M. de Bienville. »

Ensuite M"* Bonnaud, femme du secrétaire de Diron et bcUe-sœur de Dubuisson, furieuse de voir une rue écorner son terrain, aurait «sauté» sur Pauger, si Pailloux ne l'en avait empêchée. «Elle m'aurait même, raconte l'ingénieur, porté la main à la figure si je ne l'eusse pas parée. Le Démon est souvent dans la

^*> Ministère des Colonies, C*, i6, fol. 25.

91

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

malice des femmes! Elle me traita ensuite de coquin.» Pauger, peu galamment, la qualifia de gueuse; bref, sans une nouvelle intervention de Pailloux, ringenieur se serait battu en duel avec Bonnaud.

Un an plus tard, quand ses plans eurent été définitivement approuvés, Pauger se montra intraitable pour les récalcitrants : ((Le nommé Traverse, habitant de la Nouvelle-Orléans, écrit D'Artaguette dans son Journal, à la date du 6 septembre 1722, a été mis aujourd'hui hors de prison. Voici la cause pour laquelle il y avait été : cet homme avait bâti une maison à la Nouvelle-Orléans qui n'était pas dans Tenlignement des rues (l'ayant bâtie avant que l'on se fut proposé de plan); M. Pauger la fit abattre. Cet homme, n'étant pas fort aise, présenta une requête au Conseil pour le prier de le dédommager et lui donner les moyens d'en bâtir une autre. M. Pauger 1 envoya chercher et, après l'avoir régalé d'une volée de coups de bâton, le fit mettre en prison, les fers aux pieds, d'où cet homme est sorti aujourd'hui presque aveugle.» Ajoutons que Diron d'Artaguette dé-testait cordialement 1 ingénieur.

Le ij avril 1721, le Conseil de Régence décida d'établir à la Nouvelle-Orléans un couvent de Capucins de la province de Champagne ; le 16 mai de l'année suivante, une nouvelle ordonnance vint compléter la première et prescrivit à la Compagnie ((de construire à la Nouvelle-Orléans une église paroissiale de grandeur convenable et une maison y joignant pour quatorze religieux, avec un terrain suffisant pour faire un jardin et une basse-cour». Les Pères Bruno de Langres, Eusèbe de Vaudes, Christophe et PhiUbert, tous deux de Chaumont, furent désignés pour aller rejoindre les trois Capucins déjà installés en Louisiane.

La Compagnie devait fournir tous les ans à chaque religieux

- 92 -

« 4

PLAN DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

une barrique de vin de Bordeaux, deux quarts de farine**', un demi-quart de lard, autant de bœuf, une demi-ancre d'eau-de-vie, vingt-cinq livres de grosses fèves, même quantité de pois ( et de fayots, huit livres de fromage de Hollande ou de Gruyère, dou2e livres d'huile d'olive, vingt-quatre livres de chandelle, une demi-livre de poivre, vingt-cinq livres de sel, vingt pots de vinaigre et les ustensiles de ménage nécessaires. Une décision du 19 octobre 1722 prescrivit au Supérieur de résider toujours à la Nouvelle-Orléans et d'envoyer un aumônier pour desservir |ji le poste de La Balise. • y

il

En 1721, divers particuliers construisirent quelques baraques • J

dans la future capitale, mais les édifices publics se rédui ' ;•

saient toujours au magasin de la Compagnie, qu'on avait cependant un peu rallonge. Le 9 novembre 1721, sur les cent huit ouvriers libres entretenus dans la colonie par la Compagnie des Indes, il ne s'en trouvait d'ailleurs que quatre à la

disposition de Pauger : un serrurier, deux menuisiers et un *

manœuvre.

Le Gac, devenu second conseiller, écrit au mois de mars : ; }

<( Il y a à la Nouvelle-Orléans, autour de cent hommes de . ^

troupe (?), le major de la Colonie nommé Monsieur Pailloux, avec les officiers subalternes, un commis principal, un garde-magasin et autres employés tant pour la distribution des vivres qiîe pour les marchandises. On y comptait trente-cinq à quarante maisons, tant à la Compagnie qu'aux habitants. Ils étaient

en tout deux cents à deux cent cinquante personnes.» La po \

pulation civile et Ubre ne devait guère dépasser une soixan \

taine d'habitants. «Tous les concessionnaires, constatent Bien 1

ville et De Lorme le 25 avril 1721, sont en mouvement pour |

^^^ Le quart de Êirine pesait près Je loo kilos^ Tancre contenait environ 37 litres.

- 93 -

\

(

f

V

4

0

( i

f

j :

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

se procurer des vivres, ou plutôt ils ont tous demandé un petit terrain de six arpents de face pour chaque concession aux environs de la Nouvelle-Orléans. Ils y ont fait passer une partie de leur monde et de leurs eficts pour Tensemencer et profiter de la récolte prochaine.» L'impulsion était enfin donnée, et le nombre des habitants ne tarda pas à augmenter; un recensement daté du 24 novembre 1721 indique les chiflres suivants :

r

r t

/'

Soit un total de 470 habitants dont 277 Européens. Sur la liste des domiciliés figurent Bienville, gouverneur; Pailloux^ commandant; Bannez, major; de Gannerin, capitaine; Pauger, Descoublanc, de La Tour, Bassée, Coustillar, officiers^*^; Ros-sard, notaire; Le Blanc et Sarazin, gardes-magasin; Bonnaûd^ secrétaire de Diron; Bérard, chirurgien-major; Bonneau, capitaine du Neptune. On relève encore le commandant des nègres, un ((appareilleur de maison», un tourneur, un tonnelier, un charpentier, deux menuisiers, deux armuriers, un taillandier, un forgeron, un bourrelier, un «faiseur de tabac», un charre-

^*) Au mois d*août 1721, la garnison comptait qnarante-neuf soldats.

- 94 -

u

PLAN DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

ticr, seize patrons de bateaux, un contremaître, des matelots, etc. Trente-six bêtes à cornes, neuf chevaux et zéro porc complètent le recensement.

En ajoutant à la population de la Nouvelle-Orléans celle de ses environs (Bayou Saint-Jean, ancien et nouveau Colapissas, Gentilly, les Cannes-Brûlées, le Petit-Désert, le Détour-aux-Anglais et les Chaouachas), on trouve 684 Européens (293 habitants, 140 femmes, 96 enfants, ijj domestiques), 533 nègres ou négresses, ji sauvages ou sauvagesses esclaves, 230bêtes à cornes et 34 chevaux.

Somme toute. Tannée 1721 fiit bonne pour la Nouvelle-Orléans : de poste militaire, de comptoir de vente et de simple lieu de campement pour les voyageurs, elle était devenue, au mois de novembre, une petite bourgade, et le nombre de ses adversaires irréductibles commençait à diminuer. «Le magasin, dit V État de la Louisiane au mois de juin IJ21, qui sert d'entrepôt à la Nouvelle-Orléans au ruisseau de Saint-Jean, est indispensable. On ne .peut s'en priver qu'après avoir fait nettoyer le misseau de Manchac. . . Cette opération est malheureusement très difficile.» Le pauvre comptoir, regardé pendant si longtemps comme absolument inutile, devenait un mal nécessaire!

Le 5 septembre 1721, trois mois avant de choisir définitivement comme capitale le comptoir de la Nouvelle-Orléans, la Compagnie des Indes commença par délimiter son «quartier» ^*' : «Le premier quartier sera celui de la Nouvelle-Orléans où le Commandant général fera sa résidence ordinaire; ce qui ne Tempêchera pas de se porter où il le jugera nécessaire. Ce quartier comprendra tout ce qui est des deux côtés du fleuve

(*^ Les autres quartiers étaient ceux de des Natchez, des Yazous, de la rivière Biloxi, de La Mobile, des Alibamons, Rouge, des Arkansas et des Illinois.

- 9Î -

picture33

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Saint-Louis jusqu'au bord du lac Pontchartrain et du lac Maurepas du coté de TEst, et en remontant jusques et y compris les Tonicas, et, du côté de l'Ouest, jusqu'à la rivière Rouge. Le commis privé de la Compagnie sera établi par le Conseil supérieur juge du quartier de la Nouvelle-Orléans.» Bienville avait à s'occuper tout particulièrement des quartiers de la Nouvell-Orléans, des Natchcz, des Yazous et de la rivière Rouge.

picture34

picture35

CHAPITRE VI.

LA NOUVELLE-ORLÉANS DEVIENT CAPITALE DE LA LOUISIANE.

ACCÉL&ATION DES TRAVAUX. LE CYCLONE DU

12 SEPTEMBRE 1722. LA CHRONIQUE DE D'ARTAGUETTE.

PU

j E début de 1722, année mémorable dans Thistoire de la Nouvelle-Orléans, fut marqué par ranivéc du Père Charlevoix qui descendait le Mississipi après avoir parcouru le Canada et visité les postes j de la Haute-Louisiane. « ïo janvier 1722''^. — Me voici donc, dit-il, dans cette iâmeusc ville qu'on nomme la Nouvelle-Orléans. . . Les huit cents belles maisons et les cinq paroisses que lui donnait le Menwe '^', il y a deux ans, se réduisent encore aujourd'hui à une centaine de baraques placées sans beaucoup d'ordre, à un grand magasin bâti de bois, à deux ou trois maisons qui ne-pareraient pas un village en France et à la moitié d'un méchant magasin qu'on avait bien voulu prêter au Seigneur, et dont il aviût a peine pris

'■' JoMrmil ^un voytiff fait par fordn dm RtiJani fAmérijMeJfi' lettrt).

f*' Nous n'avoni pu retrouver cet ar-

ticle} Charlevoix doit confondre avec l'opiuculc du chevalier de Bonrepos ou quelque autre opuscule analogue.

■)'■■

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

possession, qu'on voulait Tcn Ésdrc sortir pour le loger sous la tente. »

Charlevoix ajoute : «Ce lieu sauvage et désert, que les cannes et les arbres couvrent encore presque tout entier, sera un jour, et peut-être ce jour ne sera pas éloigné, une ville opulente et la métropole d'une grande et riche colonie.» La prophétie était belle; toutefois ce passage, incontestablement ajouté après coup, semble avoir été inspiré par la lecture de la Kelation du Vifyage des reUgeuses UrmUmf^^K

La lettre suivante (32*) paraît moins retouchée : «Je n'ai point trouvé cette ville aussi bien placée qu'on me l'avait dit... L'idée la plus juste que vous puissiez vous Ésdre de la Nouvelle-Orléans est de vous figurer deux cents personnes qu'on a envoyées pour bâtir une ville, et qui sont campées au bord d'un grand fleuve où elles n'ont songé qu'à se mettre à couvert des injures de l'air et attendent qu on leur ait dressé un plan et qu'elles aient bâti des maisons. M. Pauger vient de me montrer un plan de sa fapn; il est fort beau et fort r^ulier, mais il ne sera pas aussi aisé de l'exécuter qu'il l'a été oe le tracer sur le papier.» Suivent quelques critiques peu justifiées sur la position de la Nouvelle-Orléans, concordant assez mal avec la prophétie précitée.

Le Père Charlevoix comptait retourner au Canada par la voie du Mississipi, mais il dut renoncer à son projet devant l'hostilité des tribus sauvage, «étant donné qu'en remontant, il faut longer les bords». Après un court voyage à Biloxi, Charlevoix revint s'embarquer à la Nouvelle-Orléans sur un navire qui fit naufrage sur les côtes de la Floride.

Le 4 janvier, le Conseil de la Colonie décida d'envoyer à la Nouvelle-Orléans la flûte Vy^dour, chargée de nombreuses mar-

«^J Voir p. 121.

- 98 -

LA NOUVELLEORLEANS CAPITALE.

chandiscs; les Directeurs reconnaissaient enfin «que ce poste devait toujours être bien muni, par rapport aux concessions et aux postes d'en haut». Malheureusement, la cargaison se volatilisa dès son arrivée d'une façon tout à fait mystérieuse; plus tard, l'ordonnateur La Chaise rendit responsable De Lorme de la disparition des marchandises, et le fit révoquer. Au mois d'avril, Marlot était commis principal, Drillan, sous-garde-magasin. Le Blanc, garde-magasin des vivres, et Brossard, employé.

Bienville continuait toujours inlassablement à prôner l'utilité de la Nouvelle-Orléans ; il écrit de ce poste au mois de mars «que tous les vaisseaux de troisième rang peuvent entrer facilement dans le fleuve», et se plaint amèrement que «La Tour ne veut s'occuper que des travaux des ancienspoffesï^. Le «Père de la Louisiane» — et de la Nouvelle-Orléans — ne se doutait pas, en rédigeant ce courrier, que ses efforts opiniâtres venaient enfin d'être couronnés de succès.

Obligé, comme nous l'avons dit, de renoncer à tout espoir de conserver Pensacola, le Conseil de ht Compagnie des Indes s'était en efict décidé à signer, le 23 décembre 1721, l'ordre d'édifier un fort et un magasin à la Balise, et de transporter la Direction générale à la Nouvelle-Orléans'^^ Les instructions détaillées envoyées en même temps par les Directeurs pour la construction d'un grand entrepôt à 1 entrée du fleuve indiquent qu'ils adoptèrent les conclusions du rapport que Serigny avait rédigé, le 19 octobre précédçnt, à son retour d'une mission en Louisiane dont l'avait chargé la Compagnie.

Le frère de Bienville déclarait de La Rochelle que le port de la Louisiane devait se trouver sur le Mississipi. Seulement, comme il n'avait jamais pu trouver plus de onze pieds d'eau

(') Extrait d'un répertoire. ColonUs, C'a, ii, fol. 366.

- 99 'J

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

dans la passe et que le dragage du chenal lui paraissait impossible ((par suite de la quantité de troncs d'arbres devenus très durs qui s'y trouvaient», il proposait de construire un grand entrepôt à la Balise. ((La Compagnie, disait-il, pourrait avoir deux ou trois bateaux qui ne tirassent que dix piecls d'eau, lesquels resteraient toujours dans le fleuve et prendraient leurs charges, soit dans les vaisseaux arrivés, ou dans le magasin d'entrepôt, pour les transporter à la Nouvelle-Orléans. »

On voit donc que si la Nouvelle-Orléans devenait la capitale de la Louisiane, elle n'était pas encore reconnue en France susceptible de devenir le port de la Colonie!

La décision de la Compagnie, apportée par lHApenfuritrj parvint à Biloxi le 26 mai 1722. Comme 1 ordre cle transférer le siège du Gouvernement était formel, Bienville ne rencontra plus de résistance, et la Nouvelle-Orléans compta du jour au lendemain autant de chaleureux partisans qu'elle avait connu jusque-là d'ennemis acharnés. Le Blond de La Tour qui, tout en évitant de prendre trop ouvertement part à la querelle qui divisait la Colonie^*^, cherchait par tous les moyens à faire échouer le projet de Bienville et de Pauger, s'empressa de changer d'avis rétn^^-

tWCffiCHt*

Ses dépêches jusqu'au mois d'avril ne parlant que du grand hôpital de Biloxi et surtout du port et clu fort à construire à l'île aux Vaisseaux, il paraît absolument certain que sa volumineuse correspondance datée du 28 avril, et ^lême celle du 23, furent écrites après l'arrivée de Y Aventurier. Seulement, le prudent ingénieur prit l'utile précaution d'antidater ses lettres d'un mois, pour se couvrir en cas de besoin.

((Je vois, dit-il, avec plaisir le changement que Son Altesse

^') «M. de La Tour, écrit pourtant Duvcrgicr le 21 août 1721, est à la tcte des concessionnaires mécontents. »

— 100 —

LA NOUVELLE-ORLÉANS CAPITALE.

Royale a fait de transférer la direction du Conseil à la Nouvelle-Orléans.» Et il s'empresse d'ajou.ter.que, sans l'opposition irréductible de Le Gac (rappelé en mjifs ijiil), il aurait, dès son

arrivée• fait entrer tous les vaisseaux daijK'lc fleuve : «On aurait

• • *

considérablement épargné à la Compagniiyle. monde ne serait pas péri de misère, et 1 on aurait à présent duitèmin défriché.»

Hubert, l'ennemi acharné de la Nouvelle*Ôrlélans, reçut l'ordre de rentrer en France. Dès son arrivée à Pâriy^xvec un aplomb merveilleux, il présenta au mois d'avril 1723 \in\Mémpire sur la Louisiane dans lequel il juge le transfert de la captiL^ç «une mesure excellente. .. On a très mal fait de débarqtifeV.-" les marchandises à Biloxi où elles se sont consommées inutilement ... Ces différents changements ont empêché les colons de prendre racine à aucun endroit. . . Ces changements pernicieux au bien et à l'avancement de la Colonie ont trop longtemps tenu les habitants dans l'inaction si fatale à cette Colonie . .. Voilà ce que produisent les gens faux et appuyés : ils prévalent sur les vrais amis de la probité. Le sieur Pauger mériterait mieux la confiance de M. de la Tour que sa disgrâce ...»

La Tour, très habilement, ménagea une transition à sa correspondance antidatée; le 23 avril, il écrit : «A l'égard de l'emplacement de la Nouvelle-Orléans, quoiqu'il se trouve bas, il me paraît qu'on ne saurait mettre cette ville ailleurs par rapport à la proximité des lacs qui est une grande commodité pour ceux qui voyagent dans des bateaux ou pirogues qui arrivent par une petite lieue, et que, si on l'avait placée autre part, on serait force de venir par mer. Le commerce ne serait pas si grand parce qu'il faudrait des chaloupes qu'ils n'ont pas, et les voyages seraient plus longs et leur coûteraient beaucoup plus. De même pour ceux du haut fleuve qui viennent ici. . • Il suffirait, pour garantir la ville des débordements du fleuve, d'élever son terrain au-dessus des grandes eaux en faisant une bonne digue de terre

— ICI —

a

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

sur le devant de la ville, du .côté du fleuve; elle est déjà commencée, mais elle n'est pa^f açsez élevée, ni assez laige.. . Les navires oui entreraienj: daps le fleuve pourraient prendre en passant du sable et l'^j^rter ici, car les terres de la Nouvelle-Orléans sont si gjpasscs, que, dès qu'il pleut, on y enfonce jus-u'aux genoux.>;tà Tour, adoptant complètement les projets e Pauger;-ajoUtkit que deux jetées, faciles à établir et construites à rcmpQuclrure du fleuve, le rétréciraient suffisamment pour force*-iô-courant à débarrasser la passe de tous les obstacles qui l'cnèDfnbraient.

"/VUne fois sa correspondance terminée, La Tour sortit de ses cartons les plans de la Nouvelle-Orléans, et chargea Pauger de rassembler immédiatement le plus d'ouvriers possible. Ensuite il réquisitionna Y Aventurier, monta à bord avec son ingénieur, puis ordonna, le lo juin, de mettre à la voile pour la nouvelle capitale sans s'inquiéter des protestations du capitaine qui déclarait que son navire ne parviendrait jamais à entrer dans le Mis-sissipi. Ses instructions, datées du 7 janvier, disaient pourtant : «Après avoir porté les paquets dont il est chargé au Biloxi, il avertira qu'il a l'ordre d'aller décharger son navire à la Nouvelle-Orléans et de recevoir à bord ceux qui voudront passer ^*^.»

L'entrée sensationnelle sur laquelle comptait La Tour échoua, hélas ! piteusement par suite de l'incapacité et de la mauvaise volonté du commandant Fouquet, auxquelles vint s'ajouter une fâcheuse succession de vents contraires, de calmes plats ou de tempêtes, suivie d'un échouement à la Balise. Béranger se trouvait pourtant à bord et connaissait bien les passes, puisqu'il avait déjà piloté plusieurs navires dans le Mississipi; seulement Béranger^^^ était l'auteur d'un projet consistant à créer le port principal de la Colonie à l'ouest des îles de la Chandeleur «où

^*) Colonies, B, 43, fol. 97. — ^^^ Ce fut lui qui explora le littoral du Texas en 1720 et en 1721.

— 102 —

*

!

LA NOUVELLE-ORLEANS CAPITALE.

/

quarante gros navires, d'après Duvergier, pouvaient s'abriter en tout temps», et de plus avait donne. Tannée précédente, sur les instances de Le Gac, au capitaine du Dromadaire un certificat déclarant, paraît-il, «qu'il serait plus facile à un éléphant de

i>asser par le trou d'une aiguille qu'au Dromadaire de remonter e Mississipi)). Pour être impartial, ajoutons que Béranger renia cet étrange pronostic^*' qui n'empêcha pas, plus tard, le Dromadaire, malgré son tirant a eau de onze pieds et neuf pouces, «de franchir à pleines voiles et à mer basse, la passe du Mississipi». UAventurier fut moins heureux 5 il dut être décharge en partie à la BaUse, et finalement mit près d'un mois pour atteindre la Nouvelle-Orléans. Un an plus tôt, une telle suite de malchances exploitées habilement par les Mobiliens aurait certainement encore retardé de plusieurs années le choix de l'emplacement de la Nouvelle-Orléans. Les ingénieurs finirent

par atteindre la capitale le 7 juillet^ ils profitèrent des loisirs de ^

leur échouement pour exécuter un sondage précis de la passe \

et trouvèrent une profondeur de quatorze pieds, et un seuil vaseux, inofFensif pour les quilles des navires. ^

A mesure que l'avenir de la Nouvelle-Orléans se dessinait favorablement, les bouches du Mississipi s'approfondissaient graduellement et, en quatre ans, passaient de dix à quatorze :'

pieds'^J. Fait encore plus singulier, le fond de «roches» se transformait en vase, et de très habiles observateurs finirent même

par s'apercevoir que la marée se faisant encore sentir à la Balise, .^

on pourrait en profiter I Plus tard, Duvergier écrivit bien : «On 5

a toujours caché à la Compagnie qu'il y avait toujours au ^

^') «Comme, dit-il, les paavres sont (*) Pourtant, en 1721, lors de ses pre-

toujours les victimes des grands et qa*il miers sondages. Paumer n'avait trouvé

leur £iut des manteaux pour se décharger qu'une profondeur d eau de dix pieds

des £iutes qu'ils ont commises, l'on m'a et demi} mais, à sa seconde visite, il

chargé en disant que j'avais donné ce s'empressa de rectifier cette erreur invo-

certificat. » lontaire.

- 103 -

FONDATION DE LÀ NOUVELLE-ORLEANS.

moins treize pieds d'eau», mais ne vaut-il pas mieux penser que le bienveillant Meschaccbé creusa lui-même son lit, et le tapissa de limon, pour faciliter rétablissement de nos compatriotes sur ses bords?

«En remontant le fleuve, écrit La Tour, j'ai examiné Us endroits lesplm propices pour placer la Nouvelle-Orléans, mais je n'en ai pas trouvé de meilleur que l'endroit où elle est, car le terrain est plus élevé, à cause d'une petite rivière qui tombe dans le lac Pontchartrain. »

Le sort de la Nouvelle-Orléans se trouvait ainsi définitivement assuré; mais on voit que, jusqu'à son arrivée, La Tour, malgré son plan, ne semblait pas très bien fixé. Par suite de la difficulté pour les navires de doubler le Détour-aux-Anglais, cet endroit comptait un certain nombre de partisans. Dès qu'on connut bien les passes, l'entrée du Mississipi ne présenta plus de difficultés; seulement, quand le courant était rapide et les vents contraires, les navires mettaient parfois un mois pour remonter le fleuve, et il fallait sans cesse exécuter des manœuvres fort pénibles.

L'amour de la réglementation, si funeste à toutes nos colonies, avait poussé les Directeurs de la Compagnie des Indes à déterminer dans leurs bureaux de Paris le nombre d'ouvriers de chaque métier susceptibles d'être employés à la Nouvelle-Orléans! Le 19 mai, elle accorda généreusement aux ingénieurs six charpentiers, douze menuisiers, sept serruriers, trois taillandiers, deux maréchaux, deux cloutiers, cinq briquetiers, neuf maçons, un tonnelier, un charron, un scieur de long, un armurier, deux brasseurs, deux jardiniers, un boulanger, deux laboureurs et huit manœuvres.

U iaut reconnaître que La Tour ne s'embarrassa point de ces prescriptions minutieuses et chercha, dès son arrivée, à rattra-

— 104 —

ACCELERATION DES TRAVAUX.

pcr le temps perdu. Pauger avait amené de Biloxi trente-huit ouvriers, il en embaucha sur place soixante-trois autres. Malheureusement, au mois d'août, le nombre des travailleurs se trouvait réduit à soixante-dix et, au commencement de septembre, il en restait tout juste cinquante-deux. Les-ouvriers trouvaient non seulement le travail trop pénible, mais encore se plaignaient de la cherté des vivres. Pour remédier à cet inconvénient, La Tour appliqua rigoureusement un arrêté du Conseil du 17 juillet précédent qui interdisait, sous peine de deux cents livres d'amende, de vendre à la Nouvelle-Orléans la livre de «bœuf français» plus de vin^ sols$ le bœuf sauvage était estimé dix sols, le quartier de chevreuil deux livres, le chapon quarante sols, le petit poulet vingt et la douzaine d'œufs cinquante sols. La Tour ramena également de vingt-cinq à cinq sols le prix de la livre de fèves, «vu qu'elle ne coûtait au marchand que dix-huit deniers». Ces louables efforts n'obtinrent, hélas! qu un très médiocre succès et, le 9 septembre, La Tour se lamente de la pénurie d'ouvriers. «A ce train, écrit-il, il faudra dix-huit mois pour achever les constructions. »

Ce retard dans les travaux fut d'ailleurs fort heureux, puisqu'un véritable cyclone '^^ s'abattit sur la ville dans la soirée du II septembre. Le vent fît rage pendant quinze heures et démolit les baraquements qui servaient d'église et de presb3rtèrcj à l'hôpital, quelques malades furent même blessés.

La grêle se mettant d'une telle manière Qu'elle fit craindre à tous en ce triste moment Que Ton allait avoir le dernier jugement! Et même les oiseaux tombaient sur le rivage ^^^

^^) Diron le compare à Toaragan qui Montigny, UÉtaUifitmeut Je la frw'ma ie dévasta rilc Massacre en 1715. la Lankiane, V)ir le Journal des Amema-

^') Poème manuscrit de Dumont de nUhs, 1914, p. 47.

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

Le bayou Saint-Jean monta de trois pieds, le Mississipi de près de huit, et on eut juste le temps de sauver les poudres en les transportant dans le colombier «que M. le Commandant avait fait construire pour se donner quelques douceurs».

La Tour ne se désespéra pas autrement de ce «désastre», qui semble avoir été tant soit peu exagéré : «Tous ces bâtiments, dit-il, étaient anciens et provisionnellement faits, pas un seul dans les alignements de la nouvelle ville, et il fallait les démolir. Aussi il n'y aurait pas eu grand mal, si nous avions eu des bâtiments de faits pour mettre à couvert tout le monde.» Ne croirait-on pas entendre parler un ingénieur américain de Chicago ou de San Francisco après rincendie ou le tremblement de terre qui ravagèrent ces deux villes ?

Les dégâts causés par Touragan — trente-quatre baraques démolies, selon D'Artaguette — furent d'ailleurs assez vite réparés, et comme le salaire de la plupart des ouvriers dépassait rarement huit sols et six deniers par jour, il n'en coûta à la Compagnie que la bagatelle de 482 livres, plus 266 livres 10 sols de fournitures.

Tout d'abord, La Tour commença par employer soixante hommes à réparer le bâtiment qu'il se destinait «avant même, s'indigna Pauger, que Dieu soit a couvert et les malades logés». Il s'ensuivit une altercation entre les deux ingénieurs, que Bien-ville termina à sa façon, en réclamant pour son usage la maison convoitée. «Le magasin, écrit Diron le 20 octobre, que M. de La Tour faisait rétablir pour se faire une maison ne lui servira point pour cet usage, M. de Bienville s'y étant opposé avec hauteur. Il est entièrement brouillé avec M. de La Tour pour ce fait et quelques autres jalousies. Le bois a été destiné pour bâtir la Direction. »

Si les ingénieurs se consolèrent facilement de la destruction des baraques, l'ouragan eut néanmoins quelques conséquences

— 106 —

LE CYCLONE DU 12 OCTOBRE 1722.

désastreuses. Toute la flottille de la capitale se trouva mise hors de service : le Santo-ChriSt et le Neptune, navires portant chacun douze canons, allèrent s'échouer; le traversier VAbeiUe, arrivé au mois d'août 1721, et le Cher furent engloutis dans le Mississipi. Plus heureux, V Aventurier, qui avait levé lancre quelques heures avant le commencement du cyclone, n'eut besoin que de légères réparations pour pouvoir continuer son voyage. Ce navire ramenait en France Hubert, dont le rappel se trouva coïncider avec l'essor définitif du poste qu'il avait tellement calomnié.

De nombreux bateaux plats, notamment le PoffiUon, appartenant au sieur Dumanoir, et quantité de pirogues chargées de grains, voire même de poules, coulèrent avec leurs marchandises ; ensuite, un mois de pluies torrentielles détruisit les dernières récoltes et acheva aaflEamer la cité naissante. On vit, l'année suivante, payer un œuf seize sols, une poignée de fèves ou de pois un écu, un morceau de bœuf boucané vingt-cinq livres.

A peine les ravages du cyclone se trouvèrent-ils réparés, que, sans perdre de temps, le Conseil enjoignit le 19 octobre à tous les habitants «d'avoir à palissader leurs terrains avant deux mois, sinon qu'ils seraient déchus de leurs propriétés». DeLormevint s'installer à la Nouvelle-Orléans dans les premiers jours du mois de novembre.

Du i'' juillet au 31 décembre 1722, les ingénieurs dépensèrent la somme de 20,1 j2 livres 10 sols et 2 deniers. Si les dépenses en Louisiane paraissent souvent injustifiées, on remarquera par contre combien la comptabilité officielle était minutieuse ! 1,143 livres furent employées pour la maison du directeur, 544 à l'hôpital, 933 pour les quatre corps de caserne couverts en écorcc, etc.'*^

î*) aioHUs,C''sL, 7, fol. 178.

— 107 14.

c

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Terminons le chapitre des travaux exécutes en 1722 à la Nouvelle-Orléans par le récit de sa fondation, tiré de la très intéressante Keiation de Voyage en houisiane^^^ du sous-ingénieur Franquet de Chaville :

((L'ordre, dit-il, enfin venu d'abandonner tout ce que nous avions fait, il fut question de se rendre au lieu et place convenable à bâtir cette ville nommée la Nouvelle-Orléans. Il fallut commencer par lui donner de lair en défrichant et en faisant des abatis de bois qui étaient épais comme les cheveux. Nous n'y perdîmes point de temps, nous étant exposés à Tardeur du soleil et aux attaques des insectes, depuis la pointe du jour jusqu'au soir. On éclaircit, en moins de trois mois, un grand quart de lieue de foret en carré. En suite de quoi, pour donner une forme à cette ville, on engagea les habitants à construire les maisons sur les emplacements que nous leur marquions. Un chacun s'empressait à l'envi d'avoir plus tôt fait la sienne; de manière qu'en très peu de temps tout le monde se trouva logé, et les marchandises de la Compagnie furent à couvert dans deux beaux magasins dont la charpente de l'un fut apportée de Biloxy.

. ((La distribution du plan en est assez belle. Les rues y sont parfaitement bien alignées et de largeur comm(xie. Dans le milieu de la ville qui fait face à la place se trouvent tous les besoins publics, dans le fond est l'église, d'un côté la maison des directeurs, de l'autre les magasins. L'architecture de tous les bâtiments est sur le même modèle, très simple. Ils n'ont qu'im rez-de-chaussée élevé d'un pied de terre, portant sur des blocs bien assemblés et couverts (l'écorces ou cfe bardeaux (planches) ^^'.

(*) Journal Je la Société des Américanises furent bientôt construites en cokmiage,

(i'* série), t. IV, p. 132. c'est-à-dire au moyen de pièces de char-

(') Les maisons de la Nouyelle-Orléans, pente dont les interstices étaient garnis

du moins celles qui méritaient ce nom, de briques ou de mortier.

- 108 -

LA CHRONIQUE DE D'ARTAGUETTE.

Chaque quartier ou île est divisé en cinq parties pour que chaque particulier-puisse se loger commodément et avoir une cour et un jardin. Cette ville a été fondée par la Compagnie des Indes en 1722 ... »

A peine sortie de terre, la nouvelle capitale posséda son gazetier : à partir du i*' septembre 1722, Diron d'Artaguette tint un Journal^ ■oixjpcnd^Ltit tout son séjour à la Nouvelle-Orléans, il mentionna jour par jour les moindres feits divers.

Le soir du 14 septembre, Bienville, apprenant que plusieurs soldats complotaient de fuir en canots et d'aller s'emparer à la Balise du traversier du pilote Kerlasiou, «fit battre patrouille tout la nuit».

Le 19, on donna la question à deux voleurs qui furent pendus cinq jours plus tard. Cette double exécution eut des suites tout à fait inattendues.

19 octobre. — «Les nommés Marlot et Le Boutteux, celui-là garde-magasin de la Compagnie et celui-ci ci-devant garde-magasin de la concession de M. Law, sont, à ce que Ton dit, tourmentés toutes les nuits par des esprits qui leur apparaissent, les maltraitent et font du bruit chez eux. Le vulgaire croit que ce sont les esprits de ces deux hommes qui ont été pendus le mois dernier, parce que Marlot faisait fonction de procureur du Roi et Le Boutteux les accusait. Il est plus croyaole que c'est quelqu'un de leurs ennemis, car ces Messieurs les Conmiis s'en font plus qu'ils ne devraient. »

Le 18 octobre, la jeune métropole fut, pour la première fois, traitée en capitale; la Loire et les Deux-Frem saluèrent la ville — si, ajoute prudemment Diron, elle peut être nommée de ce nom — d'une salve de seize coups de canon. La Nouvelle-

^^) Colonies, C*'c, i , fol. 190.

— 109 —

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Orléans ne s'attendait sans doute pas à tant d'honneur, et ne put répondre que par un seul coup de poudre.

Le 29 octobre, du Tisné, sa femme et le Père Boulanger arrivèrent du Canada.

Le 16 novembre, M. de Pontual, écrivain des Deux-Frms, tua en duel d'un coup d'épée Laborde, écrivain du Dromadaire.

22 novembre. — «Nous avons appris, écrit Diron, que c'est une misère pour avoir quelque chose des magasins. Beaucoup d'honnêtes gens ne peuvent avoir rien, pas même de Teau-dc-vie ou du vin. Il n'y a que les amis qui en ont, quoiqu'on en trouve bien pour de simples particuUers, comme est par exemple Rossard, notaire, qui donnait ces jours-ci un repas où il fut bu une barrique de vin et du meilleur. »

A cette époque, l'état sanitaire de la Nouvelle-Orléans était déplorable : on comptait quatre-vingt-dix malades; Bienvillc, qui venait d'être fort soufïrant, commençait à se rétablir.

Le 26, on donne la calle^^^ à un ouvrier et à un matelot qui avaient insulté Drillan, commis à la distribution.

Le } décembre, Y Alexandre arriva à la Nouvelle-Orléans et^ le 10, mourut Guilhet, un des directeurs de la Compagnie.

L'arrivée presque simultanée du Dromadaire^ de la Loire et des Deux-Frères, loin de favoriser le développement de la capitale, faillit au contraire la dépeupler. Tant de gens prétendirent avoir des affaires urgentes à r^ler en France, que Bienville jugea prudent de décider «qu'il n accorderait de passage à qui que ce soit».

La désertion sous toutes ses formes était alors, avec la disette^ le plus grand fléau de la Colonie; l'aide de camp de Bienville donna rexemple «en passant à l'Ouest après avoir friponne quelques billets». A force de dénigrer systématiquement la

^*) Châtiment qui consistait à laisser tomber plusieurs fois dans l'eau le coupable entravé et atuché a une corde.

— IIO —

LA CHRONIQUE DE D'ARTAGUETTE.

Nouvelle-Orléans, on était parvenu à en faire un véritable épouvantail : plutôt que de s y rendre, la Compagnie d'ouvriers suisses commandée par Brandt^^^, embarquée a Biloxi au mois de juillet 1722 à destination de la capitale, chefs en tête, contraignit le capitaine de V Elisabeth à faire voile pour La Havane. «Il n'en resta en Louisiane que deux officiers, un sergent et quelques femmes dont les autres avaient emporté les hardes. » « Les Suisses, écrivait Bienville, le 21 août 1721, se trouvant réduits à manger des fèves et de la viande salée, croient que la Compagnie est ruinée et qu'ils vont mourir de faim. »

A La Mobile, trois soldats et douze matelots, montés dans un canot, venaient de débarquer M. d'Harcourt, leur officier, et de passer à Pensacokj la garnison de la Nouvelle-Orléans^*', nourrie de pain sec, ne cherchait qu'à en faire autant. L'année suivante, un navire sur lequel s était embarqué l'ingénieur Boispinel pour se rendre à La Mobile leva l'ancre pendant qu'il entendait la messe à la Balise, et partit avec ses bagages pour la Caroline.

Au mois de janvier 1724, la garnison de la Balise s'enfuit à son tour à La Havane; Pauger, sans l'excuser, constate qu'elle mourait de faim et qu'elle renvoya le navire avec toute sa cargaison après avoir dressé un état détaillé des vivres qu'elle avait dû consommer!

L'histoire du développement progressif de la Nouvelle-Orléans sortirait du cadre de cette étude. Disons simplement que le grand magasin fut terminé en 1723 et le pavillon des officiers au mois d'avril 1724. Ce bâtiment servit pendant plus d'un an d'église provisoire 5 pour l'orner, Pauger demanda l'envoi

(*) Brandt, de sergent-major promu ^'^ Il ne faut pas oublier que la plupart

second capitaine, remplaçait Mcrveil- des soldats étaient des «gens de force» leux-Vonwunderlick. ou d'anciens déserteurs.

— II I —

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

d'un tabernacle, d'un Christ de cinc| pieds et demi de haut et de deux statues de marbre représentant la Vierge et Saint-Louis.

Voici le total des dépenses exécutées dans la capitale du i"' janvier 1723 au i" mai 1724 :

Salaires des ouvriers 23,868 1. 11 s. 3 d.

Matériaux. ^«667 ij 2

Levée 591 8 6

16,927 ij II

En 1724, les travaux de Téglise et de la caserne furent commencés et le couvent des Capucins presque terminé. Enfin, Tannée suivante, le Père Raphaël fonda le premier coU^ de la Nouvelle-Orléans dont le besoin se faisait d'autant plus sentir qu*alors, suivant l'expression de l'évêquc de Québec, «les cœurs étaient à la Nouvelle-Orléans mal disposés». La direction du collège fut d'abord confiée à un ancien Capucin, le frère Saint-Julien, «sorti pour une légèreté de jeunesse», excellent homme d'ailleurs, fort savant en latin, mathématiques, musique et dessin, mais qui, par malheur, écrivait fort mal.

picture36

picture37

;|

picture38

CHAPITRE VÏI.

LE VIEUX CARRÉ ET LES PREMIERS INGÉNIEURS DE LA NOtJVELLE-ORLEANS.

A Nouvelle-Orléans du xviii' siècle, appelée encore aujourd'hui le Vifux C(atré, bien qu en réalité sa fonne fût rectanguaire, s'étendait sur une longueur de six cent vingt toises le long du Heuve, et de trois cent soixante dans l'autre sens. Tous les carrés ou îlots mesuraient cinquante toises de côté et se trouvaient entourés d'un fossé d'assainissement dont le croquis de Dumont de Montigny, reproduit page iij, montre l'aménagement. Théoriquement, les carrés étaient divisés, les uns en cinq, les autres en douze lots, mais nombre d'habitants en réunirent plusieurs en un seul.

Les rues de la capitale n'étaient point encore baptisées le i" janvier 1723, la carte dressée par La Tour à cette date*'' ne portant aucun nom. Le premier plan sur lequel ils apparaissent se trouve daté du 25 avril suivant'''. Après la mort de La Tour,

''' MinUcire de U Guerre, 7 c, Î17. — '*' Artb. bydn^., Bibl., 4044c, n* 63.

- 113 ,,

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Paugcr compléta la nomenclature, donna à une rue le nom de Saint-Adrien, son patron, et apporta diverses modifications dont presque aucune toutefois ne fut maintenue par son successeur Broutin.

Voici, en allant du Nord au Sud, la liste des anciennes rues du Vieux-Carré, dont plusieurs ont conservé leur appellation primitive. Les noms du plan de La Tour sont imprimés en capitales, ceux donnés par Paugcr en italique, enfin les dénominations postérieures sont placées entre parenthèses.

Kued'Anguin, pour Enghien (Bienville); RUE BIENVILLE (Conti); RUE SAINT.LOUIS5 RUE DE TOULOUSE; RUE SAINT-PIERRE; RUE D'ORLÉANS ou Grande-Rue; RUE SAINTE-ANNE; RUE DUMAINE; RUE SAINT-PHILIPPE, de Ckrmont (Saint-Philippe); RUE DE L'AR-SENAL, Saint-Adrien (de l'Arsenal, Sainte-Ursule ^*\ puis des Ursulines); Kue de V Arsenal (de l'Hôpital); (Barracks); (Esplanade).

Dans la direction perpendiculaire : RUE DU QUAI, Quai (Old Levée); RUE DE CHARTRES'^»; RUE ROYALLT KayaUe-Bourbon (Royale, Royal); RUE DE BOURBON, Conty (Bourbon); Kue de Vendôme (Dauphine); (Rue de Bourgogne, Burgundy); (Rampart).

Les travaux de la Nouvelle-Orléans furent fatals à ses trois premiers ingénieurs. Boispinel '^', qui vint au mois de janvier

<*) Ce nom figure sur an plan conservé aux Archives nationales. (Cohmes, Ca", 42, fol. 139.) Sur cette carte, plusieurs îlots se trouvent réunis : < les deux lies ou vieux gouvernement» barraient la rue de Chartres à la rue de Bien ville, et «l'hôpital des troupes et religieuses» occupait un groupe de quatre carrés situé

au sud de la rue Sainte-Ursule, entre la Levée et la rue Royale.

<*J La Tour appelait rue Conty, et Paugcr, rue de Condé, la partie de cette rue se prolongeant au sud de la place d'Armes.

(') Boispinel avait été nommé ingénieur le i*' avril 1715, chevalier de Saint-

- 114 -

LE VIEUX CAKKE.

1715 remplacer dans la capitale Pauger, chargé des travaux de la Balise, décéda le 18 septembre 1725^ La Tom* mourut le 14 octobre suivant, au moment où la Compagnie lui écrivait de venir à Paris exposer la situation de la Louisiane; enfin

€*muma,fit»/-%-^ ^•l'fjtÊmi it

picture39

PUa d'un îlot de la NonTelIe-Orléani. (D'aprlt DamoDt de Moadgaj.)

Pauger succomba le 9 juin 1726. D'après ce dernier, « MM. de La Tour et de Boispinel ne moururent que de chagrin des morrificarions qu'on s'est appliqué à nous feire»'''. Toutefois le climat de la Nouvelle-Orléans était alors des plus malsains et le personnel médical laissait, hélas! grandement à désirer**.

Louii, lieutenant, poii capitaine rtformé au régiment de Champagne en 1719. «Il a été, dit une note conserrée au Minittire de la Guerre, enterré sous une mine, an liïgc de Landau, et blc»é devant Fnbonrg. >

<*> CtUnia, C'a, 8, fol. 8.

<*' <LeinédecinBérard,écritBtenrilIe,

pour être moins fripon que soh prédécesseur, est tout aussi ignorant.» Le Conseil, trouvant qu'un autre chirurgien , le sieur Prévost, ■ voulait se vendre an peu cher, y a mis bon ordre et il ne peut plus consommer aucun rcmtde sans une permission du commis principal*. Les malades devaient parfois attendre!

"j

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Le sous-ingénicur Franquct de Chavillc^^^, s apercevant à temps, suivant ses propres expressions, que «les services rendus dans ce pays ne rendent pas le teint frais », s'empressa prudemment de quitter la Louisiane au printemps de 1724. La Compagnie venait d'ailleurs de réduire, à son grand mécontentement, ses appointements de cinq cents livres'^'. «Malgré cela, écrit Pauger, le 3 janvier 1724, Chaville a terminé le grand magasin... construit des bâtiments... achevé la grande levée de^cinq cents toises, de sorte que la Nouvelle-Orléans s'agrandit à vue d'oeil, et on ne peut plus douter qu'elle ne devienne une grande ville des plus considérables''^'.» Remarquons que cette prophétie sur l'avenir de la Nouvelle-Orléans est antérieure de quatre ans à celle de Madeleine Hachard, dont nous nous occuperons plus loin.

A la liste nécrologique des fondateurs de la Nouvelle-Orléans, il convient d'ajouter le nom de Kerlasiou, décédé le 3 septembre 1723. Très habile pilote, ce frit lui qui démontra pratiquement la possibilité de faire remonter le Mississipi par tous les navires.

Comme compensation à toutes les difficultés qu'il avait dû surmonter, et pour l'indemniser d'une somme de quatre mille livres avancée par lui pour divers travaux, Pauger demanda, le 22 mars 1722, la régularisation de la concession d'un terrain situé en face de la Nouvelle-Orléans. Bien qu'il eût déjà défriché dix arpents, construit une maison de plus de mille livres, une grange et quatre cabanes**^, Bienville, constate amèrement

^*) Bienville ne Taimait pas : «Il ne subsistance et «dégoûte du pays», vou-

sera pas de grand'chose, dit-il, il ne fait lut alors aussi rentrer en France,

que dessiner» Chaville devint pourtant ^*) Colames, C^'a, 8, fol. 13.

ingénieur en chef, puis directeur du ^*) Pauger possédait, sur son exploit

génie à La Rochelle. tation, onze nègres, négrillons ou né-

<*^ L'excellent dessinateur Devin, fii gresses, un petit sauvage, quatre bêtes

rienx de se voir retrancher sa ration de a cornes et quatre porcs.

LE VIEUX CAKKE.

Paimcr, lui en contestait la possession par suite d'une concession en nranc-alleu qu'il avait obtenue le 6 mars 1720. « Le gouverneur possède pourtant déjà, écrit-il, un peu au-dessous de la ville, la belle habitation de Bel-Air qu'il peut agrandir à sa guise 5 — et ailleurs : — Le sieur de Bienvifle est en possession de tant de concessions et possède une immensité de terrains si extraordinaire!)) Le fait est que Bienville, déjà propriétaire de rîle à la Corne et de diverses concessions, s'adjugea, d'après les plans de l'époque, une quantité fort considérable de terrains tout autour de la NouveUe-Orléans et deux îlots dans la ville même.

Le 29 mai 1724, le Conseil débouta définitivement de ses prétentions le vaillant ingénieur, malgré une possession de trois années. D'après une lettre d'Asfeld, (des terrains qu'il avait défrichés lui furent repris sans aucune indemnité)). Les plans postérieurs marquent sur cet emplacement les habitations des nègres du Roi, Bicnville ne put donc s'en emparer.

La malveillance des membres du Conseil de la Colonie était si grande à l'égard de Pauger, qu'il ne parvint à faire régulariser définitivement la concession du terrain sur lequel il avait construit sa maison de la Nouvelle-Orléans qu'au mois de septembre 172J !

Les tribulations de Pauger, dont la correspondance était souvent interceptée'*', durèrent jusqu'à sa mort; Boisbriant, commandant par intérim pendant l'absence de Bienville, écrit, le 4 octobre 172j, «qu'il a dû faire mettre au corps de garde un petit habitant pour avoir tenu dans une conversation des discours injurieux contre M. de Pauger)). Ce colon s'appelait Baubaut; les membres du Conseil et le Père Raphaël, curé de

^'^ Tant de lettres se perdirent que, et de la destitution ou du carcan tous le 21 mai 1724, le Conseil de la Marine ceux qui intercepteraient des lettres en finit par menacer de 500 livres d'amende Louisiane.

- 117 -

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

la.NouvcUc-Orlcans, tous adversaires de Boisbriant et des oflB-cicrs, prirent le parti dç Baubaut qui, d'après eux, avait simplement écrit à la Compagnie pour faire remarquer le grand rabais quil avait consenti dans une fourniture de bois de construction.

Devenu major-général et ingénieur en chef après la mort de La Tour, Pauger réclama Tentrée au Conseil de la colonie, comme son engagement lui en donnait le droit; néanmoins ses nombreux ennemis Tempêchèrent longtemps dy siéger, sauf pour les afEaires de son service, malgré les ordres de la Compagnie du 27 mai 1724.

Suivant d'Asfeld, le bmit courait à la Nouvcllc-Orléâns, en 1726, que la Compagnie, par raison d'économie, allait le remplacer par Broutin, qui se contentait de plus médiocres appointements'^'. Pauger, d'ailleurs, profondément écœuré, ne demandait qu'à rentrer en France; le 6 novembre 1725, il écrivait à son frère : «... Tout ici est en combustion ; chacun crie et fait à son ordinaire, et jamais le pays n'a été plus sur le penchant de sa perte totale... Mon parti est pris : j'ai été deux fois à l'extrémité, et je repasse en France par le premier bateau.»

Malheureusement, la mort le surprit avant qu'il ait pu mettre son projet à exécution. Sentant sa fin prochaine, — il mourut quatre jours plus tard^^', — Pauger rédigea, le 5 juin 1726, un testament par lequel «... Après avoir recommandé son âme à tous les saints du Paradis, et parriculièrement à saint Adrien, son patron, pour obtenir la rémission de ses péchés

^*^ L'ingénieur en chef touchait 8,000 ^'^ «D'une fièvre intermittente, ckvc-

livres, les ingénieurs 5,000, le sous nue fièvre lente», d'après le certificat

ingénieur 2,400, le dessinateur Devin rédigé par Prat ou Duprat, c médecin-

600. Peu de temps après, les appointe botaniste et docteur de la Faculté de

ments des ingénieurs furent en cflFet Montpellier». Il était arrivé en Louisiane

considérablement réduits. en 1724.

— I

□nnîM

picture40

rOMD. DE LA NOUVELLE-ORLEANS,

LE VIEUX CAKKE.

et afin de jouir de la béatitude éternelle, il donne son âme à Dieu et son corps à la terre, désirant d*ctre enterré dans Téglisc de la Nouvelle-Orléans, s'il est possible... Il veut et entend que dans ladite église il lui soit fait trois services solennels pour le repos de son âme et un anniversaire 5 qu'il soit aussi célébré trois cents messes basses, et que, tous les lundis de chaque semaine, il soit dit un De Profundis par le célébrant à la fin de la messe; pour quoi il ordonne qu'il soit payé, pour tout, la somme de millQ livres.»

Pauger abandonnait son habitation de la pointe Saint-Antoine au sieur Dreux, faisait de nombreux legs à ses domestiques, donnait ses livres et instruments de mathématiques à Devin, son dictionnaire de Moreri à Prat, son médecin, ses livres de piété aux Capucins, enfin, sans rancune, son fiisil et ses pistolets à Bienville.

Si nous nous sonmies étendu un peu longuement sur Pauger, c'est qu'il fiit la cheville ouvrière de la fondation de la Nouvelle-Orléans. «Si je n'avais pas, écrivait-il le 23 septembre 1723, pris sur moi tout ce que l'on peut prendre pour surmonter tous les mauvais vouloirs, l'on en serait encore à envoyer les vaisseaux dans le fleuve, et le siège principal serait resté à Biloxi où l'on ne pouvait se soutenir, comme ici, avec les vivres du pays. »

Pauger pe se vante pas, et la capitale de la Louisiane lui doit autant de reconnaissance qu'à Bienville. D'après le grand plan de Broutin, on peut très facilement repérer l'emplacement exact de la maison où il mourut ^^\ et la Nouvelle-Orléans s'honorerait en plaçant à cet endroit, ou dans la

^*) La maison de Panger, qui se trouve à proximité du quai, presque au milieu indiquée sur le plan de la Nouvelle- de l'îlot compris entre les rues Saint-Louis Orléans, reproduit planche YV^ s'élevait et de Bienville (actuellementConti).

- 119 -

picture41

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

cathédrale où il fiit enseveli, une inscription commémorative en souvenir de celui qui contribua si énergiquement à sa création et mourut à la peine. Il existe dans la capitale une rue La Tour, il ny en a point du nom de Pauger; c'est une injustice à réparer.

picture42

picture43

picture44

CHAPITRE VIII.

QUELQUES CHIFFRES DE STATISTIQUE.

ENDANT plusieurs années, le climat de la Nouvelle-Orléans semble avoir été très malsain, et diverses épidémies décimèrent la population. Si Ton en croit D'Artagucttc, lorsquil redescendit des Illinois au mois de septembre 1723, il mourait dans la capitale «huit à neuf personnes par )our», le soixantième de SCS habitants*^' I Nouvelle épidémie pendant l'été de 172j : «n n'y a pas eu deux personnes, écrit le Père Raphaël, qui n'aient été malades. » Aussi la population de la Nouveûc-Ortéans ne s'élevait encore, en 1727, qu'à 938 personnes (729 maîtres, 6) engagés, 127 nègres et 17 sauvages esclaves), possédant 10 chevaux et 231 bêtes à cornes. La population des environs était de 600 maîtres, 1,434 n^es et j6 esclaves, le bétail comptait 1,416 bêtes à cornes, 171 chevaux et 843 porcs.

Néaimioins les créoles étaient déjà fiers de leur ville; Madc-

k Bilozi an millier de peraonnci. — 121 —

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

Icinc Hachard^*^ nous apprend qu'au début de 1728, «on chantait publiquement une chanson dans laquelle il y a que cette ville a autant d'apparence que la ville de Paris» I Après quelques prudentes restrictions, la bonne religieuse ajoute : ((Il est vrai qu'elle s'agrandit journellement et pourra devenir par la suite aussi belle et grande que les principales villes de France, s'il y vient des ouvriers, et qu'elle clevienne peuplée à proportion de sa grandeur. » C'est incontestablement cette appréciation qui a donné au Père Charleyoix, qui lisait et copiait beaucoup, 1 idée de sa célèbre prophétie sur le brillant avenir de la Nouvelle-Orléans.

Pourtant, cinq ans plus tard, les agriculteurs s'étant un peu éloignés de la ville '^', le nombre des habitants avait légèrement diminué. Le recensement de 1732 n'en compte plus que 893, dont 626 Européens (229 hommes, 169 femmes, 183 enfants, 4j orphelins), 3 sauvages, 6 sauvagesses, 102 nègres, 74 négresses, 76 négrillons ou négrettes et 3 mulâtres.

En 1737, la population s'élevait à 1,748 âmes, grâce surtout à l'accroissement des nègres, car le nombre des Européens^'^ n'avait guère augmenté que d'une centaine d'unités 5 mais, à partir de cette époque, la population de la Nouvelle-Orléans commença à s'accroître régulièrement et, en 17j6, elle comptait déjà 4,000 habitants.

Le 19 mars 1788, un incendie terrible détruisit en cinq heures de temps 9J0 maisons sur 1,100. Toutefois cet accident

^*) Relation Ju voyage des Dames religieuses ^'^ Le nombre des cheyaux a augmenté

Ursulines, Le traite conclu avec les Ursu de 4 unités, mais le bétail a diminué de

lines pour l'établissement à la Nouvelle 153 tètes.

Orléans de Marie Tranchepain de Saint ^'^ 759 Européens (220 hommes, 181

Augustin et de Mariane Le Boullanger femmes, 158 garçons et 200 filles),

Angélique, accompagnées de dix reli 963 nègres (374 hommes, 253 femmes,

gicuses, avait été ratifié le 18 septembre 167 négrillons et 169 négrettes, 10 sau-

1726. vages et 16 sauvagesses.

picture45

QUELQUES CHIFFRES DE STATISTIQUE.

ne fiit guère qu'un incident pour la cité américaine, et retarda simplement son développement pendant quelques années.

Chicago, dont la construction du fort fut décidée par le Conseil de la Marine le 30 mars 1716, possède i million 800,000 habitants; mais, de toutes les villes qui méritaient déjà ce nom à l'époque où les Français perdirent leurs possessions américaines, la Nouvelle-Orléans se trouve être de beaucoup la plus peuplée : Montréal ne dépasse pas actuellement 275,000 amcs et Québec 70,000.

Un siècle après sa fondation, la Cmant-City comptait près de i6,ooo âmesî elles en possédait 100,000 en 1847, i8j,ooo en 1868 î elle en dénombrera 400,000 lors de son second centenaire, et l'ouverture du canal de Panama ne peut qu'accélérer encore son développement et augmenter sa prospérité commerciale.

picture46

VC««MI

picture47

TABLE DES GRAVURES.

PREFACE.

En-tête. Masc^ooh symbolisant l^ FESïTjjré de la Lovisiase. ...

Lettre oméc. Paime

Cul-de-kmpc. Flamieau^db la Luektâ

AVANT-PROPOS.

Eo-tête. Lbs deux L de Louu XIV et de la Louisiane entrelacées

Lettre ornée. Coucher de Soleil sut le Mississipi

CuI-de-Iampe. Movkttb

- I2J -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS.

CHAPITRE PREMIER,

En-tctc. Guirlande de laubjbbs i

Lettre ornée. Fleurs d'oranger i

Carte de la Louisiane en 1722 7

Carte de l'embouchure du Mississipi 9

Cul-de-lampe. .Arrivée des colons. 16

CHAPITRE II.

En-tête. Phiuppe II d'Orléans, parrain de la Nouvelle-Orléans . 17

Lettre ornée. Fleurs de magnouas 17

Portrait de Jean-Baptiste Le Moyne de Bien ville (planche I) 22

Première carte où figure le nom de la Nouvelle-Orléans 30

Cul-de-lampe. Les armes de la Louisiane 38

CHAPITRE UI.

En-tête. Vue fantaisiste de la Nouvelle-Orléans en 1/20,

d'après La Harpe 39

Lettre ornée. Cannes A sucre 39

La Nouvelle-Orléans en 1719, d'après Dumont de Montigny 41

Cul-de-lampe. Armes de la Compagnie d'Occident 50

CHAPITRE IV.

En-tête. La Foue du Mississipi 51

Lettre ornée. Chéne vert de la Louisiane^couvert de uchens. ... ji

TABLE DES GRAVURES.

La Nouvelle-Orléins telle qu'on se la (igunùt rac Quincampoiz

(planche II) j4

Vue fimtMÙste de la Nouvelle-Orléans (planche HI) j6

Cul-dc-Urapc. Le Cajls^is de Manov 78

CHAPITRE V,

ED-têtc. Le Soleil de la NouvELLs-OiLêANS 79

Lettre ornée. Grappe de vigkb 79

La Nouvcllc-Orléaas en 1731, d'après Dumont de Montigny 83

Cul-de-lampc. Calumet de paix 96

CHAPITRE VI.

En-tête. NAfHKE descendant le Aùssissift 97

Lettre ornée. MaIs 97

Cul-dc-lampe. Alugatok m

CHAPITRE VJI.

En-tête. La Place d'aaues de la NouvELLE-OtLéANs 113

Lettre ornée. Lawems 113

Plaad'unHot de la Nouvelle-Orléans, d'après Dumont de Montigny. 115

Plan de la Nouvelle-Orléans en 1725 (planche IV) 118

Cul-de-lampc. Caducée iïo

CHAPITRE VIII.

En-tête. Steam-boat changeant du cotoh m

I.£ttrc omcc. KiVAGE 121

- 127 -

FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLEANS.

Plan de la Nouvelle-Orléans en 17j6 (planche V) 122

Cul-de-lampe. L'Aigle des Etats-Unis 123

TABLE DES GRAVURES.

En-tcte. Paquebot sortant des bouches du Aùssissipi 125

Cul-dc-lampe. Coquillage 128

TABLE.

En-tctc. United States 129

Cul-de-lampc. Ancbjs 130

picture48

picture49

TABLE.

PlgO.

PtéFACE '. VII

Avant-propos xm

CHAPITRE PREMIER. Le Pert^ff du Mipp^ i

CHAPITRE IL Baptcmc et fondation de la Nouvcllc-OrléaDS. 17

CHAPITRE m.

La crac du Mississipi de 1719. — Conséquences de U prise de Pen-

sacoU. — L'année 1710 39

CHAPITRE IV.

Le Bluff àc la Nouvelle-Orléans. — La véritable Manon. — Trans-ponécs et exilés. — La «Princesse Charlotte». — Mademoiselle Baron ji

FONDATION DE LA NOUVELLEORLEANS.

CHAPITRE V. Adrien de Pauger trace le plan de la Nouvelle-Orléans 79

CHAPITRE VI.

La Nouvelle-Orléans devient capiule de la Louisiane. — Accélération des travaux. — Le cyclone du 12 septembre 1722. — La Chronique de D'Aruguette 97

CHAPITRE VII. Le Vieux Carré ci les premiers ingénieurs de la Nouvelle-Orléans... 113

CHAPITRE VIII. Quelques chiffres de statistique 121

Table des gravures i2j

Q

19Ci^|^^

picture50

STANFORD UNIVERSITÏ LIBRARY

AUG 18 1i*2{t ''W19 • U17

picture51

picture52

picture53

i

\^

f

• t

?

V

y

/

\

/ f '

V.'

J f

\ t

V

^ .

y\

»./

\^

\ y

• '-^

^'^

0,\

f »

»-«,'

-(

\\.

v\'

< 1-

/

V.

» ^

'N

i. /

C.

O

■'>

^'

' /

/

\

6

\

^ \ /■

A \

\

Nw*

• '

^

^/.

y.

^\v

f

V

^'

.r >

L

►i

;<.

y

'O

/

:.)

<-

^ ■

« V

sv;'

v^

-v

<J

• 1 r

V^

^

.O

V ■

V

V

\-^

.\'

, «'/

■ .

^s^

\

X

%

^/

^

X

O

.<;

<.^

^.^

\

A

A"*

.y

/',*

v^'

<^.

V

V

-/

y'

/-

v>

.-N

N,

>-

)f '

O

.V

v'-

•/►

• v^

^0

y

o

V

A

<

j y

■si^^

*- .'

t

^^'

.<

>^-

^\

V,

C>

/

* .''•

■< » ' L .

♦ •/

x-^

f f '

.<<

O

<<7

X^

^

c

l>,

.^.

■• •-

j j

/^

A

V

O.

''U

^c^

. ^i

'^

^

.'>^-

>

y

v^

"<.

r^

y.

^''>

>

K ^-w

-/., .

Un

o

7>

• 1

>

A

• ^ L '

4 l

"^

V

c

^1

<v'

^^'

Y

6.

t^,,

n\'

\^

t

y'

V

/;

v\

<■

%.

»'.

>

N^"

vV

.>\

O

>>

iX''

'^^

->"

\

<.

^'

'^;^

^^•>

■•I . 1.".'

*

O

nT..

>:!*

^ ,1 'i

, /

s<<

o

'^^^

A

';>^*

.V

O

-^

r'-

,s

\-'

vV

O^

O

>

->\

rf .*

» 1

o..

,.o

N-

\ S

„ »

y

-i

1' I

/y '

.O

sv:

V

y^"

V

<

l-.

'/.N

\/

/ '

v'^

-V

c

/s

^^.

'■I'.

V."

O^

vC^

>

M

'<-:s

r-

V

\

r

V^'

• \

Vi*

V .

.'\

picture54

a lilQS QQH ^iiS SSIi

picture55

/ 7

/'

\ I

• ;

( .

'N

<.

.\'

V

/

,\

<v

A

^\

I

<

C\

v^:»

« >

N S

NJ

Vw/

<..

O

- S

«■ ;

\y

■0

..y

r ,'

'y

.h

■y

>

r\

c

V

y

■>

c

V.

v

y,

<;.

I •

'■->

.4

>

^/'

^

-j

I *

X

• /

T

/

/,

^ »

^v>

/

oo

<

/-

( • A'

V

o

'/

.<

'<s

A

o.

.--/,

V X

v

^V

vô^

V

.o

v'>^

s\

V"^^

^-

>

I '

V.

' ?

>

1

« v

v-/»

't'.

^v

y\

i (

\\

/

^ /

V

^7.

O

^ >

/)

(- >

v

-5:-

s

^-

4 I

.'V «

STANFORD UNIVERSITY LIBRARIES

STANFORD AUXILIARY LIBRARY

STANFORD, CALIFORNIA 94305-6004

(415) 723-9201 AU books may be recalled after 7 days

DATE DUE

AUG851994

%

I - «

"^

picture56