u Madame de Rivière fit mille amitiés à la jolie enfant, et lui donna quelques friandises. Après quoi, comme nous étions bien fatigués, ou nous arrangea deux couches dans une pièce voisine, pour cette nuit-là seulement, eu attendant qu’ou nous donnât une case. Fous ne nous couchâmes pas toutefois sans souper. Madame de Rivière nous fit servir un bon repas, et il était à peu près neuf heures quand nous gagnâmes, Agnès et moi, chacun notre couche.

Vers onze heures environ je fus réveillé par des plaintes et des gémissements qui partaient de l’endroit où était couchée la jeuue négresse. Bientôt ces plaintes et ces gémissements devinrent de véritables cris de douleur. Je donnai aussitôt l’alarme, et monsieur de Rivière accourut dans notre chambre, accompagné d’un domestique. La jeune négresse se tordait dans d’horribles convulsions. Cela fendait le coeur. Madame de Rivière vint ensuite,, ainsi que deux servantes, et, pen à peu, la chambre fut pleine de monde.

— Vite un médecin ! décria monsieur do Rivière,

Jean, montez tout de suite à cheval, et ne revenez pas seul I Au galop, toujours au galop : vous pouvez être de retour dans une heure I

“ Le domestique partit à la hâte, et l’on s’empressa autour de la pauvre fille qui souffrait de plus eu plus, et qui poussait des cris à fendre Pâme. Chacun donnait son avis et proposait un remède, sans savoir de quoi il s’agissait Mon maître se retournant vers moi, me demandasi je comprenais quel-que chose à ce mal subit. — Peut-être monsieur, lui répondis*}®; et je loiracontai la scène de la potion du capitaine. Le doute et Piadignatiou parurent à la fois sur son visage. — C’est impossible! s’écria-t-il Pourquoi!

“ Au bout de moins de trois quarts d’heure, Jean entra suivi d’un médecin. Quand eeluitCi fut mis au fait, il s’approcha d’Agès, chez qui les douleurs étaient suspendues ou terminées, et qui était alors presque immobile, le regard vitreux, la bouche contractée, la respiration courte, les membres raides.

— Il est trop tard! dit le médecin; la pauvre fille est empoisonnée.

—Je ne voulais pas croire à ces horreurs ! «lit monsieur de Rivière....

“Aussitôt, de l’avis de mon maître et du médecin, auquel le premier raconta la scène que vous savez, plaiute fut portée au lieutenant de la gendarmerie, à défaut d’un officier civil qu’il eût fallu aller trou> ver trop loin. Le lieutenant fit monter à cheval uu brigadier, avec quelques hommes, pour arrêter le navire s’il eu (était temps encore. Comme je l’appris le lendemain jnatin, Le Vengeur était parti entre dix et onze heures....ayant à bord quinze autres malheureux empoisonnés par le capitaine

— J’avais bien entend parler de cet horrible usage de beaucoup de navires négriers, dit Casimir au bout d’un instant ; mais j’avais peine à y croire.

— Il y a longtemps que je sais cela moi, ajouta Suzanne.

— Mais pourquoi empoisonner ces malheureux ! demanda Rose.

—Quand il o’y a plus d’espoir de vente, répondit Salomon, comme on veut se débarrasser au plus vite de bouches inutiles et d’hôtes compromettants, en cas do rencontre de quelque navire de guerre, ou commence par administrer le poison à ce qui reste, et dès qu’on a gagné le large, on jette à la mer tous ceux qui succombent, ou qui sont près de succomber. De cette façon, aucun corps ne peut être recueilli vivant et éervir de témoin à l’occasion.

Tous les convives étaient émus.

“ Le lendemain, termina Salomon,ou ouvrit le

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corps deJa pauvre Agés; et ou y trouva Parsème qur Pavait tuée.

* •

“ Maintenant, mes enfants, je vons terminerai ce que j’avais à vous faire savoir, le plus brièvement possible. Pour ne pas couper la première partie de mon récit, que je vieus de vous faire, j’ai omis à dessein ce qui m’était personnel avant qu’on m’eût enlevé de la côte d’Afrique Je vous ai dit que je savais avoir mérité mon sort, pour la part criminelle que j’avais prise plusieurs fois à cette traite infâme qui est la source infâme de l’infâme esclavage. Pendant trente ans j’en ai demandé pardon à Dieu, et comme Dieu est tout miséricorde, il a pardonné à mon repentir. Nous ne reviendrons plus là-dessus, et vons saurez un jour comment j’ai su que j’avais reçu grâce db la Suprême Justice.

“Lors de mort enlèvement des côtes d’Afriqne > j’étais uni, depuis trois années seulement, à la fille d’un chef de camp, voisin dn nôtre. Elle était plus jeune que moi dé quelques années, et les autres femmes s’accordaient à la trouver belle: c’est VOUS dire, en péU de mots, comment elle était béïlél Aurore me dôuüa- uri fils, au commencement de la dèoxièûiô ântiée de notre union. Qu'est-il devenu f Je tüôtimÜ certainement sans le savoir !

Peu-être a-t-il expiré sôùs lb bâton^l’uu maître

JteùtfêtïC traîne-t-iï encore ürte existence misérable, dartS quelque Cbin maudit de ces pays criminels

qui donnent, sur letir sol, refuge à l’esclavage

Peut-être plus heureux - est-il retourné jeune, ou enfant encore^ dinfc la Patrie qui nous attend tons sur le pied d’une égalité fraternelle !.... Et elle ! ma pauvre et chère Aurôre.... quel lot le sort misérable de nos pareils lui a-t-il dônné !... .J’eusse pu vivre de longues anuées avec elle ? nous eussions an moins souffert ensemble!.... La solitude &été ma peine, sans compter les maux physiques. J’ai vendue mes frères, et je ne verrai pas mes enfants

“Je restai pendant dix ans chez mon premier maître, monsieur de Rivière. Jamais je n’ai connu nîf homme plus juste, plus humain et plus bienveillant. Chez lui, je ne fus jamais frappé. Matériel-lement, j’étais assez heureux. Mon jardin, qne je cultivais pendant mes deux heures du midi, pen. dartt tout le samedi et une partie du dimanche, me procurait un bien-être relatif assez grand. Je ne souffrais qu’au moral dé cette solitude qui était ma punition. Jamais le souvenir d’Aurore ne S^effifça de mon cœur ; il ne diminua même pas, et aujourd’hui, que je suis . peut-être le plus vieux de la cokmie, aujourd’hui encore je la vois, et je l’aime comme au temps où nous étions l’uu à l’autre....

“ Au bout de dix aps, monsieur de Rivière mou*

rut, ot j’échus en partage à un homme aussi avide et aussi petit que mou premier maître était généreux et grand. Alors, mon sort changea tout-àr coup, comme le temps de l’hivernage. A trois heures du matiu, la cloche appelait au travail des cannes ; ou avait à peu près cinq minutes pour se réveiller, se vêtir — ce qui n’est pas long !— et être présent sur les rangs, devant la chambre de l’économe. Quiconque ne répondait pas au premier appel nominal, recevait immédiatement des coup de fouet. Alors on partait pour le jardin — un singulier nom pour dire des champs de cau-ues T— et là, jusqu’à midi, il fallait que la houe s’élevât et s’abaissât sans discontinuer uue seconde* Au moindre arrêt, des coups ! Hommes, femmes, forts, faibles, devaient fournir le même tra -vail dans le même espace de temps. Les éclats du fouet retentissaient sans cesse sur cette planta-tiou maudite*. On avait quinze minutes pour manger, vers neuf heures du matin quaud on avait

de quoi manger. A midi un. quart ou midi et demi la cloche sonnait pour le repos, an lieu de sonner à midi, selon les règlements déshabitations ; à une heure ot demie ou à une heure trois quarts, elle sonnait encore pour rappeler au travail, au lieu de sonner à deux heures. Il fallait, daus cette heure et demie, diminuée encore selon l’éloignement de la pièce de cannes où- l’on travaillait, pour aller aux cases et revenir, il fallait cuire son manger, le prendre et se reposer pour éviter les plus fortes ardeurs du soleil, toujours selon les lois coloniales . Aussi, ne se reposait-on point pendant ce que nous appelons le raidi, ou, si on était harrassé et qu’ou tombât de lassitude sur sa natte, n’avait-on pas le temps de manger. Quand on était arrivé au jardin, au lieu de cesser le travail dès que le soleil se couche, il fallait le continuer jusqu’à la nuit noire, et il fallait encore, après cela, aller aux herbes pour les bestiaux. D’un bout de l’anuée à l’autre c’était le même excès de labeur. Les jours de fêtes qui nous appartiennent d’après la loi, on les prenait le plus souvent, sous quelque prétexte de punition générale, prétexte toujours facile à trouver. Aussi, nos petits jardins de case étaienbils presque tous incultes, et la plus profonde misère nous rongeait incessamment. La distribution de vivres qui se faisait le lundi pour toute la semaine, était pesée si îuste, que beaucoup étaient forcés de voler pour ne pas tomber d’inanition, la boue en main ! et quand les voleurs étaient pris, c’était des supplices et des cruautés. -..

“Voilà, mes enfants la vie que j’ai menée pendant douze ans! ajouta Salomon, douze ans! et je ne suis pas mort de fatigue, de misère et de souffrances !— C’est que tout infirme et tout misérable que fût mou sort, j’étais destiné à être un jour utile aux autres ; c’est peut-être aussi pour cela que le Créateur m’a donné une santé de fer et d’acier.

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LE VIEUX SALOMON.

“Vous comprendrez un jour, mes amis, ce que certaines de mes paroles ont de vague pour vous. Tout ce que je puis vous dire maintenant à ce sujet, c’est que j’appartiens à une vaste association dans laquelle sont entrés de tout cœur des hommes de toutes les conditions, riches, pauvres, libres, esclaves, blancs, noirs qui tous tendent au même

but par des routes différentes sans être opposées.

Le petit livre que j’ai donné à C^imir est une œuvre de cette association ; lisez-!e dans vos peines, et vous reprendrez courage ; lisez-le dans vos courtes prospérités, si la méchanceté des hommes vous en accorde, et vous serez fraternels et charitables. Il vous élargira Pâme, vous ouvrira le cœur, et vous fera découvrir ce que chaque situation mauvaise peut renfermer de bon. Ce livre-là ne consacre pas l’esclavage ; il n’autorise pas la vengeance; il ne prêche pas le malheur de l’homme sur la terre comme loi de la Providence. Il enseigne la route du bonheur à l’humanité, sans conseiller de précipiter les temps et de forcer les circonstances. Je ne puis tout vous dire sans manquer à un serment sacré : mais, avec ce que je donnerai à Casimir, il trouvera partout quelques amis,et Dieu fera le reste. ”

La nuit commençait à venir, et le repas était achevé. On resta néanmoins à causer jusqu’à dix heures environ. Alors Salomon s’adressant à Rose et à Casimir:

>

— Maintenant, mes enfants, leur dit-il, c’est l’heure de nous séparer. Venez que je vous embrasse,

et Que la bénédiction du Dieu Tout-Puissant

se répande sur vous ! Celui qui gouverne les mondes lit jusqu’au fond des cœurs, et je le prends à

témoin des vœux que je forme pour vous et

pour tous ceux qui souffrent sur la terre.

Rose se jeta en pleurant dans les bras du vieil aveugle, et les sanglots l’empêchèrent de parler. Casimir vint à son tour serrer dans ses bras la patiente victime qui ne priait que pour ses frères! Suzanne pleurait'silencieusement.

— Adieu, notre père, dit Casimir au comble de l’émotion ; votre cher souvenir et vos bons conseils ne sortiront jamais de mon cœur et de mou Ame... Quand j’aurai quelque bonheur, je le partagerai en pensaut à vous ; quand j’aurai à souffrir, je prendrai courage en vous voyant dans mon souvenir—

— Tieus, mon fils, répondit Salomon, porte sur la poitrine cette petite Etoile qui t’a déjà ouvert le camp du Grand-Soleil; elle t’ouvrira de nobles cœurs, et en cas de trop rude infortune, elle te sera nue consolation et un secours.

— Adieu, grand-père, dit enfin Rose, qui retrouvait sa voix étranglée par la douleur, adieu

priez pour nous, car je sens que nous allons souffrir!

— Va! ma Allé, sois bonne, honnête et coura-

geuse : le ciel mesurera tes peines à tes forces, et — crois-moi — bientôt, plus tôt que tu ne saurais le croire, de beaux jours luiront pour vous et pour nos frères, le jour ou je quitterai cette terre pour aller Là-haut!—Au revoir Suzanne, ajouta-t-il ; venez me voir dès que vos enfants seront partis...

— Je viendrai, répondit la pauvre mère, oh ! oui, je viendrai !

Et les trois désolés sortirent de l’ajoupa, que» deux au moins ne croyaient plus revoir.

Veille-toujours les accompagna avec des caresses qu’on lui rendit bien, jusqu’au détour du premier morue.

XIV.

UK 8 FEVRIER 1843.

Ce dimanche des adieux était le 5 février 1843. Le lendemain, 6, devait être le jour du départ de Rose et de Casimir. Tout était donc prêt, et l’heure à laquelle M. Lambert devait se rëndre au navire, avec les deux esclaves et les papiers, était près de sonner, quand le capitaine Jackson se préseuta et annonça qu’un retard forcé remettait son départ à quelques jours. Néanmoins les actes de vente furent. échangés contre la somme convenue, et les deux esclaves appartinrent dès ce moment au capitaine ; ils devaient rester, pendant ces quelques j ours, chez leur ancien maître.

La nouvelle fut aussitôt apportée à Salomon, qui croyait ses amis déjà embarqués. Il les invita à le venir voir pendant le temps de liberté qu’ils allaient avoir, leur fit dire qu’il les attendait ce soir-là même, et expédia sur le champ un ordre secret, à quelque distance de sa demeure.

Donc, ce lundi soir, au lieu de voguer vers New-York, la Cité-Empire des Etats-Unis, Casimir et Rose étaient encore assis dans l’ajoupa de Salomon.

Il y a tant d’événements qui traversent les projets des uns, qui modifient ceux des autres, changent ceux-ci, renversent ceux-là ! L’homme est si peu sûr, dans nos siècle de bruit et de mouvement, de ce qu’il sera et de ce qu’il fera à une année de date seulement ! La roue des événements, qui arrête Jes uns et pousse les autres, bouleverse tellement ce qu’elle rencontre sur son passage!

L’hoinme s’agite et Dieu le mène !

Il avait été convenu qu’il ne sérait plus question de la séparation et du départ, car il était au moins inutile de s’appesantir sur un fait accompli, et de déplorer un malheur sans remède. Salomon n’avait pas voulu qu’on s’attristât davantage, toujours d’après son système consolateur, qu’il y a temps pour toute chose, et qu’à chaque jour suffit sa peine.... Dans les situations difficiles et compliquées, il disait: fractionnez les difficultés, et vous viendrez à bout de les vaincre. Dans les malheurs irrémédiables, il disait : prenez votre parti ; à quoi sert Ue se désoler, sinon à se rendre

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LE VIEUX SALOMON. I 33

malheureux soi-inême et insupportable aux autres? ( Dans les positions momentanément critiques, il disait.: roidissoz-vous, aidez-vous avec courage, et Dieu vous aidera. Et, dans toutes les situations de la vio: ne soyez ni bas dans l’adversité, ni insolents dans la prospérité le courage moral,

père de la dignité, est une aide puissante qui fait traverser sans cliûto bien des passages difficiles. 77

Qui avait ainsi armé un vieux noir ignorant et aveugle ? Qui avait enseigné cette grandeur et cette sagesse à un pauvre paria réduit à l’état de machine à sucre ? Qui avait doté de cette suprême vertu sociale, la bienveillance, un pauvre martyr ue connaissant de la vie que sa face rude et âpre? ..<4. Qui?.... L'œuvre de l'association dout il a lui-même parlé vaguement ; le petit livre dont il a donné à Casimir un exemplaire; une chose immense, dont rirait le monde frivole, et que béni ront les âges futurs. Il y a temps d 7 éclosion pour toute chose, et le temps n’est pas venu de divulguer ces choses: elles font leur chemin en silence, semant le bien autour d’elles, et laissant au tem^ et à Dièu le soin de les faire mûrir pour le bien de tous*

La journée du lundi prit fin eomme tout prend fin ici-bas. Vers les dix henres du soir, Veille-toujours annonça un visiteur, et, un moment après, Thermidor entra dans Pqjoupa.

Il était abattu et consterné. Il s’avança comme un criminel qui se recommande à la clémence de la Conr, avant le prononcé de son jugement. .

—* Bonsoir, père Salomon, dit-il, vous m’avez fait délivrer et dire de venir ici : me voilà.

— Je vous ai fait dire de venir, répondit Salomon, parce qu’un événement imprévu a permis que vous pussiez demander pardon à ceux que vous avez mortellement offensés. Quant à l’action que vous menaciez de commettre, peut-être ne l’auriez*vous pas commise après réflexion; vous pouvez donc être pardonné, si vous vous repentez sincèrement.

— Oui ! je me repeus, s’écria le noir avec un élau de sincérité impossible à méconnaître, et je demande pardon à inain’zelle Rose et à Casimir.

— Je vous pardonne, répondit la jeune femme ; je ne veux pas partir aveo de la haiue dans le cœur.

Casimir regardait tout le monde et ne comprenait pas.

— Je te dirai ce que c’est, lui souffla Rose.

— Et vous, père, demanda le noir, me pardonnez-vous ?

— Pas encore, répondit l’aveugle : je veux voir, auparavant, comment tu t’en tireras avec ton maître, qui te croit marron depuis le jour que je t’ai lait enfermer pour t’empêcher de nuire....

— Oli ! père, je vais vous le dire tout de suite : je dirai que j'étais marron, et jé recevrai vingt-neuf

coups de fouet aux quatre-piquets et tout sera

dit! -

— Si tu fais ainsi, répondit Salcmou, viens uie voir le dimanche qui suivra ton châtiment mérité et alors je te pardonnerai.

Thermidor souhaita le bonsoir, et sortit pour se rendre chez son maître.

Alors, Rose raconta à son mari la scèue qui. avait en lieu, et celui-ci y trouva encore une oej casion d’admirer la justice et la sagesse du vieil aveugle de Jolimonh

. Après la punition, le repentir et le pardon, qu’y avait-il à dire? Casimir regarda Rose avec amour pour la remercier de son courage, et Salomon avec reconnaissance pour le remercier de son secours. Quand il fut onze heures, on se dit bonsoir, et le jeune ménage regagna son sweet home , qu’il fallait abandonner dans quelques jours !

La journée du lendemain, 7, fut employée en courses, de droite et de gauche, en nouveaux adieux et en derniers préparatifs. Le jour du dé* part n’était pas encore fixé par le capitaine Jackson, mais ordre était donné de se tenir prêts à toute heure. Aussi, Casimir et Rose ne sortaient plus sans dire à monsieur ou à madame Lambert où ils allaient, et sans fixer l’heure exacte de leur retour.

« •

On «tait arrivé an 8 février, date lugubre, écrite eu traitsde sang et de larmes dans les souvenirs de tant de familles.

Casimir et Rose venaient d’entrer chez Salomon, qui devait donner au jeune mulâtre, pour les Etats-Unis, les noms do plusieurs de ses frères de l’At-eociation dont il a été vaguement parlé. Il était environ neuf heures du matin.

— Mes enfants, dit Salomon, cette nuit j’ai fait un singulier rêve ; je dis rêve, pour ne pas employer un autre mot que vous ne comprendriez pas. Je vous dirai qu’il se prépare une grande catastrophe dans ce pays, eMeette catastrophe est proche, très proche. Ne voit-ou rien dans le ciel ?

— Rien répondit Casimir qui avait jeté un regard circulaire au-dessus de l’horizon ; il fait uu temps superbe ; le ciel est magnifique.

Si l’on n’avait pas connu le vieil aveugle pour un esprit sain, calme et sérieux, on l’aurait pris, à ce momout-lâ, pour un fon ou pour un illuminé- 11 semblait plongé dans une attention intérieure arr. vée à l’extase et détachée des clioscs.de la terre. On lui adressa deux fois la parole, et il ne répondit pas. Cette absence inexplicable dura plasienrs minutes ; eufln, elle cessa.

— A quelle heure devez-vous reutrer î demanda, t-il à ses deux visiteurs.

— A midi, répondit Rose.

— C’est bien : il vaut mieux que vous soyez ici

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LE VIEUX SALOMON.

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Mais que va-t-il arriver, mon Dieu ! qne va-t-il arriver?

A ces derniers mots, les amis dn vieux noir commencèrent à craindre sérieusement qne, vû son grand âge, il ne fût tombé en enfance, ou frappé d’aliénation mentale. Us se regardèrent avec un commencement de consternation, et gardèrent nn Sombre silence qne comprit Salomon.

— Ne craignez rien, mes enfants, dit-il, j’aurai ma raison jusqü’à mon dernier souffle, et j’ai encore au moins trois années à vivre.

Comment savez-vous cela ? demandèrent Casimir et Rose au même moment

Vous êtes bien curieux ! mes enfants, répondit, sans aigreur, le vieux noir.

On s’occupa de diverses choses. Le temps était toujours beau, le ciel toujours serein ; rien, eu uu mot, n’annonçait l’horrible cataclysme qui se préparait.

L’horloge de l’église sonna la demie de dix heures.

Salomou retomba dans l’espèce de léthargio morale qui l’avait déjà absorbé.

Quelques miuutes s’écoulèrent ainsi.

Tout-à-coup....le sol sembla se dérober sous les pieds qui le foulaient ; des secousses, d’abord faibles et lentes, devinrent vigoureuses et précipitées; bientôt un horrible fracas s’élança de la Pointe-à-Pitre ; puis, des clameurs épouvantables, réunion de dix mille voix confuses, éplorées, déchirantes, insensées, égalèrent le bruit profond et terrifiant de vingt tempêtes qui se déchaîneraient A la fois.

C’était un tremblement do terre !

Non pas un tremblement de terre inoffensif, comme ou en enregistre tous les jours ; mais de ceux-là qui ont englouti Horculanum et l’ompéïa...

Les secousses durèrent trente-cinq secondes î.... augmentant de violeuce et de précipitation.

Quand ce fut finirai n’y avait plus de ville !

La Pointe-à-Fitre était littéralement détruite. Ce n’était plus qu’un amas informe do pierres tombées les unes sur les autres, eu écrasant sous leur masse plus de six mille personnes, hommes, femmes et enfants, blancs, mulâtres, noirs, sans distinction, sans choix, sans rémission possible. Plus ce ville,

plus de maisons, pins de rues, rien! que des

cris déchirants de douleur, d’épouvante insensée... ‘Du sang partout, des ruines partout, des têtes sans corps, des'corps sans têtes, des membres épars de tous côtés, chauds et sanglants, des éclaboussures de cervelles sur les vêtements des fuyards, des appels déchirants, une Babel renversée, la fin du monde !

On n’a plus peur de rien quand ou a vu cela.

Ce n’était pas tout

De vingt côtés à la fois l’incendie jaillit terrible, en toute liberté du contact des matières inflam-

mables avec les foyers des cuisines. Nous disons en toute liberté, vu qu’il n’y avait plus ni pompes ni pompiers, rien pour s’opposer au feu, à supposer qu’il eût été possible de marcher. Or, il n’y avait plus ni rues, ni chemins, ni passages quelconques. Vous avez vu une maison jetée à terre ; eh bien, supposez toutes les maisons d’une ville tombées pêle-mêle an même instant! Seulement, tontes ces maisous étaient pleines de vivants, et maintenant elles sont pleines de corps écrasés en bouillie, déchirés en charpie ou lentement cal-

cinés par le feu, après de lamentables agouies !

Si la malédiciion d’un Dieu de clémence.pouvait tomber sur une autre Gomhorre, ce serait par un pareil châtiment qn’elle se manifesterait.

Le tremblement de terre de la Guadeloupe inscrira, daus l’histoire des grands maux de l’humanité, la date lugubre du 8 février 1843.

Quand l’œuvre de destruction par les secousses fut achevée, ce fut, comme nous l’avons dit, le tour de vingt incendies simultanés. Le tableau, d’abord épouvantable et terrifiant, devint horrible et déchirant. De tous côtés, on entendait de ces cris qui brisent l’âme, de ces appels suprêmes qui broient le cœur. Des hommes, des femmes, des enfants, les uns demi-nus, les autres blessés, couraient eu appelant, ceux-ci leurs mères, ceux-là leurs maris, d’autres leurs pères, de cette voix non humaine» pour ainsi dire, qui semble partir du plus profond des entrailles, et qui va remuer toutes les fibres de

la douleur et de la pitié Des femmes éplorées,

pâles de terreur et d’épouvante, escaladaient les montagnes de décombres, appelant leurs enfants... qui ne pouvaient plus leur répondre ! “ De pro/un-die clamavi ad te, Domine ” Cette parole du dé-

sespoir peut seule donner une idée des clameurs terrifiantes qui déchiraient incessamment les échos de ce qui avait été une ville. Eu même temps, le feu, libre de toute entrave, dévorait, dans les excavations incounnes formées par les décombres, des centaines de malheureux qui, probablement, appelaient au secours d’une voix lamentable....

Los premières heures qui suivirent le grand coup furent comme la folie du désespoir. Celles qui suivirent furent peut-être plus navrantes encore. On commençait à retrouver des cadavres, des corps vivants horriblement mutilés, des bras, des têtes, des jambes, tout cela mêlé a des poutres à demi consumées, à dn gravois, à des éclats de

meubles et, à chaque être chéri ainsi retrouvé,

c’était des cris, des pleurs, des gémissements à épouvanter !

Bientôt, la plaine de décombres, qui était une ville joyeuse et coquette quelques heures auparavant, se vida peu à peu. La route des Abymes se trouva alors encombrée d’hommes, de femmes et d’enfants fuyant l’immense désastre de la cité, pour

aller chercher quelque repos etf uû peu de nourri»

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tare dans les campagnes épargnées. C'était an tableau d’an lagabre indicible, qae celai de cette fuite à pas lents, la tête basse, les yeux pleins de larmes, la démarche chancelante, le corps à demi-vêtn. Comme les enfants de l’antique Messéuie de* vant le décret de Lacédémoue, les habitants de la cité détraite fayaient devant la destruction, la famine et la menace de la peste L’un portait an

matelas arraché avec peine de dessous quelques décombres; l’autre sauvait quelques vivres avariés; de pauvres petits enfants couraient d’ane femme à l’antre, cherchant leur mère avec des sanglots navrants....Ou a vu des mères emportant dans leurs bras les cadavres mutilés de leurs enfants trouvés sous les décombres; leurs lar-

mes, épandnes en silence, tombaient chaudes sur

ces petits corps que la mort avait glacés Une,

eutre autres, — et celle-là nous l’avons vue — emportait, dans un vieux linge tout sanglant, la moitié du corps déchiré de sa petite fille ! Des gouttes de sang, coulant à intervalles égaux de ce fardeau sanglant, marquaient son chemin d’une rouge traînée ; * elle était folle !

Le tremblement de terre avait eu ses deux premières phases: la panique, puis la douleur; il allait avoir ses deux dernières : l'incendie et le danger de la peste; et, au milieu de ce carré de lugubres misères, la lamine allait s’asseoir, hâve et décharnée ! Tel riche d’hier allait vivre, pendant quelque temps au moins, de cannes à sncre, de riz ramassé dans la poussière des ruines, de morues salées arrachées par lambeaux du milieu des pierres et des poutres, sous les magasins écroulés.

L’égalité se fait devant la souffrance comme devant la mort

La première journée se passa au milieu d’épisodes d’ane tristesse et d’une douleur trop pénibles à rappeler. De ces épisodes nous pourrions écrire vingt chapitres — car nous avons tout vu ! — si le désastre dont nous parlons était lui-même autre chose qu'un épisode dans cet ouvrage. Lo.soir, la faim commença à se fhira sentir. Quelques chariots de cannes à sncre, quelques paniers de racines-légumes arrivèrent bien des habitations voisines ; mais qü’était-ce que cette ration ponr une population affamée f Les trois quarts n’en virent rien, et la moitié ignora même qu’on eût envoyé ce panvre secours. Après la faim vint le sommeil, et il u’y avait pins d’abri 1 On campa daus les champs, à l’air frais de la nuit, sans matelas et sans couvertures, exposé à la pluie, si elle venait à tomber, et, en tous cas, à la rosée dn soir et à celle du matin, presque sans vêtements, et l’estomac vide !

La ville delà Pointe-à-Pitre avait alors son faubourg ; la séparation était marquée par le canal Vatable, du nom d’un gouverneur de la Guadeloupe, qui fit creuser ce canal pour cônduire à la mer les eaux et les immondices de la ville. Là

Pôinte-à-Pitre pouvait compter quinze mille âmes de population. Nous verrons bientôt combien il eu resta après le 8 février. La ville, proprement dite, était toute bâtie en pierres, une ordonnance du Conseil colonial ayant depuis longtemps interdit les bâtisses en bois, dans la crainte de l’incendie ( Aujourd’hui, on a interdit de construire en pierres on en briqnes par la crainte des tremblements de terre; pour parer anx incendies—qui sont un minime sinistre, comparé à l’antre —on a élevé des fontaines aux coius des rues. ) Le faubonrg, an contraire, généralement habité par de médiocres ménages, était construit en bois. Il arriva ceci: que la ville toute cutière fut détruite de fond en comble, tandis qae le faubourg resta debout! Ses maisons de bois étaient bien disloquées et penchées, mais elles ne tombèrent pas, et par conséquent, n’écrasèreut personnes —Les pauvres devin-

rent les riches, an moins pour le moment présent, et ainsi fut accomplie snr une petite échelle, an milieu d’un immense désastre, cette parole dn martyre de l’égalité : “ Les premiers seront les derniers et les derniers les premiers. ”

Enfin chacun campa comme il put, le cœur et le corps brisés. Le malheur avait donné sa leçon d’égalité; il donna bientôt sa leçon de fraternité. Cliacuu partagea parce qu’il avait peu, et qu’il pouvait, d’une heure à l’autre, avoir besoin qu’on partageât avec lui. C’était à qui offrirait an coin de matelas, le partage d’un oreiller, l'hospitalité d’nne couverture, un morceau de ce qu’il avait pu trouver pour manger Les plaines qui bor-

dent la route des Abymes étaient couvertes de campements improvisés; quelques tentes légères s’élevaient ça et là pour les femmes et les enfants

Alors on vit de ces charités et de ces nobles

vengeances chrétiennes, dont le souvenir rafraîchit l’âme et donne la certitude de la Ûu définitive des

maux de l’esclavage On vit de pauvres nègres

esclaves descendre des habitations, chargés de fruits et do racineslégumineuses, qu’ils venaient d’arracher à leur petit morceau de terre! Ils appor* taient des bananes* des ignames, des patates, dn manioc, des cannes, des madères, des mangos, des oranges, des malangas, d’énormes abricots nourrissants, tout ce qu’ils avaient pu récolter à la hâte, et ils disaient en pleurant, anx blancs dont les pères ou les frères, les parents ou les amis, les pareils en tous cas, les tenaient courbés par la force sous le jong de la servitude*: “Prenez et mangez, mes pauvres maîtres !..-.” Et n’auraient-ils pas pu ajouter ces paroles du Christ: “Oeci est mou corps, ce\a est mon sang... .”Car c’était en réalité, et leur corps et leur sax g : chaque mesure de sueur avait arrosé leur travail, chaque goutte de leur sang l’avait consacré !

Et il y a des êtres qui croiraient que de telles

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LE VIEUX SALQMOX.

paroles et de telles actions ne sont pas entendnes Là-Haut! ntfsonfc pas enregistrées dans le grand livre de la Suprême Justice ! Honte à ceux-là! Ils nient Dieu parce qu’ils se sentent coupables, comme si leur négation orgueilleuse pouvait effacer la Providence !

Oui, des nègres esclaves, battus de la rigoise, déchirés du fouet, courbés, par la brutalité, sous un labeur mortel, ont nourri du partage de leur misère les blancs libres et oppresseurs qu’un désastre venait de frapper !

La faim fut encore plus impérieuse le lendemain ; bien que la douleur s’accrût, chez beaucoup, de l’incertitude du sort des leurs, maint désespoir se tut devant l’irrémédiable, et la nature physique réclama ses droits. Ou avait bien expédié des avis dans les bourgs voisins et dans les petites villes de la colonie, mais il faut du temps pour toute chose, et les secours bien insuffisante! qu’on devait attendre, ne pouvaient pas arriver comme à l’ordre d’ùno baguette magique. La famine commença donc à sévir dès le lendemain, et il n’y avait rien pour l’apaiser!

• •

Vers dix heures du matin, les malheureux campés dans la plaine des Abymes, virent venir à eux une négresse assez Agée, accompagnée d’un vigoureux noir et d’nn chien plus vigoureux encore. La négresse portait un graud panier sur sa tête, et deux plus petits à son bras droit et à son bras gauche ; le noir était chargé d’une grosse damc-jeanue placée sur sa tête et surmontée d’un gobelet de fer-blanc ; le chien tenait dans sa formidable gueule l’anse d’un lourd panier qui était loin d’étre vide.

C’était Suzanne accompagnée de Zamor et de Veille-tonjours.

Quand ils furent arrivés au milieu de la plaine, à l’endroit où' la fonle était le plus presséo, ils déposèrent leurs fardeaux sur l’herbe, et découvrirent ee que contenaient les paniers. C’était une collection de vivres, cuits et crus, qu’ils avaient recueillis de côté et d’antre, et préparés pour venir an secours des plus graudes détresses. Ils étalèrent ceB trésors devaut tout le monde, et Suzanne commença à aervir lea affamés qui l’entouraient, en même temps que Zamor versait à boire à la ronde.

— Mangez, mes pauvres maîtres, disait-elle; mangez: c’est propre!

—Que Dieu te le rende ! dit une pauvre mère dont l’enfant n’avait rien pris depuis vingt-quatre heures

Quand la dame-jeanne fut vide, Zamor la remit sur sa tête et alla la remplir à une source voisine.

Veille-toujours, voyant Suzanne et Zamor servir avec bonté et déférence ceux qui les entonraient, comprit que le mot d’ordre du moment était à la douceur ; aussi, il allait de l’un à l’autre, flattant,

caressant, jouant avec les enfants, qui oubliaient nn moment lenr peine pour répondre à ses avances amicales.

Tant qn’il resta de quoi manger, Snzanne, Zamor et Veille-tonjonrs restèrent à lenr poste, l’une servant, l’antre versant à boire, le troisième prodiguant des caresses. Dix fois lo bon noir retourna emplir la bienheureuse dame-jeanne; il était harrassé dé fatigue, et suait à grosses gouttes-Suzanne n’en pouvait plus, tant elle avait fait son office avec zèle. Vers midi, d’autres vivres apportés à Suzanne par deux noirs qn’envoyait Salomon, ajoutèrent encore à l’important secours arrivé si à propos et le service de continuer, et les voya-

ges à la source de se multiplier, sous les rnyous d’un soleil à pic.

Ce travail charitable dura jusqu’au soir. Alors, la bonne Suzanne — qui ne suivait dans cette conduite que les recommandations de Salomon— alla dans chaque teuteet à chaque groupe où il se trouvait des femmes, et elle rendit à toutes de ces services qu’une femme peut seule rendre. Elle s’occupait eu même temps des enfants, comme s’ils eussent été les siens propres; Zamor aussi se rendait utile a tous les blancs qui voulaient bien l’employer, et la charité chrétienne de pauvres esclaves prouva, une fois de plus, qu’il n’est pas de situation où l’on ne puisse être utile à son prochain.

Ce dévouement fut remarqué, et on en parla plus tard.

Cependant, la veille, un gendarme à cheval avait été envoyé en exprès à‘ la Basse-terre, siège dn gouvernement de File, pour annoncer le désastre an Gouverneur. Celui-ci monta immédiatement à cheval, accompagné de quelques cavaliers, et, le matin dn jour dont nous parlons, c’est-à-dire le lendemain de la catastrophe, vers six heures, il mettait pied à terre snr la place de la Victoire ( tout couvert de poussière et de boue, son cheval trempé de suenr et haletant de la course précipitée qu’il venait de fournir. Quand le Gouverneur descendit de cheval, et qu’il eut jeté ses regards autour de lui, deux grosses larmes descendirent sur ses jones pâlies. Beaucoup de monde s’était réfugié sur cette place pour y passer la nuit, sous les gros sabliers qui la garnissent et lui fout de lVun. brage quand le soleil est au Zénith. Aussi, lo tableau qui frappa les regards du Gouverncunétait. il fait pour exciter la douleur et la pitié.. C’était une autre représentation des tristes scènes de la plaine des Abymes ; c’était pis, cent fois pis, car ou y avait amené les blessés, qu’on avait couchés, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, aux pieds des grands arbres. Des voiles de navires avaient été étendues d’arbres en arbres ; et ce fut atf moins nne espèce d’abri temporaire.

Aussitôt arrivé, le Gouverneur donna les, ordres nécessaires ponr parer, antaut que faire se pouvait,

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LE VIEUX SALOMON.

aux manx les plas pressants. Une sorte de phar. macie, formée de tont ce qu’on pouvait sauver de dessous les décombres, fut installée à la hâte, et entourée de planches prises à bord des navires en rade. Quelques instruments de chirurgie furent aussi retrouvés, et tous les médecins de la Pointe-à-Pitre —car aucun d’eux n’avait péri —se mirent bientôt à l’œuvre. U y avait des fractures à réduire, des contusions à panser, des amputations à opérer—et la place de la Victoire ressembla bientôt à une salle d’amphithéâtre d’hôpital. Des planches posées sur des tréteaux improvisés à la hâte servirent de tables, et au moment venu, on vit les couteaux diviser les chairs, on entendit les scies diviser les os. Protégés par des factionnaires, les opérateurs, en chemise jusqu’à la ceinture, avaient les bras retroussés et couverts de sangj Les plaintes des blessés, les cris de douleur des amputés, les gémissements des enfants, les sanglots des femmes, voilà le tableau que présentait la place de la Victoire, le lendemain du tremblement de terre!-...

Et, pendant cela, le feu poursuivait son œuvré atroce de tourmenteur, sur des malheuteux auxquels il était impossible de porter secours !

A bord des navires mouillés en rade, c’était d’autres scènes de douleur et de confusion. Une foulé de gens, poussés par la terreur, s’étaient tout «l’ai-bord jetés dans les embarcations des quais, et avaient gagné les navires, craignant que le sol né vînt tout d’un coup à manquer sous leurs pas. Quand il n’y eut plus d’embarcations pour le nombre roujours croissant des fugitifs, quelques uns, poussés au comble de la terreur, se jetèrent à la nage et tous n’arrivèrent pas- Plusieurs ca-

nots trop chargés chavirèrent, et beaucoup de malheureux furent noyés, des enfants surtout.

Dire toutes les scènes dont nous avons été témoin, et celles où nous avons joué un rôle, ce serait écrire un ouvrage dans un autre ouvrage, et telle n’est pas notre intention.

Quelques jours après, arrivèrent les premiers secours de l’extérieur. On organisa alors un peu la distribution de ces secours. Plusieurs bureaux furent installés pour cela, et la troupe, toujo urs sur le qui-vive, pour maintenir l’ordre, dut prêter son appui nécessaire au début d’une réorganisation.

Beaucoup d’habitants de la ville voulurent quitter le pays après la catastrophe qui venait de le décimer, et les départs commencèrent. Chacun prenait passage Bur tel navire qu’il voulait, pour tel pays qu’il choisissait, ou qu’il ne choisissait pas ; car la moitié de ceux qui partaient ne savaient pas où ils allaient.

• •

Nous avons laissé Casimir et Rose à l’ajoupa de Salomon, pour suivre les phases principales du

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tremblement de terre qui vient de détruire la Poin-te-à Pitre.

Quand on put faire le recehsemeni *ï]i&s}e désastre, il se trouva que, sur quinze millehabi tante, il y eut sept mille blessés ou morts, presque la moitié! Le grand coup avait duré trente-cinq secondes, un peu plus d’une demi-minute I

Lorsque la terre commença à tremble*, le vieux prophète noir se jeta à genoux, entrafnanfltose et Casimir par son exemple, et se mit à prier. 'Lorsqu’ils se relevèrent tout était fini quant à la cause; les résultats allaient eommenfper à sef Caire connaître. Alors, Salomon s’adressant à seé amis :

—Eh'bien, dit-il, voilà le coup qui était Suspendu sur le pays! Maintenant,à l’œuyrel Il'Vagit de préparer des secours, car on va eh avoir grandement besoin !

Et aussitôt,,11.expédia Casimir d’un côté. Rose d’un autre,, çt çe jçit Aju-mème à prôpareç uqjprand feu et tous les ustensiles dont sa pauvre cabane pouvait disposer.

Bientôt Casimir et Itoëé’iml^èrétô &tfr$é8 de vivres, ainsi que plnèieura noirs en-

traînés dans leur bonne action, et tous ces vivres prirent le chemin de la malheureuse ville sur les têtes des ans et les épaules des autres.

Pour couronner oette description exacts du trertblëtiîent dé terre de 184$, je reprodfukrici une poésie écrite par mol sur ce lainëntubfê^jetp et adressée à Mad.‘ de ’ S^\^uîré|^ ch^^f^utioB à St OtfartinviUevPoéaieqai a Les Echos,” publié à la KoUvei^Orléans, eu 1849. Je lai laisse le titre qu’elle porte dans mou volume :

LA GUADELOUPE.

Comme il eet pur et bleu, notre ciel des tropiques!

Sur son front azuré que de reflets magiques I * Comme il eet radieux, quand un soleil ami

Baigne see rayons d'or dans le flot endormi !

Le soir, quand Tan les deux votre regard s'élève.

Ne revoyez-vous pas, comme au milieu d'un rêve.

Votre île gracieuse assise au bord des flots ?

YoyfiZryous sur son front la royale couronne

De palmiers ondoyants que la brise environne Avec ses magiques échos !

Aux mâts de nos vaisseaux voyez-vous l'oriflamme Ondoyer dans l'aznr au roulis de la

Comme, sur la tourelle, un amoureux signal?

Par tons oes souvenirs si votre âme eet bercée,

Laissez, laisses aller votre errante pensée Aux rêves du pays natal I

Hâtez-vous de goûter, pour une foie encore.

Ce fruit du souvenir que l'Ulusion dore.

Avant que, pour jamais, hélas ! 11 eoit tombé ;

Avant qu’en votre cœur sonne l’heure friais Où, sons la main de Dieu, votre terre natale

Comme un géant, a succombé, i

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LE VIEUX SALOMOtf.

O souvenir brûlant, plein de larmes amères,

Ecrit en traits de sang,dans tant de cœurs de mères...

O souvenir d’horreur, plein de membres épars,

De fronts jeunes et vieux meurtris dans la poussière, Caillots de sang noirci sur nos pavés de pierre,

Tombeaux d’enfants et de vieillards î

Souvenir, souvenir, arriérées images,

Tes spectres mutilés errant sur nos rivages !

Que je n’entende plus, dans des rêves affreux,

Tous ces râles de mort, tous ces cris de détresse,

Heurtés, confus, vibrants, lourd cahos qui se presse Comme l’orage dans les deux !

Grâce ! grâce ! déjà je sens mon front qui brûle...

La lave du volcan dans mes veines ciroule...

Ma plume défaillante en mes mains va mourir !

Non, tout cela n’est pas... imposture ! mensonge !

C’est un lourd cauchemar, enfant d’un mauvais songe,

Qui d’horreur aime h se nourrir !

Mais qu’est-ce donc, mon Dieu V.. .c’est la terre qui tremble! Ayez pitié, seigneur ! deux éléments ensemble !

Le feu de tous côtés, nous ferme le chemin

Le sol fait sous nos pas ! déchirante agonie !

Le silenoe déjà ! — ô minute infinie !

C’en est donc fait !... jusqu’à demain !...

NT

Grand Dieu I plus da cité ! des ruines fumantes,

Des crânes fracassés, des poitrines sanglantes,

De petits corps d’enfants déchirés en lambeaux !

Et, près d’eux, à genoux, ces longs sanglots de mères, - Ces désespoirs sans nom, ces muettes prières Qui. voudraient rouvrir les tombeaux !

Oui, j’ai vu... oui, seigneur... et je respire enoôfe. J’ai vu, sur le parvis où la foi vous adore,

Des enfants qui priaient, écrasés à genoux !...

Et, quand ils sont tombés, leurs petites mains jointes Tremblaient, et vers le oiel leurs voix pures et saintes Cherchaient à monter jusqu'à vous !

Et puis, sur les chemins, quand la nuit fût venue,

La foule s’en alla lentement, tête nue,

Comme le condamné qui n'a pas uu adieu !

Et la flamme montait, montait échevelée,

E l’écho se taisait, et la lune voilée Semblait cacher le front de Dieu I

Oh ! c’était une marche au lugubre silence...

Tout était mort en nous, tout, jusqu’à l’espérance ! Heureux de ne pouvoir alors nous souvenir...

Plus heureux mille fois, fantômes sans pensée, Qu'anjourd’hni, qne le temps, de sa main insensée Nous laisse voir dans l'avenir 1

Nautonniers sans boussole, échappés du naufrage,

Qui traînons nos chagrins de rivage en rivage,

Faut-il qu’en l’avenir nous perdions tout espoir?... Faut-il, quand nous prions et que Dieu noua écoute, Qu’un souffle empoisonné, qu’on appelle le doute,

Se mêle à nos hymnes, le soir î...

Non!... chassons de nos cœurs les fdnestes pensées... Retrempons dans l’espoir nos âmes émoussées :

Dieu ne frappera plus notre île au bord des flots ; Nous reverrons un jour nos rives parfumées,

Et l’écho chantera, dans nos brises aimées,

Les ohants joyeux des matelots !

Comme il est pur et bleu, notre ciel des tropiques ! bur son front azuré que de reflets magiques !

Comme il est radieux, quand un soleil ami Baigne ses rayons d’or dans le flot endormi !

FIN DE LA FEEMIEEE PARTIE.

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L’ESCLAVAGE DANS LES PAYS LIBRES. -

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I.

LE PREMIER YOYAGE — NEW-YORK.

Quinze jours se août écoulés depuis le tremblement de terre que nSus avons essayé de décrire dans la Première partie de cet ouvrage. Il est midi, et, depuis le matin, le trois-mâts la Caroline , capitaine Jackson, fait voile vers New York, ayaàt à son bord Rose et Casimir.... '

Le capitaine Jackson parlait fort mal le français, mais il le parlait suffisamment pour se faire com. prendre. Chose étrange!—qui nousseru peut-être expliquée plus tard — il fit donner à ses deux nouveaux sqjets nne cabine comfortablement garnie, comme s’ils eussent été des passagers de chambre Ils avaient de plus une bonne nourriture et

une charmante ^liberté 1 Depuis la découverte de l’Amérique, pareille chose ne s’était probablement pas vue.

Le Capitaine Jackson n’avait imposé à ses nouveaux esclaves qu’une corvée bien légère, vft les droits qu’il aurait pu exercer sur eux : â tour de rôle, ils devaient, l’un pendant la matinée, l’autre pendant l’après-midi, passer une heure — ni plus ni moins!—à causer avec le capitaine, soit de la Guadeloupe, soit de toute autre chose. Le but de Vexeentrie gentleman était d’apprendre le fran-

çais ! mais hélas 1 il faut bien le dire, si on ne l’a déjà devifié, le français des deux esclaves n’était rien moins que celui de l’Académie.

Le capitaine Jackson était donc à une piètre école ; mais comme il n’en pouvait pas juger, il la trouvait excellente sous tous les rapports : elle le distrayait, l’instruisait et ne lui coûtait rien ! Rose et Casimir se prêtaient de la meilleure grâce du monde à l’originale fantaisie de leur nouveau maître, et ils se disaient que, si cela pouvait continuer

de même à terre, ils ne seraient pas trop malheureux dans leur exil.

Yoici uu échantillon de la manière dont procéj doit monsieur Jackson :

A onze heures moins cinq miuutés du matin, il appelait John, son mousse de chambre, et lui di; sait invariablement oes mots:

— John, allez appeler Rose pour la conversation—

Seulement, il disait cela en anglais et nous lo traduisons dans la langue de cet ouvrage.

John répondait: Oui monsieur; et il allait chercher Rose. Arrivée près de son maître, Rose souhaitait le bonjour enr français, et s’asseyait. Lo capitaine répondait en français à la politesse, puis il tirait sa grosse montre, la posait sur la table, et disait :

— Onze heures 1 causons, Rose....

Et Ro3e causait de tout ce qui lui passait par la tête. Seulement, il faut dire qu’il lui passait souvent par la tête de causer de Casimir, pour le vanter à son maître. Le capitaine écoutait beaucoup, répondait peu, et questionnait souvent sur la signification des mots et sur le sens des phrases.

La mulâtresse expliquait de sou mieux, et le capitaine Jacksou se frottait les mains en se disant: Autant de plus que je sais! — La montre était toujours sur la table. — Dès que les deux aiguilles so joignaient an sommet du cadran, le capitaine disait à Rose : “ Ne causons plus ; voilà midi. ”

Alors il serrait sa raoutre dans la poche gauche supérieure de son gilet, se levait et demandait soh diuer. 1

A cinq .heures de l’après-midi, c’étâit exactement la même chose, à l’exception près que, au lieu de son diner, c’était son souper que demandait le capitaine Jackson. " '' '•

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LE VIEUX SALQJION.

II en était absolument de même avec Casimir, et celui-ci parlait de Rose, comme celle-là de lui, toujours dans le bnt mutuellement chantable de se poser favorablement, l’un par l’autre, dans l’estime de leur nouveau maitre.

La traversée de la Pointe-à-Pitre à New-York, n’eut rien de remarquable. Quelques grains, auxquels d’autres navigateurs que des Américains eussent fait attention, assaillirent plusieurs fois La Caroline, sans qn’on s’en occupât beaucoup à bord. On ne prit pas un ris, oh ne rentra même pas les hautes voiles ; on se contenta seulement de .hâler bas les bonnettes basses de tribord et de bâbord, et on gouverna au plus près, vent debout, sans crainte de masquer et de voir quelque haut mat cassé et la voilure emportée au loin par le vent Aucune tempête s&iéuSène viendra donc allonger inutilement ce chapitre... .si ce n’est une tempête presque continue que la beauté et la gentillesse de Rose allumèrent au cœur ardent du second de La Caroline.

Autant le capitaine Jackson était tranquille et peu à redouter pour la jalousie de Casimir, autant le second, Mr. Smith, était tourmenté et tourmentant, depuis que la belle mulâtresse avait mis ses jolis pieds sur le pont du trois-mâts américain. Heureusement, Mr. éinith ne parlait ni ne comprenait un mot de françaisI Le pauvre homme, toujours sur mer, toujours reteuu à bord pour le service intérieur du navire, quand on passait quelques jours en rade, était soumis, depuis longtemps, à uue telle continence, que le séjour, à bord, d’une fille de la beauté de Rose, le soumettait journellement à des tentations terribles ! On le voyait sans cesse rô. dant autour de la mulâtresse, comme un caniche affamé en quête d’un os. Il en négligeait parfois lé soin dé la manœuvre, se trompait de poids dans la distribution des vivres, et oubliait de tonrmen. ter ses matelots ! Cette passion forcément silen. ciense avait été comprise de Rose, dès le premier Jour, et elle en avait fait part, en riant, à Casimir. Il h’y a tien, surtout eh amour, de tuant comme le ridicule ; or, un amant qui ne peut pas dire un séul.mot de sa flammé à celle qui en est l’objet, ne peut qu’être uu peu ridicule. C’est pourquoi Casi-mir était aussi tranquille du côté du second que du côté du capitaine. Seulement, il ne pouvait s’empêcher de surveiller un peu les allures de M. Smith, malgré tout ce que Rose pouvait lui dire.

Le capitaine Jackson ne voyait rien du tout ; il faisait ses quatre repas, prenait ses deux leçons, donnait des ordres généraux, et attendait patiemment que la vigie de quart criât : terre !

Le quatorzième jour, au matin, on commença à voir les côtes se dessiuer au fond de l’horizon, comme uue ligne noirâtre sur un fond d’un bleu pâle mêlé do vert tendre. Le capitaine Jackson avait pris vingt-six leçons de français, avait fait

cinquante-deux repas, et s’estimait un homme heureux, autant qu’il est séant de l’être en ce bas-monde.

Au bout de quelques heures, le pilote vint à bord, et prit le commandement suprême de la manœuvre.

Alors, le capitaine fit appeler Casimir et Rose dans la chambre, et leur dit :

—.Vous allez maintenant vous occuper tous les deux du ménage du navire, ranger, nettoyer, préparer le couvert, et servir à table, comme des garçons d’hôtel; il est inutile que vous descendiez à terre jusqu’à nouvel ordre. Plus tard, nous causerons.

Et monsieur Jackson, faisant signe qu’il avait fini, prépara ses papiers de bord, et s’apprêta à recevoir la Douane èt là Santé.

Vers denx heures de l’après-midi La Caroline, remorquée par un vapeur, entra dans la belle rade de New-York, et mouilla en face de. la Quarantaine-

*

• •

La rade de New York offre, pendant trois saisons de l’année, le printemps, l’été et l’automne, un magnifique conp-d’œil. Sur toute la gauche du spectateur s’étendent et s’élèvent de vertes collines eu amphithéâtre, au sommet desquelles on aperçoit de jolies maisons entourées de grands arbres. De chaque côté sont deux forts en brique rouge; et, au fond, un peu sur la droite, la ville de New-York, avec ses milliers de mâts l’entourant d’une ceinture marine, dont on ne peut voir, de loin, qu’une faible partie. Les Vapeurs qui se croisént en tous sens, du matin au soir et du soir au matin ; les navires qui entrent et ceux qui sortent ; les ferries chargés de passagers se rendant à Brooklyn, à Ho. boken, à Staten-Island, à Jersey City, et croisant ceux qui reviennent de ces différents lieux ; tout cela constitue un mouvement incessaut, plein d’animation et de pittoresque

Après leur séjour dans les villes comparative* mont trauquilles de la Guadeloupe, Casimir et Rose étaient émerveillés de voir ce va-et-vient continu, ces cheminées de vapeurs vômissant là flàm-me et la fumée, comme le dragon de l’Apocalypse 1 ; ces palettes et ces hélices dévorant l’eau avec une ardeur fébrile, pour pousser de belles maisons flottantes, aux jalousies vertes et aux vitres dé mille couleurs!... Quelle activité dévorante, après la douce mollesse coloniale ! —Us voyaient ce pavillon aux étoiles blanches sur un fond bleu, avec des lignes rouges et blanches alternées, si # connu pair

toutes les mers pavillon étrange! qui symbb-

lise la liberté et protège en même temps l’esclavage ! Noble pavillon qui se' lavera bientôt, dans les eàux de la justice et de l’humanité, de l’iufâme souillure qui le tache encore aujourd’hui, au profond étonnement de tous les pays civilisés du motide.

(Répétons ici 1858 . )

que cet ouvrage à été écrit en

■ .• i

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LE VIEUX SALOMON.

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L’Etat dans lequel venaient (l’arriver Casimir etf Rose eBt exempt de la souillure de l’esclavage ; ils savaient cela, et ils savaient aussi qu’cn touchant cette terre libre, ils seraient libres eux-mêmes. D’étranges idées fermentaient dans leurs têtes, à cette pensée envahissante. “Jusqu’à nouvel ordre,” avait dit le capitaine Jackson, en leur disant de rester à bord. Ils descendraient donc bientôt à terre ! Là, ils ne seraient plus retenus par la crainte de ruiner un bon maître. Us connaissaient à peine mon-rieur Jackson qui, probablement, ne possédait pas qu’eux....

Etre libres, là, tout d’un coup ! libres d’aller et de venir ; libres d’être l’un à l’autre, et à l’abri d’une séparation forcée par les hommes ; libres de choisir un nouveau home chéri ; libres, en travaillant, de vivre à leur guise ! N’avoir jamais, jamais ! à être dépouillés nus sur le caprice d’un sot tyran, pour être martyrisés ! Ne jamais être exposés â monter sur un tréteau d’encan, pour être vendus à la criée !

Mon Dieu! était-ce possible? Comme elle l’a

fait tant de fois, la Providence s’était-elle servie d’un instrument d’esclavage pour en faire un instrument de liberté ?... Selon toute apparence, le capitaine Jackson pensait que ses nouveaux sujets, ne connaissant rien de la politique américaine, ignoraient absolument qu’ils pussent être libre au premier appel qu’ils feraient à un homme de police... Evidemment, le doigt de Dien était là !

Quand vint la nuit, et que les deux nouveaux serviteurs eurent achevé la tâche que leur avait imposée leur maître, ils s’assirent l’un près de l’autre, sur un banc de la dunette, et, comme il n’y avait personne pour les entendre en ce moment, ils purent causer en toute liberté.

— Casimir, dit Rose, te souviens-tu de ce qui est

arrivé à M. B , qui tenait un grand hôtel à la

Pointe à-Pitre?

— Comme je ne l’ai jamais su, 11 ne m’est pas possible de m’en souvenir.

— Alors, écoute-moi. Monsieur B possédait

un certain nombre de noirs affectés au service de sa maison. Il tenait aussi des écuries publiques, louant des chevaux et des voitures. Un jour, deux de ses domestiques s’enfuirent à la Dominique, petite île anglaise où, depuis quelques années, l’esclavage n’existait plus. En mettant le pied sur le

sol anglais, ils furent libres. Monsieur B était

furieux. Quelques semaines après, trois de ses noirs, après s’être bien fait, venir de lui, et avoir fulminé des imprécations contre les fugitifs, proposèrent à leur maître de les aller reprendre à la Dominique, non par la force—ce qui était impossible — mais par la ruse. Us l’assurèreut qu’ils mèneraient aisément à bien cette entreprise-, qu’ils feindraient de s’être enfuis, comme leurs denx camarades ; qu’eusuitells trouveraient moyen de les attirer vers un endroit dont on conviendrait à Pa- !

vance, et qu’alors, à eux trois, plus monsieur B

faisant le quatrième, ils les embarqueraient de force, s’il était nécessaire, et enfin les reconduiraient à la Guadeloupe. Pour donner plus de force à leurs intentions loyales, ils demandèrent à leur

maître la récompense d’une somme de destinée

à la toilette de leurs femmes. Le maître promit, et fit môme une légère avance. Au jour oonvenu,

les trois noirs et monsieur B s’embarquèrent

dans une bonue pirogue, et mirent le cap sur. Pile anglaise, par un grand largue qui les y fit arriver en quelques heures. Dès qu’ou eut mis pied à terre, le plus hardi des trois se retourna vers monsieur B , et Ini dit d’un air sérieux et pénétré :

— Monsieur, nous vous remercions de nous avoir rendus à la liberté, et surtout de la peine que vous avez prise de nous conduire vous-même ici !

— Et Mr. B ? fit Casimir.

— Il rentra sa rage, vu qu’il était daugereuxde la faire voir, et remonta seul dans sa pirogue.... qui le ramena, après un rude apprentissage de la rame, aux quais de la Pointe-à-Pitre.

Casimir rit de bon emur de la mésaventure de

Mr. B ,comme on en avait tant ri lorsqu’elle

venait d’avoir lieu.

— Ce moyen de fuite est, je le sais, dit-il, le plus facile de tous, et il est bien souvent employé avec succès. Il s’agit de démarrer, au milieu delà unit, une embarcation quelconque, — les quais eu sont bordés — de se jeter dedans, et de ramer jusqu’au lendemain. Si j’eusse été seul, ajouta t-il en regardant sa femme, et que je n’eusse pas eu un bon maître, j’aurais certainement employé ce moyen.

— Oh ! il y a encore des risques à courir, répondit Rose ; d’abord, les hommes de la douane, qui font des rondes de nuit, snr les quais ; ensuite, la vigie de quart à bord du statiouuaire mouillé près de la passe, qui surveille tous les mouvements du port, et qui ne laisse rien passer après le coup do canon du soir.

— C’est justement à cause de cela que je ne risquerais pas nne fuite par mer, et une traversée, avec une femme que j’aime plus que moi-même.

Rose prit une main de son mari, et la serra dans les siennes.

— Et fit-elle, si nous allons à terre, comptes-

tu faire quelque déclaration à la justice pour avoir notre liberté î

Casimir regarda autour de lui, mais il vit, à quelques pas, M. Smith, le second du navire, qui avait l’air d’examiner beaucoup le gréement do La Caroline, et qui, eu réalité, ne regardait que le charmant visage de Rose. Néanmoins, Casimir répondit tout bas :

— Oui, dit-il, si nous allons à terre ; mais si nons n’y allons pas î...

— Que sacrifierais-tu bien pour être libre ? demanda la jeune femme

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LE VIEUX SALOMON.

— Tout! répondit le mulâtre ; tout*... excepté toi!

11 y eut un moment de silence.

— Vois-tu, dit Rose, c’est monsieur Smith qui est le véritable maître du navire, quand on ne navigue pas; c’est lui qui surveille tout, qui dispose

de tout, et si nous parlions l’anglais, peut-être

y aurait-il moyen qu’il nôus fit aller à terre et

alors

— Je comprends ! répliqua Casimir. Mais il ne ferait cela qu’à une condition, Rose!... et cette condition

—- Simple que tu es I va.. Si nous promettions de revenir à bord, est-ce que nous y reviendrions? Eh bien, si je lui promettais autre chose, est-ce que je tiendrais cette promesse-là?

— Oui, oui... mais... nous ne parlons pas l’anglais, et il ne parle pas le français.

— A la rigueur, ce ne serait pas là un bien grand obstacle

— C’est possible ; mais j’aime mieux user d’une autre chance ! Pourquoi n’irions-neus pas à terre, demain ou après demain?....

— Comme tu voudras, mon Casimir ; je suis à toi, toute à toi, rien qu’à toi : ordonne, dispose ; j’obéis

— Que je t’aime ! s’écria Casimir....

Et, dans un élan passionné, il lui baisa les mains avec ardeur.

Monsieur Smith vit ce mouvement, et il s’éloigna ne pouvant supporter plus longtemps ce spectacle.

Deux jours se passèrent sans que le capitaine Jackson changeât rien à sou mot d’ordre à l’égard de Rose et de Casimir. II ne venait qu’un moment à bord, dans l’après-midi, jeter un coup-d’ceil général ; il disait quelques mots à monsieur Smith, ne faisait aucune attention à ses deux professeurs de français, et s’en allait à terre tranquillement. Lo troisième jour, cependant, au moment de quitter sou bord, il se retourna vers Casimir et lui dit, en ayant l’air de regarder une tache à l’horizon :

— Demain après midi, j’aurai à vous parler entre quatre et cinq heures.

Quand le capitaine fut parti, Rose et Casimir causèrent beaucoup des quelques mots vagues qu’il leur avait laissés eu manière d’énigme. Casimir voyait, dans ses paroles, l’annonce d’une descente à New-York. Rose ne savait que conclure ou qu’augurer, mais elle avait, disait-elle, mauvaise idée!...*

Le surlendemain, monsieur Smith fut très-occupé de maint préparatif, et fit travailler rondement ses matelots. Un regard marin eût compris la sigui-ficatiou de ce travail inusité, mais chaque profession a ses arcanes inintelligibles aux profanes, et, en fait de marine, Casimir et Rose étaient des profanes dans toute l’étendue du mot. Vers deux heures, lo capitaine Jackson arriva à bord. Il i

venait de faire, à terre, un exoellent diner, selon toute apparence, car son visage était plus rouge que de coutume, et ses yeux brillaient d’une façon inusitée. Néanmoins, il conserva le phlegme américain, héritage du phlegme anglais, et ne parla pas plus que d’habitude, ce qui signifie qu’il parla fort peu et seulement quand c’était indispensable.

Vers quatre heures, ou vira au cabestan, pour déraper l’aqcre sur laquelle était mouillée la Caroline . A ce moment, le capitaine s’adressant à Caiinir, qui se trouvait près de lui :

—Il n’est pas nécessaire, dit-il, que vous continuiez le service dont je vous avais chargé, votre femme et vous

Puis il tourna le des, et alla s’occuper de divers détails avec Mr. Smith.

Un moment après, la Caroline^ basses voiles dehors, mettait le cap sur la passe de New-York et filait doucement vers la pleine mer.

— Eh bien, dit Rose, penses-tu encore que nous irons à terre?-...

— Hélas! répondit le mulâtre eu baissant la tète.

—Je savais bien, moi ! ajouta Rose, que le silence de notre maître ne promettait rien de bon

— Par malheur tuas eu raison.

Peu à peu ou perdit de vue les côtes de la véritable métropole des Etats-Unis, quoiqu’elle ne soit pas le siège du gouvernement fédéral.

Le lendemain, à onze heures moins cinq minutes, le mousse de chambre de la Caroline vint appeler Rose pour la conversation du capitaine Jackson. La scène que nous avons vue plus haut se renouvela avec l’exactitude matérielle d’une photographie, et le capitaiue prit sa vingt-septième leçon de français comme il avait pris la première. Seulement, au moment où Rose s’éloignait après lu soixantième minute qui venait de s’écouler, sou maître lui dit sans la regarder :

— Nous allons à la Nouvelle-Orléans.

La seconde traversée de ce premier voyage se fit absolument comme s’était faite la première, et les vents ayant été favorables, on signala la nouvelle terre le ouzième jour.

II.

LA NOUVELLE-OBLLANS.

C’était donc là qu’étaient conduits Casimir et

Rose.... à la Nouvelle-Orléans ! la ville qu’ou

leur avait représentée comme un véritable eufer pour les esclaves !

Tout le temps de cette seconde traversée, les pauvres enfants de Suzanne avaient été d’une morne tristesse ; ils se faisaient part, mutuelle, meut, de leurs impressions, et, cette fois, elles se ressemblaient fort...^

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LE TIEUX SALOMON.

Le capitaine Jackson ne sembla pas même apercevoir l’abattement de ses pauvres professeurs de français, tant sa dignité d’homme libre et de citoyen américain lui foisait, à ses yeux, un devoir impérieux de conserver une majestueuse impassibilité !

Où étaient-ils ces rêves de liberté, caressés dans la rade de New-York? Oh! quels regrets amers de n’avoir pas* gagné, n’importe comment, ce sol libre, dont le seul contact fait l’esclave libre * O’était si facile au milieu de la nuit! Quelques brasses d’eau à traverser... et c’écaifcfiui! ! Est-ce que Casimir ne nageait pas comme un poisson ? Est-ce que Eose elle-même, quoique moins habile en natation, n’était pas de force à faire à la nage le court trqjet du navire à la Quarantaine ! Et, au besoin, le mari n’eût-il pas soutenu sa chère femme sur ces quelques flots sauveurs qu’il ne s’agissait que de traverser ?

Regrets, regrets ! comme vous déchirez le cœur et abattez le courage, quand vous faites luire, à des yeux en larmes, le mirage d’un bien qu’on eût pu saisir en étendant le bras !...

Et quand ce bien est la liberté !.

Alors, les pauvres exilés revirent, au milieu de l’émotion poignante du souvenir, le paradis d’où ils avaient été chassés par l’embarras dqp autres * Ils revirent cette île gracieuse et poétique, tranquillement assise au milieu des flots bleus de l’Atlantique, sous un des plus beaux ciels du monde ; cette molle existence à laquelle on se laisse

aller comme l’esquif au flot Ils revirent le

morne ombreux de Jolimont, où ils allaient entendre de bonnes paroles et recueillir des consolations dans leurs chagrins des derniers temps ; ils revirent leur cabane proprette et amoureusement rangée? où ils étaient libres au moins après leur travail de la journée; leur joli mobiUer qu’ils avaient eu à si grand’peine et petit à petit, et jusqu’à leurs usteu -siles de ménage, si simples et si soigneusement

entretenus et, par-dessus tout, leur pauvre

vieille mère esseulée maintenant, et pleurant

peut-être, dans un coin obscur de sa cabane, les dernières larmes de son corps usé par le travail !

Et ils pleuraient de tristesse et de désespérance, rien qu’à voir cette triste et laide entrée de la Balise.

Le remorqueur venait de s’emparer de La Caroline , et remoutait avec elle le Mississippi. On avait dépassé les premières flaques d’eau bourbeuse accidentée de ronces rabougries et de joncs bâtards qui suivent le mouvement du flot en se penchant tantôt à droite, tantôt à gauche. Les maringoins commençaient à assaillir tout le monde, serinant leur insupportable cacophonie aux oreilles, et piquant les mains et les visages de leur agaçante morsure.

L’entrée du Mississippi est une des plus disgra-

cieuses et des plus déplaisantes qui «epoissentvoir. Les terres, aussi plates qu’une table de billard, sont constamment, ou noyées d’eaux fétides, ou fendillées par la sécheresse. H s’en exhale une vapeur malsaine qui enfante, chaque été, des épidémies meurtrières. De chaque côté du fleuve, la vue est attristée et le cœur dégoûté à l’aspect des cabanes à nègres, qui sont comme l’enseigne parlante du bouge de l’esclavage. Ou n’entend ni chants ni éclats de gaité, comme dans les ports où travaillent des hommes libres, ni même comme dans ceux bù la servitude est comparativement douce et le climat agréable. Ou aperçoit, sur les deux rives, des nègres en haillons, jetant nu regard morne et hébété sur tout ce qui passe dans le fleuve.

Pendant vingt-huit heures, le vapeur remorqueur ayant La Caroline amarrée à son flanc, remonta le Mississippi, depuis la passe jusqu’à l’endroit où s’élève la Nouvelle-Orléans. Le trois-mâts américain fut conduit en face de la presse à coton de la troisième municipalité, et amarré, en deuxième rang, à un autre navire, comme cela se pratique dans le fleuve de la principale ville de la Louisiane. A ce moment la nuit était proche, et la levée presque déserte. O’était l’heure habituelle de la plus grande invasion des insupportables maringoins. Un homme de la douane, ou de la police, vint à bord, causa quelques instants, en particulier, avec le capitaine Jackson qui lui passa, de la main à la main, quelques papiers soyeux ressemblai beaucoup à des billets de banque ; puis il quitta le bord en lâchant ces deux mots sacramentels de toute fin de phrase américaine : u Àll Bight P 9 ce qui veut dire : C’est bien !

Quand le préposé fut parti, le capitaine Jackson recommanda à ses deux sujets, en nue phrase bien plus courte que nous ne saurions la faire, de ne répondre aux questions qui leur seraient faites, qn’en disant qu’ils venaient de New-York, à la Rnite de leur maître. 44 Us auraient lien de regretter d’en avoir dit plus long, si cela leur arrivait, ’» avait ajouté le capitaine.

Vers neuf heures, Casimir et Kose débarquèrent avec M. Jackson qui les conduisit chez un de ses parents. Là, on leur donna une chambre provisoire dans la partie haute de la maison, pour qu’ils y passassent la nuit. Il y avait dans cette chambre, spacieuse et mansardée, un matelas étendu sur le plancher, sans aucune sorte de drap ni de : moustiquaire ; une table sur laquelle était un chan delier garni d’un reste de chandelle allumée ; une chaise et quelques menus objets qu’il est inutile d’énumérer.

Lorsqu’ils so virent enfermés seuls dans cette sorte de caserne à peu près vide, â peine éclairée vers son centre, et obscure à ses extrémités, les I pauvres exilés furent frappésd’uu morne désespoir.

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le vieux salomon.

Cette lugubre solitude leur pesa sur le cœur comme un plomb, et leur brisa l’âme comme la crainte mêlée au doute. Il faisait froid au dehors? et plus froid encore dans cette vaste pièce sans foyer, dont les portes et les fenêtres donnaient un accès facile au vent de la nuit. Eux qui sortaient des pays d’un chaud soleil tempéré par la brise marine, ils tombaient tout-à-coup au milieu d’un climat humide et froid pendant l’hiver, brûlant et pestilentiel pendant l’été I Malgré la température assez basse de leur triste chambre, les marin-goins leur sifflaient aux oreilles une agaçante musique, et leur piquaient les ïambes, les mains et le visage. La maison oû ils étaient formait un des angles des rues Bourbon et de l’Esplanade. Us ouvrirent une fenêtre pour jeter un regard au dehors c’était encore plus triste qu’au dedans. Quelques rares passants longeaient silencieusement les trottoirs, et le bruit périodique des bâtons ferrés des Watchmcn, sur les dalles ou les briques, interrompait seul le triste silence de la nuit.

Pas une étoile ne brillait au ciel ; de gros nuages sombres y couraient, poussés par un vent de nord chargé d’humidité.

Casimir ferma bien vite la fenêtre, se jeta sur le matelas, et laissa tomber tristement sa tête entre ses deiix mains. Kose s’assit sur la seule chaise de leur refuge, et se prit à fondre on larmes.

— Oh ! s’écria-t-elle, il valait cent fois mieux la vie maronne du camp de la Soufrière !

— J’y songeais, ma pauvre femme et je la

regrettais aussi. Voilà deux occasions manquées ; celle du camp, à la Guadeloupe, et celle de la rade, à New-York ! Quand je nous vois déjà si malheureux, et que je songe que c’est surtout par délicatesse que j’ai préféré nous voir vendus à ruiner notre maître, je me demaude si l’honnêteté n’est pas une duperie

— Ma pauvre mère ! s’écria Rose

Casimir se leva de sou matelas, et se mit à marcher précipitamment d’un bout de la chambre à l’autre.

— Hé! là-haut, s’écria, de l’étage inférieur, une voix courroucée, ne marche pas si fort, moricaud! ou je monte avec un tordu !

Misère! rugit Casimir en s’arrêtant court,

mieux vaut être mort qu’esclave !

— Tais-toi, tais-toi ! fit Rose épouvantée, car sou mari parlait à haute voix, sans contenir sa rage : tais-toi* Casimir, ou je vais mourir de frayeur. Lis-moi plutôt un passage du livre de Salomon : cela nous consolera peut-être.

Au nom de Salomon, et à la mention du livre qu’il en avait reçu, Casimir se calma tout-à-coup. Il eut honte de son stérile emportement, et s’approcha de sa femme qui, noyée elle-même dans la douleur, cherchait à le consoler !

Rôle admirable que les femmes de cœur savent

bien remplir, que celui de consolatrices ! Leur douce voix et leurs gestes caressants ont le don, quand elles le veulent, d’apaiser les tempêtes du cœur et d’éteindre les foudres de la colère !

Casimir tira de sa poche le petit livre qui ne le quittait jamais, et, à la triste lueur d’un reste de chandelle, au milieu d’un sombre grenier où entrait la bise glaciale, il s’apprêta à lire la première page qui s’ouvrirait sous ses doigte.

Rose avait la tête penchée sur l’épaule de son pauvre et cher compagnon d’infortune ; c’était un tableau plein à la fois de tristesse et de grandeur.

— Voyons, dit Casimir, je vais penser à Salomon en lisant ce passage ; et il lut :

« Qu’est la vie sans la Foi î - - - non pas une foi inepte, sans raisonnement et sans cœur, mais une foi qui s’appuie sur le cœur et sur le raisonnement ?

44 II y a des hommes que vous enviez et qui vous semblent bien heureux, parce qu’ils ne manquent ni du nécessaire ni du luxe. Presque toujours vous vous trompez... Ces hommes-là ont des souffrances d’autant plus rongeuses qu’elles sont plus cachées, et qu’ils ne peuvent pas ou n o-seut pas en chercher le remède. Vous ne voyez pas au travers des murs chargés de richesses, mais la cabane du pauvre est bien plus transparente !

44 Qu’est la vie du pauvre sans la foi ? C’est une vie dix fois plus rude que la pareille avec la foi...

44 Quand on est sous les griffes du malheur, et qu’on ne voit dans l’avenir aucune rédemption, c’est-à-dire qu’on ne croit à aucun changement, et qu’on n’espère aucun secours, y a-t-il quelque chose de plus affreux t...

44 Pour la Liberté comme pour l’aisance, deux biens que l’humanité attend et qu’elle recevra, la foi est une clé qui ouvre les portes.. - *

44 Croyez et espérez : si votre croyance était une illusion, et votre espoir un leurre, vous seriez plus grands, vous qui les concevriez, que Dieu qui n’y répondrait pas !”

Casimir baissa la tête et pleura ; Rose mêla ses larmes à celles de son cher mari....et ils fürent consolés.... car leurs larmes étaient des larmes d’attendrissement et d’espérance —.

— Oui croyons ! s’écria-t-il... -

— Et espérons! ^jouta-t-elle—.

— Et prions ! dit encore Casimir en s’inclinant..

Et il récita à demi-voix, avec onction et avec âme, l’oraison écrite dans le livre qu’il venait de fermer, et qu’il savait par cœur:

44 Notre père, qui êtes aux cieux, entouré, dans 44 votre gloire, par les Bons-Esprits, que votre nom 44 soit béni sur la terre comme il l’est dans le ciel! 44 Que votre sainte volonté soit faite et aimée par-44 tont. Donnez-nous notre pain du corps et de 44 l’âme. Pardonnez-nous nos offenses comme nous 44 pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Laissez 14 venir à nous les Bons-Esprits que nous iuvo-

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LE VIEUX SALOMON.

45

“ qnons, pour qu’ils noos préservent de la tentation “du mal.”

Le lendemain, au point du jour, on frappa à grands coups à la porte du grenier. Casimir se hâta de se lever et d’ouvrir. Rose était restée sur le matelas, couverte d’une sorte de rideau qu’elle avait trouvé dans un coin ; elle ne s’était déshabillée qu’à demi. Quand la porte fut ouverte, un jeune blanc de vingt 'ans environ se précipita dans la chambre comme un fou, et s’écria :

— Allons, debout, debout ! et descendez à l’office ; on vous donnera votre tâche, en attendant...

C’était un frêle jeune homme, assez beau de visage et bien pris dans sa taille. Seulement, cette fraîche et élégante jeunesse était gâtée par un ton sottement impérieux et par un air d’nne arragance ridicule. On voyait déjà en lui le maître capricieux, rogne et absolu, accoutumé à se croire pacha au milieu d’esclaves forcément soumis. Le jeune Augustin — nous ne lui donnerons que ce prénom de fantaisie — était le fils uuique d’uu homme d’une mollesse extrême, et d’une femme rè. che, acariâtre et méchante. Gâté, comme on dit, dès le plus bas âge, entouré de domestiques noirs appartenant à sa famille, ce pauvre jeune homme était, hélas 1 le type d’une notable partie de toute jeunesse pervertie par le tableau trop contrastant de maîtres et d’esclaves. Plus tard nous le connaîtrons mieux, par sa conduite, que nous ne pourrions le connaître par toutes les explications possibles.

Il était donc entré comme un énergumène, ordonnant à Casimir et à Rose de descendre à l’instant pour être mis immédiatement au travail. Rose s’était rajustée à la hâte, tout en restant sons son espèce de couverture, de sorte qu’elle se leva tout-à-fait habillée. Quand le jeune Augustin l’aperçut, il fut quelque peu décontenancé, et rougit jusqu’au front. Il s’attendait probablement à voir quelque mulâtresse assez laide, et il était frappé par l’aspect du plus joli visage et de la plus séduisante tournure qu’on pût voir. Rose avait de grands yeux noirs garnis de longs joils gracieusement recourbés ; elle avait des dents admirables de blancheur et de régularité dans leur pose; ces deux beautés frappaient tout d’abord, animant singulièrement un visage d’un brun d’or, qui semblait satiné et doux, rien qn’au regard ; ses cheveax pouvaient avoir leurs pareils, mais, à coup bût, pas leurs supérieurs. Avec cela, au calme moral, Bose

respirait la douceur et la bonté Son corps était

un modèle de moëllenses rondeurs et de suave dé. sinvoiture..—Le Créateur s’était probablement trompé en douant de tant de charmes une humble esclave !

Cependant, à la première impression, couvre du sentiment naturel, avait succédé bien vite, chez le

jeune Augustin, la seconde impression, œnvre de I’édncation et des orgueilleux préjugés. D’abord surpris et même ému, il redevint ce qu’il était toujours, impérieux et arrogant.

— J’ai dit qu’on se dépêche! continua-t-11, et, si vous devez rester ici, sachez, une fois ponr toutes, que c’est moi qui suis le maître ! Le Vieux ne s’occupe de rien, et la Vieille ne voit que l’église et les curés

Ce que le jeune Augustin, âgé, comme nous l’avons dit, d’une vingtain# d’années, appelait le Vieux, c’était son père ; ce qn’il appelait la Vieille , c’était sa mère ! — ce genre est assez commun chez la jeunesse américaine ; ce qui mène peut-être à cette réflexion, que l’excès de liberté, dans les mœurs, ne vaut pas mieux que l’excès de despotisme. L’nn eh traîne la mort de tout sentimeut d’amour, do respect et de bienveillance : l’autre mène à l’abrutissement et au servilisme.

Quand le jeune homme eut lâché la phrase que nous venons de rapporter, Casimir et Rose se regardèrent ; puis ils s’apprêtèrent à descendre, aiusi que l’avait ordonné cet imberbe qu’ils voyaient pour la première fois, et qui prenait, de prime saut, sur eux, une autorité aussi absolne et aussi ridi. cule.

Aux fruits jugez l’arbre. — Eu voyant de près les pays à esclaves, et la plupart des maîtres d’esclaves, vous jugerez de l’esclavage.

Casimir passa le premier, Rose ensuite/ puis le jeuue Augustin.

— La fille ! dit ce dernier à Rose, vous allez d’abord faire ma chambre, et nous verrous après

Quant à lui, qu’il aille en bas, et qu’il fasse ce qn’on lui ordonnera. Suivez-moi, ajouta-t-il.

Casimir descendit et Rose suivit le jeune homme. Celoi-ci la conduisit dans sa chambre et lai montra ce qu’il y avait à faire. Au bout de quelques instants Augustin changea tout-à-coup do ton arec la mulâtresse

— Je me suis levé aujourd’hui de bouue heure, lui dit-il, pareeque je vais à la chasse. Pendant le temps que voas resterez ici, ma chère, vous viendrez, à huit heures, me réveiller et ranger ma chambre

— C’est bien, répondit Rose.

Êt elle oontinua à mettre tont en ordre.

Le jeune homme—qui devait aller à la chasse — n’avait pas l’air de se presser. Tont en prenant un cigare, en l’allumant et eu commençant à le fumer il regardait Rose allant et venant, et, plus il la regardait, moins il paraissait occupé de la sortie dont il avait parlé. A deux on trois reprises il

sembla prêt à entamer une conversation et il

ue put. Il était gêné, et c’était si rare qu’il fût gêné, qu’il en souffrait évidemment. A la fin, il se décida dn moins mal qi/il put.

— Comment vous appelez-vous T demanda-t-il.

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LE VIEUX SALOMON.

—Rose, monsieur, répoudit la jeune femme.

— Un joli nom! Eli bien. Rose, savez-vous une chose ? c’est que vous êtes bien belle ! Est-ce qu’il y en a beaucoup comme vous dans votre pays T

—Je n’y ai pas fait attention, monsieur....

“ Elle fàit la prude, se dit le jeune homme — ne pouvant imaginer qu’une esclave fût honnête fem. me — mais je suis bien sot de ne pas aller tout droit ! Elle est superlativement belle, et, ma foi | je ne vois pas pourqqgi je laisserais échapper l’occasion ”

Il cherchait à s’enhardir, et ne pouvait en venir à bout. ■ La dignité et la réserve de Rose lui imposaient malgré ses habitudes d’importance et d’autorité. Quant à Augustin, il n’y pensait seulement pas, ou bien, s’il y pensait un moment, c’était pour se dire que rien, de la part d’un blanc, ne doit tirer à conséquence pour une esclave. Et puis, il y a mille moyens d’écarter un sujet qui gêne, quand on est le maître !

— J’ai fini, monsieur, dit Rose, que faut-il faire ?

— Descendez chez ma mère, répondit-il ; elle veut vous parler.

Il indiqua à Rose la chambre où il fallait qu’elle allât, et la regarda descendre l’escalier jusqu’à la dernière marche.... Puis il rentra chez lui.

— C’est singulier, se dit-il, cette fille-là commence à me tourmenter A mon âge, je devrais

pourtant bien être au fait de toutes ces singeries de réserve ! Est-ce qu’elles ne sont pas toutes les mêmes dans tous les pays !

Malgré tous ces beaux raisonnements, malgré son âge et son expérience, le jouvenceau se sentait horriblement gêné ; il cherchait à se donner à lui-même de bonnes raisons, qui n’étaient que de mauvais prétextes, pour excuser sa retenue.

— Je n’ai rien voulu brusquer, se dit-il ; d’ici à quelques jours, nous verrons bien! U ferait beau voir qu’une mulâtresse....

Et sa conscience lui répondait : tu mens ! tu n’as pas osé, parce que sa réserve et sa dignité t’imposent.

Le moi menteur et le moi vrai entraient en lutte et en discussion dans cette jeune nature, qui eût probablement été bonne dans d’autres milieux, et qui était déjà viciée par le contact des résultats forcés qu’entraine avec elle l’institution de l’esclavage. Néanmoins, il partit pour la chasse, comme il l’avait dit, ou du moins il sortit muni d’une carnassière et d’un fusil.

Comme on le sait, Rose était descendue chez la mère du jeune Augustin : nous ne la désignerons que par l’initiale L En entrant dans la cham-

bre qui lui avait été indiquée, Rose aperçut, étendue sur une roeking chair — chaise berceuse — une longue femme sèche et maigre, en déshabillé de nuit. Elle tenait à la main un gros Paroissien, et marmottait sans doute quelque prière, avee cette

sécheresse de mécanique que contractent les personnes qui se font une règle aride d’une chose de coeur et d’âme ; qui, au'Hen de se-sentir emportées vers Dieu à certaines heures de la vie, font, pensent-elles, leur salut en récitant niaisement des lignes imprimées dans des livres banale.

— Attendez à la porte ! décria la bigote d’ane voix de cuivre ; je dis mes oraisons matutinales !

Rose sortit de la chambre, ofi elle était à -peine entrée, et alla s’oppuyer sur un poteau de galerie d’où l’on pouvait voir dans la cour. De là, elle aperçut Casimir pansant un cheval, sous l’inspection d’un grand noir ventru qui paraissait être une manière d’intendant dans la maison. Probablement Casimir s’acquittait de sa tâche à.la satisfaction de l’inspecteur noir, car celai-ci fit quelques hochements de tête approbateurs, et s’éloigna en sifflant.

— Casimir ! murmura Rose d’une voix qne nul antre n’eut entendue, et qui fit retourner celai û qui elle s’adressait....

Quand leurs yeux? ce 1 forent- rencontrés, Rose regarda tout autour d’elle, et n’apercevant personne qui pùt la voir, elle envoya à son mari un baiser de ses belles lèvres et de «es jolis doigts. Celui-ci, pour réponse* mit la main sur sou oœur.. et ils furent consolés

O amour, amourI Quelle puissance tu as! Tu e 8 plus fort que -la douteur : tu es au-dessus de la misère ; tu domptes les mauvaises passions ; tù enfantes les- hérdïsmes tu ' -fais une oasis aux parias des institutions humaines ; tu relèves de l’abjection: tu enseignes la fraternité dans les-grandeurs et la pitié!dans les infortunes; tu pauses les blessures de l’âme et les guéris comme un baume magique; tu opposes au mai une infranchissable barrière et ouvres au bien de larges voies; tues l’archauge terrassant le démon.. .Toutes les puis-sauces mauvaises ne peuvent prévaloir contre toi pareeque le mal vient de la terre et que toi tu viens du ciel!

— Vous pouvez entier : maintenant, glapit à ce moment «uevoixaigre ; je vais me mettre au Ht jusqu’à neuf heures, je veux voua parler.

Rose suivit Mme L., après avoir jeté à Casimir un dernier regard tout changé de douces promesses.

III.

tJKE BICtoTK PEÜ flH M Pr ua iWre.

— Tenez toi, dit madame L., à Rose, après s’être remise an lit, et répondez à mes questions. D’abord, êtes-vons catholique ?

— Je sais née dans cette religion-là,-madame, répondit Rose; mais je crois que ceux qui ont été élevés dans une antre valent autant que moi, s’ils remplissent honnêtement les-devoirs de leur position.

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EE VIEUX SALOMON. 4T

— Vous- tous, trompez grandement. Apprenez qu’il n’.v a que ce culte qui plaise à Dieu, et que, hors de la sainte église catholique, il n’y a pas de salut !

— Si j’osais, madame, répondit Rose, je vous demanderais qui tous a dit qu’il n’y a que le-culte catholique qui plaise à Dieu,...

— Qui ? Les ministres de Dieu,, donc

— Mais, madame, les ministres, des autres religions en disent autant ! -

— Ceux-là sont dans l’erreur, une erreur funeste qui sera leur perdit je?.

— Gomment sait-on quels, sont ceux qui sont dans l’erreur ?

— On le sait, et cela suffit ! Jè tous trouTe bien raisonneuse pour une négresse !

— Madame m’a ordonné de lui répondre, et elle me fait des questions....

—Les questions veulent dés réponses, et non des observations !

— Alors, je me. tais.

— Il ne faut pas vous taire ; il faut répondre ! Vous avez été baptisée ?

— Oui, madame.

— Vous avez fait votre première communion ?

— Non,madame; mon maître ne s’en est pas occupé.

—Et pourquoi cela ?

—Je n’en sais,rien, madame.

— C’est un damné, que votre ancien maître: un grand coupable qui sera puni de l’enfer !

— Il dit qu’il n’y a pas d’enfer autre que celui

des misères de là terre, qui viennent des méchants

— Cet homme-là doit avoir tous les défauts, tous les vices !

— Oh ! madame il est la bonté même ! Juste,

humain, charitable. Il n’avait que trois esclaves, ma mère, mon mari et moi, et il ne nous a jamais touchés ; tout le monde l’estime et l’aime

—Hypocrisie, mensonge, faux semblants! On n’a pas de qualités quand on n’a pas de religion, de piété.

— Mais, madame, il est pieux et religieux ; il a sa manière de voir; il croit en Dieu et l’aime, au lieu de le craindre, ce qui, selon lui, est une injure à sa bonté. Je ne dis pas qu’il a eu raison de ne pas nous faire communier; mais s’il se trompe il est au moins sincère.

—- Peste d’avocat ! comme ces impies ont la langue pendue! Si nous vous gardons, belle parleuse ! il faudra que cela change : nous avons bien des moyens de conversion l Vous allez en avoir un échantillon tout-à-l’heure....

— Je vous en prie, madame, ne me forcez pas à assister à des cruautés ?

— Qu’appelez-vous cruautés, je vous prie ! Il faut que mes esclaves fassent leur salut à tout

prix je suis responsable de leur âme devant

le Dieu vengeur.

— On m’a toujours dit, madame, que Dieu est un père clément et miséricordieux.

— Oui, il est clément — pour ceux qui pratiquent, la sainte religion catholique; miséricordieux — pour ceux qui y reviennent après s’en être écartés.... comme vous, par exemple, si vous vous repentez un jour de vos hérésies !

— Madame, est-ce que la douceur et la persuasion ne valent pas mieux que la violence, pour ramener à la vérité ceux qui sont dans l’erreur f

— On commence par la douceur on finit par

la rigueur !... .Est-ce que Dieu ne châtie pas les peuples corrompus et les hommes impies f Eh bien, nous autres maîtres, nous devons imiter Dieu en châtiant nos esclaves désobéissants !

— Dieu n’a point d’esclaves madame: il n’a

que des enfants, et il les aime.

— Et moi je vous prédis que votre bavardage vous vaudra de rudes corrections, si vous ne vous amendez au plus tôt! — Allez-vous à la messe? ajouta madame L, reprenant l’interrogatoire.

— Quelquefois, madame

— Ce n’est pas quelquefois qu’il faut, c’est tous les jours. On rattrape ce temps-lâ en travaillant

à la lumière pour ses maîtres Allez-vous à

confesse?

— Non madame ; notre maître nous le défen. dait....

Ah! votre maître vous le défendait! Et pourquoi vous le défendait-il ?

— J’aurais peur de vous offenser eu vous le disant, madame ; et d’ailleurs je ne m’en souviens plus

— Cela suffit ; j’en tiendrai bonne note! Faites-vous maigre, les jours fixés par l’Eglise ?

— Non, madame ; on nous a enseigné qu’il faut manger ce que la Providence nous doune, sans nous inquiéter si c’est gras ou maigre, et j’ai eu-tendu dire à mon ancien maître que Saint Augustin a écrit que : “ Le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et le manger, mais hien dans les bonnes actions. ”

— Comment ! votre maitre se commettait avec vous autres jusqu’à vous parler de prétendues paroles d’un écrivain sacré, jusqu’à chercher à vous inculquer ses faux principes !

— Madame me parle bien aussi de sa religion !

— C’est bien différent ! je daigne m’abaisser jusqu'à vous pour vous convertir et sauver votre âme des peines éternelles, tandis que lui vous entraînait daus le gouffre où il veut tomber, l’impie !

— Il nous disait*aussi, madame, que : supposer

des peiues éternelles pour punir des fautes passagères, c’est faire outrage à Dieu

— Mais il mérite dix fois les flammes ! s’écria

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»

madame L., en sortant à demi, des couvertures, son corps décharné

— Je n’en sais rien madame, répondit Rose d’un tou qui voulait dire : je n’en crois rien.

— C’est assez pour aujourd’hui, finit madame L. ; nous reparlerons de cela un autre jour, et, si nous nous arrangeons de vous deux avec notre parent, le capitaine Jackson, je vous ferai bien revenir au chemin du salut! Allez maintenant m’appeler Rosalie, qui est en bas, et remontez avec elle

Rose sortit de la chambre, pour exécuter l’ordre qu’elle avait reçu.

Quelques instants après, Rose entra accompagnée de celle qu’elle avait été chercher. C’était une mulâtresse un peu plus foncée que Rose, peu remarquable de visage, mais paraissant bien faite de corps. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans. Sa maîtresse lui fit signe de s’approcher de son lit.

— Rosalie, lui demanda-t-elle, le père vous a-t-il donné l’absolution hier à confesse !

— Non, madame, répondit la servante.

— Et pourquoi cela 1

— Il a dit que je ne la mérite pas encore et...

— Ah! que vous ne le méritez pas encore

cela veut dire que vous êtes une pécheresse endurcie! Comme je veux vous sauver malgré vous, je

vais vous aider à vous améliorer La dernière

fois je vous ai à peine corrigée ; mais aujourd’hui, je vais vous fouetter d’importance ! Allez me cher cher le martinet qui est dans ce tiroir, et ôtez votre robe

Pendant que la pauvre fille obéissait à cet ordre, madame L. sortit de son lit, passa une robe de chambre, et dit à Rose qui était toute tremblante:

— Vous allez voir, vous, que, pour une femme, je ne m’acquitte pas mal des corrections que j’inflige pour le bien de l’âme! Ce sera peut-être

bientôt votre tour, si vous vous endurcissez dans le péché.

Rosalie avait apporté le martinet, et ôté sa robe.

— Otez votre chemise aussi, lui dit sa maîtresse, et mettez-vous à genoux : je veux que vous vous souveniez de cette correction !

La mulâtresse obéit eu tremblant.

Alors madame L. prit le martinet, composé de six bouts d’une corde assez forte, attachés à un manche court.... et elle fit pleuvoir, sur les épaules nues de son esclave, une grêle de coups aussi fortement appliqués que sa force le lui permettait. Elle alla d’abord lentement; puis, s’excitant elle-même à cette tâche pa* ses propres paroles, et par ce mystérieux éuivremeut du supplice sur certaines natures, elle accéléra jusqu’à la plus grande vitesse. La pauvre fille poussait des cris étouffés. .. •

— Je te chasserai le démon du corps! s’écriait la mégère, ou je périrai à la peine! Ame endurcie!

scélérate incorrigible! tiens, tiens! et les

coups de martinet de pleuvoir plus dru sur tout le corps de la malheureuse !

Madame L. s’arrêta et s’assit.

— Ce n’est pas fini, dit-elle à Rose épouvantée ; je me repose ponr reprendre déplus belle.. .Vous verrez qu’elle aura son billet d’absolution I

— Grâce, madame, fit* Rose en joignant les

mains

— Grâce! êtes-vous follef Où serait l’efficacité

du remède si la dose était ménagée f

— Mais, voyez, madame, son dos est tout déchiré!

— Oh ! il n’y aura pas que son dos tout-à-l’heure ! Si ça ne suffit pas, dans quelques jonr3 je la ferai fouetter par mou nègre, et plus tard encore, je l’enverrai à la geôle pour être passée à la palette !

Rose cacha son visage dans ses deux mains.

— Allons, dit madame L., qui était un peu reposée, couche-toi maintenant sur ce canapé ; tu n’as pas encore fini la séance ! Quand je n’en pourrai plus, j’arrêterai

Rosalie se releva et alla s’étendre où sa maîtresse lui avait ordonné. Alors commença la vraie fustigation, c’est-à-dire que madame L., perdant toute raisou, sembla en proie à la fureur la plus extravagante, frappant partout à tour de bras.... jusqu’à ce que, comme elle l’avait dit, il lui fut impossible de continuer, tant elle était lasse.

— Maintenant, dit la pieuse maîtresse à cette dernière, vous pouvez aller voir en bas s’il y a quelque chose à faire. Vous reviendrez dans une beurre faire ma chambre : je vais dormir pour me

reposer —Que ces misérables esclaves nous

dounent de tourments! ajouta-t-elle philosophiquement, comme en s’adressant à elle-même....Et elle s’alla remettre au lit pour calmer l’agitation do son sang et de ses nerfs. Rose ne se fit pas répéter l’ordre, et sortit au plus vite de cette chambre do bigote où l’instrumeot de supplice était posé sur un livre de messe. Rosalie était toujours sans mouvement.

Il vient d’être question de la correction par la palette ; il faut que nous disions en quoi elle consiste :

Il y a, à la geôlo de la Nouvelle-Orléans, un h«nme dont l’emploi consiste à venir, tous les natius, infliger les corrections aux esclaves que leurs maîtres envoient à cet effet* Il y a trois sortes de corrections : le tordu , le fouet , la palette . Le tordu est fait d’une forte lanière de cuir de bœuf, enroulée sur elle-même à l’état humide, et gardaut sa forme à l'état sec. Il va en s’amincissant, et est long d’environ un mètre. Chaque coup, bien appliqué, boursouffie la peau ouladéchi

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re, car c'est toujours à nu qu’on frappe. Les plaies sont hideuses et laissent des cicatrices ineffaçables. Une quantité de nègres et de négresses ont le corps tout hâché, à la suite de cette correction répétée, qui s’applique toujours sur le dos. On sait ce qu’est un fouet eu général, mais tout le monde né sait pas ce qu’est un fouet à esclaves. C’est un manche court auquel est attachée une très longue torsade de peau terminée par une mèche déliée, garnie de petits nœuds. Le patient est couché, nu, sur une échelle étendue à terre. Ses mains et ses pieds sont attachés aux barreaux de l’échelle, de manière à le maintenir bien allongé. Celui qui fouette se place assez loin, mesurant la distance dont il a besoin, et, comme il doit être habile en ses fonctions, il coupe la peau à chaque coup, si l’ordre du maître porte cette condition. Cette seconde correction ne s’applique pas sur le dos. — La palette est un morceau de bois dur, de peu d’épaisseur, long environ d’un pied et demi, et large de quatre pouces à peu près. Il est percé de plu. sieurs trous ronds, de sorte que chaque coup, médiocrement appliqué, produit l’effet de la ventouse sèche, faisant saillir les parties incluses dans chaque trou ; et que, fortement appliqué, il fait en plus jaillir le sang.

Quand un maître veut faire corriger son esclave — mâle ou femelle, jeune ou vieux — il donne à cet esclave un ordre écrit, portant le genre de châtiment et le nombre de coups à infliger, plus le prix de la correction, qui est généralement de vingt-cinq sous. Les esclaves se rendent à la geôle, et, quand l’heure est venue, le bourreau arrive, se met à l’aise, et exécute toutes les sentences, l’une après l’autre; ensuite de quoi, sans colère et sans rancune, il cause avec ceux qu’il vient de martyriser, puis remet son habit, et sort vaquer en ville à ses affaires personnelles.

Ainsi, chaque matin à 1 a même heure, le passaut qui se trouverait dans la rue d’Orléans, entre les rues Trémé et Marais, entendrait des cris déchirants partant de l’intérieur de la prison de ville.

L’homme qui, depuis bien longtemps, remplit ces fonctions de bourrean, est un noir haut d’environ quatre pieds six pouces, et gros comme une barrique. Il a le visage placide et l’air d’un bon bourgeois qui ne fait de mal à personne ! On l’a surnommé le Capitaine Bidonnier.

#

• *

Quelques jours s’écoulèrent sans que le sort de Casimir et de Rose fût fixé. On attendait pour cela l’arrivée du capitaine Jackson qui était en tournée dans les campagnes, pour ses affaires. La passion d’Augustin pour Rose avait grandi, et menaçait de faire explosion. M. L. continuait à être chez lui un vrai zéro, et madame L. redoublait de bigotisme et de méchanceté. Elle allait à l’église tous les matins et faisait l’enfer en rentrant chez

elle. Rose avait assisté à d’autres scènes de coups toujours administrés par la bigote qui semblait y trouver un certain plaisir ou la satisfactiou d’un certain besoin. Peut-être l’habitude qu’elle en avait prise lui en avait-elle fait une nécessité, comme le deviennent le café et le tabac....La femme de Casimir devait assister encore à un de ces actes où conduit le désespoir, dans la malheu reuse classe dont nous résumons l’histoire en ceile d’une famille et des personnages qui se meuvent alentour.

Un matin que Rose était occupée à l’arrangement de la chambre de sa maîtresse provisoire, pendant que celle-ci était au lit après ses prières matutineUes , elle reçut encore l’ordre d’aller chercher Rosalie, sans qu’il fût question du motif de Pappel.

— Si c’est encore pour me battre oomme la dernière fois, dit Rosalie à Rose, je la tue l J’ai fait le

sacrifice de ma vie Mon enfant est mort l’année

dernière pour avoir pris mon lait gâté par suite de mauvais traitements ; mon mari a été vendu dans l’Etat de l’Alabama : je ne tiens plus à rien. Qu’elle prenne garde!

Et elle fit voir à Rose un couteau caché sous son corsage.

Elles entrèrent ensemble dans la chambre de madame L. qui, d’une voix doucereuse et traînante, dit aussitôt à Rosalie :

— J’ai parlé à notre confesseur, et, d’après son rapport, vous vous endurcissez de plus en plus dans le péché. Il voudrait vous marier à un nègre pieux et sage, et vous refusez, comme si vous deviez avoir une volonté ! Qu’avez-vous à dire à cela?

— J’ai à dire, répondit assez cavalièrement la mulâtresse, que les esclaves sont au moins maîtres de leurs unions avec ou sans prêtres, et que le noir qu’on me propose ne me convient pas du tout...»

Madame L. se souleva sur le coude et regarda sa servante, sincèrement ébahie. Il est probable que jamais elle ne s’était entendu répondre ainsi. Ce fut au point qu’elle resta un moment sans pouvoir parler, ne sachant que dire.

Rosalie était décidée à tout, et, quand on est décidé, on est fort!

Cependant, madame L. retrouva la voix quand son premier étouffement fut passé.

— Tu dis, je crois, que vous avez le droit de prendre pour homme ou pour mari qui bon vous

semble! Tu dis que le nègre qu’on veut te

donner ne te convient pas! Voilà donc où mène l’inobservance des choses de la religion! Eh bien, mon enfant, pour ton bien futur, je vais mettre dès à présent à exécution la menace que je t’ai faite : jusqu’à soumission absolue, tu iras recevoir à la geôle, tous les huit jours, vingt coups de palette» à commencer d’aujourd’hui.... sans compter ce

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que je t’administrerai ici moi-même. Nons verrons qoi se lassera la première de nous deux.

—. Je crois que voub ferez mieux de me vendre, répliqua la servante d’un ton qui frisait l’insolence: Vous y gagneriez, et, pour moi, je serais partout mieux que dans cette maison d’enfer! Si je dois mon travail à mes maîtres, je ne leur dois pas compte de ma conscience et de mon goût en fait de mari.

— Tiens, fit madame L. frappée comme de la foudre par ce ton si nouveau pour elle, je ne te battrai pas moi-même aujourd’hui, car je te tuerais, ou la colère m’étoufferait! mais je vais te donner un ordre pour la geôle, et, quand tu en reviendras, nous verrons si tu seras plus souple !

Madame L. se leva et alla tracer quelques lignes sur un morceau de papier qu’elle remit à Rosalie. Celle-ci le prit avec un sourire de dédain, qui n’échappa point à Rose, mais qu’elle ne sut pas interpréter et les deux mulâtresses sortirent ensem-

ble.

— Adieu, Rose,-dit Rosalie quand elles fureut dehors, tâche de ne pas rester dans cette maison-là....

Tu vas partir marronne ! répondit Rose.

— Oui... .marronne—et pour longtemps !

Après ces mots, Rosalie sortit de la maison, tourna à gauche pour remonter la rue Bourbon jusqu’à la ruo d’Orléans ; mais, arrivée au coin de cette rue, au lieu de prendre à droite pour gagner la prison, elle descendit en sens inverse, se

dirigeant du côté du fleuve

R était 'un peu moins de sept heures quand Rosalie quitta la maison de sa maîtresse pour s’aller faire battre; ordinairement les corrections étaient terminées à huit heures, et le capitaine Bidonnier remettait alors son gilet, son habit et son chapeau, et sortait de la geôle, tantôt précédé, tantôt suivi de sa canne, psesque aussi haute que lui. A neuf heures, Rosalie n’était pas revenue. Sa maîtresse pensa que les blessures des coups l’avaient peut-être forcée à se faire panser, et elle attendit. A dix heures, à onze heures, à midi, aucune nouvelle. Elle envoya alors aux informations, et il fut répondu qu’on n’avait pas vu Rosalie ! Le soir, elle n’était pas rentrée ; on la déclara marronne à la police, et un Avis fut envoyé aux journaux, corn-me cela se pratique, annonçant l’offre d’une récompense à qui ramènerait la fugitive. Le lendemain l’Avis parut, et la mulâtresse ne revint pas..

Quatre jours après seulement, son corps fut retrouvé flottant, sous la levée du quartier américain, au milieu d’immondices de toutes sortes ; il était verdâtre et commençait à entrer en putréfaction.

Rosalie avait coûté à son maître douze cents piastres, autrement dit six mille fraucs

IV.

LES THEORIES DU CAPITAINE JACKSON

Nous avons dit, au précédent chapitre, que la passion du fils de madame L. pour Rose grandissait chaque jour, et qu’elle menaçait de faire explosion. Dix fois par jour, M. Augustin trouvait moyen de se faire l’ombre de la nouvelle servante : il avait toujours quelque chose à lui demander ou à lui commander ; il éloignait Casimir le plus souvent qu’il était possible, et paraissait en proie à une incessante agitation pleine de tourments. Au lieu de courir les cafés et autres lieux publics, quos nomi-nare nequemus ,—selon son habitude depuis plusieurs années—il était devenu sédentaire et casanier. On avait fort bien remarqué son manège, dans la maison, et les domestiques voyaient parfaitement ce qu’il cherchait. Rose savait cela depuis le premier jour, et Casimir l’avait appris d’elle. Le mulâtre n’avait jamais encore été mis à l’épreuve du côté de la jalousie, mais ses réponses à sa femme, au sujet de Mr. Smith, pouvaient donner à penser qu’il ne serait pas d’humeur aisée, en ce qui attaquerait son bien le plus cher, son seul bien! Si madame L. eût su tout cela, elle eût été probo. blement fort embarrassée, au milieu de l’égale at. traction que lui eussent faite, d’un côté sa religion, de l’autre, sa faiblesse pour son fils ; car elle était en même temps le tyran de la maison et l’eslave de son unique enfant. Or, entre l’immoralité dont il se serait agi, et le violent désir d’Augustin, on peut douter du parti qu’elle aurait pris : ou éloigner la mulâtresse, on tout faire pour la pousser dans les bras d’Augustin. Comme, aux yeux des bigots, il est avec le ciel des accommodements, madame L. eût pu, en machiavélesque casuiste, se dire qu’une esclave n’est qu’une esclave ; que toutes à peu près sont très faciles aux blancs ; que, si ce n’était l’uu ce serait l’autre, et qu’enfin un fils unique est un

fils unique D’nn autre côté, entre ses prati.

ques—nous n’oserons pas dire religieuses — et son amour maternel, il faut observer que le dernier était complètement sincère, et que les premières pouvaient ne pas l’être tout-à-fait. Peut-être, dan„ le doute du parti que prendrait sa mère, Augustin n’osait-il pas tenter quelque grand moyen, de peur d’un scandale ; on bien, malgré sa précoce corrup. tion, et Vexpêrienee de son âge, était-il encore bien jeune et plus timoré qu’il ne le pensait lui-même... Toujours est-il que ses amoureux tourments ne s’é. taient encore traduits qu’en importunités vagues dans leur but. Rose n’avait rien à faire, rien à dire eu de telles circonstances. En honnête femme, elle ne pouvait qu’avertir sou mari, et c’est ce qu’elle avait fait.

Quelques jours s’étaient écoulés depuis le suicide de Rosalie, quand, un dimanche, on reçut nue lettre annonçant l’arrivée du capitaine Jackson, pour

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le soir. Le lieu de parenté qui unissait la bigote et le capitaine était bien faible: celui-ci avait pour femme la soeur cadette de monsieur L., une excellente personne avec laquelle nous aurons, plus tard, à faire connaissance.

Dès qu’ils surent la prochaine arrivée du capitaine Jackson, Casimir et sa femme — qui, ce jour-là, avaient à peu près leur liberté — s’entretinrent beaucoup de ce qu’il en pouvait résulter. D’après les quelques paroles vagaes qu’ils avaient entendues, chacun de leur côté, il était possible qu’ils devinssent la propriété de monsieur L. Ce n’était pas ce dernier qui les inquiétait beaucoup, mais restaient sa femme et son fils, c’est-à-dire deux périls constants, deux menaces continuelles : d’un côté le despotisme ultramontain, de l’autre côté la tyrannie amoureuse.

— Mon pauvre cher homme! disait Rose, tout nous vaudrait mieux que de rester dans cette maison. Je ne pourrais jamais être assez fausse pour feindre de partager les sottises et les superstitions fanatiques de madame L., et alors elle fe-. rait de moi ce qu’elle faisait de Rosalie ! Quant à M. Augustin, il arriverait un jour quelque catas. trophe, car je vois chaque jour sa fatale passion grandir. J’aimerais mieux mourir que de lui céder» mais ma résistance serait un second sujet de tour*

. ments de tontes sortes.

— Il faudrait, répondit Casimir, que M. Jackson nous gardât : il n’est ni bavard ni grondeur : c’est un morceau de marbre qui mange et qui boit, et je

m’en accommoderais assez dans les circonstan*

ces bit nous nous trouvons.

— Moi aussi, mais c’est là justement la question ! Il faut tâcher que l’un de nous deux soit là, ce soir, quand il arrivera ; peut-être nn bon courant — comme dit Salomon, pour remplacer le mot hasard — nous fournirait-il l’occasion de faire pencher la balance du côté de notre désir Je vou-

drais d’autant plus être dans une maison tranquille,

mon ami, que

•*- Que quoi f Rose

— Que Devine cher cherche bien, et re-

garde-moi !

— Je te regarde, ma Rose, et je te trouve plus belle chaque jour; mais je ne devine pas.

— Cher mari! s’écria la jeune femme en jetant ses deux bras au cou de Casimir, je suis enceinte ! Il se fit un long silence

Un double sentiment leur étreignait le cœur, et les laissait en suspens entre la joie et le chagrin. Ces impressions-là arrivent à l’âme comme l’éclair, et sont longues à dire. L’annonce d’un premier enfant, quand on est jeune et qu’on s’aime ! c’est une de ces minutes de bonheur entier, qui efface d’un trait toutes les préoccupations de la vie ordinaire

c’est la Révélation de quelqu’ange inconnu

qui, d’une minute vous fait complet, en vons an-

SX

nonçant que vous avez soudé votre anneau à la chaîne sans fin d’un monde éternel comme son Créateur. Un autre être, né de vos joies, qui vous trace au cœur et au front l’étoile d’or de la pater nité! Ce jour-là, si on n’a jamais songé à Dieu, on y songe

Oui quand on est libre mais quand on

est esclave ! quand votre enfant n’est pas votre

enfant ! quand on peut vous l’arracher de la mamelle pour le vendre! Quand on peut le battre sous vos yeux, si ses cris importunent ! Quand on peut lui ôter votre lait et le nourrir à l’aventure, afin qu’il ne vous détourne pas de votre tâche !

Le battre ! le vendre ! votre premier-

né votre vous!

L’institution de l’esclavage donne aux maîtres tous ces droits !

Vous n’avez qu’à courber le front et pleu-

rer....

Ou bien, comme tant l’ont fait, à prendre dans vos mains l’être né de vos seules joies, et lui briser la tête sur quelque pierre moins dure que le cœur des hommes.

Le premier mouvement de Casimir fut de rendre grâce à Dieu et de jeter haine à l’homme. Plus le don du ciel était grand, plus le vol delà tejre était infâme.... Avec les amendements de la réflexion, vint le doute. C’est que, dans son premier élan, le cœur monte, et que, dans le second, il descend. Tout ce dont nous souffrons vient de nous ; tout ce dont nous jouissons vient de Dieu.

— Rose, Rose! s’écria Casimir quand il put par*

1er, si tu m’eusses annoncé cela à la Guadeloupe ou à New York, nous serions ou marrons au grand camp, ou libres dans une cité libre de l’Union.

— Remercious Dieu ! répondit Rose

— Alors, maudissons les hommes !

Ils se turent encore pour laisser parler leurs pensées.

— Mais si l’on te frappait maintenant, je deviendrais assassin ! s’écria Casimir sortant de ses réflexions.

— Mon Dieu mon Dieu! murmura RoSe,

qüe votre main protectrice s’étende sur nous et sur notre enfant !

Et elle pleura

Rose entra au salon au moment oh on annonçait le capitaine Jackson.

• *

Le capitaine entra comme c’était son habitude, c’est-à-dire très rondement. Il prit loi-même un fautenil et nue chaise : sur le fauteuil il 6’installa bien à l’aise ; sur les barreaux de la chafee il appuya ses pieds, dans une position presque horizon» taie. Quand cela fat fait, il jeta un regard sur sa demi-belle-sœur, et lui demanda des nouvelles de sa santé.

Il ne faut pas oublier que le capitaine Jackson

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était en ce moment chez une parente, et n’avait pas à se gêner.

— Ça va mal, monsieur Jackson, ça va mal ! Une perte de donze cents dollars tout d’un coup ! Vous avez appris que cette misérable Rosalie s’est noyée f....

— Oui, oui, j’ai entendu parler de cela, et, ma foi 1 à sa place, je crois que j’en aurais fait autant. • • «

— Et pourquoi cela f monsieur

—Parce que, d’abord elle n’a plus ni son mari qu’elle aimait, ni son enfant qu’elle idolâtrait ; vous avez vendu l’un et tué l’autre....

— Gomment, tué!....Moi, j’ai tué son enfant ! voilà qui est fort

— Parbleu ! oui, vous l’avez tué. Vous n’avez pas pris un couteau de cuisine pour le lui plonger dans la poitrine, mais, aux yeux de Dieu, vous avez fait pis Je n’ai pas besoin de vous raconter nn épisode de votre propre histoire

— Nous ne pouvons pas nous entendre au sujet des choses divines, répondit la bigote d’un air de dédain ; vous êtes un protestant, autrement dit un hérétique !

— Je suis cent fois plus chrétien que vous, ma chère belle-sœur : je ne tyrannise pes§pnne à propos d’opinions religieuses; je ne fais pas mourir de misère les petits enfants, et je ne noie pas les femmes. Je tiens à distance ceux qui ne sont pas encore à mon niveau, mais je vois des frères dans toutes les créatures humaines....

— Alors, vous avez autant d’orgueil que vous avez peu de logique. Si les esclaves sont vos frères, pourquoi ne fraternisez-vous pas avec eux !

— Il est possible que j’aie de l’orgueil: je n’ai pas la prétention d’être parfait. Quant à ne pas être logique, c’est ce qu’il s’agit de voir. Il y a une infinité de blancs, libres comme moi, citoyens américains comme moi, que j’estime en masse et que j’aime en général, en ma qualité de chrétien; mais, en particulier, je ne les reçois ni ne les fréquente, parce que, jusqu’à nouvel ordre, j’aime que chacun soit à sa place.

— Voilà une singulière explication ! — Mais je vais vous embarrasser beaucoup: Pourquoi avec vos idées, achetez-vous des noirs! Pourquoi avez-vous acheté Casimir et Rose ! Pourquoi....

— Pas tant de pourquoi d’un coup! je vous prie: ayons de l’ordre, si c’est possible. Primo, je n’ai pas pour coutume d’acheter des noirs: je n’en ai pas un seul qui m’appartienne ; secondé, j’ai acheté Casimir et Rose pour des raisons à moi connues, et qu’il me plait de ne pas vous dire. En politique, je suis de l’écolo du silence : je manque rarement mon but, parce que je garde pour moi mes projets !

— Il y a doue de la politique dans vos acquisitions !

— Il se pourrait bien qu’il y en eût dansl’acquL sition que j’ai faite, et non dans mon acquisition...

— Je ne saisis pas bien la distinction, répliqua madame L.

— Il importe peu, riposta le capitaine.

— Comme vous voudrez, cher beau-frère

Depuis le commencement de cet entretien, Rose était passée dans un cabinet voisin, d’où elle en* tendait tout à clair

— Changeons de sujet, si vous, voulez, reprit madame L.; voulez-vous nous vendre Rose !

— C’est selon, répondit le capitaine. Dites-moi franchement ce que vous en voulez faire....

— Mais, une servante, probablement! Rosalie doit être remplacée : c’était un bon sujet, sauf sou impiété.

— Qu’est-ce que ça vous faisait son impiété !

— Nous autres maîtres, répondit madame L.» nous avans charge d’âmes ! Pour nos esclaves nous remplaçons Dien snr la terre, et

Le capitaine partit d’un formidable éclat de rire •

—Vous êtes, dit-il, des dieux bien aimables !...

Cette hilarité intempestive et cette réponse mo« queuse agirent vivement snr les nerfe de la bigote :

— Monsieur! s’écria-t-elle, est-ce pour m’iusui-

ter que vous venez ici!

— Moi ! pas le moins du monde Je ris de

votre divinité, voilà tout : Il y a bien do quoi, j’espère!

— Alors, reprit madame L. radoucie en vue de

son intérêt, reprenons les choses où nous les avons laissées, et ne parlons que de Rose. Je vous disais que je désire l’acheter pour remplacer Rosalie

— Si vous procédiez avec elle comme avec l’autre, ne craindriez-vous pas le même résultat !

demanda mousieur Jackson.

— Celle-là tient à quelque chose : elle a un mari

qu’cll aime

—Et vous ne parlez pas d’acheter le mari

— Nous n’en avons guère besoin! Vous pourriez le vendre dans la ville, et ils se verraient

quand je serais contente d’eîle. Ce serait même un moyen de l’amener où je voudrais la voir!

—Et où voudriez-vous la voir !

—J’adopte votre politique de silence, et je gar-do pour moi mes projets, répondit madame L. d’uu petit ton victorieux.

— Mais je les devine vos projets: ce n’est pas

difficile Vous en voudriez faire une bigote,

avant d’en faire une servante !

D’abord, Monsieur Jackson, je ne sais pas si vous l’ignorez, mais le mot bigote n’est pas poli.

Monsieur Jackson poussa quelques htm , hum, -eu mauière de toux ou en façon de doute, au choix de l’auditeur. Madame L. aima mieux y voir une queue de rhume qu’une manifestation équivoque*

— Mais, dit le capitaine, avez-vous réfléchi, ma chère belle-sœur, que si, sachant vos habitudes de

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correction — qui me répugnent, surtout pour leur motif — je vous vendais un bon sujet, je serais doublement coupable, d’abord comme homme, ensuite comme chétien !

—Chrétien ! murmura madame L

— Oui, chrétien, par le Dieu éternel! Croyez-vous donc qu’il n’y ait que les catholiques de chrétiens f Parce que nous avons réformé vos abus, vos ventes, vos tyrannies et vos superstitions, croyez-vous que nous ne soyons plus les Disciples de Celui qui est mort pour avoir enseigné la Li berté, PEgalité et la Fraternité ! —Croyez-vous, s’écria le capitaine, hors de lui par exception, que le culte fasse la religion f. ... .Si vous croyez cela, connaissez votre erreur :

“ La religion, ce n’est pas le culte, ce n’est pas le dogme, c’est l’amour de Dieu et des hommes. Jésas-Christ n’est pas venu réunir les hommes dans un même culte, mais devant un même Dieu, suivant cette parole adorable: u C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. ” Aussi quiconque aime Dieu comme un père, et les hommes comme des frères ; quiconque tend la main à ses ennemis et bénit ses persécuteurs, fût-il sectateur de Mahomet, peut se dire disciple du Christ. Voilà comment l’Evangile est appelé à civiliser le monde. Faites seulement que sa morale pénètre dans l’âme des barbares, et vous verrez s’éteindre la polygamie, les mutilations, les castes, l’esclavage, la tyrannie, qui est le mépris de l’homme, et le fanatisme, qui est l’ignorance de Dieu. Toutes ces abominations effacées, que restera-t-il en face des idoles f Des chrétiens. ”

— L’esclavage est dans la bible ! répliqua madame L; il y est question de maîtres et de serviteurs—

— Aussi, ne vous parlé-je pas du livre de Moïse, mais de celui de Jésus! Vous êtes presque tous d’une telle ignorance touchant les choses dont vous vous faites les adorateurs fanatiques, que vous ne savez pas, pour la plupart, que l’ancien Testament et le nouveau Testament sont le feu et l’eau ! Il vous a plu de relier tout cela sous la même couverture, ivraie et bon grain, et vous avez baptisé ce mélange hétérogène du nom de Bible, Livre par excellence ! Il faut pourtant distin' guer, et choisir entre les immoralités des vieux temps et la morale des temps nouveaux, entre les castes et l’égalité, entre l’égoïsme et la fraternité, entre la servitude et la liberté c’est-à-dire en-

tre le passé et l’avenir !

— Je n’ai jamais réfléchi à tout cela, dit la belle-sœur du capitaine avec un embarras qu’elle ne put cacher. Nous avons le pape, l’église, les sacrements et les prêtres ; c’est bien assez pour les femmes.

— En effet, je pense même que c’est trop

— Pensez tout ce que vous voudrez, mon cher

\ beau-frère ; mais puisque vous m’accusez d’ignorance en matière de ma religion, je vous prouverai que je puis, aussi bien que vous, faire des citations.

Saint-Augustin que vous citiez tout-à-l’heure, a dit au concile de Cirte : 44 Quiconque est hors du sein de l’Eglise catholique, Quelque louables d’ailleurs que soient ses actions, ne jouira point de la vie éternelle.” Que dites-vous de ces paroles, en les rapprochant de celles du même saint, que vous

m’avez citées! J’espèrcque voilà une flagrante

contradiction !

Et madame L. regarda son beau-frère d’uu air de victoire •

— Cela prouve, ma chère dame, répondit tranquillement le capitaine, que les hommes sont sujets à errer, qu’ils soient ou non canonisés.

— Et le pape Grégoire-le-Graud, qui enseignait que : u Dieu ue peut être véritablement adoré que dans l’Eglise catholique, et que tous ceux qui sont séparés de cette Eglise ne seront pas saiivés. ”

— La même réponse pourrait servir aux deux, sauf qu’il y en a une meilleure pour votre Grégoire : Monsieur Josse vendait des bijoux, et votre pape des indulgences !

Madame L. parut scandalisée de la comparaison; mais elle aima mieux abandonner un terrain sur lequel elle n’était pas de force.

— Si vous voulez, monsieur Jackson, dit-elle, nous ne reparlerons plus jamais ensemble de toutes ces questions : nous ne nous entendrions point, et je risquerais que le démon se cachât sous votre enveloppe, pour me tourmenter.

— Je vous remercie beaucoup de prêter si chari- * tablement mon enveloppe à votre démon ; mais je pense que, s’il lui prenait la fantaisie d’une méta-môrphose, il ne pourrait choisir qu’une robe de

bigote. C’est ce qu’il fait, du reste, souvent

dit-on. Mais laissons là toutes ces discussions oiseû-ses; posez votre demande catégoriquement, je vous répondrai de même.

— Eh bien, voulez-vous me vendre Bose, et combien en voulez-vous!

— Je ne la vendrai pas sans Casimir.

-r- Pourquoi cela !

— Parce que je ne veux causer le chagrin de personne.

— Est-ce que les nègres sont quelqu’un!

— Ne recoramençous pas les discussions, je vous prie. Je crois que tous les hommes sont quelqu’uu : chacun son opiuiou.

— Si on connaissait vos opinions dans ce pays, répondit la belle-sœur, vous seriez en danger, capitaine !

— Oh ! je connais lepays, allez ! Je sais jusqu’oîi va la liberté que la question de l’esclavage y 1 lisse, et je n’ai pas envie d’y jouer sottement un rôle de martyr; mais je suis honteux, pour mon pays, de voir certaines étoiles dans sod pavillon.

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LE VTEtJX SALOMON".

— Libre à vous. Eh bien t combien vendriez' vous les deux ?

— Je ne vends pas d’hommes, je ne vends pas de femmes, je ne vends pas d’enfants ; je ne vends pas mes semblables, répondit le capitaine en se levant. Si j’ai acheté ceux-là, c’est qu’on a des

vues sur eux Sur ce, chère belle-sœur, je vous

souhaite le bon soir, et retourne à mon hôtel. J’expédie La Caroline à Boston, et demain matin je viendrai chercher Casimir et Rose, que j’emmène à Baton-Rouge où je passerai quelque temps pour mes affaires.

— C’est donc une mystification que cette vente probable 1 et un mystère que cette acquisition faite à la Guadeloupe ?

— Ce sera tout ce que vous voudrez, ma chère dame. Vous savez que je suis un excentric, ce que vous appelez en français un original.

Et le capitaine Jackson sortit satisfait en se disant : Je lui ai donné une leçon Ail right !

Le capitaine Jackson était à peine dans la rue que Rose se jetait dans les bras de Casimir en s’écriant dans le délire de la joie :

— Nous ne serons pas vendus ici ! peut-être

pas vendus du tout ! Le capitaine Jackson est un homme de cœur

V.

UNE HONNETE FEMME.

Le leudemain, vers dix heures du matin, le capitaine Jackson, accompagné de ses deux domestiques, nos héros, sauvés au moins pour le présent, montait à bord du Patrick Henry , steamboat faisant les voyages entre la Nouvelle-Orléans et Baton-Rouge. Bientôt la ville disparut dans un nuage de fumée noire sortant des cheminées du vapeur , et ou commença à remonter le Mississippi. Les rives de ce grand fleuve sont plus belles à mesure qu’on le remonte. Les habitations, plus riches que dans le bas, présentent à l’œil, de loin en loin, l’aspect de belles maisons de maîtres, entourées de grands arbres, quelquefois de jardins, fort beaux durant la belle saison. Les terres si plates et si tristes, à partir de l’embouchure du fleuve, commencent à s’accidenter quand on a parcouru une certaine quantité de milles au-dessus de la Nouvelle-Orléans. Des diminntifs de montagnes surgissent de loin en loin, couvertes de bois épais, au milieu desquels on aperçoit de jolis cotta ges aux jalousies veites et aux toitures rouges. On se croise assez souvent avec d’autres bateaux à vapeur descendant le fleuve à grande vitesse. Ces steam-boau sont fort curieux à voir pendant quelque temps. On s’en lasse ensuite et on les trouve monotones. Toutefois, ils méritent une courte description.

Un steamboat du Mississippi est comme une

maison de bois à un étage, quelquefois à deux étages, qu’on aurait posée toute faite sur une carcasse de navire à ras d’eau. Une galerie couverte, mais non fermée, çourt tout autour de l’étage ou des étages. Là vont et viennent les passagers de chambre. Par-dessus le tout est une sorte de. cage-belvédère où se trouve la roue du gouvernail à l’avant du bateau, et dans laquelle nécessairement se tient le pilote. De longues cordes, partant de cette cabine du pilote, vont rejoindre la barre du gouvernail, placé à l’arrière comme tou. jours. Cette position élevée et à l’avant du eteam-boat est nécessaire pour gouverner dans les fleuves, et surtout dans les petits et sinueux affluents qu’on appelle bayous dans le pays. Deux énormes cheminées, très-hautes, s’élèvent à l’avant, communiquant avec les foyers placés sur le premier pont. Les marchandises, balles de coton, boucauts de sucre, denrées de l’ouest, s’entassent dans la cale et tout le long de la galerie extérieure d’en bas, au centre de laquelle sont les machines. Il y a beaucoup de luxe et de comfort dans la grande fcalle affectée aux passagers, et surtout dans la chambre de l’arrière, dite chambre de dames, où ne sont admis, en fait d’hommes, que ceux qui accompagnent des dames. Les grands bateaux à vapeur ont ordinairement un piano dans cette chambre privilégiée, et toujours une énorme Bible dorée sur tranches, posée au milieu d’une table ronde tenant le centre exact de la chambre, ou si l’on veut, du salon. Les cabines de passagers sont rangées tout le long de chaque bord, à l’étage dont nous avons parlé, et ont chacune deux issues, l’une sur la galerie extérieure, l’autre sur la salle commune.

Les explosions ne sont pas bien rares parmi ces maisons flottantes, tant on prend peu souci des capacité^ des capitaines et des ingénieurs ; mais il faut qu’on sache, en passant, que la vie des gens est ce qui préoccupe le moius aux Etats-Unis. La perte de marchandises y est bien plus sérieuse ; aussi prend-on plus de précautions pour celles-ci que pour ceux-là. Tout marche si vite, dans ce pays de go alieacl ! les progrès matériels y sont si rapides, qu’on semble n’y pas songer à demain, et qu’aujourd’hui est tout.

Nous en aurions long à dire si nous voulions ne rien omettre, mais nous aimons les descriptions coürtes, et nous pensons que la majorité des lecteurs partage ce goût; aussi, nous contentons-nous toujours de ne décrire que ce qui ne saurait être omis.

Ce n’était pas, à bord du Patrick Henry , comme à bord de La Caroline : le capitaine Jackson n’avait plus de conversations avec Gasimit et Rose pour se perfectionner dans la langue française. Le décorum s’y opposait ; de plus monsieur Jackson n’était plus, en ce moment, capitaine du bord,

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LE VIEUX SALOMON.

55

mais seulement passager ; or, dans an pays comme la Louisiane, il n’eût pas été prudent de manifester des goûts négrophiles :

Là où les noirs sont esclaves les blancs ne sont pas libres.

Casimir avait tout de suite lié connaissance avec les garçons de service, mnlâtres comme lai ; il les aidait dans leur travail, et partageait la chambre de l’un d’eux. Bose avait fait de même avec la fille de chambre, en sorte qu’ils n’avaient, à bord du steamboat, aucune relation aveo leur maître.

Quelques retards dans la traversée ayant assez considérablement allongé le voyage, on n’arriva à Bâton-Bouge que le lendemain matin,

La veille au soir, quand tout le service fut ache-vé après le souper des passagers, Casimir et Bose se retrouvèrent, et devisèrent longtemps ensemble de ce qui venait d’arriver.

— J’ai tout entendu, disait Bose à son mari, et je n’ai rien oublié, va ! Il a discuté très chaudement avec cette méchante femme, et, à plusieurs reprises, il l’a blessée au vif. Il n’était pas muet comme à bord I Finalement, madame L. voulait nous acheter tous les deux, et j’ai bien compris qu’elle t’aurait revendu aussitôt qu’elle eût été notre maltresse, car elle a d’abord dit qu’elle n’avait pas besoin de toi Dieu nous a protégés !

— Et l’esprit de Salomon a communiqué avec le mien ! dit le mulâtre de l’accent d’une profonde conviction, car, pendant que j’étais seul, à attendre, comme j’avais le front penché dans' mes deux mains, et que mes yeux étaient fermés, j’ai vu le vieil aveugle me dire: “ Espère I ” Je l’ai vu comme je te vois ; je l’ai entendu comme je t’entends !

— Je ne comprends rien à cela, dit Bose

— Ne pas comprendre n’est pus une raison pour nier.

— Je ne nie pas, Casimir ; je m’étonne

— Enfin continue, ma chère femme

— Alors, le capitaine s’est levé et a répondu — j’ai bien retenu sa phrase ! — : “ Je ne vends pas d’hommes ; je ne vends pas de femmes ; je ne vends pas d’enfants, je ne vends pas mes semblables !...’

— Mais il eu achète bien !

—Attends doncl II a ajouté ; “Si j’ai acheté ceux-là, c’est qu’on a des vues sur eux. ”

— Oo a des vues sur eux murmura Casimir

Qui, on ? Quelles vues î Je m’y

perds

— Enfin, cette fois tout est pour le mieux, quant

à présent : le temps nous apprendra le reste

ayons confiance en Dieu !

— Oui, ma chérie : Un heureux début ne doit pas faire augurer une fin mauvaise ; sans cela la vie entière se passerait à souffrir ; manquer de confiance, ce serait de l’ingratitude.

— Et, comme il est écrit dans tou Livre : “ L’iu-gratitude est pire que l’assassinat. ”

— Mon Livre me rappelle Salomon, Bose, et Salomon me rappelle la promesse qu’il nous a faite de ne pas nous laisser sans nouvelles de ta mère, et de la Guadeloupe. Je me demande comment il fera pour nous faire parvenir des lettres, notre vie errante ne lui permettant pas de savoir où nous sommes

— Puisqu’il l’a promis, il le fera, répondit Bose. Monsieur Lambert nous a fût la même promesse ; à eux deux ils trouveront moyen

— Et Suzanne, ajouta Casimir, s’en occupera aussi.

— Et madame Lambert, qui est si bonne, ne nous oubliera pas.

— Tu vois, ils seront quatre à vouloir, ma chère petite, et quatre bonnes volontés qui tendent au même but pour le bien, c’est fort 1

Ce soir-là le ciel était tout constellé d’étoiles brillantes: la nuit était claire et le temps très doux. Le Patrick Henry filait dix à douze nœuds, sous la vigoureuse, et. bruyante impulsion de ses palettes fouettant l’eau avec vigueur. Le silence régnait à bord; toute la nature semblait s’être mise à l’unisson du contentement de nos pauvres héros allant vers l’inconnu avec une sorte dq joie confiante.

Ils restèrent à causer jusqu’à minuit, et alors ils se séparèrent pour aller chacun à sa couche.

— Bonsoir, mon Casimir, dit Bose

— Bonsoir, ma Bose....— Nous allons doue chacun d’un côté, au lieu d’aller ensemble. com-

me de coutume !

— C’est pour une fois, cher 1 et nous pense-

rons l’un à l’autre !

Leurs mains .étaient enlacées. Us regardèrent autour d’enx : ils ne virent personne, leurs lèvres se joignirent, et un baiser fut leur adieu jusqu’au lendemain....

*

• *

Ce lendemain, ou arriva à Bâton-Bouge, comme nous l’avons dit. Il y avait une heure seulement qn’il faisait jour. Casimir et Bose étaient sur pied, lui satisfait, presque joyeux, elle plus fraîche et plus jolie que jamais. Depuis la connaissance de sa prochaine maternité, la belle jeune femme semblait transfigurée ; ses beaux yeux brillaient d’une joie humide ; elle portait la tête pins allègrement que de coutume, et semblait avoir oublié ce que leur position avait d’incertain. Et lui !

La joie est de tons les âges et de toutes les situations. Elle épanouit plus souvent peut-être le visage du pauvre que celui du riche ; elle console parfois le prisonnier dans son cachot, l’exilé dans sa nostalgie, le paria dans sa misère et dans sou abjection. Bayou céleste, elle descend, comme un

messager consolateur, sur les fronts courbés

qui se relèvent peu à peu, en reconnaissant qu’elle s’appelle l’Espérance.

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LE VIEUX

Bâton-Rouge est une assez jolie petite ville dont le terrain n’est pas plat, bas et humide comme celui de la Nouvelle-Orléans. Ses environs sont assez agréables, quoique peu accidentés.

Le capitaine Jackson descendit dans un hôtel où il était connu pour y faire son séjour chaque fois que ses affaires l’appelaient dans la localité. Il prit deux chambres, une pour lui, une pour ses deux serviteurs, et sortit sans dire quand il reviendrait. Casimir et Rose se trouvèrent donc livrés à eux-mêmes, sans savoir ce qu’ils avaient â faire, et absolument libres de leur temps.

Décidément, le capitaine Jackson était un vrai original.

Il ne revint qu’au bout de quatre jours. Comme, la veille, on était venu offrir à Casimir de l’ouvrage pour un jardin, celui-ci demanda à son maître s’il pouvait accepter cette offre.

— Vous le pouvez, lui répondit son maître : le travaille est bon,

Et, ayant prononcé cette longue phrase, il tourna le dos et partit.

Rose, assise tranquillement dans sa chambre, confectionnait des petits bonnets et d’autres objets de layette.

Quand ils avaient quitté la Guadeloupe, les enfants de la vieille Suzanne avaient vendu leur mobilier, leurs ustensiles de ménage et divers autres objets; de tout cela ils s’étaient fait quel-qu’argent qu’ils avaient joint a leurs modestes épargnes; madame Lambert y avait ajouté quelques petites pièces d’or de ses fonds particuliers, en sorte que les exilés n’étaient pas pécuniairement au dépourvu. Avant de quitter la Nouvelle-Orléans, Rose avait acheté ce qu’il fallait pour préparer à son cher petit attendu de quoi le vêtir et le faire beau à son entrée dans la vie.

— Je vais commencer demain le travail qu’on m a offert, dit Casimir en allant vers sa femme 5 notre maître a dit : “Vous pouvez accepter ; le travail est bon. ”

— Il faut convenir, mon ami, observa Rose, que notre maître est une véritable énigme ! A la Pointe-à-Pitre, il fait mépris de nous, m’examine comme une bête curieuse, nous achète, nous emmène, nous fait causer, une heure par jour chacun, avec lui sans plus s’occuper de nous que si nous n’existions pas! Arrivés à New-York, il nous laisse à bord, puis lève l’ancre, fait voile pour la Nouvelle-Orléans, où il nous conduit chez un de ses parents. Là, un beau jour, il change brusquement de façons, se proclame ennemi de l’esclavage, refuse de nous vendre, et nous emmène avec lui à Baton-Ronge j Ici, il nous abandonne, à l’hôtel, va à ses affaires, ne nous commande rien et te permet de travailler pour ton compte, en te disant: “ Le travail est

bon ” Comprends-tu quelque chose à tout cela,

Casimir?

SALOMON.

»

— Si on comprenait le capitaine Jackson, Rose, il ne serait pas un original ! Je crois que le mieux^ est de suivre le courant sans nous inquiéter. Nous vivons bien ; nous sommes tranquilles ; je vais gagner quelqu’argent, tout est pour le mieux. Quand il nous dira : Partons ! nous ferons nos paquets, et nous le suivrons.

— Tout cela m’intrigue fort En premier lien,

j’ai jugé le capitaine un homme sans cœur ni âme> un acheteur et un vendeur de chair humaine ; en second lieu, je l’ai jugé un vrai chrétien, un homme de cœur, selon la charité et la fraternité; aujourd’hui, je ne sais plus que croire: il prête à toutes les suppositions.

— Donc, termina Casimir, ne nous fatiguons point l’esprit; à deviner une énigme anssi obscure.

— Ainsi-soit-il! fit Rose —et ils parlèrent

d’autres choses.

Le lendeinaie, Casimir partit de bonne heure, pour commencer le travail qu’il avait accepté aVec la permission de son maître. Le jardin auquel il devait travailler était distant de la ville d’environ un mille et demi; une demi-heure suffisait grandement pour qu’on fit ce trajet. Rose resta donc seule, occupée, dans sa chambre, à la chère besogne que nous savons. Son mari ne devait revenir que le soir, tant que dureraient ses nouvelles occupations.

Vers dix heures, on frappa à la porte ; Rose se leva, ouvrit, et ne fut pas médiocrement étonnée en voyant M. Augustin L. Elle regagna sa place et attendit, avec quelque trouble, que le jeune homme fit connaître le motif de son étrange visite.

M. Augustin avait un tout autre visage que le jour où il s’était précipité comme une avalanche dans le grenier de la maison de sa mère, où les époux avaient passé leur si triste première nuit, à la Nouvelle-Orléans. Il était pâle et grave, autant que vingt ans peuvent porter de gravité. Il était même embarrassé et ne pouvait parvenir à le céler # Il avait fait une toilette de bon goût, juvénile mais peu voyante, comme s’il se f&t rendu à une soirée de gens graves réunis pour une fête exceptionnelle,

et vraiment il était beau, ainsi dépouillé de

cette morgue et de cette laide hauteur, fruits naturels d’habitudes précoces de commandement sans contrôle. Un peu plus il eût été humble I

— Je suis venu à Bâton-Rouge, pour les affaires de mon père, et, ayant su de ma mère que vous étiez ici, je viens pour vous parler.

Rose sans répondre, le regarda d’un air si étonné,

que son regard équivalait à une interrogation

Le jeune homme paraissait chercher la suite de son 'exorde, pour se poser plus à Taise dans ce qu’il voulait réellement dire.

— Oui, continua-t-il, je voulais vous engager à parler à votre maître, pour qu’il vous... Jumât,*.

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LE YIEÜX SALOMON.

à ma mère; (Il n’osait pas dire: vendit ! ) — ne croyez pas, ajouta-t-il, que vous seriez malheureuse et traitée comme Rosalie! Je suis là, moi !

et, comme je fais ce que je veux à la maison, jë ferais en sorte que vous fassiez libre de votre conscience. Ma mère est une folle qui nous ruine avec ses sottises d’églises ; moi, j’ai été mal élevé, mais depuis quelque temps fai réfléchi, et je veux devenir meilleur.

— Tant mieux pour ceux qui seront chez vous ! répondit Rose ; mais je ne vois pas, quant à mon mari et à moi, pour quel motif nous chercherions à appartenir à votre famille, monsieur.

— Pour quel motif, Rose ! dit le jeune homme un peu plus enhardi, pour quel motif! Ne le savez-vous pas!

—Non monsieur

— Rose, n’avez-vous pas compris que je vous aime! Oh! ne me jugez pas d’après les premiers instants où vous m’avez vu ! je suis bien changé, allez ! Et je vous aimé comme je n’aimerai jamais ! au besoin je saurais vous le prouver!

— Monsieur, répondit Rose, j’aime mon mari de tout mon cœur.

— Eh bien, il serait heureux aussi à cause (le

vous, si....

— Monsieur, si j’étais une femme libre, dit Rose d’une voix que l’émotion gagnait, je vous prierais de sortir, et, si mon mari n’était pas esclave, il vous demanderait compte de votre conduite !

— Oh ! je ne vous ai pas tout dit, et j’aurai3 dû vous faire connaître tout de suite ce que je ferais pour vous. Je vous parle poliment ; pourquoi vous fâcher !

— Vous pouvez parler, monsieur; je vous ai dit ce que je ferais si j’étais une femme libre ; comme je ne le suis pas, il faut bien que je souffre tout ce qu’il vous plaira de me dire !

Ces paroles dignes et grandes imposèrent au jeune homme, malgré sa mauvaise éducation. S’il n’eût été si violemment épris, peut-être eût-il abandonné cette poursuite difficile, mais, plus il voyait Rose, plus il l’entendait, plus elle le repoussait ayec une mélancolique amertume, plus il sentait le désir pénétrer en lui, âcre et voluptueux tout à la fois. Ses vingt ans le rendaient inflammable au plus fort degré; la poudre était dans ses veines, l’étincelle était dans les yeux de Rose, dans sa beauté, dans sa grâce, dans ses formes suaves, dans sa résistance excitante.

— Ce que je vous dirai, reprit-il, c’est que je vous aime à en devenir fou ; c’est que je suis prêt à tous les sacrifices possibles et impossibles, pour vous avoir ! Je vous ferai libre, si vous m’écoutez ! Ma famille est riche. Ma mère a beaucoup d’argent.. qu’elle amasse et cache. — Je lui ai volé mille piastres que j’ai là! dans ce portefeuille — dit il en

montrant à Rose un maroquin plein de billets de banque — Je lui en volerai d'autres pour donner la liberté à votre mari ! Ne soyez plus au capitaine, ne soyez pas à ma mère; soyez libre ! et après.... devenez ma maîtresse aussi longtemps que je me ferai aimer de vous, aussi peu longtemps que vêtis voudrez, si vous ne m’aimez pas après m’avoir appartenu ! — Rose, Rose ! s’écria le jeune homme hors de lui, dites oui , et je pars.... èt je reviens près de vous avec votre affranchissement! J’aurai foi dans votre promesse.... Vous aime*, vous

avoir! t’avoir Rôse! Quel paradis pour ma

jeunesse ! Tiens, c’est moi qui suis esclave ; c’est toi qui es libre Je suis à tes pieds je t’ai-

me, je t’aime comme un insensé !

Et, emporté par le délire, par la passion, par l’amour, par le feu de sa jeunesse, il était tombé aux pieds de la mulâtresse, tremblant et pleurant.

Effrayée et attendrie, Rose se leva avec une sor te de pitié douloureuse, et Celui qui voit au plus profond des cœurs vit seul ce qui tressaillit dans le cœur de la jeune femme, à l’ofire de la liberté.. * A ce moment de légères secousses se firent dans ses entrailles, et le mirage s’effaça devant la souriante figure d’un nouveau-né.... Un éclair passa dans la raison chancelante de la pauvre esclave ; il illumina jusqu’aux profondeurs de sa conscience, et une voix inconnue cria eu elle : u Tu as hésité ! ”

— Allez-vous-en, Monsieur Augustin, dit*elle d’une voix suppliante ; mon mari m’aime comme je l’aime, et je travaille à vêtir notre enfant !

Augustin était debout avec ce dernier mot, bai*-leversé, ému, égaré. Ses yeux tombèrent alors sur un tout petit bonnet presque achevé, et une sorte de calme tiède se mêla à ses bouillantes ardeurs.. . .qu’il abattit.

— Rose, dit-il, je vous aimerai toujours ! Je suis* jeune ; j’ai le temps pour moi, et quelque chose me dit que nous nous reverrons, fût-ce dans dix ans 1 Jp veux être votre ange protecteur, ne pouvant vous avoir comme je le voudrais. Vous n’êtes plus pour moi uue esclave, et tous les esclaves qui se trouveront sur le chemin de mon existence, à par* tir de ce moment, auront en moi une protection

qu’ils devront à vous seule Je sens que votis

m’avez fait bon ! — Adieu, Rose, ajouta*tJl en

s’apprêtant à sortir, adieu et souvenez-vous

que, si nous sommes méchants, c’est l’esclavage qui nous fait ainsi !

—Adieu, monsieur Augustin, répondit Rose; quand la liberté aura lui pour tous, vous trouverez ‘ des amis!

Et elle tendit sa belle main au jeune homme..:* qui la couvrit de baisers convulsifs... .et s*éloi-

Quand Casimir revint le soir, sa femme lui ra-

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LE VIEUX SALOMON.

conta ce qui s’était passé. Le mulâtre Pécouta

jusqu’à la fin sans l’interrompre puis après

quelques minutes de réflexion :

— L'honneur est donc plus fort que la liberté ! s’écria-t-il....

-—Non, dit Eose, la liberté est plus forte que l’honneur

Mais alors, qui est plus fort que la liberté !

— L’amour! répondit la jeune femme en embrassant le petit bonnet de l’enfant qui n’était pas encore né ••••

VI.

SURPRISES ET NOUVELLES.

Huit jours après la scène qui précède, Eose reçut fie la Nouvelle-Orléans une petite caisse en bois d’acajou, dans laquelle était une jolie layette composée d’objets de deux couleurs seulement : rose et bleue. Aucune lettre, aucune note, aucun signe n’indiquait l’expéditeur de ce cadeau ; mais Eo&e devina bien vite de qui il venait, et cette délicatesse la toncha. Nous avons tous un côté faible-<m plutôt un côté bon. Il eût été impossible d’ima, giner quelque chose de pins agréable pour la future jeune mère, qu’une telle prévoyance pour l’enfant qu’elle allait bientôt mettre au monde. A mesure qu’elle déployait et admirait chaque objet, ses yeux devenaient humides ; elle voyait, avec une joie reconnaissante, qu’elle avait changé une passion dangereuse en qne mélancolique amitié ; qu’au lieu de s’être fait nn ennemi irréconciliable d’un homme repoussé, elle s’en était fait un ami. Tout bien porte avec soi sa récompense, comme tout mal sa punition, quelque cachés qu’ils soient l’un et l’autre.

Lorsque Casimir apprit le soir la nouvelle, il n’en conçut aucune mauvaise pensée, car il avait au cœur les délicasses qui sont la poésie de l’existence. Prendre de l’ombrage, c’eût été mal reconnaître l’honnêteté de sa femme, et, touchant le jeune homme, il comprit qu’un pareil envoi annonçait l’abandon de toute intention mauvaise. Si sa femme eût reçu pour elle-même des robes et d’autres objets de toilette, c’eût été autre chose, et il eût tout renvoyé ; mais l’hommage fait à la seule maternité avait quelque chose de probe qui devajt exclure tout soupçon de mal.

— C’est affaire à toi, dit-il à sa femme, de changer les louveteaux en brebis !

Pendant ces huit jours, le capitaine Jackson n’était venu qu’une fois à l’hôtel, sans plus s’in quiéter de ses deux sujets que s’il ne les eût jamais connus.

Quelques semaines se passèrent encore, sans rien amener de nouveau qui puisse être consigné dans ce récit. Casimir gagnait un peu d’argent ; Eose travaillait toujours à son même ouvrage,, malgré le présent qu’elle avait reçu ; ils 11’avaient

rien à payer à l’hôtel : tout était pour le mieux jusque-là.

Le bonheur est chose monotone à raconter, ou plutôt il ne se raconte pas, parce que ce serait trop tôt fait! Qu’ajouter à ces mots: ils étaient heureux ?

Eh bien, Casimir et Eose n’étaient heureux qu’à demi, à cause de l’incertitude qui les tenait depuis longtemps. Ils eussent désiré une solution à cet état do choses, tout facile et doux qu’il était.— C’est que, si l’âme à soif de l’inconnu, l’esprit demande du positif: si l’âme tend à monter vers l’infini, le corps tend à descendre vers le fini. Chacune des doux portions de notre être est attirée incessamment vers sa source : l’une, le ciel et l’éternité ; l’autre, la terre et le temps.

Il y avait un mois que Casimir travaillait au jardin de l’habitant de Bâton-Eouge qui l’avait engagé, quand, un soir, monsieur Jackson entra dans la chambre de ses deux serviteurs, prit une chaise, s’assit et parla en ces termes :

— Casimir, Eose, il y a longtemps que je vous connaissais quand je vous ai achetés tous les deux de M. Lambert, à la Pointe-à-Pitre. Je vous ai achetés on vue de votre bien, si vous le méritez pendant le temps, inconnu à vous, que j’ai fixé pour cela. Comme je 11e parle que quand il est l’heure, il se passera probablement une année avant que je revienne sur ce sujet. Ma famille est ici depuis ce matin ; vous allez me suivre à la maison, et, comme nous n’aurons que vous deux pour ser. viteurs, outie une cuisinière, faites bien votre devoir! Nous avons une année à passer ici; après quoi, toutes mes affaires terminées, nous quitterons, probablement pour toujours, la Louisiane, et alors vous serez fixés sur tout ce que vous voudriez

bien savoir aujourd’hui J’ai deux enfants, et

ma femme est enceinte ; elle est délicate, et a besoin de soins intelligents et dévoués. Je compte sur vous pour le présent; comptez sur moi peur l’avenir, si vous le méritez. — Je n’ai plus qu’une recom-mrndation à vous faire: je 11e veux pas entendre chez moi, les mots de maître et maîtresse; monsieur et madame sussent. — Maintenant j’ai quel, que chose à vous remettre : c’est une lettre de la Guadeloupe ; la voici ; Je viendrai vous chercher dans une heure.

Et le capitaine Jackson sortit de 1 hôtel.

Casimir et Eose se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en versant des larmes de joie. Une lettre de la Guadeloupe ! Ils avaient une lettre de la Guadeloupe! ce bnlieur effaça pour un moment la satisfaction que leur avaient donnée les bonnes paroles du capitaine.

— Lis, Casimir, lis, s’écria Eose toi qui sais

lire !

— Ecoute, chère femme ; si tu veux me croire gardons un peu la joie de cotte lecture, pour la

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LE VIEUX SALOMON.

goûter plus complète ! Nous n’avons qu’une heure pour être prêts, et une heure, avec notre maître...

— Maître est défendu ! dis avec monsieur ?

— C’est juste. Une heure avec monsieur, c’est juste soixante inimités ! Quand nous serons daus notre chambre, nous aurons tout le temps de lire, de relire et d’embrasser cette chère lettre ! et de la commenter à notre aise !

— Tuas raison, mon ami; la certitude d’une joie prochaine e3t déjà une joie : cela nous en fera deux.

— Allons, vite, préparons nôtre départ de cette chambre, et que monsieur voie qu’il est compris.

Ils se mirent prestement à la besogne, et, un quart d’heure avant le moment ilxé, tout était prêt.

Monsieur Jackson ouvrit la porte à la dernière fraction de l’heure annoncée. Bose avait à la main un sac de voyage, et Casimir une malle portative* Ils suivirent leur maître qui, après plusieurs détours, s’arrêta devant une assez belle maison, située -non loin du Pénitentier. Il tira de sa poche un passe-partout, ouvrit et entra avec ses deux serviteurs. Le vestibule dans lequel on se trouva d’abord était éclairé ; l’escalier qu’on monta était aussi éclairé. Tout était luisant de propreté et rangé avec ordre et symétrie. On reconnaissait à ces détails une vie comfortablo et réglée, peut-être un peu puritaine, c’est-à-dire un peu froide, mais digne.