Quand elle entra dans la cabane, elle trouva Casimir assis sur l’escabeau, la tête appuyée dans ses mains, et les coudes sur ses genoux. Au pas de sa chère compagne, il se leva tout frémissant de bon» heur, et la prit dans ses bras, comme si, perdue, il venait de la retrouver.

— Ah! c’est toi! te voilà! s’écria-t-il Ma

Rose ! mon trésor ! je puis donc encore te voir !

— Oui, cher ! oui, mon Casimir ! oui, mon bien-' aimé ! Aussi longtemps que je trouverai les portes ouvertes et les chemins libres, je viendrai à toi !...

— Voici les nouvelles, dit-elle ensuite: Notre mobilier est dans la chambre à la fenêtre de laquelle tu m’as aperçue. J’ai vu Sultane, la maîtresse de monsieur: il l’a envoyée diriger l’hôpital, et je n’ai pas revu monsieur depuis cela. Une nommée Nancy et moi avons cousu cette moustiquaire, que j’apporte à la cabane.

— Ponr moit demanda le mulâtre.

— Pour nous ! aussi longtemps que ce sera pos-

sible; car si l’on ne m’envoie pas chercher, je couche ici

— Tu auras un bien mauvais lit ! ma chère

femme

— Méchant! dit Rose émue, pourquoi me dis-tu celât Le mérité-jet

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LE VIEUX SALOMOtf.

— Pardon ! pardon, ma Rose : je n’ai pas voulu te faire de peine. Ainsi, ajouta-t-il, nos meubles sont là !

— Oui, Casimir, tous mais j’aimerais mieux

qu’ils fussent ici !

— Ecoute, chère consolation! Si, demain, on t’ordonne de ne plus venir aux cases, fais-le moi savoir par un signe mis à la fenêtre. Junon est dans nos intérêts ; elle m’aidera de toutes façons, si les événements y donnent lieu.

— Eh bien, si cela arrive, si je suis forcée de rester la nuit dans cette chambre, dès que je le saurai, je mettrai, en dehors de la fenêtre, un morceau de drap rouge, si c’est le jour ; si je ne l’apprends que le soir ou de nuit, au lieu de mettre ma lumière sur une table, j© la poserai sur le bord intérieur de la fenêtre, et l’élèverai assez, au moyen d’une boite, pour qu’elle brille au milieu du deuxième carreau, à commencer d’en bas.

— Très bien, chère femme, et moi je tâcherai d’aller à toi, quand tu ne pourras pas venir à moi...

— Oui, mais prends bien garde que monsieur ne te voie dans la maison ! Pour le coup tu courrais de grands risques ! et si je te voyais traité comme j’en ai vn, je crois que j’en mourrais

— Je ferai de mon mieux, Rose, et, puisque privé de toi je ne saurais vivre, que ne puis-je risquer pour te voir ?

Cette journée-là était décidément une bonne journée pour nos héros, car leur nuit fut encore une nuit heureuse. Casimir avait été reprendre Rosine et l’avait apportée à sa mère ; personne n’était venu les dérauger ni les séparer. Us n’y comprenaient rien.

#

* *

La salle du rez-de-chaussée, dans laquelle nous avons vu trôner Sultane, arriver Rose, et plaisanter le négrillon Zéphir, était, le lendemain, transformée en une sorte de salon de réception destiné aux étrangers. La salle de travail des servantes privilégiées avait été, par l’ordre de M. Roque, transportée au premier étage. Une graude table recouverte de drap vert tenait le milieu de cette salle, et des chaises en rotin, ainsi que le fauteuil velours cerise, entouraient la table, sur laquelle étaient étalés divers objets de lingerie d’hommes : chemises, faux cols, cravates d’été, etc. Il était eu-viron neuf heures du matin ; l’éclat du jour et le rayonnement, du soleil étaient tamisés et à demi voilés par de grands rideaux de mousseline brochée, appendus à de bettes corniches de cuivre doré, et gracieusement relevés en cœur par do gros glands de soie rouge. Une natte fine et molle, à carreaux en damier, garnissait le plauclier. Deux belles consoles d’acajou, surmontées de vases de Heurs artificielles, se faisaient vis-à-vis aux deux extrémités de cette salle ; enfin, plusieurs tableaux do

chasse et de marine décoraient les murailles tapissées d’un frais papier peint.

Sur les chaises en rotin étaient assises les servantes de la veille ; sur le fautauil d’honneur se tenait Rose, ayant à ses côtés l’espiègle négrillon embelli du nom de Zéphir. Tout ce monde-là était occupé de couture, sauf l’espiègle enfant.

Comme on le voit, au lieu de s’occuper de friandises, ou s’occupait à des travaux d’utilité. C’est que Rose n’était pas Sultane, et que, ne voulant pas acquérir, pour son maître, une valeur de fantaisie, elle avait résolu d’avoir tout de suite une valeur réelle, par un travail utile et honorable. Rose était vêtue à la mode coloniale, moins !© madras qu’elle avait posé, tout plié, snr un guéridon. Ses magnifiques cheveux, d’un beau noir mat, laissaient voir en plein leurs ondulations naturelles* rebelles à tous les efforts du peigne qui les eût voulu aplanir. Rose les portait en bandeaux gonflants, joints et fixés par derrière, avec quelques bondes tombant snr le cou. Sa chemise tte de batiste, retenue par un double bouton d’or, voilait toute sa gorge, mais en laissait saillir les fermes rondeurs, comme fait un vêtement mouillé.

Nancy, d’après les ordres du maître, avait annoncé à Rôse la place qu’elle devait occuper, et Rose, renonçant à tous les subterfuges qu’elle avait dit vouloir mettre eu usage pour se rendre laide, s’il eût été possible, s’était, au contraire, vêtue élégamment, à la mode do son pays. Elle avait fait cette sage réflexion : me tfchtr mal ponr éloigner de moi, c’est dire: J 1 ai peur! Garder mes avantages et paraître telle que je suis, c’est dire \Wignore . Quaot à me défendre, il en sera temps lorsqu’on m’attaquera.

Au lieu de prendre un ton d’arrogance et des airs de commandement, comme avait fait Sultane, Rose avait trouvé moyen de demander à chacune de ses compagnes quelques conseils touchant les ouvrages de couture qu’il y avait à exécuter, bien qu’elle eu sût plus qu’elles toutes à ce sujet. Elle cherchait à prendre une position humble, pour ef. facer l’impression issue de la position qu’on lui avait faite au-dessus des autres, sans la consulter. Ne voulant pas devenir maîtresse de l’homme, elle ne voulait pas user de ce que ce titre lui eût donné de droits temporaires. Et même, Rose eût-elle consenti à servir aux plaisirs de M. Roque, qu’elle fut probablement restée ce qu’elle était de nature : bonne, douce et bienveillante.

Monsieur Roque se faisait toujours invisible ; Rose n’y comprenait uien. Tout en redoutant les premières teutatives de son maître, elle s’inquiétait presque (le ne pas le voir commencer. Il y a comme uue contradiction dans ce sentiment qui fait désirer ce qu’on redoute ; mais cette apparente contradiction s’explique par Fhorr^ur du danger

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inconnu. Soyez dans nn bois, arec la connaissance du voisinage d’an tigre qui, vous le savez, doit vous éventrer; eh bien, l’attente du danger vous tourmentera tellement, que vous en arriverez à désirer voir ce danger se produire. Serait-ce que les vaillantes natures préfèrent la lutte au sommeil de l’ennemi f Serait-ce qu’on redoute même la déception d’un non-malheurt Que chacun résolve la question comme il l’entendra : nous nous contentons de mentionner le fait et de hasarder ces quelques peut-être.

Donc, la belle mulâtresse travaillait fort tranquillement, sans rien voir apparaître, et les servantes qui lui faisaient compagnie s’étonnaient, comme elle, de ce calme plat

Mais, comme le jour allait finir, le pas d’un cheval s’arrêta devant la maison, et une minute après monsieur Roque entra. Le maître sortait apparemment de quelque copieux dîner ou de quelque séance bachique, car son visage enflammé et ses yeux ardents portaient des signes évidents d’excitation artificielle. Son pas était ferme et retentissant, sa poitrine effacée, sa tête haute. Il entra délibérément, la cravache à la main, les éperons aux bottes, le chapeau crduement posé sur le côté, comme dut le faire Louis XIV au parlement, qnand il lança cette phrase digne de Jupiter: “L’Etat c’est moi ! ”

Quand monsieur Roque entraxe négrillon Zéphir, juché derrière le fauteuil de Rose, passait légèrement ses doigts noirs dans 1» noire chevelure de la mulâtresse, comme s’il les carressait en les admirant.

A bas ! singe effronté s’écria le maître.

Et il allongea, sur les épaules de l’enfant, un coup de cravache qui coupa l’air en sifflant.

—Vous, dit ensuite monsieur Roque à la belle fille, vous coucherez dorénavant dans votre cham-bre ; je ne yeux plus que vons alliez aux cabanes, parmi ce sale atelier do nègres I....

— Mais mon mari est lâ! répondit doucement

Rose

— Paix ! cria le maître en agitant sa cravache; quand je donne un ordre, il faut obéir....et se taire I

Rose tremblante ne sonffla plus mot. Les trois servantes étaient penchées sur leur couture, faisant les mortes devant ce commencement de tempête.

Monsieur Roque se mit â arpenter le salon d’un pas de gendarme impatient. Il regardait Rose, et ses yeux brillaient du feu de la convoitise, irrité encore par le feu de l’alcool. La mulâtresse avait peur, et sou sein, agité comme les vagues sous le fouet du vent, s’élevait et s’abaissait sous le tissu étroit et transparent qui le dessinait au lieu de le cacher.

— Rose, dit enfin monsieur Roque — d’une voix

un peu chevrotante, qu’il tâchait de maîtriser —-laissez lâ cette couture et allez faire ma chambre....

La jeune femme se leva et marcha vers la porte, puis elle disparut.

— Quelles formes! quelle marche! Qu’elle est

admirablement belle ! murmura le maître Cette

fais, je n’en changerai plus!

Il sortit à son tour, et alla rejoindre la mulâtresse dont la beauté le tourmentait si fort.

XVI.

SUITE. — UE COMMENCEMENT DE LA LUTTE.

Monsieur Roque entra dans sa chambre à coucher autrement qu’il n’était entré dans le salon de couture. L’ivresse du désir amoureux, excité encore par l’ivresse des liqueurs fortes, avait succédé à celle-ci. Ses yeux n’étaient pas moins brillants, • mais la lueur qui les éclairait n’était pas cette lueur sèche des fumées bachiques ; c’était la flamme alanguie des désirs. Et puis, son orgueil de maître, devant ses esclaves, s’était affaissé devant celle dont ses passions le faisaient lui-même l’esclave.

— Rose, dit-il à la mulâtresse après avoir ôté les

éperons de ses bottes et posé sa cravache dans un coin, Rose, voulez-vous être heureuse ici, n’avoir à faire que ce qui vous plaira, être servie au lieu de servir, vivre enfin d’une vie qui convienne à votre genre, à vos habitudes, à votre beauté f

— Monsieur, répondit Rose> je n’ai pas de volonté, puisque je ne m’appartiens pas. Si mon maître vent me rendre heureuse, ainsi que mon mari, je ne saurais que lui en être reconnaissante.

— C’est bien parler ; mais vous ne me comprenez pas. D’abord, si vous méritez, par votre docilité, que je vous fasse du bien, j’en ferai aussi à Casimir; seulement, je l’enverrai sur mon autre habitation, et lui confierai quelque poste doux et avantageux ; mais la première chose est que Casimir et vous soyez séparés....

— Oh ! monsieur, s’écria Rose, si nous sommes séparés, il n’y a plus de bonheur-pour moi !

—A la rigueur, pour récompenser la bonne volonté que j’attends de vous, je garderais ici Casimir, mais à la condition que vous n’auriez plus avec lui de rapports intimes.

— Mais, monsieur, puisque Casimir est mon bonheur, si j’étais privée de lui, je serais malheu-reuse..,.

— Ecoutez-inoi, reprit le maître en se levant, il faut que je m’explique clairement, afin que vous n’ayez pas le prétexte de ne pas comprendre :

Je suis trop jeune encore pour vivre seul, et trop vieux déjà pour me marier. Je veux une maîtresse assez belle et assez bonne pour me rendre la vie agréable et douce. A celle-là, je donnerai un jour la liberté et de quoi vivre. J’ai jeté pour cela lea

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y eux sur vous: tous êtes plus belle que toutes celles que j’ai pu avoir et même voir depuis que j’ai l’âge d’apprécier. Tout en vous me plaît, et je veux vous rendre henrense en qualité de maîtresse mais maîtresse à moi seul !

— Monsieur, répondit Rose, je ne pais pas être votre maîtresse.

— Et pourquoi cela 1 ? A cause de ce Casimir! je pois le vendre et l’éloiguer tellement que vous n’en entendiez pins parler !

— Monsieur, s’écria la mulâtresse, vous ne ferez pascela!—

— Non, si vous êtes docile

— Honnis d’être votre maîtresse, monsieur, je ferai tout ce que vous voudrez, dit Rose d’une voix que l’émotion faisait enchanteresse, pour le libertin qui l’écoutait

— Parbleu ! dit-il, n’êtes-vous point à moi, au moins jusqu’à la majorité de mes pupilles !.... et même, en représentant votre valeur en espèces, lors de ma reddition de comptes, n’êtes-vous pas toot-à-fait à moi !....

— Je le sais monsieur, mon temps et mon travail sont à vous ; mais....

— Mais quoi I

— Mais....mon corps est à moi, monsieur.

— Ton corps, répliqua le maître attaqué dans sa propriété, ton corps m’appartient jusqu’à ce qu’il retourne à la terre ! et si je demande ton consen. tement pour en faire ce qu’il me plaît, c’est qu’il n’y a de vrai plaisir que par la bonne volonté.

— Alors, monsieur, répliqua Rose, si mon corps vous appartient, je dirai mon cœur

— Je m’inquiète bien de cela, moi ! Je ne demande pas d’amour parce que je n’en puis pas exiger ; je veux de la bonne volonté, voilà tout.

— Je ne saurais, dit Rose, je ne saurais.

— Comment; tune saurais Un mulâtre, un

vil esclave aurait tout de toi, et moi, un blanc, ton maître ! je n’en pourrais rien avoir !....

— Vous en avez tout, monsieur, hormis mon

amour, qni est à mon semblable qne j’aime!—

Ton amour, ton cœur, tout cela est bou dans

les romans ! il s’agit d’être à moi, et tu seras à moi !

— Jamais ! monsieur, do bonne volonté an motos* • • •

La colère commençait à pren dre monsieur Roqne qui n’était pas accoutumé à la résistance.

Et pourquoi, pourquoi / misérable sotte,

s’écria-t-il pourquoi ne veux-tu pas être à moi

de bonne volonté!

Parce que j’aime mon mari, et que je veux

être honnête! monsieur.

— Ton mari ! est-ce que vons avez des maris,

Vous autres! Vous avez un mâle Tu veux être

honnête 1 Qui t’a enseigné ccs niaiseries-là î Tu veux périr de misère et de travail, d’avanies et de

coups de fouet; voilà ce que signifie pour toi être honnête I

— Il arrivera de moi ce qu’il plaira à Dieu, répondit la mulâtresse.

— A Dieu ! Je ne connais pas ça, moi! Tu es à moi tant que tu seras vivante; tu seras à ton Dien, si tu veux, quand tu seras morte ! Voilà ma religion.

Rose était debout près d’un canapé, le bras gauche appuyé sur le dossier latéral. Monsieur-Roque se laissa aller sur ce canapé, et, d’un seul mouvement, saisissant le bras nu de la mulâtresse, il la fit ployer de façon qu’elle tomba assise près de lui. Alors, sans lâcher le bras frémissant qu’il tenait de ses deux mains :

— Voyons, Rose, dit-il d’une voix radoucie, pourquoi me mettre ainsi en colère! Je ne sais pas quel effet tu produis en moi, mais il y a des instants oh volontiers je te tuerais, d’autres oh je pleurerais à tes pieds ! Je n’ai jamais été ainsi ; je ne me reconnais pas ; j’ai honte de moi, je crois...

La mulâtresse essayait doucement de retirer son bras des mains de son maître, mais elle ne pouvait pas et osait à peine. Celui-ci, chez qui l’enivrement des sens grandissait à ce contact magnétique, ne garda plus le bras de Rose que d’une main ; il passa l’autre pardessus les belles épaules qui semblaient palpiter près de lui, et son regard ardent dévora les riches et voluptueux contours dans lesquels il plongeait. L’ivresse monta à son cerveau déjà exoité, et il approcha tellement son visage des chairs satinées qui l’attiraient, que les effluves enivrantes du corps de feu qu’il tenait lui firent perdre un instant la raison.

— Rose, Rose! eria-t-il à demi-voix, je te ferai libre ! je te ferai riche ! je te ferai heureuse ! Sois à moi....

Et il dévora ses épaules, son cou, sa gorge, de.

baisers ardents Deux gouttes chaudes lui

tombèrent sur le visage. C’était les larmes de la mulâtresse.

— Te pleures ! dit-il d’une voix tellement molle

que peut-être cette voix lui était inconone à lui-même tu pleures, Rose! et pourquoi plenree-tu!

— Parce qne vous me brisez le cœur ! thon-

sieur

— Moi ! je te brise le cœur non, Rose, car

je ne parle plus en maître tu vois bien! J’ai

besoin de toi ; je ne vivrais plus sans toi !

Rose se laissa glisser du sofa, et se mettant à genoux :

— Monsieur, dit-elle d’une voix pleine de larmes, monsieur, épargnez-moi.... je ne pnisêtre à vous, je ne puis être à personne qu’à mon mari... .j’aime mieux monrir que me prostituer !

Le voile tomba des yeux du maître ; l’ivresse s’échappa de son cerveau, quand le magnétisme de l’attouchement cessa.

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—. Mourir dit-il eu se levant ; on ne meurt pas

aussi vite qu’on le dit. Se prostituer ! où

voyes-rous qu’il y ait prostitntiou à être la maîtresse d’an seul homme f

. — Non, d’an seul quand on l’aime ; et puis-

que j’aime celui que j’ai, et que je ne veux avoir

que lui! Mais si je me donnais à un autre, je

me prostituerais

—Laiswusdà les grands mots, ma fille, et montres-vous docile ; vous y gagnerez.

fiese se releva, et ne répondit pas tont de suite. Monsieur Roque ne la pouvait quitter des yeux : un charme pins, puissant que sa volonté le tenait comme ane serre invisible.

— Réfléchissez nn peu, dit-il ; neas reparlerons de cela plus tard. Souvenez-vous, dans tous les cas, qu’il ne Haut plus que vous couchiez aux oases. Allez-y pendant le midi, jusqu’à nouvel ordre, à la condition d’en laisser la porte ouverte !

— C’est bieu, monsieur, répondit Rose en s’apprêtant à quitter la chambre.

— Un moment, fit le maître en étendant le bras } réfléchissez que la docilité c’est pour vous deux un sort enviable : plus de travaux pénibles, plus de dangers de coups, plus de nourriture d’atelier, et le reste... .tandis que la mauvaise volonté de votre part à vous. Rose, c’est pour tous les deux quelque ehose de pire qne ce qne vous croyez!

Peut-être votre Casimir sera-t-il plus sage,

plus raisonnable que vous

— Oh! monsieur

— C’est bien, c’est bien, allez, réfléchissez, et

soyez toujours dans votre chambre, à partir de la cloche du soir

Monsieur Roque flt un geste — et Rose sortit.

Rose ue pouvait pas voir Casimir ce jour-là, car elle n’avait la permission d’aller aux cases que pendant le midi des noirs, et il était près de sept heures du soir. Mais elle avait la ressource des signaux ; aussi, en sortant de la chambre de son maître, elle monta chez elle, prit an morceaa de drap ronge préparé à l’avance, et le mit à la place convenue. Après quoi, elle descendit à la salle de travail.

Quand elle entra, toute émue encore de la scène qu’elle venait de subir, les trois servantes la regardèrent, pais se regardèrent entr’dles d’une façon qui avait la prétention de dire bien des choses....

— C’est fait ! dit bas Nancy à sa voisine ; la voilà reine!

— Noüs sommes certaines, à présent, répondit de même l’autre, de ne plus revoir Bultane....

— Bravo ! s’écria le négrillon : c’est mademoiselle Rom qui va commander maintenant ; je l’aime bien mieux que Sultane I

— Vous vous trompez, mes amis, dit Rose qui avait remarqué les regards avant dtantendre l ob. nervation; vous vous-trompez : je suis ce qne j’é-

tais hier, et je serai de même à l’avenir, une esclave comme vous, et A’ayant à commander à personne.

Après avoir dit ces mots, elle prit le fanteuil ([honneur , le roula contre la muraille, mit une chaise à sa place, et s’assit sur cette chaise.

Zéphir semblait pétrifié ; les servantes étaient ébahies.

— Comment, Rose, osa dire Nancy, tu n’as donc

pas voulu ou bien on ne t’a rien proposé?

— Je n’ai pas voulu, dit Rose, et je ue voudrai jamais !

— Hein, si c’était toi,Catherine f.... dit Nancy.

— Ce serait bientôt fait ! répondit la servante interpellée.

— Et toi, Julie!

— Moi, je le ferais bieu languir, pour en obtenir davantage.

— Tiens! mais ça n’est pas si sotl — Qui

sait? ajouta-t-elle en regardant Rose, qui se contenta de hausser les épaules.

— Comme ça, observa l’enfant terrible, il n’y à plus de mam’selle !

— Bah ! dit Catherine, ça peut aller ainsi peu. daut quelques jours, mais monsieur n’aime pas

être senl et puis, il a des moyens particuliers

de se faire obéir ! Il ne fiant pas qûe Rose croie que ce soit fini.

— Je sais bien, répondit celle-ci, que cela ne feit que commencer ; mais je sais aussi à quoi je suis décidée.

— Pauvre biche ! ditNancy, tu verras, tu vertas !

— Pourvu que Sultane ne remonte pas sur le trône ! dit Julie.

— Il n’y a pas de danger, riposta Nancy ; monsieur a vu Rose; il l’a probablement vne de près, touchée peut-être ; ils sont restés assez longtemps

ensemble, dans tous les cas et il n’en voudra

point d’autre.

— Aussi, pourquoi es-tu si belle ? dit l’une

— Ponrquoi es-tu si jolie ! dit une autre....

— Pourquoi es-tu si bien faite ? ajouta la troisième

— Et si bonne ! termina Zéphir....

La pauvre Rose ne pat s’empêcher de sourire à ce feu roulant de compliments techniques; mais sou sourire avait de la tristesse. Tout-à-coup elle éclata en sanglots ; elle venait de songer à Casimir

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• *

Il était neuf du soir, et, depuis une heure environ, Rose était dans sa chambre; la pauvre flan-me de Casimir était plongée dans de sombres ré' flexions touchant l’avenir, an avenir bien proche !

Elle pensait aussi à ce cher mari esseulé dans

sa cabane, après une journée de rode labeur ! Elle ici, lui là ! séparés par quelques pas, et ne pouvant se voir! Rosine, qu’on lui ayait apportée, dormait

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LE VIEUX SALOMON.

paisiblement après avoir pris le sein. L’enfant, qne Rose voyait, lui montra le père qu’elle ne pouvait voir... .et elle pleura en silence.

— Mon Dieu 1 dit-elle, faiblirais-je déjà, au début! Faudra-t-il que, par moi, deux êtres que je chéris soient malheureux, mon cher mari et mon adorée enfant ! Me trompé-je sur le bien et le mal ? Le bien et le mal sont-ils les mêmes pour l’esclave

et pour le libre ! Doutéje sitôt! Oh! Casimir?

Casimir ! que j’ai bssoin de te voir !....

A ce moment, Rose entendit frapper doucement aux vitres de sa fenêtre. Une pensée plus rapide que l’éclair lui traversa le cœur, et elle s’élança... C’était Casimir ! En une seconde, la fenêtre fut ouverte, le mulâtre fut dans la chambre, et Rose dans les bras de son mari. Ils ne pouvaient parler ni l’un ni l’autre, tant l’émotion leur coupait la voix.. Quelques instants se passèrent ainsi....et quels instants!

— J’ai vu ton signal, put enfin dire le mulâtre, et me voilà !

— Cher trésor ! répondit Rose, que je tremble pour toi ! Comment es-tu monté jusqu’ici î ' — Au moyen d’une échelle : Silène m’a aidé

— Oh ! merci, mon Dieu ! merci fit Rose avec

exaltation

— Où est notre Rosine... .que je l’embrasse !

Après avoir doucement embrassé tous deux le cher lien de leur cœur, Casimir et Rose s’assirent l’un auprès de l’autre, sur le bord de leur lit colonial, et Rose raconta à son mari toute la scène de la chambre du maître, sans oublier les baisers délirants dont l’avait couverte monsieur Roque, dans un moment de frénésie. A ce récit, le mulâtre devint froid des pieds à la tête, et pâlit, autant que peut pâlir un visage bronzé.

— Le gant est donc jeté ! s’écria-t-il quand sa

femme eut fini Si je ne trouve que la mort dans

cette lutte, ie remercierai Dieu! O ma Guadeloupe! O Salomon! O Suzanne! no vous reverrai-je plus! et notre Rosine, et toi, chère et

vaillante femme! vous pouvez tous souffrir du

regard d’un libertin, propriétaire d’esclaves ! Mon Dieu, mon Dieu ! je ne vois plus que vous pour nous secourir !

Jusqu’à dix heures Casimir et Rose s’eutrotin-rent, tantôt comme deux naufragés enveloppés dans le même déuûment et cherchant le même secours, tantôt comme deux amants surveillés, auxquels défense expresse est faite de se voir, et qui trouvent moyen de violer la défense.

— Il n’y a ni clef ni verrou à ta porte, dit Casimir à Rose

— Comme tu vois, mon ami ; mais j’ai eu soin d’arcbouter une chaise contre le bouton de la porte 5 au moins, nul ne pourra entrer sans que nous soyons prévenus.

— C’est cela, Rose, et je m’en irai avant la clo-

che Mais'si nous nous couchions! il est bien

l’heure, et il faut que je sois, levé avant le jour....

— Je ne sais, Casimir, mais j’ai peur! Si cet homme allait venir ! il te ferait périr sous les coups ! .. .et moi.. .Crois-moi, attendons encore une heure ; alors je serai plus rassurée. Tu auras au moins quatre henres à être auprès de moi

Rose achevait à peine ces mots, qu’un pas d’homme retentit dans l’escalier. Le mari et la femme se regardèrent épouvantés. Un frisson passa par tous les membres de Rose, et Casimir sentit une sueur froide perler sur son front...

— Sic était lui ! dit le mulâtre.*..

— C’est lui ! répondit la mulâtresse.

— Que faire!...l’échelle ne sera là qu’à ün signal convenu...

— Vite, cache-toi sous le lit et, quoiqu’il ar-

rive, Casimir, ne bouge pas : je puis encore le contenir —

Les pas approchaient ; quelques secondes enco. re et on était à la porte.

— Rose! plutôt la mort que

— Vite, vite! cache-toi et ne crains rien : il me tuerait auparavant!

Et le mari, dans tous ses droits, dut fuir devant un amant qui s’imposait par la violence ! Il faut dire que le mari était un esclave. L’esclavage est une morale institution !

A peine Casimir était-il blotti sous le lit profond où il était presque impossible qu’on le découvrît, que la porte de la chambre fut secouée par une main qui essayait de l’ouvrir; en même temx>8, la voix de M. Roque disait :

— Qu’est-ce que ces obstacles-là !

Rose alla enlever la chaise.

— On se barricade donc ! dit-il en entrant ; et pourquoi faire ?

— Mais, monsieur, pour que le premier venu ne pénètre pas dans ma chambre.. •.

— Et qui veux-tu qui ait cette audace, sinon moi ! Or, pour moi, il n’y a pas, chez moi, d’obstacle!....

Et, sur ces mots, le plauteur prit une chaise et s’assit.

— Voyons maintenant, dit-il, avons-nous réfléchi î Que dit ce Casimir, auquel on veut quand

même rester fidèle ?

— Monsieur, je n’ai pas vu mou mari, puisque je n’ai la permission d’aller aux cases que pendant le midi.

— Ah ! c’est vrai. Mais n’importe ! tu lui parleras ou tu ne lui parleras pas de tout cela, à tou choix. Seulement, mon choix est fait : de gré ou de force, tu seras à moi, parce que je te veux !

L’amant disparaissait pour faire place au maître.

— Monsieur, s’écria Bose, vous ne ferez pas violence à une pauvre femme ! N’eu avez-vous pas à volonté sur vos habitations ?....

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LE VIEUX SALOMON.

— Les belles guenons ! en vérité, au prix de toi,

Rose C’est toi que je veux, et jamais une au-

tre ne prendra ta place, duesé-je vivre cent ans !

— Sultane est belle, monsieur ; gardez-la, et épargnez-moi, pour l’amour de Dieu !

— Sultane! un vrai boucaut à sucre, qui dort tout debout ! allons donc ! Mais regarde-toi, Rose : voici un miroir, et vois si, te possédant en toute propriété, je te laisserais plus longtemps faire le bonheur d’un nègre !—Que faisais-tu quand je suis entré ? demanda-t-il ensuite.

— Je finissais un travail de couture, monsieur, et j’allais me mettre au lit.

— Eh bien, mets-toi au lit : je te tiendrai compagnie jusqu’au jour.

La mulâtresse ne bougea pas.

— Voyons, dit monsieur Roque, finissons-en ; il

n’y a que le premier pas qui coûte : demain tu seras trop heureuse

La mulâtresse se fit de marbre. Seulement, elle commença à regarder M. Roque avec mépris. Celui-ci bondit vers elle, la saisit, la poussa vers le lit sur le bord duquel ses reins ployèrent, et on eût entendu le bruit d’une lutte ardente. Le flambeau qui était sur la table tomba et l’obscurité

se fit.

Mais tout-à-coup deux pieds glissèrent, un bruit mat retentit, et M. Roque tomba lourdement sur le parquet où sa tête frappa en plein et rebondit....

— A moi ! s’éèria-t-il d’une voix râlante

Et un silence lugubre succéda à tout ce bruit.

Rose, bientôt remise, comprit tout, ralluma la

bougie et vit son maître sans connaissance, le visage baigné de sang. Elle regarda sous le lit : Casimir n’y était plus.

Alors, trempant un linge dans de Peau fraîche, elle lava la blessure de son maître, qui revint bientôt à lui.

— Tiens ! dit-il en ouvrant les yeux, je suis tombé.—

Il prit la lumière et se regarda dans la glace.

— Je suis défiguré comme par un coup de poing !

dit-il

— C’est l’angle de la table que vous avez rencontré dans votre chûte, monsieur, se hâta d’observer Rose....

— Ah ! oui, c’est cela... fit M. Roque d’un air

ironique. Ce qui est différé n’est pas perdu, ajouta-t-il. .. Bonsoir, et à une autre fois Tu seras

à moi, Rose, ou j’y périrai.

Et il s’éloigna sans attendre de réponse.

— Mulâtresse de l’enfer ! murmura-t-il avec rage dès qu’il fut dehors... elle me rendra fou, si je ne

la brise auparavant. — S n.. d. D...!sije

ne l’avais vue seule, je jurerais que quelque vigoureux poing s’est abattu sur mon visage ! — Voyons toujours du côté des cases.

Monsieur Roque se mit à mareher comme une

ombre cutçe les cabanes de ses nègres. Quand il fut arrivé à celle de Casimir, il pesa sur le loquet* et la porte s’ouvrit. Alors, aidé d’une faible clarté lunaire, il tâtonna, arriva au matelas du mulâtre, dont les pieds se trouvèrent sous sa main. De là, il alla vers la tête, et écouta la respiration : elle était profonde et égale. Evidemment, Casimir dormait du sommeil du juste.

— J’étais fou ! se dit M. Roque en regagnant sa chambre : le pauvre diable ne pense pas plus à sa femme que moi à celle do Putiphar !

— Exécrable tyran! murmura sourdement Casimir quand M. Roque eut refermé la porte de la cabane.

— Cher Casimir! disait Rose en se mettant au lit

XVII.

SUITE. — UN VENDREDI CHEZ MR. MIOHAUD.

Monsieur Roque ne fut pas vu sur l’habitation, le lendemain de la scène que nous venons de rapporter. Seulement, au jour, longtem ps après que les deux ateliers étaient aux champs, Silène le muletier, caché par quelques charrettes sous le hangar où il rangeait ses harnais, vit passer son maître à-cheval. Un bandeau de soie noire, traversant d’une ligne oblique le front de M. Roque, masquait complètement un de ses yeux. Vers dix heures, M. Michaud, qui inspectait la bande de Chariot, reçut un billet des mains d’un messager noir de la seconde habitation de M. Roque. A ce moment, l’économe se trouvait près de Casimir, qui piochait son sillon comme de coutume.

— Tiens! dit l’économe après avoir lu, M. Roque est parti pour la Nouvelle-Orléans, et ne doit revenir que dans huit jours au plus tôt*

On eût pu croire que l'économe disait cela de fa* çon que Casimir l’entendît, car il le regardait eu parlant. Après cela, peut-être était-ce un simple hasard

Casimir ne se retourna pas, ne ralentit pas son travail d’une seconde, mais qui eût été placé devant lui eût pu voir un sourire de malice, et en même temps de satisfaction, paraître sur ses lèvres.

— C’est bien, avait répondu M. Michaud..

Et le messager était parti.

— C’est même très bien ! se dit à lui-même Casimir; huit jours de répit c’est quelque chose ; pour moi, c’est huit jours de bonheur 1

Il ne faut pas demander si Rose était à la cabane, dès la cloche du midi ! Ou peut supposer aisément de quoi parlèrent les deux inséparables.... qui mettaient leur bonheur intime au-dessus de toute chose, et le défendaient si bien ! Silène vint les voir, et l’ou causa bas des événements tragiques de la nuit précédente.

. — Casimir, dit Silène, prends bien garde! tu ne

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LE VIEUX SALOMON.

nsQM» lien moins que la corda ou le feu, en continuant une pareille lutte ! Les lumières ne tombent pas tous les jours !

— Que veux-tu—répondit le mulâtre, si je n’eusse été là, et tout risqué, Bose était victime d’an abominable viol...

— C’est vrai, c’est vrai ; mais, toi pendu ou brû

lé, Bose devenait une proie facile

— Je me serais tuée le lendemain ! dit Bose.

— Oui, le lendemain 1... .Selon moi, ce n’est pas tout cela qu’il faut. Ne vant-il pas mieux que le coupable soit puni seul'? Une femme que l’on force n,’a rien à se reprocher, et la vengeance a le temps pour elle.

—>La vengeance! mnrmura Casimir la ven-

geance !

— Eh oui donc ! J’ai bien entendu dire qu’il est

beau et grand de pardonner, et que c’est nn crime qne se venger; mais moi, qui ne suis ni un savant ni un méchant, je dis qu’il faut distinguer les cas. Ainsi, je comprends qu’on pardonne à qui se re-peut et cesse d’être coupable ; mais qu’on pardonne à une injustice qui se reproduira le lendemain, à une tyrannie qni frappe chaque jour plus fort, à des violences lâches qui doivent se renouveler, je dis que C’est duperie ! Si M. Boque était mort hier soir, il ne recommencerait pas dans huit jours, et trois existence# ne seraient pas suspendues à un fil qu’il peut trancher à sa volonté 1 Le pardon est bean quand la vengeance n’est pas d’absolue nécessité

— La vengeance ! murmura une seconde fois Casimir en se plongeant dans un océan de réflex-ions—...

— Si tous ceux qui veulent faire le mal étaient bien certains d’être frappés à leur tour comme ils vont frapper les autres, ils réfléchiraient longuement, et s’abstiendraient souvent, continua Silène*

—C’est vrai cela, dit Bose ; je crois que prêcher la grandeur et le pardon à ceux qui sont persécutés, c’est éterniser le règne du mal.

— Qu’on pardonne à un inférieur ou même à un égal, grouda le mulâtre, c’est bien; mais à nn supérieur, c’est absurde!

.— Ce qui prouve, conclut Silène, qu’en toute chose il faut distinguer.

Et le gros noir sortit et regagna sa cabane.

— J’ai fait un plan, dit B>pse à son mari dès que Silène fut parti, et le voici : le petit Zéphir m’aime beaucoup ; je crois même qu’il n’aime que moi Reste ce soir ici, jusqu’à ce qu’il vienne te chercher de ma part ; il te guidera par la maison, saus que tu sois aperçu, et tu n’auras pas besoin, mon pauvre ami, de passer par les fenêtres au moyen d’échelle ! Puisque notre tyran est absent pour huit jours, ayons huit jours à être ensemble !

Casimir sauta au cou de Bose, qu’il remercia oomane un ai» acté remercie sa maîtresse, ou un ma**

ri sa femme, quand ils ont le bonheur d’être encore amants.

Vers neuf heures du soir, uu diablotin noir glissait, comme une ombre, entre les cases, et, dix minutes après, Casimir était près de Bose.

— C’est ce soir réception chez M. Michaud — disait, le lendemain, le mulâtre à sa femme, pendant le repos du midi — ; nous allons tâcher, Si. lène et moi, de découvrir quelque chose. S’il est pins de minuit quand je pourrai quitter mon poste, te sera-t-il possible de me faire ouvrir t

— Oui, si nous trouvons un signal muet de ta part. Cherchons....

— Après quelques secondes de réflexion, Rose avait trouvé la première.

— Voici, dit-elle: je laisserai pendre, de ma fenêtre, une ficelle qui descendra jusqu’à terre ; l’un des bouts sera attaché, dans ma chambre, à la poignée d’un fer à repasser : tu n’auras qu’à tirer l’autre bout, et Zéphir, que je ferai ^coucher près de notre lit, ira t’ouvrir et te guidera. Comment trouves-tu ce petit moyen ?

— Port bon, comme tont ce qui est simple. Oh I les femmes ! les femmes !..

— Et le chien de M. Michaud î demanda Bose, celni que j’appelle Veille-toujours....

— Nous sommes bons amis, lui et moi : il ne me trahira pas. Quant à Silène, ce chien l’aime, je crois, plus encore qu’il n’aime son maître, et Junon est sa vraie favorite ; ainsi, de ce côté point de danger.

La maison qu’habitait M. Michaud était élevée d’environ deux pieds et demi du sol, et était posée sur douze petits blocs carrés, en briques brutes, de la hauteur que nous avons dite. Entre chacun de ces biocs supports, étaient clouées des planches, ce qui fermait tout-à-fait le vide laissé sous la maison.

#

* •

C’était un vendredi. Il était environ dix heures du soir. Casimir, assez commodément accroupi sous la maison de l’économe, pouvait voir et entendre tout ce qui se faisait et se disait dans la salle principale, où huit personnes étaient réunies. Avec un peu de patience et d’adresse, ii avait, à l’avance, pratiqué, entre les fissures étroites du plancher, une ouverture suffisante pour son regard, et qu’on ne pouvait remarquer de l’intérieur. Pendant ce temps-là, une ombre opaque était assise derrière un hallier épais posé au bord du chemin passant près de la maison ; une autre ombre semblable se tenait entre la maison de l’économe et celle du maître. Ces deux ombres, aussi noires que la nuit profonde qui régnait en ce moment, étaient deux corps parfaitement vivants ; l’un avait nom Silène, l’autre répondait à celai de Jaodu. Fais, le chien de l'économe, rôdait autour du bftti-

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LE VIEUX SALOMON.

ment, allant tantôt de Janon à Silène, tantôt de Silène à Janon ; quand à Casimir, il avait refermé sur lui la planche qu’il lui avait fallu déclouer, sans bruit, pour se glisser â son poste.

Comme dix heures finissaient de sonner à la pendule de la salle de réunion, un coup de timbre ro. tentit deux fois, et chacune des personnes assises autour d’une longue table étroite, se passa au cou un ruban bleu d’azur, sur le côté gauche duquel était appliquée une étoile à cinq branches, faite de paillettes argentées. A l’extrémité de chaque ruban, pendait une étoile d’or pareille, en dimension, à l’étoile argentée dont nous venons de parler. Quand chacun fut prêt, un profond silence régna pendant quelques secondes ; puis, M. Miehand, qui semblait présider cette séance, prit un livre manuscrit placé sur la table, et lut à assez haute voix pour qu’on entendît dn dehors, à supposer qu’on y écoutât.

“ Séance du 19 février 18..

“La Croyance Universelle, lien universel de l’humanité, ciment indestructible de l’alliance dos peuples, commencera son règne avec la génération prochaine. Les enfants en seront le plus pur noyau premier, parce que l’enfance de la génération du vingtième siècle ne sera imbue d’aucune erreur du passé, d’aucun des préjugés barbares qui ont tenu les peuples enchaînés depuis les siècles. Les femmes y aideront puissamment, pour la régénération du genre humain : la femme, étant la cause première de la famille et la joie de la maison, exerce une influence constante et aimée. C’est de la femme que se sont servis les dominateurs religieux, pour créer l’erreur, l’injustice et le malheur ; c’est de la femme que la Croyance attend le signal de l’abandon des cultes mauvais. La femme domine l’enfhnt par la douceur de l’autorité, et domine l’homme par la douceur de l’amour: c’est elle qui aidera à racheter ce qu’elle a aidé à perdre. L’homme se chargera de la propagande du Travail de l’Avenir, par la parole, par la presse, par l’action. Il sera la force de la Vérité, comme l’enfant en sera la source, comme la femme en sera le moyen.

“ La Croyance universelle traite de tout : de la fraternité, de la charité, de la liberté, du bonheur, du présent, de l’avenir, de la grandeur de l’homme sur la terre et de sa félicité dans le ciel ; de l’égalité possible dans l’ordre social, de la question de fortune, de l’autorité, de la proptiété, du divorce, de la peine de mort, des célibats de convention, des hiérarchies sociales ; de la Naissance, (Bienvenue) do l’Union humaine, (Communion) du Mariage, du Départ ; (la mort) — Eile enseigne à aimer Dieu, à honorer les hommes de bonne volonté, à mépriser la richesse coupable, et à respecter la pauvreté méritante ; elle donne à chacun selon les œuvres de son libre arbitre, ne rendant nul responsable des fautes d’autrui. Elle établit la solidarité

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dans le bien, et la nie dans le mal ; elle enseigne les moyens infaillibles d’arriver à la somme de bonheur promise à l’homme par Dieu ; elle détruit et réédifie en meme temps, en donnant pour toutes choses des raisons que paissent comprendre toutes les intelligences. En un mot, elle est complète, rationnelle, honnête et progressiste, parce quteHe part de Dien et finit à Dieu. ”

Pendant le temps qu’avait duré cette lecture; ie plus respectueux recueillement avait régné autour de la table oû étaient assis les huit hommes. Quand elle cessa, quelques commentaires forent faits à demi-voix par l’un et l’autre, sur ce qu’on venait de lire. Casimir, abîmé dans ses pensées, semblait chercher quelque réminiscence rebelle

— Oh! se dit-il tout-à-coup, je me souviens, je me souviens! J’ai entendu lire cela à la Guadeloupe, dans une réunion secrète, comme celle-ci, où m’avait fait accepter Salomon.... — Va-t-on lire quelque Conmmimmn Bu t l’eectevaget Oh! que je le voudrais !

Au moment oh CaskMér émettait ce vœu, une voix fraîche et argentine vint frapper ses oreilles ; surpris, il appliqua Mil à son observatoire, et reconnut, sons des habits d’homme, la jolie anglaise, maîtresse de ^économe.

Comme il était eueore sous te coup de te surprise, un nouveau son de timbre retentit; et M. Miehand reprenant 1» livre qu’il avait posé devant luf, coa». meuça la lecture d’un second morceau :

Séance du 12 Novembre 18..

“ L’homme qui aime ses frères doit être te défenseur de la vérité, et non l’esclave de l’erreur ou du mensonge. La Vérité, c’est la phare de l’humani. té placé aux conflus du ciel. Il faut savoir comprendre son origine et ses devoirs, et ne pas se ravaler soi-méme jusqu’à douter de Dieu

“ Quand on est élu pour aider à la propagation d’une vérité, il fant savoir d’avance qu’oh a une route semée d’épines à traverser. Cette route d’épines est l’œnvre des hommes qni ne comprennent pas, ou qui out mauvais vouloir. Mais il faut savoir aussi que, après cette route ardue, on arrive à une découverte qui doit profiter à l’humanité tout entière.

“ Celui qui sert la Vérité est le maître de la matière, parce que le plus emporte le moins, et que la foi enfante tous les biens.

“ L’homme vulgaire s’attache avant tout et eu tout, aux choses de la matière. L’homme supérieur, c’est-à-dire digue de sou titre et de sa mission, s’occnpe d’abord des choses de l’humanité 5 pour cela, il ne s’adresse ni aux faveurs des grands ni aux flatteries des petits, mais à la conscience du genre humain.

“ An bout de toute théorie, il faut bien croire à I la Puissance et à la Justice de Dieu

Dïgiîiz

êdVyC^tlgle

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LE VIEUX SALOMOK

cette foi, comment imaginer que celui-là sera abandonné, qui donne tous les jours de sa vie au bien général f Les écueils et les malheurs partiels ne signifient rien ; les désertions ne prouvent que

l’indignité des déserteurs Mais la sainte et

grande cause marche toujours dans son vaste milieu, comme un grand fleuve dans son vaste lit, malgré les cailloux que peuvent^apporter les petits ruisseaux voisins,”

Après les commentaires auxquels donna lieu cette deuxième lecture :

— Mes frères, dit monsieur Michaud, je terminerai par une Communication sur l’esclavage, après quoi nous causerons, comme de coutume, des affaires de l’Association.

Après ces quelques mots, la dernière lecture commença, dès qu’un nouveau coup do timbre eut retenti :

44 Séance du 20 Juillet 18..

“ L’esclavage 68t le grand corrupteur du monde. Tous les pays qui ont donné refuge à cette horreur et à cette erreur sociale, sont les plus corrompus et les plus arriérés, et se préparent le plus de malheurs, en en faisant jaillir autour d’eux. L’esclavage ne fait pas seulement le malheur de ceux qui sont esclaves, il fait le malheur de ceux qui le possèdent et l’exploitent. Voyez une jeunesse élevée au milieu de ce fléeau! Qu’est-elle? Orgueilleuse, ignorante et cruelle. Elle ne peut pas lutter, à forces égales, contre une jeunesse exempte de cette corruption-mère. Ainsi, c’est pour ceux qui possèdent des hommes, comme pour les hommes possédés, que vous combattrez, quand nous vous donnerons le signal de la lutte.

“ Tirez de là les enseignements qui en découlent naturellement, et voyez que vous travaillez pour l’humanité tout entière, et que, si ceux qui vous jetteront le plus la pierre, pouvaient lire dans l’avenir, ils n’auraient que des bénédictions à vous prodiguer.

u II n’y a qu’une lutte, aujourd’hui, dans le monde ; c’est celle du privilège contre la démocratie, de la tyrannie contre la liberté. Des deux côtés il y a des forces immenses, et la lutte pourrait bien durer pendant des siècles, sans qu’on arrivât à rien, si la Croyance Universelle n’était proche. Sans le secours d’une Croyance Universelle, la victoire de la liberté est impossible, et en voici la preuve :

“ Combien de fois des milliers d’hommes ont-ils lutté contre le despotisme ? Combien de flots de sang a-t-on répandus inutilement pour l’indépendance t et quel est, aujourd’hui, le résultat des

courages et des martyres? Il faut que les défenseurs de la liberté sachent où ils doivent aller, et quels moyens iis doivent employer, s’ils veulent

réussir et où voulez-vous qu’ils cherchent cette

lumière, eux qui sont ceux qu’on prive, autant j

qu’on peut, de la lumière? Par la Croyance Universelle ils apprendront leur chemin ; par elle ils sauront que ce n’est pas en tuant ceux qui sont en haut qu’on rendra libres ceux qui sont en bas, mais bien en nivelant le terrain sur lequel tous sont portés! Ils apprendront qu’il faut attaquer les tyrannies par leur base, c’est-à-dire en sapant les fausses religions, qui sont le piédestal des faux pouvoirs. ”

Casimir n’avait pas bougé pendant cette lecture. A mesure qu’elle avançait, les souvenirs revenaient en foule à l’esprit et au cœur du pauvre mulâtre. Ces morceaux détachés il les avait entendu lire, à la Guadeloupe, par des hommes de cœur et de dévouement, qui consacraient leur vie à la défense et au triomphe des libertés et, par conséquent, et avant tout, à l’extinction de l’esclavage. Il commençait à comprendre ce que lui avait dit vaguement Salomon ; il voyait déjà quelle importance et quelle étendue avait cette Association courageuse et libérale, dans laquelle étaient confondus des membres de quatre grands peuples : Français, Anglais, Allemands, Américains. Il comprenait surtout, pour le présent, queM. Michaud était, comme les sept frères qui l’entouraient, membre d’une société abolitioniste et il trembla pour lui, car il

savait ce qu’on fait des abolitionistes, dans les pays à esclaves! Alors il commença à combiner dans son esprit un plan de surveillance pour protéger les séances de l’économe.

La lecture terminée, une conversation commença entre ceux qui entouraient la table des séances. Rappelé à la situation par les voix qui frappaient son oreille, Casimir regarda et écouta.

* *

— J’ai reçu des nouvelles de la Martinique et de la Guadeloupe, disait un des assistants. Le chef d^ la séance des noirs de la Poiute-à-Pitre, le vieux Salomon, nous fait dire de surveiller, et au besoin de protéger un mulâtre et sa jeune femme, qui appartenaient, il y a peu de temps, au capitaine Jackson, un de nos frères , décédé

-—Comment nommez-vous ce mulâtre? demanda M. Michaud.

— Casimir, répondit celui qui avait raconté la nouvelle.

— Mais il est ici! s’écria l’économe; il est

ici avec sa femme. Vous dit-on s’il est do l’Association ?

— Il n’en est pas eucore ; mais on pense qu’il sera bientôt digne d’y entrer

— J’ai bien peur pour lui ! dit M. Michaud. Le R. est lou de Rose, la femme de ce mulâtre, qui paraît être un excellent sujet et une belle nature, mais qui, pour ce qui touche son bonheur intime,

est, je crois,' capable de tout mais de tout!

comprenez-vous? ‘J’ai déjà appris quelque chose

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LBVIECXSMiOMOF.

sur k»i, à propos d’an commandeur qui avait hgns-/tement frappé du fouet sa femme qu’il aime à tfexeèg....

— Qaoifdono f frère ,demanda nn autre assistant.

— Voici : Casimir s’est noirci le visage, il a été

attendre le commandeur sur le ehemin, an milieu de là naît, et il l’a roué de coups.

— Laisses passer Injustice ! dit un autre. ■..

— II. y a encore une. chose bien plus grave !

qjomta l’économe ; mais, comme je n’ai encore rien de positif à-oe sujet, peraftttea-mai de remettre à ptastartià tous dire dé quoiilrfagit

— Tu «s-raison, dit la jolie anglaise à son amant

—fit eette chose serait bien grave f demanda un a s sis tant.

— fie la dernière gravité, répondit SL Mtehand;

pus- à notre point de vue, mais à celui des Ibis du Code Noir

■ai L» Providence, tyduta tm autre, a ses voies particulières, et, si je comprends à peu près, comme je lé croit, je répéterai ce que disait notre frère: Baisses passer la justice !

— Diable'! pensa Casimir, il parait qn’il Sait tooé...-oe M. Mioband.

— fit de la Martinique quoi de nouveau ? demanda l’Anglaise.

— Tout va bien, sœur ; vos compatriotes répan* dent la lecture de tous côtés, comme de courageux missionnaires qu’ils sont.—Semons l’instruotion, et.{que Dieu en fasse sortir ce qu’il jugera bon, dans sa suprême sagesse !

— Dès demain, se dit Casimir, je donnerai à Silène sapremière leçon.

— Vous disiez, frère Midland, que vous avez peur pour oe Casimir, à cause de la passion qu’a conçue pour Bose le terrible R.

— Oui, car moi qni connais ce maître, je puis dire que jamais il n’a été pris de la sorte. Il est vrai qu’une seule fois il a renoontré quelque résis-tanoe, mais une résistance calculée, tandis que, de la.part de Bose, il essuie déjà des refus positifs et énergiques... .qui ne faibliront pas.

— Gela produira des scènes de cruautés, un jour ou Kautre, observa un des frères—

—Oni, dit M. MSebaud, et peut-être quelque sombre vengeance !

— Ces pauvres gens m’intéressent, dit la belle anglaise; tant de courage et de fidélité dans une pareille position, c’est beau!—Il faudra, frères, que nous les protégions.... n’est-ce pas 1

Oni, dit M. Michsud, autant que nous le pou. votofatredaneun pardi pays! c’est-à-dire le plus mystérieusement possible, et d’une manière bien indirecte....

— Maintenant, mes chers frères, dit un individu à dheveux blancs et à la physionomie respectable, je vous annoncerai que le Club des Noirs, de Paria, grandit rapidement en importance, et s’aug-

mente en nombre chaque»jour, Les membres in* Agents dbgonrériftnieat fran ç ai s, sont eweonvenuB dotons-côtés, et poussés yen dpi mesures d’af-fraasehisaemeot— fiai» HaflueUoe contraire des prêtres, bientôt peottêtreleB colonies françaises servent purgées de la lèpre de l’esclavage

— Comment ! enooreeuxl... s’écria M. Mi-chaud.... HKSùjbutdefie toujours du côté de Mn* justice et de te tyrannie* ees «Uppôte de Satan, qui se couvrent du manteau du Christ !....

— Toujours.... répondit le vieHlard, jus<ju’à-ce qu’ils soient réduits à l'impuissance ét à la nullité, par l’abandon de tours dogmes. Nous trouverons toujours plus d’aide dbez. les protestants de toutes les seetbs, parce qu’ils admettent l’examen et la liberté, fendis que nos prêtres veulent la foi sons ràsBOn, la foi'«vlBugie^ .m prenant, pour bases, d’abominables livres •qtfils * appellent sacrés.

— G’ett la religion dn- despotisme ! ajouta Un jeunehomme assis àcôéë du tkahard

■—Aussi, dit-la belle Aaghrise, PBapegne, l’Italie, le Mexique, soumis, plus que tous les autres pays, aux tynmnies «Btes teligreases, dont' nous . parlons, eontdls, les deux premières tombées du fOlte de ht puissance : >aa dernier degré de l'abaissement civil, politique et international ; le dernier ^ livi-é au vol, àla sUperstltton et à l’assassinat, en nnffiOt à-la plus effrayante anarchie qui se soit jamais vue....

— fit, qjtifeta M. MitihàUdy'Si la France n’en est pas là, c’est qu’au moins l’indifférence y régne de plus en plus, et que lè 'ptâlèsbphisme, qui détruit, à fùlt pfbee nette au SpîrîtüàHSine qui s’avance pôur réédifier.

— Et de la Louisiane... .nous ne parlons pas T observa nù frère.

— Je pnis vous donner quelques nouvelles tou. tes fraîches, répondit un autre. Le principal agent dé la Séance d’élité de la Nouvelle-Orléans — parti, comme vous le savez, pour New York, l’aimée dernière, afin de lutter, dans üh Etat libre, contre l’iùstitu'tion de l’esclavage, au moyen de la presse — m’a écrit à la date du mois passé. .J’ai reçu sa , lettre avant-hier. Elle est longue, détaillée et très-; explicative.

Vous «aVe«, ftèret,<fuè quelque temps-après le départ de cet important agent, un appel, venu de haut Heu, lui a adjoint, à New York, le frère D..et, ensuite de çelui-oi, le frère C.... Après le départ de oes trois membres de la grande Séance du sud, le désordre et{la ; perturbation, qui avaient commencé aussitôt après le départ du premier, se sont glissés parmi lès restants, à la suite de la jalousie, de la calomnie et de la superstition, et une scission a en lieu. Celui qui était parti pour tous a été abandonné de tona Heureusement, la trempe de son caractère est comme celle du bon acier: résistante et opiniâtre. Les deux

Goa@gI

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LE VIEUX SALOMON.

fidèles, témoins de tout, et après avoir juré de tenir

bon avec lui....l’ont quitté Fan après l’autre,

pour suivre ou six fous et folles, de la même Séance, qui avaient voulu aussi aller à New York, malgré leur incapacité la plus complète. Eh bien, il résulte de cette désunion que les séances de la Nouvelle-Orléans san’fc tombées dans l’absurde, sous les coups du ridicule, tandis *que New York avance à grands pas, par les nouveaux moyens que vous

connaissez

— Alors, observa un frère, l’Association, à la Nouvelle-Orléans

— Est devenue, répondit le narrateur, une bon tique de magnétisme animal, de somnanbulisme ignorant, et de superstition misérable. Mais ce petit échec ne signifie pas grand’chose. Bientôt va paraître l’ouvrage qui, au lieu d’être le fruit des efforts d’une bonno union, aura été enfanté et mis au jour par le bon vouloir d’un seul, bon vouloir porté à son plus haut degré de puissance. Ce sera une preuve de plus de ce que peuvent la foi éclairée et le dévouement sincère.

— Les Hommes ont toujours manqué aux Causes, dit M. Michaud. Tâchons qu’il u’en soit pas ainsi de nous, et soutenons-nous courageusement les uns les autres, laissant aux plus capables la place qui leur revient, pour le bénéfice de tous!

— Maintenant, termina-t-il, séparonsriiûus jusqu’à mardi. D’ici là, moi, je connaîtrai peut-être assez Casimir et Rose peur que nous en causions davantage.”

Chacun alors ôta de son cou l’étoile d’or et le ruban bleu, et tous s’apprêtèrent à sortir. Alors Casimir se hâta de quitter sa retraite, en ferma sans bruit l’entrée discrète, et s’éloigna dans la direction du lieu ou se tenait Silène. Il revint ensuite, avec celui-ci, relever Junon, et, en leur souhaitant à tous deux le bonsoir :

— Demain, dit-il au gros noir, 1*0 te raconterai ce que j’ai vu.

TJn moment après, grâce à la ficelle et à Zéplijr, Casimir était près de Rose, à qui il racontait la scène que l’on vient do lire.

XVIII.

SUITE. —UN MARDI CHEZ.MONSIEUR MICHAUD.

A partir do ce moment, l’économe et le mulâtre s’observèrent mutuellement avec le plus d’adresse qu’il leur fut possible. Chacun d’eux avait contre l’autre un secret également terrible ; mais la même Croyance et le même but les unissant, ils devaient être, l’un pour l’autre, au lieu d’un danger, une sauvegarde ou un secours, selon les circonstances. Si le contraste entre l’esclavage et la liberté les tenait forcément à distance l’un de l’autre à cause des préjugés du pays, un lien de l’âme les unissait fortement, et ce lien, comme tons les liens honnêtes, devait se resserrer par le temps.

Silène, instruit par Casimir, sous le sceau du serment le plus sacré, fit un conte à Jünon qu’il ne voulut pas mettre en tiers dans une chose de cette importance, pour ne pas doubler sa propre responsabilité, et il fut convenu, entre les deux amis, que Casimir seul continuerait à suivre les séances de M. Michaud, sans aucun secours de surveillance extérieure.

Ainsi, monsieur Michaud, économe d’ùne habitation-sucrière, en Louisiane, et chargé conséquemment de diriger des esclaves, avec te droit presque illimité de leur infliger tels châtiments qu’il jugerait nécessaires, monsieur Michaud était... un abolitioniste ! Les six autres hommes présents à la séance qu’avait vue Casimir, étaient des aboli-tionistes ; et il était conséquent de penser que les réunions où se rendait l’économe de M. Roque, étaient composées d’abolitionistes ! Ensuite, com-? bien y en avait-il qu’on ne connaissait pas, tant

dans les villes que dans les campagnes ? A la

Guadeloupe il en était de même u de même aussi dans toutes les colonies et dans tous les Etats â esclaves :

Toute persécution et toute injustice enfantent? de nobles dévouements.

Le samedi où nous sommes arrivés était jour de visite générale dans les cases, par l’économe de l’habitation. Chaque mois il en était de même, et quelquefois M. Roque se chargeait iui-mêmé de ce soin. Quand c’était lui, on était sûr d’entendre,’ le soir, le fouet des commandeurs retentit' longtemps. La moindre négligence dans la cabane, la moindre malpropreté, à l’intérieur ou à l’extérieur, étaient notées pour dix, quinze, vingt coups do fouet, qu’on appliquait en présence du. maître, et malheur au commandeur dont lo cotqy portait mollement! Ces corrections ne s’administraient pas à l’échelle, mais, la gêne en moins,' cY 1 tait la même douleur. Le sujet, si c’était un vn&lè 9 ; laissait tomber son pantalon ; si c’était un e femelle,' relevait ses vêtements par-dessus sa tête, et le-fouet tombait sur le nu, autant de fois qu’il était ordonné. Quand M. Michaud faisait la visite, ni grondait pour mettre sa responsabilité' à couvert , 1 faisait réparer immédiatement tonte négligence ou disparaître toute malpropreté, mais jauiais il ne" faisait battre. , '>

Que faisait donc M. Michaud suruhèshcrerië ’ 3 lonisianaise î C’est ce que probablement' la suite 1 ? nous apprendra. : T :

Ce jour-là donc, l’économe avait à pafcàer la ri-site des cabanes. Le repos du midi des noirs était ' le moment choisi pour cette inspection. Quand ‘ M. Michaud arriva à la cabane de Casimir, Rose s’y trouvait dope.

— Monsieur, demanda t-elle à l’économe, quand, la visite terminée, il se dirigeait vers la porte pour sortir, pourrais-je vôus demander ce que sont de* :

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LE VIEUX SALOMON

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veûus Henry, Loïsa et William? Vous savez que nqus aimons ces enfants, et que je nourrissais le plus jeune

r— Ma fille, répondit l’économe, ils sont tous les trois sur l’autre habitation île M. Roque- J’ai appris que, plusieurs fois, Henry et Loïsa vous ont demandés, Casimir et vous.

— Et pourquoi sont-ils là-bas plutôt qu’ici, s’il-vous plaît?

— Yous m’en demandez plus que je n’en sais,

Rose.

— Et, ajouta Casimir, ne pourrais-je pas les aller voir.... avec Rose ?

— Si vous le désirez, j’en demanderai pour vous l’autorisation j dans tous les cas, ce ne pourrait être qu’un dimanche.

— Oh I oui, monsieur, répondit Rose. — Vous seriez bon de faire pour nous cette demande, ajouta-t-elle.

— Je la ferai voloutiers, répondit l’économe

Et il s’éloigna pour terminer l’inspection.

Les trois jours suivants se passèrent sans événement particulier, et, la nuit du quatrième — qui était un mardi — Casimir était à son poste d’observation, sous la maison de M. Miehaud. Huit personnes entouraient encore cette fois la table des séances. Seulement, la jolie Anglaise n’était paslà. Casimir put voir, à la place de la maîtresse de l’économe, une autre femme habillée aussi en homme. Ses premières paroles indiquèrent une française de quelque province du midi. Son organe était ferme et accentué, quoiqu’agréable et musical : au lieu d’un instrument de romance, c’était un instrument de fanfare. Elle était grande, bruue et forte, du reste, jolie et bien faite.

Après les mêmes formalités qu’à la séance du vendredi, le vieillard dont nous avons entendu les observations au chapitre précédent, prit le livre et fit la lecture. Casimir écouta avec la plus grande attention :

. “ Séance du 28 Septembre 18..

“ Quand le grand jour de votre mission approchera, que nul ne renie, que nul ne trahisse ! Qu’il n’y ait ni Pierre ni Judas !

“Regardez autour de vous et voyez ce qui a été fait: La Croix, symbole de l’Emancipation Universelle, instrument glorieux d’un supplice vil, do* iniue les édifices de la tyrannie, comme une insulte à Celui qui est venu pour prêcher la liberté et le bonheur !

“ Avec la Croix, on a noyé les corps dans le sang, et les consciences dans le mensonge !

“Avec la Croix, on a dit à des hommes: — Obéissez à vos maîtres ; courbez-vous devant les oppresseurs ! — Et celui qui est venu disait : “Vous êtes tous les enfants d’un même Père, sans distinction.... que celle de vos mérites, résultant de votre liberté.” Et il disait encore, aux grands:

!“ Abaissez-vous 1 ” et aux petits : “ Relevez-vous ! ’* et l’on a rehaussé les grands et abaissé les petits !

“ Qu’a-t-on fait de SA mémoire et do son apos. tolat, et de son martyre ? Un sabre !

“ Vous^evez être prêts à tout pour la Rédemption , dussiez-vous arborer, sur le môme Calvaire,

le même signal de ralliement ! Et le triomphe

qui vous attend est autant au-dessus des autres triomphes et même de ceux de vos pensées, que les étoiles du ciel sont au-dessus des erreurs de la terre

“Les passions vous feront d’abord obstacle; puis, elles vous feront secours, pa^oe que ce sera les bonnes passions après les mauvaises passions.

“ Le drapeau que vous arborerez sera le Drapeau des Mondes, car il ralliera le passé, le présent et l’avenir à Dieu !

“ Si vous voulez atteindre le but, sachez vouloir, et vouloir longtemps, sans douter et sans faillir. La volonté est ce qui s’use le plus et le plus vite, dans le monde de vos entreprises, et voilà pourquoi il y a tant de vos entreprises qui j>érissent, quand elles auraient dû fructifier. Savez-vous pourquoi la volonté s’use et change de route? C’est parce qu’on n’a pas de but fixe. Savez-vous pourquoi on n’a pas de but fixe ? C’est parce qu’on n’a foi en rien, pas même en soi. Eh bien, ôtez cette obsencé de foi, et cette absence de confiance, et vous aurez la continuité de la volonté, c’est-à-dire la base du succès. L’homme dont la volonté ne s’use pas est ce que vous appelez un homme de génie : c’est plus, c’est un homme de foi. ”

— Avec de pareils enseignements, se dit Casimir, il faudrait n’avoir ni cœur ni âme pour rester en chemin ! Que ne suis-je libre ! pensa-t-il, j’irais à ces hommes, et je leur dirais : “Voilà une vie de plus, une conscience de plus, une volonté de plus, au service de l’Emancipation Universelle ; prenez, frères ! ; cette vie, je ne la marchanderai pas ; cette conscience, je la garderai pure ; cette volonté, elle sera ferme et solide, elle ne s’usera pas! ”

A ce moment, ls timbre de la séance retentit de nouveau, et le vieillard reprit la lecture :

“ Séance du 17 Septembre 18..

“ Quand on songe à ce que serait le monde sans la faute de l’homme ; quand, mettant de côté tous les éléments de malheurs créés par lebibre arbitre mal employé, on jette un regard sur la terre, on est tenté de vouloir mourir, ou de s’abîmer dans des prières sans fin, pour demander à Dieu qu’il enlève à la créature, maîtresse de ce globe, cette liberté qui a causé tous les maux et tous les malheurs !

“ Voyez donc ! Combien la terre vous rend-elle pour un?... Voilà, en une ligne, la partie matérielle surabondamment pourvue.

“ Maintenant, voyez pour le cœur, pour l’âme,

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LB VIEUX SALOMON.

pour le sentiment ! Il y a déloge de causes de bonheur; il y a à noyer Pâme la plus insatiable!

“ Oh! une seule minute dépouillez-vous de tous les vêtements de l’orgueif, de la sottise, de la par* tialitj et de l’ypocrisie, regardes autour de vous et comptez !

“Vos chances de bonheur, ici-bas, août aussi nombreuses que les étoiles dans le ciel. L’homme a une compagne pour ses délices et sa joie ; il a des enfants issus de sa chair, de son cœur et de Dieu. Il a le souvenir pour le passé, l’amour pour le présent, l'espérance pour l’avenir/ Il a tout, car tout est dans ces trois mots. Il a sous les yeux le magique panorama d’une nature qui, pour lui, revêt, chaque printemps, une robe 'nouvelle et‘an parfum plus suave. Il a l’amitié à ses côtés, le dévouement derrière lui, le ciel au-dessus de sa têtè.... il a la supériorité sur toutes les autres créatures, une domination qui tohrne toute à son profit et à sa satisfaction. L’intelligence lui donne le sceptre du monde : il n’y a pas d’hiver si rude dont il ne puisse faire [nne serre douce, d’été-brûlant dont il ne puisse faire une fraîche oasis. Et les voyages ! et les sites, qui changent partout, et la belle hospitalité, qui lui prépare le sourire des foyers et le duvet des lits !.... une joie perpétuelle.! Et les arts ! et, la musjqu^, oej^e voix du ciel qui. berce les enfants de là tqrre !

“Eh bien, eh bien de tout cela l’hosaqie a fait jusqu’ici un enfer; la Croyance Universelle en fera un paradis.”

L’émotion, une généreuse émptiqp^ét^t ppipt$_ sur les visages des huitpetsoqnes enbeqrap^Ja table; Casimir sentait son, cœnrbopfiff. Connue, un, noble coursier retenu sur l’arène pendantxjue dJaur très s’élancent, i| sentait en tout son êtr$ de, généreux frémissements. Cette belle et eain£e.lutte* belie par le dévouement, peinte pprJe,désintéressement, dqus laquelle il ne,, pouvait .entrer que, comme foyer caché de vœuy.apdeuts, faisait bqqjlî lir son courage enchnloéf, R «ofaefeueit la grau? deur, le sacrifice, le martyre,.--Quand, enprjhmu. ce de son généreux.vouloir,l'impossibilité surgit devant ses yeux, il baissa la tête... et pleura....

XIX.

SUITE. — Ut. SEBABÀTIÛK..

Après huit jours d’absence, M, Roque revint sur l’habitation. Son visage ne portait plus aucune marque de Taceident qui lui était arrivé daus la chambre de Rose. Quand la belle mulâtresse le revit, elle lui trouva l’air changé, comme celui d’un homme qui s’observe, ou qui, ayant pris un parti, joue le rôts qu’R sfost imposé, au lieu de se laisser aller au flux et au reflux de #e» changeante* impressions. Quand il entra da— la saüe du travail des servantes de la maison, il ne , parla A au-

I cune, regarda longtemps celle dont il - voohtituA toute &roe faire sa maîtresse, et fronçaleasomcttb à la vne dn fauteuil rangé parmi les chaises, !# long de la muraille. Rose était toujours soign é e dans sa mise, sans coquetterie, mais aveo une élé-gance particulière qui était, pour l’amant repoussé, toute pleine d’irrésistibles tentations....

Une heure après l’arrivée de monsieur Roque, le cabriolet dont il se servait souvent était à la parte, conduit par uu domestique de la-maisen, lequel, fie la part du maître, vint dire à la mulâtresse-d’y monter immédiatement..

— Vos affaires vous suivront de près r ajouta 4e domestique ; vous tfavee^douc rien A emporter.

Rose fut attérée Il était encore loin-de midi ;

elle ne pouvait donc pas même avertir Casimir t,.. y ordre était formel, tout était prêt ; il fallait obéir, et obéir à la minute. La pauvre femme se leva; le visage consterné de Zéphir lui donna une idée :

— Je vous suis à l’instant, dit-elle an domesti-Que• • • •

Celui-ci s’éloigna, et Rose pnt glisser quelques mots au négrillon, qui répondit par un signe de tfite affirmatif Un moment après, le cabriolet roulait sur la ronfce, au grand trot d’nn bon cheval, emportant la mulâtresse et le domestique du planteur.

— Oh allons-nous 1 demanda Rose au valet....

—A l’autre habitation de monsieur, répondit-il.

— Je comprends, pensa la pauvre femme; il' npns sépare....

II y avait environ deux lienes entre les deux habitations. En moins d'une heure on y arriva. Bjosé fut reçue par l’éoonome, qui avait des ordres ef qui l’attendait.

— Snivez-moi, dit-il à la jeune femme dès qu’elle fqt descendue de voiture

L’économe de cette habitation déplut tout d’a-bprd à Rose. C’était un homme d’uue quarantaine d’années, court, fort et trapu, au visage grossier, aqx façons communes, au verbe haut et rude. Il tenait A la main droite uu terdw qu’il agitait coati-nfieUemeut, comme s’il éprouvait sous cesse, le besoin de le faire cingler sur quelque épaule. On devinait aisément eu lui le valet rampent du maître, l’exécuteur zélé de toutes.ses volontés, l'homme, aans entsraiües et sans pitié; qui exagère,oequ’il appslleses devoirs, pour plaireAœtai qui.le» paye,

: Rose dut suivre cet homme, qui la conduisit . d«ns une chambre du rez-de-chaussée, presque au. niveau du sol.

— Voici, dit-il, la chambre à coucher de votre maître. Vous y allez, ranger tout en bonordre, et voua y attendrez monsieur, qui ne tardera pas à arriver. Votre chambre A vous, est derrière>oe)leu. ci; jointe par la porte de communication que vous . voyez; vos meubles seront apportés et placés-tan-J tôt.... et défense de sortir sans permission l

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LE VIEUX SALOMON.

lià-destras, ilVékrignaen sifflant un air de chasse,

et laissa Bose seule avec ses réflexions

Sépanéa !... . ils.étaient jaépaeés! Il avait fal-

lu^ pour oela, qn<}i>! La volonté d’an homme !

Ainsi, depuis leur' enfonce ils- se connaissaient * depuis leur puberté ils s’aimaient ; depuis plusieurs années ils -étaient l’ua à l’autre, corps et cœur, esprit et- -âme j une belle petite fille, issue d’eux, faisait île deux lien de leur, amour.... ; aucun eri-mev-aoeaa délit, aucune faute n’entachait ni l’un ni l’aotoe-; peraonoe n’avait à les punir; ils ne fai-saiBntebn’avasent Éait de Biai à personne; et voilà quel* passion bmtale et despotàqne d’unétranger, né à six oui septf cents lieues de leu» pays natal à enxjiataHhttt le masi A la femme, et là femme au mari,pMfeivdler plus à. Pais» celle-là à cetuici! “ Btaste4 ” disait-il à Pfaomme, et Phomme devait rester; ,, Barsi”disait41 à la femme, et la femme devait partirl> Et* lui, il la suivait, nous ne dirons pas-pohr la déshonorer, mais pour l’enlever à son profit t

Ail sujet de ce mot déshonorer, nous jugeons utile de faire ici une observation dont — nous l’espérons—on reconnaîtra la justesse et la justice: Pàrini les inepties, morales et sociales, qu’on imprime chaque jotir, dans des livres auxquels une certaine Voguefait une sorte de réputation, en est-il uüe qui sort' plifs ; absurde, plus injuste et plus q^e CdUé gui attache Vhonneur d’uu homme à là conditité d’uhe femme, et réciproquement ? Afusj, parce qu’piû. homme, au moyen d’un viol physique ou d’un viol moral, aura fait servir une femme à Ses plaisirs où à l’assouvissement de sa passion, cette femme, sera déshonorée! C’est bien plutôt le larron qui se sera déshonoré lui-même,

il nous semble Est-ce le volé ou le voleur qu’on

mène en Cour d’Assises t Parce qu’une femme

aura commis un adultère, on flétrira le mari d’une sotte épithète, et on le- regardera avec une com-compassion méprisante ! N’est-ce pas, dans les deux cas; le renversement dn sens commun î “ Un ravisseur mfa déshonorée! je ne suis plus digne de

vous » dira une pauvre jeune fille à celai qu’elle

aime; et lui, il se voilera la face, s’éloignera

et ira voyager 1 Un an plus tard, il épousera une autrejeune fille à laquelle personne n’aura touché, et le préjugé social dira : tout est bien et

la pauvre-délaissée finira ses jours 1 dans un couvent; oudans la misère, ou dans un lieu de prostitution»! Elle est victime, doue elle est coupable !

Ainsi font les préjugés du-monde !

Bose était donc seule dans la chambre de monsieur Bn^ue, toute entière à l’appréhension d’une nouveFte lntte, qui s’annonçait d’autant plus ter-riblè qu’elle était plus silencieuse, et qu’elle se traduisait-en -actions, an- lieu dé s’user en paroles. La chombre était en ordre parfait, la mulâtresse rtf Vit rien ' à ranger; et eHe s’assit pour attendre.

lél

Devant le siège qu’elle avait pris était une table, et, sur cette table ttn livre au grand format, entouré de divers papiers. Par distraction, presque à son insu, la mulâtresse ouvrit le livre et le re-

ferma aussitôt; puis, elle alla s’asseoir plus loin, en proie à une terreur nouvelle... : : une gravure obscène avait frappé ses yeux, et cette gravure lui avait renouvelé, plus brutal que jamais, le danger qui la menaçait en ce moment. Elle s’était éloignée du livre pour qu’on no crût pas qu’elle l’avait vu. Une heure s’écoula ainsi, longue cômme un siècle; enfin la porte s’ouvrit, et monsieur Boqne entra.

#

* *

— Ah! parbleu dit-il, maintenant que nous

voilà veuve, nous serons sans doute raisonnable !

Eose ne répondit pas, et, au moment même,

deux voix enfantines s’écrièrent: “Bose oà est

Eose t” et les deux enfants du capitaine Jack-

son, faisant irruption dans la chambre de lenr tuteur, se précipitèrent vers la mulâtresse, qui les pressa dans ses bras et leur rendit les caresses qu’elle en recevait.

-—Tu vas rester ici maintenant ? dit Loïsa

— Où. est Casimir? demanda Henry

— Qui vous a permis d’entrer ici! demanda

monsieur Eoque à ses jeunes pupilles

— Tiens ! répondit le garçon, est-ce que nous avons besoin de permission pour aller ici ou là» pourvu que nous ne sortions pas de l’habitation?

— Certainement, monsieur, fit monsieur Eoque d’une grosse voix plus étonnée que courroucée.

— Mon tuteur, dit Loïsa, j’aîme beaucoup Bose, et je serais bien contente delà voir tous les jours..

— Et moi, ajouta Henry, je veux voir Casimir... 1 Je snis un blanc, moi !

— Toi, Loïsa, dit le planteur, tu verras Bose si elle se conduit bien ; et toi, Henry, monsieur le raisonneur, je te défends d’entrer dans ma chambre, jusqu’à nouvel ordre !... .Je n’aime pas que les enfants fassent les maîtres !

— Casimir et Eose étaient à notre père ! ré-

pondit l’effronté garçon; ils sont donc Jà nousl Quand je serai mon maître, je donnerai la liberté à Casimir !

— Et moi à Eose ! ajouta la petite fille.

— En attendant, conclut le tuteur, vous allez rejoindre tous les deux votre gardienne, et si elle vous laisse ainsi courir partout une seconde fois, je la ferai fouetter !

Et, en disant ces mots, monsieur Eoque prit chaque enfant d’une main et les mit à la porte.

Loïsa s’éloigna en pleurant, Henry eu grondant.

— Eose, dit alors le maître à la mulâtresse silencieuse, je vous donne trois jours pour consentir à être à moi avec bonne volonté, nonobstant les moyens qu’il me plaira d’employer pour vous avoir quand même d’ici là ; si, au bout de trois jours,

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LE VIEUX SALOMON.

quoi qu’il soit arrivé, vous persistez dans vos refus-vons irez travailler aux champs, sur cette planta, tion, pendant que Casimir travaillera sur l’autre, et je ferai telles défenses des deux côtés, que vous ne puissiez vous voir ni le jour ni la nuit, ni le dimanche.

— C’est bien, monsieur, répondit la mulâtresse : dans les cas extrêmes on a toujours un moyen suprême, qui est de mourir....

— C’est possible dans les romans. Voilà

votre chambre, qjouta-t-il; bientôt vos meubles y seront, et c’est là que vous coucherez 1

11 est nuit. Tout dort sur l’habitation ; la maison du maître est plongée dans le plus profond silence. La chambre de monsieur Roque est faiblement éclairée ; celle de Rose l’est davantage. La belle fille est étendue sur son lit, plongée dans un sommeil profond ; elle n’est qu’à moitié dévêtue; et sa pose semble indiquer qu’elle a résisté de toutes ses forces au sommeil, qui enfin l’a vaincue. Une carafe et nn verre sont posés sur la table placée à quelque distance du lit. Il est environ onze heures. Au dehors, le temps est affreux ; la pluie tombe à torrents; l’orage gronde en se rapprochant, et de fulgurants éclairs sillonnent les ténèbres de lumineuses lignes brisées. Monsieur Ko. que, en robe de chambre, est assis entre le lit de la mulâtresse et la table ; il examine le conteuu de la carafe, et un sourire glisse sur ses lèvres frémissantes.

— Les admirables cheveux ! dit-il eu touchant de ses doigts frissonnants la longue et épaisse chevelure qui pendait hors du lit. — Quelle peau douce et satinée ! — Les beaux sourcils ! les belles dents! — Oh ! l’enivrante haleine ! et il approchait sa bouche des lèvres ontr’ouvertes de Rose— — Les épaules adorables ! quel velours et quel parfum! et les yeux du lubrique s'emplissaient de flamme, et sa voix chevrottait, et ses mains hardies glissaient frémissantes sur les belles chairs ardentes qui magnétisaient sa raison.

Et au dehors le vent mugissait, la pluie zébrait l’atmosphère et crépitait sur le sol en bruits stridents.. ..

Mais l’homme enivré, fasciné, fou, n’entendait

rien, ne savait rien, ne sentait rien qu’un feu

dévorant qui brûlait ses veines, coupait sa respiration, séchait sa gorge et iucendiait son cerveau...

A co moment de paroxisme insensé, Rose, caressée sans doute par quelque rêve issu du somnifère qu’elle avait bu, sourit et respira plus fortement. Sou sein se souleva en molles ondulations ; ses dents blanches et le bord de ses gencives rouges apparurent comme un appel irrésistible et

monsieur Roque, prenant entre ses mains frémissantes et glacées la belle tête de la dormeuse, la serra sur. sa bouche altérée, et aspira dans un long

et ardent baiser l’haleine embaumée de la mulâtresse—

— Casimir murmura Rose Casimir!

Et, profitant de l’erreur du rêve, le maître, hors de lui, s’enivra de toutes les voluptés qu’il avait promises à son ardeur

D’un souffle, il avait éteint la lumière

Quand le jour pointa, l’assoupissement factice qui avait étreint la mulâtresse pendant quelques heures, se dissipa. Elle ouvrit les yeux, reconnut sa nouvelle chambre et une lueur subite se fit dans son esprit. Elle vit à ses côtés son maître endormi, et, folle, éperdue, elle sauta à terre et poussa un grand cri. Les souvenirs confus des heures écoulées frappèrent sa mémoire, et elle crut qu’elle al* lait mourir A ce cri, monsieur Roque se réveil-

la en sursaut, et, fier de sa noble victoire :

— Eh bien, s’écria-t-il, tu es donc à moi!

Cette ignoble fanfare d’un ignoble guet-apens

galvanisa l’agonie de Rose; en quelques secondes, elle se couvrit tant bien que mal, et, sans dire un mot, elle s’élança au dehors comme une insensée... Mais à peine avait-elle fait quelques pas hors de la maison, qu’une voix impérieuse lui ordonna d’arrêter, et comme elle n’entendait rien et continuait de fuir, deux bras vigoureux la saisirent, et l’économe rapporta à la maison le corps évanoui de la jeune femme qu’il déposa sur un canapé. Cependant, monsieur Roque s’était levé, l’esprit frappé d’un sinistre pressentiment, et il s’élançait à la poursuite de la mulâtresse, quand il la vit étendue devant lui, sans connaissance. L’économe se retirait avec discrétion.

— C’est bien, monsieur Kerlec, lui dit le maître—

Monsieur Kerlec s’inclina et sortit.

— Maintenant, se dit le vainqueur, il n’y a plus

de danger; tout s’arrangera pour le mieux

Et, ayant pris Rose, toujours évanouie, dans ses bras robustes, il la rapporta sur sou lit ; puis il lui jeta au visage quelques gouttes d’eau fraîche, et, la voyant revenir à elle, il s’éloigna

XX.

SUITE. — LA DISPABlTION.

Le soir de ce même jour, vers sept heures, quand M. Roque entra dans la chambre de Rose, presque certain cette fois d’une victoire véritable, il trouva cette chambre vide non de meubles, mais de

celle qu’il comptait y trouver ! Il pâlit affreu-

sement. Frappé de l’idée d’un suicide qui eût été son désespoir, il faillit perdre la tête, Il interrogea les domestiques, mâles et femelles, fit venir mon. sieur Kerlec, s’enquit de tous côtés, fit bouleverser les cases, fouiller les pièces de cannes, battre les environs.. rien ! Rose n’était nulle part. Un bayou

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LE VIEUX SALOMON.

conlait à ira qûart de lieue de Pliabitation ; monsieur Roque ordonna qu’on en visitât les bords pour chercher quelque indice ; puis, il monta lui-même à cheval, et partit au galop, dans la direc tion de l’habitation dont monsieur Michaud était l’économe.. ^.

Monsieur Roque était comme un insensé. Tantôt, il dévorait la route, tantôt il arrêtait son cheval pour reprendre haleine et se donner quelques instànts de réflexions dans la pose de l’immobilité. H était comme un avare qui a perdu son trésor, où an moins le souvenir du lieu où il l’a enfoni.

Oh! se disait-il en un monologue saccadé, je donnerais dix nègres pour la retrouver ! H me la

faut il me la faut ! Sans elle je n’aurai plus que

des journées inquiètes et des nuits atroces ! — Je . lui donnerais la liberté, et une maison, et des es claves, et de l’or, et la moitié do tout Ce que je possède si elle se donnait à moi avec abandon !

Je la ferai périr sous la misère et le fouet si je

la retrouve, et qu’elle me résiste toujours ! — Oui, oui, car je ne veux plus d’un demi-cadavre ; je veux une femme bien vivante.... dont les yeux me ré pondent, dont la bouche me sourie, dont la passion

égale la mienne ! si c’est possible.

Et il reprenait le galop.

— Cours, Phœbus, cours !. - disait-il à son cheval : nous n’arrêterons pas que nous ne l’ayons retrouvée! Tumourrasàla peine, s’il le faut, et après

toi un autre et encore un autre et toujours

jusqu’à ce que je tombe moi-même de fatigue et de désespoir !

C’est en cet état que monsieur Roque arriva à son habitation. L’économe se trouva juste à point pour recevoir la première bordée de son impatience et de sa folie.

— Monsieur Michaud! s’écria-t-il, avez-vous vu,

' a-t-on vu Rose par ici ?

— Non, monsieur, répondit l’économe, on ne l’a pas vue depuis qu’elle ést partie pour l’autre habitation ... .au moins que je sache.

— Et Casimir?

— Il était aux champs, comme tous les jours, et il doit être présentement à sa case. Après cela, je n’ai guère quitté les ateliers, de la journée, et il se pourrait que la mulâtresse fût venue par ici, si elle n’est pas là-bas.

Ces dernières paroles rendirent un peu d’espoir à monsieur Roque, et arrêtèrent le torrent qui était près de déborder.

— Interrogez les nègres, monsieur, dit-il à l’économe ; je vais, moi, voir de mon côté : il faut que cette esclave se retrouve.

Et il ee dirigea vers les cabanes. En arrivant pr^s de la Caseaux-Nourrices, une pensée lui traversa l’esprit. Il entra sans hésiter, demanda la petite Rosine, et apprit que sa mère l’était venue chercher de sa part, à lui, pour la porter à l’autre

103

habitation ! — Sans dire un mot, il se dirigea vers

la cabane de Casimir et y arriva bientôt. Le

mulâtre était occupé à réparer sa table, et, tout en travaillant, il chantait un air créole, de la Guadeloupe.

Monsieur ! fit-il, en voyant paraître son maître le visage bouleversé....

— As-tu vu ta femme aujourd’hui? lui demanda le planteur

—Non, monsieur, répondit Casimir d’un air parfaitement étonné; elle n’est pas venue à mid i , comme elle vient de coutume....

— Et qu’as-tu pensé alors?

— J’ai pensé qu’elle était occupée à la maison, monsieur.

— A quelle maison ?

—Mais... à la maison de cette habitation.

— Non ; je l’avais fait conduire à l’autre

pour qu’elle fût près de Henry et de Loïsa et

elle a disparu.

— Et... Rosine ? monsieur, demanda le mulâtre d’un air si naturellement alarmé, que monsieur Roque fut tout-à-fait rassuré de ce côté...

Rosine, répondit-il....sa mère l’est venue prendre, et elies ont disparu toutes les deux.

— Mon Dieu ! s’écria le malheureux en se frap-pant le front... pourquoi tout cela, et où est-elle ?

Je n’en sais rien, répondit le maître, mais on la retrouvera !

Et il s’éloigna comme il était venu, c’est-à-dire l’esprit bouleversé, et, qui plus est, privé encore d’un espoir,

— Pauvre chère femme ! murmura Casimir quand le maître fut loin, te voilà fugitive, et nous voilà séparés, parce que tu plais à ce monstre ! Mais nous verrons..." Patience c’est maître à ma-lice ! » comme ou dit à la Guadeloupe. Je sais où tu es... c’est beaucoup ; mais je ne t’ai plus à mes côtés, c’est beaucoup aussi !

Monsieur Roque retourna immédiatement à sou habitation-Kerlee (Nous emploierons cette dénomination et celle d’habitation-Michaud, ch ac une pour désigner la plantation gérée par celui-ci ou par celui-là.) Dès qu’il arriva il demanda des nouvelles du bayou. Ceux qu’on y avait envoyés n’en étaient pas encore revenus. Alors, sans descendre de cheval, l’infatigable amoureux partit dans la direction du bayon, pour voir par lui même si on faisait de sérieuses recherches.

Quand le galop de son cheval se fut assez éloigné pour qu’on ne l’entendît plus, monsieur Michaud, passant au milieu des cabanes, arriva à celle de Casimir et y entra.

— Oh! monsieur s’écria le mulâtre, mon-

sieur !..

Et il se précipita sur la main de l’économe, qu’il embrassa en pleurant de reconnaissance .

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LE VIEUX -SALOMON.

Silence ! dit le blanc.. ; silence ! il y a des

yeux et des oreilles partout.

Oui, monsieur, mes yeux seront éteints, ma

bouche sera muette ; mais Dieu voit tout !

Et, tirant de sa poitrine la petite étoile d’argent que Salomon lui avait donnée, il l’embrassa avec effusion, remerciant ainsi le symbole de la Croyance du secours que lui avait donné la Croyance.

Monsieur .Michaud regarda Casimir jusqu’au fond de l’âme, lui sourit avec bonté, et s’éloigna

sans ajouter un mot.

;

Le lecteur ne tardera pas à savoir ce qui s’était passé, en assistant, avec Casimir, à la conversation qui aura lieu à la prochaine Séauce chez monsieur Michaud.

Monsieur Roque était arrivé au bayou, aussi bouleversé et aussi fou qu’il était depuis le moment de là disparition "de Bose. Il pouvait être neuf heures à ce moment. Des nègres, munis de tor. ches, parcouraient les rives du cours d’eau, cherchant quelque trace de pas, quelque lambeau de Vêtements, qui pussent mettre sur la voie d’une découverte. Monsieur Roque lui-même, une tor-che en main, activait les recherches en menaçant les nonchalants et en promettant des récompenses aux zélés, pendant qn’il explorait, comme ses- esclaves, les abords du bayou. Les nègres savaient très bien la cause de l’état où était leur maître, et de plus, dérangés dans un temps qui était censé leur appartenir, ils étaient forts mécontents ; mais quant à exprimer leur mécontentement, il n’y fallait pas songer ! L’un d’eux entr’autres, s agitant avec un zèle trop visible et trop exagéré pour être réel, laissait paraître, de temps à autre, sur ses

lèvres, un sourire qui voulait dire bien des

choses. Peut-être le lecteur aura-t-il deviné notre connaissance Silène, lô muletier....

Cherche, cherche ! disait-il en lui-même la

pauvre fille n’est pas dans le bayoü !....

Et il regardait avec une pitié moqueuse, ce maître qui n’eût pas foit un pas par humanité, et qui se mettait en quatre pour retrouver l’objet duquel il attendait ses plaisirs ....

— C’est drôle, disait un farceur assez éloigné pour n’être pas entendu du maître, c’est drôle tout de mêmé’de pêcher une mulâtresse dans uu bayou !

— D’autaùt plus que, si elle s’y trouvait, répondit un Voisin, elle ne serait plus bonne à grand’ chose !

— Si ça dure longtemps, ajouta un autre, monsieur deviendra sûrement fou 1

— C’est probable, car il l’est déjà à moitié

— Quelle charice ce serait ! Teprit le premier interlocuteur.

Enfin, quand on eut bien cherché, bien fouillé, bien exploré, il fallut partir sans avoir rien découvert. Le maître, cette fois, s’eu revint au pas de

son cheval, la tête penohée surla poitrine, 1* poing crispé, en murmurant des phrases intelligibles, pour lui seul. Il étaifprès de minuit quand les-pauvres noirs arrivèrent à leurs cabanes ; ce qui n’empêchait pas qu’ils ne dussent se lever à la duché, vers quatre heures du matin, comme de coutume. Quant à monsieur Roque, quoiqu’il pût se lever quand bon lui semblerait, et qu’il eût nn excellent lit pour se reposer, il passa une bien plus mauvaise nuit que ses esclaves.

Son domestique de eonfiance, chaigé du soin, de sa chambre, entra comme il entrait chaque jour â la même heure.

— Monsieur, s’écria-t-il, vous êtes malade, bien sûr ; vous êtes pâle à faire péhr !

Crois-tu 1 lui répondit son maître sans savoir

au juste ce qu’il disait lui-même.

— Oh ! oui, monsieur ; vous devez avoir la fièvre ;

vous aurez pris froid

— Froid!.... peut-être bien; en effet, jè h’ai pas dormi de la nuit.

— Venez dans votre lit, monsieur, venez, ajouta

le valet

— Dans mon lit I malheureux s’écria monsieur Roque Va-t-en! ou je te.brise la tête !...

Et le pauvre valet épouvanté ne se le fit pas dire deux fois ; il sortit vivement eu se répétant en chemin : Bien sûr, monsieur a la fièvre chaude !

#%

Vers le soir, ^monsieur Moque, non oalmé mais abattu, fit appeler dans sa i chambre mensteur Mariée, qu’il connaissait assez pour sâvèir qu’il pouvait le charger de tante espèce démission.

— Monsieur Kerlec, lui dit-il, je 'sans que Vous prenez uu véritable intérêt à tout ce qui touche mou service ; aussi, je vous ai fait appâter dans

une conjoncture difficile et .délicate, et -je

compte sur votre zèle

— Et vous feites’bien, monsieur, car je strié prêt à tout faire pour vous être agréable, sans chercher à savoir ce qui ne doit pas-mo regarder.

— C’est fort bien, monsieur : je «ois que nous nous entendrons 1 — Mais, à propos, dites«mei, votre seconde année doit être échue 1

— Depuis qnelqnsS joats, répofadit l’éeonome $ mais cela importe peu, et...

— An contraire, M. Kerlec, cela teoporte beaucoup : on a toujours besoiaid’argent. Jembréls donner un mandat sur mon corraspOndaat^de la

Nouvelle-Orléans et, à partir -d'à présent*

j’augmente vos gages annuels de cent piastres.

Monsieur Kerlec s’inclina en signe de remesoi-meut.

Après avoir écrit et remis le mandat, le planteur continua :

— Vous savez que ma mulâtresse Rosé à pris la fuite, n n’y a rien que je ne fisse» et' ne donnasse pour la reprendre, et je vous chargé de m’aider,

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LE VIEUX SALOMON.

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dans cette recherche, par tous les moyens en votre pouvoir. Je connais votre sagacité et votre flair en fhit d’esclaves marrons. Causons donc, et donnez-moi quelques conseils: je suis prêtà les suivre, sur la foi de votre adresse bien connue.

— D’abord, monsieur, demanda l’économe, êtes-

vous pressé de retrouver ce sujet ?

— Très pressé, monsieur Kerlec : je paierais chaque journée gagnée, à prix d’or .11 importe à

mon repos, à m que je la retrouve le plus vite

possible, parce que

— Inutile de me rieu expliquer, monsieur ; je ne dois pas savoir ce qui ne me regarde pas, comme j’ai eu l’houneur de vous le dire.

— J’apprécie votre discrétion, répondit monsieur Roque. Cependant, si désireux que je sois de reprendre cette fille, il faut bien que je me soumette aux longueurs nécessaires daus cette recherche.,. Mais je vous avouerai que je no sais par où commencer.

— Cherchons, répondit monsieur Kerlec, cher-

chons et nous trouverons. D’abosd, monsieur, avez-vous lieu dépenser qu’elle fût sous l’influence de quelque mécontentement et sa

fuite vous semble-t-elle le résultat d’une inspiration subite, ou l’exécution d’un plan arrêté à Pavane© ?

— Tenez, mousieur Kerlec, répondit le planteur, nous n’en finirions pas si je vous cachais quelque chose. Je suis fou de cette mulâtresse, et elle me

résiste. Je l’ai menacée, et elle a eu peur.

De là sa fuite Maintenant, je veux la retrouver, parce que

— Je comprends, dit l’économe, et vous pouvez

être sûr, monsieur, que ce que vous voulez bien me confier monrra avec moi ! — Maintenant, ajou-ta-t-il, la cause étant connue, voyous autour du sujet. Elle a un mari, n’est-ce pas ?

— Oui, un mulâtre nommé Casimir, qui travaille sur mon autre habitation. Ils ont une petite fille... que la mère a emportée dans sa fuite.

— Très bien ! Un lieu que nous tenons, et un

embarras qui la gêne ! Le mari doit savoir où est la femme

— On ! non.... Je l’ai vu et interrogé moi-même, et il ne sait rien, oit bien c’est un comédien parfait.

— Eh, eh fit l’économe, les esclaves sont

plus fins qu’on ue le croit communément. Du reste, s’il ne sait rieu, il saura tout. La première chose, selon moi, est donc de le surveiller. C’es un peu long, mais c’est sûr. Qn’on pensez»vouai monsieur....

— Je pense comme vous, mousieur Kerlec, et, comme je vois que vous êtes fort habile, outre que je le savais déjà, je vous prie de douner votre avis

sans demander le mien, et même vos ordres

auxquels je serai le premier à obéir, répondit monsieur Roque.

— Pour vous obéir moi-même, monsieur, j’accepterai ce commandement, dit l’économe, eu s’inclinant avec dé.crence. Il faut donc, primo, surveiller le mulâtre Casimir, mais la nuit seulement, et j’ose dire qu'il n'y a que moi qui puisse prendre ce soin.

Monsieur Roque s’inclina à son tour en signe d’obéissance. L’espoir lui revenait à mesure que parlait l’économe, et comme le sort de sa passion dépendait en premier lieu de l’économe, monsieur Roque se soumettait de bonne grâce à une adresse .supérieure à la sienne.

— Avez-vous ici, monsieur, continua le conseiller, quelque vêtemeut qui ait gardé l’émanation corporelle de cette femme î

— Oui, il y en a plusieurs, entr’autres une chemisette de batiste.

— Parfait ! vous me la donnerez, et quand mon chien Turc l’aura bien flairée, il se mettra en campagne avec moi.

— Qu’il n’aille pas la déchirer! au moins.... s’écria le piauteur alarmé.

— Oh ! soyez tranquille! il est mieux élevé que cela: il n’arrête et ne mord qu’à nu certain signe ou à un certain mot. C’est une bête précieuse !

— Maintenant, quels gens connaît Rose ?

— Personne, que je sache. Elle était précédemment (‘liez madame L...., à la Nouvelle-Orléans ; de là elle a demeuré chez le défunt capitaine Jackson, à Bâton-Rouge; puis elle a été conduite à mon habitation.

— Et elle venait ?

— l)e la Guadeloupe.

— Diable! fit l’économe, elle n’a pas grandes

ressources, et nous n’avons pas grands indices! Mais n’importe il faut la retrouver : on la re-

trouvera.

— Vous me rendrez la vie ! s’écria le propriétaire—

— Parbleu ! fit monsieur Kerlec, sans répondre

à cet élan, a-t-on jamais vn qu’une esclave ne se soit pas trouvée heureuse et honorée de la préférence de son maître, quand surtout c’est un homme jeune encore, vigoureux et beau! Cette

Rose est bien difficile.... ou bien sotte !

Ce gros enceus plut au pacha, fabricant de sucre, qui sourit.

— Nous disons donc, reprit lo flatteur, à qui son importance momentanée donnait un aplomb croissant, nous disons donc que, cette nuit même, je commence ma surveillance; mais il faut, pour cela, que je sois remplacé dans mes fonctions du jour; mou neveu pourrait faire l’affaire: il connaît cette habita tiou presque aussi bien que moi....

— Faites dit lo planteur : vous êtes le maître*

— Très bieu, monsieur ; et je vous entretiendrai chaque fois qu’il y aura du nouveau. Maintenant veuillez me remettre la chemisette, et je cours tout

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disposer. Il faut que Turc ait le temps de prendre le flair

Monsieur Roque passa dans la chambre de Rose, prit le léger tissu... .qu’il pressa sur ses lèvres, et revint l’apporter à son économe. Celui-ci prit la chemisette l’enveloppa dans un journal, et sor-

tit après avoir dit à son patron de prendre espoir.

XXL

SUITE. — LES FRERES DE LA CROYANCE.

Un attrait puissant et une curiosité bien légitime appelaient Casimir, le lendemain de la disparition de Rose, an poste d’observation oîi nous l’avons vu déjà deux fois. Nous ne rapporterons pas ce qui y fut lu. Seulement, comme il y avait, ce soir-là, réception d’un nouveau membre, nous écouterons, avec Casimir, ce qui fut dit à ce sujet.. Tous les assistants, moins le nouveau, étaient revêtus, comme aux autres séances, du ruban bleu, étoilé d’argent, et supportant l’Etoile d’or. Devant le vieillard que nous connaissons déjà, était posé, sur la table, un autre ruban en tout pareil à ceux qui étaient portés par les huit assistants.

Quand la lecture et les commentaires furent achevés, le vieillard s’adressant au nouveau venu qui, après le temps voulu désirait être reçu, et qui en avait été préalablement jugé digne:

— Monsieur Alexandre, lui dit-il, vous avez assisté, pendant trois mois consécutifs, aux séances dirigées par notre frère F...; vous avez tout entendu et tout compris ; vous connaissez notre but et nos moyens, notre mission et nos dangers, et vous désirez devenir un de nos frères. Je vais vous lire la formule de la Promesse qui vous liera, et, après moi, vous prendrez le livre et la lirez vous-même.. Quand ce sera fait, vous serez nous et nous serons vous, c’est-à-dire que la Grande Famille comptera un membre de plus. Ecoutez donc attentivement ....

Et lé vieillard, ouvrant le livre des séances, lut lentement et clairement :

Extrait des Ecritures. — Séance du 14 Mai 18..

“La main sur la conscience, et le regard tourné vers Dieu, après avoir entendu tout ce que j’ai entendu, après avoir compris tout ce que j’ai compris ; sachant comment va le monde, et désireux de participer, pour si peu que ce puisse être, au progrès humanitaire, qu’accomplit et qu’accomplira la Croyance Universelle, je jure en moi, devant Dieu qui m’entend et me voit et lit dans ma pensée, d’être fidèle à tout ce qui m’a été lu et enseigné sur la Croyance et sur la Fraternité ; je promets à Dieu et à moi-même de faire tout ce qui sera humainement possible pour propager et soutenir la Croyance Universelle.

“ Je promets, devant Dieu, aide, secours et bonne atnitié à tous mes frères en Croyance, qui tra-

vaillent pour l’humanité, et services sans restrictions à tels d’eux qui l’invoqueraient sur leur Etoile, à moins d’impossibilité absolue..-.dont Dieu serait juge.

“ Je répète en moi, trois fois de suite, de bon cœur et avec joie, le oui qui est demandé, afin d’etre cligne de l’Etoile qui doit nous unir à tant jamais entre nous, pour le bien de tous.”

Le nouveau venu avait le front penché sur ses deux mains, dans le plus respectueux recueillement. Quand la formule de la Promesse fut achevée, il releva la tête, prit à son tour le livre, et lut

la même page, avec une profonde émotion qui

se communiqua aux assistants, sans excepter le pauvre esclave caché sous le plancher de la salle.

Cela fait, le vieillard se leva, fit signe au nouveau de s’approcher, et, quand celui-ci fut près do lui, il prit le ruban, le lui passa au cou, et, ouvrant les bras :

— Embrassons-nous, frère , lui dit-il, et que ce baiser sincère soit un jour celui de l’humanité tout entière !

Tous se levèreut à leur tour, et pressèrent dans leurs bras celui qui voulait aussi consacrer toute sa vie au saint travail de l’Eraancipatiou Universelle.

Casimir, humblement caché sous la maison, ouvrit aussi ses bras, comme s’il allait recevoir à son tour le Baiser Fraternel, puis, penchant la tête sur sa poitrine, il essuya deux larmes qui avaient roulé sur ses joues

— Maintenant, frères, dit M. Michaud, j’ai à vous raconter les derniers événements qui ont eu lieu au sujet de la femme de Casimir.

Il faut que je vous dise d’abord que la Séance de notre frère F ### a reçu, de la Pointe-à-Pitre, nue lettre confidentielle annonçant que Casimir, frère de père du capitaine Jackson, n’avait été acheté par celui-ci que pour en recevoir la liberté, avec sa femme et son enfant. De plus, Casimir a reçu déjà l’Etoile d’argent, du chef de la Séanoe des noirs de la Poiute-à-Pitre, Salomon. Aussitôt libre, ce Casimir devait être reçu dans l’Association. La mort inattendue du digne Jackson a bouleversé ces projets, et vous savez ce qui en est résulté. Néanmoins, le grade — même occulte — d’Etoilé d’argent, fait un devoir à tous les membres de l’Association d’aider, dans les cas désespérés, quiconque en est revêtu, comme vous le savez. Seulement, nous avons, en ce pays, mille -précautions à prendre, et voici ce qui a été fait: nous savions la position exacte de Rose vis-à-vis de son maître. La première scène qui a eu lieu entr’eux m’a été rapportée ; la deuxième a eu un témoin, et j’ai prévu ce qui arriverait le lendemain. En effet, Rose voulait s’aller jeter à l’eau, se croyant

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déshonorée et peut-être coupable, la pauvre ignorante 1 Quand elle est arrivée, à demi folie, près du bayou, elle a été saisie par deux bras vigoureux qui Pont portée dans uu esquif tout prêt, et deux rames habilement maniées ont fait voler la légère embarcation sur les eaux. En ce moment ltose est cachée chez le vieil aubergiste noir de la route de Bâton-Rouge. Quand on iugera le moment propice on rembarquera sur un steamboat, comme servaute de notre bonne sœur madame B***, qui la conduira à la Nouvelle-Orléans, chez elle, où la pauvre fille restera parfaitement bien cachée, aussi longtemps que cela sera jugé nécessaire. J’ai fait instruire Casimir du lieu où est sa femme, en lui recommandant de ne la pas compromettre par des visites. Il ne sait aucun détail, et j’avais lieu de croire qu’il ne pouvait pas même supposer que je fusse pour quelque chose dans ce secours de la Croyance ; mais j’ai été bien détrompé !

— Comment cela ? demanda un des assistants...

—-Voici : Dès que le R. a eu quitté la cabane de

Casimir qu’il soupçonnait d’avoir aidé à cette fuite, et qu’il était en conséquence venu interroger, j’y suis entré à mon tour, et, avant que j’aie eu le temps de couvrir ma venue du prétexte que j’avais préparé, le brave garçon s’est jeté sur mes mains, qu’il a embrassées avec effusion ! J’ai compris qu’il savait tout, et je me suis éloigné en lui recommandant le silence. Alors, avaut que j’eusse quitté le seuil de sa case, il a tire de sa poitrine son Etoile d’argent, et l’a portée à ses lèvres, comme s’il eût

deviné que le secours venait do la Croyance !

Et qui sait $

— Dans tous les cas, dit le vieillard, ce n’est pas lui qui trahirait!

— Oh ! non, s’écria monsieur Micliaud : le passé et le présent sont là pour nous répondre de l’avenir.

— On ! non, murmura en écho le pauvre mulâtre.... Je mourrais dans les tortures avant de commettre uue telle lâcln té !

A ce moment, les aboiements de Fala, le chien de l’économe, retentirent avec force. Casimir se retourna aussitôt, et aperçut, à quelque distance de la maison, une forme humaine qui venait dans l’ombre. Au même moment, l’économe, armé d’un fusil, sortit précipitamment et jeta les yeux aux alentours. Le chien n’attendait qu’un signal pour se précipiter ; mais l’ombre s’éloigna à grands pas et disparut bientôt au détour d’un sentier.

— Veille, mou bon chien, veille! dit monsieur

Micliaud en caressant le fidèle animal tu ne

sais pas ce que tu gardes!

Et il rentra dans sa demeure.

— Maintenant, frères, dit-il après avoir repris sa place, et soigneusement fermé la porte, maintenant, il y a une mission délicate, dont je voudrais

que l’un de vous se chargeât ; je vais vous dire de quoi il s’agit. Le R. a longtemps causé avec sou économe de l’autre habitation, la lendemain de la disparition de Rose. Comme je connais l’homme, je le sais capable de se charger des missions les moins honorables; or, dans les conjonctures présentes. il y a lieu de penser qu’il s’agit de la recherche de Rose, et cet homme est adroit. Il faudrait donc, moi ne pouvant le faire, que l’un de vous

exécutât une sorte de contre-police c’est-à-

dire surveillât le surveillant. C’est de nuit qu’il faut agir, parce que c’est de nuit qu’on agira cou» tre nous.

— Si j’osais demander à mes frères d’avoir con-

fiance en moi, dit le nouveau reçu, je serais heureux qu’ils voulussent bien me permettre de me rendre utile en cette circonstance. Une horrible action comme celle qui se commet en ce moment — car j’ai tout su — rend saint l’espioiinage qu’il s’agit d’exercer; puisque les méchants complotent dans l’ombre, c’est dans l’ombre que les bons doivent chercher à déjouer leurs projets

Le vieillard regarda ses frères, et, ayant lu leur opinion dans leurs regards, il répondit au jeune homme :

— Frère, chargez-vous donc de ce soin, et faites pour le mieux.

— Merci! répondit celui-ci, je tâcherai de me

rendre digne de votre confiance. — J’ai, ajouta-t-il, uu excellent chien qui me suivra, et peut-être m’aidera ; il arrête à la course un taureau furieux, et obéit comme un enfant

— Vous me faites ressouvenir, dit M. Micliaud, que M. Kerlec aussi a un bon chien, un chien à nègres , comme on dit, c’est-à-dire dressé à chasser

les noirs fugitifs Il se pourrait bien qu’il Poin-

menât avec lui dans ses perquisitions, si tant est que je ne me suis pas trompé.

— Et bien alors, c’est entendu, chers frères ; dès demain, je me mettrai en campagne, et je reudrai compte au frère Michaud de ce qui se passera..

— Et moi, murmura Casimir, je me tiendrai sur mes gardes !

Pour regaguer sa case, Casimir devait passer par le sentier suivi par l’inconnu qui avait causé l’alerte parmi les frères de la Croyance. Ceux-ci devaient suivre le chemin opposé, pour se rendre chez eux. Au détour du même coude où avait disparu la forme humaine, Casimir — dont l’habitude des ténèbres avait rendu la vue perçaute, en pleine nuit — aperçut, parmi des touffes de halliers, uu homme debout et immobile. Rapprochant cette apparition de celle qui avait eu lieu quelques instants auparavant, et de ce qui avait été rapporté par monsieur Micliaud, il n’eut pas de peine à deviner quel personnage était là et pourquoi il y était. Alors il comprit le danger, et aussi la puissance

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la puissance

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LE VIEUX SALOMON.

de ceux qui voulaient conjurer ce danger Une

idée lui passa par l’imagination : c’était d’errer ça et là pendant longtemps, afin de fatiguer inutilement l’espion mis à ses trousses, puis de rentrer tranquillement dans sa cabane. Une autre idée plus originale lui vint aussi, et peu s’en fallut qu’il ne la mit à exécution : c’était de marcher eu droite ligne au bayou, de le traverser à la nage, puis de rentrer aux cases par un long détour. Mais il réfléchit qu’il lui fallait reprendre la boue le lendemain, et qu’une nuit do fatigue, sans nécessité absolue, lui ferait plus de mal qu’à son ennemi. Il

alla donc tout droit à sa cabane et essaya de

trouver quelques heures de sommeil.

Lejeune homme que nous venons de voir admis dans la grande Association de la Croyance Universelle, pouvait avoir vingt-cinq ans. C’était un beau

blond, aux yeux bleus, doux et limpides qui

s’éclairaient de fortes lueurs quand une passion quelconque les animait. Il avait, dans la petite ville de Bâton-Bouge, un magasin d étoffes, qu’il exploitait avec assez de profit, Il vivait dans une certaine aisance, seul, attendant avec patience qu’il trouvât uue femme capable de partager ses idées libérales et généreuses, pour l’associer à son existence honorable. Nous confierons meme au lecteur que cette femme était à peu près trouvée; mais n’anticipons pas sur les faits futurs. Ne aux environs de New York, les événements avaient poussé le jeune homme eu Louisiane, et les horribles vices, inséparables de tout pays sali par la servitude, n’avaient fait que développer, daus le sens libéral, ses idées premières opposées à l’esclavage. Citoyen d’une grande république dont la liberté civile et politique fait seule la force et la grandeur, il gémissait, il s’irritait à la vue de la lèpre hideuse qui macule le pavillon étoilé. Ayant eu connaissance de l’existence d’une vaste Association qui, comme un vaste chêne étendait au loin ses fortes branches, il avait voulu voir, entendre et juger et, dès que ses trois mois d'enseignements

furent achevés, il demanda et ^obtint l’Etoile d'or qui le liait à l’Association. Alcxauder Ehviu était son nom ; la population française l'appelait Monsieur Alexaudre, transposant seulement ainsi les deux lettres de son premier nom. pour le franciser. Ainsi ferons-nous dans la suite de ce .écir, aiiu de conserver une couleur uniforme. Monsieur Alexandre était d’une taille un peu au-dessus de la moyenne. Enfant du Nord, il en avait *a force, la

souplesse et le calme au physique. Né d’uue J

mère française, si son père était un Américain, il j avait hérité, au moral, de la fougue gauloise, et un peu de l’exaltation qui est dans le caractère des descendants de cette nation. Au total, il était donc supérieur au Français et à l’Américain, puis- I qu’il réunissait en lui les qualités de ces deux peu- I

la même correction, l’anglais et le frauoais; il comprenait aussi l’allemand, et le parlait un peu.

Le lecteur connaît maintenant les deux hommes appelés, l’un à poursuivre, l’autre à défendre nos héros, le missionnaire de la liberté et le suppôt de l’esclavage, l'agent du mal et l’agent du

j bien, monsieur Kerlec et monsieur Elwiu

Laissons donc se dérouler maintenant les péripéties des scènes de cette lutte, à laquelle nous assisterons bientôt, et allous rejoindre un peu notre belle et courageuse Bose

i

XXII.

I.E VIEUX JACQUES.

On se rappelle peut-être la pauvre auberge où s’arrêtèrent, en venant do Bâton-Bouge, Silène, Casimir et Bose, pour prendre un peu de repos et de nourriture. Cette auberge était tenue — très peu tenue ! — par un noir libre qui répondait au nom de Jacques. Peu de blancs s’arrêtaient à cette masure, dont la laide apparence ne pouvait annoncer la bonne cuisine qui s’y pouvait faire. En revanche, les parias de la couleur la connaissaient parfaitement et ne manquaient guère d’y prendre quelque chose quand ils avaient de l’argent.

Le vieux Jacques avait été jeune; il avait été longtemps esclave, mais uu beau jour un étranger l’était venu acheter, lui avait donné la liberté, avait quitté le pays, et n’y était plus revenu. Diverses histoires merveilleuses avaient circulé sur cet événement, mais nul n’avait pu aller plus loin que le chapitre des conjectures. Tout ce qu’on savait, c’est que le jeune Jacques était un type achevé de malice, d’intelligence, et — disait-on — d’avarice. Ni blanc ni noir n’avaient dans l’esprit plus de tours et de détours; dans l’imagination, plus de ressources et de finesse : c’était un renard doublé d’un singe. On disait aussi, en ce temps-là, que le sus dit Jacques avait peu de préjugés touchant le tien et le sien ; que tout bois lui était bon pour faire flèche, c’est à-dire tout moyen pour faire [ argent. Il prêtait, achetait, vendait, trafiquait,

I échangeait, avec une constance et une habileté di-I gnes du résultat qu'elles obtinrent, prétendait-on

car Jacques passait pour avoir — quelque part

ou ailleurs, comme ou disait eu liant —certain magot sonnant dont n’eût pas fait fi uu habitant d’une fortune ordinaire. Ce noir, étonnant par son astuce, et cité, daus son temps, pour les bons tours qu’il avait joués à des blancs, avait une qualité qui — eu romlaut l’esclavage responsable des méfaits des esclaves, annulait tous les torts qu’on eût pu peut-être lui reprocher: il aimait ses pauvres frères, les noirs, et ne cumulait sou sur sou, par tous les moyens, que pour arriver à être libre. S’il avait déclaré une guerre d’adresse aux oppresseurs, il avait voué, à la défense des opprimés

pies. H parlait avec la même facilité, sinon avec

comme lui, toutes les ressources de sa diabolique

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LE VIEUX SALOMON.

imaginative. Il avait encôfê l’avantage de connaître tout le monde, et presque toutes choses, tant sa police était bien faite par les allants et venants de sa couleur ! Une autre qualité qu’il n’est pas permis d’omettre, c’était sa discrétion, résultat de sa dissumuîation profonde et constante. Il disait que le secret le mieux gardé est celui qu’on ne confie pas. Agissant d’après cet axiome, il savait tout des autres, et on ne savait exactement rien de lui.

Voilà à peu près le portrait — au moral — de l’individu chez lequel on avait caché Rose, en attendant une occasion de la mettre plus loin à l’abri des poursuites de monsieur Roque.

Quant à son portrait physique, c’était : un visage de Voltaire qu’on eût barbouillé de noir, une stature ordinaire, une vigueur commune, et pas mal de cheveux gris tachetant des cheveux noirs très crépus.

Le vieux Jacques n’uvait ni chien ni chat, animaux qui mangent, disait-il, et qu’on ne mange pas ! Pour remplacer le gardien et le chasseur de rats, il avait, à chaque porte et à chaque fenêtre, des trous par lesquels il pouvait voir au loin de tous côtés, et, daus tons les coins, un poison de sa fabrique, tiré d’herbes vénéneuses qui croissent dans les bois.

La masure de Jacques avait trois chambres de plain-pied avec le sol, plus un grenier où l’on arrivait an moyen d’une sorte d’escalier échelle, qu’on pouvait poser ou enlever à volonté. La chambre principale, qui seule avait porte devant et porte derrière, était la salle à manger et la cuisine tout à la fois. A droite de cette salle était une ouverture, fermée seulement par nu rideau, et donnant accès à la chambre à coucher du noir, ou plutôt à la chambre où il couchait. A gauche était une porte-fenêtre donnant entrée dans un cabinet assez sombre n’ayant qu’une très médiocre ouverture sur le dehors. CîYst de ce cabinet qu’on pouvait monter au grenier.

Il était environ dix heures du matin. Le temps était couvert, et les nuages annonçaient de la. pluie. Le vieux Jacques, assis sur une grosse chaise de cuir, de sa fabrique, avait l’air de contempler le ciel, et, en réalité, ne contemplait rien du tout. Sa main droite était armée d’uu long bambou droit comme un I. Jugeant sans doute le moment propice, il éleva un peu te bras, et le bambou frappa le plafond. Une miuute après une mulâtresse parut.

— Asseyez-vous là, lui dit Jacques, derrière ce panneau ; il est bon d’être toujours à l’abri. Nous pouvons causer en s&reté ; l’heuro et le temps nous promettent que uous ne serons pas visités.

La femme s’assit sans répondre.

Elle était vêtue d’une mauvaise robe d’indienne

bleue à petits points blancs, appelée guinée dans les campagnes do la Louisiane ; d’un mouchoir commun, à carreaux peu voyants, qui lui couvrait les épaules et le cou ; sur sa tête, s’enroulait un autre mouchoir avec lequel elle paraissait avoir dormi ; ses pieds ballottaient daus de gros souliers jaunes. Ainsi fagotée , et sans voir ses traits, ou lui eut donné une quarantaine d’années. Son visage portait des traces de larmes et d’insomnie : la souffrance morale y avait tracé quelques sillons qu’on eut pu prendre pour ceux des années. Il fallait l’avoir vue quelques jours auparavant pour reconnaître en elle la plus jolie tille du pays..-, notre bien-aimée Rose.

— Ma fille, lui dit le vieux Jacques, vous vous ennuyez ici, n’est--ce pas ?...

— Si mou cher mari était avec moi, répondit

Rose, je ne m’ennuierais ni ici ni ailleurs

— Je conçois cela, ma chère enfant, mais que voulez-vous l’esclavage est l’esclavage!

— Je m’eu aperçois !.. .. surtout depuis que je suis dans ce pays...

— Vous n’aimez pas ce pays? Rose

— Seigneur! s’écria la pauvre femme, quelle différence avec celui d’où je viens, quoique l’escla-Tage y règne aussi !

— Dam ! il y a fagots et fagots

— Oh ! oui. Ici, la terre est un marécage, le ciel une fournaise, les bois des repaires d’animaux venimeux,l’air une ruche d’insectes insupportables ; les blancs sont d’affreux tyrans, et les noirs de misérables bêtes de somme !

— Tableau vrai! lit Jacques. Et ils veulent faire ici du sucre! comme si c’était un pays à sucre ! Les cannes n’y mûrissent jamais, et personne ne les y a vues flécher. Il faut des masses de bois, de chaux, un tas d’ingrédiens qu’ils appellent du sulfite, du bi-suliite de je ne sais quoi, pour faire de la eassonuade d’un jus de cannes vertes !

— Vous connaissez donc d’autres pays, Jacques, que vous parlez aiusi ?

— Mais oui, ma fille ; j’ai vécu quatre ans à la Martinique.

— Alors je conçois Et eueore, la Martinique

ne vaut pas la G uadeloupe !

— Vous voudriez la revoir, la Guadeloupe, heiu ?

— Oh! mon Dieu! pour y retourner avec

Casimir et ma Rosine, je ne sais ce que je ne ferais pas !

— Espère*, mon enfant, espirez ! l’espoir est toujours bou.

— Oui, quand il est raisonnable; mais le moyen d’espérer quitter ce pays !

— Eh, mon Dieu qui counait l’avenir ?

— Non, mou pauvre Jacques, non, je ne puis pas espérer. Je seus que j’ai reçu un coup affreux ; je me sens honteuse et humiliée Si vous

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LE VIEUX SALOMON.

— Oh ! je sais, je sais répondit le vieux noir ;

est-ce que je ne sais pas tout, moi sans rien

demander à personne, encore !

— Non, non, vous ne pouvez pas savoir...

— Ecoutez, Rose, vous avez tort d’etre hon-

teuse ; vous avez tort d’être humiliée : ce n’est pas votre faute ! Moi qu’on dit n’être pas très scrupuleux sur le bien des blancs, je le suis beaucoup snr ce qui reste libre aux pauvres esclaves, et qu’on vent leur dérober : leurs deux heures du midi, le temps qu’on leur vole le matin et le soir, leurs dimanches et fêtes.... et eucore plus, la propriété de leur corps, hors du temps du maître

et les femmes de ceux qui eu ont. Après tout, on m’a calomnié, et je vaux mieux que ma réputation.

- Votre maître est uu brigand ! et bientôt, je crois, il sera puni.

'Dieu est le maître! dit Rose; mais tout puissant qu’il est, il ne peut pas faire que ce qui est accompli ne soit pas accompli !

— Et ce serait bien inutile qu’il le lit ! Oe n’est pas sa faute si nous voyons toutes choses de travers. Dieu est le maître, dites-vous ; c’est vrai, mais je crois qu’il faut l’aider un peu

— Que voulez-vous dire ?

— Rien. Mais, pour en revenir à vous, vqus voilà désolée, honteuse, malade, pourquoi? Parce que votre maître a abusé de vous pendant uu sommeil qu’il avait provoqué ! Avouez que cela n’a pas le sens commun...

— Comment! pas le sens commun... Puisque vous savez tout, ignorez-vous que j’ai été à lui pendant près de cinq heures !

— Eh ! parbleu s'il y eût eu cinq heures do

nuit de plus, et que vous eussiez bu une dose double, cela eût fait dix heures! Quelle différence y a-t-il donc, eu uu cas semblable, entre dix heures et dix minutes?

— On n’eut pas dû m’empêcher de me jeter au bayou !

— Et pourquoi vous jeter au bayou ? Croyez-vous qu’il ne serait pas plus juste quo votre maître y fût précipité, la tête la première ?

-- Certainement, mais il n’y a pas de danger qu’il s’y jette.

— A plus forte raison, vous ! puisque c’est lui le coupable....

Bose, no sachant plus que répondre, pleura....

— Des larmes ! s’écria le vieux Jacques en faisant un bond sur sa chaise, des larmes ! — De la

vengeance à la bonne heure ! —Brigands de

blancs ! ajouta t-il, on meut bien quand on die que le diable est noir !

— De la vengeance î.... fit Rose ; et qui donc me vengerait?

..-Il fallait lui céder un jour— et l’empoisonner le lendemain ! s’écria le vieux noir

— Qh ! dit Bose, un crime est toujours un crime !

C’est ça ! dit le noir: il n’y a rien de tel que

d’élever des brehis... « délicatement, pour la gueule des loups ! Ah! si j’avais bien aimé une femme, et qu’un blanc me l’eût volée !

— Casimir ne sait pas tout, dit Rose effrayée,

pt, je vous en supplie, Jacques, si jamais vous le voyez, ne lui dites rien !

— Quant à cela, soyez tranquille ; s’il ne l’a pas su par vous, il le sait probablement par d’autres, à l’heure qu’il est.

A ce moment, le vieux noir fit à Rose nn signe de main qui voulait dire : Silence ! puis, il écouta quelques secondes, et :

— Allez voir au trou du volet de l’ouest, par-la, dit-il à la mulâtresse.

Celle-ci se lova, alla regarder, et, tournant la tête sans bouger de place :

— Uu homme vient par ici, dit-elle, et un chien

noir l’accompagne

— Vite, vite ! fit Jacques en se levant, remontez et ne bougez pas !

A peine la pauvre femme se fut-elle éloignée, que le vieux noir, allant vers un réchaud où cuisait son dîner, tira du feu une pelle rougis, et versa dessus une certaine quantité de vinaigre. Le liquide crépita sur le fer ardent, des nuages d’une âcre senteur se répandirent par toute la maison, et bientôt l’air fut chargé d’émanations odoriférantes. Le noir renouvelait cette opération lorsqu’un pas se fit entendre sur le seuil de la masure.

Tiens! monsieur Kerlec... .fit-il en s’arrêtant à une pose niaise, la pelle d’une main, la bouteille de l’autre — Quel bon vent vous amène, mon-

sieur? Faut-il vous servir quelque chose ? J’ai

do jeunes poulets qui, à la crapaudine, sont tendres comme la rosée

— Non, merci ; donne-moi un verre de vieux tafia. — Mais que diable as-tu à gaspiller ainsi du vinaigre, toi qufne passes pas pour bien prodigue ?

— Ne m’en parlez pas ! monsieur j’ai tant de

rats ici, que je suis forcé de les empoisonner ; alors ils s’en vont mourir à droite et à gauche, sons la maison, et, quaud le temps est à la pluie, c’est une infection, à n’y pas tenir.

— II faut, en effet, que ça te soit bien désagréable, dit mousieur Kerlec, pour que tu perdes ainsi du vinaigre qui coûte de l’argent !

— Oh ! monsieur, je ne suis pas aussi avare qu’on le dit, répondit le noir. Le monde aime à faire des réputations, à tort et à travers

— C’est possible, répondit l’économe. — Voilà du rhum qui n’est pas mauvais, ajouta-t-il

Et, ayant humé un petit verre, monsieur Kerlec prit nne chaise et s’assit, comme quelqu’un qui n’est pas pressé de quitter la place. Oe que voyant, le noir alla fermer nne fenêtre dont l’ouverture établissait un courant d’air, afin qno l’odeur du vinaigre restât pins longtemps dans la maison. Le chien à nègres éternuait et toussait comme s’il eût

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LE VIEUX SALOMON.

ill

été poussif. Le pauvre animal ne songeait guère à flairer.

— Dis-moi, Jacques toi qui as un œil partout, as-tu vu, ces jours-ci, passer une mulâtresse portant un enfant f demanda le blane.

— Une mulâtresse portant un enfant atten-

dez. .. oui, je me souviens ; j’ai vu la grosse mulâtresse de monsieur Saint-Cyr, qui allait faire vacciner son garçon par la vieille sage-femme de l’habitation Bourrier.

— Ce n’est pas ça. Celle qu’on cherche est une

jolie fille, mise à la mode des Colonies françaises, en jnpo et chemisette fine, madras sur la tête

— Ah! monsieur s’écria le noir, vous me

faites ressouvenir d’une bien belle négresse qui s’habillait ainsi, à la Martinique, dans mon jeune temps! Je l’aimais comme un fou....et elle m’a fat t • • * •

— Quoi donc!

— Elle m’a fait vous savez

— Ah ! bien j’y suis : mais tu n’as pas répon-

du à ma question.

— Mais, monsieur, on ne s’habille pas ainsi en Louisiane....

— Allons, je vois que tu n’y es pas du tout. Eh bien, écoute : si une fille passe par ici, mais une fille d’une surprenante beauté, fais-la parler pour savoir où elle va, fais-la suivre, prends-t-y comme tu voudras, toi qui es malin, et donne-m’en avis : il y a une récompense !

— Une récompense ! décria le noir; et com-

bien t

— Vingt piastres comptant !

— Vingt piastres ! je n’ai jamais vu vingt piastres à la fois.

— Eh bien, tu les verras si elle vient ici, et que tu me fasses prévenir ; tu les verras, tu les palperas, et tu les mettras dans ta poche, pour en faire ensuite ce que tu voudras !

— Jésus.Dieu! est-il possible! monsieur Ker-

lec

—Aussi vrai que je te le dis, vieux Jacques.

— Eh bien, die n’a qu’à venir ! s’écria le noir comme transporté de joie rien qu’à la pensée d’une telle aubaine....Elle est donc marronne? cette beauté-là....

— Oui, depuis qudqnes jours seulement.

—-Ah! Et pour quel motif! si je ne suis pas

trop eurienx....

-— Oh ! mon Dieu, je ne sais pas au juste. On dit qne son maître voulait lui faire du bien... .tu comprends comme à Sultane....

— Et cette sotte-là se sauve pour cela! Je vous réponds que,si elle passe à la longueur de ma vue, elle sera bientôt en cage !

— Allons, c’est entendu, dit l’économe en se levant.

Il prit un second petit verre, paya et sortit.

Le vieux noir rinça tranquillement les verres, remit la carafe dans nn buffet, et la chaise le long du mur, comme si quelqu’un pouvait l’observer ; mais en faisant tout cela, il avait un œil doué aux talons de monsieur Kerlec qui s’éloignait au pas ordinaire. Le chien, la queue basse, suivait son maître d’un air piteux. Bientôt ils disparurent derrière les halliers.

Alors, le vieux Jacques poussa nn petit ricanement qui lui était habituel quand il avait trompé quelque blanc.

— Avale ces rats-là ! dit-il d’un petit air de triomphe malicieux, et le vinaigre par-dessus le marché ! Voyez-vous ce monsieur avec son chien à nègres! Si ce toutou-là revient par ici sans son-maître, il peut bien compter snr nn morceau de viande qui lni fera passer le goût pn pain !

Après s’être donné la satisfaction de cette facétieuse menace; Jacques prit son bambou fet frappa au plafond pour appeler Rose une seconde fois.

— Eh bien! lui dit-il dès qu’elle parut....

— J’ai tout entendu! répondit Rose; j’avais bien peur ! allez.

— Peur ! allons donc, on voit bien qne vous ne me connaissez pas.

— Mais pourquoi avez-vous fait brûler du vinaigre ?

— Innocente enfant ! Vous ne savez donc pas

que tout corps vivant a son émanation particulière, •t qn’nn chien bien dressé, auquel on a fait flairer le vêtement d’une personne, reconnaîtrait eettô personne entre mille ! Or, le chien de monsieur Kerlec est nu chien de chasse, mais chasse à l'homme et on est à votre recherche ! Comprenez-

vous !

— Vous saviez donc que monsieur Kerlec est à ma poursuite avec son chien !

— Ma foi, non. Mais je connais l’homme et la bête, et, dans la prévision de la chose, j’ai agi comme si j’en eusse été cortain.

— Quelle horreur ! dit Rose : mettre des chiens snr la piste de chrétiens ! et si ces chiens de-chasse à l’homme mordaient ceux qu’ils découvrent T

— Eh bien, mais ça arrive assez souvent t

Il y a des noirs qui sont morts de leurs morsures. Tel que vous me voyez, moi, j’ai été poursuivi, et découvert une fois par nn molosse capable de déchirer nn bœuf !

— Et il ne vons a rien fait!

— Il avait| bien l’intention de m’eutamer, mais un homme de précaution, qui sait qu’on peut le poursuivre, doit être snr ses gardes, aussi bien contre les chiens que contre les hommes.

— Mais enfin, qu’avez-vous fait contre ce terrible chien !

— Pas grand chose : je l’ai laissé venir snr moi, et quand sa gueule formidable s’est ouverte poufme happer, je lui ai jeté quelques gouttes de quelque

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LE VIEUX SALOMON.

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chose que je tenais prêt dans une petite fiole

— Et alors ?

Et alors, il a toussé une seule fois, s’est renversé sur le dos, et a expiré à l’instant même.

_ Qu’était-ce donc que cette liqueur?

Un gentil petit poison que j’avais exprimé

d’une herbe qui a l’air bien inuoeent.

Comment appelez-vous cette herbe ?

— Les savants l’appellent, je crois, upm antiar; moi je l’appelle Vherbe aux ch iens.

Mais silence! dit, après une seconde,

le vieux Jacques : va voir au trou du côté nord, ma fille.

Encore un homme, et encore un chien ! souffla la mulâtresse.

Vite! remonte: c’est aujourd’hui la journée

nux visites à six pattes.-. .à ce qu’il paraît !

Dès que Rose eut disparu, Jacques tira de sa poche une lorgnette commune, alla au trou du nord et chercha à reconnaître le survenant.

Tiens fit-il, iponsienr Alexandre, et son

chien Hercule ! — Allons, ajouta-t-il en remettant sa lorgnette dans sa poche, celui-là ne traque pas les noirs, ni son brave chien non plus. 11 n’y a pas de danger ; mais que me veut il ?

Quelques minutes après, monsieur Alexandre entrait dans la salle de l’auberge.

— Bonjour, mou brave Jacques, dit-il, bonjour! Je suis brisé de fatigue, et je meurs de faim. Fais-moi donc cuire quelque chose et donne moi un verre de rhum.

Bonjour, monsieur Alexandre ; bonjour Hercule, répondit le noir — Tenez, monsieur, avalez-inoiça: vous m’en direz des nouvelles! et, pendant que vous vous reposerez, je vais vous faire une cra-paudine à vous lécher les doigts; je vous offrirai ensuite quelques fruits, et, ma foi ! vous ne mourrez toujours pas de faim !

Le blanc sourit du bavardage du Jacques, prit un siège et s’assit. Hercule eu fitautaut... sans avoir besoin de siège.

Dix minutes après, le dîuer allait bon train. Jacques avait offert à Hercule une largo assiétée de restes, et l’animal n’avait pas refusé. Quand monsieur Alexandre en fut au dessert, il fit signe au noir de venir s’asseoir près de lui.

— Jacques, dit-il, je suis envoyé ici par quelqu’un que tu connais • au sujet de la mulâtresse

— Quelle mulâtresse! fit le noir en appelant à lui toute sa dissimulation.

— Tu le sais bien, puisqu’elle est ici ; Rose !

— Qui est ici ! quelle Rose ? En vérité, mousienr, je veux être pendu si je vous comprends !

— Voyons, Jacques, me prends-tu par hasard pour un espion ou pour un chasseur de uègres ? Est-ce que tu ne me connais pas ?

gi } monsicnr, je vous connais pour un brave

\ blanc qui n’a jamais fait de mal âux esclaves... -certainement mais je ne sais pas

— Allons, il faut donc que je te prouve ce que je veux ! Sache donc que monsieur Kerlec est à la poursuite de Rose avec un chien que je vou-

drais bien faire manger un peu par celui-ci.... et que moi, je suis de ceux qui protègent cette brave fille, et je viens m’entendre avec toi pour son embarquement, qui doit avoir lien dans la nnitde demain

Jacques plongeait dans les yeux du blanc. Quelque chose lui disait bien que cet homme était incapable do mensonge, d’espionnage ou de trahison, mais une vieille habitude de méfiance le retenait clans l’indécision.

— Sais-tu lire! demanda le blanc en présentant une petite lettre au trop prudent noir

— Non, monsieur, pas l’écriture. Mais qu’est-ce que cela ?

— Une lettre de Casimir pour Rose!

A peiue ces derniers mots étaient-ils prononcés, que des pas précipités se firent entendre dans l’escalier, en même temps qu’une voix émue s’écriait:

— De Casimir ! de Casimir!

— Tu vois bien ! dit monsieur Alexandre à Jacques —

Au même instant, Rose était dans la salle, couverte â la hâte [d’un long peignoir blauc, les che-j veux épars tombant presque à ses pieds,

— Tenez, ma pauvre enfant, voilà un mot de votre mari ! dit le blauc à la mulâtresse ressuscitée à la joie.

— Oli! merci, monsieur, merci ! répondit Rose de sa voix la plus musicale.

Et, en prenant la lettre, elle saisit la main qui la tenait, et la porta à ses lèvres dans un irrésistible élan de lecounaissance.

“Chère femme! disait la lettre, tu peux avoir confiance pleine et entière dans la bienveillante et courageuse protection de la personne qui veut bien se charger de cette lettre pour toi. Je ne puis, sur ce papier, t'eu dire davantage à ce sujet, pour ne coiu promettre personne.

“ Je languis et souffre loin de toi et loin de notre chère petite et je ne puis t’aller voir où tu

es 1 Je t’écrirai quand tu seras là-bas.

“ Je t’embrasse comme je t’aime. A toi pour toujours ! C** # . ”

Rose lut tout haut ces quelques lignes, moins la dernière et elle essuya ses yeux humides.

— Maintenant, ai-je la confiance de tout le monde? demanda le blanc en souriant.

— Oui, monsieur, et pardonnez à ma défiance..

I — De tout mon cœur ! mon brave ami, répondit j inoosie îr Alexandre; dans ta position, on ne sau-! raît être trop prudent.

I — Qu’ordonnez-vous, monsieur, demanda Rose ; I je me livre à vou 3 les yeux fermés....

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lÆ VIEÜX

— Voici ce qui a été résolu, Rose, répondit le généreux jeune homme : vers le milieu de la nuit de demain» vous apporterai des vêtements masculins. A propos, savez-vous monter à cheval ?

— Assez bien, monsieur

— C’est tout ce qu’il faut. Le galop est l’allure la plus aisée quand le cheval est bien dressé, et le vôtre est franc et vigoureux. D’ici là, prudence et patience!

Sur ces mots, monsieur Alexandre se leva pour • s’éloigner.

—Venez un peu, Rose, dit-il à la mulâtresse qiland il fut debout, il faut que vous et Hercule fassiez connaissance : on ne sait pas ce qui peut arriver.

— Ici ! appela monsieur Alexandre

Et le chien s’approcha de son maître et de Rose en agitant sa belle queue touffue.

— Caressez-le, ma fille, carcssez-le et lais-

sez-le faire.

L’intelligent animal jeta ses deux pattes de devant & la hauteur de l’estomac de la mulâtresse, en mettant tonte sa bonté dans son regard, et lui fit caresses sur caresses. Rose fût tombée, si monsieur Alexandre ne l’eût soutenue, tant le brave chien y allait de bon cœur.

— Attendez, dit le vieux Jacques, nous autres anciens, nous avons des secrets dont les blancs se moquent parfois, mais qui n’en sont pas moins bous malgré cela. Je monte au grenier une minute, et je reviens,

Pendant que le vieux était en haut à exécuter sa magie , Rose et Hercule se faisaient mille amitiés.

— Tenez, ma fille, dit le vieux Jacques qui venait de descendre, donnez à Hercule ce morceau de pain.

Roso prit le pain et le donna à sou nouvel ami, qui le mangea en une bouchée.

— Maintenant, dit Jacques, si jamais vous l'appelez à votre secours, il ne se fera pas appeler deux fois !

Monsieur Alexandre souhaita le revoir à Rose et à Jacques, et, ayant appelé son chien qui se roulait aux pieds de la jeune femme, il s’éloigna en faisant un signe d’amitié à sa nouvelle protégée.

— Celui-là est pour le bien, comme l’autre est pour le mal, dit le vieux noir d’nn ton plus solennel qu’on ne l’eût attendu de lui.

Le lendemain, entre trois et quatre heures de l’après midi, monsieur Alexandre arriva, comme il l’avait promis, apportant, en nn paquet peu volumineux, les vêtements d’homme destinés à Rose.

— Montez vous vêtir, lui dit sou nouveau protecteur, et, quand vous serez prête, descendez... que nous jqgions de l’effet.

Rose monta, et descendit un quart d’heure après.

SALOMON.

— Je n’ai pas pu venir à bout de mes cheveux, dit-elle ; faut-il en couper la moitié î il m’en restera toujours assez.

Elle était jolie au possible, vêtue en homme. Des bottes fines, un pantalon noir, une redingote marron, ample de jupe, l’habillaient à ravir. Elle avait au cou une cravate noire, tranchant sur une chemise bien blanche, à petits plis.

Le vieux noir et le jeune blanc l’admiraient à Penvi, et aucun d’eux ne songeait à répondre à l’observation qu’elle avait faite. Hercule ne fut pas dupe, une seconde, de ce déguisement. Son flair subtil lui découvrit à l’instant même sa nouvelle amie, et il tourna autour d’ejle avec les signes de la plus franche joie.

— Et mes cheveux, dit Rose, qu’en ferai je?..

Ah ! c’est vrai, dit monsieur Alexandre. Eli

bien, n’y aurait-il pas moyen, de les enrouler serré, et de les faire entrer daus la forme du claque que je vpus ai apporté? On attacherait une mentonnière qui maintiendrait solidement le chapeau.

— Je me charge de cette besogne, dit le vieux Jacques ; j’ai fait un peu tons les états, et je ne sois pas uu trop maladroit coiffeur.

— Alors, tout étaut bien, je me sauve au plus vite, dit le jeune homme: j’ai des préparatifs à faire, et il ne me restera pas trop de temps.

— Allez donc, monsieur, et qu’au jour Dieu vous rende en bonheur le secours que vous nous portez! Moi, je ne suis qu’une esclave, et ma reconnaissance ne saurait être que stérile

— Non, ma chère enfant, il n’y a pas de sentiment stérile ; vous l’apprendrez peut-être un jour. Au revoir ! et vous aussi, Jacques. Ayez courage. Rose, courage et espoir : ceux qui vous protègent sont aussi puissauts que ceux qui voûs persécutent. Au revoir, et à cette nuit !

Et il s’éloigna à grands pas, suivi du regard reconnaissant de la jeune femme

XXIII

UNE NUIT TRAGIQUE.

Depuis dix heures, Rose, toute prête, attendait anxieusement l’arrivée de ses protecteurs. Le vieux Jacques avait peine à contenir l’agitation de la jeune femme. Celle-ci, vêtue comme nous venons de la voir, avait de plus sur la tête un foutre noir légèrement incliné sur le côté, et à la main une cravache flexible... .qu’elle ployait de temps à autre avec impatience.

L’apparition inattendue de protecteurs dévoués, les quelques lignes de Casimir, et l’espoir ou plu* tôt la certitude d’avoir au long de ses nouvelles... et... qui sait ? de le voir quelquefois, à l'endroit inconnu où elle allait être conduite....avaient comme ressuscité la jeune mulâtresse, de l’espèce d’agonie morale qui l’avait frappée depuis l’heure de sa fuite, üou jugement, naturellement droit et

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LE VIEUX SALOMON.

sain, avait fait un retour sur ses précédentes décisions, et avait battu en brèche le sot et injuste préjugé qui la proclamait flétrie et déshonorée, quand elle n’était que malheureuse et victime. Elle avait compris qu’il est des inepties dont on suce l’élément avec le lait maternel, tant la société est gangrenée de préjugés absurdes! N’étant plus ni honteuse ni humiliée, puisqu'elle n’avait rien fait de honteux et d’humiliant, elle*s’était relevée à ses propres yeux, et cette réhabilitation de soi avait agi sur son moral, comme l’espérance sur son physique. “Ayez courage et espoir!” lui avait d ; t monsieur Alexandre, et elle avait espoir et courage. Elle relevait sa jolie tête, mutine sous le chapeau d’homme qui la couvrait; scs narines délicates battaient comme celles du cheval de guerre au bruit du clairon, et un sourire à peine ébauché donnait une grâce de plus à sa bouche charmante.

— Je ne sais pas, père Jacques, disait-elle, mais j’ai de bons pressentiments! Je rêve, en ce moment, toute éveillée: il me semble que je suis une femme libre, près d’aller rejoindre celui que j’aime, et qui m’attend les bras ouverts, loin, bien loin d’ici. Tout-à-lTieure, va m’être amené mon bon cheval de route, et il m’emportera, au galop cadencé, vers le but chéri où je tends! Des amis qu’il s m’envoie, le cher désiré ! vont accompagner et distraire mon voyage. Le printemps sourit, l’espoir chante eu moi, jesuis jeune et aimée ; j’ai une belle enfant qui m’unit à mon trésor de mari, eu passant un de ses petits bras à mon cou, et l’autre au sien à lui ! chaîne sacrée que Dieu a couverte de fleurs, pour faire sourire les amours !

— C’est bien joli ce que vous dites là ! fit Jacques ; mais hélas! il n’y manque qu’une chose, pour que tout soit vrai: la liberté !

— Oui ! répondit la Mulâtresse en se laissant aller sur un siège il ne manque à mon rêve

que la vérité !

A ce moment, le coucou de l’auberge sonna onze

heures.

— On ne v a pas tarder, dit le vieux noir : il est temps d’écou.er attentivement les bruits du dehors.

Une demi-heure s’écoula encore, dans un silence rarement interrompu par quelques phrases échangées à voix basse ; et, à peiue la demie de onze heures eut-elle sonuée, que Rose perçut uu léger bruit venant du dehors ; ce n’était pas celui que font les pieds des chevaux. Elle éeouta-anxieuse et immobile. Jacques observait du côté opposé. Bientôt une voix contenue chauta, comme en sourdine, au milieu du silence de la nuit :

“ Che’e z’ami moi, to kalé pa’ti !”

Rose fit un bond. Sou cœur battit à coups précipités : elle avait reconnu la voix, l’air et les paroles C’était Casimir ! —Elle ouvrit douce-

ment la fenêtre, et d’une voix aussi sourde que

celle de sou cher mari, mais plus harmonieuse et non moins émue, elle continua le même chaut :

“ Tiens Prends bon ti baisé

“ Bon ti baisé avant to pa’ti ! ”

Quatre secondes après, quoique séparés par la fenêtre, le mari et la femme se tenaient embrassés en pleurant de joie.

— O ma Rose! tu vas partir dit Casimir

tout haletant

— Oui, cher amour à moi! répondit Rose, pour fuir la honte !

— Je sais où tu vas ; je t’écrirai

— Oh! oui, écris-moi souvent! Mais, où

vais-je?

— A la Nouvelle-Orléans, chez une bonne et courageuse, femme, une Française qui aime tous ceux qu’ou persécute. J’avais promis de ne pas venir ici, par prudence ; mais je n’ai pu y tenir • j’ai voulu au moins te dire adieu !

— Mais, ne cours-tu pas de danger î cher....

— Non. J’ai bien observé la route, et je n’y ai rien vu.

La lumière de la salle éclairait à demi la mulâtresse.

— Que tu es jolie, en homme! dit Casimir eu prenant dans ses mains la tête radieuse de sa bien-aimée. Rose, ma Rose ! je ne vis plus, loin de toi !

— Et moi! soupira la jeune femme tout-à-coup attristée.— Celui qui m’a remis ta lettre, continua-t-elle, m’a dit d’avoir espoir et courage; toi aussi, mon trésor, il t’en faut du courage et de l’espoir. Aie [confiance en Dieu: il nous réunira bientôt, je le sens, pour que nous ne soyons plus séparés !

Le vieux Jacques entendait ce doux échange d’amour entre les deux jeunes gens; fl ne bougeait pas, dans la crainte de les déranger; mais il observait tout, au dehors, et écoutait de toute l’étendue de son ouïe.

A ce moment, on entendit au loin le trot distinct do plusieurs chevaux.

— Les voilà ! dit Casimir, les voilà Je me

sauve bien vite ! je vais me cacher pour te voir partir Adieu, ma Rose, Adieu !

— Au revoir, Casimir, au revoir !

— Leurs mains enlacées so desserrèrent ; quelques sanglots étouffés se mêlèrent au bruit de baisers échangés, et un pas précipité s’eu fut décroissant, jusqu’à ce qu’on 11e 1 entendit plus.

Quelques minutes après, deux cavaliers étaient devant l’auberge, et l’un d’eux tenait par nue longe un troisième cheval ; un robuste chien les accompagnait.

*

* •

— Où est elle, cette brave fille? demanda en entrant un cavalier, qu’à ses formes arrondies et prononcées, autant qujà sa voix juvénile, ou recou-

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LE VIEUX SALOMON.

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naissait aisément pour une femme — Dieu!

qu’elle est jolie! continua la même voix, quand Bose parât tout-à-coup.

— Nous voilà! chère Bose, nous voilà ! s’écria à sou tour monsieur Alexandre en entraut dans la salle de l’auberge. — Bonjour! Jacques, ajouta-t-il, bonjour, mon brave !

— Bonsoir ! monsieur, répondit Jacques avec une intention de correction.

— En effet, dit en riant la jeune femme bîauche, le jour est loin !

Bose, émue, n’avait pas encore parlé.

— Tout est-il prêt ? demanda monsieur Alexandre : nous n’avons pas de temps à perdre

— Oh ! il y a longtemps que je suis prête ! répondit enfin la mulâtresse ; j’ai entendu de loin le-

trot des chevaux, et l’émotion m’a coupé la

parole. Pardonnez-moi mon silence, madame.

— Chère enfant ! répondit la Française, on n’a rien à vous pardonner : vous êtes la bonté et la vaillance mêmes! Venez, que je vous embrasse !

Et la femme libre pressa dans ses bras la femme esclave, et l’embrassa à faire plaisir. Bose était confuse : cette manifestation d’égalité, donnée à elle, propriété d’un maître, faisait un tel contraste avec la tyrannie sous laquelle elle gémissait !

— Tenez, dit la femme blanche à la mulâtresse, prenez ce petit bijou pour le voyage : on ne sait pas ce qui peut arriver.

— Un poignard ! madame

— Eh ! oui ; ça ne gêne pas, et nous sommes dans un pays, et daus une situation qui permettent bien les précautions. Mettez-le sous votre

redingote, au côté gauche de la poitrine... là

bieu sous la main droite! S’il ne sert à rien, tant mieux ! s’il est nécessaire, tant pis!

— Sommes-nous tous prêts? demanda monsieur

Alexandre, oui en ce cas, à cheval !

On souhaita une bonne nuit au vieux noir, après l’avoir remercié et récompensé de ses soins, et ou se dirigea vers un arbre auquel avaient été attachés les chevaux. Bose la première monta à cheval, sur l’invitation du jeune blanc, qui dirigeait cette fuite. Sa compagne en allait faire autant, quand tout à-coup une voix rude et impérieuse re tentit au milieu du silence de la nuit.

— Arrêtez! s’écria la voix....Sus, sus, Turc !

Eu même temps, un chien noir s’élança veis le cheval qui portait Bose, et jeta ses deux pattes de devant sur la mulâtresse. Mais au même instant, un autre chien, noir aussi, et prompt comme la balle, s’Jlança sur Turc qu’il mordit au cou avec fureur. Alors ce fut une lutte acharnée entre les deux animaux.

— Brigand ! assassin ! s’écriait, à quelques pas de là, la voix qui avait excité le chien.-... me lâcheras-tu ?

Il y avait évidemment une lutte dans l’ombre,

et l’on entendait le râle de deux respirations précipitées. Les grognements de rage des deux terribles chiens se mêlaient à cette scèue nocturne, dont l’obscurité de la nuit dérobait les détails à tous les yeux.

— Partons ! s’écria monsieur Alei audre ; je ne suis pas inquiet pour Hercule.

Tous étaient à cheval, et on allait partir, quand celui qu’une main invisible avait jusqu’alors pu retenir, s’élança vers les chevaux comme un furieux...

— Voleur d’esclaves! s’écria-t-il, au nom de la loi je vous arrête ?

Monsieur Alexandre se précipita vers Pagres-seur, le bras armé d’un court bâton ; mais celui-ci esquiva le coup, et, faisant uu saut de côté, se jeta à la bride du cheval de Bose, qui se cabra. Le

danger était imminent et, au moment même,

uu coup de sifflet retentit.

— A moi ! s’écria monsieur Kerlec, à moi Léon...

Et on entendit la course d’un homme qui se dirigeait vers le lieux de la scène. Mais, au même instant une douleur aiguë arracha uu cri de détresse et de rage à monsieur Kerlec, eu même temps qu’un énorme chien, lui sautant à la gorge, l’étendait roide sur le sol. On n’entendait plus l’autre chien, mais une forme noire se débattait, à quelques pas de là, avec des mouvements convulsifs.

— Ici! Hercule s’écria monsieur Alexau-

dre ; et nous autres, au galop !

Le chien obéissant lâcha prise aussitôt, et l’on entendit bientôt la triple martellerie de douze pieds ferrés frappant la terre durcie de la route...

— Bravo ! ma fille, dit la Française à Bose quand ou eut franchi une certaine distance ; tu vois bien que mon bijou pouvait servir.

— Oh ! madame, répondit 1 1 mulâtresse, si ce n’eût été que pour moi, je n’eusse jamais osé; mais mon arrestation pouvait compromettre mes pro tecteurs!

— Et vous avez bien fait ! dit le jeune homme : le misérable n’a que la moitié de ce qu’il mérite...

Cependant, monsieur Kerlec n’était que blessé ; la morsure du chien avait été bien amoindrie par ses vêtements, et le coup de poiguard u’avait traversé que les chairs de son bras. Toutefois, il perdait du sang par suite de cetye seconde blessure, mais pas assez pour en être affaibli. Comme il se relevait, encore sous l’empire de la terreur, il vit à ses côtés celui qu’il avait appelé à son secours, sou neveu Léon.

— Ah! te voilà, toi! dit-il tu arrives com-

me la police, quand tout est fini !

— Est-ce ma faute à moi, mon oncle î Je siffle,

vous m’appelez à l’aide, j’accours et je vous

vois à terre, tandis que le galop de plusieurs chevaux retentit sur la route.

— Allons, tu as raison ; mais du diable si je con-

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LE VIEUX

tinne cette campagne-là ! — Dis-moi, n’as-tü' rencontré personne sur ton chemin 1

— Personne, mon oncle. Mais vous êtes blessé...

— Oh ! peu de chose : quelques crocs à la gorge, et un coup de couteau dans le bras droit. Suis-moi, nous allons voir à éclaircir un fait important.

Et monsieur Kerlec regardait de tous côtés.

— Que cherchez-vous douo ? mon oncle, demanda Léon.

— Où est mon chien ? murmura l’économe

Turc! Turc! s’écria-t-il—puis il tira quelques sons aigus d’un sifflet qu’il prit de sa poche.

Un gémissement répondit à cet appel, eu monsieur Kerlec s’étant dirigé, avec son neveu, vers l’endroit d’où était parti ce gémissement, ils virent le pauvre Turc couché sur le flanc, et cou-vort de sang, du museau à la queue. A la vue de son maître, l’animal essaya de se relever et y parvint à grand’peine, mais aussitôt debout, il poussa un hurlement de douleur, puis retomba lourdement.

— Je me souviens : pendant qu'uu fantôme me retenait dans ses bras, mon chien a eu nue latte à soutenir, et je vois maintenant que c’était contre un autre chien ; mais quel est celui qui a pu mettre Tare en cet état?

— Ma foi! répondit le neveu, il faut que ce soit an fameux lutteur !

— Viens! dit l’oncle nous allons voir.....

Les deux hommes se dirigèrent vers l’auberge du vieux Jacques.

— H faut que ce sournois-là ait trempé dans le complot, dit-il : c'est de chez lui qu’on est parti...

Et, arrivé à la porte, il y frappa à coups redoublés, du talon de sa chaussure.

— Qui est là? répondit de l’iutérieurle vieux

noir Est-ce vous, messieurs les voyageurs?

— Ouvre! vieux sorcier, répondit monsieur Iver-lec : tu verras qui c’est.

Bientôt après, la porte s’ouvrit, et le vieux noir, uu flambeau à la main, regarda les survenants d’ûn air étonné.

— Tiens! monsieur Kerlec et monsieur Léon Qu’ésf-ce qu’il y a dono pour votre service?

messieurs, que vous frappez chez moi à pareille heure?

— Il y a, répondit l’économe, que tu risques tout bonnement tou cou, au jeu que tu fais, vieil hypocrite!

— Ah ! ça, monsieur, est-ce que vous êtes fou ? répondit assez hardiment le noir libre. Quel jeu est-ce que je joue, moi ?

— Voyons qui sort de chez toi î réponds !

—Trois voyageurs, à cheval, qui out pris un verre de rhum, eu passant, qui ont bien payé, et qui sont repartis aussitôt. Est-ce qu’il est défendu de donner à boire aux blancs ?

— Trois voyageurs, dis-tu. N’y avait-il pas une femme parmi ces voyageurs, hein, vieux singe ?