Lettre Circulaire fur la mort de la Mère Marie Tranche-pain de St. Augujlin - - - 54

Brevet e7t faveur des Religieu-fes Urfulines de la Loui-fiane -----^----6i

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AVANT-PROPOS.

LE 12^ jour de Janvier 1727 toutes les Religieufes deftinées à former le Monaftère de la Louifiane , s'aiTem-blèrent dans l'infirmerie' des Religieufes du Hennebon pour reconnoitre pour première Supérieure la Mère Marie Tranchepain de St. Auguftin , laquelle Monfeigneur l'Evêque de Québec a confirmé par deux lettres ; l'une au Révérend Père Baubois ; et l'autre à cette Mère. Toutes les Religieufes profelfes , une novice et deux fé-culiers font venues lui rendre leurs fou-miffions félon leur rang de profefTion

comme il fuit :

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Sœur Marguerite Judde de St. Jean TE-vangélifte , profefle de la Communauté de Rouen.

Sœur Marianne Boulanger de St. Angélique de Rouen.

Sœur Magdeleine de Mahieu de St. Fs. de Xavier , profefTe de la Communauté du Havre.

Sœur Renée Guiquel de S*^^ Marie , pro-fefîe de Vannes.

Sœur Marguerite de Salaon de S^^ Therèfe , de Ploërmel.

Sœur Cécile Cavalier de St. Jofeph , pro-felTe de la Communauté d'Elbœuf.

Sœur Marianne Dain de S^'^ Marthe , profefTe de la Communauté de Hennebon.

Sœur Marie Hachard de St. Staniflas , Novice.

Sœur Claude Mafîy , Séculière de Chœur.

Sœur Anne , Séculière converfe.

Toutes les Religieufes ci-deiTus nommées font venues de France , et ont fondé

le Monaftère des Urfulines de la N^^^ Orléans le 7 Août 1727.

Elles étoient toutes profefles de la Congrégation de Paris , excepté la Sœur S^'^ Marie , qui étoit de la Congrégation de Bordeaux, mais qui s'efh unie aux autres , à condition de faire le 4"^*^ vœu , et de fe conformer en tout à la Règle de Paris.

Elles font arrivées à la N^^*^ Orléans en compagnie des Pères Tartarin et Doutre-leau , très dignes MilTionnaires de la Compagnie de Jéfus après une traverfée pénible de cinq mois , et où l'on auroit péri infailliblement fans la protecftion de la S^^ Vierge , et de St. F. de Xavier qu'elles ont reclamée dans tous les dangers. Elles font venues fous l'autorité de Mè^ Jean de la Croix de St. Valier , Evêque de Québec qui adminiftroit le diocèfe. Les mef-fieurs de la Compagnie des Indes étoient les fondateurs par le traité qu'ils firent avec le Révérend Père Baubois , Vicaire Général de Ms^ de Québec , et Supérieur Bij

[ 8 ] Général des Millions dans la Louifîane. Ce Révérend Père Jéfuite animé de zèle pour la gloire de Dieu et le falut des âmes , eft venu de la Nouvelle Orléans en France pour avoir un établiffement de fon Ordre et des Religieufes Urfulines pour l'éducation de la jeuneffe. Dieu a béni fes bonnes intentions en faifant heureufement réufîir fon entreprife , malgré une multitude de traverfes et d'oppofitions que lui firent foufFrir les perfonnes les plus nécefiaires à fon œuvre. Mais après un an de pourfuite du Révérend Père et des Religieufes , après mille contradidiions de la part de Meffieurs les Evêques , qui , ayant approuvé d'abord cette entreprife , firent enfuite plufieurs difficultés , lorfqu'il fallut donner les obédiences aux Religieufes de leurs Diocèfes : dans une occafion on fut obligé de recourir à fon Eminence le Cardinal Fleury , Miniftre d'Etat.

La Compagnie des Indes ayant confî-déré que les fondemens les plus folides de

la Colonie de la Louiiiane font ceux qui tendent à l'avancement de la gloire de Dieu et à l'édification des peuples , tels que les ëtabliflemens des R^^ Pères Capucins et des R'^^ Pères Jéfiaites dont le zèle et la charité afiurent les fecours fpirituels aux habitans et donnent grande efpérance pour la converfion des Sauvages , et voulant encore par un nouvel établillement iî pieux , foulager les pauvres malades , et pourvoir en même temps à l'éducation de la jeunefie ; elle a agréé et accepté les Religieufes Urfulines.

La Compagnie convient d'entretenir fix Religieufes , y compris la Supérieure ; de payer leur paffage et celui de quatre fer-vantes pour les fervir durant le voyage : et de plus de payer le paiTage de celles qui, pour quelque motif, fouhaiteroient de retourner en France. Il étoit convenu qu'une des Religieufes feroit économe de l'Hôpital , qu'elle s'occuperoit de tout le temporel , et rendroit fes comptes une fois

le mois à Meffieurs les Officiers : que deux autres feroient continuellement au fervice des malades ; qu'il y en auroit une pour l'école des pauvres , et une autre pour fervir d'aide et remplacer les autres en cas de maladies et les foulager lorf-qu'elles feroient furchargées. Lorfque les religieufes pourront le faire commodément , elles prendront , fi elles le jugent à propos , des filles penfionnaires , mais aucune de celles qui feroient chargées du foin des malades , n'en feroit détournée ni appliquée au foin et à l'éducation des penfionnaires.

Le 9 Août 1727 , le Saint Sacrifice de la Méfiée a été offert pour la i'"'^ fois dans une falle de la maifon , où nous fommes , en attendant que le nouveau Monaftère foit bâti. On a attendu pour pofer le St. Sacrement jufqu'au 5™^ d'Octobre de la même année , que le petit tabernacle a été préparé , et ce jour le K^ Père Baubois , notre très digne Supérieur ,

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accordé aux foins de toute la Communauté par Mg'' de Québec , et reconnu avec les cérémonies ordinaires , nous a laiffé ce précieux dépôt. Il a auffi confirmé la S^" Marie Tranchepain de St. Auguftin , Supérieure.

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RELATION

Du Voyage des Fondatrices de la Nouvelle Orléans , écrite aux Urfulines de France , par la première Supérieure , la Mère St. Auguilin.

PRÉS avoir paiTé quelque temps chez les bonnes

Urfulines de nous

nous embarquâmes le 22 Février 1727 : mais comme le vent changea il fut réfolu que nous ne mettrions à la voile que le lendemain , ce qui nous donna le tems de nous arranger dans notre petite chambre. Cela étoit une cloifon que l'on avoit fait pour nous dans l'entrepont ; nous C

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nous y trouvâmes un peu ferrées , mais nous y étions feules , ce qui nous faifoit beaucoup de plailir.

On mit à la voile le 23 Février à 2 heures après midi : le temps étoit beau et nous montâmes fur la dunette pour prendre l'air : mais à une demi lieue de l'Orient on rencontra un rocher : le choc fut rude et l'alarme général. On releva en même temps les voiles , ce qui étant remarqué du port de l'Orient , on vint à notre fecours et l'on travailla avec tant de vigueur que nous nous trouvâmes délivrées de cette i^^ frayeur et en état de continuer notre route. Ce fut alors que chacun commença à payer le tribut à la mer. Aucune de nous n'a échappé et les moins malades furent les fœurs Boulanger et Hachard , qui en furent quittes pour de légers maux de cœur.

Cependant les vents changèrent et devinrent tout à fait contraires. Le bâtiment étoit dans une agitation continuelle et faifoit des bonds qui nous renverfoient les uns fur les autres. A peine la foupe étoit elle fur la table qu'un fecoulTe de vaiiTeau la renverfoit. Ces petits accidens

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et autres nous faifoient rire , malgré le mal de cœur qui eft une maladie violente et qui réduit julqu'à l'extrémité : mais lorfqu'on le connoit , on ne s'en inquiète guère , parce qu'on n'en meurt pas. Je fus celle qui en foufFrit davantage : mais cela n'ébranla point ma vocation ; Notre Seigneur mêle un certain je ne fais quoi à ce que l'on fait pour lui , que la peine même devient douce : et c'efh ce que mes Sœurs ont éprouvé bien plus que moi , parce qu'elles l'ont plus mérité. Auffi grande fut ma confolation de voir que malgré les peines , les maladies , caufées par la longueur de la navigation , malgré la rencontre des corfaires , aucune ne fe repentit du facrifice qu'elle avoit fait à Dieu de toute fa perfonne, et ne s'inquiéta des dangers que nous courûmes. Ce fut dans une de ces occafions périlleufes que nous fîmes un vœu à la S"^^ Vierge et à St. François de Xavier , afin de mériter leur protection.

Cependant notre vaifTeau n'avançoit guère , et en quinze jours nous ne fîmes pas le chemin que nous euffions dû faire en trois. Nos vivres diminuèrent , furtout

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l'eau : et nous fûmes réduites , auffi bien que l'équipage à une pinte par jour , encore étoit-elle très mauvaife. Notre capitaine fut obligé de relâcher à l'île de Madère à 300 lieues de l'Orient. AufTitôt que la ville principale de cette île nous eut aperçu , on envoya au devant de nous pour favoir ce que nous voulions. Ils furent fatiffaits et s'en retournèrent. Le Capitaine fît alors tirer fept coups de canons pour faluer la ville , qui nous répondit de même. Ce qui nous étoient venu nous voir ayant dit qu'il y avoit à bord une Communauté religieufe et des miffionnaires Jéfuites , dont il y a un fameux collège dans cette ville , ils ne tardèrent pas à nous faire viiite avant que nos Révérends Pères eufTenteule temps de les prévenir. On ne peut être plus gracieux qu'ils ne le font ces pères ; un feul parmi eux parloit françois , mais il nous dit mille chofes obligeantes au nom de tous. Ils nous prièrent de venir à terre et de prendre notre logement chez eux , mais nous les remerciâmes. Nos deux Pères y furent diner le lendemain et ils furent reçus avec tout l'agrément et toute la magnificence

poffible. Nous eûmes part aufîi à leur générofîté , car ils nous apportèrent eux-mêmes de grands paniers remplis de toutes fortes de rafraichiflemens. Et pendant les trois jours que nous demeurâmes en rade , ces généreux Pères nous firent plu-fieurs vifites et chaque jour ils fembloient prendre un nouveau plaifir à louer le zèle qui nous avoit fait entreprendre un fi long voyage. La plus grande peine qu'il difoit avoir , étoit de ne pouvoir nous faire plus de bien, efiiimant ce qu'ils faifoient comme rien en comparaifon de leur bonne volonté. Ces Pères portoient fur le nez de grandes lunettes , à la mode de Portugal , et j'en remarquai un qui les retira pour lire quelque chofe , ce qui nous fit rire. Du refte leurs manières font à peu près celles de nos Pères françois , excepté qu'ils portent les cheveux courts.

Nous reçûmes aufli la vifite de tous les écoliers des Jéfuites : ils portent un chapelet à la main , ce qui leur fert de contenance : mais on dit qu'ils n'en font pas plus dévots. Les mefiieurs les plus confi-dérables de l'Ile nous firent une vifite : mais nous ne vîmes point de femmes :

dans ce pays-ci , elles ne font point viii-bles et l'on ne les voit qu'au travers des grilles. Elles ne fortent que pour aller à la MelTe , et toutes enfemble , de forte qu'elles forment une efpèce de procefTion. Elles marchent couvertes de grandes voiles , en iilence ou difant leur chapelet.

Il y a dans cette Ile deux communautés. La principale eft de l'ordre de S^^ Claire , et l'AbbelTe eft une princeffe Portugaife. Comme elles font plus libres que les femmes féculières , leurs manières font auffi plus aifées. Elles eurent bientôt appris la nouvelle de notre arrivée , car l'abbeiTe m'écrivit d'une manière très obligeante et très flatteufe pour me convier d'aller chez elles avec toutes mes Religieufes. Son ftyle eft très amical et elle nous donna de grandes louanges. Je lui répondis le mieux que je pus , et elle reçut ma lettre avec toutes les marques d'eftime et d'amitié que j'aurois pu fouhaiter d'une égale. Le lendemain une jeune femme du bord lui ayant été rendre vifite de ma part, elle fut comblée d'honnêtetés et de préfens. Elles lui réitérèrent leurs inftances pour nous engager d'aller chez elles ; mais ne jugeant

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pas devoir le faire , et l'équipage ayant fait les provifions nécelTaires , nous remerciâmes la ville par un coup de canon , et nous prîmes le large pour continuer notre route. Le vent ne fut favorable que pendant deux jours : enfuite il changea et nous fûmes longtemps à faire 200 lieues , au bout defquelles on découvrit un cor-faire. Auffitôt on fit les préparatifs ordinaires de défenfe : chacun s'arma et tous les canons furent chargés. Il fut réfolu que pendant le combat, nous ferions renfermées dans l'endroit de l'entrepont le plus fur. Les femmes difoient adieu à leurs maris. M^^^ La Chaife , qui a voulu être des nôtres , pleuroit amèrement dans la crainte de perdre fon frère , qui efl un des officiers de notre bâtiment. Pour nous , grâce à Notre Seigneur aucune ne fit paroitre aucune faibleffe. Après tout le corfaire , fe voyant trop faible fe retira, et nous laiifa en liberté : trifte liberté pour des Religieufes que d'être fur un vailTeau où il efl impoffible d'avoir un moment à foi. Cependant nous faifions nos exerci-fes fpirituels , mais au milieu de la difii-pation qui fe trouve parmi des gens qui ne

penfent qu'à fe divertir pour pafîer le temps , et voilà ce qui a fait notre plus grande peine,

Nous arrivâmes enfin fur le tropique : c'étoit le Vendredi Saint , et la fainteté du jour ayant empêché qu'on ne fit la cérémonie du baptême dont vous avez fans doute ouï parler , elle fut remife au Samedi Saint durant l'après-midi. Je ne vous ferai pas les détails de cette cérémonie qui n'eft qu'un divertifi^ement pour les matelots , d'autant plus qu'on ne peut s'en exempter qu'avec de l'argent , et comme nous fommes plus de vingt , en comprenant les domeftiques des pères auffi bien que les nôtres , ils eurent de notre part une bonne petite fomme. Ceux qui ne voulurent rien donner eurent plufieurs fceaux d'eau fur le corps : mais la grande chaleur a pu leur rendre ce bain agréable.

Quelques jours après nous eûmes une féconde alarme , par la rencontre d'un vaif-feau qui nous fuivit de près. On fe tint fur la défenfive , et lorfque nous fûmes proche l'un de l'autre , on nous renferma dans le lieu qui nous étoit marqué. On étoit fur le point de tirer deffus , mais

l'ennemi

l'ennemi s'éloigna un peu , ce qui nous donna le temps de fouper. Comme on re-marquoit que l'ennemi s'approchoit de temps en temps , on fit bonne garde toute la nuit : nous fûmes nous coucher , attendant toujours qu'on vint nous faire lever. L'ennemi s'éloigna le lendemain , la mer continuant à fe faire craindre, et elle étoit parfois fi furieufe , que nous croyions en être engloutis. Mais nous fouffrions davantage de la longueur du voyage afpirant de plus en plus après cette terre fi longtemps et fi ardemment défirée , ce qui nous faifoit redoubler nos vœux pour obtenir un temps plus favorable. N. Seigneur nous accordoit quelque fois plufieurs heures de bon vent , et à l'aide de ce fecours nous arrivâmes à la Baye St. Louis , où nous devions mouiller. Comme il n'y avoit en cet endroit aucune maifon reli-gieufe ni perfonne de notre connoiflance , nous ne comptions defcendre que pour nous promener et avoir l'œil à notre linge que nous dûmes faire blanchir. Mais dès le premier foir que nous eûmes jeté l'ancre , les Direâ:eurs de la Compagnie défi-rèrent nous rendre vifite et déclarèrent D

qu'ils vouloient que nous reftaflions chez eux tout le temps que le vaifTeau feroit en rade. Nous ne pûmes réfifter à des offres Il preffantes et nous promîmes de nous y rendre le lendemain. Ces deux Meffieurs font d'une politeffe et d'un mérite parfait. Ils nous ont traitées une fois magnifiquement , et durant les quinze jours que nous paffâmes chez eux , nous mangeâmes en notre particulier : c'eft-à-dire avec nos Révérends Pères feulement , et nous fûmes régalées avec abondance.

Deux jours après notre arrivée Mr. le Gouverneur vint nous faire vifite. C'efh un gelntihomme de Paris , un peu âgé , mais jouiffant d'une fanté et d'un abord fort gracieux. Il nous donna deux fois à diner avec une magnificence françoife , et nous eûmes entière liberté de vaquer à nos exercifes fpirituels. Ce Monlieur me témoigna un grand défir d'avoir un éta-bliffement d'Urfulines dans ce pays. Les Dired:eurs de la Compagnie ont le même défir pour l'éducation des jeunes créoles , qui ont beaucoup de difpofitions. Il faut efpérer que nous aurons une maifon de notre ordre dans ce pays. Je dis ceci en

pafTant afin d'embrafer quelques unes de zèle pour le falut des âmes. Quel bonheur de brûler d'un fi beau feu ! Ce qui doit exciter le zèle , c'eft le peu de religion qu'il y a : les plus dévots font ceux qui ne mènent pas une vie fcandaleufe. Le jour que nous dinâmes chez Mr. le Gouverneur, il fouhaita nous faire vifiter le fort , fitué fur la mer, et qui, félon les connoifi^eurs , eft une chofe rare en ce genre. Nous y trouvâmes deux ou trois garnifons , rangées en ordre fous les armes pour nous recevoir au fon des tambours pour nous faire plus d'honneur. On nous fervit quelques rafraichilfemens.

Enfin nous nous embarquâmes le 19 , comblées d'honnêtetés et de préfens : en outre ils nous offrirent divers rafraichifiTe-mens pour adoucir le refte de notre voyage , qui étoit encore de 500 lieues.

Le vent d'abord favorable , devint contraire et les calmes retardèrent beaucoup notre courfe. Nous rencontrâmes deux vaifi^eaux ennemis , mais nous en fûmes quittes pour nous être mis en état de dé-fenfe. Nous efpérions , malgré ce contretemps arriver pour la fête du St. Sacre-

Dij

ment , mais N. S. nous réfervoit une plus grande épreuve pour la fin : car les vents contraires conjointement avec les courants nous pouiToient malgré nous fiir l'Ile Blanche , au moment où nous attendions avec impatience le plaifir de voir les premières terres du Miffiflippi. Nous reflen-tîmes beaucoup de joie à l'approche de cette terre , mais bon Dieu ! que cette joie fut courte ! et qu'elle fut chèrement vendue. Au moment que nous y penfions le moins , occupées à nous divertir fur la dunette , tout à coup le vaiifeau échoua fi rudement et avec tant de fecoufiTes , que nous nous crûmes perdues fans refix^urce.

Le capitaine et l'équipage baifi^èrent les voilesetfirentdiverfes manœuvres pournous tirer du danger , mais tout fut inutile , et par le moyen de la fonde on découvrit que le vailîeau étoit enfoncé à cinq pieds dans le fable. Le capitaine fe décida à le décharger. On commença par les canons que l'on arrangea fur deux pièces de bois en forte qu'ils ne pufi^ent couler à fond , et on les abandonna à la mer. Puis on ôta le lefi:e compofé de cailloux , de plomb et de féraille. Tout cela ne fuffifant pour alléger

le vaiiïeau , on fe décida à jetter les coffres qui ëtoient en grand nombre. Les* nôtres ëtoient les premiers : auffi étoit-ce à nous à faire le premier facrifice. Nous ne fûmes pas longtemps à nous raifonner et nous confentîmes de bon cœur à nous voir dénuées de tout pour pratiquer une plus grande pauvreté. On nous avoit af-îurées qu'il n'y avoit rien à craindre pour notre vie , étant ii près de terre : mais nous ne devions defcendre qu'à la dernière extrémité , vu que cette île n'eft peuplée que par des fauvages très cruels. Enfin au moment oii nous croyions voir jeter nos coffres , le capitaine changea d'idée et fit jeter le fucre qui étoit en grande quantité. Nos Révérends Pères et nous perdîmes un baril de 300 livres que les Directeurs de la Compagnie nous avoient donné.

Cependant le navire étoit trop lourd et l'on vouloit encore revenir à nos coffres , mais par la permiffion de Dieu et la proteélion de la S^*^ Vierge , que nous reclamions pendant tout ce temps, à chaque fois qu'on alloit prendre nos coffres le capitaine changeoit d'avis et faifoit

prendre autre chofe. On jeta alors 60 barils d'eau de vie et une grande quantité de faumon , après quoi on fit de nouveaux efforts pour retirer le vaiffeau. Enfin on en vint à bout ; ce qui nous remplit d'une grande joie. Ce péril dura vingt-quatre heures , et très peu de perfonnes fe couchèrent cette nuit là.

Peu d'heures après on fe remit en route , mais à peine avions nous fait un quart de lieue , que le vaifiTeau toucha pour une féconde fois avec tant de violence et de fecouffes fi fréquentes qu'il ne nous refi:a plus d'efpérance que dans la toutepuiffance de Dieu. Le capitaine même étoit tout furpris que le vaifi^eau put réfifter fi longtemps : et il afiTuroit que fur dix , neuf auroient été brifés. Tout l'équipage étoit confiierné. Quant à moi , j'avoue que je n'ai jamais vu la mort de fi près et quoique j'efpérafiTe toujours dans le fecours de la S^^ Vierge , la crainte peinte fur tous les vifages , me portoit à croire que notre dernière heure étoit arrivée. Ce qui me confoloit affurément , c'étoit la générofité de mes fœurs , qui s'entrete-noient toujours dans un efprit de facrifice ,

avec un calme et une paix furprenante. Mais le Seigneur fe contenta pour lors de notre bonne volonté , et donna fa béné-did:ion aux travaux du capitaine , et au travail des matelots et des palTagers qui ne s'épargnèrent pas dans ces rencontres. Le Révérend Père Tartarin le lignala. Nous fûmes encore cette fois tirés du péril , et le capitaine fit chanter le Te Deum en aâiion de grâces.

Depuis ce dernier danger le canot alla toujours en avant et un officier eut la fonde à la main , jufqu'à ce que nous euffions pris le large. Alors nous manquâmes d'eau. Les chaleurs étoient exceffives : nous fouffrions beaucoup de la foif, ce qui nous fit changer notre vin pour de l'eau , échange qui ne fe fit pourtant que bouteille par bouteille : encore étions nous heureufes d'en avoir à ce prix. Ceci dura près de quinze jours , car les vents et les courants nous étant prefque toujours contraires , il falloit jeter l'ancre plufieurs fois par jour. Enfin nous arrivâmes à la vue d'une terre qui nous étoit inconnue et que nous crûmes habitée par des fauvages , à caufe des grands feux

qui y étoient allumés. Cependant on envoya un canot pour y chercher de l'eau.

Quelques heures après le départ du canot, le vent devintfavorableet le capitaine ne voulant pas perdre l'occalion d'avancer, tira un coup de canon pour avertir l'officier de retourner , et en même temps il leva l'ancre ; mais l'officier ayant pris le bruit du canon pour le tonnerre , il continua à avancer vers la terre , ce qui nous laiflbit dans une grande inquiétude, caria mer étoit furieufe ; il revint cependant le lendemain. Cette île s'appelle Ste Roie , nous y reffcâmes trois ou quatre jours attendant un vent favorable.

Ayant mis à la voile nous continuâmes notre route et à quelques jours de là , nous découvrîmes l'île Dauphine et en même temps un brigantin qui venoit à nous. Cette vue nous caufa beaucoup de joie , efpérant d'apprendre quelque nouvelle de notre N^^^ Orléans. Notre efpérance ne fut pas trompée , et nous eûmes le plaiiîr de voir aborder ce brigantin , dont le capitaine étoit un des nôtres. Il demanda à nous faluer et ce fut de lui que nous apprîmes pour la première fois des nouvelles

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velles du R^. Père Baubois , qui nous attendoit avec impatience , que notre logement étoit tout difpofé pour nous recevoir et que l'on commençoit à bâtir notre Monailère. J'avoue que c'étoit la première joie extérieure que j'eufTe goûté depuis notre départ de France , et elle fut fi fenfible qu'elle me fit oublier ainfi qu'à nos fœurs , toutes nos peines et nos fatigues paffées. Nous continuâmes en compagnie du brigantin vers l'île Dau-phine , où nous abordâmes pour avoir de l'eau dans la crainte des calmes qui font fréquents dans ces parages.

A peine eûmes nous abordé que le vent devint favorable ; nous reprîmes notre route vers la Balize , où nous arrivâmes enfin le 23 Juillet 1727, cinq mois jour pour jour depuis notre départ. La Balize eft un port à l'entrée du Mifilfiippi. Mr. Duverger , qui y commandoit pour la Compagnie , vint auffitôt nous voir et nous offrit fa maifon , en attendant que nous puffions nous procurer des voitures pour nous rendre à la N^^'^ Orléans. Nous acceptâmes ce parti offert de fi bonne grâce. Nous nous mîmes dans une cha-E

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loupe avec une partie de nos effets et accompagnées de Mr. Duverger. Le temps étoit fort mauvais , la chaloupe trop chargée , les matelots ivres , et nous nous trouvâmes encore dans un péril imminent dont nous n'euffions pu nous tirer , ii Mr. Duverger n'eût relâché à l'île aux Cannes près de la Balize. Nous eûmes beaucoup de peine à aborder à caufe du vent contraire et nous courrions rifque d'y paffer la nuit parmi des hommes employés à bâtir un fort fous la direction de Mr. Duverger. Mais ce Moniieur envoya chercher des pirogues et nous fûmes obligées de nous féparer en deux bandes. Nous arrivâmes chez lui , et il nous traita le mieux qu'il lui fut pofTible. Mr. Duverger eft très généreux , et quoiqu'il foit jeune et non marié , il mène une vie très réglée et fort folitaire , appliqué fans relâche aux affaires qui lui font confiées. Nous reftâmes chez lui jufqu'au 29. Le Père Tartarin nous avoit devancées de quelques jours , pour aller annoncer notre arrivée au R^ Père Baubois , qu'il furprit agréablement , car notre longue navigation avoit alarmé tout le pays , et l'on

nous croyoit perdues. Le R^ Père Bau-bois ne tarda pas à nous envoyer chercher : et ne pouvant venir lui-même pour caufe de maladie , il chargea Mr. Maiîy , frère de notre postulante de cette commiffion. Ce Monfieur me remit deux lettres : l'une de Mr. Perrier , commandant de la Louifiane et chevalier de St. Louis , et l'autre de Mr. La Chaife , dired:eur général. Ils nous témoignèrent tous une grande impatience de nous voir , et comme la chaloupe étoit trop petite pour contenir toute notre compagnie , il fallut nous féparer. Je me mis dans la pirogue avec cinq des plus jeunes de nos fœurs , accompagnées du R'^ Père D'outreleau , du frère Crucy et d'un Monfieur. Nos autres fœurs fe mirent dans la chaloupe avec Mr. MafTy , nos deux fuivantes et deux domefliques de nos Révérends Pères. Ce petit trajet qui n'étoit que de trente lieues , a été accompagné de fatigues incroyables. La chaloupe allant trop doucement , nous prîmes les devants. Nous partîmes le jour de St. Ignace , mais il falloit s'arrêter toutes les nuits , et une heure avant le coucher du foleil , afin Ey

d'avoir le temps d'arranger nos moufti-quaires , parce que l'on eft affailli d'in-fedtes dont la piqûre caufe des douleurs prefque infupportables. Nous nous couchâmes deux fois au milieu de la boue et des eaux qui nous pënëtroient et nos matelas nageoient prefque dans l'eau. Tout ceci fatigue dans le temps , mais on en eft bien amplement dédommagé dans la fuite par le plaiiir que l'on relfent à fe raconter chacune fes petites aventures , et alors on eft tout furpris de la force et du courage que le bon Dieu donne en ces rencontres , ce qui prouve bien qu'il ne nous manque jamais , et ne permet pas que nous foyons tentés au deffus de nos forces donnant toujours les grâces proportionnées aux épreuves qu'il nous envoie.

L'ardent défir que nous avions d'arriver au terme nous faifoit endurer nos peines avec une grande joie. Lorfque nous fûmes à huit ou dix lieues de la N^^^ Orléans , nous commençâmes à rencontrer des habitations. C'étoit à qui nous arrêteroit pour nous faire entrer chez foi, et partout nous étions reçus avec une joie au delà de toute expreftion. De tout côté

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on nous promit des peniionnaires et quelques uns vouloient déjà nous les donnCi. Nous demeurâmes ainli plulieurs jours fur diverfes habitations. Enfin le R*^ Père Tartarin , qui nous avoit devancés , revint nous avertir que le K^ Père Baubois nous attendoit. Nous partîmes donc à trois heures du matin et nous arrivâmes à cinq heures , le 6 Août : nos Sœurs n'arrivèrent que le lendemain.

Il ièroit trop long et même inutile , de vouloir vous exprimer les divers fentimens de mon cœur à la vue d'une terre après laquelle je foupirois depuis tant d'années. Vous avez trop de zèle , Ma Révérende Mère , pour douter de l'excès de ma con-folation en mettant pied à terre. Nous trouvâmes peu de monde à caufe de l'heure , et nous nous acheminâmes vers la maifon du R'^ Père Baubois , où nous le rencontrâmes bientôt , venant à nous appuyé fur un bâton à caufe de fa grande fbiblefTe. Il paroifToit pâle et abattu , mais bientôt Ion vifage s'anima par la joie qu'il éprouvoit de nous voir. Il nous fit un peu repofer et nous fit fervir un excellent déjeûner qui fut fouvent interrompu

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par grand nombre de fes amis qui venoient nous faluer. Sur les dix ou onze heures le K^ Père nous conduilit chez nous. C'eft une maifon que la Compagnie loue en attendant que le monaftère foit bâti. Elle eft dired;ement à un bout de la ville , et l'hôpital à l'autre. Ainfi nous ne pouvons nous en charger jufqu'à ce que notre Monaftère foit fini. Les habitans de la N^^^ Orléans veillent à ce que rien ne nous manque : c'eft à qui nous enverra d'avantage. Cette générofité nous charge d'obligation envers prefque tout le monde. Parmi nos amis les plus dévoués font Mr. le Commandant et fa Dame , qui font des perfonnes pleines de mérite et de fo-ciété fort agréable. Ce Monfieur s'eft acquis l'eftime de tout le pays , qu'il a parcouru depuis quelques mois , et il a réufli à apaifer les troubles qui régnoient dans la ville. Nous recevons aufti beaucoup de politefle et de prévenances de la part de Mr. La Chaife , direâieur général de la Comp*^ ; il ne nous a encore rien refufé de ce que nous lui avons demandé. Enfin tout nous fait efpérer que notre

etablifTement tournera à la plus grande gloire de Dieu , et qu'avec le temps il produira du grand bien pour le falut des âmes , qui elï notre principal but. Pour cela nous avons belbin de prières ; je vous en demande ma Révérende Mère , et efpère que votre zèle nous en obtiendra de toutes les Communautés de l'ordre avec lefquelles vous êtes en correfpon-dence.

Je fouhaite que la leâ:ure de cette Relation puilTe embrafer les cœurs de l'amour de N. S. et difpofe les fujets que lui et fa S*^^ Mère ont préparées pour nous venir en aide. Que la longueur du voyage et les fatigues que nous avons endurées ne rebutent perfonne. Oh ! fi l'on favoit combien Dieu récompenfe magnifiquement ce que l'on fait pour lui , on ne tiendroit aucun compte de toutes les peines par lefquelles il faut paiTer ! Autant que poffible nous ne prendrons de reli-gieufes que de trente à quarante ans.

Le Révérend Père Baubois nous dit la Meife tous les jours , mais il ne laifTe pas le St. Sacrement.

Que Dieu foit à jamais loué et adoré par toute la terre.

J'ai l'honneur d'être , &c. S"^ Marie de St. Augustin ,

Tranchepain,

Supérieure.

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LA Communauté compofée de neuf profefTes , une novice et deux pof-tulantes , étant arrivée à la N^^*^ Orléans le 7 Août 1727 , fut logée dans une maifon que la Compagnie leur loua jufqu'à ce que leur monaftère fut bâti et que l'on efpéroit achever en iix mois. Ce court efpace de temps ne parut pas exiger que l'on fit des dépenfes de clôture , d'autant plus que ces Mefîieurs qui firent commencer le bâtiment avec beaucoup de diligence , ne vouloient rien fournir de plus , et que la Communauté n'ayant aucun moyen pécuniaire ne fubfiftoit qu'avec peine dans un pays nouvellement établi et où le prix des vivres qui s'y trouvent , étoit à un prix exorbitant. Le zèle pour l'avancement du bâtiment fe ralentit et au lieu de fix mois , on traina l'ouvrage pendant fix ans et plus. Prières , follicitations redoublées , tout fut inutile auprès de ces Mefîieurs.

Un temps fi long loin d'habituer ces F

faintes filles au commerce du monde , fut pour elles un fujet de douleur et de larmes et ne fervit qu'à leur faire goûter le bonheur d'en être éloignées. Mais Dieu , dont les delTeins font impénétrables permit que plufieurs de celles qui avoient le plus travaillé à cette entreprife mouruifent avant l'accomplilfement de leur défir.

La Révérende Mère St. Auguftin première et digne Sup'''^ de cette Communauté après avoir vu mourir trois de fes chères filles , dans cet efpèce d'exil , a aufii fubi la même peine : et comme un autre Moïfe , expira à la vue de la Terre promife. Quelque ardent que fut fon défir de voir s'accomplir une œuvre qu'elle avoit commencée avec tant de bonheur et de conduite , elle envifagea la mort avec une fermeté d'âme infiniment édifiante. Son défir de mourir la portoit à fe fâcher en quelque façon contre celles d'entre nous qui témoignèrent quelque efpérance de fa guérifon. Elle mourut huit mois avant notre tranflation au nouveau Monaflère , qui fe fit le 17 Juillet, 1734.

LETTRES

CIRCULAIRES

De quelques Religieufes décédées dans le Monaftère des Urfulines de la Nouvelle Orléans , écrites par la Mère St. Auguftin.

LE 6 Juillet 1728 eft décédée notre très chère S'' Madeleine Mahieu de St. F. Xavier , profeiTe du Havre.

Les yeux baignés de larmes et le cœur ferré de douleur , j'ai recours à vous , ma R'^^ Mère , pour folliciter les fuffrages de notre ordre en faveur de ma S^ S"^ Xavier , que nous venons de perdre. Je ne faurois vous détailler les vertus qu'elle a pratiquées dans fa jeunelTe , n'ayant eu le bonheur de la connoitre que depuis qu'elle s'eft joint à nous pour faire notre établiflèment. Son humilité la tenoit cachée à elle-mê-

Fij

me. Sa mère s'oppofa fortement à fon entrée en Religion de forte qu'elle fut obligée d'attendre la mort de cette dame. Alors fe trouvant libre , elle exécuta fon pieux deffein et embraifa la vie religieufe avec les difpofitions que l'on peut fouhoi-ter d'une fervente novice. Elle profita ii bien des inftructions qu'elle reçut dans fon noviciat, qu'elle s'attira les regards amoureux de fon célefle époux , qui la remplit de fon efprit et lui infpira le délir de fe confacrer de nouveau à lui pour la miffion de la Louifiane , plus de dix années avant que l'on eut penfé à y faire un établifîe-ment de notre ordre , et dans un temps où une telle maifon paraiifoit impoffible.

Elle s'adrelfa à S^ F. de Xavier pour obtenir cette grâce. Ses vœux et fes défirs redoublèrent à mefure que le temps de l'exécution s'approchoit ; elle efpéroit contre toute efpérance que le Seigneur dans fa miféricorde daigneroit à la fin exaucer fes prières. Telles étoient fes difpofitions lorfqu'elle apprit que le R^ Père Baubois , Supérieur Général des mifiions de ce pays étoit venu en France pour ménager un établifiTement d'Urfuli-

nés à la Nouvelle Orléans , et que pouf cela il avoit jeté les yeux fur trois reli-2:ieules de Rouen. Elle lui écrivit avec toute l'ardeur qu'une telle vocation peut infpirer et elle obtint une réponfe favorable du K^ Père et des 3 religieufes choi-. lies. Mais il ne lui fut pas ii facile d'avoir le confentement de fa- Communauté et furtout de la digne Supérieure qui la gouvernoit , laquelle connailTant la folide vertu de cette fœur ne pouvoit fe réfoudre à la perdre ; elle de fon côté n'avoit pas un petit facrifice à faire en quittant cette chère Mère qu'elle aimoit parfaitement en Jéfus Chrift. Mais enfin la grâce la fît triompher de fon propre cœur , et agiffant furnaturellement elle accomplit les deileins de Dieu fur elle. La Mère Sujiérieure fit tout ce qui dé-pendoit d'elle pour fe conferver une fœur dont elle connaifToit tout le prix. Elle écrivit au P. Baubois et aux religieufes pour les empêcher d'accepter la S"" Xavier prétextant la faibleffe de fa conflitution : mais les prières , la ferveur et la perfévé-rance de cette fœur défarmèrent la Supérieure qui fe confentit enfin à la volonté de

Dieu connue. Il ne manquoit donc plus que de demander l'obédience de Mgr. l'Archevêque de Rouen , mais il la refula , étant fortement oppofé à cette entreprife. Nous fûmes obligées de nous adrelTer à fon Eminence le Cardinal de Fleury , miniftre d'Etat. Tandis que nous agiifions auprès des puilTances , notre chère fœur le faifoit avec bien plus d'efficacité auprès du Tout PuilTant par fes prières et par fes larmes. Nous fûmes cependant obligées de partir pour l'Orient et de lailTer cette fervente miffionnaire dans l'incertitude de pouvoir nous rejoindre. A la fin Notre Seigneur l'ayant aflez éprouvée , elle reçut fon obédience et partit auffitôt pour venir nous trouver aux Urfulines de Hennebon , accompagnée d'une jeune religieufed'Elbœuf et d'une poftulante. Partout où nous nous arreftâmes cette excellente Sœur édifia tout le monde , mais ce fut principalement chez nos Révérendes Mères Urfulines de la rue St. Jacques à Paris , ou elle fit un long féjour , que l'on connut l'émi-nence de fa vertu. Elle ne changea point durant fon voyage : et cinq mois d'une navigation pénible ne caufèrent aucune

altération dans fon humeur toujours égale. Tant de bonnes qualités me portèrent à la nommer Mère MaitrelTe de trois novices que nous avions. Son humilité s'oppofa à ce choix , mais l'obéiffance l'emporta. Je l'avois auffi chargé de notre lingerie , dont elle s'acquittoit avec une ferveur qui m'obligeoit fouvent de la retenir pour l'empêcher de faire au deffus de fes forces. Elle m'a foUicité bien des fois pour avoir le foin d'inftruire les fau-vages et les négrelTes mais m'étant déjà engagée avec une autre je lui accordai l'inftruâiion des externes. Elle en fit fes délices et rien ne la contenta plus que d'en voir augmenter le nombre et plus ces enfans étoient ignorantes plus elles s'y at-tachoit. Si je ne craignais palfer les bornes uiitées dans une lettre circulaire , je m'étendrois fur fes autres vertus , furtout fur fa parfaite obéiifance. Un ligne fuffi-foit pour la faire agir et elle n'avoit aucune peine à renoncer à fon propre jugement. Son mépris d'elle-même étoit lincère , elle fe croyoit indigne de la moindre attention et elle ne pouvoit allez admirer la charité des autres en la fupportant. Sa

mortification étant fans fingularité , mangeant indifféremment de tout. Elle joignait à fes vertus une aimable fimplicité , un efprit bien capable de tout entreprendre pour la gloire de Dieu et le falut des âmes. Elle n'a été que huit jours malades d'une fièvre qui ne paraiffoit pas con-fidérable jufqu'à la veille de fa mort , qu'elle perdit le fens. Après une faignée au pied elle tomba dans une affaibliife-ment dont on ne put la faire revenir. On s'aperçut alors que fon mal étoit un abfès dans la tête. Pendant fon agonie notre Père Supérieur lui donna les faintes huiles , après quoi elle rendit l'efprit. A peine étoit-elîe morte , que ce ne fut plus dans cette maifon que cris et fanglots , tant de la part des demoifelles penfionnaires , que des orphelines , des externes et de nos ef-claves. Elle s'étoit fait aimer généralement de tout le monde. Toute la ville a pris part à notre peine et la regretta infiniment. Quant à moi j'ai le cœur pénétré de la plus vive douleur. Demandez je vous prie à Notre Seigneur , ma K^^ Mère, qu'il la faffe bientôt jouir de fa pré-fence et qu'il nous envoie quelque fujet

capable

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capable de la remplacer , nous en avons befoin , pour tout l'ouvrage que nous avons à faire.

J'ai l'honneur, &c., Si^ Marie Tranchepain de

St. Augustin ,

Supérieure. II

Le 14 Août , 1721 , eft décédée notre chère Mère Marguerite Judde de St. Jean l'Evangeliste.

CETTE bonne religieufe étoit de la communauté des Urlulines de Rouen , de laquelle fon zèle pour la gloire de Dieu la fit fortir pour venir en cette miffion de la Nouvelle Orléans et y commencer un établiffement. Je ne puis vous exprimer la perte que nous venons de faire dans cette chère défunte, dont la vertu et le mérite , la faifoient eftimer et aimer de tout le monde. Elle avoit une fi forte vocation pour travailler au falut des âmes , que dès qu'elle eut connaifi^ance de l'éta-blifi^ement qui fe préparoit à la Louifiane elle forma le defiTein d'en être , s'efi:imant G

heureufe de pouvoir fe facrîfier encore une fois à fon célefte époux. Mais le facri-iice d'elle-même ne fut pas le feul qu'elle eut à faire. Sa nombreufe famille , qui réfidoit dans la ville et dont elle étoit tendrement aimée s'oppofa à fon deffein. Mais notre chère Mère , ne fe regardant plus que comme une vidlime confacrée à la plus grande gloire de Dieu , fut fidèle à la voix quil'appeloit et toutes les inftances de fes parents pour l'en détourner , ne fervirent qu'à faire éclater de plus en plus fa générolité et fon courage. Pendant notre longue et pénible traverfée de cinq mois , jamais on ne l'entendit fe plaindre de ce qu'elle fouffroit. Dès fon arrivée à la Nouvelle Orléans , elle fe dévoua à l'inftruftion des efclaves : dont elle s'acquitta avec un zèle vraiment apoftolique. Elle remplit la charge d'Affiftante depuis fon arrivée jufqu'à fa mort , à l'édification de toutes , polfédant les vertus que l'on peut fouhaiter d'une bonne et parfaite religieufe. Celle qui m'a paru principalement en elle étoit fon zèle pour la régularité. Elle étoit toujours la première à toutes les obfervances, et longtemps

elle fe chargea du réveil quoiqu'elle fut déjà âgée. Sa charité envers fes fœurs étoit univerfelle , pourvoyant à tous leurs befoins jufqu'à fe défaire de ce qu'elle avoit pour le leur donner , car la mifère étoit grande à l'époque de la fondation , et fouvent les chofes les plus nécelTaires nous manquoient. Son amour pour la pauvreté étoit li grande qu'elle n'a jamais voulu rien garder pour elle-même de la penfion et de tous les paiements que lui faifoient fes parents. Dans la charge de dépofitaire qu'elle a exercé plus de deux ans , elle ne s'épargna en rien pour le bien de la communauté ; elle étoit prévoyante et rangée dans fes comptes , de forte qu'elle a lailTé les affaires de la maifon en très bon ordre. Il feroit trop long de détailler toutes les vertus de cette bonne Mère , mais je ne puis paffer fous filence fa délicateffe de confcience. Elle a déclaré un peu avant fa mort qu'elle n'avoit jamais fait de peine à perfonne de propos délibéré. Elle n'a pas moins édifié dans fa dernière maladie , ne voulant que ce qu'elle vouloit , fe laiffant gouverner comme un enfant. Sa maladie dura fix

femaincs et la violence de fes maux de tête lui fit perdre le fens dès le commencement de fon mal. Elle fit une confef-fion générale , reçut les facrements et tomba dans une efpèce de léthargie , dont elle revint un peu la veille de fa mort , et nous fit connaître de nouveau les bons fentiments que Dieu lui donnoit , furtout ceux de réfignation , de confiance , de défir d'être réunie à lui. Amen , Amen. S»^ DE St. Augustin,

Supérieure.

III

Le 5 ybre 1733 , eft décédée notre

chère fœur Margueruite Talaon de

Ste, Thérèse , profefiTe de Ploërmel, en

Bretagne.

SI une douleur pouvoit s'exprimer je me foulagerois en vous difant tout ce que mon cœur refiTent de la nouvelle plaie qui vient de lui être fiiite, ainfî qu'à toute notre petite Communauté par la mort notre très aimable fœur Ste. Thérèfe. Elle naquit à Ploërmel et fut élevée chez les Urfulines de cette ville. Dès qu'elle

eut atteint l'âge requis , elle fe confacra à Dieu dans cette maifon , où elle avoit remarqué tant de ferveur et de régularité , et qu'elle regardoit comme un aille aiïuré contre les dangers du monde. Dans fon noviciat elle apprit ce qui eft la vraie et Iblide vertu , qui ne conlifte pas dans des demonftrations extérieures , mais dans la fidélité à combattre continuellement contre foi-même. Cette fainte et confiante pratique fut la iource d'une infinité de ficrifices qu'elle fit à Notre Seigneur dont le feul fouvenir lui faifoit furmonter toutes les difficultés d'un naturel vif et impérieux. Elle avoit le cœur bon , droit et lincère , aimant à obliger tout le monde , l'efprit éclairé et fort étendu. Dieu qui la vou-loit poiféder uniquement lui fit fentir de bonne heure la néceffité de fe détacher de tout ce qu'elle avoit de plus cher au monde , je veux dire , fon frère unique et une belle fœur dont elle étoit tendrement aimée. Quoique cette amitié lui parut innocente , elle avoit pourtant un faint reproche de la part de Notre Seigneur qui lui fit enfin prendre la réfolution de rompre des liens qui l'empêchoient de s'unir

étroitement à lui. Tel fut le principe de fa vocation pour les millions, et elle promit à Dieu de s'y confacrer. Notre Seigneur lui fit connaitre qu'il ne fe contentoit pas de cette volonté , mais qu'il en vouloit l'effet, et fa providence difpofoit tout pour cela. Elle apprit qu'il y avoit aux Urlu-lines de Hennebon des religieufes qui al-loient s'embarquer pour faire un établiffe-ment dans la Louifiane. Alors fidèle à la grâce et furmontant les répugnances de la nature , elle m'écrivit avec ferveur , demandant la grâce de fe joindre à nous. Dieu qui lui avoit infpiré ce défir , me donna en même temps une li forte inclination de la préférer à un grand nombre d'autres qui s'offroient , que je ne balançai pas à la demande.

Son deffein ne tarda pas à être découvert, et Mr. fon frère en ayant été averti , n'épargna rien pour rompre fes mefures. Larmes , reproches , menaces , tout fut employé pour la retenir. Si elle avoit à combattre au dehors , la guerre du dedans ne lui étoit pas moins pénible. Sa communauté à qui elle étoit infiniment chère , s'oppofoit à fon défir. La Supérieure

elle-même , quoique pleine de zèle , et de vertu ne pouvoit fe refoudre à la perdre. La délicatelTe de fa complexion parailloit être un obftacle infurmontable : on eut recours aux médecins qui déclarèrent qu'elle ne pourroit jamais fupporter le voyage. Cette déclaration ne fervit qu'à redoubler les oppoiitions , mais fon grand courage les lui fit furmonter. Elle vint enfin nous joindre et entreprit fans crainte un voyage au péril d'une vie qu'elle ne vouloit aimer que pour Dieu , et ce fut dans ces fentiments qu'elle fe vit fur le point de périr fans témoigner la moindre frayeur. " Que m'importe de mourir " ici " , me difoit-elle , " pourvu que je " meure en faifant la volonté de Dieu , " et il n'en fera que ce qu'il voudra : je " m'abandonne à fa Providence." Cette difpofition lui a toujours duré. Elle a palIé par prefque tous les emplois , même les plus pénibles , et nonobftant fa faible fanté , je l'ai toujours trouvée prête à tout, Elle remplit la charge de dépofitaire à notre grande fatiffadtion ; elle furmontoit aifément les obftacles , et fe tiroit d'embarras fans compro-

mettre fa confcience dans un pays , où il eft 11 difficile de ne pas l'engager. Mais nous n'avons pas joui longtemps de li rares talents. Elle fut attaquée d'une maladie qu'elle cacha quelques mois , et ce ne fut que par un grand dégoût qu'elle avoit pour la nourriture qu'on s'aperçut qu'elle étoit malade : ce qui l'obligea à déclarer fon mal. On confulta les médecins qui employèrent divers remèdes qui loin de la foulager ne firent qu'augmenter fon mal. La longueur de fa maladie avoit achevé de la détacher de tout : elle parloit de fa mort prochaine , comme d'une chofe qui ne l'intéreifoit pas ; elle me pria feulement de ne la pas abandonner dans fon extrémité et de ne lui parler que de Dieu. Ce fut le R. Père de Vitré , Jéfuite plein de zèle et de ferveur, qui l'exhorta dans lés derniers moments et qui fut le dépofitaire de fes édifiantes difpofitions. Elle reçut le Saint Viatique et l'Extrême Onélion avec une joie et une tranquillité parfaite. Après elle entra dans une douce agonie , qui ne dura qu'un quart d'heure. Elle expira fans que l'on put s'apercevoir de fon dernier foupir ,

âgée

âgée de 32 ans. Son vifage que la maladie avoit beaucoup changé reprit auffitôt fon naturel , avec une douceur qu'on ne pouvoit fe laller d'admirer. Son grand attrait étoit l'amour et la confiance envers Notre Seigneur et fa Sainte Mère et une obéifTance parfaite. Prefque toute la ville a affifté à fon enterrement , la plupart fondoient en larmes. Par tout ce que je viens de vous dire , ma R'^^ Mère , il vous fera facile d'apprendre la grandeur de notre perte , furtout pour une communauté qui ne fait que commencer et qui eft en bien petit nombre , puifque nous voilà réduites à huit, et plufieurs font d'une fan té très faible.

S"^ DE St. Augustin,

Supérieure.

1k^

H

LETTRE CIRCULAIRE.

Sur la mort de la Mère Marie Tranchepain de St. Auguftin.

LE II çbre 1733 , eft décédée notre R^^^ Mère Marie Tranchepain DE St. Augustin , dans la charge de Supérieure après avoir donné des preuves de toutes les vertus que l'on peut fouhaiter dans une digne et parfaite Supérieure.

ETTE vénérable Mère dont nous déplorons la perte poiTédoit dans un degré eminent toutes les qualités néceffaires pour bien gouverner et tout ce qu'il falloit pour fe rendre refpecftable, même aux per-Ibnnes que la vertu touche le moins. Son abord étoit gracieux et fes manières infi-nuantes : ibn efprit étoit vif et pénétrant, fa converfation gaie mais toujours affaifon-

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née des chofes de Dieu : ce qu'elle faifbit adroitement procurant ainfife dédommager du commerce fréquent qu'elle étoit obligée d'avoir avec les féculiers. Ce commerce lui eut été infupportable fi elle ne fe fut aperçu du profit qu'ils en retiroient pour leur falut. Son plus doux plaifir étoit de fe trouver feule pour s'entretenir avec fon Dieu dont elle ne perdoit point la préfen-ce , même au milieu des occupations les plus diffipantes. Sa dévotion envers Notre Seigneur et fa S^'^ Mère étoit tendre mais folide. On ne peut rien voir de plus touchant que ce que nous en avons trouvés dans fes papier après fa mort.

Elle fut élevée au milieu du grand monde et au fein du proteftantifme. Mais Dieu en fit la conquête par un de ces coups de grâce qui tiennent du miracle. Fidèle à cette grâce elle en fuivit exadlement les mouvements et furmonta généreufement les obftacles qui s'oppofoient à fa vocation. Elle fe fit enlever à fes parents , qui l'ai-moient tendrement et auxquels elle étoit fortement attachée , et fe fit conduire aux Urfulines de Rouen , oii elle fit fon abjuration entre les mains du Grand Vicaire.

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Enfuite touchée de Dieu et édifiée des vertus de cette fainte communauté , elle fe détermina à embraffer l'inftitut dans cette maifon. Elle fit fon entrée au noviciat en 1699 avec une ferveur extraordinaire , et eut dès lors un attrait fingulier pour les miffions. Notre Seigneur lui fit connai-tre qu'elle auroit beaucoup à foufFrir avant d'y aller et après qu'elle y feroit arrivée ; mais cela ne fervit qu'à redoubler fon ardeur. Elle furmonta généreufement les difficultés , les chagrins et les peines qui accompagnent toujours les commencements d'établilTements. Quoique cette bonne Mère eût fait plufieurs tentatives pour remplir les vues que la Providence avoit fur elle , rien ne réuffit néanmoins , jufqu'à ce que Dieu lui fit connaître qu'un Jéfuite qu'elle ne connaifibit pas , et dont elle n'étoit pas connue , qui pafix)it aéluel-lement en France , étoit celui qu'elle def-tinoit pour être fon guide et fon conducteur dans une terre étrangère , où il vou-loit fe fervir d'elle pour commencer un étabhlfement d'Urfulines. Ce Jéfuite étoit le R^ Père de Baubois qui fut obligé de faire un voyage en France pour les

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affaires de la miffion , et il défiroit avoir des Urlulines pour établir une communauté à la Nouvelle Orléans dont il vint heureufement à bout en 1726.

Il l'avoit préalablement propofé aux Meffieurs de la Compagnie des Indes qui fe chargèrent de faire la dépenfe de cette fondation pourvu que la Communauté voulut fe charger du foin d'un hôpital. Le R'^ Père ayant appris le zèle dont bru -loit notre Mère lui écrivit auffitôt et lui fit part des deifeins qu'il avoit fur elle. Je ne vous dirai point ma Révérende Mère , quels furent les tranfports de joie de cette fervente millionnaire , au moment qu'elle vit fes vœux exaucés et encore moins ce qu'elle eût à fouffrir pour exécuter ce qu'elle méditoit depuis tant d'années. Sa vertu , fon courage et fon adrefTe à ménager les efprits , tout cet enfemble lui applanit les difficultés. Lorfque tout fut conclu elle partit de notre Communauté , avec nos chères fœurs Judde et Boulanger , pour fe rendre à l'Orient où après trois mois de féjour, elle s'embarqua avec onze religieufes profefTes , une novice , et deux pullulantes deflinées à être converfes.

La traverfée fut longue et pénible, et plu-iieurs fois elles fe trouvèrent en grand danger. Le capitaine traita les religieufes avec dureté , et refufa même de leur fournir les befoins de la vie. Les refus étoient accompagnés de façons li brutales , qu'ils auroient été infupportables à tout autre qu'à notre Mère. Mais fa patience et celle de fes filles , ne s'échappa jamais un feul inftant ; tout étoit reçu avec politefle et tranquillité. Enfin elle arriva à la Nouvelle Orléans vers le commencement d'Aoufl : et depuis ce jour jufqu'à celui de fa mort , Dieu l'a éprouvé par des croix et des peines qui fe font fuccédé l'une à l'autre , et qu'elle a porté avec une égalité d'âme qui a fait l'admiration de toutes les perfonnes qui en ont été témoin. Les contrariétés étoient telles que l'œuvre eût été détruite fans une protection toute particulière de la divine Providence.

Son humilité lui cachoit les grands talents qu'elle avoit reçus de Dieu pour la direction de fes filles, et la portoit à ne jamais rien faire non feulement pour la conduite de fon monaftère , mais encore pour elle-même fans avoir confulté les perfonnes en

qui elle avoit de la confiance. Le jour de Ste. Urfule 1733 elle fut attaquée de violentes douleurs accompagnées de vomifie-ments. Sa ferveur ne céda point ; elle officia comme à l'ordinaire et ne fe coucha que le foir , et quoiqu'elle eut une forte fièvre toute la nuit elle fut fur pied le lendemain. Mais la maladie devint férieufe et elle fouffrit extrêmement pendant dix-huit jours tant à caufe de la violence du mal que par ce qu'étant fort grafié les fœurs qui la foignoient avoient grande peine de la retirer du lit. Dès qu'elle eût reçu le faint viatique avec la piété la plus tendre fon mal parut diminuer et nous eûmes l'efpérance de la guérir. Il fallut néanmoins fe garder de lui faire connaître cette efpérance , car fon défir de voir fon Dieu et de le pofi^éder la portoit à s'affliger lorfqu'on lui difoit qu'elle ne mourroit pas fitôt. Le iS'^ jour de fa maladie , après avoir reçu une féconde fois le Saint Viatique , elle demanda l'Extrême Onction , qui lui fut adminiftrée par le R^ Père de Baubois , auquel le Père Raphaël, Capucin , alors Grand Vicaire de Mgr. l'Evêque de Québec , avoit permis de

Taflifter , quoiqu'interdit par l'injufle prévention qu'on avoit donnée à ce prélat et cette interdiâ:ion n'a pas été une des moindres croix de notre Sainte Mère. Après avoir reçu ces facrements avec la plus vive piété elle rendit fon belle âme à fon Dieu. On peut dire qu'elle n'a point perdu la préfence de Dieu pendant tout le cours de fa maladie , ayant toujours eu fon efprit à elle jufqu'au dernier moment , et étant toujours occupée du Ciel. Nous fommes perfuadées qu'elle aura été bientôt en poiTeffion du bonheur éternel.

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Brevet en faveur des Religieufes Urfulines de la Louifiane.

UJOURD'HUI le Roi Louis XV , étant à Fontainebleau , il lui a été re-préfenté de la part des Sœurs Marie Tranche-pain de St. Auguftin et Marie Anne Le Boulanger de Sainte Angélique , Urfulines de Rouen , qu'elles avoient , avec l'affiftance de la Sœur Catherine de Bruferby de St. Amant , première Supérieure des Urfulines de France , pafTé un traité avec les directeurs de la Compagnie des Indes , par lequel les dites Sœurs s'engagent de fe tranfpor-ter à la Louiliane avec quatre autres religieufes de leur ordre, pour fe charger du foin de l'Hôpital de la Nouvelle Orléans, et pour s'employer en même temps à l'éducation des jeunes filles, conformément à leur inftitution. La Compagnie des Indes s'oblige à pourvoir aux befoins de l'hôpital et à l'entretien des Religieufes, félon le traité. Elles efpèrent par la bé-nédidiion de Dieu, un heureux fuccès dans I

feur entreprife dont les principes pieux et charitables leur promettent la protection du Roi, fuppliant très humblement fa Majefté d'approuver leur établifTement dans la province de la Louifiane. A quoi la Majefté ayant égard, et voulant favori-fer tout ce qui peut contribuer au foulage-ment des pauvres malades et à l'éducation de la jeunelle , a approuvé le traité fait entre les direcSteurs de la Compagnie des Indes et les religieufes Urfulines. L'intention de fa Majefté étant qu'elles jouif-fent fans trouble de ce que leur a été et fera accordé par la dite Compagnie, Sa Majefté les a mifes et les met encore fous fa protection et fauvegarde ; et pour preuve de fa volonté , Sa Majefté m'a recommandé d'expédier le préfent Brevet, qu'elle a voulu figner de fa main, i8 Septembre, 1726.

(Signé)

Louis.

Achevé (P Imprimer (Papres la Cronique du MonaC-

ûre par y. Munsell, à Albany, ce 4