Le capitaine fit entrer Casimir et Bose dans un salon du premier étage, dans lequel étaient trois personnages : une femme d’une trentaine d’années, un petit garçon de neuf à dix ans, et une petite fille de six ans. C’était madame Jackson et ses deux enfants.

Madame Jackson était une belle grande femme, un peu maigre, d’un visage portant la bonté écrite eu toutes lettres. Elle était blonde, avait de grands yeux bleus pleins de douceur, et un teint d’une blancheur rosée séduisante à voir. Ses lèvres étaient comme deux lignes sinueuses de corail, gracieusement tracées. Sa tenue générale était un mélange de grâce naturelle, de dignité, et un peu de froideur au premier abord.

Henry, le jeune garçon, était un assez joli blond un peu ardent , à la mine éveillée, au regard franc et quelque peu mutin. Loïsa, la petite fille, semblait être l’image enfantine de la mélancolie. Elle avait les yeux noirs, les cheveux blond-cendré, et le teint d’un blanc mat. Elle promettait d’être, un jour, ce qu’on appelle une beauté originale. Les deux enfants jouaient aux dames quand leur père entra précédant les nouveaux serviteurs de cette famille ; en disant qu’ils jouaient aux dames, il faut entendre qu’ils poussaient les pions, tantôt sur les casiers blancs, tantôt sur les noirs, prenant à tort et à travers sans aucun souci des règles prescrites. Madame Jackson lisait un livre qui semblait Té-

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mouvoir beaucoup, car, à l’entrée de son mari, elle poussa doucement le livre d’une main, et passa l’autre sur ses yeux humides.

— Bonsoir, ma chère, dit le capitaine à sa femme ; je vous amène vos deux serviteurs; j’ai tout lieu de croire que vous on serez satisfaite.

Casimir et Eose saluèrent avec déférence, mais sans gaucherie, et madame Jackson leur rendit convenablement leur politesse.

— Qu’elle est jolie ! murmura madame Jackson

en regardant Eose

Ce à quoi le digne capitaine ne répondit rien. Casimir ne pouvait ni ne devait rien répondre, mais il éprouva un mouvement de légitime fierté en entendant apprécier ainsi, à première vue, celle qui faisait toute sa joie.

La petite Loïsa examinait le mulâtre et sa femme, depuis leur entrée au salon, avec une attention qui paraissait sérieuse. Quand elle jugea que son examen auait suffisamment duré, elle se leva, alla à Eose, et lui prenant une main dans ses deux peî tites mains:

— Veux-tu être amie avec moi t lui demanda-t-elle.

Eose sourit en la caressant

— Mon ami, dit madame Jackson à son mari, je ne commencerai à m’occuper d’eux que demain matin ; voulez-vous sonner la cuisinière, et lui dire de leur montrer leur chambre ?

Le capitaine tira un bouton de enivre, et une sorte de cloche retentit au rez-de-chaussée. Une femme d’une quarantaine d’années, à la figure bonasse, et un peu hébétée, entra quelques instants après, et regarda tout le monde comme si elle sortait d’une caverue qu’elle eût habitée dix ans sans voir visage humain. Au lieu de lui parler, le ca ; pitaiue lui fit de ces signes qui sont le langage habituel des sourds-muets. Il fut immédiatement compris, car la cuisinière agita la tête de haut en bas* Ayant ainsi répondu affirmativement, elle conduisit Casimir et Eose jusqu’à la porte d’une chambre située au deuxième étage, qui était le dernier de la maison puis, ayant indiqué oette porte du doigt, elle se retira à pas compté^.

— Elle est probablement sourde, dit Bose à son mari.

— C’est assez évident, répondit Casimir.

Et ils entrèrent ensemble dans leur chambre, qui était éclairée.

Quelques secondes s’écoulèrent dans un tel silence, que l’un pouvait entendre battre le cœur de l’autre. Puis, ils so regardèrent muets, paralysés, semblant se demander du regard: rêvons-nous, ou veillons-nous I Enfin, une double explosion de joie brisa leur stupéfaction, desserra leur gosier, délia leur langue, et ils s’écrièrent ensemble :

— Mon Dieu ! mon Dieu l

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LE VIEUX SALOMON.

Et ils se serrèrent l’un contre l’autre dans une convulsion de joie indicible.

Leurs chers meubles étaient là, devant eux, dans le même ordre qu’en leurs jours de contentement ! Tous les témoins inanimés de leur douce union les avaient suivis et semblaient les contempler comme

des amis fidèles! Le beau lit à colonnes, en

acajou de la Guadeloupe, surmonté de sa corniche ouvragée, et entouré de sa blanche moustiquaire soutenue par de jolis glands de soie et laine ; la table pliante, du meme bois que le lit ; l’armoire, les quatre chaises, la console supportant les memes verres et les mêmes tasses de porcelaine blanche.. tout était là, tout ! rangé dans le même ordre, et garnissant uns chambre semblable à leur chambre de la Guadeloupe, quoique plus finie.

S’il n’eût pas été aussi tard, Casimir* et ltose se seraient précipités dans les escaliers, pour aller au plus vite remercier leur maître de cette délicate grandeur. Ils mirent au lendemain à lui témoigner leur prôfonde reconnaissance, et, en attendant ce moment désiré, ils allèrent, comme de's enfants, toucher chaque objet, presque le caresser, autant de la parole que des mains et du regard.

—Mon Dieu! que je vous remercie, disait

Jftose Mou bon lit! mes joies chaises, notre

belle table, tous nos amis sans voix, qui me rap-peUenfc ceux dont les accents nous étaient si chers! ina-bonne mère Suzanne, Salomon, Zamor ! et toi

aussi, Veille-toujours !

Et c’est sur cette table que nous allons lire

notre lettre! dit Casimir

Eose s’essuya les yeux, et, s’approchant de son mari, elle attendit, toute émue, qu’une seconde joie vînt se joindre à la première.

#

« *

Salomon à Cas imir et à Rose.

Pointe-à-Pitre, 20 Mars 1843.

Mes bons amis, mes chers enfants,

Il y a aujourd’hui quarante jours qu’a eu lieu le tremblement de terre, et il y en a vingt-cinq que vcmq nous avez quittés. Depuis votre départ, bien des événements se sont passés. On déblaie tou* joui# les rues ; on relève encore des cadavres. La ville est inondée de chlorure de chaux venu des îles voisine?; saus cela nous aurions certainement la peste. Quand je dis qu’on relève des cadavres, je me trompe ; on enlève, par pelletées,, des chairs in-formes, putréfiées quand elles ne se sont pas calcinées, eu commençant par les noyer de chlorure, et on enterre tout cela, pêle-mêle, dans de larges trous très profonds. Au fur et à mesure qu’une rue se trouve déblayée, on y élève dès maisons de bois, l^lles ont, généralement, un rez-de-chaussée, un premier étage et un grenier. Du sol à la hauteur du premier, ces bâtisses sont briquetées entre poteaux, et, du premier à la toiture, elles ne sont que

bois. Par ce moyen un nouveau tremblement ayant lieu, personne ne serait plus écrasé. Il y a quelques jours, des matelots du navire de l’Etat étaient occupés à la démolition d’un mur resté de bout quoique tout lézardé ; le mur s’est abattu au moment qu’on s’y attendait le moins, et quatre do ces hommes ont été écrasés sous sa chute! Leur service mortuaire s’est fait en pleine rue ; toute la population ôtait là, et il y a eu encore des pleurs... Ce malheur a fait changer de système ; on a essayé d’abattre à coups de cauon ; mais les boulets ne faisaient que des trous, et les maçonnages ne tombaient pas. Alors on a recouru au moyen des chaînes mordant le sommet des murailles par des grappins, et qu on cire ensuite à force de bras ; il faut aussi de grandes précautions avec ce dernier système.

La terre continue à trembler, mais légèrement, et de loiu en loin, comme si elle cherchait son assiette ordinaire.

Il y a plus de mariages que jamais ! Chaque* dimanche, on publie, à l’église — située maintenant au Morne-à-Cailles — de dix à douze bancs. Presque tous ces mariages se font entre gens de couleur libres.

Beaucoup de moude quitte la colonie; j’ai bien peur qu’avant longtemps la plupart ne le regrette : on parle d’indemnités accordées â tous ceux qui ont fait des pertes dans ce grand cataclysme, et cela ne saurait manquer d’arriver. Ceux qui auront quitté le pays, tous dans le plus complet dénuement, n’auront nécessairement droit à rien, et ils arriveront sur la terre étrangère dans les plus mauvaises conditions possibles.

Voilà, pour cette fois, les renseignements que je puis vous donner. J’ai commencé ma lettre par enx, afin de ne plus m’occuper que de choses qui vous intéressent personnellement.

Remerciez la Providence,mes enfants: votre chère mère Suzanne a obtenu sa liberté, par décret du Gouverneur et du Conseil colonial, en date du premier Mars ! Le prix de son estimation, plus uu tiers, à été payé à monsieur Lambert ; en outre, une somme de mille francs a été donnée à Suzanne, le tout en récompense de sa belle conduite après la catastrophe du 8 février. Une partie de cet argent a été employée à construire, pour votre mère, une maisonnette prés de ma cabane, à Jo-limont. Nous sommes presque toujours ensemble, Suzanne et moi, et il ne faut pas demauderde quoi et surtout de qui nous parlons sans cesse ! Veille-toujours partage son temps entre nous deux ; il s’est fait le compaguou de la bonne mère, toutes les fois qu’elle fait quelque sortie. Nous pensons que, sous peu, Zamor et quelques autres auront aussi leur liberté. Le Conseil est en séance

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LE VIEUX SALOMON.

ffit

presque perpétuelle, tant il y a à faire $près un pareil malheur!

Quand votre bonne mère a reçu ses papiers d’affranchissement, accompagués du mandat de mille francs sur le trésor, sa première idée a été d’aller vous rejoindre; mais je lui ai représenté que cela aurait plus d’inconvénients que d’avantages, et elle s’est rendue à mes raisops. Ici,*avec un morceau de terre et quelque peu de travail, elle vivra franquiile et matériellement heureuse. Mon jardin va doubler de rapport, grâce à ses soins, et nous partageons tout, comme frère et sœur ; elle connaît tout le moude, est aimée et estimée, n’a pas à souffrir du froid, sous notre chaude latitude à laquelle elle est habituée La-bas, aux Etats-Unis,

elle n’aurait aucune certitude d’existence et de repos ; où vous iriez elle irait ; ce serait de continuels déplacements peut être. Si vous aviez des chagrins et des tourments, elle en prendrait sa part, sans diminuer la vôtre, et son âge ne lui permet pas de courir toutes ces mauvaises chances. La Providence, qui l’a sauvée, trouvera bien une voie pour vous sauver aussi un jour, et je vous prédis—moi qu’on appelle prophète—que nous nous retrouverons réuuis sous le pauvre toit do Jolimont, oh je vous ferai mes derniers adieux

Patience et courage !

Si Rose mêt p» enfeut au monde, îaissez-moi lui donner un nom : cela nœ rendra heureux. Si c’est un garçon qu’ejlq a, appelçz-le Francis, si c’est une ülle, appelez-la Rosine.

Votre bonne mère pleure doucement depuis que je dicte cette lettre à celui qui tient la plume pour moi. Je console Sqzanue, et Veille-toujours la caresse, en lui faisaut voir le beau collier que Rose lui a mis au cou.

Que faites-vous* mes chers enfants ? Que deve-nez-vonsî A qui appartez-vous ? Si le capitaine Jackson vous a gardés, quel homme est-il ? — Voilà bien des questions, mais elles ne renferment pas le quart de ce que nous voudrions apprendre !

Lis ton livre, Casimir, lis le à ta chère et belle Rose, et ne te sépare jamais de la petite Etoile d’argent que je t’ai donnée ! Un jour, tu sauras ce qu’elle vaut dans l’iqfortune, si l’infortune vous assaille ! Sous peu, je t’enverrai la deuxième partie du même ouvrage, car ce que tu as n’est que le préliminaire d’une œuvre sainte d’où sortira la liberté des noirs d’abord, puis l’indépendance de tous les peuples. Tu n’es pas encore initié, parce qu’il n’est pas temps encore ; mais il y a des regards fixés sur toi, sans que tu t’en doutes.

Votre mère vous envoie un baiser à chacune de ces lignes, et prie Dieu pour votre réunion ; Za» mor m’a chargé, dimanche dernier, de ne pas l’oublier quand je vous écrirais ; Thermidor a noblement subi le châtiment de sa folie envers Rose, comme vous le savez ; mais, ce que vous ne savez

pas, c’est qu’il est place avec Victoire, la belle griffonne du bourg de Sainte-Aune, eu attendant qu’un meilleur état de choses leur permette d’être tout à-fait mariés . Si les esclaves pouvaient se ma lier, le maître ne pourrait plus vendre le mari saus la femme, ou le code ne serait plus le code, et les maîtres no veulent perdre aucun de leurs droits. — Mais cette question m’a entraîné plus loin que je ne voulais aller.

Ecrivez-moi le plus tôt possible, mes bous amis ; votre mère et moi, nous attendons avec une bien naturelle impatience, vos premières nouvelles.

Dieu vous garde et fasse libres tous no»

frères ! ”

— Cher et noble Salomon ! s’écria Rose quand la lecture fut terminée, quel bien me fait sa lettre ! Ma pauvre vieille mère libre !.... Seulement cette joie lui sera moins grande qu’à d’autres qui seraient jeunes ou malheureux ; elle appréciera moins sa liberté parce qu’elle a trop longtemps vécu dans un esclavage doux. N’importe ! Dieu soit béqi !...

— Et nous accorde un jour le même don ! ajouta Casimir, afin que nous puissions revoir notre chère île et ceux qui nous y aiment!

— C’est ce que le vieil aveugle nous prédit, dit Rose.

— Hélas! pour nous consoler pour que la

liberté de notre bonne mère ne nous fasse pas sentir plus durement notre servitude !

— Tois-toi, Casimir, tais-toi Prends garde

de devenir ingrat !

— C’est vrai, mon Dieu ! c’est vrai Un (ligne

et honnête homme nous donne de bonnes paroles que nous devons interpréter favorablement; il nous rend, sans promesses et sans avertissement, les objets témoins de nos bons jours ; il nous coufio

le soin de sa respectable famille.. et moi ! — O

esclavage ! tu contiens donc tous les crimes et tous les vices, puisque tu peux voiler le bienfait et enfanter l’ingratitude! — Que Dieu me pardonne! ajouta t-il ; l’iegratitude n’est pas dans mon cœur..

— Non, mon Casimir; Dieu # sait bien aussi que ses pauvres créatures ne sont pas parfaites, et que les paroles amères qui sortent des lèvres d’un paria ne séjournent pas longtemps dans son cœur, quand il est croyant comme toi....

— Nous répondrons à eette bonus lettre dans quelques jours, dit Casimir ; laissons les choses se dessiner un peu.

Ils regardèrent encore leur cher mobilier, se regardèrent ensuite, et, l’heure étant un peu avancée, ils se préparèrent à passer une nuit toute autre que leur première nuit à la Notivelle-Orléans.

VIL

L ? OASlS DANS LE DESERT.

Dès le leudemain, les occupations de Casimir et de Rose leur fureut bien définies et bien expliquées

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LE VIEUX SALOMON.

par madame Jackson. Rose était .le ministre de l’intérieur, Casimir le ministre de l’extérieur. La maîtresse de la maison était la reine,.... comme dans le gouvernement actuel de la Grande Bretagne. Les sujets c’était l’ouvrage. Quant à Ursule, la cuisinière sourde, comme elle ne sortait pas de son laboratoire quatre fois par au, on in la comptera que pour mémoire. Restaient les deux enfants, Henry et Loïsa, qu’on pourrait représenter comme ropposition, dans cette miniature d’Etat, mais une opposition mignonne et fort tolérable, point systématique dutout !

Ainsi, tandis que, dans le meme pays, aux environs, bien près peut-être, les coups pleuvaient avec cruauté sur de pauvres corps déjà exténués par des labeurs excessfs, le calme régnait dans cette tranquille maison où les événements, ou plutôt la Providence avait conduit les deux exilés. Tandis que, sur les habitations sucrières, les esclaves, plus mai nourris, plus mal soignés, et cent fois plus battus que les bêtes de somme, traînaient péniblement une ignoble existence, au milieu de la saleté et de la puanteur, on menait, dans cette maison évangélique et vraiment chrétienne, une vie douce et réglée, propre et digne î

Dès le second jour de leur installation, madame Jackson avait dit à ses serviteurs :

— Il y a ici une église catholique et plusieurs

temples protestants, de diverses sectes 5 il y a des prêtres pour l’une, des ministres pour les autres. Vous êtes libres de votre conscience et de vos opinions religieuses, autant que toute créature pensante doit l’être ; suivez donc tel culte qui plaira le mieux à votre cœur, sans appréhension que jamais personne s’eu mêle ou s’en inquiète

— Madame, répondit Casimir, nous sommes nés, il est vrai; dans la religion catholique; mais naître dans une religion ce n’est pas l’accepter, car 011 n’a pas l’exercice de sou intelligence en venant au monde ; je veux dire que pour notre classe, ce n’est pas cette religion-là qui convient; aussi, ne sommes-nous catholiques que de naissance, ccst-à-dire pas plus catholiques qu’autre chose.

Nous avons une Croyance qui n’a besoin que de bonnes exhortations, d’un bon cours de morale, et surtout de bons exemples. Nous irions volontiers là où l’on glorifie Dieu saus lui prêter les erreurs des hommes- Tout le reste nous serait plus nui-ble qu’utile....

— Vous avez raison, répondit madame Jackson;

la vraie explication, et la continuation de la parole du Christ, c’cst la religion la plus sensée et la plus sensible, celle qui va, par conséquent, le mieux à l’esprit et au cœur

— Oh! oui, dit Rose, les images sont superflues quand la réalité est si belle!

— Je vois, dit madame Jackson, que vous n’êtes pas des ignorants, et je vois avec encore plus de

plaisir que vous n’avez pas l’Ame en léthargie, comme l’ont ainsi tant de millions d’êtres sur la terre! Mais, dites-moi, qui vous a instruits et éclairés, surtout dans votre position ?

—• Un vieux noi** du nom de Salomon, Agé de cent cinq ans, libre depuis I âge de quatre-vingts ans, et qui a voyagé dans divers pays de l’Europe, madame, répondit Casimir.

— Je vois que c'est un sage, dit madame Jackson ; mais, si le sort vous eût mal placés, n’eussiez-vous pas été plus malheureux avec ces lumières, que daus une complète ignorance !

— Je no le peuse pas, madame, répondit Casimir, On nous a enseigné que nulle vérité no saurait nuire, et notre Croyance nous dit qne toute mauvaise chose, venaut de l’homme, ne peut être de longue durée : c’est une consolation, sinon pour soi-même, 411 moins pour ses enfants.

— Les ministresg)rotestauts se marient, n’est-ce

pas, madame? demanda Rose

— Oui, ma fille, et ceux qui ont le plus de temps de ménage sont les plus respectés, parce que le cé* libat est opposé à la loi sociale et à la loi divine. Nous pensons qu’un père de famille, connaissant mieux les choses de la vie, et ayant l’usage de ce qu’elle offre à l’homme complet, est plus accessible, et plus honorable forcément, que le célibataire tourmenté par la grande loi qu’il enfreint, et ne connaissant qu’en théorie la famille.

— C’est justement ce qu’enseigne notre Croyance, madame, dit Casimir.

— Eh bien, votre Croyance me paraît avoir des points de ressemblance avep la nôtre. S’il en était tout autrement, je ne vous en estimerais pas moins, pourvu que vous remplissiez honnêtement vos devoirs ; mais il est heureux qu’on puisse s’entendre sur ces choses qui élèvent l’ame et rendent meilleur. Quelquefois nous causerons de ces choses, et mes enfants, qui nous entendront, apprendront de bonne heure à devenir bons chrétiens. — Vous êtes.... comme moi, Rose, ajouta madame Jackson en examinaut la mulâtresse avec un sourire plein de bouté. Peut-être serons-nous mères en même temps,moi pour la troisième fois et vous f..

— Moi, madame, pour la première fois, répondit Rose.

— Alors, ajouta la digne femme, il faut prendre

garde de ne pas lever d’objets lourds, de ne pas exécuter de travaux dangereux pour votre santé... Vous devriez peut-être ne pas laver Je donne-

rais notre linge au dehors.

— Oh ! madame, répondit la servante touchée de

eette délicate attention, je puis encore laver pendant quelque temps ; il suffira que je cesse à la dernière quinzaine

— Ne faites que selon vos forces, ma fille, et surtout sachez que je me regarde comme responsable du mal qui pourrait vous arriver en travaillant

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pour mon service ! .

Eose regarda Casimir comme pour lui dire : Ce

n’est pas partout ainsi !

Et le regard de Eose avait raison! mille fois raison

Après la courte conversaiion de madame Jackson avec ses serviteurs, il fut convenu entre ceux-ci que Casimir enseignerait la lecture et l’écriture à sa femme, et la première leçon fut fixée au soir même. N’ayant pas revu le capitaine depuis la délicate surprise qu’il leur avait faite, Eose avait remercié Madame Jackson en attendant, et une charmante idée, suggérée par la reconnaissance, leur était venue. De cela nous n’avons pas à nous occuper en ce moment.

Ce soir-là donc Eose prit sa première leçon. Comme elle connaissait déjà ses lettres, elle put au bout d’une heure, épeler les monosyllables aisés. On s’en tint là pour la première fois, et la deuxième leçon fut remise au lendemain à la même heure,

Lecteur jeune, qui avez encore le bonheur de caresser de charmhantes illusions, «et vous lectrices qui n’avez pas vu plus de dix-huit fois le retour des roses; vous aussi, hommes et femmes déjà mûrs, chez qui une automne tranquille n’a pas effacé les souvenirs de votre printemps imaginez-

vous ce qu’est ou ce que peut être une leçon donnée à celle qu’on aime, reçue de celui qu’on aime? Faut-il vous narrer les mille petits riens— les parenthèses — les suspensions — les réflexions — les distractions — les rires—les gronderies — les

jeux qui se glissent entre les explications du

pédagogue et les réponses de l’écolière ? N’est-ce pas qu’il y a joie à se souvenir de tout cela, ou à l’imaginer? N’est-ce pas qu’ils sont bien monoto-

nes et bien à plaindre, ces jeunes vieillards et ces vieux enfants qui rient de pitié moqueuse à ces tableaux? Il n’est pas donné à tous d’avoir vécu

autrement que par les organes matériels ; d’avoir goûté aux mignonnes poésies de la vie ! Non datur omnibus ire Gorinthum. De même qu’il est des pays sans printemps et sans étés, de même il est dis existences sans fleurs et sans fruits, sans amour et sans joies. La manie d’être vi*n x à vingt ans, et do se faire jeune à soixante, intervertit l’ordre des saisons de la vio, et arrive à îa stérilité de l’esprit et du cœur, qui se cache sous le masque d’une dignité austère et ridicule.

Les leçons de Casimir à sa jeune femme, près de devenir jeune mère, durèrent deux mois sans discontinuer un seul jour. Au bout de ce temps-là^ Eose lisait très-courammcut le livre de Salomon. Casimir, et commençait à lire le manuscrit. L’écriture avait marché de front avec la lecture, en sorte que Eose pouvait aussi copier, tant bien que mal, les passages qui lui plaisaient le plus du vade me-cum donné parle vieil aveugle. Et c’était bien le cas d’appeler cette douce et calme existence, conti-

nuellement dorée par le soleil de l’amour, au milieu d’un pays de coups de fouet, l’Oasis dans le désert!

Une seule chose est à mentionner parmi les soixante jours de ces deux mois : la réponse de Casimir à Salomon :

#

* #

Casimir et Rose à Salomon .

Baton-Rotjge, Louisiane, Avril 1843.

Cher et respectable ami,

Nous avons reçu, il y a quelques jours, des mains du capitaine Jackson, notre cher maître, l’excellente lettre que vous nous avez adressée. Nous vous demanderions bien d’abord comment vous vous y êtes pris pour nous faire parvenir cette lettre, mais nous avons quelque chose de plus pressé à écrire

Nous avons remercié, et nous remercions chaque jour Dieu, de la liberté de notre chère et bonne mère! Son existence tranquille et assurée, près de vous, sur la verte colline de Jolimont, nous à touchés jusqu’aux larmes, et a fait une vraie joie du chagrin que nous aurions pu ressentir de ne la point voir avec nous, car nous l’aimons pour elle et non pour nous. Suzanne est donc libre! Ce qui lui a valu cette chère liberté donne à faire d’étranges réflexions Le coup qui a frappé toute une

ville, qui a jeté le deuil dans des milliers de famille, lui-a valu à elle le premier des biens ! D’au, très- eucorc, parmi lesquels Zamor, récolteront peut-être aussi le même fruit sur le même arbre ! Mieux il vaut ne voir, dans ces .inexplicables décrets de la Providence, que ceci ; liieu n’est perdu.

Dites à Thermidor de bien aimer sa femme, et de metfre le bonheur d’un attachement mutuel au-dessus de toutes choses. C’est la plus grande consolation dans les peines, et lo plus grand bonheur en toute position. Eose vient de sacrifier, à ce trésor, la liberté qu’on lui offrait pour nous deux ! et nous sommes déjà récompensés de cela.

Il faut ici que je vous donne quelques détails de nos aveetures depuis notre départ do cette pauvre et chère Guadeloupe :

Pendant toute la traversée jusqu’à New-York, nous n’avons rien eu à faire qu’à converser, à tour de rôle, Eose et moi, avec notre maître, dont le but était d’apprendre ainsi le français. Nous avons été traités comme des passagers de chambre, et n’avons pas eu une minute de peine. Arrivés à New-York, il ne nous à pas été donné d’aller à terre. Au bout de quelques jours nous sommes partis de New-York pour la Nouvelle-Orléans, où nous sommes arrivés après une traversée exactement semblable à la précédente. Ni Eose ni moi n’avons été malades un seul instant.

Nous n’oublierons jamais notre arrivée à l’em. bouchure du Mississippi—qu’il faut remonter vingt-huit heures, eu navire voilier, pour atteindre

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là NouVelle-Orléans. — L’aspect affreux d’un sol plat et triste ; les piqûres insupportables de mil. liera de maringoins ; des terres plus basses que le fleuve — qu’il faut contenir par des levées; — tout

nous a frappés d’une tristesse mortelle Et

qu&nd nous avons atteint la ville ! C’était le soir ; le temps était froid et humide ; les rues, presque solitaires et à peine éclairées, nous ont paru comme de lugubres chemins de cimetière. Ce capitaine Jackson nous a conduits chez un de ses parents où nous sommes restés quelques jours. Horrible maison ! Rose a dû assister à des scènes de coups atroces, infligés par la maîtresse de la maison à sa servante, sous prétexte de son salut en l’autre monde! Poussée à bout et envoyée à la prison pour s’y faire fouetter, la malheureuse s’est allée noyer au fleuve! La cruelle bigote, coupable de ces excès, voulait acheter Eose pour la convertir de la même façon! Le capitaine, notre maître à refusé, disant qu’il ne vendait pas ses semblables, et il nous a emmenés à Bâton-Bouge où nous sommes encore en ce moment, aussi heureux matériellement qu’il est possible de l’être, quand ou ne s’appartient pas.

Nous sommes donc dans une bonne maison, au milieu d’une respectable famille d’oà les mots inaître et maîtresse sont proscrits. Nous, connaissons notre devoir, et le remplissons avec conscience; en retour, nous sommes traités comme les serviteurs de^, anciens temps. Monsieur et madame Jackson, un jeune garçon de dix ans, et une petite fille de six, forment toute cette maison, sans compter une femme sourde qui fait la cuisine.

Chère mère, cher grand papa - comme vous appelait Kose— nous avons éprouvé une joie telle, en rentrant, le premier soir de notre installation^ dans notre chambre qui nous attendait, que vous raconter cette joie nous la double encore. Notre mobilier do la Pointe-à-Pitre était devant nos yeux, dans l’ordre où nous l’avions! C’est monsieur Jackson, notre cher maître, qui, sans nous en dire jamais un seul mot, l’avait fait racheter, et caheer à bord de son navire, puis fait mettre en place dans notre chambre !

C’est sur notre belle table d’acajou du pays que je vous écris cette lettre. Comprenez-vous tout cela, chers amis ! On dirait qu’une protection invisible et inconnue veille sur nous. — Notre maîtresse est une bonne et charitable personne ; sa religion me semble jusqu’ici s’accorder beaucoup avec notre Croyance, et cela établit comme un lien entre elle et nous. Sans rien deviner, sans rien prévoir, nous augurons bien de cet heureux 'début, et nous acceptons la bonne prédiction du cher vieux prophète...-

Ma boune et belle Kose donnera avec plaisir uu des deux noms, choisis par Salomon, à l’enfant que nous attendons dans quelques mois : Fraucis ou

SALOMON.

Rosine. Noys devinons d’où vient le premier nom : pauvre Salomon ! c’est sans doute celui de son enfant qu’il n’a pas revu ! Quant au second, c’est celui même de Rose, un peu allongé : ils nous sont chers tous les deux, et nous les emploierons tous les deux s’il arrive un temps oü nous puissions le faire,

Kose sait lire et saura bientôt écrire. En deux mois elle l’a appris de moi, malgré toutes nos folies pendant les leçons.

Nous vous embrasséns de tout notre coeur, et terminons cette lettre en souhaitant, comme celle de Salomon, que la Liberté luise bientôt pour nos pauvres frères !

La prochaine fois, Kose écrira à son tour, si elle continue à faire les progrès qu’elle a faits jusqu’ici. ”

• *

Un mois plus tatd, Kose sé trouvant un soir à travailler près de madame Jackson, se retourna vers elle et lui dit :

— Si vous voulez, madame, comme il n’y a ici que de mauvaises -écoles* et que vous hésitiez à y envoyer Loïsa, je me chargerai, le soir après mon travail, et le matin, avant de le commencer, d’enseigner la lecture et l’écriture à cet enfant. - .. Elle m’aime beaucoup et apprendra bien avec moi, je l’espère

— Comment, Kose, vous savez lire et écrire maiuteDant ? répondit madame Jackson.

— Oui, madame ; Casimir m’a donné des leçons, et je suis en état de remplir la mission de confiance que je vous demande

— Je vous remercie, ma fille, et j’accepte ! répondit la digne femme avec quelque émotion.

L’offre délicate de la mulâtresse était la réponse pratique à la surprise non moins délicate faite, quelques mois auparavent, par le bon et taciturne capitaine JacksOn.

Quelque temps se passa encore, au milieu du même calme, dans cette tranquille et digne famille. Henry s’était attaché à Casimir ; Loïsa avait pris Eose en grande amitié ; la sourde Ursule continuait à rester ensevelie dans les bas-fonds de sa cuisine, ne paraissant qu’au tocsin de la cloche placée près de ses oreilles ; le capitaine Jackson se plaisait à causer avec Casimir et avec Rose de leur Croyance qui était la perfection de sa religion à

lui et ils se rencontraient presque toujours

dans leurs opinions, parce qu’ils ne cherchaient que le pur christianisme des temps premiers de sa venue, au lieu de se perdre dans le dédale impie des théologies insensées et des tyrannies dogmatiques. Lorsque Casimir avait lu à sa maîtresse quelque passage de sou livre, dont le titre était : la vraie croVAnce, madame Jackson lisait à son tour la douce et suave poésie de jean, qui est comme le miel do la doctrine du Christ. Là, ils ne voyaient ni Dieu vengeur, ni peines étemelles, ai

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IÆ VIEUX SALOMON.

institution d’an dogme, ni infaillibilité 4’un pape, ni exclusivisme tyrannique et absurde, mais bien la douceur, la mansuétude et la miséricordieuse

fraternité de VAgneau de ï)ieu “ Agnus Dei qui

tollitpèccata mundi ” On eût dit une sainte et

patriarcale famille que cette maison vivant paisible dans la paix du Seigneur ; une maison où les serviteurs devenaient des amis ; où chacun tenait dignement sa place, intimé ou élevée, sans envie à’un côté, comme sans orgueil de'l’autre.. . et cela au milieu d’un pays à esclave^! J C’était comme un point du ciel toujours calme et bien, au milieu d’orages perpétuels et de fréquentes tempêtes. Encore une fois, c’était vraiment l’Oasis dans le désert!

Comme nous l'avons dit quelque part dans le précédent chapitre, le bonheur ne se raconte pas. Nous sauterons donc tont de suite—pas bien loin | —à quelques jours de ce qui va être dit clans le chapitre suivant.

VIH.

WILLIAM ET ROSIS E.

Depuis quelques jours, Rose était soutirante ; comme le terme attendu était proche, il n’y avait pas à s’inquiéter; aussi ne s’inquiétait-on pas. Au contraire, Casimir était dans la joie, et Rose portait avec bonheur son cher fardeau. Madame Jackson était aux petits soins pour sa servante, pour l’institutrice primaire de sa petite fille. Elle ne se doutait pas que bientôt Rose serait plus que cela

pour elle Le capitaine Jackson était de retour

pour quelque temps, car sa femme était près aussi du moment assigné par la nature, quoiqu’elle fût moins avancée que Rose.

Enfla, le 25-décembre, la belle mulâtresse mit au monde une petite fille, grasse et d’une superbe santé. Quelques douleurs, courageusement supportées, suffirent pour donner le jour à la petite innocente.... qui an moins poussa ses premiers vagissements au milieu d’un état prospère et doux. Les premiers bruits qu’elle entendit ne furent pas les éclats du fouet et les cris de la douleur. Quand, au bout de dix à douze jours, ses yeux purent voir la lumière, ils ne furçnt pas frappés de tableaux sinistres, de maîtres orgueilleux et d’esclaves courbés, de tourmenteurs et de martyrs La petite

créature respira un air calme et doux, entendit des voix caressantes et vit des visages heureux autour de son berceau : un père, ivre dé joie, une mère fière'de sa fertilité, des maîtres souriants et placides Au bout d’une heure la petite prit le-

sebi d’une bouche avide, et ne but pas, comme l’enfant de Rosalie, un lait empoisonné par les coups et par les tourments de toutes aortes.

Xteptfis son dernier retour chez lui, le capitaine Jackson n’était plus le même, an moins en apparence. A sa tacnrtînité et à sa réSierVe habituelles

avait succédé une certaine expansion, quelquefois verbeuse. Il avait pour Casimir un langage presque paternel, des façons polies, et surtout nu grand soin de son confortable. Quant à Rose, la voyant si aimée de sa Loïsa, et, remontant aux causes de cet attachement, il était profondément touché. Lorsque, semblant ne rien voir et ne rien entendre, il voyait et entendait parfaitement Rose donnant sa leçon à Loïsa, de cette voix douce et musicale dont il a été question, son cœur de père éprouvait une douce joie. u Allons, se disait-il à lui-même, le temps de l’épreuve tire à sa fin, et je suis de plus eu plus satisfait d’eux. C’est avec bonheur que j’obéirai à mon pauvre père ! Je ne sais lequel des deux j’aime le mieux, vraiment !” Et la voix de flûte ue Loïsa se mariait à la voix d’harmonica de

Rose pendant qu’à quelques pas de là, dans les

cours du Pénitencier, retentissait parfois l’injure courroucée d’un gardien et les cris d’uu prisonnier....

Huit jours après la naissance de Rosine, madame Jackson fût prise des douleurs de l’enfantement.

Cette fois la nature ne fit pas tout, et la pauvre femme souffrit horriblement. Peu s’eu fallut qu’elle ne laissât la vie en la donnant à son troisième enfant. Les secours de l’art furent nécessaires pour mener à fin ce long supplice. Toutefois, l’enfant naquit viable et en assez bonne sauté, mais la pauvre mère donna des craintes très-sérieuses. Il lui fut impossible de donner le sein à son garçon, et Rose offrit de le nourir en même temps que Rosine.

A cette offre, peu s’eu fallut que le capitaine Jackson ne sautât au cou de Rose pour l’embrasser. u Ah! s’écria-t-il, c’est dommage qu’il n’y ait pas encore douze mois ! ” Et il alla lui-méme chercher son petit William qu’il apporta à Rose.

L’enfant libre prit le sein gauche de la mulâtresse, tandis que l’enfant esclave se nourrissait au seiu droit ; l’enfant libre était quelque peu chétif; l’enfant esclave était resplendissant de santé..

Voilà donc deux nouveaux personnages en miniature, faisant leur entrée dans notre drame.

Les uns s’en vont ; d’autres viennent : c’est la loi de la nature et le moyen de pérennité de la création. Le petit William et la petite Rosine — abstraction faite des bons milieux où ils naissent — nous représentent la bienvenue, dans la vie, du privilégié et du paria. Nés tous les deux de la femme, animés tous les deux du même souffle vital descendu des mystérieuses hauteurs inaccessibles au regard humain, ils vagissent les mêmes vagissements, ils poussent les mêmes cris pour les mêmes besoins, ont sur les lèvres le même sourire, et daus les yeux le même rayon de soleil de l’innocence; ils sont soumis aux mêmes joies et aux mêmes douleurs, ont a traverser les mêmes dangers pour arriver à plus de force ; en un mot ils ont le même point de départ, parce que l’ôrdre social

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LE VIEUX SALOMON.

n’est pas encore venu, pour eux, tracer ses barrières, faire ses choix, jeter celui-ci à droite, celui là à gauche, en leur disant : Toi, tu es destiné à jouir ; toi à souffrir ; passez chacun de votre côté....et ne soyez plus lien l’un pour l’autre! Voilà l’ensei-gnement fraternel de l’ordre social, après dix-huit cents ans de la Mission du Christ, qui dit : Aimez-vous les uns les autres, et vous aurez tous les biens par surcroît !

L'Etat de madame Jackson ne s’améliorait pas. Chaque jour c’était de nouvelles visites de médecins, quelquefois des consultations alarmantes. Monsieur Jackson souffrait en silence, et maigrissait à vue d’œil. Casimir et Rose se doublaient avec un zèle qu’on n’eût jamais obtenu d’esclaves ordinaires, traités à la manière ordinaire.

On eut recours à tant de guérisseurs, que la gsugrèns se déclara au bout de dix jours. Ou moins, c’était le dire des uns, quand d’autres soutenaient le contraire. Trois jours après cette triste découverte contestée, un mieux très-sensible se déclara ; les négateurs de la gangrène se crurent victorieux, et s’enorgueillirent de leur science. Le capitaine Jackson renaissait à l’espérance et à la joie

Le lendemain, madame Jackson était morte.

Pendant que sa pauvre mère marchait vers la mort, le petit William marchait vers la vie, aussi ignorants l’un que l’autre du chemin qu’ils parcouraient en sens inverse. Le lait do Rose profitait admirablement à ses deux nourrissons. Rosine continuait à nager en pleine santé ; William était remis des malaises provenant de l’accouchement laborieux de sa pauvre mère, et semblait vouloir suivre la trace de sa sœur de lait. Henry et Loïsa, éloignés de la maison dès que l’état de la malade avait alarmé, ignoraient le malhenr qui venait de frapper leur enfance. Le capitaine Jackson était plongé dans un état de prostration tenant le milieu entre la douleur et la résignation. Casimir et Rose étaient tristes, parce qu’ils aimaient ceux de qui ils étaient aimés.

Le temps passe sur les douleurs comme sur les joies, changeant les premières en mélancolie, les secondes en souvenir

après son retour, à quitter pour toujours la Louisiane....

• •

Le term^d’une année, fixé par le capitaine Jackson à Casimir et à Rose, pour la fin de leurs incertitudes touchant l’avenir, arrivait à grands pas. Quelques jours après le retour de ce dernier voyage, la dernière heure de l’année d’épreuve devait sonner, et l’on sait, qu’avec le ponctuel capitaine, il n’y avait ni avance, ni retard aux termes arrêtés pour ses décisions.

— Mon Casimir, disait Rose, pendant que les deux nourrissons étaient suspendus à ses seins, dans sept semaines il y aura un an que le capitaine Jackson nous a parlé de la fin de nos doutes, et du

départ définitif de ce pays Sept semaines seu.

lement ! et nous saurons enfin ce qu’il y a sous les paroles de ce digne homme. Que crois-tu, toi? Moi, je n’ose regarder jusqu’au fond de mon espoir, la vertige me prendrait

— Je ne sais que penser, ma Rose ; j’ai peur quand, nous voyant si heureux, mes rêves ajoutent à ce bonheur un bonheur trop grand pour que j’ose le nommer ! Qu’aurions-nous donc fait pour mériter un tel sort?.... Notre mère déjà libre ; un peu d’argent devant nous— pour— voyager ....pour....—O mon Dieu! quel réveil, si.... Quelle déception amère! Ce serait à en mourir)

Non ne nourrissons pas de trop beaux rêves :

la réalité pourrait être si affreuse ! —

— Mais enfin, Casimir, que pourrait faire encore pour nous notre maître, après l’existence si enviable qu’il nous a donnée ? sinon.'...

Il y eut un long silence.

— Tu as raison, dit ensuite Rose ; tu as raison,

Casimir ; à quel titre, pour quels motifs le capitaine Tu me comprends bien, n’est-ce pas ?

— Oui! oui et maintenant j’ai peur!

Cependant pour quel motif aussi a-t-il fait transporter notre cher mobilier en Louisiane ?

— C’est vrai, c’est vrai ! dit Rose. Enfin, nous avons attendu plus de dix mois ; nous attendrons bien quelques semaines.

Les deux nourrissons souriaient à celle dont le lait coulait dans leurs veines, changé en un sang riche et vermeil.

Quelques semaines après la mort de sa femme, le capitaine Jackson dut reprendre la mer ; mais c’était, dit-il, son dernier voyage de long cours. Trcnto ou quarante jours devaient lui suffire pour cette dernière absence un peu longue. Il confia le soin de sa maison aux deux serviteurs dévoués et honnêtes, qu’une longue épreuve lui avait prouvés sûrs. Les enfants frirent ramenés à la maison et on leur dit que leur mère était en voyage. Casimir se chargea de Henry, Rose de Loïsa, et le pauvre père partit triste, mais tranquille — et résolu,

IX.

LA REVELATION.

Il y avait six semaines que le capitaine Jackson était parti, laissant Casimir et Rose à la tête de sa maison. Tout avait bien marché pendant cette période d’attente. Les enfants, instruits peu à peu de la mort de leur mère, avaient vu s’effacer aussi, jour à jour, leur jeune chagrin ; les deux nourrissons étaient beaux comme .la santé. Toute la maison était tenue dans le plus grand ordre; les

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comptes de dépense, inscrits par Casimir, présentaient an chiffre témoignant d’une sage économie. Le maître pouvait arriver, il trouverait tout sur ’e pied le plus convenable, et ses serviteurs toujours les mêmes. Le bon arbre avait produit de bons fruits ; le bon maître avait fait bons les serviteurs, et l’avenir s’annonçait sous les plus favorables auspices.

Mais hélas! à quoi tiennent les destinées

humaines!

De jour en jour, ou plutôt d’heure en heure, on attendait chez lui le capitaine Jackson, lorsqu’un soir, vers huit heures, le galop d’nn cheval s’arrêta devant la porte de la maison. Casimir et Bose se précipitèrent, ouvrirent, et se trouvèrent en face de M. Augustin.

— Entrons ! mes amis, dit-il ; j’ai à vous parler

Sa voix était haletante, sa parole brève; on voyait qu’il s’était hâté.

Aussitôt qu’on fut dans la salle du premier étage, où se trouvaient les berceaux, et que chacun eut pris sa place :

— Savez-vous la nouvelle ? demanda M. Augustin

— Quoi I dit Casimir, de l’air d’une parfaite ignorance.

Bose attendait avec anxiété.

— Le capitaine Jackson n’est plus! dit le jeune homme. La Caroline s’est perdue, corps et biens, sur un récif des bancs de Terre-Neuve.

Les deux serviteurs se regardèrent anéantis. Toutes leurs espérances avaient-elles fait naufrage avec le navire de leur digne maître ?....

— Les dernières nouvelles télégraphiques, arrivées à la Nouvelle-Orléans aqjourd’hui même, ont annoncé ce malheur. Je revenais de voyage, et n’ayant trouvé aucun steamboat près de partir pour Bâton-Bouge, je suis venu à cheval pour vous annoncer cela, et pour voir si je pourrais vous être utile. Je ne sais ce qu’il résultera pour vous de ce

ni&lheur car j’ai une révélation bien importante

à vous faire, et, si devais cinq semaines, je ne suis pas venu ici pour cela, c’est que le jour même qu’elle m’a été connue, j’ai dù quitter la Nouvelle-Orléans pour aller à la Havane.

A ce moment, comme s’ils se fussent donné le mot, les deux nourrissons de Bose crièrent pour demander leur douce nourriture. La jeune femme les prit et se détourna pour leur donner le sein. Augustin pâlit une seconde, puis se remettant :

— Ecoutez-moi bien, dit-il ; il faut que vous sachiez tout, afin que nous voyions ensuite s’il n’y a pas, ici ou ailleurs, quelque papier qui puisse devenir votre salut :

u II y a environ cinq semaines, le capitame est venu chez nous, la veille de son embarquement, et il est resté près d’une heure à causer avec ma mère.

Pour la tourmenter probablement, il lui a confié ses projets sur vous, par la raison, dit-il, qne le moment serait arrivé, à son retonr, de les mettre à exécution. Il lui révéla donc que Casimir est le fils de son père à lui Jackson ; que ce père, emporté en quelques jours par la fièvre jaune, et sur le point de mourir, lui confia qu’il avait eu jadis, d’une griffonne, sa maîtresse à la Pointoà-Pître, lors des voyages qu’il y faisait, un enfautdu nom de Casimir; ce Casimir appartenait à un nommé monsieur Lambert, très-bon maître, et qu’il désirait que cet enfant — alors homme — fût libre. En conséquence, il recommandait au capitaine Jack* son, son fils légitime, d’aller ù la Guadeloupe, d’y acheter Casimir — et sa femme, s’il en avait une, et qu’elle fût digne de la liberté —. de les emmener avec lui, et • au bout d’une année d’épreuves, de leur donner la liberté, afin que, sortis choses de la Guadeloupe, ils y pussent retourner êtres . — Le capitaine Jackson, ajouta Augustin, était de Boston, capitale de cet Etat du Massachusetts, le plus ardent adversaire de l’esclavage. Le capitaine obéit aux dernières volontés de son père, vous acheta, vous fit une vie heureuse, en attendant la fin de l’épreuve, et, à son retour, il vous eût donné à tous les deux la liberté ! Maintenant qu’il est mort, a-t-il consigné ses volontés dans quelque acte ” authentique, dans quelque testament ? Voilà de qu’il s’agit de savoir, et de savoir au plus tôt. ”

— Pauvre petit orphelin ! dit Bose en embrassant William qui s’était endormi sur le sein ému de sa belle nourrice.....

— C’est vous qui nourrissez cet enfant, depuis la

mort de sa mère? demanda M. Augustin

— Oui, monsieur, répondit Bose. Il était assez

chétif quand je l’ai pris; voyez maintenant

Et elle fit voir au jeune homme la figure pleine et rosée du petit William.

La mulâtresse baissa les yeux sous le regard ardent du jeune homme, qui, du nourrisson s’était relevé vers la nourrice.

Casimir, pensif, avait la tête baissée. Sa penséo voyageiat

— Nous reparlerons de tout cela domain, dit le jeune blanc ; cette nuit je vais voir si, parmi les papiers de mon pauvre parent, ne se trouve pas quelque titre qui garantisse votre avenir. Faites-moi un lit dans son cabinet, sur le plancher : si le fommeil me dompte, j’y céderai deux ou trois heures. Comme la nouvelle va se répandre vite, j’ai peur que les intéressés n’interviennent défavorablement pour vous.

— Je vais vous arranger une couche, répondit Bose.

Et elle remit dans leurs berceaux William et Bosine.

Henry et Loïsa dorment? demanda le jeune homme.

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LE VIEUX SALOMON.

— Oui, monsieur, répondit la mulâtresse. Quoi réveil ! Après leur mère, leur père !....

Eose sortit de la chambro et alla vers le cabinet de feu son maître.

Alors Casimir releva la tête.

— Monsieur Augustin, dit-il, croyez-vous sincèrement qu’il ait quelqn’espoir pour nous.

— J’ose à peine y croire, répondit le jeune homme ; mais qui sait f

— Ni moi non plus je n’y crois pas, dit le mulâ-

tre abattu, nous avons été heureux trop longtemps ! Le bouheur des esclaves est un vol fait aux hommes libres ! — Pauvre et digne capitaine ! Le

fils de mon père

— Votre frère ! trancha Augustin....

— Oui, mon demi-frère ! Lui, le citoyen libre

d’un grand pays qui n’a qu’une tache ; # moi l’esclave dans ce même pays !.... Mon Dieu ! si je doute de votre justice, je suis perdu : je me tuerai ! — Et mon enfant! Et ma femme, qui, pour moi, a refusé d’être libre L... murmura bien bas le pauvre homme, car il ne voulait pas blesser celui qui cherchait à lui être utile

— Calmez-vous, Casimir dit Augustin : rien

n’est encore désespéré ; peut-être, selon la coutume des gens de mer, le capitaine Jackson a-t-il fait au testament où seraient écrites ses volontés,.Dans ce cas-là, je me chargerais de trouver un avocat, et vous gagneriez votre cause

— — Et s’il n’y a pas de testament ? demanda le pauvre homme.

Augustin ne répondit pas et baissa la tète.

— Nous deviendrions la propriété de ces enfants,

Henry, Loïsa, William, n’est-ce pas ? dit-il Ce

petit que Eose nourrit serait son maître !

— Sans doute, Casimir ; mais jusqu’à leur majorité, vous seriez sous l’autorité de celui qui serait nommé tuteur par un conseil de familie.

— C’est vrai ! dit Casimir. D’après cela, il suit qu’un jour ce jeune Henry, que j’aimais tant déjà, pourrait me vendre au premier venu ; que la petite Loïsa, à qui ma femme a enseigné à lire et à écrire, lui donnât un billet pour la geôle, comme on faisait de Rosalie 5 que William, qui sé nourrit du lait de Eose, pourrait, quand il sera grand, faire déchirer du fouet le corps qui a été sa couche, le sein qui

l’aura apaisé et endormi! Oh! l'esclavage est

une noble et chrétienne institution !...

L’amertUme débordait du cœur ulcéré du paria qui, au sortir de la plus fraîche oa is qu'il eût pu trouver dans le désert de sa vie, voyait en perspective les tristes et lamentables tableaux qu'évoquait son imagination alarmée.

Eose rentra à ce moment.

— Tout est prêt, monsieur Augustin, dit-elle ; le

bureau qui renferme les papiers est ouvert. Quand vous voudrez vous reposer

— Je vous remercie, répondit le jeune homme.

Et il passa dans le cabinet de son parent.

— Attendons à demain, dit Eose à Casimir qu’elle voyait abattu ; attendons à demain avant de nous désoler, mon pauvre ami.

* •

A dix heures du matin; le lendemain, Angustin-qui venait de prendre seulement trois ou quatre heures de sommeil, sortit du cabinet et entra dans la même salle q ue la veille. Eose s’y trouvait seule, entre les deux berceaux de ses deux nourrissons. La tristesse était peinte sur son joli visage....ce qui ne Pavait pas empêchée de se vêtir plus coquettement que de coutume, quoiqu’elle fût toujours fort propre.

La femme est toujours la femme, et la toilette est son Dieu.

Rose avait préparé à déjeûner pour leur hôte, et, dès que celui-ci entra dans la salle, la cloche ursu-lienne retentit, et l’on vit bientôt apparaître Péter, nelle cuisinière avec son air éternellement étonné. Elle apportait deux plats couverts qu’elle déposa sur une table, puis sortit pour ne plus revenir qu’à un nouvel appel de son augméntatif de sonnette.

— Mangez, monsieur, dit Rose, je vais vous servir : vous devez avoir grand appétit.

— Eose, dit le jeune homme — qui voyait bieu que la pauvre mulâtresse attendait quelque chose avec anxiété — Rose, je n’ai rien trouvé qui fût relatif aux intentions du capitaine à votre égard. Toutefois, il ne faut pas encore désespérer. Je connais le notaire du capitaine, à la Nouvelle-Orléans; peut-être le papier que nous cherchons est-il déposé chez lui ; je le verrai dès demain à ce sujet, et, s’il y a une bonne nouvelle, je vous en écrirai immédiatement. Un silence de deux jours serait un non .

Eose soupira profondément .comme pour dire : pauvre chance !

Le jeune homme se mit à table, et, servi par celle qu’il aimait tant, ou plutôt peut-être qu’il désirait ou qu’il avait désirée si fort, le jeune homme mangea, uod sans mainte distraction, que la jeune femme n’eut pas l’air d’apercevoir

— Nous aussi, dit-il, nous venons d’être frappés

d’un rude coup. Le voyage que j’ai fait à la Havane avait trait à cela. Un banqueroutier nous enlève le plus clair de notre fortune, et si les poursuites qu’on fait en ce moment sont vaines, nous serons tout d’uu coup réduits à une bien médiocre aisance. Ma mère, de son côté, a légèrement aventuré ses ressources secrètes dans une affaire d’église ou de couvent, et mon père, qui est la nullité même, né sait où douner de la tête. Sans cela, ajouta-t-il, j'aurais peut-être trouvé moyeu

Sur ces derniers mots Casimir entra-

— Tenez, lui dit Augustiu en lui remettant une enveloppe assez large et assez épaisse, hier au soir je n’ai pas voulu vous donner cela, vous voyant consterné et malheureux ; j’ai attendu que le pre-

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mier choc fût passé. C’est on capitaine venant de Saint Pierre, Martinique, qui a apporté chez nous ce paquet, recommandé aux soins de monsieur Jackson, et adressé à vous. Cela vient probablement de la Guadeloupe.

Casimir reçut la missive sans cette expansive ipanifestatiou de joie qu’il avait montrée à la première. C’est qu’alors il y avait grand espoir, et que, cette fois, il n’en restait que bien peu. Rose y fut, ou y parut plus sensible, et ce fut elle qui remercia le jeune homme.

— Maintenant, je vais repartir, dit Augustin. Il est bien entendu que, si deux jours se passent sans lettre de moi, c’est qu’il n’y a rien chez le notaire de la Nouvelle-Orléans. S’il n’y a rien, la décision du conseil de famille ne sera connue que dans huit jours. V as avez donc huit jours à rester comme vous êtes. Ne vous désespérez pas encore et comptez sur ma bonne volonté.

Le nouvel ami des deux serviteurs s’éloigna après cette assurance, monta à cheval, et partit...

X.

HUIT JOURS D’ATTENTE.

Ils avaient dquc deux jours pour savoir si tout espoir était perdu, et huit jours pour savoir ce qui en adviendrait, les deux protégés du pauvre capitaine Jackson !...• Allaient-ils périr au port, ou bien une planche de salut allait-elle les sauver ?

Nous ne redirons pas leurs réflexions, leurs entretiens, lenrs longs désespoirs et leurs courtes espérances. Que le lecteur imagine, après avoir suivi les phases de ce récit, ce qui devait s’échanger entre cos braves et dignes serviteurs qui, arrivés à la porte d’un paradis, trouvaient béantes devant eux les gouffres d’un enfer !

Il n’y avait qu’à attendre ; ils attendirent.

Les enfants n’en furent pas moins soignés ; la maison n’en fut pas moins bien tenue ; tout alla comme avant la fatale nouvelle.

L’enveloppe do la Martinique fut brisée, et l’on trouva, sous cette enveloppe, des fragments de la secondé partie de La Croyance Universelle , œuvre de l’Association dont il a été parlé, accompagnés d’une courte lettre de Salomon, dans laquelle était annoncée la liberté de Zamor et de sept autres noirs dont la belle conduite > lors du tremblement de terre, avait été remarquée et^signalée à qui de droit. La vieille Suzanne envoyait à ses enfants toutes les bénédictions de son cœur maternel ; et madame Lambert souhaitait à ses anciens sujets tontes les prospérités que méritait leur belle conduite. Monsieur et madame Lambert étaient ho^s de peine ; Salomon portait toujours gaillardement ses vingt-cinq lustres; Veille-toujours avait toujours son beau collier ; enfin la ville se rebâtissait peu à peu, et ceux qui y étaient restés recevaient des indemnités pour les pertes qu’ils avaient subi es.

-Vois-tu, dit Rose à sôn mari, l’envoi de Salomon vient à propos pour occuper nos soirées peu- -dant les jours d’attente anxieuse où nous sommes. Outre le bien que cette lecture peut nous faire, elle i occupera notre esprit et notre cœur, et empêchera

! le découragement d’y pénétrer

— Tu as raison, ma chère femme; mais je t’avoue que je ne compte point sur une lettre de M. Augustin. Il nous a dit cela pour ne pas nous enlever tout espoir; mais je suis certain qu’il ne

croit pas lui-même à ce qu’il nous a dit

— C’est aussi mon opinion, répondit Rose. Faisons notre devoir jusqu’au'bout et qu’il arrive

ce qu’il plaira à Dieu !

— Non, pas à Dieu; mais aux hommes, répondit Casimir; ne rendons pas Dieu responsable des fautes et des crimes du libre arbitre des hommes.

Le soir même, tandis que les deux nourrissons dormaient ou prenaient le sein, et après que Henry et Loïsa furent couchés, Casimir fit la lecture des pages envoyées par Salomon.

Dix heures sonnèrent comme cette lecture finis’ sait. Elle avait éloigné leB préoccupations de la cruelle incertitude que devaient supporter, encore pendant huit jours, Casimir et Rose. La journée du lendemain n’amena rien do nouveau. Elle fut triste et résignée. Les heures s’en traînèrent lentes et silencieuses. Affictis lentœ , céleres gaudentibus horœ . Enfin, la journée passa, et rien ne vint de la Nouvelle-Orléans. Le lendemain, il en fut de même! Peut-être le steamboat de la malle avait-il éprouvé quelque retard ? Peut-être le jeune homme avait-il

envoyé à la poste un moment après l’heure ?

On pouvait compter un jour do plus pour les événements imprévus. S’il n’y avait plus guère d’espoir, il y en avait encore un peu, et l’espoir, si petit qu’il soit, suffit à faire vivre. Casimir et Rose s’efforçaient de faire taire la voix inquiète qui parlait en eux. Ils remplissaient machinalement leur office de gardiens-économes d’une maison d’où 011

pouvait les arracher d’un moment à l’autre

d’une maison où Ils avaient été si heureux et qui, déserte maintenant, ou au moins veuve des deux dignes créatures qui en étaient l’âme, n’était plus, pour eux, que comme un lieu d’attente d’où ils devaient partir bientôt pour où!

Le troisième jour vint et passa aussi: c’était le jo t r de grâce pour la réception de la lettre de M. Augustin. Aucune lettre n’arriva. Cut espoir était mort. Restait maintenant à attend. 3 cinq autres jours pour savoir ce qui adviendrait ue la séance du conseil de famille.

Enfin, heure à heure, jour à jour, la semaine s’écoula, et le matin du huitième jour se ’ova comme les autres. L’inquiétude était arrivée à son comble ; elle se changeait presque eu peur, tant elle était lourde, tant elle durait 1 L’inconnu qui nous menace a quelque, chose

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d’effrayant, comme l’est, pour les enfants, nue nuit f bien sombre et bien silencieuse, dans an endroit désert. C’est comme une arme invisible qui peut frapper le bras, la tête on le cœur, sans qu’on sa-ohe comment en parer le coup.

XI.

MONSIEUR JEAN ROQUE ET MONSIEUR MICHAUD.

Vers deux heures de l’après-midi, un violent coup de sonnette retentit jusque dans les profondeurs de la maison. Casimir courut ouvrir, et se trouva en présence dé trois personnages : un homme d’une quarantaine d’années, blond, grand, robuste, à la physionomie rude et an regard hautain; un autre blanc, de vingt-huit à trente ans, d’un visage assez beau, d’une tournure aisée ; et un troisième qui était un domestique griffon, trapu, éveillé, jeune encore, et assez bien rais pour sa position sociale, car, selon toute apparence, c’était un esclave.

Les trois personnages, l’un suivant l’autre dans l’ordre que nous avons indiqué, montèrent an premier étage sans dire un mot, comme des maîtres malappris qui rentrentchez eux. Quand ils furent arrivés dans la pièce du premier étage, le premier dit au deuxième :

— Monsieur Michaud, faites-leur savoir de quoi il s’agit, et transmettez-leur mes ordres. Pendant ce temps-là, je vais visiter un peu la maison

Monsieur Michaud s’iucliua avec quelque déférence, puis a^la vers Casimir qui attendait les premiers mots dans une mortelle inquiétude. Eose regardait tour à tour les trois personnages de cette scèue, puis reportait ses yeux vers son mari, semblant se demander’à elle-même: Que vat-il arriver?

—Ce monsieur que vous venez de voir, dit M. Michaud à Casimir, c’est -monsieur Jean Eoque, nommé tuteur des enfants du capitaine Jackson, et administrateur de ses biens. C’est uu homme sévère; il faut marcher droit avec lui! J’en sais quelque chose, moi qui suis l’économe d’une de ses habitations! Maintenant voici ses ordres: A quatre» heures, une charrette va arriver ; vous prendrez vos effets de corps avec vous, et vous monterez, vous, la mulâtresse, l’enfant et lesdits eifets, dans la charrette en question, et on vous conduira à ”Labitatiou, où vous arriverez demain soir, en voyageant toute la nuit, s’il n’arrive pas d’accident en route.

Casimir sentit un frisson lui passer par tout le

chargées de nourrir les petits enfants ; une d’elles arrivera ici à deux heures pour remplacer Eose, jusqu’à ce que le maître ait loué la maison, et, aussitôt la maison louée, on fera revenir le mulâtre, la nourrice et les enfants à l’habitation.

— C’est bien, monsieur, répondit Casimir ; je

vais aller préparer notre départ — A propos,

ajouta-til, et notre mobilier ?

— Monsieur Eoque décidera. Eu attendant, l’ordre est de tout laisser ici.

—C’est très-bien, lit Casimir avec un sourire amer.

Et, se retournant pour s’éloigner, il vit Eose qui pleurait en regardant son petit William qui lui tendait les bras.

— Quelle vie ! murmura-t-il en s’éloignant

Il n’y a pas de bonheur possible dans l’esclavage !

— Prends courage ! lui glissa sa femme à voix basse. Songe à notre enfant ! songe à ta Eosine .... et à moi !

— Oh ! oui, mnrmura-t-il en s’éloignant, il faut que je songe à vous, mes bien-aimés, pour n’en pas finir d’un coup !

Après la sortie de Casimir, ML Michaud resta quelques instants seul avec Eose, qui allaitait sou

nourrisson blanc pour la dernière fois, pensait-

elle. Le griffon, appelé par son maître, l’avait suivi dans la visite que faisait celui-ci.

— Pourquoi m’ôte-t-on cet enfant ? demanda-t-elle à l’économe. Est-ce qu’on trouve qu’il est mal soigné ?

Pour cela, répondit le blanc, je ne saurais vous répondre: je n’ai point d’ordre! Monsieur commande sans jamais motiver ses volontés. On marche militairement, sous lui ! Si vous n’avez jamais vu une habitation bien tenue, vous en allez voir une, allez! Ou n’y passe rien à personne; nous avons un :ode inflexible, et une justice aveugle. Tenez, cet enfant-là — et il désigna du doigt Eosine qui dormait — cet eufant-là

— C’est ma fille, interrompit Eose

— Cette enfant-là, votre fille, eh bien, je ne peuso

pas qu’on vous la laisse C’est-à-dire qu’ou vous

laisse la nourrir : ce serait une infraction à la règle, si enfin je m’entends!

Et il complétait sa réticence par le regard d’admiration qu’il promenait sur Eose.

Celle-ci, frappée de -stupeur, regarda sa petite Eosine, puis l’horizon, au fond duquel son regard sembla se perdre *

Monsieur Michaud la regardait toujours et murmurait: C’est q ieîle est bede jusqu’au possiblo !

corps.

— Lt l’enfant que ma femme nourrit ? demanda-t-il à monsieur Michaud.

.— Il y a sur l’habitation où voua allez travailler, répondit l’économe, une douzaine de négresses, griffonnes, mulâtresses et quarteronnes, qui sont

Gare à Sultane !

A ce moment, monsieur Michaud vit deux larmes descendre silencieuses des yeux de la mulâtresse, et tracer sur ses joues uu sillon mouillé. Eose alors baissa la tête, sa poitrine se souleva, et un sanglot étouffé en sortit, qui alla remuer, chez

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LE VIEUX SALOMON.

l’économe, tontes les fibres sur lesquelles Dieu a placé la sensibilité humaine.

La douleur silencieuse et calme ément bien plus que les pleurs bruyants accompagnés de gestes e de cris. C’est que, dans toute chose exagérée, il y a une partie fausse, et que la seule vérité porte avec elle la conviction et l’effet que la conviction produit.

. Monsieur Michaud ouvrit la boiiche pour parler, en faisant un pas vers Rose; mais il se contint, et rentra en lui ce qui en allait sortir. Ji se retourna et commença à marcheF d’un bout do la chambre à l’autre, comme fait un marin sur le pont du navire qu’il monte.

Monsieur Roque rentra à ce moment, suivi de son domestique:

— Il n’y a rien à dire, fit-il, tout est eu ordre» Partons, monsieur Michaud! Vous avez communiqué mes ordres !

— Oui, monsieur, répondit l’économe.

— Toi, dit monsieur Roque au griffon, reste ici ; tu commenceras ton service quand les autres seront montés en charrette. Et, sans attendre une réponse inutile, il s’éloigna avec son économe, aussi poliment qu’il était entré.

• *

• *

— Ainsi, disait Casimir à sa pauvre fenuue,

nous voilà fixés ! Nous avons été emmenés ici pour y recevoir la liberté au bout do douze mois, et, l’année finie, nous allons partir plus esclaves que jamais, pour aller faire du sucre sur une plantation louisianaise ! sous nn maître rigide et inflexible ! dans un pays où il n’y a pas de Camp de la Soufrière ; où les bois sont d’affreux marécages inhabitables, ou explorés à toute heure; où la nature ne produit rien sans de rudes labeurs, ce qui rend toute vie marronne impossible; où les taous, les maringoins, les moustiques dans l’air ; les serpents, dans les broussailles ; les crocodiles, sur le bord des bayous et dans les flaques d’eau, rendent la vie dangereuse, insupportable, atroce ! Notre bonne maîtresse, qui t’aimait déjà, est morte ; notre bon maître, mon frère de père! est mort

et, jusqu’à la majorité des jeunes enfants, nous sommes sous la domination d’une espèce de barre de fer qui marche, respire et mange ! — Providence, Espérance, Croyance, Dieu, vous ôtes des mots ! des mots tirés des lettres du même alphabet d’où l’on tire hasard, malheur, injustice, néant !

Rose épouvantée se leva, alla se courber sur le pied de son lit, et d’une voix tremblante de crainte et de larmes :

— “Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant,

Créateur du Ciel et de la Terre s’écria-t-elle.

— Mon Dieu, ajouta t-elle. — Pardonnez au cœur trop plein qui déborde, à la douleur qui s’égare, à la folie qui blasphème 1 Pardonnez à ceux qui,

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souffrant trop, nient votre saint nom, votre miséricorde et votre justice !

A ce moment, la petite Rosine endormie, visitée sans doute par quelque rêve séraphique, comme le sont souvent les innocents des hommes, poussa de légers cris joyaux, sourit d’un sourire adorable, et agita ses petites màins, comme si elle rendait autour d’elle des baisers reçus....

— Oh ! mon enfant, mon enfant t s’écria la jeune mère en courant au berceau d’où elle tira Rosine qui souriait toujours, viens sauver ton père!

Et elle alla porter la petite créature dans les bras de Casimir

— Tiens, dit-elle, voilà la Providence, voilà l’Espérance, voilà la Croyance, voilà Dieu !

Le père prit sou enfant, et songeant alors à ce Père de tous, qu’il venait de maudire, il éclata en sanglots.*

A deux heures précises, une charrette s’arrêta devant la porte de la maison. Casimir et Rose, appuyés à la fenêtre, l’avaient vue venir avec un nouveau serrement de cœur. C’était la lourde voiture à deux mulets, toute couverte de boue séchée, et toute grise de poussière récente. Elle était — comme on dit eu plaisantant — suspendue sur essieu, et } par conséquent, faite de façon à communiquer tous les cahots de la roüte, avec une rigidité absolue. Deux banquettes la traversaient dans le sens de sa largeur, placées assez près des roues pour que la boue qui s’attachait à ces roues frottât et salit tout vêtement dépassant la ligne de la caisse. Cet ignoble véhicule, non couvert, était conduit par un gros noir près duquel était assise une mulâtresse plus grosse encore. C’était une énorme femme, large de base, large du sommet, à l’air bornasse , et douée d’une telle proéminence sur la poitrine, qu’elle eût pu aisément, à n’en juger qu’à la vue, nourrir deux jeunes veaux affamés, A part ses formes massives et effroyablement riches en chair, c’était une assez jeune femme, dont le visage avait de la fraîcheur, malgré son apparente dureté. Le nègre sauta le premier à terre.

— Allons, tant’ Charlotte, dit-ilà l’énorme nourrice, appuyez-vous sur moi pour descendre. Si vous êtes un lourd boucaut, je suis, moi, une solide charpente : je ne ploierai pas !

— Vous êtes toujours farceur et aimable ! Silène, répondit Charlotte en faisant ses préparatifs de descente avec toutes les précautions nécessaires.

— Ouf! fit-elle, quand ses larges pieds touchèrent le sol, en voilà une corvée !

Et elle entra dans la maison.

Casimir et Rose n’avaient pu s’empêcher, malgré leur tristesse, de sourire à la vue de ce ta bleau grotesque.

— Voili, donc ma remplaçante ! dit Rose....

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LE VIEUX SALOMON.

— S’il n’y avait qu’elle et moi sur une île, dit Casimir, l’ile serait un jour tout-à-fait déserte.

Bose alla embrasser William qui dormait; puis, suivie de son mari, elle descendit les degrés de cette demeure où elle avait été si heureuse, y laissant, outre les souvenirs du temps qu’elle y avait vécu ? le cher mobilier de la Guadeloupe, auquel elle n’osa aller faire ses adieux. Casimir portait Bosi-ne ; les effets de corps de la petite famille étaient en bas, renfermés dans des paquets. Quand ces paquets furent déposés au fond de la charrette, Casimir donna pour un moment Eosine à Silène, prit Rose dans ses bras et l’éleva sur la banquette de derrière ; ensuite il lui passa leur petite fille, puis d’un saut fut près d’elle. Silène grimpa à son tour sur la banquette de devant, prit d’une main la corde de pitre qui servait de guides, de l’autre son fouet, et la machine roulanteVébranla au petit trot, sous la vigoureuse traction de deux mulets doucement avertis par un vigoureux coup de fouet.

On roulait sur une terre demi-ferme, demi-molle, sur laquelle ni les pieds des mulets ni les roues de la charrette ne faisaient aucun bruit. Au bout de quelques instants, la conversation s’entama entre le cocher et les deux nouveaux sujets de monsieur Roque. Silène y jeta les premiers mots, en commençant par de courtes phrases insignifiantes, sur le temps, sur la route, sur la chaleur, et autres sujets tout aussi intéressants. Le gros noir était un jovial garçon, dont les plaisanteries, toujours assaisonnées au gros sel, avaient le don inappréciable de le faire rire lui-même d’une façon bruyante, et comme le silence lui était aussi antipathique qu’à nos chères mères, sœurs et filles, il fallait absolument qu’il parlât et qu’on lui répondît. La position qu’il occupait devant, sur la première ban quette, tandis que ses voyageurs étaient derrière, sur la seconde, rendait incommode un échange de paroles ; mais il faut souffrir un peu pour acquérir le droit de jouir. Le gros noir se retournait donc chaque fois qu’il avait besoin d’interroger ou de répondre, et, pour faciliter ces conversions continuelles, il se tenait obliquement sur sa banquette, l’œil droit à ses mulets, l’œil gauche vers le banc de l’arrière.

— Comme ça, disait-il à Casimir, vous êtes nouveaux dans le pays !

— H y a une année que nous y sommes, répondit Casimir.

— Et vous n’avez pas fait d’autre maison que celle d’où vous sortez ?

— Nous sommes restés quelques jours chez madame L., à la Nouvelle-Orléans ; de là, nous avons été conduits chez le capitaine Jackson... d’où sa mort seule nous a fait sortir.

— On on a assez parlé, ici et dans les environs, du capitaine Jackson et de vous autres, allez ! Les blancs disaient : Le capitaine est une esplce d’abo-

litioniste que noos ferions bien d’emplnmer et de rôtir, un jour ou l’autre; il a chez lui un mulâtre et une mulâtresse, qu’il a amenés on ne sait d’où, et qu’ii traite comme des princes : c’est d’un mauvais exemple pour les antres esclaves.—Nous autres* excepté les jaloux, nous disions :

Il n’y a pas beaucoup de maîtres comme celui-là!

il n’y en a même pas deux, probablement et

ceux qui appartiennent à cotte maison sont bien heureux !

— Oh ! oui, nous étions bien heureux, dit fio* se

— Tant pis, répondit Silène : la différence vous paraîtra plus grande.... à moins qne....

— Ecoutez, dit Casimir ; vous ne nous connaissez pas encore, c’est vrai, mais, quand je promets une chose, on peut y compter. Eh bien, sur ma chère enfant que voilà, et que j’aime déjà autant qne moi-même; sur ma femme que j’aime bien pins que rooi-même, et plus qne tout au monde, je vous jure, Silène, que je ne répéterai pas un mot de ce que vous répondrez à mes questions, si vous voulez y répondre ! Croyez-vous à cette promesse, à ce serment!

— Oui, j’y crois, répondit le noir; mais.... votre femme!

— Moi, dit Bose, je jure -devant Dieu, sur tous ceux que j’aime, que je serai aussi discrète que Casimir vous jure d’être discret!

— Eh bien alors, dit le cocher noir, demandez-moi tout ce que vous voudrez : je répondrai tout ce que je sais.

— Eh bien, Silène, demanda Casimir, que croyez-vous qu’on va faire de nous !

— Je crois—je dis je crois — qu’on vous enverra

aux cannes tons les deux, d’abord

— Que voulez-vous dire par tous les deux

d? abord ?

— Je veux dire tous les deux pendant quelques

jours, et ensuite, l’un de vous deux seulement

— Lequel ensuite et pourquoi ce changement!

— Il faut donc vous mettre la langue sur le

piment, pour que vous sachiez qu’il n’est pas sucré! Ecoutez et suivez bien

— Nous écoutons, dirent deux voix à la fois.

— Je connais men maître, et voilà pourquoi je suis le pins heureux de l’habitation, sauf que quarteronne... qui est peut-être plus heureuse que moi. Seulement, j’ai bien peur pour elle, que sou bonheur ne soit pas, maintenant, aussi long que le mien ! Elle s’appelle Sultane: je vous par. lerai d’elle tout-à-l’heure, si vous m’y faiter penser—

— Je ne l’oublierai pas, dit Bose; continuez

— Je vous disais donc que je connais mon maître : cela vous explique beaucoup de choses.. .et ne vous étonnez pas de mes questions ! Premièrement vous, Casimir, vous dites que vous aimez votre

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LE VIEUX SALOMON.

fenrmepins que vous-même, c’est bien; mais l’ai* mez-vous de façon à la vouloir pour vous seul, malheureux et persécutés tous les deux; ou bien de façon à fermer les yeux sur certaines choses, vous — et elle à ouvrir les oreilles sur les mêmes chosos — avec le résultat d’être tous les deux les privilégiés du maître f

• — Jamais ! s’écria Casimir.... j’aimerais mieux mourir !

— Et moi, dit Bose, je me tuerais plutôt avec .mon enfant!

— Alors, reprit Silène, je vous dirai bien le commencement, mais je ne saurais deviner la fin. On vous enverra donc tous les deux aux cannes ; là, vous serez recommandés de façon à ce qu’on vous poussera au travail au point que, le soir, vous soyez harrassés. Quand vous serez bien sur les dents, on gardera Bose à la maison, oomme servante. Là elle aura quelques jours de répos et de bon temps, et sera aussi bien couchée et aussi bien nourrie qu’elle l’aura été peu et mal pendant les' temps do travail des cannes. Et puis, un beau Jour, le maître demandera à Bose ce qu’elle préfère : du travail di dehors ou de celui du dedans. Comme elle préférera le plus doux, le maître lui proposera encore mieux, la place de Sultane, par exemple — mais.... à la condition qne vous savez ! Si elle dit oui, je sais la fin ; si elle dit non, je ne la sais pas.

Casimir et Bose échangèrent entre eux quelques mots.

— A propos de Sultane, vous nous avez promis un récit, dit Bose.

— Oui ; écoutez donc : Monsieur n’était pas riche quand il a commencé. Il -n’avait que quatre négresses et deux nègres. Au bout de la première année, il avait en plus, sans avoir acheté aucun • sujet, deux petites mulâtresses et deux petits nègres. L’année d’après, un peu plus un peu moins, la même augmentation avait lieu, partie d’une couleur, partie de l’autre, ceux-ci de tel sexe, ceux-là de tel autre, et toujours de même. Il vivait de rien, et ses esclaves d’encore moins. Les rrécoltes se vendaient bien : il amassait de l’argent.

Il a quarante-cinq ans, et a commencé à vingt-cinq. Au bout de quelques années, il acheta douze autres sujets à un encan forcé, qu’il avait dit être Ternis à huitaine, à tous ses voisins ; il acquit pour

jfresque rien, et continua son système qui était

d’augmenter lui-même son atelier. Un beau jour/ il échangea vingt négrillons et mulâtres, des deux sexes,'—*la moitié, était ses propres enfants — contre dix forts sujets qu’il mit rudement au travail. Quelques récoltes après, il était déjà riche et achetait üne deuxième habitation en bonus marche. . Alors il changea de système. Il avait quarante > pu s, trois cents sujets, beaucoup de terres, des rentes, etc.... Il abandonna sesanckHUieshabi-4

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tudes, cherchant à satisfaire ses passions, comme il cherchait auparavant à augmenter le nombre de ses esclaves. Il choisit donc celle qui lui plaisait le mieux, et en fit sa maîtresse en titre, choyée, oisive, toujours bien mise, servie par les autres, comme une reine, n’ayant à s’occuper que des plaisirs du maître. Celle-là mourut en oouehes. Elle s’appelait Vénus. La deuxième, Justine, était très-habile: elle l’irrita tant et tant, qu’elle sot l’amener au point de se faire affranchir par lui, et, quelques jours après, elle le quitta. A la troisième, •

nommée Céline, il promit la liberté qu’elle n’a

jamais eue. Il se dégoûta d’elle à la vue d’une quatrième qu’il acheta, et qui fut assez longtemps la favorite; son nom est Victoire. II en eut deux enfants d un coup : ils moururent tous las deux, et la favorite fut répudiée. Ces dernières furent renvoyées aux cannes, et y sont encore. A la dernière succéda Sultane, la maltresse actuelle, dure et méchante, demandant toujours des châtiments, et eu administrant elle-même, quoiqu’escla-ve. Mais depuis quelque temps sa faveur b aiss e. Monsieur n’aime pas qu’un autre que lui commande chez lui. Je lés ai connues toutes ; eh bien, foi de Silène.! il n’y en a pas une seule qui eût pu et

qui puisse approcher de Bose pour la beauté I

Voilà pourquoi j’ai peur pour Sultane et pour

vous deux. Dieu seul sait comment cela finira, mais je crois avoir deviné comment cela va com. jnencer.

— Mais, obsefva Casimir, rien ne dit que monsieur Boque désirera Bose f

— Bien ! Je vous ai dit que je connais mon maître, et je vois votre femme ! Vous ne savez donc pas que c’est la plus jolie du pays t

Casimir fut flatté d’abord, il trembla ensuite.

— Je m’habillerai mal, dit Base; je serai malpropre, maussade ; je marcherai gauchement ; je ne me peignerai plus ; je ne comprendrai que la moitié de ce qu’on me dira ; enfin je serai laide !

Le gros cocher siffla un petit air qui voulait dire bien des choses. Puis reprenant la parole:

— D’abord, dit-il, monsieur vous a vue.

— II ne m’a pas seulement regardée !

— Croyez cela ! il vous a vue. Ensuite, si vous vous habillez ma!, il vous ordonnera de vous habille^ mieux; si vous êtes malpropre, il vous fera nettoyer comme il faut ; si vous êtes maussade, vous n’en serez pas moins jolie; si voqejÿMçta» gauchement, il s’en inquiétera fort p 1 devinera que vous jouez une comédieq srwS^ip vous peignez pas, il vous donnera oinq minutes pour arranger vos cheveux convenablement; si yous ne comprenez pas ses ordres à première audition, il se fera comprendre comme je me fais .comprendre de mes mulets. Vous voyez bien que vous ne pourrez pas vous .faire laide!

— Ma pauvre femme, dit Casimir» tes petits

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. LE VIEUX SALOMON.

U

moyens sont de l’enfantillage, et ne sauraient ' tromper personne. En haillons comme en toilette, tu ©s toujours la rose des femmes de couleur de a Guadeloupe, c’est-à-dire du pays où les femmes de

couleur sont les plus belles.

_ Flatteur! dit la jeune mère : je sms peut-être

ainsi pour toi, mais

Mais, interrompit Silène, c’est encore mieux

pour les autres ! . , .

— J’espère que tu n’as plus rien à dire ! conclut

• Casimir.

— Peut-être Nous prendrons conseil des

circonstances. . . .

A ce moment, on arrêta à une lialle ou le noir fit donner à manger à ses mulets. C’était une sorte de petite auberge borgne, tenue par un vieux noir libre. Casimir glissa quelques mots à l’oreille de Rose ; celle-ci fit un signe de tête affirmatif Silène, dit Casimir, combien de temps pouvons-nous arrêter ici ?

XJne demi-heure au moinH, une heure au plus.

— Eh bien, restons une heure, et acceptez le

déjeûner que ce brave homme peut nous servir

voulez-vous ?

Oe n’est pas de refus, répondit le cocher ;

j’ai bon appétit et je suis passablement fatigué.

Le vieil aubergiste noir avait des œufs, de la volaille, de la salade et des fruits, dn café et du ihatn. En attendant les événements, les trois convives firent un bon repas, que Casimir paya-Rose donna le sein à Rosine. Les mulets avaient bien mangé. On se remit en route au bout d’une heure, mais cette fois au grand trot.

La libéralité de Casimir l’avait mis bien vite dans les bonnes grâces de Silène. Celui-ci voyait en outre qu’U n’avait pas affaire à des esclavers ordinaires; prévoyant peut-être quelque bonne chance pour eux — malgré les protestations du mari et de la femme, à l’endroit d’nn contrat répugnant — il se pouvait qu’il cherchât à se bien mettre à l’avance avec eux.

Le labyrinthe du cœur do l’homme — esclave ou libre _ a tant de détours, qu’on ne saurait supposer un fil trop long pour s’y guider.

# *

Jusque-là, la route s’était faite d une manicre ipportable, à cause du chemin assez doux et as-z uni qu’on avait eu à suivre, à cause aussi du fnd>jour ët de la grande chaleur qui, joints au veinent d’un bon trot, avaient empêché à peu l’attaque des insectes. Tout alla encore as-z bien pendant deux ou trois heures ; mais la dt vint, et, avec la nuit, des myriades de mousti-ie 8 , de taons et de mariDgoins qui assaillirent la itite famille d’une façon cruelle. Rose avait toutes 3 peines du monde à préserver Rosine, en se préservant elle-même. Casimir pestait et jurait, descendait de charrette pour allée à pied, puis remon-

tait pour ne pas laisser Rose seuie. A l’approche des bois, tons ces tourments redoublèrent, car là les insectes ailés formaient comme de petits nuages compactes, dont les fractions entraient dans les narines, dans les oreilles, dans la bouche et dans les yeux des voyageurs. Rose finit par envelopper sa tille dans un petit drap; eUe s’entoura elle-même la tête toute entière d’un mouchoir, et Casimir s’en fit autant au moyen d’une cravate. Quant à Silène, il était accoutumé à ces désagréments, et de plus il avait allumé sa pipe, dont il tirait une épaisse fumée qui éloignait un peu ses assaillants. Malgré toutes ces précautions, Casimir et Rose étaient piqués aux mains, aux bras et aux jambes.

— Enfer de pays! s’écria le pauvre homme. Si vous saviez, Silène, quelle différence avec la Guadeloupe ! Certainement que l’esclavage est partout l’esclavage, et qu’il entraîne partout à des horreurs ; mais ce qui’ me parait ici la régie est là-bas l’exception. A part ces exceptions, et aussi à part l’esclavage, quelle bonne vie! Quel beau climat! Il n’y a pas de misère chez nous, et on n’y voit pas un mendiant. La plus grande partie de ceux qui se déshonorent par des cruautés envers les esclaves, sont des européens arrivés pauvres et nus, puis enrichis par tous les moyens. C’est ce qu’on appelle des parvenus. Il n’y a rien de plus avide, de plus insolent et de plus cruel. J’ai toujours remarqué que les gens comme il faut—que les autres appellent fiers et aristocrates, parce qu’ils se tiennent à l’écart de tout ce qui est grossier sont, pour les esclaves et .pour les malheu-

reux, les plus généreux et les plus humains, tandis que ceux qui ont toujours traîné la savatte, comme ou dit, qui ont toujours été misérables, deviennent orgueilleux, méchants et cruels, dès qu’ils ont quelque fortune.

Je n’aurais pas cru cela, répoadit Silène. Il

me semble que, quand ou a été malheureux, on doit mieux compatir au malheur des autres. • • •

avez raison dans un sens, dit Casimir.

Ceux qui ont été malheureux et qui sont d’une bonne et généreuse nature, sont les plus enclins à la pitié, les plus charitables, les plus fraternels, c’est-à-dire les meilleurs; mais ceux-là ue sont jamais ce qu’on appelle des parvenus, d’abord parce qu’ils parviennent rarement, ayant le cœur trop bon ; ensuite parce que, s’ils s’élèvent à un état meilleur, ils ne font que reconquérir leur place lé-' gitime, d’où les avaient chassés les événements.

° — Comme ça, jo comprends, dit le gros noir avec un commencement do déférence pour son voyageur. Mais, ajouta-t-il, savez-vous, Casimir, que vous n’êtes pas comme nous autres, vous! Vous

parlez comme un blanc intruit Qui donc vous

a élevé ?

Oh ! mon Dieu, j’ai été élevé comme les autres^

, avec cette exception que je n’ai eu pour maîtres

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LE VIEUX SALOMON.

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que des gêna de bonté et de condition. De plus, j’ai été un peu instruit par uu vieux noir nommé Salomon, qui est aujourd’hui libre, et qui a cent six ans. Il a voyagé en Europe avec de bons maîtres, et s’est instruit à leur contact. Son dernier maître était un avare qui l’a fait libre quand le pauvre Salomon a eu quatre-vings ans, parce qu’il ne pouvait pas trouver à le vendre, et qu’il a pensé que son travail, à cet âge, ne valait pas sa nourriture. Voilà comment il se fait que vous me voyez moins ignorant que la plupart des esclaves.

—S’il y en avait beaucoup comme vous, répondit Silène, je pense que l’esclavage ne serait plus possible.

— Je le crois, répondit Casimir. Aussi, la première chose serait, pour les esclaves, d’apprendre à lire par tous lés moyens.

— Vous savez lire ! vous, s’écria Silène

— Et écrire, mon ami ; Rose aussi.

— Bon Dieu ! je donnerais tout ce que je gagne qselquefois le dimanche, pour apprendre a lire, dit Silène.. .-.-et si ce n’était pas si dangereux

— Comment, dangereux ?

— Oui, dangereux pour celui qui enseigne et pour celui qui apprend. Il n’y a rien de plus défendu, ici ! Dernièrement un blanc, qui appartient à une Association que je ne connais pas, a été surpris, une nuit, enseignant la lecture à quelques noirs, sur une grande plantation : on l’a pris, on l’a roulé dans du goudron, puis dans de la plume, et, quand il a été bien couvert de plumes, on y a mis le feu!

— Horreur ! Et les esclaves f

— Les esclaves If. i. .Ils ont reçu chacun cent

coups de fouet, à nu, attachés sur une échelle étendue à terre ; puis, leurs plaies ont été pansées avec du vinaigre pimenté

— Horreur ! horreur ! !

— Ce n’est pas tout. Dans cet état, ils ont été

mis aux fers dans un cachot, pendant un an. Dè3 que leurs plaies ont été cicatrisées, chaque matin, pour nourriture, ils ont reçu chacun vingt coups de tordu. Les uns sont morts au bout de deux mois, d’autres au bout de trois, de quatre, de six. Un seul survivait. Comme il ne pouvait pins marcher, et qu’il était tout-à fait hébété, on lui a administré quelque chose et ça été fini....

— Seigneur tout-puissant ! s’écria Rose....

— Mais... .la justice ! fit Casimir.

Silène se mit à siffler son air qui voulait dire tant de choses.

— Probablement c’est trop cher pour nous, dit-il

enfiù

H était près de minuit. A ce moment, la nature dû sol sur lequel on roulait changea. De mou il devenait dur et raboteux. Les cahots commencèrent à se foire rudement sentir, et Rosine cria.

— Si nous arrêtions jusqu au petit jour ! demanda Casimir à Silène.. -.

•— Je n’arriverais pas à temps,répondit le cocher, et je serais battu.

— Silène, dit'Rose de sa voix musicale, si invinciblement sympathique, nous dirons, que mon enfant était malade. Je vous en prie, arrêtons: je tombe de sommeil, et je suis brisée

— Ma foi, dit le noir, arrive qui arrive! Je forgerai un conte d’ici là, ou bien je carresserai mes mulets de manière à leur doubler les jambes ; mais je crois, Rose, que le bon Dieu en personne ne pourrait rien refuser à une musique comme votre voix! Ah! % Sultane, Sultane, tu n’es pas solide sur ton trône ! •

En disant ces mots le cocher avait arrêté.

— Vous disiez >que vous tombez de sommeil, Rose, dit-il ; faites-vous une couche dans la charrette, et étendez vous-y avec votre petite. Tenez, yoilà une grosse capote qui vous servira, tant bien que mal, de matelas ; quelque linge, tiré d’un de vos paquets, servira à vous couvrir et à vous préserver des maringoins. Vous pourrez dormir quatre heures.

— Merci, dit Casimir

— Merci bien, mon ami, dit Rose; un jour ou l’autre, je vous rendrai votre bonne obligeance.

— Moulin à vapeur ! se dit Silène, — c’était son plus habituel jurement — voilà une fille à faire le bonheur d’un roi, et le tourment d’un évêque ! Quand elle parle, on dirait les notes douces de l’orgue, à la grand’messe du dimanche ! Décidément

Sultane peut affiler sa pioche !

, La jeune mère arrangea tout du mieux qu’elle put, coucha sa petite fille, et, s’adressant à son mari :

— Viens à mes côtés, Casimir, dit-elle ; en nons serrant un peu, il y aura place. — Et vous, Silène* où dormirez vous $

— Moi, je ne dormirai pas : je veillerai sur tout le monde.

Au bout de quelques minutes, notre petite famille paraissait plongée dans le sommeil.

— Pauvres jeunes gens ! dit le charitable Silène se parlant à lui-même; pauvres jeunes gens! si beaux, si braves, si instruits ! aller gratter la terre, sous le fouet, pour faire du sucre à l’avantage d’un gredin qui a cent fois plus qu’il ne lui faut ! Moulin à vapeur! il faut que j’apprenne à lire, et quand je sanrai, j’enseignerai à d’autres, et, quand beaucoup sauront, on verra s’il n’y a pas moyen de secouer un peu ces fainéants qui ne savent vivre que de nos sueurs !

Le gros noir était bien seul, et, ne eraignant pas d’être entendu, il se grisait à ses propres paroles. Son monologue, commencé à voix basse, s’était élevé peu à peu jusqu’à l’accent non contenn de la f colère.

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LE VIEUX SALOMON.

Est-ce que ce Casimir, continua-t-il, n’est pas supérieur^M^Jean Roque! Est-ce qu’il n’eSt pas supérieur à un tshrde planteurs qui ne savent que donner des coups et empocher l’argent que nous

gagnons î Et Rose ! est-ce qu’il y a beaucoup de

femmes qui pourraient lui être comparées, si on était dans un pays libre, en France, par exemple !... Eh bien, il faut que ces deux chrétiens, intelligents, honnêtes, jeunes et courageux, fassent tout ce qui conviendra à un homme corrompu, et cela, parce qu’il s’appelle le maître !

— Silène, dit Casimir — qui ne dormait pas, et qui avait tout entendu—je vous enseignerai la lecture et l’écriture. Nous nous cacherons assez bien pour n’être pas découverts, et, comme vous le disiez, quand vous saurez, vous enseignerez aux autres. Je suis maintenant assez sur de vous pour vous offrir cela.

— Oh ! merci, merci ! s’écria le noir avec l’accent de la plus sincère reconnaissance ; instruisez-moi, frère, et jq le rendrai aux autres, afin que la science se propage et nous aide, ou à conquérir nous-même notre liberté, ou à en être dignes, si le ciel nous l’envoie.

— Vous avez raison, frère, répondit Casimir : avant de jouir d’un bien, même d’un droit, il faut* le mériter, et l’ignorance absolue n’est digne de rien que du mépris. Pour nos frères, mon opinion est peut-être injuste, parce qu’ils ne peuvent pas ? et que qui ne peut ne peut ; mais, quand je vois des blancs qui ne sauent ni lire ni écrire — et il n’en manque pas 1 — je me dis que ceux-là mériteraient d’être esclaves, parce qu’un homme qui s’appartient, quelque misérable qu’il puisse être, n’a pas le droit de ne point savoir lire.

— Mais, riposta Silène, ceux à qui leurs parents n’ont rien enseigné f

— Ceux-là peuvent‘apprendre à tout âge: à vingt, à trente, à quarante ans, n’importe ! On peut toujours prendre une heure chaque nuit, sur sou sommeil, pendant trois mois, six mois, un an,

s’il le faut, pour apprendre à lire et on trouve

toujours un ami, un camarade, un voisin, disposé à vous enseigner cela. Donc, celui qui ne sait pas lire est coupable ; il se ravale au-dessous des au. très, et il mériterait de les servir, comme s’étant fait lui-même d’une espèce inférieure.

— Vous avez toujours raison, Casimir, et main, tenant je pense comme vous. Mais, pour nous autres qui, sauf exceptions, ne pouvons absolument pas, votre opinion ne peut être soutenue, u’est ce pas f

— Non, et je ne la soutiens pas non plus. Mais patience ! si nous nous entendons bien — et je , crois que nous nous entendrons— nous aiderons plus au progrès de l’Emancipation, avec un alphabet, qu’avec des sabres et des fusils ! —

— Que je suis heureux de vous avoir rencontré! s’écria Silène.

— Et moi aussi, mon ami ; sans écoliers à quoi serviraient les instituteurs, et qui y perdrait, si ce n’est la cause générale! Votre bon vouloir a au* tant de mérite que le mien, et nous courons chacun le même danger.

— Allez ! répondit le noir, maintenant c’est entre nous, à la vie à la mort ! Si je puis voua être utile en quoi que ce soit, vous pouvez compter sur moi, vous, votre femme et votre enfant.... et* dans la lutte qui va s’ouvrir contre vous — je ie pressens —je ferai, tout esclave que je suis, oeqne peut faire un homme qui fait bon marché de sa vie.

Casimir se leva, s’approcha du noir, et ouvrant les bras:

—Embrassons-nous, dit-il avec émotion, et jurons de tout faire pour nous protéger mutuellement, afin d’être pins longtemps ntilea à la cause qpcrée de l’Emancipation de nos frères !

La lune, qui venait d’entrer dans son plein, éelai* rait vivement cette étrange scène.... Les deux; esclaves restèrent un moment embrassés, puis ensemble :

— Nous le jurons devant Dieu ! dirent-ils. —.

Puis ils s’écartèrent en peu l’un de l’autre^ SJüas

qu’une de leurs mains à chacun se désunissent. . Dana ce mouvement, l’Etoile d’argent toujours ap-pendue au cou de Casimir, sortit de sa cheipise entrouverte. Le noir la vit scintiller aux rayons du doux soleil des nuits.

— Que signifie cette Etoile ! frère, demanda-t-il.

— Tu le sauras un jour, bientôt peut-être, répondit Casimir. Laisse-moi avoir le droit de te le dire, et alors j’aurai fait un heureux.

J’attendrai donc, dit Silène avec reconnaissance.

Le jour était venu. Rose était levée, et on s’ôtait remis en marche. Bientôt les rayons du soleil commencèrent à percer les grands bois, sur la lisière desquels roulait la charrette. La rente était cahoteuse et étroite. Rose avait de la peine à se tenir sur la banquette, qui était tout simplement une planche brute, posée en travers, et fixée au moyen de clous ; cette planche était élevée d’environ un pied et demi du fond de la caisse. La petite Rosine, doucement couchée sur les genoux de sa mère, la tête appuyée sur un sein qui lui faisait le plus doux des oreillers, ne ressentait ni secousses ni cahots, amortis qu’ils étaient, pour elle, par le tiède édre-

on de sa couche vivante.

Le gros noir réfléchissait beaucoup, à eu juger ar son silence inaccoutumé, et par la pose qu’il ardait. Il réfléchissait sans (Joute à cet impor-int événement de sa vie — si peu fertile en événe-îents— qui lui avait donné un frère, un ami dont i supériorité, loin de le rendre jaloux, le ren-Digitized by VjOOQiC

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LE VIEUX SALOMON.

dait fier et heureux» Peut-être aussi calculait-il les danger» que la beauté extraordinaire de Bose attirerait bientôt sur la pauvre et intéressante petite famille- Les passions exigeantes et despotiques de cepaéha qui avait nom Jean Boque, lui faisaient peur pour ses nouveaux amis ; peut-être cherchait-il si le rat de l’esclavage ne pourrait pas gêner les allures du lion de l’absolutisme $ si lai, pauvre diable sujet aux coups, à la mort, sur un caprice? ne pourrait pas entraver qùelque peu la marche terrible de l’homme libre, riche, méchant et puissant

Casimir aussi semblait plongé dans de profondes réflexions.

— Silène, dit-il enfin, nous avons parlé, hier, de monsieur Boque ; dites-moi maintenant ce qu’est monsieur Michaud

—C’est plus difficile, ça ! répondit le noir. Monsieur Michaud n’est ni méchant, ni bon, du moins eu apparence. Il suit exactement les ordres du maître, et ne fait pas châtier pour son propre compte. Il y a, je crois, un mystère en monsieur Michaud. Vous, Casimir, qui êtes un savant, auprès de nous autres, peut-être découvrirez-vous ce mystère. On voit quelquefois M. Michaud s’efforcer de contenir sou émotion, quand il commande un châtiment par ordre du maître. Quelquefois, le regard r qu’il jette sur M. Boque est terrible, mais il- s^abaisso aussitôt, de peur peut-être d’être rencontré. Il faut 1 suivre strictement les règles posées par le maître. Il ne parle jamais avec douceur aux esclaves,, mais il les regarde quelquefois comme ferait Jésus. Sa voix et son regard ne paraissent pas appartenir au même corps. Enfin, on ne comprend rien à cet*homme-là. Sa demeure, isolée et composée de trois chambres, est située à une certaine distance des cases à nègres, et à une distance plus grande de la maison du maître. Souvent, en rôdent la nuit, j’ai aperçu quelques hommes arriver^ par divers chemins, chez monsieur Michaud, avec des précautions témoignant qu’ils cherchaient à-n’être point vus. D’autres fois, c’est monsieur Michaud qui se rend, toujours la nuit, à quelque rendez-vous pareil à ceux qu’il donne, car je l’ai vu, pendant que tout le camp dormait, s’éloigner silencieusement : je l’attendais ; il ne revenait que deux ou trois heures avant le jour. Qui reçoit-il, où va-t-il, et pourquoi ces rendez-vous I C’est ce qpe je n?ai jamais pu découvrir. Je vous le répète, il y a un mystère là-dessous, et je voudrais bien percer ce mystère.

— Peut-être, dit Casimir, cette conduite est-elle toute simple. On vient voir, de nuit, l’économe, parce que, pendant le jour, il est occupé. Quand il sort lui-même, peut-être va-t-il voir quelque maîtresse, car enfin, ce n’est point un vieillard, et

—Non, non, Casimir; je puis répondre à cette objection. J’ai d’abord observé ses jours de récep-

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tion: c’est le mardi et le vendredi. Les lundi et mercredi, c’est lui qui sort, comme je vous le disais. Quaut à ce que vous disiez touchant une maîtresse, nous connaissons tous, et monsieur Boque connaît aussi la maîtresse do monsieur Michaud, C’est une blanche, une anglaise, jolie et distinguée. Elle ne se cache pas le moins du monde. Tous les jeudi et samedi, vers le coucher du soleil, elle arrive à cheval, et repart le lendemain, à dix heures, à onze heures, quelquefois à midi, Vous voyez que, de ce côté, il n’y a aucun mystère.

— C’est vrai, Silène. Alors, d’après vos paroles, je crois qu’il serait important de percer le mystère dont s’environne l’économe, non dans un but d’indiscrétion et de mal, mais au contraire dans un but de bien. Je vous dirai, quand il en sera temps, les pensées que me suggère votre confidence. En attendant, le plus important serait de protéger ce secret—si c’en est un — contre les autres noirs de la plantation, tout en tâchant de le découvrir ponr nous. S’il y a danger pour l’économe dans sa conduite mystérieuse, il faut que notre vigilance éloigne de lui ce danger. Bose nous sera peut-être utile en tout cela. Quand nous serons arrivés, nous reparlerons de ce sujet, et nous nous entendrons pour organiser nos moyens. Avec un peu M’adresse et beaucoup do patience, nous devons arriver, un jour ou l’autre, au résultat que nous cherchons

Vers midi, on fit une autre halte pour mauger* et pour faire manger les mulets. Depuis le matin, Silène avait vigoureusement poussé ses bêtes, et on avait ratfcrappé presque toute la route perdue par la station de nuit. On prit à peine le temps do faire un léger repas, et on repartit bon train.

Le soir, une heure après le coucher du soleil, la charrette et les voyageurs arrivèrent à la plantation ; on avait regagné tout le temps perdu.

XII.

UNE SUCRERIE EN UOUISIANE.

Comme Bose, aidée de son mari, descendait, moulue et brisée, de la charrette à mulets, et que Silène lui remettait entre les bras la petite Bosiuo qu’il avait prise un instant, la cloche de l’habitation sonnaii pour la fiu des travaux de la journée.

Bientôt arriva le troupeau des esclaves revenant des champs, accompagnés de deux comuiaudeurs, le fouet en sautoir.

Monsieur Michaud, posté en avant des cases, examinait tous ces nègres, négresses, quarterons, quarteronnes, mulâtres, mulâtresses, griffons, griffonnes; jeûnes, vieux, grands, petits; toutes les couleurs, tous les âges; les uns robustes, les «autres débiles ; plus de la moitié aux trois quarts et demi nus ; le tout portant une pioche et un petit vase

de fer blanc ; quelques uns nu sabre à cauues

eu totalité environ deux ceuts sujets se rendant

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LE VIEUX SALOMON".

chacun dans sa case, pour souper ou se reposer, la dernière chose à la portée de tous, puisqu’il n’y a qu’à s’étendre pour cela ; la première, à la portée de ceux seulement qui avaient de quoi manger.

Ce jour-là était un samedi. Le lendemain était donc jour de repos.

Quand M. Michaud aperçut la charrette et la petite famille appartenant au successeur du capitaine Jackson, il quitta son poste d’observation, et, s’avançant vers Casimir et Rose :

— Monsieur Roque est absent pour quelques jours, leur dit-il ; mais j’ai reçu ses ordres. Suivez-moi, je vais vous mener à votre case.

Silène était allé rentrer la charrette, désarnacher les mulets et mettre chaque objet à sa place, sous un hangar. Dès qu’il eut fini, il courut sur les pas de ses nouveaux amis, et arriva en même temps qu’eux à la case où les avait conduits l’économe.

— Ah! c’est toi, Silène, dit M. Michaud. Rien de nouveau du voyage t

— Rien, monsieur, répondit le noir, absolument rien.

— Ainsi, dit l’économe à Casimir, voici votrs case, arrangez-vous-y à votre guise. Lundi matin, à la cloche, vous suivrez l’atelier aux champs, ainsi que votre femme.

— Et nos meubles ? fit le mulâtre

— Je n’ai pas d’ordres. Quand monsieur Roque reviendra, parlez-1 ui-en....

Et, après ces mots, il s’éloigna dans la direction de sa maison.

La nouvelle demeure du jeune ménage était une cabane en bousillage , couverte en merrains, et d’à peu près douze pieds carrés. A l’intérieur on voyait un escabeau fait à la hache, une table massive, et un gros rouleau posé debout dans un coin. Ce rouleau était une natte de joncs sauvages, qui, déroulée, était le lit. La cheminée était comme la cabane, en bousillage non plané. C’était tout, pour l’intérieur et pour l’extérieur.

Le lecteur ne se plaindra pas des longueurs de la description.

Le bou8iillage est un mélange de terre jaunâtre et de mousse d’arbres, sorte de crin végétal qui pend, en grosse touffes, des branches de vieux arbres. Voici le moyen de construire en bousillage; On creuse un grand trou, on y jette de l’eau et de la mousse, on y descend et on y piétine — sans chaussure, bien entendu —jusqu’à mélange satisfaisant. Cela fait, chacun des travailleurs preud uu tas de cette boue jaune, et va l’appliquer, avec les mains seulement, entre des poteaux destinés à la maintenir. Au bout de quelques jours, c’est sec, et la cabane est achevée.

Donc, c’est une cabane de ce genre qui était la demeure de la petite famille....et, si l’on se souvient de leur sweet home de la Pointe-à-Pitre, et

de leur chambre chez le capitaine Jackson, on comprendra l’amère tristesse qui dut leur serrer le cœur.

Us se regardèrent consternés, autant qu’on peut se regarder saus lumière, dans une presque obscurité. Rose s’assit sur l’escabeau, pour donner le sein à Rosine. Casimir .se servit de la table en guise de chaise, et ils ne parlèrent plus.

— Moulin à vapeur ! s’écria Silène qui était resté debout, il n’y a rien ici ! Attendez uu peu, mes pauvres amis ; je cours à ma cabane, et je reviens bien vite

Cela dit, il s’élança au dehors et disparut.

La nuit s’épaississait, et le ciel, assez beau toute la journée, se couvrait de nuages, en même temps qu’une brise inaccoutumée commençait à traverser l’atmosphère. On ne pouvait plus se voir dans la cabane.

— Prends courage ! ma Rose, dit Casimir à sa femme dont il entendait la respiration chargée de pleurs ; quand le maître reviendra, je lui parlerai au sujet de notre mobilier. En attendant, demain, dimanche, j’emprunterai une truelle, j’achèterai de la chaux, et je passerai la journée à planer nos murailles et à les blanchir, ainsi que la cheminée.

— Oui, mon ami, répondit Rose, et si monsieur Roque nous rend nos meubles, au moins pourrons-nous les mettre à peu près à l’abri.

A ce moment, des pas se firent entendre, et, si on eût eu de la clarté, on eût pu voir entrer dans la cabane deux personnes convenablement chargées, plus un grand chien noir, à longs poils, agitant sa queue panachée, en signe évident de satisfaction. L’un des personnages qui venaient d’entrer frotta une allumette sur la muraille, et la flamme qui -en jaillit alluma une chandelle qu’il avait apportée ; il la fixa dans un goulot de bouteille, et posa le tout sur la planche brute de la cheminée.

Alors, Casimir et Rose virent Silène qui venait de jeter sur le plancher un matelas enroulé ; une grande et forte griffonne qui posait à côté du matelas un paquet assez volumineux ; enfin un grand chien de Terre-Neuve qui vint, comme une connaissance de dix ans, lécher les mains de Rose ^t le visage de Rosine.

— C’est Veille-toujours ! s’écria Rose....moins le collier.

— Mes amis, disait Silène, nous vous apportons ce que nous pouvons, ma femme et moi, en attendant mieux. Vous savez, Casimir, ce que je vous

ai dit ; je suis tout à votre service et Jnnon

aussi ; n’est ce pas t femme....

— Oh ! oui, de tout mon cœur, répondit la femme de Silène. Pour commencer je vais faire votre couche, mes enfants, pendant que Rose — je sais déjà vos noms, allez ! — pendant que Rose donne à téter à sa petite.

— Bien merci! Junon, répondit Rose avec un sourire reconnaissant.

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LE VIEUX SALOMON.

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— Qûelle musique que cette voix-là! s’écria la griffonne. Voyons donc celle à qui elle appartient—

Et, sans plus de façons, l’obligeante esclave prit 1 e flambeau qui était sur la cheminée, et l’approchant du visage de Eose qui souriait de son plus doux sourire.

—Jésus Seigneur ! s’écria-t-elle, qu’elle est belle ! qu’elle est belle !

— Hein ! fit Silène, est-ce que je t’ai menti t femme.

— Oh non ! tu étais bien loin de la vérité, encore—

Casimir regardait sa femme avec amour, puis Junon avec plaisir.

— C’est bien malheureux, pour une Jionnête lem- * me, d’être aussi jolie que cela, quand elle est esclave, sonpira Junon, surtout dans une habitation de monsieur Roque ! — Par exemple, ajouta-t-elle, quand on se moque de tout et qu’on veut avoir ses aises et ne rien faire, c’est différent !

— Ce qu’il y a de certain, quoi qu’il en soit, ajouta^ Silène, c’est que la belle Sultane risque fort de revenir aux cases !

— Oh! pour ça, oui! répondit Junon.... et personne ne la plaindra, l’orgueilleuse bête ! Avant elle était jolie et même belle, mais à présent, elle va s’effacer, comme la lune devant le soleil....

— Avez-vous déjà travaillé aux cannes î demanda Silène à Casimir.

— Oui, répondit celui-ci, mais il y a longtemps.

— Et votre femme î

— Jamais.

Le gros noir poussa un profond soupir, puis regarda Rose avec commisération.

— Avec du courage et de la patience, on peut faire bien des choses, dit-il.

—Silène, dit Casimir, demain j’aurai besoin d’une truolle et d’un peu de chaux. Pourrais-je emprunter l’une et acheter l’autre?

— Certainement, répondit le noir. Pour l’ins-

trument, je vous le prêterai ; quant à la chaux, l’économe vous en vendra autant qu’il vous plaira, pour le compte du maître, bien entendu ! — Vous voulez arranger les murs ? ajouta-t-il

— Oui, j’y passerai la journée de demain.

— Et moi aussi, Casimir ; car je viendrai vous

aider d’autant plus que votre plancher est

tout décloué, et qu’il y manque même quelques morceaux.

— Merci, mon ami, dit Casimir ; j’accepte à charge de bonne revanche.

A ce moment, un des deux commandeurs, nègre esclave comme les autres, entra dans la cabane, tenant à la main deux vases de fer blanc.

— Voici, dit-il, ce que monsieur Michaud vous envoie: c’est pour jusqu’à lundi soir, jour de la distribution pour la semaine.

1 Et il se retira sans dire bonsoir, comme il était entré.

Noirs ou blancs, les hommes sont partout les mêmes, c’est-à-dire que partout il y a des bons et des méchants, des grands et des petits, des égoïstes on des cœurs ouverts, des lâches et des courageux.

La classe nombreuse des petits ambitieux — qu’on appelle parvenus, quand ils réussissent — est partout la même : vaniteuse et insolente. Les commis subalternes ne valent jamais les chefs; les petits bourgeois qui ont boutique, ou quelques rentes, ne valent pas les vrais riches; les domestiques sont généralement plus grossiers que les maîtres, et ainsi de suite. De là, le vieux proverbe :

“Il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints.”

— Quel est ce malhonnête qui sort d’ici, demanda Casimir

— C’est un flatteur du maître, qui s’est fait nommer commandeur ponr n’avoir qu’à faire travailler les autres. Sou office consiste à conduire des noirs aux champs, à se planter derrière ceux de sa section, c’est-à-dire la moitié, et là à activer le travail en allongeant des coups de fouet à ceux ou à « celles dont le rawy, ou sillon, est en retard. De plus, il exécute les châtiments ordonnés par le maitre, et comme il sait le maître dur et impitoyable, il n’y va pas de main morte ! Voilà ce que 'c’est, ici, qu’un mauvais commandeur.

— Hélas! répondit Casimir, c’est’de même à la Guadeloupe ; ce doit être de même dans tous les pays à esclaves.

— Eh bien, continua Silène, parmi ceux qui remplissent cette sorte d’emploi de bourreaux de leurs frères, il en est de bons. Celui qui sort d’ici, Apollon, est tout le contraire de son confrère Chariot.

Ce dernier crie bien un peu derrière les retardataires, car, si le travail allait mal, c’est lui qui serait châtié ; mais il ne s’acharne après personne, comme fait Apollon, et n’allonge un coup de fouet, bien mou, qu’à la dernière extrémité. Si vous tombez sous Apollon, je vous engage à ne pas rester en arrière !

Casimir crispa les poings et grinça des dents en regardant Rose.

Silène et sa femme souhaitèrent une bonne nuit à leurs nouveaux camarades, et regagnèrent leur cabane. Quand ils furent partis, Casimir découvrit les deux vases qu’on lui avait apportés : dans l’un était de la mélasse et du gru (maïs concassé) ; dans l’autre un morceau de porc salé, presque on. fièrement gras. C’était leur nourriture pour deux jours

Dès six heures du matin, le lendemain dimanche, Silène était à la cabane de Casimir ; il avait apporté un seau de chaux et des truelles, plus des clous, une hachette, et quelques bouts de planches.

H venait aider aux réparations et à Vembellmment de la triste cabane de son nouveau frère.

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— Nous n’avons pu ferme l’œil, de la nuit, lui dit Casimir: les maringoins nous ont assassinés.

— Il faudrait que vous eussiez une moustiquaire, dit Silène.

— Nous avons quelque argent; mais il nous

répugne d’acheter une moustiquaire pour la faire traîner sur le plancher. Il y en a une à notre lit, d’ailleurs; mais savoir quand nous aurons nos meubles, et même si nous les aurons, bien qu’ils nous appartiennent !

— Cela dépend ! fit Silène....

— Je vous comprends, mais vous savez ce que nous vous avons dit-... et si vous nous connaissiez mieux, vous sauriez ce que valent uos paroles.

— Oh ! oui ! ajouta Rose

— Et puis, nous n’avons plus au monde qu’une

joie, qu’un bonheur : la joie d’être l’un à l’autre, le bonheur de nous aimer ! Cela ne gêne personne, je suppose

— Vous supposez mal, mon cher ami : vous oubliez M. Roque !

— Ah! ça mais ils n’ont donc pas de

blanehes, oes planteurs-là, pour prendre une femme ou une maîtresse ! Il faut qu’ils se pourvoient parmi les nôtres!

— Dam! une femme gêne quelquefois; une

maîtresse, ça coûte souvent cher, et ça vous plante* là pour un oui, pour un non! Il est bien plus commode d’avoir en propriété absolue l’instrument de ses plaisirs !. -1 .Et puis, je me suis laissé dire que beaucoup aiment mieux les mulâtresses que les blanches, celles-ci, disent ils, n’ayant pas la même richesse d’organisation, étant plus molles et plus froides. Quant aüx négresses, il est rare qu’ils s’en servent à l’âge mûr ; le contraste des couleurs serait trop frappant. M. Roque l’a fait dans sa jeunesse, par calcul, et il les choisissait tontes jeunes, presque enfants.

— Alors, dit Casimir, si ce que vous craignez arrive, Silène, tout cela finira mal, parce qu’il n’y a rien que je mette en balance avec la perte de mon seul bonheur.

Le noir baissa la tête, ne sachant que répondre.

Au milieu de cette conversation, on s’était mis à l’ouvrage rondement. Vers dix heures, Junon apporta à manger à Silène. Elle avait confectionné une copieuse soupe de son invention, de manière qu’on pût en offrir à Casimir et à Rose. De plus, elle avait acheté du pain en quantité suffisante pour les trois bouches qui le devaient consommer; mais Casimir exigea et obtint, à force d’insistance, qu’on le laissât payer ce pain. Le lard et le gru restèrent donc au fond de leurs vases ; la mélasse servit à la fois de plat et de dessert.

Enfin, !a journée entière s’écoula dans le travail, et laissa à nos jeunes mariés la triste perspective du lendemain.

Il était quatre heures du matin quand la cloche de l’habitation annonça aux esclaves qu’il était temps de se lever. Casimir et Rose se hâtèrent, pour ne pas donner prise, dès le premier jour,.à quelque brutalité. Cinq minutes après, la même cloche tinta quelques coups seulement. Cela signifiait qu’il était temps de sortir des cabanes et de se rendre vers la maison de l’éeonome.

La veille, Silène avait tout expliqué à Casimir et à Rose. H avait dit à celle-ci qn’elle anrait à déposer sa petite à la Cabane aux Nourrices, qui était sur son chemin, et que, le soir, en revenant, elle la reprendrait, et de même....jusqu’à nouvel ordre.

Rose portant Rosine, et Casimir marchant à côté d’elles, sortirent de leur cabane, aux derniers tintements de la cloche, et se dirigèrent, suivant les autres, vers la demeure de M. Michaud. Sur le seuil de la porte de la cabane aux nourrices, se tenait une grande négresse qui recevait les enfants, au fur et à mesure que passaient les mères, et les donnait, l’un après l’autre, aux femmes chargées d’en prendre soin pendant la journée,

— Donnez la petite ! cria-t-elle à Rose dès qu’elle aperçut celle-ci à la lueur d’une torche de bois de pin fixée en terre devant la cabane.

Rose mit son enfant dans les bras de la négresse, et continua sa route. Comme elle n’était plus dans le rayon de la lumière, on ne vit pas les pleurs dont son visage était inondé. Rose s’était vêtue le plus mal qu’elle avait pu. Une chemise, une mauvaise jupe, un vieux mouchoir noué sur la tête, de mauvais souliers aux pieds voilà quel était son accoutrement. Casimir la regardait, et, s’il eût fait jour, on eût pu voir ses yeux non voilés de larmes, mais injectés de sang et brillants de rage contenue.

On arriva devant la porte de l’économe. Monsieur Michaud—qui allait regagner son lit après le départ des nègres — était vêtu d’un caleçon de couleur et d’une vieille redingotte boutonnée sursa chemise. A sa droite se tenait Chariot, à sa gauche Apollon, chacun d’eux tenant une pioche de la main ganche, et leur fouet de la main droite.

— Casimir ! appela M. Michaud à hante voix...

— Me voici, répondit le mulâtre en s’approchant de l’économe.

Alors, Chariot lai remit la pioehe qcrtl- tenait ( A la Guadeloupe, le nom est: houe. ), et lui fit signe de le suivre, avec ceux de sa bande.

Casimir suivit, après avoir jeté sur sa femme un regard profond.

— Rose! appela le même économe

Elle s’approcha sans répondre—elle ne pouvait point parler — et reçut la pioche que tenant Apollon.

— En route ! lui dit le commandeur d’an ton

grossier

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LE VIEUX SALOMON.

Et la bande d’Apollon tourna à droite, comme la bande dé Chariot avait tourné à gauche.

Le mari et la femme étaient séparés.

Nous laisserons la bande de gauche pour suivre celle de droite, celle de Chariot, qu’avait suivie Casimir, pour celle d’Apollon, qu’avait suivie Rose.

XIII.

SUITE. — LE PREMIER COUP DE FOUET.

Depuis le petit jour, Rose piochait son sillon de toutes ses forces. Comme c’était la première fois qu’elle exécutait ce travail, c’est avec bien des efforts qu’elle était parvenue à suivre les antres, qui allaient cependant avec une lenteur apparente. Il était onze heures. A neuf heures, il y avait eu suspension de quinze minutes, pour laisser le temps à l’atelier do manger quelques bouchées, apportées par chacun dans un petit fer-blanc. Rose, qui n’avait rien apporté, ne mangea point. A onze heures, ses forces étaient à bout, et son sillon commença à ne plus tenir la ligne des autres.

— Allons donc ! la princesse... .cria A pollon, ou gare à la mèche !

La mèche voulait dire le bout du fouet.

A ce nom de princesse , plusieurs nègres et négresses poussèrent un gros rire. Cette grossièreté les vengeait de la supériorité de Rose, dont on leur avait parlé comme d’une fille de grand ton

IL y a des lâches partout.

Le commandeur se sentit fier des applaudissements de la partie du troupeau qu’il était chargé de conduire, quand ou était aux champs.

Quelques minutes après, un coup sec retentit

comme celui d’un pistolet de poche et Rose

jeta un cri. Quoiqu’appliqué par-dessus sa jupe et sà chemise, le coup qu’elle veuait de recevoir était si bien administré, qu’il avait coupé la jupe au-dessous des reins, comme refit fait une lame tranchante.

Ce qui passa dans tout l’être de la pauvre jeune femme ne saurait se dire complètement. La don. leur, la honte, l’humiliation, la firent chanceler. Un nègre esclave la battre ainsi ! quand elle suait des efforts qu’elle faisait pour suivre les Ce

beau corps, jusque là pur de tout flétrissanWScloti-loureux contact, déshonoré du fouet, au caprice d’une iguoble brute excitée parla jalousie de voir

nue nature supérieure àlasienue! Elle pensa

à Casimir S’il eût vu cela ! si ce cri qu’elle

avait poussé, il l'eût eu tendu !....

Elle ne pleura pas. Seulement, un fluide glacial lui passa dans tous les membres et lui étreignit le cœur. Ses compagnons, et surtout ses compagnes rirent plus fort que la première fois, quand ils entendirent son cri. Us trouvaient, les uns et les autres, qu’ou est bien délient de crier pour un seul coup dé fouet appliqué par-dessus du linge. Que serait-ce donc du quatrepiquets, à nu t

Midi arriva, et la cloche sonna, un quaart Wheure après j pour la suspension des travaux jusqu’à soi-disant deux heures. C’était déjà un quart d’heure volé au repos de deux cents pauvres travailleurs exténués. Total pour le maître : cinquante heures de bénéfice illégal.

Rose ne dit rien à Casimir ; elle recousit sa jupe à l’endroit déchiré, et tâcha de garder un visage calme. Mais Casimir avait déjà appris le fait par un ami de Silène. II l’eût, du reste, appris une heure plus tard par le premier venu, tant les mau. vaises nouvelles peuvent aisément se passer de télégraphe! Mais Casimir fit comme Rose: il se

tut et il fallait un épouvantable courage pour

qu’il gardât le calme apparent qui était empreint sur son visage.

— Eli bien, Rose, dit-il, quoi de nouveau $ As-tu été capable de suivre les autres ? ma pauvre chère > amie toi qui n’as jamais touché une houe !

— Ça m’a été d’abord assez dur, répondit Rose; mais je me suis efforcée et j’eu suis venue à 1)out 4 Je crois que je m’y ferai. Seulement, comme j’avais oublié ou négligé de porter à manger avec moi, je j

n’ai rien pris à neuf heures, et vers midi,

je me suis sentie assez faible.

—- Il faut, demain, emporter à manger, Rose, dit son mari : cela t’aidera.

— Oui, mon ami; mais toi, comment t’en es-tu tiré ?

— Oh ! facilement. Notre terre est molle comme du beurre.

— Je n’ai vil ni Silène, ni Junon, dit Rose après quelques instauts.

— Junon est de la bande de Chariot, et Silène, qui est muletier, ne travaille aux cannes que durant la récolte.

Quand elle eut mangé, avec répugnance, nn morceau de lard et un peu de gru, Rose se jeta toute* habillée sur le matelas prêté par la bonne Junon, et, brisée par la fatigue, elle s’endormit bientôt* Casimir prit une serviette tirée d’un de leurs paquets, et se mettant à genoux près de Rose, il chassa les mariugoins qui la voulaient piquer. Cette action machinale n’occnpant point sa pensée, cette pensée retourna au sujet qui lui serrait le cœur, au coup de fouet injustement appliqué par lè commandeur, et aux autres coups qui pouvaient suivre celui-là.

Rose était couchée sur le côté. Sa hanche saillait fortement en voluptueux contour, et sa jambe moulée était découverte jusqu’au genou. Casimir aperçut alors la reprise de la jupe—-qui d’abord ne lui avait fait naître aucune idée—et cette re* prise, qu’il avait vu exécuter, lui fit venir un soupçon.

— Je veux voir! dit-il

Et, doucement, avec mille précautions, il releva peu à peu les vêtements de sa‘femme, et arriva à l uue enflure longue et étroite, correspondant exac«

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tement à la coupure du vêtement de dessus. Alors, le visage illuminé par le feu de la rage et de l’in-dignation, et les mains toutes tremblantes, il rabattit les vêtements qu’il avait relevés, puis sortit de la cabane et alla trouver Silène, avec lequel Jl causa quelques minutes. Après avoir appris, sans doute, ce qu’il désirait savoir, il revint à sa case. Rose dormait toujours, et, tout en dormant, elle pleurail sans bruit. Casimir lui essuya et lui baisa les yeux, puis reprit la serviette et recommença à éloigner les maringoins du visage de sa bien-aimée.

A une heure trois quarts — au lieu de deux heures — la cloche rappela au travail. C’était encore cinquante heures pour le maître, Casimir secoua Rose aussitôt, lui offrit de l’eau fraîche, pour qu’elle s’en mouillât le visage, et ils partiront* Après quelques pas faits ensemble, le mari prit d’un côté, la femme de l’autre, en se faisant des signes d’adieux, avec chacun une arrière pensée...

— H ne sait rien, se dit Rose ; cela passera ignoré. Tant mieux !

— Pauvre cher bonheur à moi ! se dit Casimir, tu sauras si je t’aime !

Nous laisserons encore Casimir pour suivre Rose.

Quand ou fût arrivé à la pièce de terre qu’on retournait à la pioche, une méchante petite griffonne d’une vingtaine d’années, et laide comme une chenille, s’écria :

— Tiens! elle a déjà raccommodé sa jupe! la

princesse....

— Tais donc ta langue de vipère ! mauvaise guenon lui riposta un jeune nègre bâti eu Antinoiis, et qu’on avait surnommé le "beau .

— Tiens ! est-ce qu’on ne peut pas rire ? Pierre, riposta piteusement la laide hile.

— Si, on peut rire des choses plaisantes ou ridicules, comme ta tournure et ton museau, vilaine orfraie!

— Voyez-vous ! s’écria la négresse blessée, il

la flatte parce qu’elle est jolie! Peut-être bien qu’ils sont déjà d’accord

— Que vous ai-je donc fait pour que vous m’insultiez f dit Rose à la négresse, eu la regardant

de ses doux yeux

A cette voix de harpe éolienne, à ce regard de velours, la négresse baissa la tête et s’éloigna.... sans pouvoir répondre.

La journée se passa sans autre incident, llose fut brutalisée en paroles par le commandeur noir, qui ne lui épargna pas des épithètes que nous ne saurions reproduire dans ce récit.

• •

Le mari et la femme se retrouvèrent ensemble le soir avec leur petite Rosine, que sa mère avait re-prjge en passant, comme il avait été convenu.

* Vers neuf heures, Casimir dit à Rose qu’il avait rendez-vous avec Silène, pour commencer la dé-

couverte du secret de monsieur Michaud, et il s’éloigna eu promettant de ne pas rester plus d’une heure, ou une heure et demie, dehors. Il revint, en effet, vers dix heures et demie, et dit à sa femme qu’il n’y avait encore rien de nouveau.

— Du reste, ajouta-t-il de son air accoutumé, il nous faudra peut-être plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois, pour arriver au résultat que nous poursuivons ; mais, plus tôt on commence, plus vite on finit.

Vers minuit, on frappa à la porte do la cabane.

— Qui est là, demanda Casimir en se levant

— Silène! répondit le visiteur. Ouvrez, j’ai quelque chose à vous annoncer

Casimir ouvrit aussitôt, alluma la chandelle, et donna une poignée de main à son nouvel ami.

— Tiens ! c’est vous, Silène, dit Rose, qui s’était éveillée au coup frappé à la porte.

— Oui. Figurez-vous qu’on vient de ramener à sa cabane le commandeur Apollon, tout couvert de sang et de contusions. On dirait qu’il a reçu cinquante coups de bâton d’une main vigoureuse !

— Ce pauvre diable! fit Casimir.... et n’a-t-il pu parler f

— Si fait. Il a déclaré qu’il a été arrêté sur la route par un nègre inconnu, d’une habitation voi. sine, probablement, et que ce nègre, fort comme un hercule, Fa assommé de coups et laissé sur la place.

— Quelque vengeance de jaloux, dit Casimir....

— Ça se pourrait bien, répondit Silène, car aucune femme ne reste longtemps avec lui : il est

trop brutal Et alors, il est toujours en quête

d’amours faciles.

— Pas si faciles ! observa le mulâtre. Il se sera mal adressé, cette fois, et il a reçu une correction...

— Et une solide ! ajouta Silène. Monsieur Mi-chaud dit qu’il en aura pour quinze jours à garder la cabane.

Rose ne dit rien; mais elle observait son mari et Silène, de ce regard qui n’appartient qu’aux femmes.

On s’entretint encore quelques instants de l’évè-nemen4j)uis Silène regagna sou logis, après avoir fait â^^ulâtre un signe d’intelligence.

— Casimir, dit Rose, te doutes-tu de quelque chose ?

— De quoi ? Rose

— No crois-tu pas que c’est Silène qui a fait le coup!

— Et pourquoi l’aurait-il fait ?

— Je ne sais mais vous êtes amis déjà

tous les deux et peut-être qu’il n’aura pas agi

pour son compte î....

— Je ne comprends pas le moins du monde, ma chérie. Le sommeil te brouille sans doute les idées.

Rose n’avait pas quitté d’une seconde le visage de Casimir.

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LE VIEUX SALOMON.

— Approche donc un peu, dit-elle

Casimir s’approcha en s’efforçant de sourire.

Tu as du noir ici et là - dit-elle en

mettant le doigt sur plusieurs endroits du visage de son mari. Casimir, Casimir ! je comprends tout !

Et elle lui jeta les bras autour du cou, pour l'embrasser.

— Chère femme, dit-il, en lui rendant ses caresses, nul ne te frappera impunément !

Le lendemain matin, quand on alla aux champs, Pierre fut nommé commandeur par monsieur Mi-chaud, jusqu’au rétablissement d’Apollon. Le beau noir n'avait pas sollicité cet emploi; mais il ne pouvait le refuser sans se rendre coupable du délit graye de désobéissance. Seulement, en jetant le fouet sur ses épaules, il se jura bien qu'on ne l’entendrait jamais retentir, entre ses mains, à moins d'ordre formel.

La veille, avait eu lieu la distribution des vivres pour une semaine : viande salée en petite quantité gru et mélasse. ■

Quelques jours se passèreut sans événement digne d’être consigné," et monsieur Roque arriva un matin à sa plantation.

XIV.

SUITE. — SULTANE.

Quelques heures après son arrivée, monsieur Roque eut un entretien d’un quart d’heure avec son économe, monta à cheval et alla aux champs pour inspecter les travaux. Après avoir visité la bande de Chariot, lequel lui rendit de bons témoignages du zèle de Casimir, il se dirigea vers celle d’Apollon, conduite provisoirement par Pierre.

— Comment va la nouvelle mulâtresse ! demanda-t-il à son commandeur, après avoir promené son regard d'un bout à l’autre de la ligne.

— Bien, monsieur, répondit le beau noir; elle fait tout ce qu’elle peut.

— J’ai appris qu’Apollon l’a fouettée dès le premier jour....

— Oui, monsieur. Elle avait négligé d’apporter sou déjeûner, de sorte qu’elle était faible ; et puis, c’était la première fois qu’elle touchait une pioche; alors son rang était un peu en arrière, à ouze heures.

Monsieur Roque rélléchit un moment, et ne ré. pondit rien.

— Sait-on quelque chose sur ce qui est arrivé à

Apollon ? dit-il ensuite à Pierre

— Non, monsieur ; Apollon a dit qu’un nègre, qu’il ne connaît pas, l’a arrêté sur le chemin, et l’a cruellement battu.

— A quelle heure était-ce f

— Entre dix et onze heures, monsieur.

— Qu’avaitfîl à faire d’aller courir la nuit?

— Je ne sais pas, monsieur.

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— Tout cela fait trois semaines perdues pour le travail ! Quand il sera guéri, tu lui donneras vingt coups do fouet sur l’échelle. Je vais en parler à l’économe.

Pierre s’inclina en signe d’obéissance.

— Et puis, tu garderas l’emploi de commandeur et tâche de t’en acquitter comme il faut,

et que les travaux marchent rondement !

Monsieur Roque fît alors marcher lentement son cheval dans le travers des sillons, passant ses sujets en revue, comme un général d’armée. Celui qui eût pu l’examiner depuis le premier pas de son cheval, eût remarqué que les yeux de M. Roque n’avaient point quitté l’extrémité de la ligne, où travaillait Rose. Après l’avoir longuement regardée, il s'éloigna dans la direction de sa maison....

Quand, après la cloche de midi, l’atelier repassa devant la maison de l’économe, celui-ci fît signe à Rose de s’approcher, et il laissa les autres continuer leur route. Lorsque tous eurent dépassé la maison :

—Rose,dit-il, reudez-moi votre pioche: vous n’irez plus travailler aux champs. Monsieur Roque veut que vous soyez employée à son service. Vous S3r-virez à table, et vous occuperez de couture et de repassage.... jusqu’à nouvel ordre. A la cloche de deux heures, soyez prête à vous rendre à la . maison, c’est-à-dire vêtue comme vous l'étiez chez le capitaine Jackson, Monsieur exige que ses servantes et S6S domestiques mâles aient une tenue convenable. Allez, et obéissez toujours ponctuellement, sans jamais demander un pourquoi : c’est la loi do l’habitation.

— C’est bien, monsieur, répondit Rose avec douceur : je ferai ainsi qu’il est ordonné. — Et mon mari, demanda-t-elle, sera-t-il employé comme moi.

— Votre mari continuera à travailler auxehamps^ jusqu’à ce que son maître en ordonne autrement...

Rose s’éloigna après avoir salué M. Michaud, et rentra dans sa cabane où elle trouva Casimir assez inquiet. Elle lui raconta aussitôt ce qui venait de lui être communiqué par l’économe, de la part du maître.

— Silène avait donc raison, dit-il ; on nous a

envoyés aux champs tous les deux d’abord; puis je vais y aller seul, tandis que tu seras employée ici. La lutte va commencer, mais quelle lutte ! le serviteur contre le maître, l’esclave contre l’homme libre, la pauvre contre le riche, le paria contre le privilégié, tout ce qu’il y a de plus bas et de pins misérable, contre tout ce qu’il y a de plus fort, de plus élevé, de plus puissant! — Ecoute, Rose, écoute bien, ma chère femme et n’oublions pas

que nous sommes esclaves.... Si cet homme te poursuit de ses désirs, tu pourras peut-être le contenir quelque temps, mais il arrivera un moment où ses désirs deviendront de la passion, puis de la rage, puis de la folie ! Après avoir peut-être prié, supplié, offert telle ou telle faveur, il voudra, il e^K

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M

géra, il agira de violence. Tu seras tourmentée,

tyrannisée, malheureuse battue peut-être, à

nu, sous ses yeux lubriques! qui sait ? La passion monte toujours, comme la marée, et brise tout, si

elle ne se brise elle-même Il ne prendra pas de

témoins dans cette lutte; il trouvera, dans sou droit absolu, mille raisons de te voir, mille prétextes pour te faire souffrir, s’il tourne à la colère. Nous connaissons ses antécédents, et ce n’est pas à sou âge que sa nature changera! De vingt à trente ans, la passion d’amour peut tourner à la générosité ou s'évaporer en phrases et eu soupirs: mais de quarante à cinquante, il lui faut impérieusement toutes les'réalités ; de vingt à trente, die échauffe et tourmente ; de quarante à cinquante, elle brûle et torture. Or, M. Roque a quarante-cinq ans ; il

est vigoureux, d’une florissante santé et il est

le maître !

— Eh bien, Casimir, que puis-je faire à tout cela, et où en veux-tu venir !

— Voici où je veux en venir, Rose. Avant do

commencer cette lutte, il est bon do bien nous entendre, car peut être nous séparera-t-il nuit et jour * -.. Il est bon que nous puissions correspondre et nous voir, afin que tu me tiennes au courant de tout. — Chère femme, ajouta le mulâtre ému, en prenant les deux mains de Rose, comme s’il lui disait uu dernier adieu, nous sommes ici seuls, et sans secours, loin de notre pays, loin de notre mère, loin de Salomon, misérables jouets d’un maître absolu qui a pour lui la loi, la force, l’autorité. Nous avons un enfant, issu de notre amour, esclave aussi Toi, je t’aime autant que peuvent aimer le corps, le cœur et l’âme rénnis! J’aime Dieu avec mon âme ; toi, je t’aime de tout mon être, et, le jour où je te perdrais par la faute des hommes, il n’y a ni père, ni mère, ni enfant qui m’empêcherait de mourir de ina propre main. Réfléchissons donc avant d’accepter la lutte : nous sommes le pot de terre, lui c’est le pot de for recouvert d’acier Réfléchissons! Rose

— Que veux-tu dire? cher trésor....Veux-tu donc que je me donne ?....

— Nou! situ te sens de force à tenir jusqu’au

bout Mais si tu n’as pas la foi, si tu doutes de

vaincre ; si tu prévois que ta volonté pourrait

faiblir un jour ou l’autre il vaut mieux me le

dire ; j’irai au bord d’une falaise, et je me préci-. piterai, la tête la première, pour ne pas assister à un spectacle atroce, pour te laisser le champ libre

et tu soigneras notre enfant en pensant

à moi

— Casimir ! s’écria la mulâtresse eu bondissant

hors do l’étreinte de sou mari, Casimir ! est-ce ainsi que tu m’aimes, que tu doutes de moi !

— Non, chère mais c’est toi qui seras le cham-

pion faible de ce duel ; moi, je n’en serai que le témoin : on me tiendra à distance, tout impuissant

que je suis. Qui t’aidera, qui te soutiendra, qui te défendra, quand tu seras seule èn face de cet homme ?

— Moi-même et Dieu ! répondit la mulâtresse. Si je suis vaincue, j’ai un refuge assuré, avant qu’on ne recueille les fruits de la victoire ; j’ai un refuge

où nul ne me viendra prendre j’y entraînerai

notre enfant, et toi si tu veux m’y suivre.

— Quel refuge! Rose

— La mort.

— Si je veux t’y suivre! dis-tu Toi aussi, tu

doutes de moi !

— Eh bien alors, Casimir, dit Rose en se rapprochant de son'mari, puisque nous sommes décidés, nous serons forts ; puisque la mort est le pis-aller de la lutte, et que nous ne craignons pas la mort,

nul ne pourra nous vaincre et Dieu nous

jugera !

— Oh ! la liberté et toi ! s’écria le malheureux.

Et ils se tinreut embrassés comme deux naufragés que la vague vient de jeter ensemble sur le rivage.

A la cloche de deux heures, Rose était prête, et prête comme il lui avait été commandé de l’être. Seulement, au lieu des robes qui habillent ordinairement les femmes blanches, et qui endimanchent les femme de couleur, la belle fille de la Pointe-à-Pitro s’était habillée à la mode de la Guadeloupe. Comme le jour où noqs l’avons vue chez Salomon, dans la première partie de cet ouvrage, elle portait une jupe bleue, d’une étoffe claire et d’un tissu léger, un peu courte devant, un peu traînante derrière, et bien serrée à la taille, par-dessus une che. misetto de batiste blanche, aux manches courtes, retenues au-dessus du coude par deux doubles boutons d’or. Sur ses magnifiques cheveux était posé un coquet madras de la Dominique, aux couleurs fraîches et voyantes, mais posé comme aux Antilles seulement on suit le faire. Un peu peu. ché en arrière et de côté, il laissait voir le satin bruni du front, et le noir d’ébène des cheveux voluptueusement ondés. Toute la chaussure était irréprochable, et Rose semblait exhaler aiitour d’elle cet arôme de fraîcheur printanière, qui est le fluide magnétique de la jeunesse jointe à la beauté et à la grâce.

Quand elle fut ainsi parée, elle regarda Casimir dont tout le cœur s’inondait de souvenirs,

et dont les yeux s’emplissaieut de larmes. Alors, elle se jeta à son cou, et le couvraut de douces ca-ressses, comme pour le consoler :

— Je n’ai été qu’à toi, lui dit-elle : je ne suis qu’à toi ; je ne serai jamais qu’à toi — mon changement de costume t’a fait songer à notre Guadeloupe* n’est-ce pas !

Casimir la pressa sur son cœur,

— Va, lui dit-il, va! ma femme chérie, l’heure

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est sonnée, ne soyons en retard ni l’un ni l’autre.

Bose s’arracha des bras de Casimir, et sortit de la cabane en prenant le chemiu de la maison du maître.

Quand les nègres, tous sortis de leurs cases, virent Bose passer, comme une belle reine, au milieu d’eux, embellie encore d’une parure toute coloniale qui leur était inconnue, ils furent frappés d’un sentimeni d’admiration et presque de respect. Pierre, qui se trouvait là, la regardait ébahi. Il en oubliait son troupeau de noirs, arrêté comme lui au. milieu du chemin.

— Vous ne travaillez plus avec nous ! lui dit-il.

.—Pour le présent, non, répondit Bose amicalement. Jusqu’à .nouvel ordre, le maître veut que je sois employée à la maison.

— Le travail des . champs n’est pas fait pour vous, dit Pierre

—- Celui que je vais faire sera peut-être encore plus dur ! murmura la jeune mère...

— Je comprends, riposta le noir ; la lutte est difficile.

— M’en voulez-vous ? vint demander à Bose la griffonne qui avait insulté celle-ci....

— Non, je ne vous en veux pas, dit la mulâtresse en tendant la main à celle que Pierre avait appelée guenon ; ce.n’est pas votre faute.

— A la bonne heure ! dit Pierre, si tu es sincère, c’est bien.

On avait * fait cercle pour voir de près la belle Bose.

— Qu’y a-t-il donc! cria l’économe. Pierre, à quoi penses-tu ?

Aussitôt le nouveau commandeur fit reprendre la marche, et s’éloigna avec sa bande.

Bose continua son chemin vers la maison.

*

* #

Quand Koso entra, une autre mulâtresse, à peu près de sa nuance, trônait, au milieu de la salle, sur un large fauteuil de velours cerise. C’était une jolie femme, un peu forte pour sa taille, ronde et grasse, avec uu beau reste de fraîcheur. Elle portait une robe de mousseline rose, à ramages blancs, extrêmement décolletée, à manches courtes, amplement garnies. Ses cheveux noirs, luisants de pommade et imprégnés d’irritants parfums, étaient relevés à la Marie Stuart, et donnaient à son visage un peu terne d’expression, une certaine mutinerie provoquante. Ses mains étaient belles : ses pieds étaient petits et cambrés. La nonchalance et l’amour de la pose horizontale — comme a dit un ï>oête de ce siècle — étaient empreints dans toute sa personne. Ses yeux, grands et bien fendus, se fermaient habituellement à demi, comme s’ils sortaient du sommeil, ou y allaient entrer. En somme e’était une jolie femme, mais une femme dont tout l’extérieur dénotait trop Vemploi. Elle était loin d’exhaler ce parfum d’honnêteté qui ajoute une

beauté morale à la beauté physique. Elle représentait bien la courtisane, à la fois soumise et rebelle, pour qui la paresse est la première condition de l’existence..

C’est Sultane.

Elle confectionnait des confitures, pendant que trois ou quatre servantes, assises à ses côtés, sur des sièges ordinaires, bouchaient des bocaux, les couvraient de papier, et les ficelaient. Un jeune négrillon, d’une dizaine d’années, passait à la favorite tout ce dont elle avait besoin : cuillères d’argent, assiettes de porcelaine, pots de cristal, couteaux à dessert, car Sultane eût plutôt abandonné son occupation que so lever jiour se servir elle-même.

A la vue de Bose, Sultane s’arrêta, le bras en l’air, les yeux tout-à-fait ouverts parla curiosité... et attendit. Les servantes la dévorèrent du regard, et le petit négrillon, joli chérubin d’ébène, croisa ses mains en signe d’admiration superlative.

— Monsieur Micbaud m’a ordonné de venir ici,

de la part de monsieur, dit Bose en regardant Sultane dont cette voix harmonieuse augmen-

ta la surprise.

Sultane regarda ses compagnes en ce uio (

ment ses inférieures, semblant demander : Savez „ vous ce que cela signifie ?

Les servantes ne répondirent rien à cette question muette, et l’une d’elles sourit comme devait sourire Voltaire, quand il avait à lancer quelqu’épi-gramme.

Voyant qu’on ne lui répondait pas, Bose prit un siège et s’assit. Mais le négrillon, qui était sorti sans qu’on s’eu aperçût, revint bientôt accompagné de M. Roque.

Si M. Roque n’eût pas été le maître , il eût été fort embarrassé, car il le parut un peu en voyaut, pour ainsi dire en présence, Sultane et Bose. Pour échapper sans doute à cet embarras, humiliant pour uu homme comme lui, il prit sur-le-champ un parti décisif, sûr que nul ne s’étonnerait qu’il brisât un peu ses propres vitres.

— Ah ! j’avais oublié, dit il; Sultane j’ai besoin de quelqu’un pour diriger l’hôpital, car d’hier j’ai vendu ïïortense. Vas-y tout de suite; j’irai bientôt t’indiquer ce qu’il y a à faire.

La favorite regarda en face son amant-maître, puis Rose, jeta devant elle la cuillère qu’elle tenait à la main, se leva sans dire uu mol, et sortit.

— Nancy, dit alors M. Roque, à la servaute qui avait souri ironiquement de la stupéfaction de Sultane, monte avec Bose à la chambre du second qui donne sur le jardin, et restes y avec elle jusqu’à ce soir. Occupez-vous toutes les deux comme vous voudrez jusque-là. Nous verrons demain ce que je déciderai.

Cette Nancy était une quarteronne qui avait dû être jolie ; mais une maladie de peau l’avait chan-

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LE VIEUX SALOMON.

gée. Elle était la bête noire de Sultane qui était jalouse de sa malice et de son intelligence éveillée. A Tordre de son maître, elle fit signe à Rose qui la suivit, et elles montèrent ensemble à l’étage supérieur de la maison.

— Tiens ! fit Nancy qui était entrée la première, comme on a meublé cette chambre !

Rose était à deux ou trois pas derrière Nancy. Un pressentiment la frappa quand elle entendit l’exclamation de la quarteronne, et elle s’arrêta une seconde. Ce pressentiment lui.fut un coup douloureux, tandis qu’en toute autre circonstance, il ne lui eût causé que de la joie.

Elle entra dans la chambre et vit tout son mobilier en place !

Quand on reçoit un service auquel est attachée une condition tacite qu’on ne veut pas accepter, ce service attriste ou effraie. Rose fut effrayée. Elle vit, dans ce transport de ses meubles, qui, de la part du capitaine Jackson, avait été une suprême délicatesse, elle vit, disons-nous, un indice de plus delà vérité des choses que lui avait dites Silène, un signal presque infaillible de la lutte qui allait s’ouvrir. Aussi, n’éprouva-t-elle qu’une seconde de satisfaction à la vue des compagnons inanimés de son cher pays.

— Qu’est-ce que c’est que ces meubles-là î demanda Nancy; savez-vous!

— Oui, répondit Rose, c’est mon ménage de la Guadeloupe, que j’avais chez mon défunt maître, le capitaine Jackson.

— Et monsieur vous l’a déjà fait transporter ! s’écria la quarteronne : c’est bon signe, cela !

— C’est bien mauvais signe, au contraire ! dit

Rose

— Par exemple ! Est-ce que par hasard, vous no comprendriez pas ce que je veux dire î

— Maisjecrois que je comprends parfaitement^

— Nous allons voir. Avez-vous remarqué Sultane, et avez-vous reconnu qu’elle est la maîtresse du maître!

— Je le savais déjà ; mais cela se voit assez !...

—Eh bien, savez-vous qu’au lieu d’aller se tuer le corps et l’âme au travail des champs ; qu’au lieu de vivre de gru, de mélasse, et d’uu, peu de salaison do temps eu ternss; qu’au lieu d’être malpropre, à moitié nue, et logée comme un animal

savez vous, dis-je, qu’au lieu de tout cela, elle n’a rien à faire que ce qui lui plaît ; qu’elle mange comme monsieur, et qu’elleboifc de bon vin ; qu’elle est toujours vêtue comme une reine et parfumée

comme un autel; qu’elle a une belle chambre

meublée comme la vôtre ici, et que les servantes de la maison lui obéissent, et que Zéphir, le joli négrillou que vous avez vu, est tout à son service ! Hein saviez-vous cela! Rose

— Oui, et même qu’elle peut avoir un jour sa liberté

— Eh bien, savez-vous ce que je crois! Que Sultane sera renvoyée, si elle ne l’est déjà î et que vous prendrez sa place î — Eh bien, à présent, est-ce bon signe, ou mauvais signe î

— Nancy,'c’est le plus grand malheur que je redoute !

La quarteronne regarda Rose avec une stupéfaction hébétée.

— Comment ! fit-elle vous ne voudriez pas. -

— J’aimerais mieux me tuer !

— Est-il possible ! Ah ! si j’étais belle comme

vous ! seulement la moitié î quel bon temps je me donnerais! moi....; quelles toilettes! quels dîners! quel repos dans un bon hamac, ou sur un lit bien mou ! Est-ce qne tout cela ne vaut pas mieux que de misérer jour et nuit î Et qu’est-ce que ça coûte! Prendre un homme au lieu d’un autre homme: la belle affaire!

— Cet autre homme, dit Rose, je l’aime ! c’est mon mari, le père de mon enfant ! Il m’aime à en mourir si je le trompais, et moi je l’aime à me tuer si l’on me voulait forcer à le tromper ! Je n’ai jamais été qu’à lui, je ne serai jamais qu’à lui, vivante—

— Si vous l’aimez tant que ça, dit Nancy, on

fait ses affaires en secret, et on ne va pas les lui raconter du moins, il me semble.

— Il vous semble mal, quant à moi : Casimir vivant, je n’aurai que Casimir; lui mort, ou je resterais seule, ou je m’unirais avec un de mes semblables, pour l’aimer fidèlement.

Naucy ne répondit plus rien et les deux jeu-

nes femmes se mirent à fureter des paquets pour y trouver quelque chose à coudre.

Une autre scène se passait en bas:

Dès que M. Roque fut parti, après avoir envoyé Sultane à la direction de Tliôpital, et Rose en haut avec Nancy, Zéphir, le négrillon de la favorite chancelante, s’était installé majestueusement dans le fauteuil de velours cerise que venait de quitter sa maîtresse temporaire. Zéphir était un véritable enfant terrible, remarquant tout, retenant tout, répétant tout quand il y avait lieu, d’après son malicieux jugement.

— Vous autres ! s’écria-t-il quand il fut carré’

ment assis dans lo fauteuil, attention aux confitures! Une! deux! trois!

Et il avala une pleine cuilléréejde la marmelade qu’avait laissée la favorite.

Los servantes se mirent à rire à gorge déployée.

— A présent, dit-il ensuite, il s’agit de faire comme moi, et en mesure ! ou bien je vous fais administrer quinze coups de fouet sans chemise !

— Une! deux! trois! fit-il encore

Et il avala une deuxième cuillérée de confitures, ce qu’imitèrent lefc trois servantes avec une scrupuleuse exactitude.

— Attendez, dit-il, je reviens dans deux minutes.

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Il sortit, et, on instant après, rentra, portant sur un plateau, une certaine quantité de gâteaux qu’il avait été preudre dans la chambre de Sultane.

— Maintenant, dit-il en remontant sur son trône, il s’agit de faire une collation, et ceux qui auront fini les premiers aideront les autres! Voilà seize gâteaux : c’est à chacun quatre ; attrapez !

Et il lança à chacune quatre gâteaux, en garda quatre pour lui, et une mastication précipitée commença au milieu des éclats de rire des quatre jeunes gosiers.

— Mais, dit l’une d’elles, Zéphir si Sultane

rentrait, elle’t’abimerait de coups !

— Brrrit 1 fit le négrillon : je me sauverais sous les jupes de Rose !

Et les rires de redoubler! Et les confitures d’aller bon train.

— Ah ça, dit à la fin une des servantes, est-ce que vraiment nous serions débarrassés de Sultane?

— Parbleu ! fit Zéphir, c’est plus clair que le jour, et aussi agréable que les confitures ! Le maître est monté à cheval, profitons-en ! Je propose de

boire un petit verre à la santé de Sultane qui

va soigner les malades !

— Un petit verre de quoi! dit l’une

— D’anisette, donc ! répondit Zéphir.

Et, en deux sauts, il fut à la chambre de Sultane, d’où il revint encore plus vite, tenant d’une main une longue bouteille blanche encore au quart, et, de l’autre main, quatre petits verres de cristal.

— Voilà, s'écria-t-il A la santé de Sultane!

Et, après avoir passé à chacune un petit verre plein, il^vança le sien qui rencontra les autres: on trinqua et on but.

— J’espère que c’est assez bon ! dit-il, et je pense que les nègres des champs n’en boivent pas comme ça à tous leurs repas !

— A présent, dit-il, après avoir salué celle qui B’en va, saluons celle qui vient. A la santé de Rose!

— A la santé de Rose ! répétèrent les trois femmes

Et l’on avala un second petit verre d’anisette.

— Vite ! un peu d’eau dans chaque verre, et rinçons ! s’écria alors Zéphir : que j’aille tout remettre en place

Les verres rincés, Zéphir retourna à la chambre de Sultane, et remit la bouteille et les verres là où il les avait pris.

XV.

SUITE.— LE SOLEIL COUCHANT ET LE SOLEIL LEVANT.

Rose était donc restée jusqu’au soir avec Nancy, occupées toutes les deux à coudre. Dans l’ignorance du lieu où elle coucherait cette nuit-là, à la cabane ou dans cette chambre, et ne sachant pas,

le soir venu, si elle pourrait rejoindre son mari. Rose, aidée de Nancy, avait commencé par confectionner, de quelques restes d’étoffes, une mousti. quaire commnne, ne voulant pas prendre celle qui était fixée autour de la corniche de son beau lit à colonnes. Si Casimir devait coucher seul à la cabane, elle trouverait moyen de lui faire tenir l’in. dispensable barrière qu’il faut opposer aux marin, goins, si l’on veut dormir— à moins qu’on ne soit très accoutumé à ces insupportables insectes. Quand la cloche du soir sonna, Nancy quitta Rose, en lui disant qu’elle allait rejoindre, à un endroit convenu, un domestique de l’habitation voisine, lequel était depuis peu son mari. Roseresta donc seule. Elle regarda à sa fenêtre donnant sur le jardin. Il faisait encore un reste de jour qui lui permit d’apercevoir, parmi la bande de Chariot, son cher Casimir s’avançant pensif, la tête baissée. Junon, qui marchait près de lui, et qni n’était pas ensevelie dans de sombres pensées, aperçut Rose à la fenêtre, et la fit voir à Casimir. Celui-ci regar da sa femme de toute la force de ses yeux, semblant lui faire mille demandes, du regard. Rose lui adressa un sigue amical, et lui indiqua en même temps qu’elle allait descendre. En effet, dès que le jour fut tout-à-fait tombé, et que la nuit commença à tout assombrir, elle enveloppa la moustiquaire, et, ne voyant personne lui venir donner d’ordres touchant ce qu’elle avait à faire, elle descendit doucement, sortit par une porte donnant sur le jardin, et, du jardin, passa sur le chemin conduisant aux cases.