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CONFIDENCE

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Le grand cri que contiennent ces pages a été jeté il y a quatorze ans. Il a commencé dans la nuit du 1er février 1858, et ses derniers élans so sont éteints dans celle du 29 avril. Lejnanuscrit a été, en maintes places, arrosé des larmes de Fauteur ; à ces mômes places couleront celles de tous les lecteurs et surtout de toutes les lectrices qui n’ont pas une pierre à la place du cœur. C’est à New-York, dans un modeste appartement do Walkcr Street, pendant le sommeil de sa courageuse compagne et de ses enfants chéris, que le pauvre apôtre a accompli cette mission de l’âme avec Tarme puissante do la plume. Après quatre-vingt-neuf nuits d’enfantement, Fœurre a été achevée sous le regard paternel du Tout-Puissant, au milieu des plus poignantes et des plus saintes émotions. L’auteur la dédie à tous ceux qui souffrent, à tous ceux qui gémissent sons une tyrannie quelconque, â tous ceux que l’ordre social tient éloignés du banquet de la vie. a Courage! frères, leur dira-t-il ici, courage et patience ! l’esclavage corporel a été abattu, le prolétariat, esclavage monétaire, le sera à son tour, et, ces deux fléaux une fois détruits, la Vraie Liberté naîtra du sein de l’ordre, eutre l’égalité et la fraternité, dans la second* étable d'un second Bethléem ! u Lux è tene-bris , or do à cliao ! ”

Vous tous dont l’âme ne sommeille pas dans la mer morte de l'égoïsme, de la vanité et de l’oubli des grands préceptes de Dieu, faites actes de fraternité et de dévouement envers ceux qui souffrent

autant ou plus que vous! Il y a mille façons d’aider â la vraie justice et sans justice point

de progrès. Le mendiant peut être un agent aux mains de Notre Père: quiconque aime a la puissance, et il n’y a rien de perdu !

Je ne l’ignore pas plus qu'un autre: tout missionnaire du progrès trouve la souf^ance à chaque pas, par le fait des hommes : mais il trouve aussi la plus pure des jouissances—quand il s’élève â Dieu.

C’est peut-être une Loi de la ProviderTcc qu'il y ait toujours et partout des hommes dont l’âtue élevée se complaise au sacrifice, des hommes qui aiment à s’oublier pour travailler au bien général, sans ambitionner d’autre récompense actuelle que les applaudissements de leur conscience. Le monde les traite de niais ou de rêveurs, ceux-là mêmes pour qui ils travaillent les méconnaissent souvent; mais, tout en s’en affligeant, ils persévèrent dans leur mission, offrant leurs déboires et leurs souffrances à Celui qui est la Suprême Justice. C’est par eux que le progrès a toujours marché dans la bonne voie, c’est par eux qu’il y marche encore et qu'il y marchera toujours.

Salomon, pauvre vieux noir que j’ai connu et admiré, tu me vois d’En-Haut Courageux Casi-

mir et noble Pose ! avec qui j’ai versé des pleurs, les nuits que j’ai consacrées â narrer votre Cal-vairo de cinq années, plus agitées que les flots d’une mer houleuse, sont pour moi des souvenirs ineffaçables, et vous pouvez lire les pages oh j’ai mêlé mes larmes à vos peiues.et mon délire à vos joies. Vous le verrez, rien no m’a rebuté, rien ne m’a découragé ; la pauvreté ne m’a pas fait peur, et la calomnie a glissé sur ma cuirassç do chrétien — comme glisse une eau fétide sur un métal poli. J’ai souffert pour votre cause, qui était celle de l’Humanité, mais je ne me suis jamais plaint— parce que je crois. Je souffre et je souffrirai encore, mais celui-là seul le voit et le verra qui plane assez haut pour être juste

Ce n’est pas la seule plume d’un homme qui a écrit les pages qu’on va lire, il y a des cœurs qui le sentiront. Pour moi, je n’appartenais plus à la terre, quand, à certaines heures, ma main ardente, rapide comme la pensée, couvrait les feuillets blancs de sigues intelligibles. L’eau de mes yeux, qui mouillait souvent mon papier, coulait d’une source bénie, et c’est cette rosée tiède qui a soutenu mon courage jusqu’à la dernière heure....

Pourquoi l’ouvrage n’a-t-il pas vu le jour de la publicité dès qu’il a été achevé ! Hélas ! pourquoi !

—Parce que ; voilà la raison : elle est claire, excepté pour les aveugles. Mais il est toujours

temps de mettre à nu un fléau, parce qu’il eu reste eucore d’autres. Il est toujours temps d’instruire ceux qui ignorent. Le monde est grand, quoiqu’il soit bien petit, — et il est bon que le monde sache. Qu’est-ce que l’histoire, sinon lo miroir du passé ?

Charles Tesiui,

Nouvelle-Orléans, nuit du 25 au 26 Juin 1372,

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SPLENDEURS ET MISERES.

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I.

l’ajoupà de salomon.

Les îles Caraïbes sont, sans contredit, les plus jolies perles de l’Océan Atlantique; elles forment de charmants archipels que la nature a dotés de toutes les splendeurs d’un beau ciel et de toutes les richesses d’un sol fertile qui n’est jamais arrêté par les hivers, comme tant d’autres^ contrées du globe où tout meurt pour renaître. Parmi ces Antilles, qui s’aiipellen t eu Anglais Indes de l’Ouest West huiles, s’élève celle qui va être le théâtre des premiers chapitres de ce récit, la Guadeloupe. On voit de loin, en mer, poindre les deux mamelons de son volcan, la Soufrière, qui, de temps eu temps, secoue l’île tout entière comme le passage d’une lourde voiture secoue les maisons bâties sur un sol un peu mouvant ; c’est ce qu’on appelle des tremblements de terre.

Le navire qui, après une longue traversée, approche de la verte oasis jadis espagnole, aujourd’hui française, dout le nom est celui d’unemadone de l’Estramadùre, GuadeJupe. semble tressaillir jusque dans ses membrures, de la gai té bruyante des passagers qu’amène sur sa dunette le s'pectacle le plus gracieux et le plus magique. A mesure que la brise pousse la demeure llottante, qui porte tant d’espérances et tant de rêves, les rives verdoyantes de la perle des Antilles françaises se dessinent plus nettes aux regards charmés.

Les ilôts qui entourent la rade, une des plus gracieuses du monde, apparaissent couronnés de verdure, avec leurs cocotiers penchés, avec leurs palmiers droits et tiers, portant ù leur sommet un panache de larges feuilles bruyantes qu’agite incessamment la brise de mer. Enfin, le navire entre dans le port. A sa gauche s’étendent les îlots

dout nous parlons ; à sa droite les forts l ’Union et Y Epée, suivis de plusieurs autres mornes comme enterrés sous une végétation luxuriante et perpétuelle; devant sa proue, les quais et la* ville de la Poiute-à Pitre. Des navires à l’ancre dorment dans le port tranquille, à l’abri de toutes les grosses mers ; sur les quais de la ville retentissent les chants de mille travailleurs qui chargent et déchargent les lourdes gabarres plates affectées au transport des marchandises qui arrivent et des denrées qui partent. Le bruit qui domine tous les autres est celui des marteaux des tonneliers qui rabattent les boucauts de sucre que la récolte nouvelle va expédier à la mère-patrie. Les chants de la rade répondent aux chants des quais, car tous les travaux se font en chantant, ceux des matelots sur les navires, et ceux des noirs sur le bord de mer. Au milieu de cette foule remuaute et toujours en sueur, vont et viennent les négresses, les quarteronnes, les mulâtresses, toutes les nuances de la couleur, vendant, qui des gâteaux, qui du calalou , espèce de potage aux herbes, mêlé de riz, qui du mabi, sorte de bierre que tout le monde sait fabriquer dans le pays. Itien de plus pittoresque que le tableau do ces marchandes allant et venant d’un bout à l’autre des quais tout couverts de travailleurs. Elles portent la jupe légère, riche de lés, un peu courte devant, un pou traînante derrière, serrant, à la taille, une fine chemise d’une blan-! chcur éblouissante, entourée au cou d’une légère j dentelle; les manches sont formées au-dessus du i coude par uu double bouton d’or, et n’ont ni bouil-: Ions, ni bouffants, ni plissages, toutes additious gê S liantes, chaudes et horriblement disgracieuses.

I Ges belles filles, qui ont plus de goût que bien j des dames, portent Bi^ia tête un madras aux riches couleurs bien voyantes, jaune d’or, ronge de

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i*erfc

înrchax

LE VIEUX SALOMOX.

corailAert d’émeraude, blanc de neige. Cette coiffur^hajynantG est posée avec grâce uu peu de côté et un peu en arrière, laissant voir, d’une façon toute provoquante, quelques anneaux d’une magni tique chevelure ondée comme avec un fer. Cette délicieuse mode sied à merveille à ces visages de toutes unances, depuis le presque blanc jusqu'au presque noir. Les yeux et les dents luttent d'attraits et de clarté sous les chatoyantes couleurs du coquet madras, et l’on peut dire qifau point de vue de la sensualité, les filles de couleur des Antilles s out de séduisantes houris.

A deux lieues environ de la Pointe â-Uitre uii nous venons de conduire le lecteur, s’élevait, au milieu d’un petit morne touffu, un ajoupa habité par un vieux noir aveugle qui avait passé la centaine. Il se nommait Salomon. U était de petite taille, large d’épaules, trapu et fort, quoique voûté par l’âge. Depuis vingt ans, il était libre. Son maître, ne pouvant plus rien tirer de lui à quatre vingts ans, lui avait donné la liberté ; c’est-à-dire qu’il s’était déchargé du fardeau de sa nourriture, confiant la vieillesse de ce pauvre noir à Celui qui donne la pâture aux petits des oiseaux, et Celui qui donne la pâture aux petits des oiseaux ne la refusa pas au vieux noir, qui était son enfant comme lo sont tons les hommes. Salomon s'était acquis une grande réputation de sagesse, et, bien des fois, par ses conseils, il avait sauvé-celui-ci de la ruine celui-là du désespoir, un autre d'une mauvaise affaire, et beaucoup du chagrin. Son inliuence morale avait grandi do jour eu jour, et il vivait do sa sagesse, comme tant d'autres vivent de leur fourberie. Chacun de ceux qui venaient consulter Salomon apportait quelque chose dans lajoupn, l’un des vivres, l’autre des vêtements, quelques uns de Vargent, et, tant bien que. mal, 11* vieux sage atteignait le dernier jour du dernier mois do chaque année, remerciant Dieu de lui avoir donné nu capital inaliénable dont le rapport était aussi • sûr que celui des terres et des maisons, et plus honorable que celui des esclaves. Salomon connaissait à fond la culture de la canne et*celle du café, et plus d’une fois ses sages avis avaient sauvé îarécolte de quelque colon encroûté dans les vieilles pratiques arriérées, ou de quelque autre trop porté aux innovations hasardeuses. Il avait vu les vieux pays de l’Europe, à la suite d’un de ses maîtres qui l’avait emmené avec lui en Angleterre, en France, en Espagne. Aussi comprenait-il les langues de ces trois pays, sans toutefois les pouvoir parler suffisamment. Il avait, au milieu de tous ses voyages, appris à lire, à écrire, à compter; il possédait un peu d’histoire, un peu de géographie, un peu de tout, sans avoir jamais été plus loin que les connaissances les plus élémentaires. Parmi les siens, il était regardé comme un savant, et, pnrmijos

gens instruits, il était regardé, ajuste titre, commê un sage. Ce qu’il avait le plus étudié c’était les religions, et îl était, sur ce chapitre, si complexe et si diffus, plus avancé que pas un philosophe. Il* avait médité au moyen du bon sens et de la foi simple, au lieu de perdre sou temps dans le dédale-dos théories et des autres sciences, aussi vaines qu'orgueilleuses, touchant les croyances humaines.-Pour donner, en quelques lignes, une idée du rare bon sens de Salomon, nous citerons quelques opinions qui ont été recueillies de sa bouche, et qui, pour tout penseur croyant, ne pouvaient être que l’écho d’niic inspiration supérieure, ou lo produit d’un jugement de premier ordre.

Ainsi, il détruisait en quelques mots la théorie, un peu risquée, d'un commencement et d’une fiu de création, en disant tout court que, “si Dieu est éternel, son œuvre doit être éternelle ! ” Il détruisait l’enfer et ses tourments qui ne doivent, dit on, jamais finir, en disant que, “ si Dieu est un pèro clément et juste, il no peut pas punir de peines éternelles des fautes passagères î ” 'La création du monde en six jours le faisait sourire presque autant que le repos du septième jour, parce que, disait-il, “Dieu n'est pas un ouvrier qui ait besoin de tel temps pour faire telle chose, et surtout qui ait besoin de repos après l'avoir faite, sans quoi il ue serait pas plus puissant qu’un homme! *’

Quoiqu’avcuglc, Salomon descendait quelquefois de son*mornc à la ville; il était appuyé sur uu bâton qui lui servait comme de sonde tout le long de la route, et suivi d’un gros chien de Terre-Xeuve qu'il avait reçu en présent d’un riche habitant guéri par lui d’une morsure de bête à mille pattes. Le vieux noir sc mêlait de la guérison des malades qui l’appelaient eu désespoir de cause. Xul ne s’élevait contre cette pratique illégale d’nne science monopolisée, attendu que Salomon ne s occupait guère que des malades abandonnes par les médecins. Il faut bien le dire, il réussissait souvent, et quelquefois vite, là où toute la science avait été impuissante, et, quand on lui demandait comment lui, ignorant, guérissait ceux qui étaient déclarés perdus, il répondait, en souriant sans orgueil : “ Ce n'est pas moi qui les guéris ” Et il

n’en voulait pas dire davantage.

Autour de l’ajoupa de Salomon,s’étendait un petit jardin potager que les noirs des habitations voisines sarclaient, plantaient et entretenaient a tour de rôle, chaque samedi et chaque dimanche. Il y avait, dans ce jardin, du mais, du manioc, des ignames, des pois angolcs, des topinambours, quelques bananiers, et, tout au bout, un immense arbre à pain qui donnait à la tois un grand ombrage dans les jours chauds, et une abondante nourriture pendant la moitié do l'année. Le petit morne du vieux Salomon avait reçu le nom poétique de Jo-ümoni. On pouvait y arriver à cheval par phi

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LE VIEUX SALOMON.

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«ieuis sentiers assez étroits, mais bien entretenus par les memes noirs qui prenaient soin du jardin. L’intérieur do l’njoupa était peu meublé. On y voyait un hamac, hissé chaque matin et descendu chaque soir, pour le sommeil du vieux noir, un bahut presque aussi ancien que son possesseur, deux chaises de bois et une table grossière. Sur la cheminée était une gravure commune îvprésen-raut le Christ au Eoseau, et, en lace, un Vincent de Paulo ramassant des petits entants dans la neige. Quelques ustensiles de cuisine étaient renfermés dans un grand coffre de matelot, qui sei-vait de siège habituel à Salomon. Auprès de l’ajoupa était la niche de Veille-toujours, construite eu bambous et couverte en latanier. Veille-toujours était aussi doux que robuste et aussi fidèle que courageux. C'est lui qui recevait et qui introduisait les visiteurs, noirs, jaunes et blancs, sans jamais pousser de ces aboiements malhonnêtes, qui sont dans les habitudes des chiens mal élevés. Veille-toujours, s’il eût été un homme, eût pu décorer sa poitrine do plus d’une honorable médaille, car il avait sauvé plusieurs eufants des eaux du canal Vatable; mais, comme il n’était qu’un chien, on ne lui accorda qunne grande estime, et quelque cassave de temps en temps.

Maintenant que nous avons fait connaissance avec la Pointo-à-Pitre, avec Jolimont, avec" Salomon et avec Veille-toujours, nous allons passer au chapitre deuxième, et mettre en scène de nouveaux pcrsouuages.

II.

Li; .UKXAGK DK KOSK.

| fièvre jaune l Comme il a travaillé pour gagner notre petit ménage, avant que je le prenne pour mari î

— Tu es une bonne iil!e, Itosc ; tu es une bonne femme: tu seras une bonne mère! Aime ton mari par-dessus tout, mon enfant, par-dessus moi-même, pardessus tes enfants, si tu eu as

— oh ! non, mère, pas [dus que vous ! mais autant, et, — ajouta-t-elle — d’une autre manière.

I La vieille Suzanne sourit eu regardant sa fille.

! —Sais-tu, dit-elle, qu’il est bieu heureux tout de

même d’avoir pour femme la plus joli mulâtresse de la Pointe à-Pitre !

— Et bien heureux aussi d’avoir une seconde mère comme vous, mère Suzauue, car vous l’aimez tout comme s'il était votre fils.

— Parbleu! y a-t-il rien au monde de'plus naturel et de plus juste que d’aimer comme sou enfant i celui à rjui on a donné sou enfant? Je ne corn*

■ prends pas les sentiments de la plupart des blancs, car il est reconnu parmi eux, comme une vérité I sans exception, qu’une belle-mère est ce qu’il y a déplus mauvais dans un ménage! Tiens, vois-tu,

j moi si on me demandait qui j’aime mieux de

| toi ou de lui, eli bien, foi de Suzanne, je no saurais | pas répondre !

j *— Xi moi non plus, si ou me faisait la mémo

j question pour vous et pour lui !

— Ali ! s’il nous entendait ! s’écria la vieille mère,

| eu élevant en l’air nue pièce de linge qu’elle était

eu train de blanchir s’il nous enteudait, serait*

| il heureux !

— Et il lest, heureux ! s’écria uue voix pleine ; d émotion—en même temps que le propriétaire de ; ladite voix faisait irruption dans la chambre où so

Xotre scène actuelle se passe à la Pointe A-Pitre, près du pont des Abyrnes.

— Eh bien ! Pose, le coup de canon est tiré depuis longtemps, et ton mari n’arrivo pas.

— Mère, il aure été retenu par quelque surcroît de travail. Monsieur Varieux prend toujours, dos uoirs qu’il a à loyer, plus do temps, qu’il ne lui est dû ; il en est quitte pour leur prêter, le soir, uu fanal dans lequel il met un bout de chaudelle juste assez long pour la route.

— Eose, tu n’aimes pas M. Varieux, n est-ce pas ? dit la vieille Suzanne, en riant avec une certaine malice.

— Ma foi non, je no l’aime pas, et je ne suis pas la seule. On entend toujours chez lui des cris et des coups de fouet ; il est aussi méchant qu’avare, et, la semaine passée, ayant fait une mauvaise affaire et étant de mauvaise humeur, il a battu injustement Casimir.

— Tu aimes bien Ion mari, Eose ?

— Si je l’aime ! mère... .Oh ! oui, je l'aime J

parce qu’il n’y a pas de meilleur être que lui au inonde. Comme jl vous n soignée, l'année de la

j tenaient les deux femmes.

* Casimir, car c était lui, était un beau mulâtre à | la physionomie ouverte, aux yeux vifs et parlants, i a la démarche aisée et hardie.

Il courut à sa fournie qu’il embrassa sur les-deux yeux, puis a sa belle-mère qu’il embrassa sur les deux’joues.

— Oh! s’écria-t-il. que je serais heureux si je i notais pas esclave !

Les deux femmes lestèrent stupéfaites. (Tétai , la première fois qu’elles entendaient Casimir par j 1er ainsi. Jusque-là elles l’avaient vu, comme tous les autres, indifférent à son sort, ou du moins le paraissant, au plutôt encore ne l'appréciant pas.

! La vieille Suzanne n’avait jamais eu de ces idées, | parce qu’elle avait vieilli dans un esclavage assez ! doux ; mais il n 7 cn était pas de même do Eose qui, I tenant du sang asservi et du saug asservisseur, i sentait d’autres instincts quo ceux de sa mère. Et I puis, jolie connue elle l’était, elle avait entendu j résonner à ses oreilles ces paroles flatteuses do ! jeunes blancs, qui l’avaient pins d’nno fois fait songer à bien de** choses....

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LE VIEUX &ALOMON.

V

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— Eah! s'écria tout d'un coup Casimir, connue t

pour effacer ce qu’il avait dit, nous verrons...• Dieu est juste, et la justice Unira par triompher! Maman Suzanne, î\joiita-t-il, faites-nous donc quelques gâteaux de moussaclie : moi je vais laver votre linge. i

— Toi, tu vas laver mon linge, c'est pour le coup j qu’il serablantf !

— Vous allez voir, répondit Casimir ni s'einpa- ; rant du baquet et du savon.

Et il se mit à l’ouvrage connue une blauchissuii- ! se consommée, frottant, tordant, rinçant aussi bien et plus vite que Suzanne elle-même.

Eose alla chercher la fleur (le la farine de manioc, j appelée moussaclie dans le pays , Zuzaune alluma ■ le feu, puis battit la pâte, et on procéda à la cou- ; fection des fameux gâteaux.

— Mais, dit Eose, eu regardant son îuari qui ex- j ploitait son linge comme la locomotive exploite le ; chemin de fer, pourquoi donc viens-tu si tard ! Voilà plusieurs mois qu'il t’arrive souvent de rentrer une heure et demie après le coup (le canon.

— Voilà répondit Casimir; c’est un secret! (

— Ah ! c’est un secret ! répondit la belle fille; j

alors tu as une amoureuse, tu me fais (les înfidé- j lités ! î

— Pour eu, non ! ma chérie.. tu sais bien que je t’aime par-dessus tout au monde ! Et d’ailleurs, y a t-il une meilleure femme et une plus jolie fille que toi, depuis la Pointe-à-Pitre jusqu’à la Passe-Terre 1

— Oh! quaudee serait vrai * Les hommes

aiment le changement, et ils prétendeunt que, de leur part, une infidélité ne tire pas à conséquence ! et qui dit une peut dire cinquante. ]

Casimir ne répondit pas.

— Tu vois bien, dit Eose victorieuse par ce silence, tu vois bien que je devine juste !

— Non, tu ne devines pas juste, su contenta de répondre le jeune blanchisseur.

— C’est- bon, riposta la belle mulâtresse, moi aussi j’ai mes secrets. Il no manque pas de beaux mes- j sieurs qui m’achèteraient pour la liberté, si je vou- î lais les écouter, et qui, en attendant, m’offrent des j bijoux et (les madras

— Les hommes sont faits pour offrir, répondit I Casimir, et les femmes honuêtes, pour refuser. !

— Ou accepter, dit Eose; c'est selon les circous- j tances et puis d’ailleurs, chacun a ses secrets! j

La vieille Suzanne s'occupait de ses gâteaux et j ne mêlait pas un mot à Cette petite discussion cou- j jagalo. Elle comprenait instinctivement que ce j n’était là qu’une comédie de mari à femme, et d’ailleurs elle avait pour principe qu’il ne faut jamais intervenir dans les affaires des'jeunes ménages, surtout quand on est la mère d’un des deux époux. Lebon sens et Fa mon r de la bonne union lui avaient

appris ce que des gens plus instruits ont toujours paru ignorer, pour le malheur de leurs enfants.

Les gâteaux étaient prêts, et le linge était lavé.

— Maintenant, ma petite femme, dit Casimir, et vous, ma bonne mère, nous allons causer en mangeant. Donnez-moi un verre de tafia pour me remonter nu peu, et je vai- vous faire â toutes les deux une surprise.

Le petit verre bu et les gâteaux servis, Casimir plaça Eose sur scs genoux, tira un petit livre de sa poche et regarda les deux femmes,

— Vous allez savoir mon secret, dit-il, et ou ne

m'accusera plus d'infidélité et on ne me mena-

cera pins de bijoux et de madras.

— Que tu es bête ! dit Eose, en embrassant Casimir, est-ce que tu nas pas vu que je plaisantais ? Si mon idée avait été de faire comme tant d’autres, cst-cc que je ne serais pas libre aujourd’hui ? est-ce que j’aurais attendu jusqu’aujourd’hui pour nie faire donner des toilettes? Va ! nous serons libres ensemble, tous les trois, ou je 11e veux l’être jamais ! La liberté est la seconde clioso au monde ; il y a une autre chose qui est la première....

— Laquelle ? demanda Casimir

— L’amour! répondit Eose. Celui qui est mort, sur la croix a dit : “Tout est daus l’amour et il n'y a rien en dehors de l'amour.’’ C'est en s’aimant et en s’unissant qu’on devient libre ; c’est l’amour qui enfantera la liberté.

— O ma Eose! ma belle compagne, 111a chère femme ! que j’ai bien fait d’avoir un secret, et que je vais être heureux de le dire !

— Voyous donc, dit la vieille mère, car à présent je puis parler, puisque vous êtes d'accord.

— Mais si ton secret est dans ce livre, dit Eose, il faudra envoyer chercher nu maître d’école poulie connaître à moins que tu n’aies appris à lire

eu dormant.

— Non! dit Casimir, mais j’ai appris â lire en travaillant le soir après le coup de canon, et aujourd’hui— ajouta-t-iliivoc orgueil —aujourd'hui je sais lire !

— Et qu’est ce que cela t a appris ! demanda la vieille mère

— Cela m'a appris â avoir courage et patience, pareeqo’un jour nous serons libres. Cela m’a appris que tous tant que nous sommes, noirs ou blaues, blancs ou noirs, nous sommes également les enfants de Dieu. Cela m’a appris qu'il y a, dans tous les lieux du monde, des hommes qui luttent pour notre indépendance, avec tontes les armes que peut fournir le bon vouloir. Bientôt je ferai aussi la lecture, dans notre Réunion , vous verrez, vous verrez! Le vieux Salomon nous arrache des larmes à tous, quand il nous lit avec âuie et chaleur les pages sublimes qu : il y a lâ-dedans.

— Mais, dit Suzanne, il est aveugle!

—11 sait le livre par nrur! riposta Casimir, h

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LE VIEUX

quand, do main tremblante, il nous montro lo ciel qu’il ne peut plus voir ,.mous frémissons d’espérance, et nous oublions le présent. O mes amis, mes amis! il n’y a pas de races maudites!

— Nous sommes nés esclaves, nous mourrons

esclaves, dit Suzanne

— Peut-être, s’écria Pose

— Non! dit Casimir, nous ne mourrons pas esclaves, car le temps approche où les hommes qui luttent pour nous, au nom du Dieu Tout-Puissant, remporteront la victoire que ie Christ a annoncée.

— La religion n'est pas faite pour nous, dit la vieille. Est-ce que les prêtres ne nous disent pas : “Sujets, obéissez à vos princes ; esclaves, obéissez à vos maîtres !”

— Ceux-là seront renversés les premiers, parce que ceux-là servent les oppresseurs au lieu de défendre les opprimés. Leur place étail auprès du berceau des faibles, et ils se tiennent an four de la puissance.

— Mais qui t’apprend toutes ces choses? toi qui

es, comme no\is, un pauvre esclave ? dit Rose en regardant son mari avec une sorte d’admiration

— Le livre, toujours le livre, répondit le mulâtre.

— Quil*a écrit?

— Je n’en sais rien, répondit Casimir : qu’il vienne de l’Orient ou de l’Occident, il est certainement venu, parla volonté du Tout-Puissant, an secours des parias. Et ne me demandez plus à quoi m’a servi d’apprendre à lire : si tous nos frères savaient liie, nous no serions pins esclaves demain !

*

*• #

Le ménage de Rose ne ressemblait pas à celui de notre vieux solitaire de Jolimont. On voyait bien qu’un homme amoureux en avait fait quoiqn’à grand-peine, l’acquisition.

L’appartement se composait de deux chambres et d’une cuisine. Les trois pièces ensemble eu auraient bien formé une passable comme dimensions, mais que tout y était joli, propre et bien en place! La première chambre, où nous avons sans façon introduit le lecteur, était toutefois loin de promettre ce que tenait la seconde. Cette première cham. bro était celle de la vieille Suzanne. On n’y voyait que le nécessaire: un lit commun, deux-tables, quelques grosses chaises, et imo profusion d'ustensiles de ménage se promenant un peu de droite et de gauche ; il y avait beaucoup de clous plantés dans la muraille, et à ces dons pendaient maints objets de destinations diliérentes. De grossières gravures étaient collées, tant bien que mal, sans aucun respect pour la ligue droite, sur la cloison en bois qui séparait cette première chambre de la seconde. Cotte seconde chambre était celle des deux jeunes mariés. Xousy entrerons avec ceux qui vont dormir, car il est près de onze heures au moment où Casimir lit le dernier paragraphe de son petit livre.

►SALOMON. 7

| Nous apercevrons d’abord un beau lit à colonnes, i en acajou du pays. Il est surmonté d’une belle ‘ corniche ouvragée, et entouré d’une blanche mous ’ tiquairo, soutenue par de jolis glands de soie et laine. T<*nt près une table pliante, du même bois quo le lit. Y ne armoire semblable s'élèvedans un autre endroit de la chambre. Quatre jolies chaises eu paille du pays sont alignées le long de la muraille, et une élégante console supporte quelques beaux verres et plusieurs tasses de porcelaine blanche. Tout cela est propre et luisant comme l'intérieur d’une ouvrière sage et rangée. Depuis I deux ans seulement Casimir a, comme le disait j tout-à-l’heure la vieille Suzanne, le bonheur de I posséder, aussi légitimement qu’il est possible à un I esclave, la plus belle femme de couleur de tonte la ville.

Rose était d'une taille moyenne et bien prise.

Elle avait, dans la marche, qnelqnc chose que les Italiens appellent discnvoltum . Ses beaux yeux noirs étaient longs et doux, entourés aux coins com-! me d’une auréole de ces petits plis gracieux qui don i nent tant de velours au regard. Ses cheveux n’é-| taient ni lisses ni crépus, c’est-à-dire ni fades ni laineux, mais bien ondés par échelons réguliers, longs et fournis, élastiques à la main. La jeune femme avait, pour plus grand charme peut-être, une de ces voix musicales et suaves auxquelles on est convenu, non à tort, de donner le nom de sympathiques. Elle s’étudiait à se rendre agréable et désirable à celui à qui elle s'était dounée, et elle y réussissait à merveille, secondée par cet instinct de femme qui demande une aide toujours efficace aux petits mystères innocents d'une coquetterie modeste.

Et de fait, elle était aimée autant que reine ou i impératrice, toute pauvre 1111e esclave qu’elle était, à supposer que les impératrices et les reines inspirent de plus forts attachements que les antres mortelles, ce qui n’est rien moins que prouvé.

Casimir avait la tête déplus que sa Rose. C’était un garçon propre et soigneux de sa personne, bon, dévoué, laborieux et sobre. Il avait vingt-cinq aus, sept de plus que sa femme, et il était difficile de trouver, sous tous les rapports, ce qu'on appelle vulgairement uu couple mieux assorti.

Nous les laisserons discrètement entrer chez eux, et, joignant leur souvenir à celui du vieux Salo-! mou que nous avons laissé à la fin du premier chapitre, nous passerons au troisième, si le lecteur vent bien mous suivre.

- —

ru.

UNE -MAUVAISE NOUVELLE.

Le lendemain matin, vers huit heures, Rose faisait son service auprès de sa maîtresse. Elle venait de lui apporter dans son lit qne petite tasse

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LE VIEUX .SALOMOX.

d’excellent cale noir, scion l'habitude du pays. Le f battre. Charles est no en France, et je ne puis maître et la maîtresse de Rose, de Casimir et de j qu6 partager ses ôpinions.

Suzanne, étaient aussi d6 jeunes mariés. Ils n’é- ; taient pas riches, et ces trois esclaves étaient tout leur avoir avec une partie de la mahon qu ? ils habî- f taient: cotait la dot de la jeune femme. Imprévoyants comme de jeunes tètes laissées de bonue heure à elles-mêmes, ils miraient pas voulu attris- , ter leur premier bonheur par un pou de gêne, ou t plutôt ils n’avaient pas su se tonner un avoir qui I est la tranquillité future, au prix d’une bonne et constante économie. Leur maison notait à eux qu’en partie, et la conversation que nous allons en- , tendre nous apprendra quel était leur embarras présent, et combien il devait malheureusement in- i tiuer sur l’avenir du trio dont nous avons fait eon- ! naissance aux précédents chapitres.

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— Rose, dit madame Lambert à la mulâtresse, ( reviens tout-à-l’heure ; monsieur est sorti, et j'ai à ! te parler, ma fille.

Une demi-heure apres, la jeune servante et la jo- i lie maîtresse étaient en conversation réglée, près- | que comme deux égales. Madame Lambert était ! assise sur un canapé du salon, Rose sur un tabou- i ret aux pieds do sa jeune maîtresse.

— Rose, disait madame Lambert, vois-tu sur le j guéridon ces papiers timbrés ?

— Oui, maîtresse.

— Eh bien, ces papiers nous menacent .d’une .saisie; la maison, qui n’est payée qu’à moitié,.et vous autres trois qui venez de mon père, tout va appartenir à la justice dans quelque temps, à moins d’un sacrifice qui produirait un fort à-compte et ferait obtenir du temps pour la balance de ce que nous devons. Xous pouvons seulement con-. server la maison, et un de vous trois.

— Xous ne serons jamais aussi heureux qu’avec vous, maîtresse; mais si vous êtes forcée de vendre, vendez-uous tous les trois dans le pays; nous sommes inséparables par rattachement qui nous unit, et aucun pays m» vaut p»mr nous la (îuade-lonpe.

— Voilà coque j'aurais voulu, Ruse; mais cela ne se peut pas ainsi, et monsieur Lambert a arrêté que nous garderions Tun de vous seulement. Les deux autres seront vendus à un capitaine américain qui vous emmènera dans sou pays.

Et la jeune femme paraissait émue.

Rose avait la tête penchée dans ses dôuz mains, elle semblait ne rien entendre ou ne rien compren dre. Une double imago confuse passait dans son cerveau ébranlé. Tantôt c était sa bonne vieille mère, tantôt sou cher mari ; elle les perdait et les retrouvait l’mr après l’autre ; sa mère qui ne l’avait jamais quittée, qui l’avait veillée malade, soignée bien portante, qui avait passé tant de nuits à travailler après son travail du jour, pour lui acheter de belles jupes, de frais madras, de jolis bijoux: son mari qui l'aimait plus que sa propre vie à lui. qui avait sué sang et eau pour amasser un à un les jolis meubles de leur ménage ; lui à qui elle s’était donnée avec tant de joie et tant de bonheur, qu’elle aimait elle-même par dessus tout. Elle songeait aux jours si lougs quand il n’était pas là, aux nuits si douces quand elle l’avait à ses côtés.

— Ma pauvre fille, dit Madame Lambert, il ne faut rien s’exagérer : on ne t’enlève pas un petit enfaut qui aurait encore besoin de tes sains maternels. Tous les jeurs, clans la vio, on se quitte, et on se retrouve ensuite.

— Quand on est libre, peut-être, dit Rose d’une voix creuse ; mais quand ou est esclave ?

Le même soir après liait heures, la mère, la fille et le gendre étaient réunis comme la veille ; mais il n’était plus question de gâteaux, de linge à expédier, de petites discussions conjugales toujours suivies de bons raccommodements. On se regardait et on était triste.

— Ainsi, disait Suzanne, nous avons d’aussi bons maîtres qu’on en puisss trouver ; nous n’avons rien fait de mal ; personne ne veut nous punir, et, malgré tout cela, voilà qu’il faut que nous soyons séparés !

— Si nous étions libres, ajouta Rose, ou pourrait nous i envoyer l’un après l’autre, nous nous rejoindrions, quand cela nous plairait, et si nous le voulions, rien ne pourrait nous séparer, si ce n’est la mort ! L’esclavage est donc une mauvaise chose.

— Un crime ! s’écria Casimir, le crime des crimes, une insulte à Dieu, une tâche horrible sur l’huma qité î , Oh ï Saint-Domingue ! Saint-Domin-

gue !

— Et ceux qui ont de mauvais maîtres! ecux

qui appartiennent à des bourreaux ! s écria la

vieille.

— Vois-tu, Rose, nous vous aurions vendus dans le pays, mais nous n’aurions pas trouvé la moitié de la somme que nous paie le capitaine, et il nous faut cette sommc-là tout entière. Et puis mon mari n’est pas partisan do l’esclavage, et, si riche qu’il eût pu être, il n’aurait jamais consenti à acheter personne ; il aime mieux louer et payer. Moi, jo suis créole de la Pointe; l’esclavage m’a entourée au berceau, mais je n’ai jamais battu ni fait

— Il faut partir marrons ! s’écria Casimir.

— Ce serait encore pis ! répondit Rose.

— Allons consulter le vieux noir de Jolimont, mes enfants : c’est demain dimanche, nous aurons la journée â nous: madame va chez son père avec

son mari.

Il y eut un moment de silence,

— Q ma fille! s’écria la vieille, quelque chose ma dit que nous serons séparées !

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LE VIEUX SALOMON.

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— Ne dites pas cela, mère, ne dites pas cola !

Et les deux femmes se jetèrent en pleurant dans les bras Pane de l’autre.

Casimir marchait à grands pas. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues, et pourtant ses yeux étaient secs, et ses lèvres frémissaient. Tout-à-coup il s’avança vers sa femme et vers sa seconde mère, leur prit à chacune une main, et leur dit:

— Je sais où on doit mener les deux de nous qui partiraient ; c’est à New-York, et il n’y a pas d’esclavage à New-York ; c’est donc pour aller plus loin. Que le troisième s’embarque en fraude, et, une fois au large, le capitaiue ne sera pas fâché d’avoir trois sujets au lieu de deux. Arrivés là-bas, nous verrons.

— Mauvais plan! mon garçon, dit Suzanne; de pauvres esclaves n’ont pas les moyens de trouver, comme un blanc, à s’embarquer par-dessus le bord. Allez vous deux, moi je suis vieille, et j’ai rempli ma tâche; vous n’avez pas commencé la vôtre, et vous avez le temps pour vous.

— Allons voir Salomon, répliqua Rose, etfaisons ce qu’il dira: il est poussage que ndus.

—♦

parmi les gravier? et les roches. Les grands moulins à vent se dressaient de loin en loin, au repos, comme les géants du grand chemin. Partout éclatait cette riche végétation tropicale, mouvement perpétuel d’une luxuriante nature.

— Oh! dit Casimir, quel paradis que ce pays sans hiver et sans misère, si l’esclavage ne le souillait pas !

Des chants retentissaient sur la route, comme si tous ccs êtres qui la parcouraient, désignés peut-être au fouet du lendemain, étaient arrivés an jour delà liberté, ou n’eusseot jamais compris l’esclavage. L’habitude s’était faite abrutissement.

Bientôt on aperçut de loin le gros arbre à pain de Jolimont et les portè-verdure inférieurs qui entouraient l’ajoupa. On entra daus un des petits chemins qui conduisaient à la demeure du vieux solitaire. Plusieurs jeunes noirs raclaient, à la houe, l’étroit sentier, Dès qu’ils aperçurent les arrivants, ils suspendirent leur travail, et se mirent à regarder.

— Zamor, dit l’un d’eux à son plus proche compagnon, voilà la belle Rose avec son Casimir et la vieille Suzanne.

IV.

LA ROUTE DES ÀBYMES.

Le lendemain dimanche, au moment où sonnait la graud’mcsse, Suzanne, Casimir et Rose se mettaient en routo pour l’ajoupa do Salomon. Ils suivaient la route des Abymes, très fréquentée le jour du repos. On y voyait descendre une foule de noirs de toutes les habitations, apportant à la ville des provisions provenant de leurs jardins ou de ceux de leurs maîtres. Les négresses portaient sur leurs têtes, dans de grands paniers, des fruits, de la farine de manioc, du sirop en calebasse, des bauaues, des patates douces ; les noirs, outre ces divers objets, portaient d’immenses paniers de cbarbou ; quelques uns et quelques unes venaient à vide, parés de leurs plus beaux habits, pour faire un tour à l’église, et de là se rendre aux danses sur les différentes places, û l’ombre des grands sabliers. D’autres, moins nombreux, montaient au contraire aux petites habitations, pour voir, les uns leurs femmes, les antres leurs maris, occui»és à entretenir leur jardin on à récolter leur manioc. D s voitures et des chevaux sillonnuieut aussi cette belle route carrossable, sous les rayons d’un chaud soleil, il est vrai, mais tempéré par une brise presque constante. De chaque côté du chemin, s’étendaient de vastes pièces de eau nés à sucre de tout 'âge, depuis les rejetons encore petits, jus-qnfanx grandes canues*mûres, dont les flèches dotées, faisaient,, sous le soleil et sous la brise, comme d,es oudes brillantes, sans cesse agitées. Parfois, au so^nmpt d’un morne,, pointaient les mille et mille grains rouges des caféiers verts plantés

—Je la vois bien, répondit le noir en poussaut

un gros soupir J’ai bien manqué mourir pour

cette fille-là ! mais elle a trouvé mieux que moi, et je suis content qu’elle soit heureuse.

— Tu n’es guère jaloux ! Zamor

— En ai-je le droit f M’a-t-elle jamais promis quelque chose!

— C’est égal, moi je l’aurais eue, u’iipporte com-meut, dit le premier noir.

— Si le vieux Salomon t’entendait, répliqua Zamor, il ne voudrait plus te parler, et refuserait même tes services.

Le noir baissa la tête et ne répondit pas.

Ncs trois marcheurs étaient arrivés près des noirs.

Rose aperçut Zamor avant de voir les antres, tant ce regard appelait le sien. Elle s’avança vers lui et lui tendit la main la première.

— Boqjour, Zamor, lui dit-elle, comment cela va-t il t

— Assez bien, Rose, répondit le noir, en prenant .la main de la jeune mulâtresse, et vous!

— Ma sauté est bouue, Zamor, mais j’ai le cœur malade.

— Qu’y a-t-il donc !

— Notre maître est forcé de vendre deux de nous, le troisième resterait seul.

— Dans la colonie f

— Non ! à un capitaine américain qui nous conduit à New York, et de là, ailleurs

Casimir approchait. Zamor ne répondit .pas à Rose, mais son regard attristé répondit pour lui. La vieille Suzaune était auprès d’eux presque eu I même temps;, on échangea quelques paroles, $uïb

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LE VIEUX SALOMON.

les trois visiteurs s’avancèrent dans la direction de l’ajoupa.

Zamor resta immobile, appuyé sur le manche de sa houe * tant qu’il put les apercevoir: mais bientôt un coude du chemin les lui déroba; alors il reprit machinalement son travail, san&dire un mot.

Bientôt Veille-toujours arriva au grand trot, la queue en trompette, et le museau au vent. Il vint reconnaître les visiteurs, leur lécha la main, puis, p enant la tête de la colonne, il se disposa à aller annoncer une visite, selon son invariable habitude.

V

LA CONSULTATION.

Ce dimanche-là, Salomon était dans un jour de richesse. Uue appétissante odeur s’exhalait do sou^ajoupa. Il allait et venait assez prestement popr son grand âge, et cuisinait comme s’il eût ou deux excellents yeux.

—Bonjour, compère, dit la vieille Suzanne en entrant la première.

— Bonjour, père. Salomon, dit Casimir.

. — Bonjour, grand papa, termina Rose avec sa

voix mélodieuse.

— Ah ! c’est vous, mes enfants, répondit le vieil aveugle. Je vous vois bien, allez ! Casimir est tout en blanc ; commère Suzanne, en brun : la jolie Rose, en jupe bleue, avec une belle chemisette en baptiste, hein ! Elle est coiffée d’un beau madras de la Dominique.

Et le vieux noir poussa de petits rires de satisfaction.

— C’est vrai ! exclama Suzanne ; je crois que le compère y voit aussi bien que nous autres, ou bien qu’il est sorcier.

— Eh, eh, lit Salomon, 1 il y a des jours où je vois clair, et des jours où je devine.

— Quelle bonne odeur l dit Rose.

— C’est celle d’un fameux court-bouillon de viva-neau, moitié à la créole, moitié à la proveuçale! Sentez-vous le bon goût d’ail î Vous en inaugerez

bien votre part, ânes enfants Aujourd’hui je me

régale, voyez-vous, et je ne connais de plaisir complet que celui qui est partagé.

— Merci,compère, répondit Suzanne; ce serait avec plaisir, mais, quand H y en a pour un, il n’y en a pas souvent pour quatre, et....

— Aujourd’hui il y eu a pour six, et je veux qu’on accepte, dit Salomon, et encore qu’on accepte avec plaisir. Voilà comme je suis despote, moi !

Le vieux était dans un bon jour; il fallait faire comme lui, malgré les pensées noires qu’on avait dans l’esprit et dans le coeur.

Rose comprit cela et donna le signal de la gai té. Or, quand ce signal est douné à une mère par une hile qu’elle aime, et à un mari par une femme qu’il chérit, c’est un signal auquel on obéit vite et bien*

— Alors, dit-elle en se mettant à l’aise, il faut que je fasse quelque chose, que je me rende utile, n’importe comment. Qu’y a-t-il à faire, grand papa !

— Eh bien, ma hile, prends ces deux fruits à pain, qui sont sur l’étagère; ils sont cuits; pétris-les avec un peu de beurre, et sers cela à demi-chaud. La commère va arranger les crabes qui sont dans le coffre, et puis on finira par quelques fruits. Je n’en manque pas, Dieu merci! Nous aurons des mangos, des sapotilles et des petites figues musquées. Moi je soigne mon court-bouillon.

— Nous sommes venus pour vous consulter, père Salomon, dit Casimir, et je suis bien fâché d’avoir le cœur triste, quand vous êtes d’aussi belle humeur.

— Je sais pourquoi vous êtes venus, répondit le vieux ; tu as tort d’avoir le cœur triste, avant d’être sûr du malheur qui vous menace, et il faut laisser à chaque heure sa peine ou sa joie. Mau-geons gaîment ce que la Providence nous envoie ; nous demanderons ensuite conseil à Sa sagesse, sans nous troublqp et sans nous effrayer.

Chacun s’occupa de ce qui lui avait été confié, et il ne fut pas question, pour le moment, du sujet de la visite.

— A propos, dit Salomon, je vaisenvoycr Veille-toqjours chercher un cruchon d’eau fraîche, à la Source au Cresson.

— C’est un peu fort, dit Rose, et je voudrais bien voir cela,...

— Ça no sera ‘pas lông, tu vas voir !

L’aveugle appela son chieu, qui arriva en quelques bonds, et qui attendit, fixe et immobile, comme un fantassin au port d’armes. Alors le brave Chien reçut entre ses formidables dents nn bont de corde de pitre, formant un rond fermé, et, sans attendre d’autre explication, il partit dans la direction de la source, à son trot allongé qni eût distancé le petit galop d’un bon cheval Quelques minutes après, il revenait d’un pas beaucoup moins vif, portant un gros cruchon suspendu à la corde que sou maître lui avait mise entre les dents, i — Je comprends, dit Rose, il fait entrer sa corde jlans le crochet qui foripe l’anse, il lève, et le tonr ' est fait. C’est bien simple.

—- Tontes les grandes choses sont bien simples, répandit le vieux. Y a-t-il quelque chose de pins simple qu’une roue, et y a-t-il quelque chose de plus utile 1

—Tiens! dit la jeune femme, je n’y avais jamais songé.

— Et il y en a bien d’antres qni n’y songent pas davantage, surtout ceux qui s’en servent! A propos, ajouta-t-il, Rose est-elle toujours jolie t

— Plus jolie que jamais, s’écria Casimir, que cetr te question eut le talent de tirer de sa rêverie*

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LE ttEfr* SALOMON. il

— Ah, ah! fit le vieux, je savais bien quë je te tirerais de ton sileuce, moi.

— Il exagère, grand papa, dit Rose en riant ; il y èn a beaucoup qui sout bien plus belles que moi.

— Ah! par exemple, c’est un peu fort ! Les plus beaux yeux, les plus beaux cheveux, la plus belle bouche, les plus belles dents ! et quand elle marche, et quand elle parle, et quand elle chante, quelle musique !

— Voilà le déluge, dit Suzanne ; et moi qui ne savais pas le faire parler quand il restait muet pendant de longtresheures !

— Chacun a sa corde sensible, dit le vieux noir; il ne s’agit que de la toucher.

Tout était prêt : ou se mit à table. On savoura le court-bouillon du vieux sage, les fruits à pain, pétris par Rose, les crabes arrangés par Suzanne, et les fruits tout préparés et parfumés par le Créateur; après quoi, Salomon proposa une petite tasse de café qui fut acceptée avec plaisir.

Quand chaque chose fut remise en place, on apporta les chaises devant l’ajoupa, chacun prit une place, et le gros Terre-Neuvien, qui avait dîné en quelques bouchées, s’étendit tout de son long, allongea son museau intelligent entre ses deux pattes, ferma les ÿeux et sembla plongé dans les délices de la digestion.

— Maintenant, mes enfants, dit Salomon, vous venez me dire qu’on veut en vendre deux do vous; Rost*, placée entre sa mère et son mari, no veut prendre aucun parti, et vous voulez avoir mou avis.

— Justp! dit Suzanne. Qui vous a dit cela, compère t

— Personne, répondit l’aveugle : si c’est la vérité, c’est tout ce qu’il faut.

— Grand père, dit Rose, en prenant dans ses mains douces et moites les mains sèches et ridées du vieux, appelez à vous toute votre sagesse, car nous sommes décidés à faire selqn que vous direz.

— Sois tranquille, ma fille, la chose est simple et né demande pas de longues réflexions : le jugement est déjà prononcé dans mon coeur.

Ecoutez, dit le vieux, il y a choix entre deux partis, celui de l’obéissance et celui de la résistance. Si vous ne voulez pas être vendus hors du pays, et, en même temps* être séparés, il faut fuir et aller vivre de la vie maronne, dans quelque grand camp, vers la Oapesterre ou la Soufrière. Il y a des familles qui vivent là depuis plusieurs générations. C’est une existence rude et tourmentée ; on est continuellement traqué par les milices gt par les chasseurs d’hommes; mais it n’y a de danger d’être pris que si on quitte les falaises, pour aller rôder vers les habitations.

— On vit au moins en homme libre! dit Casimir.

— Non! répondit le vieux, on vit en sauvage, car on n’est pas libre hors la loi, quelle qu’elle soit.

— C’est vrai, dit Rose; vous, vous vivez libre! grand père.

— Oui, mes enfants : je doià ma liberté^ mon grand âge et à mon malheur, et je^bénis Dieu de m’avoir fait aveugle !

Casimir et Rose se regardèrent quelques secondes, puis leurs yeux allèrent ensemble chercher le ciel.

— Il n’y a que ce moyeu d’éviter la vente et la séparation, continua le vieux noir : mais il faut aussi songer que cela ruinerait vos maîtres qui sont, après tout, de bons maîtres.

— C’est vrai, dit Suzanne.

Salomon continua:

— Vous choisirez, dit-il, entre les deux partis à

prendre. Si vous préférez ce que je viens de vous montrer, ce sera facile. Quand la vente sera bien et définitivement arrêtée, vous viendrez me trouver le soir, et je vous donnerai les indications né cessaires pour arriver, sans encombre, au camp marron do la Capesterro ou de la Soufrière ; je ferai même plus ; je donnerai à Casimir, votre gendre et votre appui, un petit talisman qui vous fera recevoir tous les trois à bras ouverts

— Et, dit Casimir, dans le cas oîi nous préférerions l’obéissanee, quel est votre conseil ? père

Rose et Suzaune se regardèrent comme deux naufragés qui attendent Une dernière lame pour les engloutir, ou une dernière planche pour les sauver.

— Voici, dit le vieux....

Et le silence se fit si profond, qu’on entendit la respiration de Veille-toujours qui donnait.

— Mes enfants, je pourrais vous dire en deux mots mon avis, et je sais que vous le suivriez ; mais il vous resterait peut-être des arrière-pensées, et il ne faut pas cela. Quand on exécute un ordre ou quaud on suit un conseil sans intelligence, sans foi et sans amour, on n’eu éprouve aueune satisfaction ; mais quand on comprend et qu’on aime son devoir, on le fait mieux et même avec joie. Or, pour que vour compreniez, il faut qtie je vous explique.

Toute chose a son but et doit tendre vers ce but. Ainsi, le maiiage a pour but la création. C’est la grande Loi de Dieu, et les hommes doivent s’y conformer. Voilà pourquoi le Créateur a mfe au cœur de chaque sexe; depuis la virilité jusqu’à la vieillesse, ce désir violent de se rapprocher de l’autre, et l’immense volupté qui en résulte. D’un devoir il a fait un bonheur! Aussi, la parole humaine s’accorde-t-elle, cette fois, avec la^^o|f i*

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vin© : n Ta quitteras ton père et ta mère ponr sni* Vre tou époux.” L’amour descend, parce qu’il est éternel ; autrement il finirait vite, puisque chaque Créature n’a que soti temps. Donc, rien, si ce n’est la mort, c’est-à-dire Dieu, rien ne doit séparer l’homme de sa femme. Il n’y a que l’esclavage qui fasse cela, parce que l’esclavage est un horrible contre-sens, à quelque point de vue qu’on l’envisage.

Certes, il serait beau et saint de vivre en patriarches, tous ensemble, depuis le plus petit enfant jusqu’au plus vieil aïeul ; mais les choses humaines, telles qu’elles sont, ne le permettent pas encore. Il fondrait, pour que ce bonhenr fût possible, une régénération morale, une Croyance unique qui attachât toute l’humanité en un seul faisceau. Ce temps viendra, mais il n’est pas venn, et, si nous voulons être Sages, cherchons le mieux possible dans le présent tel qu’il est. Il n’y a donc pas une minute d’hésitation dans la question qui nous oc cupe.

Maintenant, venons aux personnalités. La commère Suzanne est dans un bon pays, chez de bons maîtres. Matériellement, elle ne saurait être mieux, et elle pourrait être plus mal. Il est donc sage qu’elle reste- Sans compter qu’elle n’est pas d’âge à faire des traversées, à être traînée de ville en ville, à changer d’habitndes et de tout, selon le caprice du premier venu. La vieillesse a besoin, avant tout, de repos. Pour vous deux, Casimir et Rose, il vous vaudrait mieux rester aussi ; mais vous n’avez pas le choix ; si vous choisissez le parti de l’obéissauce, il fout donc qno vous soyez vendus ensemble, pour subir ensemble les chances des événements, bons ou manvais, pour vous consoler mntuellemeut, par votre mutuel amour, dans tous les maux que vous pourrez avoir à subir. Voyez donc: en supposant que la mère partît avec sa fille, qui les protégerait, et quelle source de chagrin ne vous créeriez-vous pas tous les trois T Casimir souffrirait en pensant à tout ce qui peut arriver à de pauvres femmes esclaves, dans un pays où l’esclavage est plus rude que partout ailleurs; la jeune femme souffrirait d’avoir perdn celui qui l’aime, celai à qui elle s’est donnée. La vieille mère, outre les peines d’une situation nouvelle, souffrirait de voir souffrir sa fille. Cela ferait certainement trois malheurs sans espoir et sans compensation. Que Suzanne reste et que vous partiez, qu’y a-t-il de plus qu’un événement qui arrive chaque jour à tous, blancs et riches, ou esclaves et pauvres ! sans compter ce que des événements majeurs peuvent apporter de changement, tel que la liberté proclamée ici ou là-bas f II u’y a d’espoir et surtout de consolation que dans la ligne droite, et la ligne droite, mes enfants, veut qne la femme ne quitte pas son mari, et que le mari ne quitte pas sa femme, à moins qu’ils ne poissent absolument pas vivre ensemble. La loi de bien, la loi humaine, le

bon sens et l’intérêt, tout est d’accord sur cette question, parce que c’est la sagesse et la vérité.

Ainsi, vous avez à choisir entre ces deux partis : sauvez-vous tous les trois, en ruinant vos maîtres, pour aller vivre d’une vie dure, ou soyez vendus ensemble, le mari et la femme, pour subir ensemble les chances d’un avenir incertain.

Le vieux noir se tut, et l’on n’entendit que les ronflements du gros chien qui, lui, pouvait vivre et mourir dans sa cabane.

VI

LE CAMP MARRON DE LA SOUFRIERE.

Quelques jours se sont écoulés depuis l’importante consultation donnée par Salomon aux jeunes époux et à leur vieille mère. Pendant ces quelques jours, Casimir a été pensif et silencieux. Evidam-ment, sou cerveau était dans l’enfantement d’un projet sérieux. Rose elle-même, malgré les irrésistibles séductions de ses gentilles chatteries, ne parvenait que rarement à tirer quelques mots de son mari. Toutefois, comme elle voyait que Casimir était à fo recherche mentale d’un fil sauveur, pour sortir du labyrinthe de lenr triste situation, elle attendait assez patiemment le résultat de ses efforts.

Un soir eufin, l’explication tant désirée fut donnée au complet à l’impatiente jeuue femme.

— Ma Rose, dit Casimir, depuis quelques jours je cherche une issue à l’impasse que nous fait le sort, et voici ce que j’ai résolu : ce soir je vais aller chez Salomon, lui demander son aide pour m’introduire tout d’un coup au cœur même du camp marron des grands bois de la Soufrière. Mou intention n’est que d’y rester quelques jours,afin déjuger des chances que présente cette existence, et d’être prêts, s’il y avait lieu, à nous y rendre définitivement tous les trois. Ainsi, ma chérie, ce sera une courte absence qui pourra, tout au plus, m’attirer un châtiment. Qui ne risque rien no peut arriver a rien.

La jeune femme se jeta dans les bras de sou mari.

— Ya, dit-elle, j’accepte tou dévouement, parce que, le cas échéant, je me*dévouerais pour toi et pour ma bonne vieille mère. Reste Là-bas le temps qu il faudra, et reviens vite, quand le moment du retour sera venu. Je serai courageuse, va ! Je no pleurerai pas trop, et je monterai à la hauteur de la situation.

Et, tout en se faisant vaillante, la pauvre Rose avait les yeux humides.

— Que dira notre maître, eu ne te voyant plus, ajouta-t-elle, et que lui dirai-je, quand il me demandera où tu es f

— Dis-ldl que je t’ai quittée pour quelques jours, et que tu n’eu sais pas davantage ; que je lui demande pardon de cette absence, el qu’il ne craigne

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pas que je veuille lui faire perdre le prix de ma tête, car, aprH tout, c’est un bon maître, et ce n’est pas lui qui a institué l’esclavage.

— Mais, si après tou voyage d’essai, tu prenais la résolution de partir définitivement avec nous, est-ce qu’il ne perdrait pas la valeur de trois têtes 9

— Alors comme alors! s’écria Casimir; l’avenir est long, et Dieu est grand! Notre union avant tout, chère bien-aimée ! Quand je serai übsent, va quelquefois à l’ajoupa du vieux sage de Joliment; il te consolera et te soutiendra. Moi, j’aurai pour mobile et pour appui, l’idée que je travaille à votre salut. Si jë reste absent plus de huit jours, ne prends pas d’inquiétude. Dans tous les cas, mon absence ne durera pas plus de deux semaines.

— Et quand pars-tu ! demanda Rose.

— Demain soir. Je verrai Salomon aujourd’hui, et demaiu, vers minuit, je me mettrai en route.

— Alors, dit Rose

Et elle continua la phrase à l’oreille de Casimir.

Celui-ci la regarda tendrement, et la serra avec amour sur sa poitrine.

— Ohf s’écria-t-il.... aimer, être aimé et

libre !

Le lendemain, vers minait, une petite lumière éclairait la chambre des jeunes esclaves. Casimir venait de s’arracher des bras de Rose, et se préparait à prendre la route de la Basse-Terre. Les pieds chaussés de forts souliers ferrés, la main gauche portant un vase de fer blanc, dans lequel étaient quelques provisions, et la droite armée d’un gourdin cannelier, il donnait le baiser d’adieu à sa chère compagne légèrement vêtue de nuit, en faisant tous ses effotrs pour retenir quelques larmes.

Rose avait autant de courage et de décision, mais elle était moins forte, et elle pleura, malgré elle

— Va ! dit-elle enfin en essuyant ses beaux yeux, va, mon Casimir, et que Dieu jette un bon regard sur la panvre'et bonne créature qui cherche à sauver l’union qu’il commande à ses enfants !

— Et qu’il étende sa main puissante vers les malheureux qui crient à lui pour leur Liberté !

La nuit était noire, le temps sec et frais ; quelques étoiles seulement sillonnaient la voûte céleste. Le criquet jetait à intervalles égaux sa note stridente, et les moQches à feu promenaient leur lumière dans les haliiers de la route,

Casimir marchait à grands pas, comme pour se hâter de mettre la distance entre le cher nid qn’il venait de quitter et les émotions de son pauvre cœur. Il suivait cette longue et belle route des AbymeS) dont nous avons parlé à nos lecteurs, dans un chapitre précédent. Il venait de dépasser le grand palmiste si connu, situé à environ uu kilomètre de la ville, quand il entendit, derrière

lui, les pas retentissants de plusieurs chevaux. Il . pensa que ce pouvait bien être une ronde d’habi-tauts, et, obliquant brusquemeut à gauche, il se cacha dans une touffe épaisse de jeunes goyaviers et de pois du Brésil, entremêlés d’autres arbustes riches eu feuilles. Par bonheur, le fomré était épais, car la lune, voilée jusque-là, prenait peu à peu sa revanche, et commençait à reprendre sa Ll.tuche et mélancolique clarté.

Au bout de quelques instants les cavaliers dépassaient l’endroit où. se trouvait blotti Casimir ; c’était une escouade de gendarmes, et, bonheur providentiel! quelques lambeaux de phrases, échangés entre eux, donnèrent au fhgitif un avertissement salutaire pour ses frères du camp et pour lui-même.

— L’ordre sera expédié demaiu, disait, un des gendarmes à ses compagnons, et la poursuite se fera autour du grand camp, dans quatre jours.

— C’est bien rude et bien fatigaut pour les pauvres gendarmes de la Basse-Terre ! dit un autre. Combieu a-t-on pris de marrons la dernière fois T ajouta-t il....

— Dix, répoudit le premier interlocuteur. Us étaient dans un état... .

Le reste de la phrase ne fut pas entendu par Casimir, et les gendarmes continuèrent leur route au trot accéléré.

— J’aurai donc une belle et bonne réception, se dit le fugitif ; d’un côté,cette petite étoile d’argent que m’a donnée Saldmon, pour le Grand-Soleil, chef du camp de la Soufrière ; de l’autre, l’avertis-semeut de la tournée extraordiuaire de la gendarmerie de la Basse-Terre. Mou voyage commence sous d’heureux auspices.

A ce moment, la lune tout-à-fait dégagée, répandait une clarté magnifique. A cette cause externe se joignait cette mélancolie de la pensée, au début d’une séparation, pour jeter l’esprit du fugitif dans une exaltation qu’on pourrait appeler religieuse. Casimir sentait pénétrer, dans tout sou être moral, comme le fluide d’un attendrissement placé sur la limite exacte de la joie et de la peine. Il se sentait si bien aimé ; une si juvénile ardeor transportait tout son être ; l’espoir de la joie immense du retour, joiut à la satisfaction de sortir, par quelque issue que ce fût, de la position fausse où devaient le placer les événements, tout se réunissait pour décupler les sources vives de sa doublé nature. Il sentit, dans son cœur, comme un élan irrésistible vers Dieu.

— O Tout-Puissant ! s’écria t-il, fais-nous libres, et la moitié de notre vie chantera ton Amour et ta Gloire! — L’esclavage nous abrntit; .la Liberté nous régénérera, et notre race sera un grand cœur qui battra pour Toi d’une reconnaissance éternelle I — Courage! frères.... continua-t-il, comme s’il s’adressait aux parias do la civilisation, courage!., une heure doit souner qui nous refera hommes*

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LE VIEUX SALOkON.

après tant d’années qui nous ont vus brutes! — H contempla le ciel, le regard chargé d’un incommensurable amour, et ses yeux s’amollirent sous de chaudes et bonnes larmes. — Mon Dieu, mon Dieu !

ma Rose et la liberté ! s’écria-t-il Et, après cette

dernière invocation, son regard redescendit vers la terre

«

• «

Casimir avait fait environ de six à sept lieues, entre minuit et le lever du soleil. Splendide apparat l’astre chaud, vie du monde, quand l’horizon attentif vit le globe rayonnant monter avec majesté sur son trône éternel !

Casimir se sentit renaître à la vue du jour q&i épanouissait toute la nature autour de lui ; il ne songea certes guère qu’il était esclave, que tout lui appartenait à un autre homme ayant la peau d une couleur plus claire; il ne songea pas non plus qu’on avait, à une heure dite, le droit da le faire monter sur une table d’encan, pour le vendre et le livrer au pins offrant et dernier enchérisseur > qu’un homme pouvait, d’un geste, lui faire làcérer le corps nu à coups de fouet, ou l’envoyer aux fers, à sa discrétion. Il oublia qu’il était une chose, et rêva qu’il était nn homme. Un petit incident le tira de son illusion, et le rappela à la réalité. Arrivé près du village appelé Gosier, le brigadier de la gendarmerie du lieu, qui se promenait matinalement sur la route, en fumant sa pipe, l'arrêta, lui frappa amicalement sur l’épaule, et lui adressa les questions d’nsage. *

—- Où vas-tu? mon garçon.

— A la B asse-Terre, monsieur.

— Ah ! et tu as ton permis ?

— Oui monsieur ; le voici.

Le brigadier prit le papier que lui présenta le mulâtre, et le lut.

— C’est bien, dit il en le lui rendant, tu peux continuer ta route, mon garçon, et bon voyage !

— Merci, monsieur, répondit Casimir.

Et, après s’être incliné devant l’agent de la force publiqué, il continua son chemin.

On se souvient que, la nuit qui vient de s’écouler, Casimir, craiguant d’être arrêté, s’était caché dans un fourré, près de la route. Pourquoi crai-gnait-il, puisqu’il était porteur du permis ? C’est que ce permis était faux, et que les habitants sont bien plus difficiles â tromper, sous ce rapport, que les gendarmes. Ceux-ci se contentent foreéuiout d’une signature au bas des deux ou trois ligues consacrées; ceux-lâ, se connaissant''tous entre eûx, llairent aisément la fraude, et gare au coupable! Il va sans dire que Casimir, qui savait à peu près écrire, s’était douné à lui-même le permis indispensable. Il savait aussi que les rondes d’habitants sont beaitcouj) plus rares que celles des gendarmes.

Casimir arriva à la Oapesterre vers midi, après

s*être arrêté, pendant environ ün^Üietire, dans une petite habitation qùè' loi avait indiquée Salomon Là, il avait pris nourriture et repos ; puis, il s’était remis en roùte, laissant son fer-blanc vide, en cadeau, à un pauvre vieux qui grelottait, en plein

soleil, sur le seuil de sa case

H arriva, de nuit, dans les grands bois, se fit nn lit de feuilles sèches, et se coucha pour attendre le jour, afin de yaincre les difficultés des abords du camp.

Dès qu’il fit jour, Casimir s’orienta — assez facilement, grâce aux indications précises de Salomon — et commença, tantôt à gravir nn morne, tantôt à descendre une falaise, quelquefois à contourner iine énorme roche barraut un sentier presque imperceptible, frayé incessamment par les noirs sortant du camp ou y revenant Quelques boyaux souterrains, oonnus seulement des nègres marrons, lui abrégèrent et lui raccourcirent le chemin, taut étaient sûres et exactement décrites les indications du vieil aveugle de Jolitnont. Après quelques henres de difficultés péniblement vaincues, notre fugitif trouva éufiu uu sentier assez bien indiqué et peu accideuté, et allongea le pas en homme qni a hâte de finir sou étape. Deux heures plus tard, il arrivait aux avant-postes dû camp. Au détour d’un dernier sentier, où les rayons du soleif ne pouvaient pénétrer,tant les arbres y étaient feuillus, Casimir se trouva face à face avec un noir athlétique, nù jusqu’à la ceinture, et armé d’un long coutelas.

— Que veux-tn t lùi demanda cette nouvelle espèce dé sentinelle.

— Voit lë Gfând-Sôlèil, répondit Casimir.

— Rien qoè ça! ditfFhèrcule.

— Ni plus ni moins.

— Saîs-tù le premier mot dé passe !

— Oui. Laisse venit leé temps .

A ces mots, le colosse noir piqua eir terré son coutelas, tandft titré làrgeinain à Casimir, lui répondit: TU viendront, et s’effiiça pour le laisser passer»

— Tu dois en savoir pins long pour aller'pins loin; lui dit-il encore, après quelques Secondes.

— Je sais tout, répondit Casimir, et...*, j’ai l’Etoile d’argent.

— L’Etoile d’argent! fit lè noir avec considéra tiou et respect; alors td verras le Grand-Soleil! Sois donc le bien-venu, frère.—Nous apportes-tu des nouvelles I

— Non, mais j’apporte un avertissement qui peut avoir sou utilité.

— Lequel !

— La gendarmerie de la Basse-Terre doit faire une battue extraordinaire, dans trois jours.

— Comment sais-tu cela ! frère....

Casimir racouta alors la rencontre qu’il avait

laite, la nuit de Pavant-veille. et les paroles qu’il

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LE VIEUX SALOMON.

avait entendues.

Le grand noir frappa ses deux mains l’une contre Pautre, en signe de grande joie, et dit à Casimir

— Pars vite alors f une bonue nouvelle ne viont jamais trop tôt; va, va, tu sauves peut-être dix hommes 1

Casimir ne se fit pas répéter davantage la recommandation, et se remit en route, Il eut encore deux mots d’ordre à donner, et comme il les savait parfaitement, il passa sans difficultés, et, une heure plus tard, il était en présence du Grand-Soleil.

VIL

LE OÇÀND-SOLEIL*

Comme nous Pavons dit plus haut, le Grand-Soleil était le nom, ou le surpom, du chef du camp 1 de la Soufrière. C’était un mulâtre de trente ans environ, beau comme un Antinous, fort comme un Alcide, et d’une élégance de formes qui ne dénotait qu’aux connaisseurs une vigueur et que adresse merveilleuses. Outre ces avantage^ physiques, qniilui avaientd’abprd yalu^ le commandement suprême dos 08 cla^^gitjfs.re]tirés prè^ du volcan de Ja £Qlonie,le , U^Uj^SpleiJ était doué de toutes lesqpalItésquifoAt lea chefs d’hommes déterminés. Toujours froid eu apparence, et maître de lui, nul ne l’avait Jamais yu en cplèfre, et pourtant il avait accpmPU plnsieprs actes d'une justice qui paraîtrait bax;bare dan*Jes çîrcqn^tyiices de la vie ordinaire.

Après avoir écouté Casimir, et avoir embrassé l’Etoile d’argent dont celui-ci était porteur, le Grand-Soleil avait étendu sa main droite sur la tête du nouveau venu, en lui disant oes.mpte :

— Sois des nôtres 1

Alors Casimir répéta au chef ce qu’il avait dit è la première sentinelle. Quand il eut fini, le Grand-Soleil sortit de la case où il ayait reçu le protégé de Salomon, et, prenant à sa ceinture un gros coquillage de larnbi , il en tira trois notes retentissantes qui allèrent réveiller au loin les échos des grands bois. De distance en distance, et de seconde en seconde, un cri semblable vint frapper l’air, et Casimir étonné, vit arriver, par toutes les issues des bois, une foule d’hommes de toutes les couleurs, à peine couverts d’an pagne qui cachait un peu leur nudité. Quand un cercle nombreux se ftit formé autour du chef, mais à une distance respectueuse, celui-ci prit la parole :

—Enfonts, dit-il d’une voix claire et nette comme celle d’un instrument de cuivre, que nul ne sorte du camp, jeudi prochain, et que ceux qui m’entendent répètent mes paroles à oeax qui ne peuvent m’entendre pour cause d’absence !

\ Puis, sans attendre une seconde de plus, il rentra daus sa case, en faisant signe à Casimir de le suivre. Celui-ci s’empressa d’obéir, et, quaud ils furent entrés, le Grand-Soleil fit signe à son nouveau sujet et frère de s’asseoir ; après quoi, regardant Casimir bien en face, il lui dit d’une façon gracieuse et en jouée :

— Maintenant que les affaires sont faites, nous pouvons causer. Raeoutez-inoi donc ce qui vous a décidé à venir parmi nous, et donnez-moi des nouvelles du digue Salomon.

Alors, Casimir raconta au chef du camp tout ce que sait déjà le lecteur. Il lui dit comment et combien il chérissait sa femme, et vénérait sa lxille-mère; le mal que toutes deux ressentiraient d’une séparation, et surtout l’impossibilité de retirer la femme du mari ou le mari de la femme, saus tuer l’un ou l’autre, ou meme tous les deux, ou tout au moins, sans empoisonner à jamais ces deux existences. Il lui rapporta les paroles du vieux Salomon, et termina eu lui disant qu’il était venu pour étudier la vie du camp marron de la Soufrière, avaut de se décider, ou à se laisser vendre avec sa femme pour être conduits tous deux aux Etats-Unis, ou bien à fuir tous, les trois, et à veuir vivre de la vie libre des fugitifs dont le Graud-SoU il était le Qhof.

— Car,ajouta-t-il, j’aimerais mieux tout au monde, tout, tout, que de perdre Pose. Il n’est pas de crime que je ne lupse prêt à commettre, pas de souffrance que je ne voulusse endurer, plulôt que d’être seulement séparé d’elle. Salpmon m’a donné ses conseils sur une partie de la question ; voudriez-vous, Grand-Soleil, me donner les vôtres sur l’autre partie de la même question?

— Posez votre question, mon enfant ; posez-la claire et courte, et je ferai de mou mieux pour votre bien. Je n’ai pas la sagesse de Salomon, mais je puis donner un bon avis.

— Yoici: Qu’j a-t-il de mieux pour la tranquil-< lité de mon amour : nous laisser vendre, Pose et moi, pour aller aux Etats-Unis, ou venir ici. Pose Suzanne et moi f

— Mon enfant, la question ne peut pas être rjésolne avant que vous, ayez étudié au moins pendant quelques jours, notre existence libre, mais vagabonde, facile, mais hasardeuse. Selon les caractères, nous vivons, on heureux ou misérables, les plus libres du monde ou les plus esclaves, les plus tranquilles ou les plus tourmentés, et, comme je ne connais pas votre caractère, je ne puis savoir dans quelle catégorie vous ranger. Pestez ici huit jours au moins,•quinze s’il est nécessaire, et ensuite nous causerons.

— Et qu’aurai-je à faire pendant ce temps, pour obéir aux règles de votre société !

— Bien qu’à accourir à mon appel quand vous l’entendrez, et à vous conformer 4 l’ordre général

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LE VIEUX SALOMON.

que je donne publiquement. Chacun ici boit et mange ce qu’il veut ou ce qu’il peut, et quand cela lui plaît; travaille ou ne travaille pas, selon sa volonté ; va à la chasse ou à la maraude, n’exposant que lui-même. Il n’y a que deux choses à respecter : la femme et le jardin de son voisin, c’est-à-dire l’aliment de son cœur et celui de son estomac. Je ne commande à personne en particulier, mais je commande à tous ensemble. De cette façon il n’y a pas de privilèges, et par conséquent pas de haines, de jalousies ou de vengeances. Voilà à peu près notre Constitution.

— Et celui qui enfreindrait l’ordre que vous auriez donné !

— Celui-là, mon enfant, aurait le choix entre l’expulsion, à jamais, de tout camp marron de la colonie, ou la mort immédiate.

— Et le cas s’est-il présenté quelquefois t

— Une seule fois depuis trois ans que je commande.

— Et qu’a choisi le coupable!

— Il a choisi la mort

— Et....

— Et l’a reçue.

Il se fît un silence de quelques instants.

— Que faut-il faire pour acquérir un jardin où l’on plante ce dont on a besoin ou ce qu’on aime! demanda Casimir, ranimant ainsi la conversation tombée.

— Le prendre où il est vacant, et le travailler, en observant toutefois la règle des étendues.

— Je ne comprends pas bien, dit Casimir.

— La propriété est sacrée, mais limitée, afin qu’il y en ait pour tous. Ainsi, un homme seul peut prendre et travailler tant de terre, et par conséquent jouir en paix des fruits qu’il en tire ; un homme avec sa femme peuvent prendre le double ; chaque enfant augmente d’une certaine quantité la mesure, et toujours ainsi. U y a une règle première établie à ce sujet; chacun la conuait, et l’observe forcément, car celui qui tenterait de la violer, faisant tort à tont le monde, aurait tout le monde contre lui. Nous ne sommes pas des savants, mais nous faisons de notre mieux.

— Peut-on acheter et vendre !

— Personue n’a le droit de vendre ce qui est à Dieu, et, où il n’y a pas de vendeur il n’y a pas d’acheteur. On peut seulement faire des échanges, pour aider à l’agrandissement de qui acquieitte droit de s’agrandir, en voyant augmente! sa îuiniile, toujours en obéissant à la règle.

— Et quaud le chef de la famille part on meurt, sa femme et ses eufauts n’héritent-ils* pas de lui !

— Certainement si, mais toujours avec l’observance des quantités.

— Et quand il arrive des différends, comment les j uge-t-on, et qui les juge I

— Voici comment s’exerce l’autorité, et, par conséquent la justice : à tour de rôle un certain nom-

bre d’hommes sont désignés pour faire les rondes, pour rendre les rapports et porter les plaintes. Je juge publiquement entre les parties, mais la partie condamnée pent en appeler à un conseil toujours choisi parmi les plus âgés. Si le conseil confirme mon jugement, il a force de loi ; s’il l’infirme, c’est moi qui ai mal jugé, et tout est dit. Une heure après on n’y pense pins.

— Il y a donc ici des vieillaflls!

— Beaucoup. Il y a des familles établies au camp depuis plus de deux cents ans, se perpétuant de pères en fils, et n’ayant pas mené d’autre existence que celle que nous menons. Comme dans toute société, il y a ici dn bien et dn mal, mais le bien l’emporte infiniment, attendu que beaucoup de causes de mal n’existent pas. La propriété limitée, inviolable et inaliénable, ferme la porte à bien des malheurs, et enfante une bonne fraternité, qu’on n’est pas obligé de prêcher et d’imposer. Les sentiments ne s’imposent pas: on leur ouvre une source, et ils coulent tout seuls.

— Les troupes dn gouvernement ne sont-elles jamais venues jusqu’ici !

— Jamais jusqu’à la première enceinte, e’est-à dire j usqu’an cœur du camp. H y a trop d’obstacles naturels à vaincre, et trop de dangers à courir pour elles. On ne fait main-basse que sur les maladroits qui se laissent prendre en allant marauder, la nuit, sur les habitations. Js n’aime pas la maraude, mais je ne saurais l’empêcher, ni moi, ni d’autres, parce qu’il est une opinion invincible chez tous ^nos pauvres frères, à savoir: que le blanc n’appartient pas moins an noir que le noir n’appartient au blanc, et que, puisqu’on nous vole non-seulement nos sueurs, mais encore tout notre être, nous pouvons bien, en minimes représailles, enlever à ceux qui se disent nos maîtres, ce qu’ils n’ont acquis, en fin de compte, que par nous. C’est de l’équité sauvage pent-être, mais c’est de l’équité. En somme, nous sommés parqués comme un troupeau, mais nous ue servons personue.

Casimir baissa la tête et réfléchit lougucment. Le Grand Soleil le laissa plongé dans ses réflexions. Au bout de quelques instants, Casimir se redressa et reglirda le Grand-Soleil. Celui ci le conduisit dans la seconde chambre de sa case, et, lui montrant une épaisse natte déjoues sauvages, il lui cit:

— Voilà votre couche, mou enfant ; dormez-y tranquille quand le sommeil vous appellera, «t restez parmi nous aussi longtemps qne vous le jugerez convenabie. Quand vous serez décidé à partir, nous causerons encore, et je répondrai à votre question.

Et, sur ces mots,il s’éloigua pour faire nne ronde dans la première encointe, dont sa case formait le qentre. . _ .

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LE VIEUX SALOMON.

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VIIL

LES RECITS DE LA VEILLEE.

Il avait été d’autant plus heureux, pour les esclaves marrons du Camp de la Soufrière, que Casimir eût entendu l’avertissement involontaire du gendarme, sur la route des Abymes, que, précisé* ment, une maraude générale avait été résolue pour le jeudi suivant. Donc ce jeudi-là, vers dix heures du soir, comme nul n’était sorti du camp, il y eut veillée et narrations.

Les noirs sont généralement peu portés au sommeil, et un de leqrs grands bonheurs est d’entendre des récits. Chose étonnante ! il n’est pas rare, sur les habitations, qu’après une rude journée de travail, au lieu de se livrer le plus vite possible au repos, ils s’assemblent pour entendre les contes on les histoires de leurs camarades doués du don d’une parole facile. L’horrible et le merveilleux sont sur. tout de leur goût

Une remarque à faire, et qui n’est peut-être pas saus une certaine importance, c’est que les hommes voués à un labeur pénible, ou astreints à une règle sévère, partagent, avec les pauvres travailleurs noirs, le goût des récits. Les soldats, les matelots et les prisonniers en sont une preuve. Chez les uns, c’est comme une agréable parenthèse tirée au milieu des ennuis de la prison ou de la caserne ; chez lçs autres, c’est peutêtre une pâture donnée à l’esprit, pour balancer un peu l’excessif labeur du corps. Toujours est-il que les quatre catégories d’hommes, que nous avons citées, aiment par-dessus tout les veillées oîi l’on raconte.

Le soir donc, ou plutôt la nuit dont nous parlons, une quarantaine de noirs, mulâtres, quarterons, et autres nuances de la même race, plus ou moins mélangée, étaient accroupis en rond, sur une grande place dénudée, entourée d’arbres. Quelques torches de bois résineux jetaient de vagues et tremblantes clartés sur ces physionomies - bizarres, plus intelligentes que ne veulent l’avouer les partisans intéressés de l’esclavage.

La parole était à un noir d’environ cinquante ans. Il portait sur sa large figure cette bienveillance écrite, pour ainsi dire, eu toutes lettres. Son air de bonté naïve et simple prévenait en sa faveur, et on se demandait, rien qu’en le voyant, comment un être si patient avait pu être poussé à fuir de chez son maître, pour se réfugier dans la liberté sauvage du camp marron.

— Moi, mes amis, dit-il, je ne sais pas de belles histoires, comme Julien, comme Vigilant et comme Jupiter, mais je vais vous conter comment j’ai été forcé de venir ici.

Depuis quelques années, mon maître, monsieur y##* s’acharnait après moi, je ne savais vraiment pourquoi. Il me faisait battre à tout propos, en inventant mille prétextes,, et quand je me défendais poliment de» accusations incroyables dont il me

chargeait, il m’appelait insolent et doublait ma correction. J’avais pris le parti de ne plus ouvrir la bouche pour me défendre qnand il lui plaisait de m’accuser.

Un dimanche que, par extraordinaire, j’avais quelques heures de liberté, j’étais au bourg, près de Salomon qui y était venu passer quelques jours, et je lui coûtais mes souffrances; le vieux m’écouta sans m’interrompre, puis il me dit : — Faut-il, Jean, que tu sois simple, pour n’avoir pas trouvé la cause de la haine de ton maître I — Vous avez doviué cette cause! père Salomon, lui dis-je.— Parbleu ! me répondit-il. Ecoute : te souviens-tu qu’il y a ciuq ans, monsieur V** # te fit appeler, et t’ordonna d’iiser de ton influence sur ta fille Loui-sa, pour la décider à se donner à lui t N’a joutat-il pas que, si tu y réussissais, il te récompenserait, en te retirant du travail des cannes, et en te lais»

sant dans ta case, à ne rien faire! hein ! — Oui

père Salomon, à présent je me souviens de tout cela; eh bien après!....— AprèsI Qu’as-tu répondu à monsieur V* ## !—J’ai répondu que je verrais à lui obéir, parce que j’avais peur de sa colère si je lui disais ma pensée. — Très bieu; et qu’as-tu fiait!—J’ai engagé Louisa à prendre Léon, puisque nous n’avons pas le droit de nous marier, qu’eüe l’aimait, et qu’il est un bon sujet qui s’a-, chètera un jour par ses économies. — Et tu as bien fait, Jean; mais ton maître n’a pas en Louisa!. Dans sa pensée, tu l’as trompé, et il se venge!.... — C’est vrai ; mais alors, il n’y a pas de raisou pour que cette persécution finisse.

— Non, il n’y en a pas, murmura le vieux d’une voix sourde.

Alors, mes amis, continua Jean, j’arrêtai mon plan. Je résolus qu’à la première injustice suivie d’un châtiment trop fort, je fuirais pour toujours et viendrais demander asile à mes frères marrons. La chose ne se fit pas attendre. Un jour monsieur V m’envoya an bourgde Saint-François, cher-

cher une provision de pain, en me donnant un ban à cet effet. En même temps, il me chargea de trois ou quatre antres commissions, probablement pour m’embrouiller et avoir sujet de me battre. Cela fit que j’oubliai le bon de pain snr la table de mon maître. Je n’aperçus mon oubli qn’en arrivant au bourg. Je réfléchis alors sur le parti que j’avais à. prendre. La belle-mèrç de mou maître, qui était une bonne créature, demeurait à Saint-François. J’allai la tronver, et lui dis ce qui m’arrivait. Elle me fit un antre bon 9 à son nom, pour m’éviter un châtiment certain, et me donna, de pins, on billet pour prier son gendre de ne pas me punir de mon oubli. J’eus doue le pain demandé,, et fis toutes mes commissions avec succès. Bien tranquille alors, je remontai à l’habitation. Mon maître m’attendait snr le pas de la porte, en jouant au bilboquet. Dès qu’il me vît, il m’apostropha rudement:

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LE VIEUX SALOMON.

-Où est le pain! me demanda-t-il.— Le voilà, monsieur, lui dis-je en déposant à terre le sac que j’avais sur le dos. — Et comment as-tu fait pour l’avoir! — J’avais oublié le bon sur la table, dis-je, mais j’en ai demandé un autre à la mère de monsieur. — Ah !—Et elle m’a remis ce billet, en même temps.” Monsieur V... .prit le billet que je lui présentais, et le lût en fronçant les sourcils. Je vis bien qne sa colère montait. Tout-à-coup, il déclina le billet, et: “ Mauvais gredin! me dit-il, tu me feras donc damner! Là-dessus, transporté do fureur, il me lança à la tête le lourd bilboquet qu’il tenait à la main. La boule de buis m’atteignit au front, je chancelai, et bientôt le sang m’aveugla.— Charogne! hurla t-il, tu vas me le payer, va ! Là-dessus, il appela le commaudeur et lui ordonna de ino donner vingt coups de fouet, aux quatre-pîquets. Deux minutes après, quatre piquets étaient enfoncés dans le sol, comme cela se pratique pour ce châtiment; chacune de mes mains et chacun de mes pieds était attaché à chacun des piquets, et, entièrement nu que j’étais, le fouet du commandeur me laboura là chair vingt fois de suite, creusant, à chaque coup, un rouge sillon, ou arrachant uu lambeau de mon pauvre corps. Quand le vingtième coup eut retenti et que le commandeur eut essuyé la mèche rougiede son fouet, “Maintenant-, s’écria mon maître, je vais te guérir tes bobos , maudit!” Et il versa, sur mes coupures, de l’eau salée et citronnée. : ..supplice atroce qui me fit, malgré moi, pousser des hnrlemcnts de douleur.

— Bourreau! s’écria une voix dans l’assemblée....

Ce n’est pas tout, continua Jean; il me lit mettre au eachot pendant huit jours, et tous les deux jours, je recevais vingt coups de rigoise sur le dos nu. Voilà, termina-t-il, lu punition de l’eubli d’uu bon de pain*

• •

La parole passa à un autre. C’était une jeune et jolié négresse, d’ienvlron vingt-quatre aus. Elle s’appuyait sur un des héros des veillées, sur Jupiter, son mari, uu des meilleurs conteurs de la bande. Elle s’appelait Nancy. Sa peau noire était d’une gTande finesse et d’un velours doux au regard et au toucher. Des dents magnifiques, symétriquement plantées cérame nue double rangée de sabords blancs sûr le fond noir d’uu deux-ponts de guerre, et des yeux pleins d’expression et do langueur, donnaient à sa physionomie mobile et éveillée, un oachet tout particulier du grâce mutine et excitante. Ou n’efit fumais pensé, à la voit* si jolie encore et si tranquille, qu’elle avait subi les traitements dont elfe va faire le récit.

— “J’étais, dit-elle, à la Pointe à Pitre avec ma maîtresse, jetme veuve qui semblait avoir, 1 comme nous dTsons eutce nous, des tours de lunc> Ça la prenait par Accès, trois on quatre fois par semaine; Alors, C’était des coups continuels, à propos.de

rien. Elle semblait éprouver une sorte de bien-aise et de plaisir intérieur aux corrections qu’elle nous infligeait eile-tnême, à Angèle et à moi, ses deux seules esclaves. Qnand elle voulait nous corriger ^ comme elle disait, elle noos déshabillait, tout* à-fuit, tranquillement, lentement, sans se lâcher, sans crier, lions faisait prendre la posture qui lui convenait le mieux ce jonr-là, et, armée d’un martinet à six brauches de euir, elle nous cinglait tout lé corps, depuis lés épaules jusqu’aux pieds, sans distinction de places. Qnand elle était lasse, elle s’arrêtait, et elle nous parlait avec douceur, comme

si rien *no s’était passé et elle paraissait heu*

reuse, eetUrne si son Accès bizarre était fini. Plusieurs fois, je me trouvai mal sons ses coups, ca r défense expresse nous était faite de crier. Il fallait se taire, ou au moins se plaindre sourdement, sans qu’aucun voisin pût entendre ce qui stf passait.

- Nous étions chargées, Angèle et moi* de vendre, pour notre maîtresse, des friandises qu’elle coufec-tiounait elle-même, et la somme que nous devions rapporter était irrévocablement fixée, et, quê nous eussions veudu ou noti, elle n’entendait à rien et nous battait impitoyablement, B’if manquait un sou à sa taxe. Angèlè n’était pas embarrassée sous ce rapport; elle était belle, et trouvait toujours au-' delà de ce qu’il lui fallait. Moi qui déjà aimais Jupiter, je ne rapportais que selon que j’avais vendu ; aussi, mon pauvre corps était-il sans cesse chargé de coups.” *

A ces dérnières paroles de Nancy, on eût pu voir les yeux ardents de Jupiter Iàncer une double flamme pleiue dé menaces cruelles, et sà maiu crispée labourer sa poitrine.

“ Vous ne' comprendrez pas cela, mes amis, reprit Nancy, maïs Ce que notre maîtresse uohs défendait par-dessus tout, c’était de devenir grosses. Pourtant, nos eufhnts sont un accroissement de richesse pour nos maîtres. Enfin c’est ainsi. — Si jamais, nous disait-elle, il vous arrive d’être enceintes, vous pouvez compter que votre enfant ne vivra pas, et que vous-mêmes serez rudement traitées. Je vous ferai mettre à la chaîne, et battre régulièrement par des mains plus rudes que lés miennes !

“ Je voyais mon mari en cachette, qnand je pouvais m’échapper, la nuit, pendant le sommeil do notre maîtresse. Le pauvre homme me donnait tout ce qu’il pouvait gaguer en dehors du travail de son maître, quand ma vente n’avait pas bien été: il gardait pour la même somme de gâteaux et de sucreries, et nous les mangions ensemble : c’était antaut de pris, comme nourriture pt comme douceurs. Mais Jupiter n’avait pas souvent d’argent, et alors, moi, je recevais des coups. Un jour, je m’aperçus que j’avais enfreint l’étrange recommandation de notre maîtresse. Je me gardai bien, pendant quelque temps* de lui avouer mon crime ;

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LE VIEUX

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mais, eomtttë elle continua à me flageller presque régulièrement, je finis par craindre pour Peu faut que je portais, et, au risque de tout, malgré ce dont elle nous avait menacées, je lui annonçai mon état. Elle pâlit à cette nouvelle, parut faire sur elle-même un grand effort, et me répondit d’un air en apparence assez tranquille: Alors, puisque tu me perdras du temps pour tes couches, misérable, que tu es! il faut que tu rattrapes cela avant qu’elles aient lieu. Tu me rapporteras donc, chaque soir, un quart en plus que la somme accoutumée, jusqu’au jour où tu mettras au monde ton maudit enfant.” Là-dessus, elle agita la tête, en signe de menace, et me tourna le dos.—Moi aussi, me dit Angèle, quand notre maîtresse fut entrée dans sa chambre à coucher, moi aussi je suis enceinte, mais si elle commence à exécuter sa menace, et que je craigne pour mon enfant, elle ne tourmentera plus personne!” Angèle était une graude qnarteronue, forte comme un homme, résolue comme un soldat, supportant les coups en grondant sourdement, plutôt de rage que de donleur. Quand la colère et la vengeance fronçaient ses sourcils et dilataient les ailes mobiles de sen nez, elle me faisait peur. Je voyais le coutelas à sa main droite, on le poison à sa main gauche. Vous verrez si elle a tenu parole.

“ A mesure que mon terme approchait, ma mal T presse me battait davantage. La lage alors s’emparait d’elle, et elle me laissait souvent pâmée de souffrance. Je n’y pus tenir plus longtemps, et résolus de fuir, encore plus pour sauver mon enfant que inoi même. Jusque-là j’avais caché à Jupiter une partie de la vérité; je fus, à la fin, forcée de tout lui dire, voulant son aide pour m’enfuir, et désirant surtout l’emmener avec moi. Quand il apprit ces longues cruautés, il voulait aller assassiner ma maltresse, et j’eus bien de la peine à l’en empêcher. J’avais peur pour lui, et non pour elle. Ma première tentative de fuite ne fut pas heureuse : je fus reprise à quelques lieues do la ville, et ramenée à la maison. Jupiter ne devait me rejoindre, si j’eusse réussi, qu’aprés quelques jours, parce qu’il est plus facile de fuir uu à la fois que deux. Comment jo ( fus reçue vous pouvez le deviuer. Cette fois, ce fut un supplice en règle. Ma maîtresse commença, selon sa coutume, par me déshabiller; puis, elle me mit un bâillon, m’attacha à un des pieds de son lit, et m’en donna plus que je n’en pouvais porter, car elle me laissa sans connaissance. Les voisius n’avaient rien entendu; c’est tout ce qu’elle voulait Elle me laissa attachée toute la nuit, et, comme la colère l’empêchait do dormir, elle se relevait de temps en temps, et m’allongeait, chaque fois, une douzaine de conps de lanière ! Cela dora jusqu’au jour. J’étais courbaturée , moulue, anéantie.

Je me jurai à moi-même de fuir une seconde fois,

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et de mourir si je ne réussissais paëi Àugèle avait été témoin de tout Elle rüglssàit intérieurement* car mon sort lui présageait le Sieth Elle ne voulût pas l’attendre. Le soir, Angèle me dit: u Puis cette nuit ; madame ne te fera pas poursuivre! ^ Et, en me disant ces mots, son regard brillait d’une manière étrange, et un sourire gros d’orage crispait sa bouche. “ Je te dirai, ajouta-t-ell'* quand il sera temps.” Vers onze heures du soir, en effet, elle vint me trouver et me dit : ‘‘Tiens, voilà un permis pour aller à la Basse-Terre ; pars sans rien attendre; madame n’enverra pas à ta poursuite: elle sera morte dans une heure.” Et elle s’en alla sans ajourer un mot déplus. Je partis donc, après avoir prévenu Jupiter, qui vint me rejoindre quelques jours après, car, comme vous le voyez, nous réussîmes tous les deux à gagner les bois de la Soufrière. Quelques jours après notre arrivée ici, je mis au monde un enfant mort.

*

• •

La veillée, commencée par les récits véridiques qu’on vient de lire, et auxquels nous n’avons rien ajouté qui en puisse altérer la vérité, so termina par des contes de fantaisie qni u’intéresse raient eu rien nos lecteurs, et sortiraient d’ailleurs du cadre que liens nous sommes tracé. Nous terminerons ce chapitre en rapportant nons-même nn fait dont nous avons été témoin, quand nous habitions la Guadeloupe, et, après av< ir achevé l’épisode du séjour de Casimir au camp do la Soufrière, nous retournerons à nos personnages do la Pointe-à-Pitre, Pose, Suzanne, Salomon et quelques autres qui vont, à leur tour, entrer en scène.

Quelques années avant l’affïauchissemOnt, un riche propriétaire d’esclaves, dont les archives de la justice ont gardé le nom — à moins qu’elles n’aient été perdues au tremblement de terre de 1843 — un i icho propriétaire, disons nous, cherchait en vain, depuis longtemps, à obtenir les fàbeùte d’une de scs servantes de maison, belle mulâtresse placée avec un de ses pareils qu’elle aimait* îfi prières, ni ineilaces, ni offres ne purent entraîner te belle servante ; die faisait son devoir et rien de plus. Ce n’était pas le compte de Pamoureux har-b m qui jugeait que sou titre de propriétaire hû donnait tous les droits sans exception. Il avis*.

Nous passerons sons silence le prologue du drame où la pauvre femme devait être réduite à 1 état de squelette, les coups de fo iet à nu pour les moindres manques de service, ou plutôt sous le prétextede manques qni n’existaient pas. On peut bien deviner uisément combien il est facile de prendre eu défaut ceux qu’on veut persécuter, surtout quand on est maître absolu et propriétaire de ceux-là! Arrivons tout de suite à la peine que l’habitant infligea, sous un prétexte quelconque, à la belle servante. Il la fit enfermer dans un des cachots de

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l’habitation, les fers aux pieds et aux mains, lui donnant pour toute nourriture de la farine de manioc imbibée d’eau, en quantité suffisante pour qu’elle ne mourût pas de faim. De plus, quand la rage lubrique le prenait, il entrait dans le cachot, accompagné d’un nerf de bœuf tordu—appelé tigoise dans le pays — et, sur le refus constant de 'la malheureuse, il lui en faisait administrer un certain nombre de coups, toujours à nu, jusqu’à

-r Cette horreur dura assez longtemps, et, un jour, la justice informée fit une descente sur les lieux, .péuétra dans le cachot,....et apprit tout. On n’eut pas la peine d’ôter les fers des poignets de la malheureuse : ses mains passèrent toutes seules par les anneaux! La belle et jeune mulâtresse n’étaifc plus qu’un vieux squelette parcheminé. On l’enleva de cet enfer, et elle fut transportée à l’hôpital. Le maître fût arrêté et poursuivi en cour d’assises. Nous qui écrivons ces lignes, nous avons assisté à toutes les audiences ; nous avons vu le maître et l’esclave ; ils étaient|vieillis tous les deux ? l’une par le cachot et les coups, l’autre par la honte d’être assis entre deux gendarmes. L’esclave eut la liberté et uue pension viagère payée par le maître i celui-ci fut.condamné en outre à une forte amende, acquitta les frais du procès....et tout fut dit.

XI.

LA TRAHISON.

Il y avait quatorze jours que Casimir vivait au camp de la Soufrière. Il avait passé tout ce temps-là à observer, avant de prendre une décision, comme on le sait. Or, il avait beaucoup vu et beaucoup réfléchi, et il admirait la réponse première que lui avait faite le Grand-Soleil, à savoir : qu’il fallait avant tout mettre son caractère et ses goûts, à lui, Casimir, en contact avec la vie du camp, avant de conclure à rien. Comme presque toute chose, la vie libre et misérable des nègres marrons avait son bon et son mauvais côtés. Pour certaines natures, le bon aurait effacl le mauvais ; pour .d’autres le mauvais aurait annihilé le bon. Ainsi, on. vivait là sans maître, en vagabondage, mais en liberté comparative; on n’était astreint à anenne tâche réglée, mais il fallait aller souvent voler sur les habitations, et risquer pour cela les peinés les plus graves, de la part de la justice, sans compter les coups de fusil, de la part des habitants. Un jardin planté de vivres, l’élève de volailles et autres animaux mangeables, la chasse, toujours productive dans les grands bois, tont cela, joint à l’absence de tout maître à servir, était bien séduisant ; mais dans le cas personnel dont il s’agissait, Casimir se représentait la perte de son joli ménage, de son tranqnille intérieur, perte plus réparable en acceptant d’être vendus, sa femme et lui, qu’en se transportant tons deux au camp marron. Et, par son

ménage, il ne font pas entendre seulement le bois façonné de tellé ou telle manière, pour tel on tel usage ; il faut entendre surtout ce chez soi cotnfor-table, ce home comparativement libre à certaines heures, ce plaisir de posséder, inné chez tout homme qui prend famille. Jusqu’ici les raisons pour la vie du camp l’emportent sans doute, dans l’esprit du lecteur, sur les raisons contre ; mais il font ajouter la cause-mère qui probablement va faire pencher la balance do l’autre côté. Casimir, associant llose à toutes ses pensées à lui, faisant d’elle l’A et le Z de toutes ses réflexions et de toutes ses conclusions, se disait que ce serait uue existence bien amère et bien tourmentée, pour sa chère femme, que celle qu’accompagnerait continuellement l’inquiétude, et que ternirait la misère..... .car la misère est inséparable de toute existence hors la loi. H avait compris, par les paroles de Salomon, que leur séparation à sa femme et à lui, d’avec leur mère et bolle-mèro, n’était, en fin de compte, qu’un fait de la vie ordinaire, et cette question, qu’il avait soumise comme très-grave au vieux sage, était devenue, avec le temps et les réflexions, une questiou bien simple, presqne naïve. L’enfant et la mère font deux, puisque, dans les règles de la nature, l’une doit partir avant l’autre, à cause de la différence d’âge. Le mari et la femme ne font qu’un, puisque, toujours d’après les règles ordinaires, que n’infirment pas les exceptions, ils partent à peu près ensemble, après avoir vécu et créé ensemble Et puis, la loi de la mortalité indivi-

duelle, jointe à celle de la perpétuité collective fait que le couple qui a transmis la vie, se retire pour foire place au couple qui l’a reçue. Suzanne finirait tranquillement son existence matérielle, puisqu’elle n’en connaissait guère d’antre, et quant an chagrin qu’elle ressentirait de la séparation, l'exemple semblable donné par toutes les classes, dans tous les pays, en serait comme un amoindrissement: le temps calmerait cette douleur, et l’espoir l’empêcherait de devenir trop grande; car l’espoir est immortel, comme l’âme d’oû il est issn, on plutôt dont il est inséparable.

Casimir était donc résolu à ne pas accepter la vie du camp, et à subir, comme pis-aller, la vente et le voyage.

Cependant, tandis que Casimir observait toutes choses au camp, le Grand-Soleil observait Casimir, et, le quatorzième jour, ils se trouvaient en foce l’un de l’autre, celui-ci comme interrogeant quoique décidé, celui-là déjà sûr de son fait, comme on va le voir.

— Eh bien, dit le Grand-Soleil, voilà quatorze jours que vous êtes parmi nous, et vous venez annoncer que vous comptez nous quitter demain» C’est donc l’instant, pour moi, de répondre à votre question du premier jour, où plutôt de causer, car

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votre résolution est prise, et mon avis contraire ne tous en ferait pas changer.

— Gomment 6avez-vous cela ! demanda le mulâtre. ...

— D’abord, je vous ai observé longtemps, et j’ai jngé qne notre existence est incompatible avec vos goûte actuels, et surtout avec votre position. Ensuite, j’ai lu en vous que vous préfériez risquer les chances d’un changement de pays et de maître, que d’accepter les déboires inséparables de notre communauté. Est-ce vrai!

— Oui, c’est vrai ; vous avez bien vu et bien

jngé.

— Eupsiez-vous pris la résolution contraire, je chercherais à vous en détourner. De deux raanx, il faut choisir le moius certain. Partez donc, aini, et, où que vous soyez, priez le ciel pour la Liberté do vos frères, sous quelque latitude qu’ils gémissent, et faites.des partisans à notre cause, si les événements vous en fournissent les moyens

— Oui, mon frère, je prierai de toute mon âme pour les parias comme nous, qui sont aussi les entente de Dieu. Oui, je susciterai des défenseurs à notre cause, si jamais le ciel m’en réserve l’occa-Bion et le pouvoir; Oui, je penserai sans cesse à ce grand troupeau noir qui arrose la terre de ses sueurs et de son sang, sous le fouet et le supplice, •pour augmenter les jouissances de cet autre troupeau blanc, lâche et meurtrier, qui prend la force . pour 1« justice ; je prierai Dieu jusqu’à ce que Dieu demande à Gain ce qu’il a fait d’Abel....

— Val mon fils, répondit le Grand-Soleil, ému du

saint enthousiasme de Casimir Val quelque

chose me dit qne le passé et le présent seront vengés par Oelui qui tient dans sa droite la balance des mondes; quelque chose me dit que la dernière heure de l’esclavage est près de sonner, et qu’un jour notre race possédera souverainement tons les pays .qu’elle a fécondée de ses sueurs, et, comme tu le dis, de son sang. Déjà Saint-Domingue est à nous; bientôt peut-être nous joindrons d’autres conquêtes à celle-là, et nn jour, quand le glaive du talion aura exécuté la sentence de l’Eternelle justice, tesse le ciel que nous oubliions le passé, pour ne pas ensanglanter l’avenir !

Les deux martys se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, par un élan d’irrésistible sympathie, comme les trois Horace allant combattre pour la suprématie de Borne, ou mieux comme les trois Baisses jurant, sur la montagne, de mourir pour la Liberté.

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Ace moment, plusieurs coups de feu se firent entendre, et un grand tumulte gronda en se rap. prochant. En même temps, des sons de trompe marine retentirent, pressés et haletants, déchirant les échos de leurs vibrante éclats. Quelques secondes après, plusieurs noirs, armés de fusils et de coûte-‘

las, firent irruption dans la ease du Grand-Soleil, et l’un d’eux, hors d’haleine, et d’une voix à peine intelligible Jeta ces mots pleins d’épouvante :

— Trahis ! La troupe est dans la dernière en-ceinte !

— G’est bien, dit le Grand-Soleil sans s’émouvoir; elle n’arrivera pas dans la première

Et il s’élança hors de sa case, et jeta, à son tout’, une gamme ascendante de sons impératifs.

Aussitôt, vingt noirs armés de haches apparurent, comme sortant de terre, et le Grand-Soleil s’écria d’une voix claire et distincte î

—Enfants 1 coupez les cordes de la deuxième enceinte, et rangez-vous, eu armes, derrière le mur infranchissable qui va tomber !

Et, après cet ordre, que la suite va expliquer, le Chef du camp rentra dans sa case, y prit pue paire de pistolets qu’il passa à sa ceinture, et un fusil à deux coups qu’il jeta sur son épaule droite. Puis il montra à Casimir un autre fusil double et un coutelas, dont celui-ci s’arma à la hâte; après quoi il lui dit :

— Suis-moi, frère ; tu vas voir s’il est aisé de nous prendre.

Le mulâtre ne se fit pas répéter l’invitation, et il s’élança aux côtés du Grand-Soleil.

A peine avaient-ils fait cent pas, qu’un épouvantable fracas hurla autour d’eux, comme la voix de la destruction. Peudaut près d’une minute, soixante secondes 1 dura l’horrible rugissement.... et, quand il eut cessé, le Chef du camp, regardant son compagnon :

C’est fait ! dit-il ; nous sommes sauvés.

Casimir tombait des nues.

Quelques instants après, il eut le mot de la terrible énigme : ’

De tous côtés, des arbres immenses, d’une effrayante circonférence et d’une prodigieuse hauteur, barraient tous les sentiers tracés entre les Imposants rochers placés comme en sentinelles par la nature. Ni cavaliers, ni même piétons, eussent-ils été chasseurs de chamois, n’eussent pu franehir cette imprenable barricade des géants de la forêt.. et ôn vit fuir eu désordre, comme poussés par le démon de l’épouvante, une vingtaine de soldats jetant bas tout ce qui pouvait gêner leur fuite, comme si tous les damnés du Dante eussent été derrière eux.

Alors, le Grand-Soleil, calme comme l’immortel Capitaine, la veille d’Austerlitz, se retourna vers Casimir, et lui dit:

— Comprends-tu!

— La fin, oui ; les moyens, non.

— C’est bien simple : ces arbres, coupés à l’avance, comme il y eu a autour de chaque enoeinte, étaient retenus par des cordes, à d’autres arbres solides ; sur mon ordre, on a coupé ces cordes, et les arbres sont tombés avec le fracas que tu as eu-

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tendu, et ils ont barricadé tous les chemins, comme tu le vois.

— Admirable! s’écria le mulâtre; et qni a inventé cette machine défensive!

— Moi, fit le chef

Et il s’apprêtait à regagner sa case, quand une Sorte de procession lugubre s’avança vers lui. On ne distingua d’abord qu’un noyau d’hommes semblant escorter quelque chose ; mais bientôt on put voir que ce quelque chose était un grand brancard formé de branches d’arbres, sur lequel gisaient troi^,corps : deux soldats et nu noir. Les soldats paraissaient grièvement blessés ; le noir n’avait que le poignet rompu.

— Qu’est cela ! fit le Chef—

—Deux soldats à peu près morts, et l’espion qne j’ai pris au lacet, répondit le noir athlétique que nous avons vu en sentinelle, au chapitre précédent.

— Qu’y a-t-il parmi les nôtres! demanda le Grand-Soleil....

— Ün homme tué, répondit un des porteurs du brancard.

— C’est bien ; amenez le traître....

Celui-ci s’avança en tremblant, surveillé par plusieurs noirs le suivant de près.

— C’est toi, Polidor! dit le Grand-Soleil j c’est toi qui nous a trahis et vendus aux blancs! Que t’ont-ils donc donné ?

Le traître éleva ses deux bras et les laissa retomber, en une pantomime qui voulait dire : rien.

— Que t’avaient-ils promis ! alors

— La liberté....et do l'or, répondit une voix qni n’était plus celle de son organe.

Un sourd murmure gronda parmi les témoins de cette scène. %

— Silence ! mes amis, s’écria le Chef. Je sais que tout se pardonne, hormis la trahison.

Après ces mots, on eût entendu un écureuil gambader sur une branche d’arbre.

Le traître se mit à genoux.

Debout ! s’écria le Grand-Soleil ; debout, Judas ! P’un double mouvement aussi prompt que la pensée, le robuste chef du camp releva de la main gauche le misérable courbé par la peur, saisit de la droite le premier coutelas qui brilla à ses yeux, puis il s’écria d’une voix nette :

— Demande pardon à Dieu !

Et, à peine ces mots lâchés, il plongea le coutelas dans la poitrine du traître, l’y laissa planté jusqu’au manche, et saisissant le cadavre, encore palpitant, au bout de ses robustes bras, il le lança par-dessus la barricade,, comme un homme ordinaire eût lancé un morceau de bois léger.

Qu’on Soigne les soldats, dit-il ; et, quand ils

fieront guéris, qu’on les laisse libres: ils ne faisaient que leur devoir!

“•

Le lendemain, quinzième jour de son séjour au

Camp, Casimir dit adieu au Grand-Soleil, e^eprit

. . : J jnr-'i r : c -•» XI.*,, V» • t'i i Ui'f

le chemin qu’il avait fait, accompagné de quelques uns de ses frères en esclavage. Au pniiçn s de la nuit, grâce à ses guides, il franchissait la dernière limite du camp, et, échangeant les derniers adieux, il commençait à arpenter la route au bout de laquelle il devait retrouver tout ce qu'il aimait.

X.

UNE TENTATIVE AVORTEE.

Casimir était parti depuis huit jours, et Rose l’attendait chaque soir. Elle avait eu l’adresse d’endormir le mécontentement de M. Lambert, leur maître, en lui disant qne Casimir était en tournée pour trouver un acquéreur qni le payât aussi cher que le capitaine américain;

Le soir du neuvième jour, Rose ne put s’endormir, tant elle devenait inquiète malgré elle. II avait fait un orage terrible pendant la journée, et elle avait pensé que peut être son pauvre Casimir fatigué, recevait, sur la grarul’route, ces ondées furieuses, tandis qu’il avait là, auprès d’elle, un si

bon lit ! Quand elle vit le temps se remettre tout-

à-fait au beau, un soupir de soulagement s’échappa de sa poitrine, et elle passa quelques instants à admirer le ciel rasséréné.

Elle venait de refermer sa fenêtre et de se rasseoir près d’un ouvrage de couture qui l’occupait dans ses veillées, quand elle entendit un pas assez. précipité se rapprocher de sa case. Surprise, émue,

elle releva la tête, tendit l’oreille et écouta

Etait-ce Casimir! sou cœur ne lui avait rien

dit, et pourtant....

On frappa à la porte, et Rose, emi>ortée par l’espoir, se précipita pour l’ouvrir, prête à sauter au cou du cher revenu.

C’était le nègre Thermidor....

Rose fut attérée au premier moment; : puis comme c’était une vaillante nature, elle se maîtrisa, et regardant le visiteur en face :

— Que voulez-vous ici! lui demanda-t-elle.

Son air, sa posture, son regard, tout disait au nègre qu’il allait être chassé, ou qu’un éclat immédiat allait avoir lieu. Temporiser était indispensable, risque à reprendre ensuite l’offensive, s’il était nécessaire. ; ! ,L>

— Je viens de la part de Casimir, répondit-il d’un air paterne..., i ■ : ,i

— Do la part de Casimir ! Entrez, Thermidor, -et excusez-moi de vous avoir mal reçu. • • • ’U 1 wL — Je comprends bien, observa le noir; l’heure

est uu peu avancée* çt vous avez eu peur......

La mulâtresse reprit sa place et douna un siège à Thermidor, qui commençait à se troubler un peu.

La porte était refermée ; Rose attendait ; le noir ne savait par où entamer le combat, car c’était un combat qu’il était venu chercher, si on ne lui cordait pas la victoire sous le coup

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^ de la menace

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qu’il tenait toute prête. Ne pouvant aller droit, puisqu’il avait le Vent contraire, il louvoya le ihôius màl qu’ii put, se sentant fort de ce qu’il savait et du mal qu’il pouvait faire.

— Je vous dirai d’abord, commença-t-il, que je sais tout. Casimir est parti marron pour le camp 4© la Soufrière ’

Jïqsp releva la tête avec uue inquiétude visible-

— Qui vous a dit cela î fit-elle

— N’importe; laissez-inoi parler. Casimir est donc allé au camp, comme je vous le disais, pour préparer sa fuite, la vôtre et celle de Suzanne. Du

coup, voil;\ monsieur ruiné

Et il attendit l’effet de ses paroles.

i.’ • 1 •' - .‘JfîY -T . 7

La mulâtresse pâlit, autant qu’un visage brun

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peut pâlir.

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— Le n’est pas, continua le noir qui s’enhardis

sait peu à peu, ce ii’est pas que ce soit un grand irfaT, fionr’ nous, de voir ’ùôs inaîtrès ruinés ; au contraire j mais pour eux c’èst autre chose ! — Vous në’voülèii pis être veridno, Rose, et séparée de votre mari ou de votre niëre. Ça se conçoit, car vous âVéz dë bons maîtres. Et puis moi qui sais cela 9 ^e vous dirai’qùe Fëscïavàge, aux Etats-Unis? est cteütfiï>î8~pîûs horrîblè que partout ailleurs, ïl ën/oriçnit lë dard dans la WëSsure.

— Sï ni&néteur Lambert Savait cèla, reprit-il, je ne sali tnqi'cè'qti’il fërai t, ina is alors je ne voudrais pas être à vôtrèplace,'allez!' J ’’ f — Pôùtqùbi ine ditëè-voüs tout cela î Thermidor, demanda la 'mulâtres^ qu’îme crainte vague envahissait peù à peu.’...

— Mon Dieu... .pour rien. Je voudrais vous être utile dans la circonstance difficile où vous êtes.

Rose était belle dans son inquiétude, comme elle l’était dans sa joie, comme elle l’était toujours. Ses yeux brillants et agrandis, ses lèvres tremblantes, légèrement entrouvertes, ses uarines rosées, quise dilataient sous l’empire de la crainte, tout à la fois commençait à jeter' I© trouble dans le cerveau noir. Il sentait la flamme accoutumée envahir tout son être, et l’audace commençait à transparaître sur sou visage. Les effluves de la

lottire:chauffaient son sang et il eut besoin d’un

graud empire sur lui-même pour ne pas éclater toute dé suite avant d’avoir tenté la menace qu’il tenait en réserve.

*— Vous me disiez, Thermidor, observa Rose, que vous veniez de la part de Casimir....

“ Si j© ne viens pas de sa part, répliqua le noir, je viens au moins vous parler de lui èt pour loi.

— Dites alors ce que vous voulez. Etes-vous pour lui ou contre lui T Pourquoi me détaillez-vous ce que vous avez appris, je ne sais comment ? Quelles sont vos intentions, enfin T....

Comme tous les cœurfe Résolus, Rose voulait savoir ïe mot de l’inquiétante énigme qui lui était

Ü Vè.I - L A * , • ;u l ,

posée. A une crainte vague elle préférait un mai-henr certaiu.

— Eh bien, dit le noir résolument, puisque vous voulez tout de suite la vérité, je vais vous la dire. Je connais tous vos secrets; je puis vous aidér ou vous perdre : ça dépend de vous, de vous seule.

Rose comprit tout, mais elle ne voulut pas'en* core comprendre, pour se donner le temps de se préparer à la lutte, en laissant son adversaire se démasquer.

— Comment cela î fit-elle

— Ecoutez, Rose, et ne vous fâchez pas, dit

Thermidor partagé entre l’attendrissement et l’irritation : vous savez qu’il y a longtemps que je vous aime ; vous croyez du moins le savoir, mais vous ignorez à quel point je vous désire Je commet-

trais tous les crimes pour vous avoir! Ma discrétion sera à toute épreuve si vous voulez m’écouter, et je vous serai dévoué comme un chien. Rien qu’à vous regarder, rien qu’à entendre mes propres paroles qui s’adressent à vous, rien qu’à espérer que vous pouvez être à moi je suis comme uu dam-

né qui entrerait tout d’un coup dans le ciel!

Sa voix et ses mains commençaient à trembler...

Rose aussi tremblait, non de peur, mais d’h^si-tatiou dans un aussi suprême moment. Se ruer sur Thermidor avec une arme prestement saisie, c’était perdre Casimir; accabler le noir de mépris ouïe foudroyer sous l'indignation d'une légitime colère, c’était pis encore, parce que c’était irrémédiable! Que faire î Que dire I

— Casimir ne le saurait jamais, ni lui ni per-

sonne, continua le noir qui se grisait à ses propres paroles. Laissez moi vous voir quelquefois, rarement si vous voulez mais que je vous possède

et puis que je meure, s’il le faut!

11 s’était levé et s’approchait d’elle.

— Et si je dis non f jeta Rose presque épouva*t

tée

— Si tu dis non , s’écria le fou, je vous perdrai

tous, Suzanne, Casimir et toi! Je te tuerai!....

Je deviendrai une bête féroce !

liose ouvrit la fenêtre, comme si l’air extérieur devait la sauver d’une asphyxie.

— Tu vendrais tes frères! maudit Parce que

j’aime mou mari, et que je me garde pour lui tout entière, cœur et corps, tu nous dénoncerais lâchement ! Tu briserais trois pauvres existouces qui ne te font aucun mal ! Est-ce que je suis seule an monde pour assouvir ta passion !....

— Oui, tu es seule pour moi ; c’est toi que je veux; c’est toi que j’aurai!

Et, comme il s’avançait vers elle hors de lui, elle le repoussa d’un mouvement énergique, et fit quelques pas, pour mettre une table entre elle et lui.

Thermidor set trouva alors près de la fenêtre.

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qu’il referma brusquement.

. — Tu ne crains donc rien, misérable ! s’écria la mulâtresse chez qui la colère avait effacé toute hésitation I Tu ne crains pas la justice de Dieu !

— : Je ne crains rien : il n’y a pas de Dieu pour nous, rugit le misérable en enlaçant de ses robustes

bras Bose qu’il venait d’atteindre

, — Il y a un Dieu pour tous ! prononça une voix grave. C’est lui qui envoie le faible pour terrasser le fort, l’aveugle pour arrêter le criminel !

Et Salomon entra, suivi de deux noirs masqués, armés chacun d’un coutelas, et de Veille toujours grondant et irrité.

Thermidor rugit d’abord, puis baissa la tête.

— Misérable ! s’écria Salomon Ce n’est pas

assez qu’on arrache l’enfant à sa mère, le père à son fils, le mari à sa femme, pour les vendre comme un vil bétail.... Ce n’est pas assez que nous Boyons

maudits, torturés, avilis par les blancs il faut

encore que nos propres frères nous trahissent, nous outragent et nous rendent jusque sur le Calvaire ! — Thermidor 1 s’écria Salomon; Thermidor!.... que la vengeance de Dieu tombe sur toi ! car il n’y à pas de miséricorde pour absoudre la trahison....

Puis se tournant vers les deux noirs masqués;

— Faites votre devoir, mes enfants, leur dit-il; et toi, Bose, ne crainB rien : ceux qui veillent sur toi sauront te garantir.

Puis il s’éloigna, suivi de sou chien, qui n’avait attendu qu’un sigue pour déchirer le coupable.

Les deux noirs garottèrent étroitement Thcrini. dor au moyeu de cordes qu’ils avaient apportées, et, après l’avoir menacé de leurs coutelas, s’il poussait un cri, ils l’enlevèrent dans leurs robustes bras, et l’emportèrent par des chemius de traverse, où le bruit de leurs pas s’éteignit bieutôt.

XL

LA VENTE.

L’agitation règne chez monsieur et madame Lambert. Ou attend d’un moment à l'autre le capitaine américain, dont le navire doit partir dans huit jours....et Casimir n’est pas revenu! Bose travaille près de sa maîtresse, car elle a dû rester après l’heure de son service, pour être examinée par l’acheteur. La décision est prise; on vendra Casimir et Bose : Suzanne suffira pour ia ménage et la euisine.

Monsieur Lambert se promène d’un bout à l’autre du salon, de ce pas précipité qui dénote le mécontentement et l’impatience. Bose a les yeux gouflés des larmes qu’elle verse depuis deux jours, depuis l’annonce définitive de la vente, de la séparation et du départ! A chaque jour, à chaque heure de retard, la pauvre fille sent redoubler son iuqniétu-de. Qu’a résolu Casimir f Partiront-ils pour le camp de la Soufrière, ou bien pouf les Etats-Unis 1

Et si Casimir n’est pas de retour avant le départ du navire f Quelles angoisses! Quelles incertitudes! Quels tourments !

Madame Lambert, dont nous avons peu parlé jusqu’ici, était une petite femme d’humeur douce, douée d’un grand fonds de bienveillance, facile à l’attendrissement, serviable et charitable à un haut degré. Au physique, elle était sinon belle de visage, du moins belle de formes. Un corps souple, onduleux et potelé, donnait à sa marche et à son repos d’attrayantes langueurs bien en harmonie avec le suave pays qui l’avait yue naître. Elle avait les cheveux presque noirs, et leB yeux presque bleus, les dents blanches et le teint pâle ; ses mains et ses pieds étaient d’une forme souverainement aristocratique, selon le mot consacré.

— Si Casimir n’est pas revenu dans trois jours, dit monsieur Lambert, je le dénoncerai marron, à la gendarmerie, et le signalerai dans les journaux.

— Bien sûr il sera revenu, monsieur, fit Bose.

— Tant mieux pour lui ! répondit le maître.

Et il reprit sa marche saccadée.

— Ne te désole pas, Bose, dit madame Lambert-nous vous recommanderons chaudement à votre nouveau maître, comme de bons sujets, et il n’est pas probable que vous soyez malheureux. L’intérêt, autant que la justice, veut que le maître ait des soîub et des égards pour l’esclave qui se conduit bien et remplit convenablement ses devoirs.

— Oh ! madame, répondit la mulâtresse, nous voyons si souvent le contraire, que vos bonnes paroles ne me consolent guère !

— Enfin, ma fille, que puis-je te dire t Si nous n’y étions pas forcés, nous uevous vendrions certes pas, tu le sais bien....

— Oui, je le sais, dit l’esclave en pleuraut

— Et puis, ajouta la bonne maltresse, tu sais aussi que ta mère sera heureuse avec nous

— Merci, merci ! maîtresse... .répondit Bose eu prenant les mains de madame Lambert, et en les baignant de ses larmes.

Monsieur Lambert passa la main sur son front peut-être pour essuyer ses yeux humides

— Neuf heures! dit-il; le capitaine sera iei dans quelques instants.

— Allons, Bose, murmura madame Lambert, essuie tes veux, mon enfant ; qu’on ne voie pas que tu as pleuré. «•

Au même instant, uu étranger fût introduit par la vieille Suzanne qui pleurait en silence de-

puis le commencement de cette scène, qu’elle avait entendue à travers la porte.

C’était le capitaine Américain.

*

• •

Qu’on se représente un gros homme fort et lourd, rouge de visage, rouge de cheveux, rouge de favo-

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'iÆ VIEUX SALOMON.

ris, avec du linge fin, ayant le menton rasé de frais; qu’on ajoute à cela un regard brillant et assuré, une démarche très libre, des allures mi -gentleman, mi-bourgeoises, un verbe haut et sans-façon, et l’on aura le portrait extérieur du nouveau personnage que nous introduisons dans ce récit. Ce personnage avait nom Jackson.

Il entra comme chez lui, s’assit sur une chaise que lui offrit monsieur Lambert, et, allongeant les jambes comme quelqu’un qui prend ses aises :

— Eh bien, monsieur Lambert, dit-il après avoir

salué la maîtresse de la maison, sommes-nous d’accord pour notre petite affaire î

— Je le pense, répondit monsieur Lambert;

nous avons dit huit cents gourdes pleines

— Sans doute, huit cents dollars, observa l’A-méricain, sauf examen des deux sujets.... Où est le mulâtre ?

— Il pourra être livré dans trois jours ; il est allé eu tournée d’adieux chez ses parents et ses amis.

Le gros homme partit d’un éclat de rire peu révérencieux :

— Comment, dit-il,des parents! des amis! des

adieux ! Vous les gâtez joliment, dans ce pays-

ci ! Enfin, va pour trois jours. Voyons toujours la mulâtresse.

— La voici, dit madame Lambert en montrant Rose.

— Belle fille, ma foi ! Approche ici, ajouta-t-il....

Monsieur et madame Lambert se regardèrent, étonnés de ces façons.

Rose se leva, moitié colère, moitié chagrine, et ^avança vers l’Américain.

— Bonne charpente ! fit celui-ci ; ni trop grasse ni trop maigre. Marche un peu, continua-t-il

Rose fit quelques pas, puis revint.

—* Très bien, dit l’acheteur, solide sur les hanches !

Il se leva ensuite, et, ouvraut la bouche de Rose, il lui exauiiua les dents; de là, son regard descendit : il prit alors les mains brunes, qu’il retourna dans ses mains rouges, et fit une sorte de grimace :

— C’est trop fin, ça ! dit-il ; c’est trop doux ; ça n’a pas dû beaucoup travailler ; mais c est jeune ? ça se fera

Après ces mots, dits d’un tou de commissaire-priseur, il se baissa, releva la jupe de Rose jusqu’au genou, et parut plus satisfait

— Jambes sèches et nerveuses, dit-il ; par exemple, les pieds trop petits, trop grande dame

mais, ajouta-t-il philosophiquement, on n’est pas parfait!

. Et le brave homme, fier d’avoir montré ses cou-naissances anatomiques, se rassit avec satisfaction.

Monsieur et madame Lambert étaient stupéfaits ; ujais que dire! N’est-il pas dans l’ordre des choses qti’çn examine la marchandise avant de la payer F

— Savez-vous demanda l’américain, à quoi je songe? Votre sujet a un grand défaut pour un acheteur.

— Lequel? fit monsieur Lambert....

— Elle est beaucoup trop jolie! Vous trouvez j ça drôle, n’est ce pas ? Eh bien, je vous dirai que, si elle était laide, qu’elle eût de gros notembres, enfin, qu’elle fût disgracieuse et massive, je vous en donnerais cinquante dollars de plus! C’est comme ça. Comment voulez-vous qu’ou fasse du sucre avec des élégantes comme elle ? Elle n’est bonne que pour servante de maison, et les dames ont peur souvent de ces servantes-là ! Mais c’est égal, ce que j’ai dit est dit, et *si l’autre sujet ré» pond à ce que vous m’en avez annoncé, l’affaire est : conclue. Dès qu’il sera de retour, amenez-le moi à bord, avec celle là et les papiers, et je vous don-nerai un bon à vue sur mou correspondant d’ici que vous connaissez.

L’Américain dit, et se leva pour prendre congé.

— Permettez, monsieur, ajouta madame Lambert en montrant le siège au capitaine Jackson ; je voudrais vous parler....

, Le capitaine fit un salut et se rassit.

— Casimir et Rose, monsieur, continua-t-elle, sont de bons sujets, d’une conduite exemplaire, fl» dèles et honnêtes, et je les recommande à votre bonté, à votre humanité. Je souffrirais de les sa» voir malheureux, et je vous supplie de leur mon» trer do la douceur : vous en serez le premier ré» compensé. Ils sont mari et femme ; ils s’aiment tendrement, et ils osent espérer, ainsi que nous, que vous ne les séparerez pas....

— Madame, tant que Casimir et Rose seront à moi, je ne les séparerai pas, s’ils se conduisent bien ; vous comprenez qu’on ne peut pas répondre de l’avenir.

— Agissez pour le mieux à leur égard, dit monsieur Lambert pour couper court à cette comédie, car il voyait bien que Taehcteur no répondait que par simple politesse.

Le capitaine Jackson s’inclina en signe d’assentiment, donua une poignée de main à monsieur Lambert, salua la jolie Créole, et se retira sans plus faire attention à Rose que si celle-ci n’existait pas.

A peine la porte extérieure se fut-elle refermée derrière l’Américain, que la vieille Suzanne se précipita dans le salon, les bras en avant, le*Vis|jy ge inondé de larmes, et, éclatant en sanglots longtemps contenus, elle s’écria avec l’acceut déchiré du désespoir :

— O mon cher maître! O ma chère maîtressçI ne vendez pas ma fille à cet homme ! ne la vendez pas à cet homme ! Si Rose part, Suzanne mourra 1 Suzanne mourra ! — Mam’selle Louise, dit-elle ensuite en donnant à sa maîtresse son nom de baptême, moi qui vous ai vue toute petite, qui vous ai toujours suivie et toujours servie comme une fidèle

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LE VIEUX SALOMON.

créature, venez an secours de votre vieille Suzanne ! Ça vous portera bonheur : Dieu le'' rendra à vos enfants : il n’y a rien de perdu devant la Justiœ de Dieu ! Dites à votre mari de ne pas nous séparer, de nè pas vendre mou enfant et le mari de mon enfant! En en vendant deux vous perdez tous les trois.

Itose sanglotait; madame Lambert ne pouvait retenir ses larmes ; monsieur Lambert était ému...

— Ma bonne Suzanne, dit celui-ci, tu ne comprends donc pas qne nous ne les vendons pas dé bonne volonté ; que c’est la justice qui nous y for. ce. Si nous ne vendions pas nous-mêmes, on vendrait pour nous, et le même homme pourrait se rendre acquéreur en mettant plus que les autres ! Ainsi, ne nons accuse pas; ne nous prie pas: tu nous fais de la peine inutilement. Tous les jours’ les enfants quittent leurs mères quand ils sont hommes. Prends courage! tu strias toujours dés nouvelles, je te le promets....

— Oh 1 oni, mère 1 s’écria Rose ; Casimir sait lire et écrire : tu auras toujours des nouvelles dé tes enfants....

La pauvre vieille pleurait toujours, mais la tempête de ses sanglots s’apaisait peu à peu au rayon de l’espoir qu’elle recevait, et, accompagnée de sa fille, elle gagna sa cabane, peu distante de la ville.

XXL

LES ADIEUX. HISTOIRE DE SALOMON.

Le. quatrième jour, après celui de la visite du capitaine Jackson chez monsieur Lambert, était un dimanche. Depuis la veille, Casimir était de retour, et, le lendemain, il devait, ainsi que Rose, être conduit à bord du navire américain. Au milieu de la désolation des uns et du chagrin des autres, le mulâtre avait évité la punition que méritait son escapade ; monsieur Lambert ne lui avait pas même fait de reproches. Avant de rentrer chez son maître, Casimir s’était arrêté quelques instants chez Salomon, et celui-ci l’avait dissuadé de chercher un maître daus la colonie, la somme de quatre millè francs étant introuvable, comme prix de deux esclaves, quelque bons qu’ils fussent. Le vieux prophète s’était bien gardé de faire connaître au pauvre vendu les circonstances du complot de Thermidor contre Rose, trouvant, avec un tact qui ne l’abandonnait jamais, qu’il est toujours inutile d’ajouter une inquiétude à nu chagrin.

Comme nous le disions, le jour oit l’on était arrivé était donc un dimanche, veille du jour fatal de la vente et de la livraison. Casimir et Bose étaient venus en passer une grande partie chez Salomon, probablement pour la dernière fois de leur vie. Suzanne, retenue chez ses maîtres, devait venir rejoindre ses enfants après le coucher du soleil. Ce

n’était plus des conseils, c’était des consolations, cetté fois, qu’ils étaient venus chercher, et des adieux qu’ils avaient à faire à ce pauvre noble vieillard, à ce centenaire aveugle, dont la moitié de la vie avait été un long martyre chrétien.

Depuis quelques instants, la conversation, souvent brisée, cherchait comme à s’asseoir sur son sujet, ainsi que ces vents contraires qui se heurtent dans l’atmosphère supérieure, jusqu’à ce qu’ils aient pris une direction nette. Et cependant, qui n’avait encore osé faire le premier pas dans la voie qu’il fallait pourtant aborder. Une des mains de Bose reposait dans les deux mains de Casimir; ils se regardaient de temps à autre, de cet air mélancolique, chagrin et résigné pourtant, qui voulait dire : Nous aurons peut-être à souffrir, mais nous nous aimerons bien ! — Consolation suprême que Dieu donne à ceux qui obéissent à son précepte d’amour.

Veillé-toujours, qui était allé aux alentours de l’ajoupa, revint tout-à-coup au trot allongé, et, sautant sur les genoux de Bose, lui prodigua de chaudes caresses. Cet incident, tout minime qu’il était rompit la glace, et ouvrit une issue au flux qui demandait un épanehemeut....

— On dirait, hàsarda Casimir, que ce brave chien connaît notre sort, et qu’il nous fut ses’ adieux.

— Oui, ajouta Bose, il me caresse comme il ne m’a jamais caressée.

— Nous'ignorons ce qui se passe chez les animaux intelligents, dit Salomon.

— Ah ! père Salomon, s’écria Bose en éclatant enfin, est-ce que je vous vois pour la dernière fois 1 — Dieu seul le sait, ma fille, et puis.... Mais nous nous reverrons dans uue autre Patrie où il n’y a ni maîtres ni esclaves, ni grands ni petits.... j dans une patrie où tout est joie et amour, bonheur i et liberté.

Je le crois comme vous, père, car il me semble que, si nous finissions en réalité comme nous finissons en apparence, la vie serait un vilain présent qne Dien aurait fait à presque tous les hommes.

— Tu as raison, Bose, dit Salomon ; ou bien il n’y a pas de Dien, ou bien il y a une autre vie, parce qu’une partie de l’humanité ne peut pas avoir souffert constamment, pour procurer des jouissan. ces & l’autre partie, sans qn’un jour la balance de la Suprême Justiœ fasse l’équilibre rémunérateur.

— Noble vieillard ! s’écria Casimir, vous trouvez toujours des consolations à la hauteur des souffrances....

— Eh ! mon' ami, le ciel a fait des cœurs compatissants, pour guérir un peu le mal que font les cœur sans pitié. Celai qui aime ses frères comme Je Christ l’a enseigné par ses paroles et par son exemple, trouve toujours à faire le bien, queîque

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LE TOXJX SALOMON.

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pauvre qu’il soit.—Le coeur est comme la flamme: il peut se diviser à l’infini, sans s’amoindrir.

—* Tenez, grand-papa, dit Bose, j’ai apporté pour vous un petit présent que je voudrais vous donner comme souvenir.

— je sais ce que c’est, ma fille: c’est une tresse de . tes beaux cheveux.

— C'est vrai ; mais qui vous a dit cela !

—Personne t L’as-tu dit toi-même à quelqu'un !

—Bon, à ..personne ! Aussi je ne sais pas comment vous pouvez.....

Le vieux noir sourit doucement :

— J’en sais bien.d’autres ! dit,-il ; mais je ne puis m’expliquer à ce sujet, mes enfants; après ma mort vous en saurez long...—mais doune-moi ton cher souvenir, ma fille ; je le garderai jusqu’à ma dernière heure.

Bôse se leva, prit la main du centenaire, et y glissa les cheveux qu’elle s’était conpés, la veille, «ans le dire à d’antres qu’à son mari. Or, Casimir n’avait pu annqncer cela à Salomon, attendu que Bose n'avait pas quitté Casimir d’une minute.

— Mes entants, dit le vienx, quand Sazanne sera

arrivée, je vous raconterai une partie de ma vie ; mon souvenir s’en gravera peut-être mieux, dans votre cœur, et, dans les traverses que peut vous réserver l’avenir, il vous enseignera à savoir souffrit dignement. En attendant, comme à chaque bénre suffit sa peine, nous allons travailler tous à préparer le dernier repas que nous prendrons probablement ensemble Ce fera la cene des pa.

lias : que Dieu en bénisse l’iutention t

Et, comme .au début de cette histoire, chacun se mit à l’œuvre pour préparer ce que tous allaient manger ensemble. On mit donc de côté, autant qu’on put, toute pensée triste, ou du moins on en cacha du mieux possible la manifestation.

Sur ces entrefaites, Zamor arriva pour adresser aussi ses adieux à ses amis, et pour voir, une dernière fois, le seul amour de son pauvre cœur.

Comme à ce premier repas auquel nos lecteurs ont assisté dans la même case, Veille-toujours remplit son office de] pourvoyeur d’eau fraîche et il s’en acquitta à la satisfaction générale. Le pauvre chien n’avait pas été oublié par la mulâtresse ; car, à peiue eut-il terminé ses voyages à la Source au Cresson, que les belles mains, qu’il avait léchées à si chaude langue, lui passèrent au cou un beau collier orné d’une plaque de cuivre sur laquelle étaient gravés ces mots : A Veille toujours, ceux qu'il <* sauvés. Aussitôt que le noble animal sesen-tit décoré de cet insigne bien dû à sa vaillance, il secoua gracieusement la tête, et, d’un beud, il fut près de sou maître, qu’il semblait inviter à toucher leiirophée de ses exploits.

— Je mis, je sais, Yeille-toujonrs, dit le vieux à sonchieu, tu reçois le prix de ton dévouement ; ii n’y a jamais rien de perdu, mon pauvre ami.

Et ses mains tremblantes flattèrent la puissante encolure de cet ami fidèle.

— A mon tour! dit Salomon à Casimir; je veux te donner un souvenir que tu aimeras chaque jour davantage ; il t’enseignera à être fraternel dans les bons jours, digne et courageux dans les mauvais ; car celui-là seul est digne de la prospérité, qui porte dignement le malheur. Tu aimes déjà ce que je te destine ; tu l’aimeras bien mieux quand tu auras tout compris.

Et, ouvrant le fameux coffre que nous savons, Salomon en tira un petit livre qu’il tendit à Casimir.

— Merci, père, merci! s’écria le mulâtre près de tomber à genoux....merci ! C’est le livre dans lequel j’ai appris à lire ; le livre qui m’a soutenu danB le droit chemin, quand la vengeance me soufflait une autre route ; le livre que vous m’avez quelquefois prêté... .Et maintenant il est à moi 1

— Je te donnerai autre chose- encore, frère, quand je t’embrasserai, ce soir, pour la dernière fois.... peut-être. Mais occupons-nous du repas ; voilà le soleil près de se ooucher; tante Suzanne ne tardera gnère.

Et l’ou se remit de plus belle à la besogne, pour préparer la CENE DBS parias ....

Tout était prêt quaud le soleil noya derrière l’horizon ses derniers rayons teints de pourpre et d’or. Bientôt Sazanne arriva, comme il avait été convenu, et les eiuq eonvives prirent place devant les cinq couverts préparés. Le chagrin de la vieille mère était apaisé pour.quelques heures, jusqu’à ce qu’il reprît sa dernière violence au moment suprême de la séparation. C’était comme une trêve entre deux luttes, ou comme une accalmie entre deux tempêtes.

Le premier appétit satisfait, quand on fat arrivé aux fruits, si abondants et si savoureux dans ces admirables latitudes, Salomon, fiiisant un signe à ses quatre convives :

— Mes amis, leur dit-il, je vous ai promis le récit d’une partie de ma vie, et je vais vous le faire. Vieux comme je le suis, il est probable que ce sera la dernière fois qne j’aarai à me replonger dans mon passé de grandeurs et de misères, do joies courtes et de longues douleurs, et les scènes dont j’ai été le témoin souvent, la victime quelquefois, seront un enseignement de plus pour vous et pour ceux â qui vous les raconterez après moi

Salomon se recueillit quelques instants, puis il commença :

• *

“ Mes enfants, dit-il, j’étais chef d’une sorte de tribu, près de la Guinée, à l’âge de vingt-ciuq ans. -.. il y a quatre-vingts ans de cela ! A cette époqne, des navires de toutes les nations venaient dans nos-parages pour échanger leurs objets d’in-

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LE VIEUX SALOMON.

dns trie contre nos sujets. Ordinairement, ces marchés se faisaient au milieu d’une demi-ivresse do notre côté, et du plus grand calme chez les marins ; c’est-à-dire qu’ils nous grisaient avec leur eau de feu , tandis qu’eux, ces jours-là, avaient soin de rester tout-à-fait sobres. Nous vendions tout : nos amis, nos parents ; il y avait même des pères qui vendaient leurs enfants, des maris qui vendaient leurs femmes. Les chefs des tribus vendaient leurs

Bujets.... et peut-être qui sait! peut-être

notre race porte-t-elle aujourd’hui, la peine do ses

crimes Il y a des époques de châtiment pour

les peuples, comme des heures de punition pour les individus, car, s’il est une Suprême Justice, tout mal doit réagir le mal, tout bien doit éclore en bien. Comme les autres, j’ai donc vendu mes frères, et, depuis longtemps j’en demande pardon à Dieu! Comme vous allez le voir, Dieu m’a rudement châtié, et, si vous m’avez vu si patient et si calme, si bienveillant et si résigué dans mes plus grandes souffrances, c’est que je sentais bien que je portais une croix méritée.

44 Un jour donc, un brick nommé Le Ve)igeur vint mouiller au large de notre rive, et nous fit le signal convenu entre les négriers et les chefs de la tribu : C’était un pavillon noir et rouge, hissé entre plusieurs autres de différentes couleurs, afin qu’il fût ooufondu et n’attirât pas seul l’attention. Je me rendis à un endroit écarté près du rivage, accompagné de deux autres chefs, et nous trouvâmes là le capitaine du navire, le maître d’équipage et deux matelots. On causa, on but, et filialement, ehacun de nous autres, chefs, conclut marché, qui pour vingt noirs, qui pour quarante, qui pour cinquante, hommes, femmes et enfants. La nuit venue, nous gagnâmes tous l’espèce do grotte où s’était débattu le marché, et ou commença à boire rondement. Les mêmes hommes du navire étaient là, renforcés de quelques autres, et plusieurs chaloupes convenablement moutées et armées attendaient au bord du rivage. Quant le capitaine nous vit au point qu’il désirait, il nous invita à venir à son bord, comme c’était convenu, et d’ailleurs d’usage, à chaque vente semblable. Nous étions cent et quelques, les trois chefs compris. Nous embarquâmes dans quatre chaloupes, et on gagna le navire. Selon l’usage encore, il y eut environ un quart d’heure entre l’embarquement de chaque chaloupe à bord du navire : c’était pour donner à l’équipage le temps de garotter, et de jeter à fond de cale, les noirs de chaque chaloupe, au fur et à mesure qu’ils étaient hissés sur le pont du navire. Ainsi, quand les.noirs de la deuxième chaloupe montaient ou étaient hissés, selon leur degré d’ivresse, à bord du bâtiment, toutes mesures de précaution étaient prises à l’égard de ceux de la première chaloupe, et ainsi do suite.

44 Quand noua fûmeâ tous à bord du Vengeur , le

capitaine nous conduisit, les deux autres chefs et moi, dans la chambre d’arrière, et là, d’un air jovial et tout-à-fait bonhomme, il nous dit à peu près :

— Mes chers princes, vous êtes trois beaux nègres, et, puisque je vous tiens, je ne vois pas trop pourquoi je vous lâcherais ! D’ailleurs un habitant, homme très original, mais qui paye bien, nons a commandé de lui amener deux ou trois princes; je lui ai promis de faire de mon mieux, et vous voyez

que je tiens ma parole Et puis, vous vendez

bien vos sujets, je ne vois pas pourquoi vous ne seriez pas vendus aussi 1 De plus, comme je fais mon dernier voyage, je m’inquiète de la Guinée comme de ma dernière pipe !

u Là-dessus, nous nous récriâmes, et appelâmes â notre aide ceux que nous venions de vendre et de livrer. Mais le capitaine fit nu signe, et quelques vigoureux matelots se jetèrent sur nous.

— Donnez-leur à chacun une petite rincée ! mes gara, dit le capitaine avec bonhomie, et n’y allez pas de main morte i Après ça ils seront gentils comme des agneaux.

u Nous fûmes immédiatement dépouillés jusqu’à la ceinture, et les matelots nous déchirèrent le dos à coups de garcettes. Une heure après, le Vengeur levait l’ancre et gagnait la haute mer. Toutefois, on ne nous mit pas aux fers comme les autres.

44 Le lendemain matin, il taisait un temps magnifique. Le capitaine arpentait le pont d’nn pas tranquille, examinant une douzaine de noirs qui, la veille, n’avaient pu être arrimés dans la cale. Solidement garrotés, ils attendaient qu’on les débarrassât de leurs cordes pour les mettre aux fers jusqu’à l’arrivée, toujours selon l’usage. Un noir d’une quarantaine d’années poussait de temps à autre, des gémissements étouffés. Le capitaine appela son maître d’équipage qui comprenait et parlait tous les jargons de la côte d’Afrique. — Vois donc ce qu’a ce gars-là, lui dit le capitaine. — Il a la jambe cassée, répondit le maître d’équipage après avoir parlé au nègre et lui avoir tâté la jambe. — Diable! fit lecapitaiue, nous n’avous pas de chirurgien à bord, et moi qui suis sensible, je n’aime pas voir souffrir. Mets-le dans la baignoire, et n’eu parlons plus.

“ Le maître appela deux matelots à qui il transmit les ordres du capitaine. Alors l’un prit le bles-Eé par les pieds, l’autre par la tête, et, après l’avoir balancé deux fois, ils le lancèrtnt par dessus le bord. L’eau s’ouvrit, écuma un peu, se referma.... et ce fut tout.

— Eu voilà un qui a plus de chance que les autres, dit un des deux matelots.

44 Nous étiou, les deux chefs et moi, honteusement assis sur quelques piles de cordages, déplorant notre sort, et ayant sous les yeux les résultats de notre scélératesse : la cause et l’effet en présence l’une de l’autre; notre crime et notre châti-

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LE VIEUX SALOMON.

ment! L’idée de Dieu me vint alors, confuse et vague : je sentis mon cœur se serrer sous le repen* tir, et mes peux se mouillèrent des premières larmes qu’ils eussent versées. Mes deux compagnons étaient mornes et abattus.

“ A dix heures, le second du navire vint faire son premier rapport au capitaine. — Deux négresses ont des maux de reins, dit-il. — A la diète, répondit le capitaine. — Un nègre, une blessure à la tête. — A la diète. — Un grand noir furieux, qui veut tout casser. — Oent coups de garcette, et à la diète. — Une vingtaine, le mal de mer. — Une pinte d’eau salée én guise de tisane, et une baille d’eau sur la tête, en guise de douches. — Un jeune nègre, deux”côtes cassées. — A la baignoire ! — Oe8t tout, capitaine. — Très bien ! allons déjeûner.

“ Voilà, mes enfants, ce dont je fus témoin le premier jour 5 mais, quand je pense à la scène du dernier jour, quoiqu’il y ait bien longtemps de cela, tout mon pauvre vieux corps tremble d’horreur et

de dégoût et je ne puis oublier que j’ai été une

des causes de ces abominations

“ Notre traversée fut un tissu d’horreurs, et tous ces crimes se faisaient paisiblement, sans colère et sans haine, comme une manœuvre nécessaire à la marche du bâtiment. Huit noirs furent jetés à l’eau, pour cause de blessures trop graves ou de maladies trop longues ; dix moururent de diète et de mauvais traitements, et l’un des deux chefs, mes compagnons, se donna lui-même la mort en se précipitant dans les flots.

Deux jours avant l’arrivée, le capitaine Lebon ordonna un nettoyage général du navire et des cent noirs qui restaient. On traita les noirs absolument comme le navite, et voici comment : on les fit monter sur le pont dix par dix ; quand dix noirs étaient là, on leur ordonnait de se dépouiller entièrement, hommes, femmes et enfants, et quand ils étaient nus, des matelots les inondaient de seau d’eau de mer, et, pendant que tous ces corpp trempés se séchaient au soleil, après s’être eux-mêmes rudement frottés, il fallait que chacun lavât ses guenilles et les étendît sur des cordages. En un quart d’heure, c’ctait fait, tant les rayons du soleil étaient brûlants. Alors, c'était le tour de dix autres, et ainsi de suite. Le navire reçut les mêmes soins, et, deux heures avant la fin du jour, tout était achevé.

“Le capitaine Lebon paraissait assez satisfait de l’état de sa cargaison vivante. Il comptait, disait-il, prendre sa retraite après cette dernière campagne, et vivre en rentier, du fruit de ses travaux. — Monsieur Eigaut, disait-il à son second, ce voyage-ci ne sera pas mauvais. Seize et demi pour cent environ, ce n’est pas un fort déchet. Dans certaius voyages j’ai perdu jusqu’à soixante pôur cent, et je gagnais encore ! Bel état, monsieur Eigaut, bel état ! *— Et la corde ! capitaine, répondit le second.

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— Ah! dame les préjugés sont si niais! Je

conviens qu’il est désagréable d’être pendu à la

grand’vergue d’un navire de guerre, mais qui

ne risque rien n’a rien !

“ Enfin, mes enfants, nous arrivâmes en vue de la Guadeloupe, et, quelques heures après, notre navire était mouillé à une portée de fusil du rivage, vers un endroit convenable, choisi à cet effet, pour être à l’abri des regards de la douane; Le navire ne devait pas rester plus de trois jours mouillé, et il fallait que, dans cet espace de temps, le capitaine eut tiré de sa cargaison autant qu’il serait possible ; quant aux noirs non vendus tel jour, à telle heure

“ Mais ici, fit Salcmon, il faut que je m’arrête un instant, pour trouver le courage de continuer. Ce qu’il me reste à vous dire de ce voyage de traite est tellement horrible, que, si le fait n’était pas connu depuis longtemps, ceux à qui on le raconte n’y pourraient pas croire 19

Là-dessus, le vieux noir s’arrêta quelques instants, comme s’il recueillait des forces. Enfin, après un silence que nul ne songea à interrompre, il reprit:

XIII. — SUITE. — L’EMPOISONNEMENT.

“ Aussitôt que le Vengeur fut mouillé, on nous fit une ample distribution de vivres, accompagnée de l’ordre formel de beaucoup manger ; après le repas, une mesure de tafia fut donnée à chaque homme 9 à chaque femme et à chaque enfaut, la mesure variant suivant l’âge et le sexe ; ensuite de cela, chacun reçut un vêtement complet, qu’il dut endosser immédiatement. Nous étions arrivés le matin, de bonne heure. A midi, une seconde distribution fut faite, et une seconde dose de tafia fut versée ;

de même le soir si bien que le lendemain, au

lever du jour, tout le monde était propre, guilleret et dispos. Le capitaine connaissait sou métier !

“ Pendant les deux premiers jours, nous fûmes visités par des habitants, qu’on allait chercher eu canot, et qu’on ramenait de même au rivage. Chacun d’eux achetait quelques nègres, payait comptant, et s’en allait avec son acquisition. Le Chef, mon corapagnou, fut emmené ainsi, le deuxième jour. Quant à moi, mon air morne, triste et chagrin, n’engageait pas beaucoup les acheteurs.

“ Le troisième et dernier jour, vers midi, un habitant de la Capesterre m’acheta enfin, mais il dit qu’il ne viendrait me prendre que le soir. Je restai donc à bord, et c’est à ce retard que je dus de voir l’horrible scène que je vais vous raconter.

“Ou avait fixé le départ du navire à dix heures du soir, lever de la lune à cette époque du mois. A six heures mou nouveau maître vint me chercher, mais voici ce que j’avais vu à cinq heures: Le capitaine s’était fait apporter, snr le pont, un grand pot d’eau douce mêlé d’euviron un quart de vin,

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LE YIEXJX SALCMfOT.

pins nn paquet de poudre blanche qu’il délaya dans le tout. Quand la préparation fut achevée, il ht monter un à un, et une à une, tous ceux et celles qui n’avaient pas été vendus, et là, d’un air toujours tranquille et bénin, il disait à chaque arrivant:

—Bois-moi ça, mon garçon, ou ma fille, ça te fera du bien !

u Chacun buvait, puis redescendait dans la cale

“ Vous allez voir de quoi il s’agissait

“A six heures comme je vous l’ai dit, mou nouveau maître vint pour me chercher. Quelques jeunes négresses et quelques petits noirs, qu’on n’avait pas fait descendre comme les autres, étaient assis, près du grand mât, sur uu long coffre d’outils, et causaient entre eux. Ceux-là aussi avaient pris la potion du capitaine. Mou nouveau maître les vit et remarqua une jeune négresse d’une quinzaine d’années, jolie au possible, à la physionomie éveillée et intelligente ; elle lui plut sans doute, car il l’acheta immédiatement. Quand le capitaine en reçut le prix, je vis un sourire étrange se dessiner sur ses lèvres minces, et plus tard je compris la signification de ce sourire.

“ Fous partîmes donc tous les trois en canot, mon maître, Agnès et moi. Agnès était le nom de la pauvre enfant Quand nous fûmes arrivés à l’habitation de monsieur de Rivière, notre nouveau maître, il nous présenta à sa femme, bonne et digne personne, comme son mari, et faisant avancer Agnès:

—Tiens, dit-il à sa femme, voilà un cadeau que je te fais. Ypis donc comme elle est jolie, comme elle a l’air intelligent On dit que tous les noirs d’Afrique sont laids; as-tu jamais vu un visage plus mignon, je dirai même plus distingué ?