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Louisiana Anthology

George Washington Cable.
“Posson Jone.”

notes to next group

PERSONNAGES.

La Salle, . . . . . Oncle de Morangie.

L’abbé Cavelier, . Frère de La Salle.

LE PÈRE ATHANASE, Ami des deux frères. LIOT0T, . . . . . . . Assassin de Morangie.

DUHAULT, . . . . . . Dupe et instrument de Liotot.

Rose, , . . . . . . . Femme de Duhault, amante de Liotot confidente et amie de Mila.

MILA, . . . . . . . . Indienne, fille d’0ulougame, roi des Nassonites qui vient de mourir.

TELLO, . . . . . . . Indien, oncle et tuteur de Mila, ami de La Salle.

UNCAS, . . . . . . . . Espion indien.

Officiers et soldats de La Salle, Européens.

Dignitaires, guerriers, femmes nassonites, peuple indien.

LA SCÈNE SE PASSE AU TEXAS,

Le 19 Mars 1687.

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MILA

OU

LA MORT DE LA SALLE.

ACTE PREMIER.

La scène représente, a gauche des acteurs faisant face au parterre, la. Grande Cabane, palais du Grand Soleil, où habitent Tello et Mila. Entre la Grande Cabane et les spectatéurs, un gros magnolier, sous lequel est assise Mila, tressant une natte de jonc. Derrière, dans le lointain, les tentes des Blancs groupées autour de celle de La Salle, sur laquelle flotte le drapeau français. A la droite des acteurs faisant face au parterre, un bois, qui se prolonge en empiétant sur l’espace que l’œil embrasse entre les deux côtés de la scène.

SCÈNE I.

LIOTOT, MILA.

Au lever de la toile en voit venir, derrière Mila, Liotot; il marche avec précaution, comme pour la surprendre

LIOTOT, après avoir vainement essayé d’embrasser Mila.

0 Mila! ta main tresse un nid pour tes amours! Te voyant travailler ces joncs depuis huit jours,

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6 MILA

Je me suis dit: Peut-être, à présent moins rebelle,

Cette natte, Mila me la destine-t-elle! Rêve charmant!

MILA. Oh! non, pour toi je ne fais rien! Je te hais dans mon cœur; car je te connais bien ! Mon œil perçant a vu dans le fond de ton âme Que tu ne saurais pas aimer vraiment la femme : Tu voudrais pour un jour la presser dans tes bras, Et puis l’abandonner, comme font les ingrats!

LIOTOT, essayant encore de l’embrasser. Non, non, c’est pour toujours!

MILA, le repoussant.

Oh! laisse-moi, te dis-je! Un souvenir bien noir en ce moment m’afilige.

LIOTOT. Ah! toujours Morangie!

MlLA. Oui, je pleure sur lui: Hélas! il eût été mon époux, mon appui ; Je l’aimais.

LIOTOT, avec une rage concentrée. Tu l’aimais! tu l’aimais! ma colombe; Et qui te l’a ravi?

MILA, le désignant à lui-même.

LIOTOT!.. Sur sa tombe

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OU LA MORT DE LA SALLE. 7

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J’ai long-temps écouté: son ombre me l’a dit. Bien loin donc de t’aimer, ah! Mila te maudit!

LIOTOT, avec dépit.

Eh bien, oui ; ton dédain pour moi causa sa perte;

Ta passion pour lui, je l’avais découverte; Et mon cœur, entends-tu, n’est point fait pour souffrir Tous les affronts sanglants que l’on m’a fait subir.

Je l’ai tué! tant mieux! je le tuerais encore!

MILA. Scèlérat !

LIOTOT.

Oui, c’est moi, moi que ton œil abhorre ! Moi que ton Morangie a voulu dégrader; Qu'avec mépris toujours il semblait regarder.

Oui, j’ai su le frapper, Mila, je m’en honore!

MILA, avec indignation.

Oh ! monstre! . . . Qu’un serpent incessamment dévore Dans ton sein criminel la fange de ton cœur!

Qu’il s’y roule toujours en vivante douleur; Qu’à l’entour de ton cou dans la nuit il s’enlace,

Et que, durant le jour, le sentant sur ta face, Tu baisses devant tous ton visage effrayé!

Va-t-en !

LIOTOT, se retirant près du bois. Dieu! qu’ai-je fait? je me suis oublié!

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Un seul savait mon crime ! A présent l’Indienne Ira le dévôiler! J’en subirai la peine ! La Salle est tout-puissant! Pourra-t-il contenir

Sa’fureur! Comment donc ai-je été me trahir? Ah! fuyons! cächons-nous sous ces épais feuillages! Mais hélas! au milieu de ces forêts sauvages,

Traqué de tous côtés, que vais-je devenir! Oh! si Rose à mes yeux pouvait ici s’offrir! Nous concerterions tout; elle viendrait m’attendre,

A certaine heure, aux lieux où je pourrais me rendre,

Et si Mila faisait la révélation . . . . .

Mais j’y songe! je puis avoir un espion Déjà mon eau-de-feu m’a gagné les services Du jeune Uncas, esprit tout rempli d’artifices;

Je sais où le revoir; il vient souvent ici; La femme de Duhault le connaît bien aussi! Il a servi déjà notre amitié secrète . . . .

Oui, Rose et l’espion veilleront sur ma tête ; Si je suis dénoncé, je le saurai bientôt!

[Il entre dans le bois.]

SCÈNE II.

MILA.

Le remords vengera Mila de Liotot! L’homme de Dieu l’a dit, une âme criminelle Trouve au fond de soi-mème une peine cruelle!

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OU LA MORT DE LA SALLE. 9

L’homme de Dieu l’a dit, l’implacable remords Au cœur de l’assassin fait souffrir mille morts !

Mais qui vois-je venir?

SCÈNE III.

MILA, UNCAS.

MILA.

C’est toi, faucon rapide, Des Blancs dans nos forêts infatigable guide?

Que viens-tu faire ici ?

UNCAS. Je viens voir aujourd’hui . Celle qui sur la tombe écouta dans la nuit:

C’est ma voix qui t’a dit quelle main meurtrière Avait de Morangie éteint l’ardeur si fière. Liotot m’avait pris pour servir son dessein ; D’une flèche d’Uncas il lui perça le sein. Ah! je n’avais pas su sur qui pesait sa haine!

Quand, plus tard, je l’appris, mon âme en fut en peine, Et je voulus, après un attentat si noir,

Mettre le meurtrier au moins sous ton pouvoir.

Mais, Mila, pour ce nom qu’au milieu des ténèbres J’ai su te révéler en des plaintes funèbres,

Que vas-tu me donner?

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MILA.

Oh! rien, quant àprésent ; Plus tard je te ferai quelque digne présent . . . . Dis, à ton dévoûment je puis maintenant croire?

UNCAS. Oui, certes !'

MILA. De ce Blanc il faut garder mémoire !

Il est bon d’avoir l’œil sur chacun de ses pas,

Car qui sait maintenant ce qu’il n’osera pas!

UNCAS. Tu dis vrai.

MILA.

Donc je veux, Uncas, que tu t’engages

A l’épier sans cesse en ces épais feuillages. ’

Si tu sais la servir avec fidélité,

Tu verras de Mila la libéralitê!

Mais si jamais Uncas trahit sa souveraine.

Qu’il tremble! car un jour Mila doit être reine!

Retire-toi; toujours sois prêt à m’obéir, Et, s’il le faut jamais, sache à temps m’avertir!

[Uncas rentre dans la forêt.]

SCÈNE IV. MILA. Voici venir là-bas ces homme vénérables Qui d’un dieu m’ont dépeint les douleurs incroyables.

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OU LA MORT DE LA SALLE. 11

Mais que leur veut Telle, l’aigle du Grand-Conseil,

A qui je dois respect, moi, fille du Soleil ?

SCÈNE V.

L’ABBÈ CAVELIER, LE PÈRE ATHANASE,

TELLO, MILA.

TELLO.

Excellent Cavelier, et vous, cher Athanase,

Le zèle ardent et saint qui tous deux vous embrase,

Chaque jour, je le vois, vous amène on ce lieu,

Pour parler à Mila ; pour lui dire qu’un dieu,

Celui qui, selon vous, a la toute-puissance,

Veut qu’on ait pour lui seul amour et révérence.

Moi, tuteur de Mila, je ne condamne point

Dans vos cœurs purs et bons ce charitable soin.

Mais, si vous prétendez que, pour un nouveau culte,

Je livre entre vos mains son âme encore inculte ;

Si vous voulez semer sur ce sol votre grain, Et convertir ce cœur d’ignorance cncor plein ; Si vous voulez qu’au lieu des Manitous qu’elle aime

Elle adore ce dieu que vous dites suprême ;

Moi, tuteur de Mila, moi, maître de son cœur.

Je demande en retour de vous une faveur. Fille du plus grand chef des nations Sauvages,

On lui doit des tributs, ainsi que des hommages ;

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J’ai donc droit à l’unir à quelque roi puissant, Digne d’elle en tout point pour l’honneur et le sang.

Mais je serais heureux si le brave La Salle,

La prenant pour épouse, en faisait son égale.

Si donc vous le portez, par vos graves discours,

A s’unir à ma nièce, à l’aimer pour toujours,

Moi, tuteur de Mila, je vous livre son âme, De votre Grand-Esprit vous y mettrez la flamme.

LE PÈRE ATHANASE. Afin qu’un même Dieu protégeant les époux

Leurs liens soient plus forts et leur bonheur plus doux.

L’ABBË CAVALIER.

Noble Telle! la grâce à ton insu pénètre

Au fond de ton grand c&ur et transforme ton être !

Dieu, qui conduit le prêtre aux plus lointains déserts,

Pour semer sa parole en tout cet univers, M’iuspire en ce moment une grande pensée:

[Au père Athanase.]

Ah! notre mission à peine est commencée,

Mais je vois, cher ami, s’éclairer l’avenir!

[Se tournant de nouveau vers Tello] O mon brave Tello! si j’allais parvenir

A faire aimer Mila de mon illustre frère,

Ce serait d’un grand acte honorer ma carrière ;

Car, dès qu'une union si charmante aurait lieu. A la condition que, pour servir mon Dieu,

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ÔU LA MORT DE LA SALLE. 13

L’infidàle Indien briserait ses idoles

Et de la foi du Christ porterait les symboles,

Bientôt dans vos déserts cet exemple adopté Ferait croître le nom du Dieu de vérité !..

Allons, cher Athanase, allons, sans plus d’attente, Trouver pour notre objet La Salle dans sa tente ; Au besoin votre appui viendra corroborer Ce que, pour réussir, Dieu voudra m’inspirer.

L’Abbé Cavalier et le père Athanase se retirent en donnant le salut à Telle et à Mila.

SCÈNE VI.

TELLO, MILA.

Tello. Ah ! c’est qu’il faut, Mila, que, grâce à mon génie, Un reste de grandeur demeure à ma patrie. Puisque de conserver le plus mince pouvoir

Il nous faudrait bientôt abandonner l’espoir ; Puisque l’Europèen, tombant sur nos rivages,

Peut à tous les momens y porter ses ravages;

Puisqu’il a, pour lancer la mort avec le feu,

Des machines d’airain qui font de l’homme un dieu ;

Sachons, par une habile et sage politique,

Epargner ces malheurs à notre trône antique. Avant qu’en plus grand nombre on vienne en nos forêts

Briser entre nos mains et notre arc et nos traits

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14 MILA

Offrons à quelque chef ou d’Espagne ou de France

L’apparente faveur d’une digne alliance. . . L’amour sied bien au cœur des courageux guerriers :

Il leur faut une fleur dans leurs sombres lauriers.

Le Chef blanc t’aimera; va lui porter ta natte;

Un présent a toujours quelque chose qui flatte ;

Ce don, semblant offert par l’hospitalité,

Engagera son cœur, mais non ta dignité.

MILA.

Quoi! de mon jeune amant je pleure encor la perte ! Du nuage mon âme est encore couverte; Dans moi j’entends encore une plaintive voix Qui me dit que le cœur n’aime bien qu’une fois ; Et déjà de Telle l’autorité cruelle Veutm’imposer l’ardeur d’une flamme nouvelle ! Ne puis-je donc aimer et m’unir à mon choix? Que je hais des grandeurs les rigoureuses lois!

Tello.

Quand ce premier amour naquit dans la jeune âme Ce n’est point de Telle que dépendait ta flamme;

Le Grand Soleil, ton père , était vivant encor, Et Tello n’avait point à veiller sur ton sort.

Je dois d’abord songer aux intérêts du trône ;

Un écart de ton cœur peut perdre ta couronne.

J’ignore si jamais Outougame a connu Ces amours imprudents de ton cœur ingènu ;

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OU LA MORT DE LA SALLE. 15

Mais il eût, comme moi, décidé que La Salle

Seul méritait l’honneur d’une union royale:

Au Fort de Saint-Louis seul il commande en roi,

Et tous les Blancs ici reconnaissent sa loi.

Adieu! j’ai si long-temps chassé dans la savane, Qu’il me faut le repos qu’on trouve en la cabane.

Ce soir même, obéis! Va trouver le Chef blanc,

Et sache de Tello favoriser le plan.

Tello se dirige vers la Grande Cabane et suspend à un po teau voisin un jeune chevreuil dont ses épaules étaient chargées. Mila se hâte de finir sa natte ; elle est absorbée par cette occupation et ne voit pas Rose qui parait à sa droite, et qui témoigne, par son air et sa démarche, qu’elle attend quelqu’un du côté du bois.

SCÈNE VII. MILA, ROSE, UNCAS.

Rosa, sans voir Mila.

C’est l’heure où l’espion dans ces lieux doit se rendre:

Il ne saurait tarder: ici je puis l’attendre. Mais derrière la feuille au loin je l’aperçois !

Il me fait signe . . ? Entrons dans l’épaisseur du bois!

On voit Uncas qui lui remet un rouleau d’écorce de bouleau, où sont tracés des caractères en encre rouge, et qui s’asseoit sur un tronc d’arbre pour attendre.

ROSE, revenant sur la scène et lisant le rouleau.

" 0 vous, à qui Mile sans crainte se confie,

" Rose, demandez-lui qui tua Morangie.

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16 MILA

" C’est moi, vous le savez; il avait contre vous

" Mal parlé; je n’ai pu retenir mon courroux : " Je l’ai tué... Mila, que je n’avais point vuè,

" Par malheur dans le bois était aussi venue.

" Allezl’entretenir et tâchez de savoir

" Si, lorsque j’ai tiré, je me suis laisse voir:

" Alors, ah ! priez-la, Rose, de ne rien dire,

" Car je semis perdu ! Ma tête est en délire,

" Il me semble déjà voir avancer la mort. . . .

" Ton amant dans tes mainsa remis tout son sort.

[Elle cache le rouleau.] Vite ! voyons Mila! Liotot qui m’adore !

Qui, pour me suivre, en France abandonna sa Laine! . . . Tes jours sont en danger! Mais Rose est tout à toi !

Oh! je veux te servir! compte, compte sur moi.

Elle se dirige vers la cabane de Mila, et demeure un moment surprise, en la voyant sous le magnolier tressant sa natte. Elle va s’asseoir près d’elle et, jetant comme sans but les yeux sur la chasse de Tello:

Oh! comme de Tello j’aime la haute taille !

Il doit être bien beau, lorsque, dans la bataille,

Il fait mordre la terre à l’ennemi tremblant!

MILA.

La Blanche aime le Rouge et la Rouge le Blanc.

Morangie! oh! de tous il était le plus brave!

Mila l’aurait toujours servi comme une esclave...

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OU LA MORT DE LA SALLE. 17

Rose, as-tu vu La Salle ? on dit qu’il est un roi

Digne sur mes tribus de régner avec moi ?

Rose.

Oui, mais à son neveu quidonc ôta la vie?

MILA. Je le sais maintenant, Liotot l’a ravie !

Rosa. Liotot! parle bas!

MILA, plus bas.

Mila n’en dira rien ! De son v?u de vengeance oh ! Mila se souvient !

Le crime révélé, trop vite ma victime, M’éehappant, s’en irait au fond du noir abyme :

En voulant le punir je lui ferais du bien.

Rosa.

C’est vrai, chère Mile, n’en disons jamais rien !

Comme tu l’as pensé fais durer son supplice!

MILA.

Oui, serpent du remords, exerce ta justice ! -'

Roas, à. part.

Ma réponse, à présent! Uncas est dans ce lieu,

Qui m’attend; il demande aussi de l’eau-de-feu :

Mon mari bien souvent dans ce bois même en cache, Au creux profond d'un chêne entamé par la bâche!

, ' [Haut.] ’ Allons, adieu, Mila! je retourne à mon feu.

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MILA.

Quoi! déjà tu t’en vas! Ma bonne amie, adieu!

[Rose disparaît; [Incas se fait voir à Mila.]

MILA.

Uncas encore ici ?

Uncas.

Liotot près de Rose

M’a chargé de venir; mais, Mila, nulle chose Ne peut te concerner en ces rapports secrets Que, depuis plus d’un an, je sers dans nos forêts. , Je saurai t’avertir, si rien jamais arrive

Qui demande, ô Mile, que tu sois attentive.

MILA.

Eh bien, dans le taillis retourne te cacher.

Uncas.

Oui, car la Blanche cncor doit venir me chercher:

Il ne faut pas ici que je sois vu de Rose,

Afin qu’entièrement leur foi sur moi repose. ’

[Il se retire et va s’asseoir de nouveau sur le tronc d’arbre]

MILA, pensive.

Ah! Rose et Liotot s’aiment depuis un an !

Ce si tendre intérêt s’explique maintenant! . .

Mais ce n’est pas. pour elle, oh! non, que je pardonne A son amant, pour moi quoiqu’elle soit bien bonne. C’est pour suivre plutôt les beaux enseignemens

De ces hommes remplis de si doux sentimens,

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OU LA MORT DE LA SALLE. 19

Qui disent que leur dieu, même au fortdu supplice,

Ofi'rait au Grand-Esprit son cœur en sacrifice! . .

ils m’ont souvent fait voir une image de bois ;

C’est leur dieu, disent?ils, mourant sur une croix !

Ile veulent que Mila, comme eux, arrive à croire

Le miracle inouï de cette étrange histoire ;

Ils m’assurent qu’on doit à leur dieu ressembler,

Et que de son amour notre âme doit brûler;

Qu’il faut, à son exemple, être plein d’indulgence,

Et qu’au Grand-Esprit seul appartient la vengeance.

[Rose reparaît et remet un papier et une calebasse d’eau-de-feu a Uncas qui part]

SCENE VIII.

R O S E , M I L A .

Rosa, revenant près de Mila.

Rose revient, Mile, converser avec toi:

Tu dis qu’on t’a parlé de La Salle ; ma foi,

L’oncle vaut le neveu; sa blonde chevelure

Baigne les deux côtés de sa noble figure;

Une grâce charmante est dans tout son maintien;

En outre il est si bon, il vous reçoit si bien !

Puis, qui n’admirerait un si beau caractère?

Tu dois savoir, Mile, ce qu’il fit pour ton père:

Un jour les Chicassas aux combats l’avaient pris ;

Un allait le brûler. La Salle ayant appris

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Qu’on pouvait à prix d’or l’arracher au supplice;

Fit, pour sauver ses jours, un noble sacrifice.

MILA.

J’avais à Morangie attribué ce trait! . . Mais ce que tu me dis, Rose, serait-il vrai?

Rosa.

Oui, nous avions deux chefs, La Salle et Morangie;

Mais La Salle est celui qui lui sauva la vie.

MILA.

Voilà d’où vient l’erreur! On m’a. dit: Le Chef blanc

D’Outougame a sauvé les jours; et moi, croyant Qu’au jeune Morangie en revenait la gloire. . . .

Rosa.

Tu l’en aimas plus fort; du moins on peut le croire?

MILA.

A ne te rien cacher, d’abord à cette erreur Il dut l’attachement qu’avait pour lui mon cœur;

Mais je l’aimais aussi pour cette fierté mâle

Qui brillait sur son front . . ..

ROSE.

Si tu voyais La Salle!

Mes yeux sur aucun front n’ont vu plus de beauté ; Des rois dans son regard brille laî majesté . . . .

MILA.

Je le verrai... . Je dois remplir l’ordre suprême

Do Telle, qui m’envoie au Soleil Blanc qu’il aime

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OU LA MORT DE LA SALLE. 21

Offrir ce lit de jonc. Mila doit obéir?...

ROSE.

Enfin les yeux pourront l’admirer à loisir.

Mais comment se fait-il que jamais sur ta route

Il ne s’est rencontré?

MILA.

Lui me connaît sans doute;

Je sais que près de moi souvent il s’est trouvé; Mais mes timides yeux ne l’ont point observé.

ROSE.

Sous l’habit du guerrier lorsque je le regarde, Je crois voir son neveu.

MILA.

Mais, Rose, je m’attarde!

Le jour aura pâli quand je serai là-bas;

Pour arriver à temps je dois doubler le pas.

Rose.

Nous ferons route ensemble.

[A part.]

Allumons dans son âme

En faveur du héros une brûlante flamme,

Pour la distraire ainsi de son'ressentiment,

Et peut-être sauver mon malheureux amant !

FIN DU PREMIER ACTE.

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ACTE SECOND.

La scène représente l’emplacement où se trouve la tente de La Salle, surmontée du drapeau français qui flotte au vent. A l’en tour, des tentes moins considérables. Dans l’enfoncement on aperçoit le village des Nassonites, où se passait la scène précé dente.

SCENE I.

LA SALLE, L’ABBÉ CAVELIER, LE PÈRE ATHANASE.

La SALLE.

C’est vainement, amis, que votre voix me presse

De parler à Mila d’amoureuse tendresse;

[A part.]

Si je suivais mon cœur au lieu de mon devoir,

Né sensible à l’amour, j’aimerais à la voir,

A l’entourer toujours d’une affection tendre;

J’essaierais de lui faire et sentir et comprendre

Les charmes délicats d’une sainte union!

[Haut.]

Mais je dois avant tout écouter la raison. L’amour amollirait mon trop faible courage : Je remettrais cncor mon important voyage : Aux champs des lllinois il me faut parvenir, Et Dieu sait si jamais j’en pourrai revenir! Quant au sublime honneur de posséder un trône, Mon front n’a point été formé pour la couronne ;

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OU LA MORT DE LA SALLE. 23

Du suprême pouvoir je n’aime point l’éclat, Et Dieu ne m’a point fait pour régir un Etat. Les offres de Tello, dites-le-lui, mon frère,

M'honorent grandement; que son âme si fière

Du refus que j’en fais n’aille pas s’offenser, Mais... à cette union je ne saurais penser.

L’ABBÉ CAVELIER.

Hélas ! j’avais l’espoir que, par mon entremise, Ici serait planté l’étendard de l’Église ! Ce paisible étendard que nous nommons la croix,

Et qui, sans coup férir, a subjugué nos rois.

Ainsi que St-Remy, dans d’illustres paroles,

Quand il fit à Clovis abjurer ses idoles, J’espérais à Mile dire, en vous unissant: Brûle tes Manitous, mon Dieu seul est puissant !

LA SALLE, ébranlé et changeant de contenance.

Il serait beau pourtant d’aider, avec mon frère,

A la diffusion de la sainte lumière!

Il serait beau qu’un jour on nous dût cet honneur D’avoir en ces déserts introduit le Sauveur!

Cavelier voit fort loin ; le Saint-Esprit l’inspire.

[Cavalier se promène et semble absorbé dans le découragement]

LA SALLE, au p&eagrave;re Athanase.

Et. . . . vous le cacherai-je ... ardemment je soupire

Après les doux loisirs que m’offre un tel hymen;

Mais irai-je à présent m’arrêter en chemin?

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24 MILA

A moins qu’à ce repos Louis ne m’autorise,

Ne dois-je pas à fin mener mon entreprise ?

LE PÈRE ATHANASE.

Cher La Salle, quittez un scrupule trop vain : Notre roi comprendra qu’en ce pays lointain,

Parmi tous les dangers qui menacent nos têtes,

Vous n’aurez pu pousser plus avant vos conquêtes.

[Mila paraît.]

LA SALLE.

Mais qui vient?. . . C’est Mila ! Quelle aimable fierté Mêlée à sa douceur rehausse sa beauté!

Le PÈRE ATHANASE, à l’abbé Cavelier, bas.

Sortons ; laissons les seuls ; ce qu’il vient de me dire

De Mila sur son cœur a trahi tout l’empire.

Ne perdons point l’espoir de les unir un jour,

Cher ami; l’on peut tout, assisté par l’amour.

[Il veut se retirer tout-à-fait.]

L’ABBÉ CAVELIER.

Attendons ! pour le voir notre élève est venue:

Examinons l’effet qu’il ressent à sa vue.

[Ils se cachent pour tout examiner à. travers les toiles de la tente]

SCENE II.

LA SALLE, MILA.

LA SALLE.

Salut! belle Mila!

MILA.

Salut! puissant guerrier!

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OU LA MORT DE LA SALLE. 25

Accepte de Mila le don hospitalier: Neuf jours avec grand soin j’ai tressé cette natte Pour toi. ...

LA SALLE.

Charmante enfant!

[A part.]

Faut-il que je combutte

Le penchant qui me dit de lui parler d’amour !

[Haut.]

Puis-je offrir à Mila quelque chose à mon tour?

[II se dirige vers un coffre d’où il tire des objets de valeur.]

MILA, à part.

Qu’ai-je vu! Mais il est de son neveu l’image!

C’est le même æil d’azur! c’est le même langage!

L’autre jeune homme était moins haut, assurément ;

Mais un instant j’ai cru retrouver mon amant!

[Elle le regarde encore avec un étonnement et une admiration croissante.] Quels yeux ont vu jamais pareille ressemblance ! Mais le cœur fait sans doute entre eux la différence. . .

L’autre brûlait d’amour! brûle-t-il celui-là!

S’il savait comme l’autre aimer aussi Mila!

Aux arrêts de Tello ma pauvre âme peut-être

Serait heureuse un jour d’avoir du se soumettre!

[A La Salle qui lui apporte de magnifiques présents] Guerrier blanc !sî Mile jamais orne son front

De ces merveilles d’or, tous les hommes diront

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26 MILA

Que ton cœur pour Mile brûle....

La SALLE.

Eh bien. . . . oui,je t’aime!

MILA, à part.

Eh quoi ! le cœur chez eux serait aussi le même !

[Elle veut fuir.]

La SALLE.

Oh! reste encore, enfant! permets-moi de te voir,

De m’enivrer des feux que lance ton œil noir; Et, puisque tu sais tout, ô douce Sauvagesse !

Puisque ton seul aspect m’a ravi ma sagesse ;

Puisque les feux secrets qui consumuient mon cœur

Viennent de se trahir sous ton regard vainqueur, Ah! ne fois pas ainsi sans me laisser connaître

Si de ton jeune cœur un autre amour est maître.

MILA.

Écoute, guerrier blanc: sur le lac de mes pleurs

Le Manitou d’amour vient de jeter des fleurs;

Et je vois,dans le fond de l’onde un peu calmée, D’un front semblable au tien flotter l’image aimée.

Souvent la même image est présente à mes yeux,

Dans des rêves charmants qui descendent des cieux ; Sans doute c’est la main du Grand-Esprit lui-même Qui dispose ainsi tout pour qu’un jour Mila . . . .

LA SALLE, achevant.

M’aime ! [Il lui donne un baiser qu’elle se laisse ravir-J

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OU LA MORT DE LA SALLE. 27

MILA.

Mais maintenant je dois vers Telle m’en aller ;

C’est son heure à présent de venir te parler.

Je ne veux pas ici qu'on vienne nous surprendre.

[Elle sont]

SCENE III.

LA SALLE.

Oh ! pour moi qui m’eût dit qu’elle eût été si tendre !

Mais voici son tuteur! il semble plein d’espoir. . . .

[Vient Tello; on voit Athanase et Cavelier qui lui parlent ; il

entre dans la tente.]

SCENE IV.

TELLO, LA SALLE.

TELLO.

Cher La Salle, salut ! Telle t’est venu voir,

Pour t’offrir en son nom, en celui des Trois Sages

Qui dans le cœur du Chien lisent tous les présages,

En celui des vieillards, des femmes, des guerriers, L’honneur de chasser l’Ours en nos bois de lauriers.

[Il lui présente un arc.]

Si, t’aidant de cet arc quele Conseil t’envoie,

Ta main du premier coup fait succomber la proie,

Satisfaite de toi, toute la nation,

Afin de le prouver son admiration,

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28 MILA

Au milieu des honneurs d’une splendide fête,

Perla main de Telle veut couronner ta tête.

Puis, nous te donnerons, pour régner avec toi,

La nièce de Telle, fille du dernier roi. Votre union eût fait le bonheur d’0utougamc. La Salle consent?il que Mila soit sa femme ?

LA SALLE.

Telle, mon cœur avait quelque temps balancé,

Mais auprès de Mila je me suis avancé

Déjà trop, pour tenter de repousser encore L’offre dont par ta voix tout un peuple m’honore.

[Lui montrant une fleche .]

Si ce trait, dont le daim fut tant de fois percé,

Ne trahit pas un æil par toi-même exercé,

Je gagnerai le prix promis à mon adresse.

Ensuite, cher Telle, pour toute la tendresse

Dont envers un ami tu fais preuve aujourd’hui, Tu resteras du trône et le guide et l’appui; Car, de bien gouverner n’ayant point la science,

il me faudra, Telle, la vieille expérience.

TELLO.

Frère, adieu ! car je dois aller tout concerter

Pour les pompeux honneurs qu’il t’a plù d’accepter.

[II sort.]

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OU LA MORT DE LA SALLE. 29

SCENE V.

LA SALLE.

Oh ! comme horsde nous l’amour nous précipite, Et comme, malgré moi, tout cela s’est fait vite ! Mon cœur n’est donc plus libre ! ila donné sa foi! Des grandeurs, de l’amour il va subir la loi! Mais, à m’y décider puisqu’ici tout conspire,

Les conseils d’hommessnints en qui la Foi respire, De la belle Mile le langage charmant, Et de mon propre cœur le doux entraînement ; Puisque du Grand Tello l’admirable génie Saura dans mes Etats maintenir l’harmonie,

Puisque même le ciel paraît aussi vouloir

Bornerici mes pas, en m’étant tout espoir

De terminer jamais ma course aventureuse; Eh bien, sachons jouir! Mon âme, sois heureuse!

Amour, étoile d’or, gloire, brillant flambeau, Brûler de votre flamme est un destin si beau ! Ah! dans ces doux pensera fermons notre paupière, Jusqu’à ce que du jour écluse la lumière!

FIN DU SECOND ACTE.

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30 MILA

ACTE TROISIEME.

La scène représente : d’un côté, la nef et l’autel du temple des Blancs, élevé dans les forêts par La Salle; l’autel et la nef oc cupent la moitié de la scène. De l’autre, autour du temple, des arbres, la forêt; au fond une savane.

SCENE 1.

MILA, se dirigeant vers le temple, en sortant et la droite des acteurs.

Voici le temple saint que le Cacique blanc

A bâti dans nos bois , sous le chêne géant !

C’est ici que la voix des bons prêtres que j’aime

Célèbre chaque jour leur dieu, le dieu suprême !

Atlmnase m’a dit de l’attendre en ce lieu; Il m’a long-temps parlé des bontés de son dieu. De Jésus, doux auteur de la divine grâce;

Il veut que dans mon cœur je l’adore à la place

De mes vains Manitous trop long-temps vénérés ;

Il va venir, vêtu de vêtemens sacrés,

Laver mon jeune front dans une eau pure et sainte ;

Puis il déposera dans mon sein plein de crainte Un céleste aliment fait exprès pour nourrir Ceux qui savent pour Dieu se soumettre et souffgir.

[Le père Athanase entrc.]

Voici le prêtre saint ! sur son front quel feu brille !

La grâce l’illumine !

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OU LA MORT DE LA SALLE. 31

SCENE II.

La PÈRE ATHANASE, MILA, LA FOULE.

Le PÈRE Arnanass.

Allons, ma chère fille,

Voulez-vous être admise au nombre des enfants

Qu’embrasse Jésus-Christ dans ses bras triomphants?

MILA.

Je veux être chrétienne.

LE PÈRE ATHANASE, lui versant de l’eau sur la tête. Eh bien, Au nom du. Père,

Du Fils, du Saint-Esprit, que l’antique misère Attachée à Mila par le crime d’Adam

Ne soitplus! Que le Dieu tout?bon et tout-puissant

Dansles sentiers du bien sans cesse vous conduise,

Ma fille, et que toujours sa lumière vous luise !

[A la foule.]

Il nous faut laisser seuls ; que l’on s’éloigne un peu !

Mila va confesser ses fautes devant Dieu. Vous pourrez approcher quand je l’aurai bénie, Si vous la voulez voir prendre la sainte hostie.

[La foule s’éloigne.]

[A Mila.]

Ma fille, sur ce sol posez vos deux genoux ; Voulez-vous que Jésus, tendre, invisible époux,

Contracte avec votre âmé une chaste alliance?

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32 MILA

MILA.

Oui, mon bçu père !

LE PÈRE ATHANASE.

Eh bien, prouvezp votre innocence,

Car Jésus n’entre point dans un cœur corrompu.

Avez-vous fait le bien lorsque vous l’avez pu ?

De tout mauvais penchant préservez-vous votre être ?

Avec docilité savez-vous vous soumettre,

Lorsque l’ordre vous vient de plus sage que vous?

Dites tous vos péchés, Mile, dites-les tous.

MILA.

Mon père, de Mile l’àme est-elle coupable ? Elle a fait tout le bien dont elle était capable.

Mais, dis-moi, cependant, est-ce un crime d’aimer ?

Hélas! d’un feu secret je me sens consumer !

L’amour vient de renaître en mon âme encor neuve :

Hier elle pleurait, triste comme une veuve;

Aujourd’hui dans mon cœur je brûle de nouveau,

Comme si mon amant n’était plus au tombeau !

L’oncle de Morangie est l’objet de mon rêve ;

Cet amour à mon cœur ne laisse point de trêve;

Oui, je l’aime, le ciel se mire dans ses yeux;

Ainsi que son azur ils sont profondset bleus !

Dieu sans doute a connu que son âme était pure,

Puisqu’il met dans ses yeux la céleste nature!

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OU LA MORT DE LA SALLE. 33

LE PèRE ATHAMASE. Ma fille, Dieu permet un raisonnable amour. Mais c’est assez . . .

[A part.] Son cœur est pur comme le jour!

[ il lui donne la bénédiction ; puis il prend une hostie et la lui présente. La foule s’approche.] Ma main t’offre à présent le pur froment des anges

Qui te préserver de nos terrestres fanges.

[Après la cérémonie, Mila se lève; la foule se retire.] Allons, ce beau guerrier cher à ta passion _ A reçu comme toi ma bénédiction ;

Bientôt, Telle lui-même est venu m’en instruire,

Un soleil tout-nouvezm sur nos têtes vu luire :

De La Salle avec toi se prépare l’hymen,

Et Cavalier tous deux vous unit ce matin.

[Ils sortent-]

SCèNE III. LIOTOT, on le voit venir avec précaution derrière le thple, parmi les arbres de la forêt. Oui, j’aurai tout le.temps de bien ourdir ma trâme! Oh! qu’on me connaît mal! Elle croit, simple femme,

Que je suis un enfant qui laisse le remords S’emparer de mon âme et briser ses ressorts ! Non, le remords n’est rien, si je sauve ma tête !

Rose m’apprend aussi qu’une union s’apprête

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34 MILA

Entre Robert La Salle et la belle Mila . . .

Le nuage à présent s’amoncellerait là! La Salle veut venger la mort de Morangie ; D’en connaître l’auteur il montre tant d’envie,

Que, si de l’Indienne il devenait l’époux,

Je n’aurais plus d’espoir d’échapper à leur coups.

Car, bien qu’elle aime mieux d’une longue vengeance

Par la main du remords châtier mon offense,

Mile, dans l’abandon de son nouvel amour,

A La Salle dirait mon crime quelque jour .. .

Et pour Mile d’ailleurs ma flamme n’est pas morte !

Pourrais-je me la voir enlever de la sorte!

Ah! mon orgueil qu’on froisse et mes jours menacés,

Pour me déterminer en voilà bien assez !

Oui, tout en me vengeant je préserve ma tête ! J’ai trouvé le moyeu d’écarter la tempête !

Bientôt Uncas ici doit m’amener Duhault;

Son penchant à l’ivresse est son moindre défaut.

Quand cet homme est en proie à la liqueur traîtresse,

De répandre du sang un sourd besoin le presse.

Jele connais pour tel. Il faut donc l’enivrer;

Puis à de noirs soupçons aussitôt le livrer;

Puis du sombre besoin d’une prompte vengeance J’assiégerai son cœur et son intelligence.

Le voici!

[Viennent Uncas et Duhault.]

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OU LA MORT DE LA SALLE. 35

SCENE IV. LIOTOT, DUHAULT, UNCAS.

LIOTOT, à Duhault.

Ton ami veut te voir un moment.

[A part.] Aisément d’une dupe on fait un instrument.

[Il l’attire à part; ils disparaissent dans le bois. Uncas les regarde s’en aller avec surprise.]

SCÈNE V.

UNCAS, seul.

Que lui veut-il ? ses yeux sont remplis d’un feu sombre!

Sur lui le crime semble avoirjeté son ombre . . . On dirait qu’il médite . . . Oh! je saurai pourquoi Pour parler à ce Blanc il se cache de moi!

On le voit qui approche, a la manière des Sauvages, de l’endroit où Liotot et Duhault se sont dirigés.

En ce moment des chants retentisscnt, et l’on voit passer et re passer dans le lointain une procession avec tous les appareils du triomphe et de la victoire. Ces évolutions durent un certain temps

’ SCENE VI.

DUHAULT, pris d’eau-dc-feu.

Oh! qu’il est bon d’avoir un ami si fidèle!

Rose! . . Oh! qui l’aurait dit! Je sais bien qu?elle est belle;

Je sais que son regard peut inspirer l’amour . . .

Mais toujours elle sut me payer de retour!

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36 ? MIL A

Cependant Liotot m’afl?irmo . . . Oh! c’est infâme!

User de son pouvoir pour m’enlever ma femme! l’erfides! c’en est fait! Oui, dans le sang je veux Me laver sans retard d’un -afl?ront trop honteux!

[Uncns reparait; Duhault se retire-J

SCÈNE VII.

UNCAS, seul.

Où donc tr0uver Miln dans ce moment suprême!

Vainement je la cherche; ah ! ma crainte est extrême!

J’ai su les épier . . . Quelque attentat secret

Contre elle se prépare au sein de la forêt . . .

J’ignore ce que c’est, mais il faut, sans rien dire, Quej’aille voir Mile; de toutje dois l’instruire. Seule elle doit savoir ce que mes yeux ont vu ;

D’autres me trahiraient; Uncas bientôt connu

Pour servir à la fois des intérêts contraires Subirait tôt ou tard d’implacables colères . . . Ah ! de la rencontrer dois?je perdre l’espoir ?

[Après un moment de réflexion.]

Hélas! oui, j’oubliais! nul ne saurait la voir! Au sein de 'nos tribus un redoutable usage Dèfend qu’une heure avant le sacré mariage

Un homme sur la vierge ose porter les yeux, Jusqu’au moment suprême où se forment les n?uds!

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OU LA MORT DE LA?SALLE. 37

Si je voyais Telle! mais du dernier mystère C’est lui qui maintenant règle la pompe austère;

Le Soleil Blanc lui-même est dans ce temple saint, Et célèbre ce Dieu qu’on reçoit dans son sein.

Lui, l’ami de Telle, lui que Telle destine?

A ceindre dans nos bois la couronne divine,

Sans doute il aurait su plus tard me protéger. Ah! je suis menacé par un double danger! Voir Mila, c’est courir à ma perte certaine :

De qui l’oserait voir la mort serait la peine; Et ne point accomplir ce que j’avais promis,

Ne la point prévenir de complots ennemis, C’est m’exposer encore à sa haine royale! Oh ! de ma trahison suite horrible et fatale !

[On entend de nouveau des chants et la procession semble ap procher du lieu de la scène.] Mais qu?entends?je! déjà l’inn0mbrable concours

A parcouru nos bois en ses mille détours ',

Sous ces portiques saints à se rehdre il s’apprête, Pour unir les époux et célébrer la fête !

[Arrive le concours]

SCÈNE VIII. GUERRIERS, FEMMES, VIEILLARDS.

' Tour LE CHœUR.

Chantons, en ce jour d’allégmssc.

Et le tendre amour et l’honneur!

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38 MILA

Autour d’eux que chacun s’empresse, Appelons sur eux le bonheur !

Les GUERRIERS.

La Salle d’une immense gloire

Dans nos bois sacrés s’est couvert!

Ornons son front du chêne-vert, Pour digne prix de sa victoire, Ornons son front du chêne-vert !

Las FEMMES.

Et, pour parfumer sa couronne,

Accord0ns?lui, selon son cœur,

Mila, rouge et charmante fleur,

Héritière du sacré trône, Mila, rouge et charmante fleur !

Les VIEILLARDS.

En lui la prudence réside, En lui. règne l’humanité ! Elle, son front pur et candide

Atteste sa virginité,

Atteste sa virginité!

TOUT LE CH?UR. Chantons, en ce jour d’allégresse, Et le tendre amour et l’honneur!

Autour d’eux que chacun s’empresse, Appelons sur eux le bonheur!

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OU LA MORT DE LA SALLE. 39

Durant ces chants et aux sons éclatants d’une musique guer rière, qui frappejoyeusement les airs après chaque str0phc, en dis pose tout pour la cérémonie. Un chariot dêp05e lesjongleurs, les dignitaires, les membres du Grand?Conseil. D’autres déposent les riches ornemens et appareils de la fête, des guirlandes de fleurs et de feuillage, des sièges recouverts de peaux de tigre et de daim; des tables de cèdre, des vases d’or. Autour de l’Ours sucré, tué par La Salle, d’immenses quartiers de chair sanglante sont exposés à l’ardeur de feux de cèdre allumés de distance en distance. Des entres pleines d’huiles précieuses sont suspendues à. des branches d’arbre tout le long des tables. Des fruits variés, des oiseaux de divers plumage qu’on se hâte de dépouiller, des gâteaux de mais de couleur dorée, &c., &c.

Quand les chants ont cessé et que tout est prêt, les portes du temple s’ouvrent de tous côtés pour y laisser pénétrer les regards de la foule avide et curieuse. On voit, près de l’autel, Mila, rayon

nante d’une beauté céleste, assise sur un siège d’or, a la droite de Telle; Cavelier et Athunase sont au côté opposé de l’autel et attendent; alors,

SCèNE IX

MILA, TELLO, L'ABBë CAVELIER, La PèRE ATHANASE, ROSE, UNCAS, L’ASSEMBLÉE.

TELLO, d l’assemblée.

La Salle va bientôt se montrer à vos yeux!

[En ce moment une détonation se fait entendre et d’horribles clameurs frappent les airs dans le voisinage de la scène.]

TELLO.

Mais qu’annonce un tel bruit? Qui trouble, ô justes dieux!

La pompe des honneurs que pour lui l’on prépare?

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40 MILA

Un OFFICIER. Des auteurs de ces cris qu’à l’instant l’on s’empare!

[Le peuple s’émeut; on court, on s’agite; enfin l’on voit arriver des guerriers qui se sont saisis de Duhault et l’amènent]

UN GUERRIER BLANC.

Prêtres, femmes, guerriers, peuple, écoutez ma voix! La Salle vient hélas! d’expirer dans ce bois !

MILA. ' Ah!

[Elle tombe évanouie dans les bras de Rose et des femmes

indiennes qui fument sa suite.]

TELLO, au guerrier. Parle!

LA MêME vorx. Des soldats qui composent sa troupe

Il venait entouré, quand, soudain, de ce groupe

Un homme, le voici!

[Montrant Duhault.] Possédé d’eau?de-feu,

Terrible, blasphémant le nom sacré de Dieu,

Sort, et, d’un coup trop prompt, fait rouler sous la balle Le corps ensanglanté du malheureux La Salle!

[Un long gémissement accueille cette nouvelle]

TELLO, avec douléur. Soldat blanc, dis?tu vrai? quoi! La Salle n’est plus!

Il aperçoit le corps que l’on apporte couvert d’un vêtement de lin et se précipitant sur lui:

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OU LA MORT DE LA SALLE. 41

Ami trop malheureux!

LE PÈRE ATHANASE, après un silence morne.

0 regrets superflus!

[Mila revient alors à elle.]

Le PèRE ATHANASE, d Carel1?er.

Mais qu’un spectacle affreux n’afflige pas la vue De notre pauvre fille! A ses sens revenue, Ah! laissons-la pleurer! Un cortège pieux Va conduire le corps là-bas, loin de ses yeux.

[Mila pleure et sanglolte.]

L’ABBë CAVELIER.

0 mon Dieu! que ce coup m’est cruel et terrible !

TELLO. Quel est son assassin? Approche, monstre horrible!

A ce crime, réponds, quel motif t’a porté?

DUHAULT. De séduire ma femme il eut la lâcheté!

Sous mon bras indigné qu’à son tour elle tombe !

Oui, qu’elle aille l’aimer dans l’horreur de la tombe !

[Il se précipite sur Rose pour la frapper, mais on l’arrête]

4 Rose. Que mon sort est affreux!

DUHAULT.

Mon ami le plus cher, Liotot, fut tén ')in de ton crime d’enfer!

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42 . M I’L'A

Rose.

Liotot!

MILA, se levant comme une lionne en furie.

?Que dit-il! quel nom est dans sa bouche! Il croit à l’amitié de ce tigre farouche !

Ah ! que je dise enfin ce que lui-même a fait! La mort de Morangie est son premier forfait,

Et, dans le nouveau coup qui vient frapper mon âme,

Ah ! je reconnais trop sa main, sa main infâme!

TELLO.

De Rose qu’on produise ici l’accusateur!

PLUSIEURS vo1x.

Liotot est absent!

TELLO.

Oh! le lâche imposteur !

Qu’à l’instant trois guerriers s’élancent sur sa trace,

Et l’amènent lié! Ce soir, à cette place,

Sur le cadre de feu nous brûlerons leur chair,

Et de leur souffle impur nous nettoierons notre air!

UNCAS se présentant.

Je sais dans les forêts sa profonde retraite;

Bientôt il sera pris ; j’en réponds sur ma tête!

MILA, en pleurs.

J’ai cru que mon amant m’avait été rendu, Que du ciel pour m’aimer il était descendu;

________________

OU LA MORT DE LA SALLE. 43

Hélas! je me trompais : vers la voûte étoilée

L’ombre de mon amant s’est encore envolée ! . . .

FIN DU DERNIER ACTE.

Notes

  1. Capuchin A Catholic friar.


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Source

Cable, George Washington. "Posson Jone'" and Père Raphal: With a New Word Setting Forth How and Why the Two Tales Are One. Illus. Stanley M. Arthurs. New York: Charles Scribner's Sons, 1909. Google Books. Web. 27 Feb. 2012. <http://books. google.com/books?id=bzhLAAAAIAAJ>.

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