SALOMON.

— Non, monsieur, il n’y avait pas de femme ; j« distingue bien une femme d’un homme, je suppose ! Et quand il y aurait eu une femme, est-ce que cela me. regarde, moi î

— Mais cette femme c’était Rose,, la mulâtresse et peut-être la cachais-tu même chez toi ?

— Vous êtes blessé, monsieur; tenez, votre sang

coule ; vous en avez peut-être assez perdu pour avoir la tête affaiblie et vous m’injuriez à propos dè rêves

— Dos rêves ! s’écria le blanc ; regarde ceci : est-ce un rêve ? et cela, est-ce aussi un rêve ?

Et il montrait la morsure du chieu, et la blessure du poignard.

— Tenez, monsieur, dit le noir en posaut sa lumière sur une table, asseyez-vous, je vais vous panser, pour me venger de vos amabilités ; c’est, je crôis, le plus pressé pour vous ; vous m’accuserez ensuite, si ça peut vous faire plaisir.

Ce noir a raison, mon oucle, dit le jeune homme. Des voyageurs, des blancs, passent chez lui ; il leur donne à boire, et, quand ils sont partis, il ferme sa porte et va se conclier. Tout cela est bien simple!

jSufin, nous verrous, répondit monsieur Kcr-

lcc. Mais, avant de t’occuper de moi, Jacques, je désire bien que tu ailles voir, avec mon neveu, si

Turc est mort ou non. Il est près d’ici Va, tu

m’obligeras

Jacques prit une lanterne et sortit avec le jeune homme. Us revinrent bientôt portant le chien, qui poussait des cris de douleur. Jacques le posa sur une table et examina ses blessures.

—Votre ebieu est bien avarié ! monsieur Kerlec, dit il 11 u’yaguère que moi qui puisse le gué-

rir, je pense ; mais, guéri ou nou, il ne pourra plus chasser ces brigands de nègres marrons! C’est dommage : c’était une fameuse bête ! dans son genre.

— Oh ! oui, dit l’économe, il aurait pincé le diable !

— Eh bien, monsieur, il ne pincera plus personne, allez! — Mais c’est égal, on peut tonjours essayer. Si vous voulez me le laisser quatre jours, je vous le rendrai aussi géri qu’il peut l’être.

— Oarde-le, répondit l’économe, et si tu me le rends eu bou état, je saurai te récompenser.

Le nègre pansa le blanc avec une habileté peu commune, et lui procura un soulagemeut immédiat.

— Je voudrais bien couuaitre, disait monsieur Kerlec, et le chien qui m’a fait cette morsure, et l’homme qui m’a fait cette blessure !

— Mais, monsieur, racoutez-moi doue uu peu ce qui est arrivé, car vraiment, avec vos voyageurs, votre Rose, votre ebieu à moitié mort, vous-même blessé, et votre ueveu qui n’a rieu, je ne sais plus où j’en suis, et, vous savez, je suis un peu curieux. Digitized by VjOOQlC

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LE VIEUX SALOMON.

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Monsieur Kerlec, délivré de tout soupçou à l’en-droit de Jacques, lui raconta brièvement ce qui s’était passé ; puis, ayant pris un verre de rhum pour se donner des foroes, il partit accompagné de son neveu.

— En voilà encore un que j’ai bieu roulé! dit Jacques en fermant sa porté.

XXIV.

LES RAVAGES DE LA PASSION.

il y a un mois qu’ont eu lieu let évènements racontés au précédent chapitre. Monsieur Koque n’est plus reconnaissable : maigri, triste, fatigué, il semble avoir vieilli de dix ans. Ses yeux cernés couvent un feu dévoraut. Il reste quelquefois des heures entières dans une complète immobilité, la tête penchée sur la poitrine, lé regard fixé sur le même poiut. D’autres fois, il ne peut tenir en place ; il va de là maison aux cases, des cases aux champs, errant dè tons côtés comme une âme en péinè. La porte qui sépare sa chambre de celle où Rose a succombé sous son guet-apens, ferme maintenait au moyeu d’une serrure à secret dont le patovre homme gardé la clé suspendue à son cou, cotxtitie nie relique. Nul n’a plus le droit d’entrer dans cette chambre, que lui. Tout y est encore dans le même arrangement que la fameuse nuit du lOtfg vtofc Cfhaque nuit, à peu près à la mime heure dé sa v4eto4re> le planteur entre dans cette chambre.. ..d’où il ressort, avant le jour, plus brisé, pins souffrant que la veille. Ce qu’il y fait, durant de longues heures, personne 11 e le sait, et il n’y aqufon fou dé passion qui puisse l’imaginerî.. Vers le- milieu du jour, il fait uu autre pèlerinage lubrique dans la même chambre, ou, pendant une heure environ, une oreille appliquée à la cloison de séparation pourrait entendre de petits cris stran-gulés, mêlés de profonds soupirs. C’est vraiment pitié de voir les ravages que la passion fait, chaque jour, dans l’organisme de cet homme robuste, arrivé à l’âge où elle est dans toute sa fougue l Jeté hors des rails de la voie tracée par l’inexorable nature, ce célibataire par avarice, accoutumé a se faire un sérail des esclaves de sa maison, a trouvé le point d v arrêt qui le dompte et le punit. Le châtiment est Sorti de la faute même, terrible et continu. L’avarice elle-même a été vaincue par le démon de la luxure. Monsieur Boque ne s’occupe pins des intérêts de ses plantations. Ses livres, où àuparavànt pas nu sou n’était oublié, où tous les raffinements de là ladrerie monétaire attestaient

un parvenu acharné au gain ses livres sont

abandonnés! Les économes se relâchent en voyarr; le relâchement du patron, et les noirs s’endorment à la vue da sommeil du maître. Tout va à veau-l’eau. Monsieur Kerlec, qui n’a reçu que des rebuffades poutprix de son zèle vaincu et de ses dé-

boires, s’occupe bien pins de la chasse et de la pêche que de l’habitation. Son pauvre Turc, guéri par le vieux Jacques, a l’air maintenant du caniche d’un aveugle! Monsieur Michaud fait toujours son devoir en honnête homme, mais n’obéissant plus qu’à la justice et au sentiment d’humanité, il ne fait plus sonner qu’au jour, pour le commencement des travaux ; à midi moins quelques minutes, la cloche appelle les travailleurs à leurs cases, et à deux heures les rappelle aux champs ; le soir, dès que le soleil disparaît à l’horizon, la même cloche annonce la fin des travaux. Les pauvres esclaves ont tous leurs dimanches et les jours de fête consacrées. Enfin, le fouet des commmandeurs reste inactif.

Mais ce n’est pas tout : à côté de la justice il y a la vengeance, sans doute, car des mains inconnues déciment les animaux des deux plantations, iucendient des cases, bouleversent les récoltes, minent les bâtiments d’exploitation, travaillent en un mot à amener la ruine là où s’étalait orgueilleusement l’insolente richesse honteuseraeut

acquise par la sueur de noirs manquant de tout. Chaque jour, un mulet meurt, ou un cheval, ou uu bœuf et il faut remplacer tout cela. M. Koque sigue des billets à vue, à quinzaine, à

trente jours, comme on les lui présente et il se

contente de dire : “ Il faut que cela finisse ; je verrai, je verrai !” Et il ne voit à rien, et tout continue de plus belle, parce que, le jour M. Koque est brisé de fatigues mystérieuses, et que, la nuit, il

s’abreuve du poison qui le mine à petit feu De

plus, il sème l’argent et l'or— en billets qui sont payés par ses correspondants — pour faire retrouver la mulâtresse. Il paye la police, il paye les journaux, il paye des espions, des blancs, des noirs, (les mulâtres, des libres, des esclaves, tous ceux

qui veulent gagner son argent eu se moquant

de lui.

Pour mettre le comble à cette mesure de portes multipliées, l’été où l’on est se signale par la fièvre jaune, compliquée du choléra et la récolte»

qui a été mauvaise, est encore diminuée par la perte de deux êteamboats portant nombre de bou-cauts de sucre des deux habitations, que le planteur avait négligé d’assurer! Bref, c’est une débâcle complète, au milieu de laquelle M. Koque, impassible parce qu’il est annihilé, assiste les b: as croisés, comme Marius sur les ruines de Carthage

Et le temps inexorable suit sa route éternellc-sans s’arrêter, comme le Juif de la légende

Et Casimir!

Exempt d’inquiétudes sur le sort présent de sa chère femme et de sa petite fille, il n’a que la privation du bonheur. Une mélancolie, tempérée par quelques accès de joie, est son état présent. De temps à autre, il reçoit une lettre de Rose, lettre

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remise sous son oreiller par une main inconnue — qu’il connaît très-bien, et qui n’esfc autre que celle de M. Michaud. — Les lettres qu’il écrit, lui, sont prises au môme endroit par la môme main invisible, et sont fidèlement expédiées, sous enveloppe particulière, à leur destination. Casimir travaille modérément, comme les autres ; il vit mal,

comme les autres; mais le boire et le manger l’occupent peu ; il a trop de pensées au coeur pour s'occuper de son estomac ! Il lit, relit et médite son livre qui lui enseigne, non l’inerte et stu-

pide résignation de la brute inintelligente, mais la patience qui raisonne, et le courage qui espère. Il suit régulièrement, toujours de sa cachette, les séances de monsieur Michaud, auxquelles il voit assister maintenant les deux femmes, la Française et l’Anglaise. M. Alexandre n’y manque jamais, et, à mille petits riens, le mulâtre intelligent comprend qu’un doux lieu doit unir bientôt les deux personnes qui ont protégé la fuite de sa chère femme.

Depuis quelque temps déjà, Silène prend chaque soir une leçon de lecture, et, comme il a bonne volonté, il commence à lire couramment, et se promet bien de choisir un élève, dès que Casimir lui annoncera qu’il peut le faire. Déjà môme le choix de Silène est fait, et c’est sur Pierre qu’il est arrêté. Quand Pierre saura, il enseignera à son tour à un autre, et lui Silène preudra un autre élève. Cette méthode, suivie par chacun, an fhr et à mesure de l’avancement, aura la force numérique d’une multiplication géométrique, et, en denx années, tous ceux dout l’entendement n’est pas fermé sauront lire !

— Si on en faisait autant sur chaque habitatiou, dans tous les pays à esclaves, disait Casimir à son élève, dans deux ans l’esclavage serait éteint!

Nous laisserons les deux habitations de M. Roque aller vers la décadence, et lui-même vers la ruine, et peut-être vers la folie ou la mort, pour suivre cette chère Rose que, depuis un long mois, nous n’avons pas vue !

*

* •

A l’augle des rues Royale et de l’Hôpital, à la Nouvelle-Orléans, s’élevait et s’élève eucore une, maison de pierres, avec balcon an premier étage et belvédère au sommet.

Nous entrerons dans une chambre du deuxième étage de cette maison, et nous y verrons deux femmes, de couleur et d’âge différents. La première peut indiquer quarante ou qnarante-cinq ans ; c’est une personne de haute taille, aux traits an peu forts qaoiqa’assez dons, à la tonrnnre majestueuse, au regard encore vif. Uu raisonnable embonpoint et une grande blancheur de peau lui donnent encore un reste de fraîcheur, assez rare en ce pays. Cette dame fait, en ce moment, de la broderie.

L’autre n’a pas besoin que nous la nommions. Nous dirons seulement qu’elle porte le costume lascif des filles de couleur des colonies françaises. Celle-ci s’occupe de couture.

Auprès d’elle est un joli berceau d’osier, dans le quel dort, dn sommeil des anges, une belle petite-fille à la peau brune et douce, aux longs cils recourbés, aux jones fraîches. Un eourire mignod entr’ouvre ses jolies lèvres rosées.

— Madame, demande la jeune mère, comment trouvez-vous cette garniture, que j’achève pour madame votre fille t

— Très jolie I mon enfant ; vous travaillez comme une fée. Si vous étiez libre, nous vous ouvririons an magasin de confection ponr dames, et vous gagneriez beaucoup d’argent.

— Oh ! madame si j’étais libre, je retournerais à la Guadeloupe avec mon Casimir et ma

Rosine.

— C’est vrai, j’oubliais combien ce pays-là vous est cher. Vous avez raison, car celai ci vous est dar. Nous comptons le quitter après le mariage de ma fille.

— Est-ce ici qu’elle a perdu son mari! madame.

— Ici môme. Le matin, il était frais et dispos ; le soir il était à l’agonie, et le lendemain on l’enterrait!

— Et... il y a longtemps!

— Trois ans. C’était nne année de terrible épidémie, comme celle-ci s’annonce déjà. De sorte

que ma fille est veuve depuis trois ans sans

quoi, nous aurions quitté ce pays depuis longtemps : c’était l’intention de son mari. Monsieur Alexandre en a aussi assez de la Louisiane.

— Que c’est bon d’être libre! madame On

va où l’on vent.

— Hélas ! oui, pauvre Rose Mais il faut es-

pérer que cette outrageante institution de l’esclavage anra bientôt fini sou temps, pour l’honneur de l’humanité !

— Ce monsieur Alexandre est-il celui que j’ai entendu nommer ainsi, et qui a aidé à ma faite ? madame.

— C’est lui-même. Comment le trouvez-vous !

— Très-bien, madame; avec cela, il est bon et généreux.... comme votre fille: ils seront heureux ensemble.

— Je le crois— et le demande chaque jour à

Dieu ; car c’est une belle et bonne nature que celle de ma Pauline ! Un peu enthousiaste, an peu hardie peut-être. - -. mais ane jeune veuve n’est pas une petite pensionnaire. Nulle pins qu’elle n’est aimante et dévouée, charitable et bienfaisante. Elle n’a qn’un défaut

Rose ne répondit rien à ces derniers mots.

— Vous ne me demandez pas lequel! dit madame V***.

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— Oh! madame je sais trop....

— Chère petite ! il n’y a pas là de mystère, et par conséquent d’indiscrétion. Ce grand défaut de Pauline, c’est qu’elle aime l’équitation, la natation, et— et devinez !.. c’est quelque chose

d’effrayant...

- - " xt devine pas, madame.

„n bien, elle aime mais beaucoup, beau-

-P à la passion la lâchasse!

— Voilà donc ce grand crime! madame.

— Hélas oui ! Dans ce monde, il faut faire comme le» autre» ; c’est le grand mot ! Cela n’empéche pas que, sans la natation, Pauline aurait péri dans le Mississippi, l’année dernière, lors d’une explosion de bateau à vapeur ; et que, cette année, elle n’aurait pu sauver un petit garçon qui s’y allait noyer ! Quant à la chasse, c’est son bonheur d’y aller avec ceux qu’elle aime: chacun son goût, après tout !

A ce moment, la sonnette tinta. Madame V*** descendit, et remonta presque aussitôt, une lettre à la main.

— Pour vous ! mon enfant, dit-elle à Rose.

— C’est de Casimir! s’écria la jeune femme radieuse.

Madame V*** ayant aussitôt quitté la chambre pour s’occuper de divers soins d’intérieur, Rose s’empressa d’ouvrir la lettre de son mari, et lut :

•‘Ma chère femme : Voilà six semaines que je ne

fai vue ! six semaines six siècles ! Si cette

existence devait durer encore longtemps, j’en mourrais bien certainement ! Je ne vis déjà plus : tout me pèse, tout me blesse rien ne me con-

sole. O ma Rose ! à tes côtés, je n’ai jamais manqué de courage, ni de patience ; ton amour effaçait le passé, cachait le présent, colorait l’avenir... Tu m'aimes toujours, mais je ne fai plus ! Je suis comme un jour sans soleil, comme une plante sans rosée, comme un corps sans âme ! Je ne vis pas : j.’existe. — Oh! je n’avais jamais su comment et combien je t’aime! Quels jours je passe, courbé comme une brute sur un sillon dont nn maître récolte les fruits! Quelles nuits je traverse, seul, comptant les interminables heures... moi à q'ui Dieu a donné une si douce et si bonne compagne qui me les faisait si charmantes ! Les souvenirs me tuent. Le passé m’est nn tourment, parce qu’il me fait voir, jusqu’au fond, le vide du présent ... et je n’ose plus regarder l’avenir, de penr que le vertige me saisisse !

“ Parfois, il me prend fantaisie de jeter là ma triste houe, de fuir au milieu de la nnit, et de marcher vers toi—dussé-je mourir en tombant de lassitude à tes pieds ! On me reprendrait, on me

battrait—je me tuerais ; mais je n’aurais

plus à souffrir les tortures que me fait endurer ta obère image. Dans mon éternelle solitude, je ne vois que toi, ton sourire, ta beauté, ton amour !... et le cher fruit de nos caresses. Dieu m’a fait uu

trop beau présent pour me le retirer ainsi tout d’un coup, sans époque fixe de retour—sans espoir !

“Je vais tâcher de m’oublier une heure, pour te dire ce qui s’est passé ici depuis ta fuite. Si j’y parviens, ce sera une heure de moins, pour moi, à souffrir.

“ Monsieur Roque n’est plus, physiquement, que

l’ombre de lui-même ; moralement, on dit qu’il

marche à grands pas vers la folie. Il s’enferme de longues heures dans ta chambre, m’a-t-on rapporté. Ce qu’il y fait, nul ne le sait

“Monsieur Roque ne s’occupe plus de ses habitations, et tout va de mal en pis. J’ai entendu M. Michaud dire, à la dernière séance qui a eu lieu chez lui, que le maître a perdu plus de six mille piastres depuis les six semaines de ta disparition! En effet, je le crois aisément, car chaque jour les bestiaux sont décimés par le poison, qu’une main iuconuue répand de tous côtés. Il circule bien des bruits à cet égard ; mais que les coups viennent d’ici ou de là, j’y vois le doigt de Dieu, et je ne juge pas !

“ Il y a pis encore. La fièvre jaune et le choléra commencent à sévir daus nos parages ! Déjà denx noirs, trois uégresses et une mulâtresse en sont morts. Si ces fléaux continuent, on ne peut savoir à quelle heure sonnera la mine complète de monsieur Roque. — Le moulin à sucre a été brûlé il y a quinze jours, et vingt ouvriers travaillent à le reconstruire. Quelle leçon, si cet homme était nn jour miné ! — Qui sait ? peut-être est-ce sa ruine qui serait le signal de notre délivrance, on de notre réunion, ou au moins d’un changement quelconque dans notre sort ! Que la volonté de Dieu soit faite !

“Je rois Silène, Junon et Pierre: ce sont mes seules récréations. Le brave Silène sait lire; il enseigne maintenant à Chariot, le commandeur de ma bande. Moi j’ai pris Pierre ; il est plein d’intelligence et de bonne volonté, et avance rapidement. Tout cela forme un noyau d’amitiés qui, un jour, pourraient nous être utiles, puisqu’il n’y a rien de perdu. Les chemins les plus longs en apparence sont souvent les plus courts.

“ Voilà à peu près les nouvelles. Dans huit jours, tu recevras une autre lettre de moi, me chérie.

“ Embrasse notre Rosine pour tont le temps que je uo l'ai pas vue. Elle est bien heureuse—elle ! Chaque jour, elle rit sur tes genoux, ignorante de toute chose, ou dort paisible à tes côtés—d’où je suis exilé, moi, son père!

“ Adieu, ma Rose, je t’embrasse comme je t’aime!”

La pauvre Rose alla au berceau de sa fille, et embrassa la petite créature en pleurant. Pour cal-

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m^r son chagrin, elle voulut l'épancher aussitôt. Elle se mit donc à une table où se trouvaient plumes, papier-et encre, et répondit à Casimir :

“Cher bien-aimé : — Et moi ! crois-tu que je ne

souffre pas comme tu souffres? Ne suis-je pas

privée de toi, comme tu es privé de moi ? Ne sommes nous pas les deux moitiés d’un tout, que le despotisme a séparées ? Pauvre cher ! tes souffrances ont leur écho fidèle dans la solitude de mon cœur, et, comme toi, je ne vis pas ! Notre chère petite est ma seule consolation. Je suis matériellement bien, vivant sous une généreuse protection

que nous devons à Dieu car l’Association

n’agit qu’au nom de Dieu.

u Tu perds espoir, dis tu O cher bien de mon

âme, prends garde de devenir ingrat! Est-ce que la Providence ne nous a pas protégés et no nous protège pas enclore en ce moment? Ne suis-je pas hors de ces bras détestés qui m’ont pressée de leur horrible étreinte, pendant la perte de ma volonté ?

Nous sommes séparés, c’est vrai, hélas! mais

aie confiance : nousne le serons peut être pas longtemps. Ne détournons pas de nous le regard protecteur d’en-Haut ! Le désespoir est un manque de foi et nous croyons !

“ Je te prêche le courage et j’en manque souvent. Le matin, quand Rosine m’éveille et qu’elle me regarde avec tes yeux si doux, mon pauvre

cœur s’amollit et je pleure! Le soir quand je

vais, seule, vers mon lit, pour chercher un repos bien difficile à trouver, mon souvenir va vers toi ; il se reporte vers notre chère demeure de la Guadeloupe où nous étions au moins libres la nuit

et heureux ! Puis, je revois ma mère, Salomon,

la route des Abymes, Veille-toujours et Jolimont! De là, mon regard s’arrête à la demeure de ce digne capitaine Jackson, où nous avons été heureux, et où la liberté nous attendait !

“ La liberté ? quand l’aurons-nous ? l’aurons-nous jamais? Oh ! si nous étions libres, comme je travaillerais de bon cœur ! comme je bichonnerais notre Rosine! comme je te voudrais beau et bien mis! Que nous serions heureux ! —Dire qu’il y a des gens libres qui ne sont pas heureux ! C’est qu’ils ne savent pas arranger leur vie : ils regardent trop haut, ou trop bas. Us ne savent pas aimer les infortunés ! et ils se plaignent du sort ! !

Dieu nous fasse libres ! je ne lui demande rien de plus : je saurai faire notre nid modeste, sans le

vouloir trop grand, pour que .nous y soyons heureux, Le bonheur tient peu de place.

“ Tu me parles de la ruine de eet homme j le monstre! Et tu le plains! insensé.. Laisse faire la main de Dieu: elle ne s’appesantit qu’où il est juste. Ruiné, il serait plus bas et plus rampant qu’il n’est vain et insolent ! Il ne boirait plus la sueur de deux cents .pauvres parias qui valent mieux que lui • Il ne se ferait,pins un sérail de tons les corps qui plaisent à sa despotique fantaisie ! S’il fût resté pauvre, peut-être eût-il été bon ? peut-être eût-il choisi une compagne honorable, au lieu de vouloir salir de ses faveurs les femmes des auties !.. La richesse est souvent une grande punition. Vois-le maintenant! Parce qu’il ne peut m’avoir, il va vers la folie et vers la mort, en passant par la souffrance et le désespoir!

“ J’ai embrassé, pour toi, notre chère petite, qui dort comme un chérubin, à mes côtés. Je vais maintenant te parler nn peu de l’existence que je mène.

“Trois jours après notre arrivée à la Nouvelle-Orléans, monsieur Alexandre et madame sont repartis pour Bâton-Rouge, où cette dernière a encore quelques jours à passer chez une de ses parentes. Je me suis trouvée alors en compagnie de madame V* ## , la mère de ma protectrice. C’est une femme d’au Age mûr, bien conservée, comme on dit, charitable, généreuse, un peu enthousiaste. Elle passe presque toute la journée avec moi, dans la chambre du deuxième étage, qui a été assignée à ma réclusion forcée.

“ Toutes les précautions sont prises pour que je ne sois pas découverte. Je travaille au trousseau de la jolie fiancée. — Tu sais sans doute que monsieur Alexandre va épouser madame B* # *, qui est une jeune veuve. Ils s’uniront à la Nouvelle-Orléans, et occuperont, provisoirement, l’étage de la maison, dans lequel est ma chambre. Alors, on ouvrira une Séance dans le grand salon du premier, et je compte bien y assister, de ma chambre, au moyen do quelque trou que je trouverai moyen de pratiquer d’ici là.

“ Quand nous verrons-nous? cher Espérons

que le ciel nous réserve ce bonheur dans un avenir prochain, et croyons que la Providence saura bien susciter des événements qui nous réunissent !

“Au revoir! mon Casimir je fembrasse

aussi comme je t’aime !”

FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.

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TROISIEME PARTIE

LA TERRE ET LE CIEL.

I.

COUP-D’ŒIL SUR DIX-HUIT MOIS ECOULES.

Dix-huit mois se sont écoulés depuis les événements qui terminent la deuxième partie de cet ouvrage, événements dont les derniers détails sont consignés dans les deux lettres qu’ou a lues.

Bien des choses ont eu lieu pendant cette année et demie ; nous n’avons pas cru devoir les suivre pus à pas, pour éviter des longueurs qui eussent refroidi l’intérêt du drame. Un récit succinct suffira pour amener le lecteur au point de jonction d’où part ce qui va suivre.

Nous sommes en l’année 1846, dont l’été vient de finir, emportant sa moisson humaine accoutu-tumée, grâce aux coups redoublés des épidémies, en Louisiane.

M. Roque a enfin ouvert les yeux sur la ruine vers laquelle il marchait à grands pas. Seulement, il a vu cette ruine quand elle a eu, aux trois

quarts, détruit sa fortune! L’épidémie de 1844

lui a enlevé le quart de ses sujets; celle de 1845 en a fait périr un certain nombre, et l’été de 1846 vient de faire de.nonvelles brèches parmi ses noirs. D’antres noirs sont nés, il est vrai, mais ils ont encore longtemps avant d’être utiles. Les empoisonnements do bestiaux ont été diminuant depuis cette dernière année seulement, grâce à une .surveillance de toutes les heures, grâce surtout à la réduction considérable des biens de M. Roque. Eu effet, l’ex-riche planteur n’a pins qu’une habitation diminuée de moitié de ce qu’elle était

avant la fuite de Rose. L’autre habitation a dû être vendue pour satisfaire aux créanciers que s’était créés l’habitant, pendant la période croissante de sa folie. M. Roque n’a plus que quarante esclaves adultes, plus quelques négrillons inu-

tiles ; on u’en voit donc qu’une trentaine aux champs, les autres ayant d’autres emplois sur l’habitation. Junon est morte au milieu do l’été de 1845, et Silène, qui ne peut vivre seul, s’est placé avec cette servante que nous connaissons, Nancy, l’ancienne compagne de Sultane, pais de Rose. Sultane, revenue des grandeurs , a préféré le travail actif des champs aux ennuis sédentaires de l’hôpital, et, après avoir confessé ses fantes et s’en être repentie avec promesse de n’y plus retomber, elle a pris pour mari le beau Pierre, qui l’aime pour sa beauté, tout en songeant sans cesse à Rose qui ne s’en doute guère. — Quant à mon-

sieur Roque lui-même, il est bien changé an physique sans l’être beaucoup au moral. Il est devenu maigre et sec, dur et emporté plus que jamais, et dévoré d’une activité fébrile qui use sa vie. Rose n’est pas sortie de sa pensée ni de ses désirs.

Le même feu le brûle toujours ; seulement, au lieu de s’y jeter tête eu avant, comme par le passé, il ne s’y laisse entraîner que de loin en loin. Une fois par semaine environ, sans jour fixe, il accomplit un pèlerinage û la chambre de la mulâtresse, mais il en ressort brisé chaque fois pour vingt-quatre heures. Les recherches n’ont pas discontinué, et monsieur Roque a offert, par la voie des journaux, une récompense de cinq cents piastres à quiconque arrêtera on fera arrêter celle qu’il veut toujours à tout prix. Toutefois, ce n’est plus la liberté, ni une maison, ni de for, ni des esclaves, qu’il se promet de lui offrir pour prix de ses com-plaisunces—- s’il la retrouve! — c’est le pardon et l’oisiveté si elle consent ; le cachot, la misère et le fouet, si elle refuse ! Et il a maintenant de bonnes raisons pour motiver sa vengeance, dix-huit mois de marronuage ! sans compter le temps qui s’écoulera encore. Le fouet a recommencé à retentir sut

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i22 LË VIEUX

l’habitation, et les pauvres restants ont à travailler double pour réparer le temps perdu.

Monsieur Kerlec n’est plus au service de monsieur Roque. Il s’est éloigné devaut les désastres qui frappaient son patron, et se trouve employé depuis près dè dix mois dans la police secrète de la Nouvelle-Orléans. Turc, sou fameux chasseur de nègres, a succombé à une hémorrhagie interne causée par un vigoureux coup de bâton que lui a appliqué un nègre marron contre lequel il essayait, un jour, d’avoir des velléités de chasseur.

Monsieur Michaud — qui a son but — gère toujours l’habitation, sans plus faire battre que par le passé. Les séances ont cessé chez lui depuis plusieurs mois, pour être transportées à quelques milles chez un autre économe, membre de l’Association spiritualiste.

Le vieux Jacques tient toujours — très peu — son auberge. Depuis l’événement qui a eu lieu chez lui, il a juré à monsieur ltoque une Laine éternelle, à cause de Rose qu’il s’est pris à aimer de toutes les forces de son vieux cœur, “ comme un dernier enfant qu’on a dans sa vieillesse ! ” Depuis le départ de la mulâtresse pour la Nouvelle-Orléans, le vieux Jacques a fait, pendant longtemps, de fréquentes sorties uocturnes, monté sur un mulet qu’il a acheté dans un encan, à Bâton-Rouge. Quand, à la table de son cabaret, les conversations des convives tombaient sur les pertes mystérieuses qui frappaient monsieur Roque dans sa fortune, le vieux noir souriait comme sourit la statue de Voltaire sous le pérystile du Théâtre Français. Quand on lui demandait son avis sur ces mortalités extraordinaires “Peutêtre mangeaient-ils de mauvaise herbe ” répondait-il.

Madame veuve B** # est, depuis quinze mois, madame Elwin. Un beau petit garçon, âgé de cinq mois et quelques jours, sourit sur ses genoux, en regardant de temps à autre un homme au visage heureux, qui le chatouille légèrement. Près de monsieur Alexandre et de sa femme est assise leur mère et belle-mère, madame V***, dont les yeux humides d’une douce joie, voient avec bonheur la joie de ses chers enfants. A quelques pas de là, dans l’embrasure d’une fenêtre, dont les rideaux sont hermétiquement fermés, se tient Rose, cousant et songeant Rosine, qui a main-

tenant deux ans t demi environ, babille comme une petite pie et s . gîte comme une sauterelle.

' Rien de remarquable ne s’est produit dans l'existence de Rose pendant les dix-huit mois qui viennent de s’écouler. Elle a vécu, comme Casimir a vécu, sans peine et sans joie. Le chagrin de la séparation est le seul qui attriste son cœur, mais c’est un chagrin sans relâche, contre lequel une existence facile ne peut rien. Recluse comme une prisonnière, par la force des choses, la pauvre jeune mère bc fane à l’ombre, comme la fleur dont elle yortÇ le 90m gracieux. Une incurable mélancolie

SALOMON.

donne à son beau visage une tristesse résignée qui fait peine à voir. Elle n’est ni moins belle ni moins séduisante, mais des désirs inassouvis, des souvenirs cuisants, et des pensées amères lui ôtent cette grâce et ce parfum de jeunesse, qni sont à la beauté ce que le printemps est à la nature. Ses beaux yeux sont cerclés de bistre ; sa bouche attrayante a des plis tristes ; son sourire même pleure l’amour absent La pauvre femme attend —

— Attendre, sans connaître le jour d’arrivée, sans savoir si jamais ce jour arrivera ! c’est là un supplice qu’ont seules éprouvé et que comprendront seules les âmes aimantes. — Les dernières lettres qu’a reçues Rose lui ont appris la situation de son cher mari.

Casimir travaille beaucoup pour éviter l’humiliation du fouet. Il est parvenu à répandre, même au loin, la lecture dont profitent, et font pro-

fiter les autres, tous ceux qui ont intelligence et bon vouloir. Les épidémies ne l’ont pas touché, acclimaté qu’il est depuis longtemps par le soleil des Antilles. C’est maintenant qu’il comprend que “ le travail est un sauveur. ” Comme sa chère Rose, il souffre d’une séparation si longtemps prolongée. Plusieurs fois, monsieur Roque l’a interrogé au sujet de la fugitive, et la tristesse du mulâtre l’a convaincu qu’il pleure — comme lui, qnoi-qu’â un tout autre titre — l’absence de la pauvre jeune femme. Henry, Loïsa et William grandissent à vue d’œil. Le premier devient chaque jour plus mutin et plus volontaire : il aime Casimir et le visite dans sa case, lui jurant qu’il le fera libre aussitôt qu’il aura ses dix-huit ans et qu’il pourra être émancipé ! La seconde, Loïsa, n’a pas oublié sa chère Rose: elle prétend que “ Dieu n’est pas assez méchant pour avoir fait périr sa petite mère j qu’elle reviendra un jour, et que son frère Henry la rendra heüreuse! ” Quant à William, on ne peut guère le voir que de loin en loin : il est encore trop petit pour que sa gardienne le laisse courir seul, et il ne peut pas se souvenir de sa nourrice.

Voilà la position exacte de nos personnages actuellement en scène.

II.

LE KERLEC ET LE YULPES.

Il est neuf heures du soir. Les rues de la métropole du sud sont déjà solitaires. Vers le milieu de la ruelle qui prolonge la rue d’Orléans et qui débouche dans la rue de Chartres eu longeant un des côtés de la cathédrale, s’élève une maison à l’aspect bizarre, tenant le milieu entre la prison et la caserne. Les ouvertures eu sont si rares, si étroites et si basse», qu’on pourrait croire que le propriétaire qui a fait construire cette disgracieuse bâtisse était on uu original somore, on un amant intéressé du mystère. Une seule feuêtre de cette Digitized by VJiOOQLC

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LE VIEUX SALOMON.

maison eat éclairée, au deuxième étage. Toutes 1 les autres sout aussi sombres que la nuit. La fenêtre ou apparaît la clarté solitaire dont noua parlons, est celle d'un cabinet dans lequel nous entrerons avec le lecteur, sans passer par les toits, comme Asmodce, ni par les portes, comme les gens vulgaires.

Près d’une table chargée do i>apiers se tient un homme dont nous nous abstiendrons de tracer le portrait par la, raison que cet homme est déjà connu du lecteur : c’est monsieur Kerlec, aujourd’hui un des chefs de la police secréte de la Nouvelle-Orléans. Il écoute un homme, assis en face de lui dans l’attitude d’un subordonné, et inscrit, des renseignements qu’il en reçoit, ceux qu’il croit de quelque importance.

— Et de la mulâtresse dont je vous ai donné

le signalement, dit monsieur Kerlec, vous n’avez aucune nouvelle?

—Aucune, répond l’agent. J’ai fait surveiller les steamboats, les routes de terre, les hôtels ; on n’a pu rien découvrir. Il est presque impossible que cette esclave soit à la Nouvelle-Orléans.

— Vous savez, monsieur Aubert, que la récompense promise est doublée.

— Oui, monsieur, mais où il n’y a rien ou ne peut lien découvrir.

— Allons continuez toujours. J’ai des rap-

ports qui me donnent à croire que le sujet dont il s’agit a passé par cette ville. Or, s’il y a passé, il y a pu rester. On est toujours mieux caché dans une ville que daus une campagne, dans la foule que dans la solitude.

— C’est vrai ; mais vous m’avez dit aussi que

cette négresse

— Mulâtresse s’il vous plaît, et non pas né-

gresse. Ne confondons pas !

— C’est ce que je voulais dire. Vous m’avez observé que cette mulâtresse n’a ni parents, ni aiuis, ni connaissances probablement; comment alors pourrait-elle se cacher si bien daus une ville qui lui est inconnue ?

— Elle a été protégée dans sa fuite, et nous pouvous inférer de là, que ceux qui l’y ont aidée IKmvent bien l’avoir aidée aussi à se celer, ne serait-ce que pour se mettre eux-mêmes à l’abri. Il n’y a donc pas lieu à abandonna les poursuites, et je vous engage à les continuer;

Là dessus, l’homme de la police se leva et prit congé. Dès qu’il fut sorti par une porte, monsieur Kerlec en ouvrit une autre et fit un signe à un second personnage qui attendait dans une antichambre. Aussitôt ce second personnage entra daus le le cabinet, et prit ha place qu’avait occupée le premier.

— Eh bien, eh biou, mousieur Vulpès, avons-nous quelque chose de nouveau nu sujet de la mulâtresse que je vous ai recommandée î

12 &

— Peut-être, monsieur Kerlec, fit le nouveau per-'

sonuage eu clignant de l’œil a* ac intention, peut-être! Je vais vous déduire d’abord mes petits moyens

L’individu qui répondait au nom remarquable de Vulpès était assez agréable de visage, pour ceux qui ne s’y connaissaient pas. Il avait Pœil du renard et le nez de la fouine. Sa bonche, assez gracieuse, n’avait que le tic de se contourner quand il parlait avec complaisance de lui-même. Un observateur sagace eût deviné au premier coup d’œil le comédien consommé, aussi apte aux rôles pathétiques et sentimentale qu’à ceux de la fourberie et de la duplicité. Trente ans environ, un® taille assez élevée, un port jjoide, et des allures quelque peu militaires, lui donnaient un ensemble satisfaisant, à première vue. L’audace se joignait, chez cet homme, à l’astuce, parce qu’il se savait appuyé et apprécié.

— Je vous (lirai donc, fit-il pour entrer en matière, que j’ai trouvé un procédé — peu en usage, s’il n’est pas tout^à-fait nouveau — à l’aide duquel je puis découvrir bien des choses qui resteraient toujours de l’hébreu pour mes confrères. Ce moyeu le voici : Dans toute ville où j’exerce, je commence par me faire autant de maîtresses qu’il m’est possible.... parmi la domesticité. Je ne les choisis ni belles, ni jeunes, afin de réussir plus aisément

et plus économiquement. — Mais ce préambule

vous déplaît peut-être î mousieur Kerlec....

— Non, mousieur; tout au contraire: je m’instruis en vous écoutant.

Monsieur Vulpès fut flatté de cet adroit compli-ment,.et continua :

— Je disais donc : plus aisément et plus économiquement; j’ajouterais qu’outre la facilité et l’éço-noinie, ce procédé, appliqué à ma façon, a encore un inappréciable avantage, c’est que ces bonne* amies me sont toutes dévouées, vu que je possède plus d’avantages physiques qu’elles, ce qui fait qu’elles savent qu’il leur serait difficile de trouver

aussi bien que moi! — Donc, monsieur, mon

procédé m’a servi, je crois, dans la recherche difficile dont vous m’avez chargé. Veuillez écouter: — Il y a, daus une maison située ( Vous me per mettrez do garder l’indication jusqu’à nouvel ordre ), il y a une fort jolie jeune femme, mulâ-

tresse, ayant nue petite fille d’environ deux ans et demi. Cette jolie mulâtresse s’habille autrement qu’on ne le fait ici, et je suis persuadé que c’eat celle que vous cherchez !

Monsieur Kerlec fit un bond sur sa chaise

— Bravo! mousieur Vulpès, s’écria-t-il ; donnez-moi maintenant l’adresse de la maison, et comptes sur une gratification généreuse.

— Oh! monsieur Kerlec je compte toujours

sur ce qu’on me promet sauf en matière d’ar*

gent ! Si vons saviez comme j’aime le comptant !

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LE VIEUX SALOMON.

— Vous méfieriez-vous (le moi? monsieur Vulpès.,..

— Dieu m’eu garde ! mais voyez-vous, cette confiance que i’ai dans les espèces ayant cours — quand je les tiens dans le creux de ma main — est chez moi une religion! Je ne m’en départirais pas avec mon i>ropre père !

— C’est fort bien, monsieur, mais qui me répond que cette femme est celle que je cherche ! Qui me répond même que

— Assez ! monsieur, répondit l’agent offensé : la première supposition est acceptable, mais la seconde attaque ma probité, et

— J’abandonne volontiers cette seconde supposition, monsieur Vulpès, mais la première?

— Monsieur, je vous jure qne c’est la personne que vous cherchez, et je suis prêt à vous donner une déclaration écrite, qui m’engagerait à la restitution immédiate, si je m’étais trompé. Mon cautionnement est là, monsieur

— Tenez, monsieur Vulpès, dit le Kerlec en prenant quelques billets de banque, voilà vingt piastres en à-compte ; dès que la femme sera prise, vous aurez le reste.

— Et le reste... .c’est ?

— C’est trente autres piastres, monsieur Vul-

pès.

— Cela ferait cinquante. Or, monsieur, je vous jure que je ne puis faire cette affaire à moins du double j’y perdrais!

— Vous y perdriez ! Vous disiez que vos maîtresses ne vous coûtent rien !

— Je n’ai pas dit rien , monsieur ; j’ai dit qu’il y a économie à suivre mon système ; mais, entre économie et zéro, il y a un monde !

— Voyons, voulez-vous soixante quiuze piastres? — Pas quatre vingt dix-neuf et quatre vingt dix-

neuf sous, monsieur: j’y perdrais foi d’honnête

homme!

Monsieur Kerlec parut réfléchir un moment

— Allons... .vous les aurez, dit-il.

— Je vais donc vous donner l’adresse par écrit, monsieur Kerlec.

Monsieur Vulpès écrivit une ligue eur un morceau de papier ; mais il garda le papier entre ses

doigts, et attendit

, — Donnez! fit le Kerlec, et comptez

Monsieur, répondit le Vulpès, vous savez je

compte sur ce que je tiens !

Le Kerlec rougit, puis pâlit et hésita. A la

fin il jugea prudent de céder.

— Tenez donc diable d’homme! fit-il avec

une rage contenue qu’il masqua sons un sourire faux

Et il tendit au Vulpès quatre-vingts piastres en billets. Celui-ci les compta d’abord, puis les examina avec tout le soin voulu.

— Il y a tant de faux billets en circulation ! ob-

serva-t-il tranquillement; monsieur Kerlec lui-même pourrait y être pris

Et il remit l’adresse qu’il tenait à la main.

— C’est bien, dit le Kerlec après l’avoir lue ; je vous recommande le plus absolu silence !

— Inutile! monsier, inutile je connais mes

devoirs.

Et, sur ce, il salua et sortit.

— Rusé coquin ! s’écria le Kerlec quand l’autre

fut assez loin pour ne pas l’entendre je n’ai rien

pu lui soustraire !

— Vieux grippe-sou ! murmura le Vulpès de son

côté je connais la valeur de tou crédit !

III.

ÜN cour DE FOUDRE AU MILIEU DU CALME.

Onze heures viennent de sonner à la cathédrale. M. Kerlec a fait diligence. Il est porteur d’uu wrrrant , et, accompagné de deux hommes de police, il se dirige vers la rue de l’Hôpital, eu suivant le trottoir de la rue Royale.

Depuis une heure environ, madame V** # a gagné son lit, au premier étage de la maison où nous avons conduit le lecteur au commencement de cette Troisième Partie. Monsieur et madame Alexandre sont aussi couchés, et Rose vient de s’endormir, sa petite Rosine à ses côtés. La jeune femme s’est endormie les yeux humides, en son-geant à son cher et pauvre mari qui, loin d’elle, pioche la terre du matin au soir, et qui, la nuit venue, n’a personne à ses côtés pour le consoler de ses peines ! Avant de se coucher, la pauvre femme a épanché sur le papier les chagrins de son cœur ; elle a écrit à sou Casimir ; la lettre, qu’elle n’a pas encore cachetée, est ouverte sur sa table.

Tout à-coup, la sonnette d’en bas retentit avec force. Monsieur Alexandre qui l’a enteudue le premier sort du lit, passe à la hâte un pantalon, et, ouvant la fenêtre, demande qdi est là.

— Affaire imjxjrtante et pressée ! monsieur, répond une voix mâle. Descendez sans perdre une minute, et veuillez ouvrir.

Une minute après, monsieur Alexandre se trouva en présence de trois hommes qui, moitié poliment moitié de force, pénétrèrent dans le vestibule.

— Monsieur Elwin, dit alors le Kerlec, voici un narrant qui nous autorise, ces deux messieurs et moi, à visiter votre maisou, et je vous prie de nous permettre de remplir immédiatement notre mandat.

— Mais monsieur, répondit le maître de la maison, tout le monde est couché ici, et je ne conçois pas une pareille méprise !

— Il n’y a pas de méprise, monsieur et noqs alloua yous le prouver, .

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LE VIEUX SALOMON.

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— Atteudez un morneut au moins, que je prévienne ma famille de cette inqualifiable démarche que je ne comprends pas.

Et monsieur Alexandre s’apprêtait à monter.

— Pardon, monsieur, fit le Kerlec eu le devançant et eu se campant avec résolution sur la première marche de l’escalier, après avoir fait un signe

à ses hommes; pardon ce que nous voulons

précisément éviter, c’est que vous avertissiez personne.

— Monsieur l’agent ! s’écria le jeune homme, ma mère et ma femme sont au lit, et je no souffrirai pas qu’une aussi indécente visite ait lieu à cette heure !

— Monsieur, répondit le Kerlec, nous n’en voulons ni à madame votre mère, ni à madame Elwin. Si elles sont couchées, je suppose qu’elles ont des couvertures. Quant à vous opposer à l’exécution de notre mandat, vous n’y pouvez songer ! Nous sommes en [règle. D’ailleurs, au premier signe itératif d’opposition, j’envoie chercher quatre hommes de plus, s’il le faut, et nous vous emmènerons préalablement à la station de police.

. Monsieur Elwin rentra sa colère et se laissa aller sur un siège.

— Montez avec moi, dit le Kerlec à un de ses hommes. — Vous, ajouta-t-il en s’adressant à l’autre, veillez à ce que monsieur ne bouge pas !

Et, suivi de l’homme qu’il avait appelé, il monta tout droit au deuxième étage

Un quart d’heure après, monsieur Kerlec et son aide descendaient précédés de Kose portant sa petite fille. La pauvre femme pleurait et sanglotait

à fendre l’âme. Elle regarda monsieur

Alexandre en passaut devaut lui, et n’osa pas lui adresser la parole, de peur de le compromettre plus qu’il n’était déjà compromis ; mais le regard qu’elle lui jeta renfermait toutes les pensées de gratitude de sou cœur, et la réponse muette du jeune homme fut qu’il la secourrait encore et toujours, jusqu’aux limites de la puissance humaine.

Eu attendant le lendemain, Kose fut conduite au domicile de monsieur Kerlec, daus cette maison où nous avons vu se passer la scène de la dénonciation faite par monsieur Vulpès, pour cent piastres.

Les deux aides furent renvoyés.

*

* *

Il y avait une heure que Kose était chez mon-

— Vous n avez peut-etre jamais vu ce supplice, continua le Kerlec, Voici comment il s’inflige: supposons qu’il s’agisse de vous : On vous dépouillera de tous vos vêtements, tous, entendez vous,.. Quand vous serez nue, ou vous attachera chaque main et chaque pied à des piquets fixés en terre, et assez éloignés les uns des autres pour vous maintenir bien allongée, et le commandeur vous labou rera le corps de coups de fouet, dont cliacnu vous enlèvera un lambeau de chair, et fera jaillir votro sang

M. Kerlec — qui parlait aiusi avec intention, en pesant sur les détails — se tut uu instant, pour donuer à sa description le temps de bieu pénétrer dans l’esprit de la pauvre femme.

— Quand cet affreux supplice sera terminé, continua-t-il, on arrosera vos plaies d’eau vinaigrée.

C’est une seconde torture aussi terrible que la

première !.. - .et vous qui êtes une femme délicate,

vous pourriez vraiment en mourir mais pas

tout de suite au bout de quelques jours! —

Après cela, si vous ne succombez pas, il vous fera manger du cachot assaisonné de rations de tordu , de temps eu temps, jusqu’à ce que vous lui cédiez . .vous savez ! car s’il ne vous aime plus à vous offrir la liberté et l’aisance, il vous désire toujours furieusement.

La pauvre Rose aurait voulu répondre, qu’elle ne l’eut pu, tant l’épouvante la torturait

— Songez donc, Kose : tout le monde de l’habi-

tation sera là, et des voisins ! I* y aura des blancs et des uoirs et votre corps uu sera exposé long-

temps à tous ces regards 1 Quelle honte avant le supplice.

— Oh ! mon Dieu 1 Oh ! mou Dieu ! ! s’écria eu-

fiu la mulâtresse

— Eh bieu, Kose, continua l’ancieu économe cil

se rapprochant de la jeune femme perdue en uue iuvocation meutale au Père des opprimés, ch bien tout cela vous pouvez l’éviter! Ni la honte, ni le fouet, si vous vouiez ! Tout au contraire, la tranquillité, l’espoir de retrouver bientôt Casimir, d’être heureuse avec lui ! 11 serait si content, si heureux, ce pauvre homme que vous aimez, de reprendre auprès de vous sa place chérie! tandis

que maintenant il souffre et languit sous un labeur écrasant, privé de toute consolation ! — Vou-

lez-vous être heureuse avec lui! Je n’ai qu’à vous donner un peu d’aide, et jamais ou ne vous retrou-

sieur Kerlec.

— Kose, disait celui-ci, vous savez sans doute quel sort vous attend. Si vous l’ignorez, je vais vous le dire. Monsieur Koque couve une colère atroce contre vous ; il a fait serment que, si jamais vous retombiez eutre ses mains, vous lui paieriez cher votre fuite et vos refus. 11 commencera par vous faire fouetter, à nu, aux quatre-piquets.

Kose frissonna de tous ses membres.

vera ! Allons, ma fille, dites un mot, uu seul, mais là de bou cœur et je vous laisse fuir et je vous

protège! Je ne suis pas méchant, moi, et j’aimerais à faire une bonne action

La voix de M. Kerlec s’était adoucie; son parler était lent et caressant, et semblait pareruel et sincère. La mulâtresse crut voir un secours du ciel, dans ce miracle du loup devenu agueau, et elle se

jeta aux genoux de cet homme :

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LE VIEUX SALOMON.

— Oh ! monsieur, s’écria-t-elle avec transports, Dieu vous le rendra : sauvez moi! sauvez mon enfant! rendez-nous à la liberté et à celui que j’ai*

me et notre vie entière sera une longue prière

au ciel, pour votre bonheur !

— Nous nous entendrous, je le vois, chère Rose, nous nous entendrons ! répondit le Kerlec. — Eh ! mon Dieu, ce que je désire de vous ne peut ni vous compromettre ni vous faire tort. Relevez-vous, ma chère, et écoutez-raoi. Demain, aussitôt la nuit venue, je vous conduirai moi-même en un lieu si sûr, que nul ne vous y découvrira. Au lieu de vous mener devaut la justice pour qu’elle vous rende à votre maître, je vous rendrai à la liberté, au bonheur !

Rose saisit la main de monsieur Kerlec, et la porta à ses lèvres. Elle était belle sous lo rayonnement de la joie traversant l’amère douleur qui l’avait d'abord courbée, elle était séduisante avec ses beaux yeux humides des saintes larmes de la reconnaissance

— Et, reprit le blanc, qu’est-ce que je vous de-

mande pour tout cela ? d’être à moi jusqu’à la nuit de demain pas davantage!

La mulâtresse sentit dans tout son être une violente commotion électrique. Une sueur glacée perla sur sou front. Elle voulut s’écrier et ne put. Elle semblait paralysée. Enfin, un sanglot brisa sa poitrine :

— Je voudrais mourir ! s’écria-t el le

Et elle tomba sur le plancher, comme si la foudre l’eût atteinte.

Mais presque aussitôt elle se releva. Le coup avait été trop fort pour durer. Elle s’assit et devint marbre. Monsieur Kerlec crut que la première surprise avait effraye pour une minute la jeune femme, et que la réllexiou, aussi prompte, l’avait ramenée à d’autres idées dont il avait cru voir l’expression.

- C’est peu de chose ! continua-t-il, et qu’est ee (pie cela vous coûte? D’abord, qui le saura? Ter-son ne assurément, car je ne suis pas un bavard, moi ! un jeune faufaron qui se vante de ses succès ? Je suis un liotnino mûr, qui vous désire depuis longtemps, et qui a su le cacher ! — Vingt-quatre

heures qu’est-ce que vingt quatre heures, pour

éviter faut de honte, un pareil supplice, et des misères comme celles qui vous attendent ? — Voyons, répoudez moi, Rose, voulez-vous ?

— J’aime mieux mourir! répoudit la mulâtresse froide comme une statue de pierre.

— Vous ne comprenez donc pas, malheureuse! Ce que vous me refusez, pour si peu de temps, il vous faudra l’accorder, pendant des aunées peut-être, à celui (pii vous aura humiliée et torturée ! Du plus, il est probable qu’il vendra votre mari à quelque planteur du Mississippi ou de la Caroline, et vous no le reverrez plus ! Monsieur Roque n’est

pas disposé à vous partager avec un escla ve : c’est pour lui seul qu’il vous veut ; vous êtes probablement sa dernière passion : c’est là plus tenace ! — Moi, c’est nu désir violent que j’ai de vous posséder vingt-quatre heures! Après cela, vous me

verrez aussi ardent à vous protéger que j’ai été acharné à vous poursuivre.

Rose ne bougeait pas, ne répondait pas. On eût dit que sa pensée s’était arrêtée tout.à-coup comme s’arrête l’aiguille d’uue horloge dont le ressort vient de cesser sa tention. Peut-être le dernier raisonnemnnt de monsieur Kerlec l’avait-il frappée. En effet, rien de plus rationnel et de pins logique que ce qu’avait dit cet homme* Entre deux maux inévitables, on choisit nécessairement le moindre. Or, satisfaire au caprice de cet homme qui tenait son sort entre les mains, et se donner pour longtemps à un maître absolu et cruel, étaient deux sacrifices bien différents! et nous osons dire que si Rose résista quand même, elle est une exception dans les exceptions.

Eh bien oui, elle discuta avec elle-même, la pauvre femme ! Elle hésita et fut près de laisser sortir de ses lèvres un oui honteux. Qui sait ? peut-être l’eût-ello dû, pour son mari lui-même, pour son enfant, pour elle! Peut-être était-ce une grande

faute que refuser ? C’était peut-être assumer

la lourde responsabilité des événements ulté-

rieurs En voyant la question au point de vue

du déshonneur, ce déshonneur n’était-il pas plus complet par le Roque que par le Kerlec 4 ? Et la honte publique, et le supplice atroce, et le cachot, et la misère, et son mari vendu, et son enfant peut-être tué par les conséquences du sort de sa mère ! Et tout cela pour refuser l’inévitable ! pour refuser dix fois moins que ce qu’ou va indubitablement trouver ! — Y avait-il vertu ou crime, sagesse ou folie, à dire non!

Rose refusa !

— Monsieur Kerlec! dit-elle eu se levant avec la majesté d’une reine qui parlerait à Dieu, je 11e suis qu’une femme mortelle, qu’une esclave qui devrait peut-être obéir mais une voix intérieure

parle à mon âme, et je vois au-delà dos jours présents. Dieu peut susciter quelqu’évéueinent qui réduise à néant tous les projets cruels qu’ou a conçus contre moi. La vertu absolue n’est pas de la

terre ; mais la foi est toute-puissante et j’ai la

foi ! Si bas que je tombe sans ma faute, je vois

à mes côtés une main divine qui me relèvera

si jr crois ! Quand je serais arrêtée, quand je serais conduite dans la savane où je dois être suppliciée, quaud je serais nue sous les regards d’une foule cruelle et hébétée, quand je serais étendue à terre sur le ventre, mes quatre membres attachés à quatre piquets, quand le fouet du commandeur élèverait en sifflant sa lanière coupante.... j’espé-

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LE VIEUX

ferais encore! je croirais encore!., et peut-être cette lanière ne retomberait-elle pas !....

Monsieur Kerlec! continua-t-elle, il y a un Dieu... donc il y a une [Justice Infaillible, et rien n’est perdu ! Vous avez dit ironiquement que vous n’êtes pas méchant et que vous voulez faire une

bonne action Dites-le sérieusement et prou-

vez-le! Jetez la récompense, offerte pour ma pauvre tête, aux pieds de Celui qui pèse toute chose dans l’Equitable balance des actions humaines : Il ne la laissera point passer inaperçue ! Vous n’avez pas do femme, monsieur ; vous n’avez pas d’enfants; mais vous avez eu une mère Eh bien,

si vous l’avez aimée, si vous gardez et respectez son souvenir, réjouissez son esprit par une action chrétienne ! Les morts ne sont pas morts , monsieur.... ils nous voient de là-haut, sourient* au bien et gémissent au mal que nous faisons ! Croyez eu Dieu, monsieur, et vous serez bon! — Ce n’est pas par vertu terrestre que je vous refuse l’heure fugitive que vous me demandez : il n’y a que des vertus relatives : c’est que céder devant la menace du malheur c’est douter de la Providence! Que m’importerait—vous voyez que je ne me fais pas prude — que m’importerait de me don-der à vous pendant vingt-quatre heures... pour la liberté ! J’arrêterais ma pensée et je vous laisserais faire ; vous n’auriez rien de mon cœur ; vous n’auriez que mon corps!.. et, deux jours après, ou vous m’auriez oubliée, et alors que vous resterait-il de quelques voluptés toutesmatérielles ? ou bien vous vous souviendriez de moi, et cela vous ferait souffrir. — Faites le bien pour le bien, monsieur, et si un jour je vous rencontre dans la vie, peut-être que ma profonde gratitude donnera quelque joie à votre cœur.... Au nom de votre mère, monsieur, au nom du Dieu Tout-Puissant, sauvez-moi, sauvez-moi !

Et, succombant sous sa propre émotion, elle tomba à genoux, et élevant ses bras suppliants vers l’invisible qui soutient les mondes;

— Mon Dieu ! dit-elle, mon Dieu ! touchez le

cœur de cet homme ! \

Monsieur Kerlec se leva comme un insensé, en passant sa grosse main sur ses yeux humides :

— Prenez votre enfant, dit-il à Eose, et venez tout de suite! Je crois en Dieu maintenant.... Peut-être demain n’y croirai-je plus ! Venez, je vais vous reconduire où je vous ai prise, et vous direz & vos protecteurs de quitter demain leur maison, et d’aller vous cacher ailleurs. Venez !

Us descendirent les escaliers. Minuit sonna à ce moment. Quand monsieur Kerlec ouvrit la porte de 1^ rue, il se trouva face à face avec le Recorder, son chef!

— Ah, ah ! fit celui-ci, vous ameniez la mulâtresse ! C’est très bien, monsieur Kerlec. Suivez-moi donc avec elle à la prison.

SALOMON. 127

IV.

LA COUR DU RECORDER. — DEUX RENCONTRES.

Eose et sa fille avaient passé le reste de la nuit à la prison de ville.

Le lendemain, à dix heures du matin, le recorder était sur son siège, et les affaires du jour allaient commencer. Des vagabonds, des voleurs, des assassins, des filles de vie scandaleuse, étaient réunis dans le fond de la salle, sous la surveillance d’hommes de police munis de courts bâtons ferrés.

Le “ Recorder ”, dans l’Etat de la Louisiane, participe du Commissaire de police, du Procureur du roi, du Juge d’instruction et du Juge de paix. Les fonctions de ce magistrat sont si peu définies, si étendues en tels cas, et si restreintes en d’autres cas ; son autorité est si élastique, si vague et surtout exercée si singulièrement parfois, que nulle analogie entre ses \$ri tables fonctions et celles d’un autre magistrat quelconque, eu tout autre pays, est réellement impossible, si l’on veut être exact. On ne peut (lire que ceci : Un recorder est un recorder.

Donc, dans la salle dont nous parlons, étaient réunis les malfaiteurs, mâles et femelles, arrêtés durant la nuit précédente parles watchmen , — gardiens. — On remarquait dans cette honorable réunion, beaucoup de tout jeunes gens, des enfants même ! car il y en avait depuis vingt ans jusqu’à quatorze ans! Ce n’était pas des voleurs; c’était des joueurs de couteau, de poignard ou de pistolet, engeance très commune dans la ville principale de la Louisiane.

Nulle partie vice et le crime ne sont aussi précoces que là où règne l’esclavage, et cela se comprend : l’habitude du despotisme et des cruautés commence par endurcir le cœur et corrompre l’âme; l’aristocratiè stupide de la peau fait croire, à tous les blancs-becs, qu’ils sont sortis de la cuisse de Jupiter, qu’ils sont d’une autre essence que le reste de l’humanité, et, mus par l’orgueil insensé que leur inculque l’éducation esclavagesque , ils tuent

comme ils boivent un verre d’eau froidement

et par besoin !

Ou a vu, à la Nouvelle-Orléans, et il n’y a pas bien longtemps de cela, une bande de cinq ou six joueurs de cette espèce, ayant pour chef un petit vaurien de seize ans, tuer en plein café un homme paisible qui jouait aux cartes ou aux dominos ! Comme ils sont natifs , l’impunité la plus criante les protège, dans leurs crimes, et les citoyens impassibles les |laissent passer au milieu des rues, le lendemain d’un assassinat. Les étrangers seuls s’émeuvent, parlent beaucoup, crient même, insèrent des articles dans les journaux, et organisent des patrouilles, ou soldent des émissaires courageux, pour arrêter ceux qui ont assassiné quelqu’un de leurs compatriotes. Mais les courageux émissaires empochent l’argent du comi*

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té, vônt prendre leurs plaisirs au lac Pontchar-train, et reviennent comme ils sont partis, moins leur raison qu’ils ont laissée dans l’alcool—afin sans doute qu’elle se conserve, — et leur argent qu’ils ont oublié dans le tiroir du cabaretier. Quelquefois, par exception, on arrête un de ces jeunes gens; mais il existe une charmante ressource pour ne les jamais condamner : c’est la ressource de la caution. Le magistrat qui les juge en première instance les met, comme on dit, sous caution, quand il n’y a pas mort d’homme immédiate. Il se trouve toujours un gentleman , du même aca- ,

bit, qui cautionne le coupable d’une somme de

Ce cautionneur n’a ni son, ni feu, ni lieu, la plupart du temps, mais n’importe ! il fait voter dans le sens politique du juge, et tout homme qui fait voter a une valeur intrinsèque. Quand il y a mort immédiate, c’est autre chose : l’assassin est arrêté quand il l’est ? On le ^giet en prison, et, au

bout de quelques jours, il se trouve qu’il s’est évadé, sans se faire une égratignure et sans déchirer ses vêtements. Trois mois après, on le rencontre dans les rues ou à la porte des cabarets, attendant quelque trembleur qui lui paye un verre de spiritueux! Il faut ajouter que, en revanche, si un coupable est étranger au lieu d’être natif, son affaire est faite : il est pendu bel et bien à moins

qu’il n’ait assez d’argent pour acheter la justice.

( Ecrit en 1858, )

Un peu à part de l’écume humaiue dont nous avons parlé, se tenaient Rose et sa fille, sous la garde de deux hommes de police.

Après que les vauriens votant eurent été acquittés ou relâchés sous caution, et que les délinquants étrangers eurent été condamnés à» la prison ou à l’amende, mais surtout à l’amende ! le tour de la mulâtresse fut appelé.

— A qui appartiens-tu ? lui demanda le Recorder—

— A monsieur Roque, monsieur, répondit la jeune femme.

— Oit est située son habitation f

— A quelque distance de Bâton-Rouge.

— Et pourquoi t’es-tn sauvée ?

— Parce que mou maître voulait faire de moi sa maîtresse.

— Joli prétexte ! fit le magistrat.

— Et il douua, à voix basse, un ordre â un officier de police qui fit â Rose le signe d’avoir à le suivre, et qui sortit avec elle et son enfant.

Rose fut enfermée de nouveau, jusqu’à quatre heures et demie. On oublia de lui donner à manger, et Rosino pleurait eu disant qu’cllo avait faim. A quatre heures et demie, l’officier de police vint les prendre, et les conduisit vers la levée. Un stearahoat était près de démarrer pour remonter le fleuve : il allait à Bâton-Rouge. Rose, Rosine et l’officier de police montèrent à bord, et, à

cinq heures juste, le dernier coup de cloche ayant tinté, et le sifflet de la vapeur ayant déchiré l’air de son cri aigu, les palettes des roues commencèrent leur rotation infernale, et la maison flottante s’éloigna majestueusement du rivage.

— Monsieur l’officier, dit Rose à son conductenr, depuis hier nous n’avons pas mangé, Rosine et moi, et cette enfant a bien faim !

— Que ne parliez-vous plus tôt, ma fille, répondit

l’homme ! Ces misérables de la geôle ne vous ont donc pas donné à manger t

— Non, monsieur, répondit la jeune femme de sa

voix enchanteresse ; on nous aura oubliées

L’homme était déjà loin. Bientôt, il sortit do l’oflice, apportant lui-même une assiette creuse remplie de viande et de légumes, et un morceau de pain d’un volume plus que suffisant.

— Tenez, dit-il, mangez, vous et votre enfant.

— Vous n’êtes pas de ce pays ? monsieur, demanda Rose à cet homme

— Non, mon enfant, répondit-il ; je suis né à la Basse-Terre, Guadeloupe.

— Vous êtes de la Basse-Terre ! s’écria Rose. Moi, je suis de la Pointe-à-Pitre.

— Nés au même pays ! à quatorze lieues de distance! fit l’officier avec quelque émotion Et vo-

tre petite fille f

— Elle est née en Louisiane, à Bâton-Rouge.

La prisonnière et le gardien causèrent encore

quelque temps. Après quoi, celui-ci alla dans sa cabiue pour prendre un peu de repos.

Dès que le jeune homme eut quitte la mulâtresse, plusieurs passagers du steamboat passèrent et repassèrent devant Rose en l’examinant avec des regards d’admiration. Rose était toujours vêtue à la coloniale . Les sentiments tumultueux qui s’agitaient en elle animaient son beau visage. La foi, qui la portait d’uu bras puissant au-dessus des flots de la peur, illuminait ses yeux et auréolait son front. Comme ces sublimes martyrs des anciens temps, que la persécution seule fanatisait, Rose semblait défier la mauvaise fortune et les supplices. Mais, au contraire de ces fanatiques mourant pour des sottises indigues d’examen, la jeune femme souffrait pour la conservation de sa pureté, non vis-à-vis des autres, mais vis-à-vis d’elle-même, afin que si, un jour, uu ciel plus clément venait à lui sourire, elle n’y semât pas les nuages de souvenirs mauvais. Les molles et suaves ondulations de son beau corps, auxquelles un lascif habillement «ajoutait de nouvelles séductions, faisaient rêver les jeunes blancs qui la dévoraient des yeux.

Parmi cos jeunes blancs, à une certaine distance du lieu qu’avait choisi Rose pour se donner l’exercice de quelques pas, se teuait, appuyé à un des poteaux de la galerie extérieure du bateau, un homme au visage mélancolique et rêveur, Il était

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LE VIEUX

mis avec «ne élégance de bon goût, sobre et frai | che. De jolies moustaches noires traçaient, au- i dessus de sa lèvre supérieure, un dessin gracieux. Ce jeune homme paraissait avoir vingt-deux ans. Son buste élégant se dessinait sous un drap fin, habilement tail!é. Il regardait la mulâtresse de* puis que l’officier de police l’avait quittée, car il ne l’avait pas aperçue auparavant. Son regard ne la quittait pas, et il semblait avoir fait avec lui-même la gageure de forcer les yeux de Rose à venir à la rencontre des siens.

An bout de quelques instants, Rose fit errer son regard vers la place où se tenait le jeune homme, et bientôt après les doux yeux de la mulâtresse firent union avec ceux du jeune blanc.

— Monsieur Augustin ! fit-elle avec un petit cri

tout joyeux

Et à son tour elle attira le jeune homme qui

s’approcha d’elle.

— C’est vous! Rose dit-il en devenant rouge

jusqu’au front. — Oi\allez-vous donc .ainsi?

— Ali ! monsieur Augustin... .si vous saviez, si vous saviez !

Et elle lui raconta tout ce qui lui était arrive depuis la dernière fois qu’il l’avait vue.

— O mon pays ! s’écria le jeune homme indigné, peux-tu te salir ainsi ! — Et vous pensez, ajouta-t-il, que ce misérable a l’intention de vous martyriser si vous le repoussezî

—Je ne le pense pas, j’en suis certaine : son ancien économe me l’a dit.

— Venez dans ma cabine, Rose avec votre

fille ; nous causerons plus à l’aise : peut-être pourrais je vous être ntile

— Je ne le puis, monsieur ; je suis sous la responsabilité d’un officier de police, et il doit savoir toujours où je me trouve. Si vous voulez lui demander cette autorisation, je vous suivrai volontiers. C’est ûu charmant jeune homme, quant au ton et aux manières ; il m’a appris qu’il est mon compatriote, et je ne pense pas qu’il vous refuse. Tenez, le voilà justement qui vient vers nous.

Le jeune homme alla à la rencontre du gardien de Rose et lui parla quelques instants ; puis ils revinrent ensemble vers la mulâtresse.

— Vous pouvez aller avec monsieur, dit le créole de la Guadeloupe ; c’est un gentleman que je

connais et vous n’étes capables ni l’un ni l’autre

d’oublier que je réponds de vous.

— Soyez tranquille, mousieur, répondit la jeune femme, ce n’est pas à un homme aussi plein d’humanité que vous l’êtes que je ferais arriver de la peine, même si je pouvais m'enfuir.

Rose, tenant sa fille par la main, suivit monsieur Augustin dans sa cabine. La petite Rosine qu’on assit sur le lit, dormait au bout de cinq minutes.

— Oh! chère Rose....s’écria-t-il en contenant

SALOMON. 129

sa voix qui s’altérait, que vous êtes belle, et courageuse et que je vous aime !

Et il saisissait deux mains mignonnes et douces, qu’il couvrait de baisers passionnés.

— Monsieur Augustin, dit-elle, je croyais que vons m’aviez appelée ponr tenter de me secourir dans ma détresse !

Cette simple phrase arrêta mieux le jeune homme qne ne l’enssent fait les snpplications. Elles faisaient appel à sa générosité et à sa délicatesse. Il comprit à l’instant que son action présente et la manifestation de ses désirs ressemblaient à une avance de paiement qu’on reclame dans certaines transactions de commerce, et il eut honte.

— Oh ! pardonnez-moi. -. .s’écria-t-il, pardonnez-moi, pauvre Rose. Je suis un misérable! Quand vous marchez courageusement vers an ignominieux et cruel supplice, je m’occupe de moi, de ma passion, de mon amour ! — Mais, Dieu merci ! ai je me suis laissé aller à l’enivrement où votre beauté me jette, je vous prouverai que le retour de ma raison est moins égoïste!

Rose eut presque regret de la phrase doucement amère qu’elle avait jetée sur le cœur du boni Haut

jeune homme. Son repentir la tonclia et la

troubla. Une seconde requête l’eût peut-être trou vée ardente à y répondre. La réflexion ne se pose jamais en de pareils instants. Elle sentit sa jeune et vigoureuse nature tressaillir, et elle eut besoin de regarder sa fille.

— Ecoutez, lui dit Augustin, je m’arrangerai pour arriver avant vous chez monsieur Roque.... et je ferai de mon mieux. J’offrirai tout ce que j’ai ponr vous arracher à cet homme ; mais je ne sais si j’aurai assez, car il sera exigeaut. — Oh ! c’est maintenant que je regrette la nullité de mon père et le fanatisme de ma mère!

— Merci ! s’écria Rose qni ne fut plus la maîtresse de l’élau de sa reconnaissance merci !

Et, prenant dans ses mains la tête d’Augustiu, elle l’approcha de ses lèvres et lui embrassa les deux yeux. Puis elle se leva rapidement, ouvrit la porte de la cabine et sortit, en proie à une profonde émotion oubliant sa fille sur le lit du jeu-

ne homme.

Augustin avait chancelé, d’émotion et de bon* heur, sous le double baiser de Rose. Tout son sang lui avait reflué au cœur, et son visage ardeut était pâle.

— Rosine, Rosine ! cria bientôt uue voix fraicho

et harmonieuse

Augustin s’avança vers la porte de sa cabine, et vit Rose à deux on trois pas-

— Elle dort, lui dit-il, juste assez haut pour qu’elle pût l’entendre; quand elle sera éveillée, je l’amènerai.

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tfi VIEUX SALOMON.

Rose s’éloigna avec un sourire de mère et un regard d’amante.

Une heure après, la petite fille rejoignait sa mère. D’une main elle tenait une orange, de l’antre deux gâteaux à demi enveloppés. Elle offrit le tout à sa mère, qui prit pour elle-même un morceau de l’orange, et développa le papier pour voir les gâteaux. Un petit billet était couché entr’eux. Rose le prit, regarda autour d’elle, et s’éloigna pour le lire :

u Chère Rose, était-il écrit, jamais de ma vie je ne pourrai être indifférent à votre sort. Le parfum de vos lèvres est entré pour jamais dans tout mon être. La réception qui vous attend m’épouvante. Si j’échoue dans la tentative que je vais faire, je me tiendrai, armé, aux environs de l’habitation, pour être prêt, à tout événement, à vous protéger â tous risques. En cas de malheur imprévu, vous sauriez où je suis, en vous adressant au vieux Jacques, que je connais.

“ Je donnerais la moitié de ma vie pour vous devoir encore plus !... .Mais non ! Je suis fou la

passion m’égare Ne m’écoutez pas mais je

vous aime comme un insensé ”

— Et moi aussi je l’aime, murmura Rose.

*

• •

On arriva vers minuit au lieu où devait débarquer l’officier de police conduisant Rose. L’habitation de monsieur Roque était située assez avant dans l’intérieur des terres ; on ne pouvait donc s’y rendre qu’au jour. Augustin débarqua en même temps qu’eux, et, comme il n’y avait qu’un hôtel dans la localité, le jeune homme, l’officier, Rose et Rosine, durent y passer le reste de la nuit.

Il y avait en tout quatre chambres dans ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. De ces quatre chambres, une seule était alors occupée. Les trois autres furent données, Tune à l’officier, la seconde à Rose et Rosine, la dernière à M. Augustin. Toutes communiquaient entre elles par une porte ayant verrou de chaque côté. Un quart d’heure après que chacun fut installé chez soi, Rose entendit les ronflements de son conducteur. De l’autre côté elle entendait Augustin marcher dans sa chambre, comme un homme tourmenté. Rosine dormait sur le lit destiné à sa mère. Rose n’était pas encore couchée.

— Bonsoir, murmura la voix d’Augustin, tout près de la porte, bonsoir ! Rose....

Rose regarda du côté d’où venait la voix; ello v*t que son verrou n’était pas poussé. Elle fit quelques pas— dans l’intention probable de s’enfermer sérieuseme 't

— Bonsoir, monteur répondit-elle; dormez

bien !

— Oh ! je ne pourrai pas dormir ! fit-il d’une voix triste.

H avait entendu marcher Rose, et savait donc qu’elle était encore debout.

Quand la jeune femme leva le bras pour pousser le verrou, la porte s’entr’ouvrit doucement, et eUe vit Augustin qui la regardait tristement et ardemment. Elle avait éteint sa lumière, mais celle du jeune homme éclairait l’entrée de sa chambre.

— Un seul baiser, dit-il d’une voix émue, que ma nuit ait de doux rêves!....

Il sentit alors deux bras volontés lui entourer le cou, et des lèvres dont il'reconnut le doux parfum s’appuyèrent sur les siennes, et murmurèrent ensuite à son oreille :

— Viens!....,

Cinq heures après, comme le jour allait paraître, Rose disait à Augustin :

— Dans une heure je te dirai vous, et il en sera

toujours de même si nous nous rencbntrons quelque jour. Que ta bouche discrète oublie à jamais les heures qui viennent de s’écouler. Tu. seras toujours pour moi un ami, et si jo t’appelle monsieur, c’est qu’une barrière de granit nons sépare, dans les pays de servitude. Je me serais crue ingrate de ue pas Mais non, mon désir égalait le

tieu. Si je suis coupable, seule je le suis ; mais que jamais un mot, un signe ne laisse soupçonner!....

— Ne crains rien, répondit le jeune homme en plongeant son regard enivré dans les yeux humides de son amante; ne crains rien ma Rose : je mourrais mille fois avant d’être assez ingrat pour te ternir aux yeux de quiconque, par des paroles indiscrètes ! — Rose ! je te le jure sur le bonheur que tu nVas donné, si tu n’avais pas un mari que tu aimes, et que tu fais bien d’aimer, parce qu’il le mérite et qu’il est malheureux, je fuirais avec toi ce pays de sots préjugés, et nous irions nous marier en France !

Ils causèrent encore quelques instants; puis, s’arrachant avec peine des bras l’uu de l’autre, Rose regagna sa chambre, et Augustin monta â cheval, pour la devancer chez monsieur Roque.

V.

UN COMPATRIOTE, UN AMI ET UN MAITRE.

Il y avait pour environ une demi-heure de route, à cheval, entre l’hôtel du bord du Mississippi et l’habitation Roqne. Augustin était parti à cinq heures et demie, et il avait pris constamment un galop modéré.

A sept heures seulement, l’officier de police obar-gé de la conduite de Rose, se réveilla. Il commanda â déjeûner, envoya servir Rose dans la chambre qu’elle avait occupée — moins toutefois qu’il ne le pensait—et prit, lui-même son repas dans la salle à manger.

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LE TEBÜX 6AI/OMON.

Le tempe était beau, la route facile, l’air un peu frais encore. Le repas fini, il appela üose, qui des-eendit aussitôt avec sa fille? et il fut résolu qu’on irait à pied à l’habitation. L’obligeant officier offrit de porter Eosine quand Eose serait fotignée, ce qui fut accepté avec reconnaissance par la jeune mère. On allait se mettre en rente? quand le-trot d’an cheval se fit entendre à une petite distance, sans qu’on pût voir encore qui venait, à cause de la disposition de la route. Eose eut un pressenti* ment qui ne la trompa point, car, quelques mina* tes après, on vit arriver un cavalier qui n’était autre que monsieur Augustin. En mettant pied à terre, il tendit la main à monsieur Edouard, et fit à Eose un signe de bonjour.

— Vous alliez partir, dit-il ; eh bien, comme j’ai besoin de causer un peu de la visite que je viens de faire à monsieur Boque, je vais vous accompagner pendaut une partie de la route.

Il remit son cheval à l’hôtel, et on se mit en chemin, sans se presser. Augustin était entre l’officier et Eose ;-celle ci portait sa fille.

— Monsieur Edouard, dit Augustin, je vais vous mettre brièvement au courant du motif qui a forcé cette.... jeune femme à fuir de chez son maître, c’est-à-dire de chez le tuteur d’enfants à qui elle appartient; je vous dirai ensuite quel sort l’attend, et nous causerons à son sujet.

Alors le jeune homme raconta la vie de Casimir et de Eose, à la Guadeloupe ; il dit la parenté qui liait le mulâtre au capitaine Jackson ; l’intention du défunt, et les fatales conséquences de sa mort ; il raconta les poursuites amoureuses de M. Boque et l’héroïque résistance de Eose ; le viol et la fuite tout enfin.

— Maintenant, monsieur, ajouta-t-il, votre cœur peut* il compatir à uu pareil sort f Voulez-vous donner à cette pauvre jeune mère quetqu’avis d’où puisse résulter son salut 1 Vous n’êtes pas ce que sont communément nos hommes de police, monsieur ; des événements malheureux vous ont sans doute jeté dans cette voie qui n’eai pas faite pour vos sentiments. Je connais et j’estime le mari de cette malheureuse, et l’intérêt que je leur porte vient de ce que, ami du capitaine Jackson, je voulais que ma mère achetât ces digues gens

qu’elle m’eût cédés à ma majorité, et qu’alors j’aurais faits libres. Aujourd’hui, outre que mes ressources ne sont pas cc qu’elles auraient dû être, M. Boque ne veut entendre à rien, et refuse de vendre.

— Monsieur, répondit Edouard, si j’eusse su tout cela à bord du bateau, comme la nuit est sombre, et qu’on débarque dix fois en doue heures, j’aurais fermé les yeux, et... — j’en aurais été quitte pour une réprimande de mes chefs, tout au plus une -destitution. Maintenant, il fort grand jour ; en m’a vu partir à pied avec Eose, pour al-

ler, par une belle route, à une courte distance. Oomprenez-vous?— Cette jeune femme, ajoutât--il, est ma compatriote, et, ne le fût-elle pas, je vons dirais que mon coeur coinpâtit à son sort, comme à celui de tous ceux qui souffrent injustement. Quant à l’aider, j’y Suis tout disposé, une fois mon mandat rempli. Quoiqu’enfant d’un pays où l’esclavage existe encore, je ne suis pas dutout partisan de l’esclavage, que je regarde comme une horreur. Donc, une fois qne M. Eoque aura acquitté en mes mains la note des frais de justice, dont je suis porteur, et qu’il aura signé le reçu de ses deux esclaves, dites-moi ce que je

puis faire pour leur être utile, et vous me verrez prêt, depuis la ruse jusqu’à la violence.

— Merci, mousieur, dit Eose, merci ! mais je crois qn’il est trop tard. Je n’ai qu’une chance : si M. Eoque ne me fait pas battre tout de suite, il est possible que des protecteurs qui m’ai-

ment— et elle regarda Augustiu — m’évitent la honte et les châtiments. Aprss cela, on ne meurt qu’une fois !

Quand Eose avait regardé Augustin, elle avait surpris deux grosses larmes dans les yeux qu’elle avait couverts de tant de baisers d’amour, pendant quelques heures fugitives, et son cœur avait reçu joie et courage.

— Monsieur Edouard, dit à son tour Augustin, je vous remercie de votre générosité, et je tâcherai, le cas échéant, de vous prouver combien je l’appréçie. Si vous voulez donc, intercédez pour Eose autant qu’il vous sera possible ; je vous attendrai à l’hôtel, vous me ditez ce qui vous aura été répondu par cet homme, et nous aviserons.

— C’est entendu ! mousieur, répondit le jeune homme en offrant la main à Augustin, qui la serra cordialement

Celui-ci allait s’éloigner pour retourner à l’hôtel, lorsque Eose s’adressant à lui :

— Monsieur Augustin, lui dit-elle, voudriez-vous vous charger, pour madame votre mère, d’un message verbal de ma part !

Augustin comprit et regarda Edouard.

— Faites, dit celui-ci, faites : j’attendrai

Et il s’éloigna de quelques pas.

— Eose, ma Eose ! murmura Augustin, veux-tu que je tue M. Eoque avant qu’il ait le temps de te livrer à quelque supplice ?

— Non, monsieur Augustin, nonl répondit la jeune femme. Je gagnerai du temps, si je puis et qui sait !

— Pourquoi m’appelles-tu monsieur, et me dis-tu? vous f ne sommes-nous pas seuls ?...

— Taisez-vous I je vous en prie Je vous ai

dit cela ce matin. Casimir souffre pour moi, et j’approche des lieux où il gémi* ; soyez généreux

jusqu’au bout que je vous » £ «time toujours, et

n’aie pas honte ou regret de ce quqj^Lfait !

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LE VIEUX SALOMON.

— Ta m’as appelé pour me dire adieu, n’est-ee pas t

— Oui, et pour vous dire aussi : ne vous exposez pas pour moi ! Si vous pouvez m’aider sans vous compromettre, votre assistance me sera doublement chère. J’ai des motifs, maintenant, de vous désirer heureux

— Compte sur moi, Rose, partout et toujours, en tout et pour tout. Adieu, je me sauve, car je sens que mes sanglots me trahiraient !

Et il se retonrna pour s’éloigner, tout en faisant un salut à M. Edouard.

— Adieu! lui répondit Rose pense à moi !

Augustin la regarda une dernière fois, en mettant dans ses yeux tout ce qui remuait dans son son cœur, puis il s'éloigna d'un pas rapide.

• •

U était près de dix heures quand on aperçut les premiers bâtiments de l’habitation. Cette vue causa à Rose des frissonnements. Quelque courageux qu’on puisse être, quelque foi qu’on ait en la justice divine, il est impossible qu’on envisage stoïquement les approches d’un supplice. On peut marcher au combat en chantant, à un duel en fumant tranquillement un cigare ; on peut voir s’enfoncer le vaisseau qui vous porte, et crier en sombrant : Vive la France ! si on est Français ; on peut même ne pas trembler devant la guillotine ou devant la potence, parce qu’on sait qu’il n’y a pour ainsi dire pas de souffrance physique à supporter; mais nul n’a jamais envisagé sans trembler le supplice du fouet, à nu, aux quatre piquets! Et, quand on est une femme ! une femme délicate qui n’a jamais été battue ! ! La crainte de la honte d’une ignoble nudité est beaucoup; mais bien plus encore est celle de la douleur, de la torture ! Seulement Rose n’avait pas encore la certitude d’être soumise au terrible châtiment.

Bientôt on arriva à une portée de pistolet de la maison principale. Monsieur Roque était debout sur le seuil de la porte d’entrée, immobile comme une statue. Il examinait les survenants d’un regard curieux, sans que son visage témoignât le moindre sentiment intérieur. Enfin, l’officier de police, précédant Rose, arriva près du planteur.

— Monsieur, lui dit-il sans le saluer, voici la

pauvre femme qu’on a arrêtée à la Nouvelle-Orléans, ainsi que son enfant

— Qui vous a dit que ce fut une pauvre femme ! répondit hautainement le planteur, et pourquoi Pappelez-vous ainsi î

— Personne n’a eu besoin de me le dire, que son histoire ; je l’appelle ainsi parce que je la plains, et qu’il me plaît de la juger malheureuse.

— Je vous trouve bien osé ! s’écria le Roque

— Et moi, je vous trouve bien hautain !

— Monsieur ! s’écria le planteur, j’en écrirai à vos chefs !

— Monsieur ! du moment que je remplis fidèlement mon mandat, je ne m’inquiète de personne, pas plus de mes cheffe que d’autres ! — Voici, ajouta-t-il, la note du montant des frais qu’il y a à acquitter sur livraison des deux esclaves, et le reçu à signer pour attester ladite livraison.

— Je solderai cela quand j’irai en ville.

— J’ai des ordres que je dois exécuter : la uote des frais est acquittée, et le reçu m’est indispensable.

— Je vais signer le reçu ; quant aux frais, je ne puis aujourd’hui

— Alors, monsieur, je remmeue Rose et sa fille à la geôle la plus proche, et vous les irez chercher quand bon vous semblera, en soldant la note, plus les frais qui pourront être faits jusque là.

— Voilà une étrange prétention ! s’écria mou-sieur Roque. Ne suis-je pas bon pour la somme due î

— Je n’en sais rien... .Dans tous les cas cola ne me regarde paz.

— Mais je la tiens, mon esclave Elle est chez

moi, et je suis le plus fort.

— Voici ma Commission , répliqua l’officier de police. Rose est entre les mains de la justice, et personne n’est plus fort que la loi !

L’habitant, accoutumé à tout voir plier sous sa volonté despotique, étouffait de colère. Néanmoins, devant la fermeté froide que le droit lui opposait, il rentra sa rage.

— Voyons donc cette note, dit-il

L’officier la lui donna, et le planteur la parcourut.

— Nourriture de chambre à bord du bateau ! dit-il ; c’est très joli, ma foi ! Et pourquoi ne l’avez-vous pas mise à l’entrepont !

— Parce que j’ai jugé qu’elle serait mieux en haut : j’ai ce droit, vû ma responsabilité.

— Une chambre à l’hôtel! Et pourquoi pas uu cabriolet pour l’amener ?

— Parce qu’il n’y en avait pas de prêt. Je ne suis pas tenu d’aller à pied.

Monsieur Roque murmura quelques jurements, fit serment d’écrire au recorder, touchant la conduite de son subordonné et finit par trouver

de l’argent pour acquitter ce qu’il devait, y compris la récompense de ciuq cents piastres, dout il n’avait pas songé à anuuler l’annonce.

Alors seulement, monsieur Edouard se souvint qu’il devait intercéder pour Rose ; mais le moyeu ! Il partit donc plein de regrets. Toutefois la réflexion rendit ces regrets moins poignants : le jeune homme jugea que toute intercession auprès de l’homïne qu’il venait de voir aurait été inutile.

Monsieur Roque appella une servante et lui ordonna de conduire Rosine à la Case-aux-Nourrices. Puis, se-tournant vers Rose, et d’une voix forte:

— Te voilà donc ! lui dit-il, madame la princesse— Qu’as-tu fait duraut vingt mois de marron-

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LE VIEUX

nage, misérableî.... T’es-tu assez vendue pour ▼ivre, après avoir fui pour.... (et il baissa la voix) pour faire la vertueuse ! Viens par ici, ajouta-t-il d’un ton dur.

Et il entra dans sa chambre, où Eose le suivit. Il en ferma la porte à clé. Une négresse se trouvait dans cette chambre. C’était une grande et forte femme, à la physionomie plutôt stupide que méchante, une vraie machine à obéissance passive, comme il eu faut à tons les despotes.

— Adélaïde, dit le planteur à cette négresse, va prendre les verges sur le lit, dans l’autre chambre : tu viendras quand je t’appellerai.

— Toi, dit-il ensuite à Eose, je veux te laisser jusqu’à demain avant de te détériorer la peau : j’ai mes motifs ! Donc, si demain, avant midi, tu n’as pas dit toi-même que tu consens à ce que je veux, tu recevras un quatre-piquets dont tu te souviendras toute ta vie ! — Ce châtiment sera le paiement de ton marronnage, ajouta-t-il avec un sourire méchamment vainqueur.

Comme on le voit, le maître avait une cause.... et un prétexte : la cause était pour lui; le prétexte était pour le monde, si tant est qu’un propriétaire d’esclaves ait à s’inquiéter du monde. Eose ne répondait pas.

— En attendant, statue opiniâtre ! continua-t-il, tu vas recevoir les verges, et de la bonne façon ! Après cette correction seulement, tu auras le choix entre le quatre-piquets et ta grâce. Les verges n’abîment rien c’est ce que je veux, jusqu’à nouvel ordre.

Alors, il rappela Adélaïde, qui rentra daus la chambre, armée de verges.

— Tu vas, lui dit-il, fouetter cette mulâtresse jusqu’à ce que je dise: assez Ne la ménage pas, sinon tu prendras sa place. — Toi, marronne ! dit-il à Eose, couimeuce par ôter ta jupe et tou mouchoir de cou puis, va t’étendre sur ce canapé !

Eose, glacée mais impassible, obéit comme une automate, et bientôt elle n’eut plus sur elle que sa chemise et un jupon. La chemise, mal attachée, quitta entièrement les épaules ; mais la mulâtresse la ramena sur sa gorge et posa ses bras en croix, pour cacher sa nudité. Elle s’avauça ainsi vers le canapé, sur lequel elle s’étendit en tremblant, mais sans dire un mot. M. Eoque prit un siège et s’assit.

— Eelève tout cela ! Adélaïde, dit-il en montrant ce qui restait à couvrir la mulâtresse.; ou n’applique pas les verges sur du linge !

— Oh ! mon Dieu! s’écria Eose d’uue voix profonde.

— Tois-toi, mijaurée ! Tu vois ce qu’on en peut faire de ton corps !

Il fit un signe à la négresse, et les vergeB cinglèrent la malheureuse Eose — do toute la vigueur d’un bras robuste et stupide.

— Va plus lentement ! disait le maître à l’exé-

SALOMON. 133

enteur femelle ; qu’elle ait le temps de savourer le plaisir !

Rose poussait des cris étouffés avec tout le cou-rape possible. Le visage du Roque était tantôt pâle, tantôt rouge •, ses yeux s'ouvraient de toute leur largeur, sa bouche avait des tressaillements,

et tout son buste s’agitait Que se passait-il en

cet homme 1

— Casimir ! Casimir ! ! appela la pauvre femme d’une voix en détresse.

— Ah ! c’est Casimir que tu appelles ! s’écria le planteur à la fois furieux par la jalousie et enivré par la vue du supplice ; attends !

Et, prenant les verges des mains d’Adélaïde, il frappa à son tour de toutes ses forces. De jaune d’or clair, l’épiderme de la mulâtresse était devenu d’un rouge violacé. Elle reçut aiusi plus de cent coups de longues tiges flexibles et menues, sans demander grâce et sans rien promettre! Après quoi le maître cessa la fustigation, renvoya la négresse, puis sortit lui-même, en proie à un mystérieux délire.

Une heure après il revint — calme en apparence,— et trouva Rose habillée. Elle était agenouillée près du canapé, dans l’attitude de la prière. En entendant refermer la porte, elle se lova et, regardant son maître en face, elle lui dit d’une voix de Jacques Molay sur le bûcher :

— Monsieur Roque Dieu vous puuira !

L’habitant sucrier ricana

— Elle est vraiment belle, dit-il, dans cette pose majestueuse! — Allons, ma fille, ajouta-t-il avec un cynisme éhonté, je pense que je t’ai assez eue et assez vue, pour que tu n’aies plus houte de moi ! Un autre, à ma place, en aurait fiui avec co caprice, mais moi je suis constant en amour, et je te veux plus que jamais ! — Vois ce que je suis devenu, grâce à toi ! Je n'ai plus que la peau et les os ! De deux habitations j’en ai dû vendre une ! Je suis à moitié ruiné et à moitié mort ! mais c’est égal, je sens se réveiller en moi uu feu dévorant, et puisque tu l’as allumé, tu l’éteindras! Maintenant, vas voir, si tu veux, tou cher mari, de midi à deux heures, et surtout laisse ouverte la porte de sa cabane ! Ne cherche pas à fuir : tu es surveillée. Si demain, avant midi, tu n’es pas venue me dire toi-même q ue tu cèdes, tu recevras tou quatreqnqucts devant tout l’atelier !

— Dieu vous punira ! monsieur, répéta Rose eu s’éloignant.

VI.

. POUR LA FEMME QU’ON AIME.

Depuis un quart d’heure environ, Rose était dans la cabane de son mari, quand la cloche sonna pour le midi de l’atelier. Chaque coup du battant, sur l’airain sonore, vibra dans le cœur de la pau

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134 LE VIEUX

vre tome, tantôt comme un appel d’amour, tantôt comme an glas de mort.

Depuis près de vingt mois Bose n'avait pas vu Casimir ! La pauvre cabane sentait la vie solitaire, si l’on peut dire ainsi, la vie la plus aride pour qui a quelque peu de cœur. Vivre seul et s’y complaire, comme il y en a tant à qui oela arrive, est le signe le plus certain d’une nullité de cœur et d’âme. Aussi Casimir végétait-il depuis qu’il était séparé de Bose. D’après la marche des événements, on sait que le mulâtre ne pouvait rien savoir de l’arrestation de sa femme, ni de son retour à l’habitation. Au bout de quelques instants, l’atelier arriva près des cases, suivi du commandeur Pierre* L’autre commandeur, Chariot, avait été vendu en même temps que d’autres noirs, lors de la vente de la seconde habitation.

Bose, en entendant venir, s’avança sur le seuil de la case, et chercha des yeux son mari. Ne l’apercevant pas parmi la foule, elle rentra et attendit. Quelques instants après, il parut. L’obscurité ne lui permettant pas encore de bien distinguer, il ne vit pas Bose, et faillit à se trouver mal quand il sentit deux bras ardents lui sauter au cou, et une bouche bien connue l’embrasser avec délire.

— Mou Casimir mon Casimir ! s’écria la mulâtresse me voilà! mais si tu savais! il

m’a

Elle ne put en dire davantage, et elle éclata en sanglots.

Casimir était encore trop ému pour pouvoir parler. Il serrait Bose dans ses bras, et pleurait comme un enfant — ou comme un homme de cœur.

Quelques instants passèrent ainsi. Eutin le mu-lâ tro retrouva la voix.

— Ils t’ont reprise ? dit-il.

— Oui, Casimir et lui m’a battue de verges !

— Il t’a battue de verges ! s’écria le mulâtre en

reculant d’un pas. Il t’a mise à nu alors!

— Oui. Et ce n’est pas tout

— Ce u’est pas tout ! Qu’y a-t-il encore, Bose ?

— Ne parle pas si haut ! Casimir : nous sommes surveillés. On a penr que je m’enfuie une seconde fois. — Ne ferme pas la porte ; c’est détendu ! ajouta-t-elle eu voyant son mari faire un mouvement qu’elle comprit.

— Eh bien, répéta-t-il tout bas, qn’y a-t-il encore?

Bose se jeta en frissonnant dans les bras de son

mari, mais ne répondit pas.

— Béponds-moi donc je t’en conjure! Ne

vaut-il pas mieux que je sache?

— Eh bien, demain à midi....si je ne me

donne à Ini —volontairement—et définitivement—

— Quoi, quoi donc ? dis !

— Oh ! Casimir ! mon pauvre mari ! il y a un Dieu, n’ost-ce pas ?

— Mais quoi ? Pour l’amour de ce Dieu, quoi ?

SALOMON.

— Devant tout l’atelier.«. .entièrement nne !... aux quatre-piqnets ! —

— Toi,toi! aux quatre-piquets fouettée uuè

devant tbusü

— Oui ! si Dieu ne tue cèt homme auparavant ! !

Le mulâtre ne répondit rien. Il alla s’asseoir sur le seul matelas de sa couche, laissa tomber sa tête dans ses mains, et ses pensées allèrent aux lieux inconnus où se puisent les résolutions suprêmes—

Après quelques minutes, il releva la tête, et regardant Bose :

— Sais tu qui t’a fait reprendre ? lui demanda-t-il.

— C’est M. Kerlec, qui appartient maintenant à la police de la Nouvelle-Orléans; mais j’étais parvenue à le toucher par mes prières, et il me sauvait lui-même, quand le recorder arriva ! Tout était perdu

— Et qui t’a amenée ici ?

— Un officier de police, créole de la Guadeloupe, nommé Edouard ### . Il a été, pour moi et pour Bosine, plein d’égards et de complaisance, et, si je lui eusse raconté mes malheurs avant l’arrivée du steamboat, il m’eùt laissée fuir.

— Tu lui as donc tout raconté trop tard ?

— Ce n’est pas moi ; c’est monsieur Augustin, qui se trouvait sur le même bâteau. — Il est venu ici ce matin pour intercéder en ma faveur près de monsieur Boque ; mais il a échoué.

— Donc, observa Casimir, tout le monde a été bon pour toi, excepté ce monstre!

Et il retomba dans le silence de ses pensées.

— Elle aux quatre-piquets ! murmura.t-il ma

femme ! la mère de ma Bosine ! — O ma Guadeloupe ! O Sazaime ! O Salomon !

Et l’on n’entendit plus les paroles heurtées qui sortaient de son âme

Bose vint s’asseoir près de lui, et ils se tinrent longtemps embrassés, en mêlant lenrs larmes une seconde fois. Enfin Casimir se débarrassa de la chère étreinte de sa malheureuse femme, se leva, se lava d’eau fraîche les yeux et le visage, afin d’effacer les traces de ses larmes, et souriant à Bose du sonrire de ceux que Dieu vient d’inspirer :

— Attends-moi ici, lui dit-il, je vais parler à Pierre, et je reviens.

Qnand Casimir rentra, la cloché de deux heures commençait à tinter. Il n’eut que le temps de dire adieu à Bose. Il n’avait pas mangé.

— Ne cède pas, Bose, lui dit-il ; c’est plus pour moi que pour toi-même que tu défends ainsi ton bonheur : je ne l’oublie pas ! Quoi qu’il arrive, entends-tu? quoi qu’il arrive, aie confiance....

et bon courage 1

Elle se jeta dans ses bras.

— Je mourrai avant de consentir à t’abandonner pour me vendre à la peur ! lui dit-elle.

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ÎÆ VIEUX SALOMON.

<— Si ta devais monrir, cœtir do mon cœur ! tu ne mourrais pas sans moi ! — Mais notre Rosine, dont je ne t’ai pas encore parlé t — Elle est ici, à la Oase-aux-Nourrices ; elle est jolie comme un amour ; tâche de la voir.

— En revenant dos champs, ce soir, j’irai l’embrasser. Et toi, te reverrai-je avant

— Non, répondit Rose ; il l’a défendu. Tu me

reverras à midi !

— Adieu, adieu !.... s’écria le mulâtre: il ne faut pas que je sois en retard.

Il saisit sa houe d’un bras irrité, et s’éloigna précipitamment pour rejoindre les noirs de l’atelier, qui étaient déjà assez loin.

« •

Le soleil da lendemain s’était levé ; il avait gravi peu à peu jusqu’au zénith ; la cloche de midi venait de sonner. L’atelier de M. Roque, sans exception, était rangé en demi-cercle devant la maison principale, selon l’ordre qui en avait été donné. Le maître de tous ces hommes, femmes et enfants, se tenait près d’un noir armé d’un maillet, et tenant quatre piquets d’uu bois dur, longs d’environ un pied et demi. Sur un ordre du maître, il planta en terre les piquets, à des distances calculées. Pierre, le commandeur, son fouet à la main, se tenait à deux pas du planteur. Casimir, placé entre Silène et Nancy, regardait. Rose, couverte seulement d’une chemise, les cheveux épars, inerte, insensible en apparence, attendait.

— C’est fait, maître, dit le noir qui avait planté les piquets.

M. Roque ût un signe à Adélaïde : celle-ci enleva le dernier vêtement de Rose. Rose alors se-cona la tête, et ses longs cheveux l’inondèrent de tontes parts — et la couvrirent comme un manteau.

Casimir se sentit un frémissement dans tous les membres, ses dents claquèrent. R leva les yeux vers le ciel, et le calme lui revint.

— Attache-là! dit le Roque au noir.

Pendant cette opération, le commandeur Pierre regarda Casimir d’une certaine façon. Le mulâtre lui repondit de même.

— Voilà ! dit le noir qni venait d’attacher Rose.

— A toi ! Pierre commanda monsieur Roque.

Alors Casimir sortit du rang et s’avança:

— Maître ! dit-il an planteur étonné, je vous en

supplie, pardonnez à ma pauvre femme son....

marronnage ! Jamais elle n’a reçu un seul coup. —

Elle en mourrait ! et moi... .je me tuerais ! —

Maître ! pardouuez-lui.... pardonnez-lui !

— Ce garçon est-il fou f s’écria le planteur.

— Non, maître non, je ne sois pas fou

Pour Dieu! pardonnez-lui! Vous perdriez deux bons esclaves.

— Mais où donc est monsieur Michaud î demanda le planteur.

— Il est malade, maître, répondit Pierre.

— Toi, dit monsieur Roque à Casimir, retonrne à ton rang, et tâche de rester tranquille, sinon, ce sera ton tour après elle !

— Oh! monsieur s’écria Casimir, laissez-moi

prendre sa place, et qu’elle ne soit pas battue !

Casimir se rapprocha d’un pas.

— Au fait, dit le planteur, reste là ; tu verras mieux.

Casimir regarda Pierre. — Pierre regardait Casimir. Celui-ci se tut et resta où il était.

— Allons ! ordonna M. Roque en regardant Pierre.

Le formidable fouet décrivit une menaçante parabole, et retomba avec nn éclat de pistolet.

Mais, en même temps, un large coutelas brilla comme l’éclair dans la main de Casimir... .et alla s’enfoncer dans la poitrine du planteur — qui tomba baigné dans une mare de sang. Pais, pendant la durée de la même seconde, le même coutelas ressortit tout sanglant de la poitrine qu’il avait percée, et coupa les liens qui attachaient Rose.

— Viens, ma femme, viens ! s’écria alors Casimir, et malheur au premier qui nous poursuit !

D’on bras dont la vigueur était décuplée par la passion, il avait soulevé Rose, et, l’entraînant du côté des bois, ils avaient pris leur course en se tenant par la main.

Le coup de fouet n’avait pas touché Rose.

Ils étaient déjà à une certaine distance, que nul parmi l’atelier n’avait encore bougé. Un seul cri de stupeur avait été poussé par les témoins de cette scène rapide comme la fondre. Bs regardaient presque hébétés — hormis quelques-uns — le cadavre palpitant de ce maître qni, une minute auparavant, les faisait tous trembler, et d’ancuns voyaient peut-être avec étonnement combien peu de place occupe, sur le sol, nn tyran mort

En même temps que le coup de fouet avait retenti, le galop d’ün cheval s’était fait entendre. Le cavalier et les fugitifs se rencontrèrent à un coude du sentier, d’où l’on ne pouvait plus apercevoir l’habitation.

— Oh ! monsieur Augustin, s’écria Rose, je vous attendais !

Le jeune homme sauta à terre, et sans répondre à Rose :

— Vite ! s’écria-t-il, montez et prenez le galop jusqu’à l’auberge de Jacques. M. Roque va vous faire poursuivre 5 mais ou vous attend là, et vous irez plus loin. Rosine est en sûreté.

— M. Roque est mort ! dit Casimir en montrant le coutelas sanglant.

Augustin s’éloigna précipitamment dans h» di-reetiou d’an bois épais.

Alors les fugitifs montèrent le vigoureux cheval, et, piquant vers un petit sentier peu fréquenté,

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LE VIEUX SALOMON.

ils dirigèrent leur course vers le lieu indiqué. Quand ils furent assez loin pour être, autant que possible, à l’abri des mauvaises rencontres, ils descendirent de cheval, et Casimir tira de dessous sa chemise de laine rouge, une robe et un mouchoir qu’il avait enroulés autour de son buste. Aussitôt que Rose fut à peu près vêtue, ils remontèrent à cheval et continuèrent leur route.

Vers dix heures du soir ils arrivèrent à l’auberge du vieux Jacques.

— Hein ! leur dit celui-ci, voilà un être qui ne se compromettra pas en trop parlant, que le nègre qui est parti sur votre cheval I

— C’est un de vos amis ! demanda Rose

—C’est le vôtre ! répondit le noir en plaçant sa bouche entre Casimir et Rose, de façon qu’on ne savait auquel des deux il s’adressait. Ne devinez-vous pas ? ma fille.

Rose pensa à monsieur Augustin, mais elle l’avait vu à midi et demi, à pied.

— Je ne devine pas, dit-elle.

— C’est votre compatriote, l’officier de police qui vous a ramenée.

— Monsieur Edouard ! fit Rose. Oh ! le digne et brave jeune homme !

— Maintenant que vous avez mangé, dit le vieux Jacques, écoutez : il y a, au grenier, un autre nègre— comme le premier — que vous allez suivre. Seulement il vous faut croire jusqu’au bout que c’est un noir, si l’un de vous vient à le reconnaître, ce qui pourrait bien arriver, car voilà un gaillard, dit-il en montrant Casimir, qui a suivi un cours de morale d’un lieu bien incommode !

— Que voulez-vous dire f fit le mulâtre.

— Rien, rien. Est-ce que le vieux Jacques ne sait pas tout f

Casimir et Rose se régardèrent stupéfaits.

A ce moment, un nègre descendit du grenier de l’auberge et fit à Jacques un signe interrogateur. Casimir le regarda à plusieurs reprises, et reconnut un des fidèles de la Séance de M. Michand.

— Tout est prêt, dit Jacques, en répondant à l’interrogation muette du faux nègre; tu peux, mon garçon, conduire ces deux jeunes gens au lieu convenu.

Le faux noir était porteur d’un paquet assez volumineux, mais qui ne semblait pas bien pesant.

— Allons, dit-il, si vous voulez me suivre

Les fugitifs embrassèrent le vieux Jacques, et lui souhaitèrent tout ce qu’on peut souhaiter à ceux pour qui on ressent une profonde gratitude.

— Ah ! ma fille ! dit-il à Rose, je ne sais pas si vous m’avez jeté un sort, mais, vrai comme vous êtes la plus jolie fille que j’aie vue de ma vie, je vous aime comme si vous étiez mon propre enfant!

Après un échange d’autres paroles, on se mit en route, au milieu de l’obscurité. Au bout d ? une heure environ, on arriva au bord du fleuve. Un

esquif était amarré par une chaîne à un arbre, et se balançait aux petits flots dn Mississippi. Le prétendu noir siffla d’une façon particulière, et aussitôt deux hommes de la même couleur — bon ou mauvais teint — se levèrent du fond de l’embarcation et se tinrent prêts. Les trois piétons embarquèrent, et bientôt l’esquif descendit le fleuve avec une vitesse de vapeur. Le noir qui avait accompagné nos pauvres héros se plaça à l’arrière, au gouvernail ; les deux autres nageaient , placés nécessairement au milieu. Casimir et Rose étaient assis sur une banquette, à l’avant. Le bruit des rames et celui du sillage permettaient que les pauvres époux, si longtemps séparés! pussent se parler, même à haute .voix, sans être entendus, d’autant plus qu’on naviguait vent arrière. Montés sur le même cheval, ils n’avaient pu qu’éohanger de rares paroles ; arrivés chez le vieux Jacques, ils n’avaient eu que le temps de prendre leur repas. Leur cœur était plein, et ils n’avaient pu l’épancher. Il leur tardait grandement d’être seuls, à l’abri des dangers que pouvait leur attirer le meurtre de M. Roque !

Vers minuit, le ciel s’était éclairci ; les étoiles y scintillaient, et la voie lactée semait, sur les eaux du fleuve, sa blanche et mélancolique clarté.

— Cher ! dit Rose à son mari, c’est pour moi que tu as tué cet homme ! Pour moi que tu t’es exposé à la mort infâme du gibet ! Voilà donc pourquoi tu me disais de ne pas céder, et d’avoir confiance, quoi qu’il arrivât !

— Ma noble Rose! répondit Casimir, si c’est pour toi que j’ai commis le meurtre, n’est-ce pas pour moi que tu allais subir la honte et le supplice! Oh! te voir comme je t’ai vue, près d’être déchirée du fouet, par l’ordre de ce misérable !.... Voir sous mes yeux déchirer ce corps que j’aime, ces flancs chéris qui ont porté notre enfant ! Voir cela et me taire comme un lâche, courber le front comme un misérable ! L’as-tu jamais pu croire, ô ma compagne bien-aimée ? Je t’eusse plutôt tuée, et je me fusse tué ensuite, quand nous étions seuls dans ma cabane, avant le supplice ! Mais j’ai compris, en priant le ciel, que la justice ne voulait pas que nous mourussions de nos propres mains, nous innocents, quand le coupable était là, et semblait insulter à Dieu ! Je l’ai prié cet homme ! je l’ai supplié ; je lui ai offert de prendre ta place : rien n’a fait. J’ai attendu qu’il eût commencé l’exécution, pour être certain qu’il n’avait aucune intention de

grâce et alors, au nom du droit de légitime dé-

feuse, et poussé par une main invisible, mon brus s’est levé et a frapi>é le bourreau. Maintenant, à la gnico do Dieu ! Si on nous reprend, sachons mourir : ce n’est déjà pas si terrible

— Ou nous protège ! cher et noble Casimir.

Espérons ! espérons ! !

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LE VIEUX SALOMON.

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« *

Le vent avait tourné un peu ; on profita d’un grand largue favorable pour amurer une voile. Couché sur tribord, l’esquif — qui ne roulait plus — prit une vitesse de cheval de course. Les arbres du chemin passaient rapides, comme des ombres argentées—Les maisons des planteurs, les cases des pauvres noirs, les moissons dues à

leurs sueurs tout fnyait comme les fantômes

d’un songe. Casimir et Rose, ayant derrière eux les souvenirs d’un doûx passé sur le sol natal, devant eux la persécution et la mort à leur gau-

che des ennemis acharnés, à leur droite des protecteurs pleins de dévouement, Casimir et Rose se tenaient enlacés comme Paul et Virginie des-

cendant le morne, au tomber du jour. C’était une nuit calme, douce et pleine de suave poésie, que cette nuit au milieu de laquelle nos pauvres parias fuyaient la persécution, sous l’égide des Frères de la Croyance Universelle.

Vers six heures, on arriva en face de l’embarcadère du Lac Pontchartrain. Une heure auparavant, Casimir et Rose s’étaient revêtus d’habillements préparés pour eux à l’avance, et qui formaient le contenu du paquet que nous avons vu, à l’auberge de Jacques, entre les mains de M. Edouard. Un convoi de chars allait partir pour le lac. M. Edouard, plus que suffisamment changé par des favoris et des moustaches postiches tirant sur le roux, monta dans un char, avec ses domestiques, Casimir et Rose ayant noms Numa et

Caroline. Uue demi-heure après, on arriva au lac Pontchartrain. Un steamer de Mobile sonnait le départ. Les trois voyageurs montèrent à bord, et bientôt on perdit de vue la terre de la Louisiane.

VII.

DANS L’ETAT DE l’ALABAMA.

Mobile, capitale de l’Alabama, est une ville propre est triste, à la physionomie réservée et quelque peu prude, dans sa partie américaine ; cancanière et médisante, dans sa partie étrangère- Par rapport à une grande cité, où la population a pour résultat la liberté de chacun, c’est une ville de province, où tout le monde presque se connaît, s’espionne et se dénigre.

Huit jours se sont écoulés depuis l’arrivée de Casimir et de Rose à Mobile.

Tout au haut de la belle rue du Gouvernement, était une maison d’assez comfertable apparence, élevée seulement de deux étages. Sur la porte de cette maison, on voyait une plaque argentée, sur laquelle était gravé en creux le uom de : A Elwin. C’est dans cette maison, an sein de la charitable et hospitalière famille à nous connue, que vivait Rose, et que Rosine était heureuse. Seulement n’oubli-

ons pas qu’il n’y a plus, en ce moment, de Rose, mais bien une Caroline, et que ce dernier nom seul était prononcé dans la maison. Rappelons-nous, en même temps, que le nom de Casimir est aussi proscrit, et remplacé par celui de Numa.

Caroline vivait donc, tranquille et presque heureuse, dans la famille Elwin, et, par surcroît de précaution, la petite Rosine n’entendait plus retentir à ses oreilles, comme appel, que le nom de Marie.

Nurna, beau mulâtre libre, ayant ses papiers bien en règle — car ou était encore dans un Etat A esclaves — Numa s’était engagé dans une scierie peu distante de la ville. Il travaillait courageusement et gagnait de l’argent, tout comme eût pu le faire un véritable libre. Une régie absolue avait été arrêtée pour sauvegarder la tranquillité des fugitifs, qu’on devait chercher partout. Ainsi, Nu-ma ne devait venir à la maison Elwin qu’une fois la semaine, le samedi soir : il y restait, avec sa chère Caroline et sa belle petite Marie, jusqu’au lundi matin. Au petit jour il devait s’éloigner sans rémission. Monsieur et madame Alexandre, ayant leur mère et belle-mère avec eux, n’avaient que Caroline pour le service de la maison, mais ce service n’en était que mieux fait, tant la digne fille y mettait de zélé et de bon vouloir.

Ainsi, la sage résolution prise à l’égard des fugitifs de la Louisiane, permettait au moins que le mari et la femme ne fussent pas tout-à-fait séparés. Numa travaillait avec courage et ardeur, parce qu’un puissant mobile le poussait, et qu’une douce récompense brillait incessamment ù ses yeux: l’amonr et le bonheur. A mesure que la semaine tirait à sa fin, il chantait davantage en travaillant, parce qu’il se disait : bientôt je vais voir ma chère femme et mou bijou d’enfant ; j’aurai deux nuits et un jour à être au comble du bonheur I Et il aimait Caroline encore plt^s peut-être qu’il n’avait aimé Rose, ou plutôt plus ardemment, parce qu’il en était sevré pendant cinq jours sur sept.

En écoutant la conversation suivante, qui eut lieu le lendemain de l’installation de Caroline dans la famille de ses protecteurs — ce qui nous recule, pour un moment, de six jours, — nous allons apprendre ce qui s’était passé au sujet de monsieur Alexandre, lequel avait été sérieusement compromis par le fait d’avoir celé une esclave marronne.

— Comment vous y êtes-vous donc pris, demandait Caroliue à son protecteur, pour échapper à la justice louisianaise? J’ai bien tremblé pour vous! me disant avec désespoir que j’étais la cause première de vos embarras certains.

— Ma chère enfant, répondit monsieur Alexandre, je vous dirai d’abord que vous n’êtes la cause de rien dans tout cela. Ma Croyance me fait un devoir, bien doux ! de secourir, autant que je le puis, ceùx qui souffrent injustement, et certains

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LE VIEUX SALOMON.

pins encore que d^autres. Je n’ai pas accepté, sollicité même le bonheur de faire partie d’une Association Chrétienne et Libérale, pour en rejeter ce que d’autres appelleraient les charges. Outre cela il est des personnes qui — si on pouvait toujours les connaître — méritent par elles-mêmes le plus grand et le plus sympathique intérêt, et auxquelles on se dévouerait de bon coeur. Votre mari et vous, êtes de ces personnes-là. Ainsi, ne croyez pas et ne dites plus que vous êtes la cause de quelque mal qui soit arrivé ou qui puisse survenir. Maintenant, je vais répondre à votre question.

J’ai d’abord été mandé chez le recorder. Il m’a annoncé qu’uu affidavit ( une plainte ) avait été fait contre moi par un homme qui avait accompagné M. Kerlec, m’accusant de recel d’esclave fugitive, et que .la chose était très grave. J’ai argué de mon ignorance, tout en insinuant au magistrat qne j’avais beaucoup aidé à son élection, et en lui demandant s’il comptait se mettre de nouveau sur les rangs. Il comprit parfaitement, et avec l’intégrité qui distingue presque tous les magistrats éluB par le suffrage universel, il m’indiqua lui-même le moyen de sortir d’embarras.

u Mais, me dit-il, vous oubliez probablement,

monsieur, que vous avez un écrit autorisant la mulâtresse à se louer au mois pour le profit de son

maître d’un maître.

— “ Non, dis-je maladroitement, je n’ai pas ce papier.

“ Si fait, fit-il en branlant la tête : cherchez

bien : peut-être madame Elwin a-t-elle ce papier, vous devez l’avoir : il faut qne vous l’ayez.

,7e finis par comprendre.

« Peut-être bien avez-vous raison, dis-je ; je

vais faire des recherches.

« Voyez-vous, ajouta-t-il pour me mettre encore plus à l’aise, il arrive assez souvent que ces coquins de nègres, mais les mulâtres surtout, savent écrire ou ont dans leurs intérêts des compères qui écrivent pour eux. Alors, ils se font ou se font faire uu permis signé du premier nom venu, et vont, avec cela, se louer dans les familles. Cela vous sera indubitablement arrivé avec cette fille. Cherchez le permis, apportez-le ici avant quatre heures, et j’arrangerai alors facilement l’affaire.

Je le saluai pour sortir, l’assurant que je devais trouver le permis, que je lui apporterais.

n oui, me répéta-t il en m’accompagnant vers

la porte, je me mets de nouveau sur les rangs, et je compte sur beaucoup d’amis pour appuyer mon

élection. . , ..

a \jn homme comme vous, monsieur devrait

être inamovible, lui répondis-je.

Il me serra la main, nous nous saluâmes, et je le quittai. A trois heureB je lui apportai le permis, signé d’un nom à peu près illisible, mais qu’il parut lire très couramment, si taut est qu’il le regarda.

' — Et voilà tout f monsieur.

Oui, voilà tout. Il est avec la justice des accommodements. Quinze jours après, nous quittions la Louisiane où nous comptons bien ne

jamais remettre les pieds.

— Et l’Etat de l’Alabama, où nous sommes, vaut-il mieux que celu de la Louisiane f monsieur.

— Comme salubrité, beaucoup mieux; comme institution, guère. Mais d’ici à un an probablement, nous émigrerons dans un Etat libre, et nous tâcherons de vous y amener, ainsi que votre mari et votre enfant.

— Oh ! monsieur, s’écria Rose, je voudrais que ce fût demain ! — Alors ajouta-t-elle, puisque c’est votre Sainte Croyance qni vous aura porté sim notre route pour que vous nous donniez la liberté, autant dire la vie, tonte notre vie, si nous devenons libres, sera consacrée à cette Croyance et à la cause de nos frères restés sous la servitude.

— C’est bien ! mon enfant : les bonnes intentions ne sont jamais oubliées par le Juge Suprême. Ses voies sont souvent faites pour étonner et courber notre intelligence. Du plus grand mal apparent, il tire souvent le plus grand bien. — Réfléchissez, ma fille, réfléchissez. Les choses sont conduites de telle sorte que M. Roque en vient à vouloir infliger le plus cynique et le plus cruel supplice

à une femme ! à une jeune mère accoutumée à une vie facile et — comparativement — heureuse ! Ce premier fait amène l’exercice du plus logique de tous les droits, celui de se défendre ! Or, défendre sa femme, défendre son enfant, est plus qu’un droit : c’est un devoir naturel, civil, social et moral. Pour se défendre, pour sauver sa femme, il n’a qu’un moyen et il l’emploie : c’est de tuer celui qui la veut tuer, et qui prouve qu’il le veut. Ce deuxième fait amène la fuite, c’est-à-dire l’acte de * se sonstraire à un châtiment immérité, à une mort injuste. De ce troisième fait que résultera-t-il t Nous l’ignorons ; mais, en attendant, il en résulte que votre mari est heureux, que vous êtes heureuse, que votre enfant est heureuse aussi. Allez,

allez “ L’homme s’agite, et Dieu le mène.*’

— Oh ! monsieur, dit Caroline, je n’avais jamais observé cet enchaînement de faits et la conclusion qui s’en suit. Je crois que si l’on observait ainsi toujours, on recevrait do profitables leçons des

événements.

— Certes ! l’histoire des peuples, comme l’histoire des familles, comme celle de chaque individu, s’éclaireraient de lueurs bien vives, si on les étudiait à ce point de vue croyant ! Il y aurait uu cours complet de politique, de morale et de socialité à faire, eu suivant comme à la piste les faits senlement qui impriment leurs pas sur la grande route de l’humanité. C’est la guerre avec ses barbaries qui amènera la paix ; c’est l’esclavage avec fès horreurs qui amèn^a l’émancipation ; c’est la

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LE TlBUX SALOMON.

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tyrannie avec ses abus qui amènera la liberté. Le bien sort toujours de l’excès du mal, comme la mort —qui est la délivrance— sort de l’excès des souffrances. — Si ce Roque ne vous eût pas désirée et poursuivie, vous seriez peut-être restée toute votre vie sous le fouet d’un commandeur ! et si, un jour, la liberté vous ouvre ses bras, c’est la tyrannie qui vous y aura poussée ! — Donc, mon enfant, il ne faut jamais désespérer. Si la veille était t riste, si le jour présent est sombre, il n’en faut pas conclure que le lendemain sera sans soleil. A peine pouvons-nous savoir quand un malheur est un malheur ; car nous appelons malheur ce qui nous froisse ou nous nuit aujourd’hui, sans savoir si ce n’est pas le germe d’un bien pour demaiu. — Eût-on eu compassion de votre sort, si vous eussiez traîné l’existence de tous les autres esclaves ? En masse, oui ; individuellement, non ; parce qu’il y a trop à faire, et qu’il faut, pour guérir la plaie, d’autant plus de temps qu’elle est plus étendue et plus profonde.

Caroline recevait et recueillait ces sag( s paroles comme la fleur du matin reçoit et recueille la rosée de l’aurore. Elles lui donnaient pins de consolations et de courage que ne l’anraient certes fait les homélies et toutes les abrutissantes exhortations dec prêches.

Et lorsque Nurna vint, le samedi, chercher le bonheur auprès de sa chère femme, celle-ci lui répéta le sens et l’esprit des paroles de leur protecteur, et le mulâtre intelligent ajouta cette théorie à celles que lui avaient enseignées Salomon, le livre que Salomon lui avait douué, et les séances de M. Michaud.

VIII.

LE MENAGE DE ROSE.

Une autre semaine s’écoula. M. Alexandre reçut une lettre de monsieur Michaud. C’était un samedi, et, lorsque Numa arriva, son protecteur le fit appeler par Caroline, afin qn’ils entendissent quelques passages de la lettre, ayant rapport aux événements survenus après la mort de monsieur Roque. La femme et la belle-mère de monsieur Alexandre étaient présentes ; la petite Marie jouait avec une jolie poupée, cadeau de son cher père. Il y avait donc six personnes au salon.

— Mes enfants, dit madame Elwin — quoiqu’elle fût plus jeune que Nnma,— mon mari veut vous donner lecture de certaines nouvelles de l’habitation de défunt M. Roque. Asseyez-vous et écoutez—

Monsieur Alexaudre ouvrit une lettre, assez longue, chercha à la deuxième page, et lut :

“ Je vais vous dire maintenant ce qui s’est passé après le meurtre de M. Roque. Un nègre, qui semblait avoir perdu la tête, vint frapper à ma

porte à tour de bras, en criant : Il est mort.... il est mor ! — Je sautai vite à bas du lit, car je n’étais point malade; mais j'avais dit l’être, pour ne pas assister à la scène qui se préparait. Je ne compris pas le nègre. Qui était mort î Je pensai à quelque acte de rébellion de Casimir, et j’eus l’idée que M. Roque l’avait bien pu tuer sur place. Je sortis de ma chambre, la tête enveloppée d’un mouchoir, et je demandai au nègre : Qui est mort ?

— Mon maître, M. Roque ! me répondit-il — M. Roque ! m’écriai-je...—Oui, monsieur : Casimir l’a tué au moment même où a retenti le coup de fouet que vous avez dû entendre. — Je ne répondis pas, et je me hâtai vers le lieu du meurtre. M. Roque était étendu sur le dos, les pieds serrés l’un contre l’autre, les bras écartés et comme tendus.

— C’est la position du quatre-jriqucts ! observa le lecteur, sauf qu’on y est couché sur le ventre. Les faits sont souvent bien significatifs quand on les observe avec soin. Je continue:

“ Il avait les yeux ouverts ; sa bouche était contractée comme par la terreur. Je portai la main à son cœur ; il ne battait plus, et une seule portion, au centre, en était encore tiède. Il était bien mort. Je le fis prendre par deux nègres, et transporter dans la maison. II fut alors déshabillé, lavé, puis revêtu d’un pantalon et d’une chemise propres. Quand cela fut fait, j’envoyai à cheval chercher le coroner. ( l’officier chargé de la levée des corps. ) Il n’y avait à se livrer à aucune enquête, tout l’atelier ayaut été témoin du meurtre. Il est vrai qu’aucun blanc n’y avait assisté, et qu’aux termes do la loi, le témoiguage des esclaves est nul ; mais il y avait force majeure, et il s’agissait d’un blanc tué par un mulâtre, d’un homme libre par un esclave, son maître ! Le verdict fut rendu aiusi: lt Tué d’un coup de sabre à cannes, par l’esclave mulâtre Casimir, d’après le dire unanime de l’atelier. ”

u Le lendemain, on lui fit un enterrement de pre-

mière classe

— Une jolie invention ! dit madame Alexandre, que ces classes d’enterrement. Cela ressemble beaucoup aux enseignements du Christ !

“ La justice ordonna alors des poursuites contre la personne du meurtrier. On battit les bois ; ou s’informa sur les routes, snr les bateaux. Bref, on ne trouva rien ; il faut espérer qu’on ne trouvera pas davantage plus tard, à supposer qu’on cherche longtemps, ce que je ne crois pas, vous allez savoir pourquoi.

“ Quelques jours après, un Conseil de famille nomma provisoirement un tuteur aux enfants de feu le capitaine Jackson, et ce tuteur fut nommé administrateur des biens, de la succession Roque. Or, le nouveau maître provisoire n'était rien- moins que l’ami du défunt, et comme les deux fugitifs ne figurent que comme absents dans l’actif général, le

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LE VIEUX

nouveau tuteur a hypothèque sur tous les biens, pour garantir la valeur des fugitifs. Il ne tient donc pas à les reprendre. Reste l’action de la jus tice, mais la justice, en. ce pays, s’occupe des actualités proches, et fort peu de ce qui ne lui est d’aucun rapport immédiat. Seulement, si un jour Casimir était repris, il serait pendu vingt quatre heures après son jugement.

‘‘Quant à moi, cher frère et ami, je suis nommé gérant et seul maître de l’habitation, jusqu’à la licitation de cette propriété, laquelle licitation doit s’exécuter, pour qu’on arrive au partage entre les héritiers, quand on les connaîtra tous après les annonces et les délais prescrits par la loi.

“Quand vous serez près de quitter l’Alabama, ne manquez pas de m’en prévenir ; il est probable

que nous partirons avec vous, elle et moi et,

quand le temps que vous savez sera venu, la loi et la Croyance auront à faire un mariage de plus.”

— Là je m’arrête, dit monsieur Alexandre ; le ; reste n’a aucun rapport avec notre affaire actuelle.

Numa et Caroline remercièrent monsieur Alexandre de sa complaisance, et se levèrent pour gagner la jolie chambre qu’on leur avait donnée dans la maison.

—A propos, fit monsieur Alexandre, j’oubliais.... distrait que je suis ! Il y a un post-scriptum qui vous intéresse. Le voici :

“ Avant l’arrivée des gens de la justice, j’ai fait démonter et transporter chez moi les meubles que je savais appartenir à nos protégés ; je les expédierai à votre adresse, la semaine prochaine.

Les fugitifs se regardèrent avec bonheur, et Caroline s’écria :

— Ah! monsieur si des esclaves pouvaient

fraterniser avec les libres, je voudrais faire partie d’une Croyance comme celle qui nous protège si généreusement !

— Ma chère enfant, répondit le blanc, il n’y a pas d’esclaves à nos yeux, parce que Dieu ne crée pas de races maudites. Ayez patience encore, et suivez la ligne droite, sans rien craindre. Le bien ne produit pas le mal.

Numa et sa femme sortirent alors après de nouveaux remerciements.

— Femme, femme ! dit le mulâtre tout ému, si je continue à t’aimer ainsi de plus en plus, j’ai peur d’en devenir fou !

— Oh ! cher, répondit-elle, douce folie que celle du bonheur !

Ils étaient donc momentanément à l’abri, après tant de mauvais jours ! Comme le navire qu’a battu la tempête, et qu’a failli briser le récif, ils avaient

trouvé un lieu de relâche eu attendant, soit

d’autres grosses mers et d’autres orages, soit un port définitif et sûr

— Rose, f K disait le lendemain Casimir, mes semaines vont être augmentées d’un tiers, et l’arri-

SALOMON.

vée de notre joli ménage va nous permettre de laisser de côté ce que nous avions résolu de dépenser pour le remplacer tant bien que mal, à peu près notre petit avoir.

— Mon Casimir, répondit Rose, j’ai aussi une bonne nouvelle à t’annoncer : Madame Alexandre m’a dit, cette semaine : “ Ma fille, nous m’entendons pas que vous serviez ici gratuitement ; ce serait tirer uu intérêt honteux de ce que nous avons fait pour vous de tout cceur. D’ailleurs, il peut survenir tels événements qui nécessitent de votre part une résolution rapide et des dépenses immédiates, et que nous ne soyons pas eu mesure de vous aider assez vite. Il est donc nécessaire que vous vous amassiez quelqu’argent. Nous vous donnerons dix piastres chaque mois. Four mettre ! à l’aise nos sentiments délicats, je vous dirai qu’ici on n’aurait pas une bonne servante à moins de

quinze et, quant à en avoir une comme

vous, il n’y faut point songer, à quelque prix que ce soit. Ne me répondez rien, mon enfant ; c’est décidé aiusi.”

— De cette façon, acheva la jenne femme, toi de ton côté, moi du mien, si nous avons seulement uue année de tranquillité, nous aurons une somme assez ronde, pour parer aux événements imprévus, qui, dans notre situation, sont !es premiers à prévoir. Je dis une année parce que, alors seulement, il sera raisonnable que nous songions à gagner un Etat libre, à supposer que nos protecteurs ne puissent pas nous faire partir eu même temps qu’eux.

— Ainsi, conclut Nuina, tout est attaché à cette chance, être ou n’être pas repris. Etre pris me conduirait infailliblement à la potence ; ne l’être , pas peut nous mener à la liberté.

— Mais, répondit Caroline, pourquoi ne gagnerais-tu pas dès à présent un Etat libre î mon ami.

— Pourquoi Rose ! Tu me demandes pourquoi! Pour un seul motif: je ne pourrais plus vivre sans toi

— Dans un an je te rejoindrais.

— Dans un an ! Trois cent soixante-cinq jours ! Non, non je me connais; je ne serais pas de-

puis huit jours sans toi, que je reviendrais à tous risques !

— Oh! cher je le sais bien, va! Crois-tu

donc que je serais heureuse seule ! —. Mais s’il y a uu danger réel, vois-tu, j’ajournerais encore notre bonheur, plutôt que te savoir exposé à mourir,

— Si cela était possible, nous ferions mieux de fuir tout de suite ; niais ce serait trop risquer, seuls, sans l’appui de blancs, avec uue enfant si jeune. Il y aurait plus de dauger à partir ensem* ble qu’à rester, mais le plus prudent serait peut* être que tu partisses seul. J’y reviens, vois-tu, parce que j’ai peur

— N’aie aucune iftainré, ma bieu aimée... . Yois;

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LE VIEUX

déjà mon visage est presque méconnaissable ; je garde toute ma barbe, qu’auparavanfc je rasais ; je suis vêtu autrement ; je porte un autre nom ; j ? ai des papiers si bien imités qu’il faudrait un examen sérieux pour les reconnaître faux ; je travaille en célibataire, et, le samedi soir seulement, je riens auprès de toi, pour te quitter le lundi au petit jour. Où vois-tu le danger, dis ?

— Nulle part et partout. Néanmoins tes paroles m’ôtent un grands poids de sur le coeur, et je voudrais tant ne nous jamais quitter, que je penche comme toi vers l’idée d’une consolante sécurité.

Que dire? — Encore une fois ils étaient heureux. Eucore une fois le malheur poussé trop loin avait enfanté un bon changement dans leur sort. Leur odyssée était-elle terminée là ? Ni libres de droit, ni esclaves de fait, ils étaient dans cette position incertaine présentée par la bascule en mouvement. Comme un malade tiré d’un coté par la mort, retenu de l’autre par la vie, ils ne pouvaient rester longtemps au milieu de ces deux attractions contraires. Il fallait qu’ils allassent enfin à droite ou à gauche, qu’ils fussent brisés par la terre ou sauvés par le ciel.

XL

UNE FEMME DU MASSACHUSETTS.

Tout marchait comme nous Pavons dit et comme nous Pavons vu, dans la famille Eiwiu. Depuis trois mois déjà cet état de choses durait, et rien n’annonçait de mauvais jours. Caroline faisait son devoir en honnête femme et en femme reconnaissante ; Marie grandissait et embellissait à vue d’œil. Numa travaillait toujours à la scirie, à une courte distance de la ville. Chacun des deux époux-amants gagnait de l’argent do son côté, et la boule de neige grossissait dans la caisse commune. En un mot le ciel était pur pour nos héros, et aucun nuage, de si loin qu’on regardât, n’en menaçait la limpidité.

Numa et Caroline — autrement dit Casimir et ltose — étaient souvent admis, le samedi soir, à une sorte de réunion de famille, dans l’hospitalière maison qui était leur refuge et leur oasis. Cette soirée était, pour M. Alexandre, un moyeu d’initier peu à peu ses protégés aux enseignements de la Croyance Universelle, en leur en développant la saine morale, les œuvres libérales, la vraie fraternité qui en unissait les membres dans tontes les parties du monde. C’était à la fois un cours, une causerie, une leçon d’égalité, décente d’un côté, discrète de l’autre. Numa y racontait ce qu’il avait vu ou euteudu peudant la semaine, et, comme il s’exprimait avec facilité et avec âuie, on l’écoutait avec plaisir, et la noble famille blanche se demandait vainement au nom de quelle infério-

SALOMON.

ri té cet homme était la possession d’un antre homme ! non que l’infériorité fût à leurs yeux une

excuse à la tyrannie, mais pour répondre à cette orgueilleuse et risible prétention de la plupart des partisans de l’esclavage,*à sevoir : que leur race, à eux, est le fruit d’une création expresse et exceptionnelle.

Un samedi soir, Numa arriva comme de coutume à la maison, après avoir bien travaillé pendant la semaine, et la première chose qu’il fit fut de chercher Caroline. Marie lui dit qu’elle était au salon, où on l’attendait lui-même. Alors, comme il avait l’habitude de le faire, il passa dans la chambre de sa femme, se débarrassa de ses vêtements de travail, se livra à tons les détails de la plus grande propreté, se parfuma les cheveux et la barbe, se revêtit d’habits convenables, et se rendit où il était attendu. Il salua ses protecteurs, embrassa sa chère femme, s’assit, et prit sa fille sur ses genoux. A ce moment, la porte s’ouvrit et un nouveau personnage parut* Numa tressaillit, mais il se calma aussi vite; sa bouche eut un sourire enchanteur, et ses yeux brillèrent de l’humide éclat d’une profonde gratitude. Il venait de reconnaître monsieur Michaud ! Celui-ci ne se méprit pas au rayon qui illumina la physionomie du jeune mulâtre :

— Mon ami, lui dit-il, je suis venu en partie pour vous. Les meilleurs renseignements me sont parvenus à votre sujet, et, pour vous témoigner ma satisfaction, je viens vous apporter de bonnes nouvelles—

Ou! monsieur, répondit Numa, quand les nouvelles seraient mauvaises, cela ne m’empêcherait pas d’avoir bonheur à vous voir !

Monsieur Michaud sourit comme un digue homme heureux de voir sa protection bien placée.

— Ces nouvelles, dit-il, ont trait à votre sécurité L’administrateur actuel des biens de la suc-

cession ne veut rien dépenser à votre poursuite ni à celle de votre femme, parce qu’il est, eu même temps, le tuteur des trois mineurs, et que ladite succession répond du bien des enfants de feu le capitaine Jackson. Il n’y a donc plus que la justice à craindre, ou quelque trahison. Mais la justice aime à travailler pour de l’argent, et n’est sévère que contre ceux qu’elle tient dans ses griffes.

Ainsi, ne soyez pas trahi et tout est dit.

— Merci, monsieur, merci ! répondit Caroline.

Vos paroles sont un baume pour mon cœur.

Et elle jçta, sur sou mari, un regard d’ineffable bonheur. **

— Comment trouvez-vous cette ville? demanda M. Michaud au mulâtre....

— Je la connais peu, monsieur, n’y venant que

le soir, une fois par semaine, et la quittant avant le jour; mais le pays ne me semble pas valoir mieux

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LE VIEUX SALOMON.

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— Y avez-vous doue vft quoique scène attristante?

— Oui, monsieur; dans les environs mômes de notre scierie ; une flagellation que je ue connaissais pas, et que peu de monde connaît, je suppose.

— Racontez-nous donc cela, dit M. Alexandre.

— J’étais allé, dit Nurna, dans le voisinage, pour un lot de troncs d’arbres. En passant près de la demeure d’un Irlandais, propriétaire de drays, qui possède deux noirs chargés de conduire ses voitures, je fus témoin d’une scène qui me lit bien souffrir, et que néanmoins je voulus voir, afiu de me bien pénétrer de la profondeur des horreurs de l’esclavage :

En passant près de la barrière eu planches qui enclôt le terrain de l’Irlandais, mon attention fut éveillée par des cris de détresse partis de la cour,, et, à travers les joiuts écartés des planches, je pus voir parfaitement la scène suivaute : Un pauvre vieux nègre était attaché par les quatre membres aux quatres coins d’un mauvais pliant; il était couché sur le ventre et n’avait sur lui ni pantalon ni chemise. Sou maître, l’Irlandais, armé d’une égoiue — scie à main, flexible — le frappait à plat, de toutes ses forces, et à chaque coup, les dents de la scie écorchant la chair, faisaient jaillir le sang ! L’autre nègre tenait la tête du patient. Cela dura longtemps, et le supplice était varié : après un certain nombre de coups d’égoïne, le maître changeant d’instrument, prenait un tordu et sanglait le malheureux à tour de bras !

Celui qu’on battait était le père; celui qui lui 'soutenait la tête était le lils !

— Misérables Etats <\ esclaves! s’écria madame

Elwiu Combien de temps encore le ciel et les

hommes, indigués de leurs crimes, leur permettront-ils de vivre des fruits d’une telle plaie!

Ou parla ensuite des affaires de l’Association, et il fut résolu qu’une Séance serait ouverte chez M. Alexandre. Nuina y pourrait assister le samedi, ainsi qno Caroline, aucune couleur n’étant exclue d’une œuvre de rédemption dont le premier but est l’extinction de l’esclavage. Seulement, il fallait qu’on prit, et on prenait bien des précautions avant d’admettre qui que ce fût à ces réunions dangereuses dans les pays à esclaves, et on n’y recevait point d’esclaves, dans la crainte que l’appât d’une

récompense ne üt naître des trahisons tant

l’esclavage eutraîue avec lui d’horribles vices! Numa et Caroline étaient une exception presque unique, et M. Micliaud apportait l’autorisation ù celte exception, autorisation veuue de haut lieu .

Vers minuit, chacun s’alla coucher, et, le surlendemain, aux premiers chants des coqs, Nuraa embrassa une dernière fois sa chère femme, et partit pour se rendre à son travail.

Ainsi s’écoulèrent encore quelques mois, dans la plus douce sécurité, et flans un vrai calme d’oasis.

Numa et sa femme avaient la promesse d’être reçus dans l’Association, aussitôt qu’on aurait gagné un Etat libre.

X.

UN PERSONNAGE QUI REPARAIT ET

Nous sommes à l’hiver de 1847. Toutes choses sont encore dans le même état.

Cependant, depuis plusieurs semaines, des bruits de révolte de noirs circulaient en Louisiane. Les journaux venaient d’annoncer qu’un blanc, un Anglais, avait été pendu par l’ordre d’une sorte de comité composé d’habitants propriétaires d’esclaves, pour avoir été pris dans la cabane d’un nègre, où il tenait des discours—qu’il prétendit n’être que religieux dans le sens du protestantisme — et que les habitants alarmés supposèrent être abo-îitionistes La semaine suivante, le même co-

mité avait pendu cinq nègres surpris apprenant à lire, y compris celui qui enseignait. Comme le crime de lecture ne méritait que le fouet, ils furent d’abord cruellement fouettés aux qnatre piquets; puis, on supposa que cette école devait cacher de sérieux complots, et, pour effrayer les ateliers, qu’on disait animés d’un esprit séditieux, on pendit, sans autre forme de procès, les cinq malheureux, avant que leurs plaies fussent fermées.

Bientôt la surveillance, excitée par la peur, devint de l’espionnage. Les blancs, non propriétaires, furent suivis et observés ; chacuu de ceux qui parurent quelque peu suspects, eut un espion attaché à ses pas. Un des plus surveillés fut monsieur Micliaud. On rapporta au Comité, que cet économe, aujourd’hui gérant, ne faisait jamais fouetter, ne battait lui même jamais, et ne portait pas même un tordu ! Une fois sur la piste, il fut encore dénoncé que, chaque fois que sou défunt patron, M. Roque, faisait administrer un salutaire châtiment, monsieur Micliaud avait toujours uu prétecte pour n’y pas assister. En conséquence, un fin limier fut lâché sur la piste des actions du nouveau gérant. Ce limier est une des connaissances du lecteur : monsieur Yulpès.

Malheureusement, ce n’était pas la justice régulière qui avait organisé cette croisade, mais une sorte de tribunal du lynch, espèce de loi extra-légale , au nom de laquelle une populace, riche ou pauvre, saisit et exécute sans jugement. Comme ce tribunal sauvage était composé de propriétaires d’esclaves, et que la terreur d’une révolte l’affolait, on avait trouvé des fonds autant qu’il en avait fallu pour activer les poursuites et tout ce qui s’en suit.

On connait M. Vulpès, et on doit comprendre qu’il fut dans son élément, comme le poisson l’est en plein eau, aussitôt qu’on lui eut garni la bourse et qu’on l’eut plongé dans les flots sombres de l’es-pionnage. gle

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Monsieur Vulpès procéda avec ordre. D’abord» pour ne pas se faire connaître de sa nouvelle pratique, il le fit observer par un de ses suppôts à lui. Pendant quelque temps,*:ien ne se manifesta qui pût justifier les soupçons du comité improvisé par la peur. Mais, après trois semaines environ, le Vulpès apprit que M. Michaud allait faire une absence. Alors, il envoya son employé exercer d’un autre côté, et se mit lui-même sur les talons du gérant. Il le suivit de l’habitation à la Nouvelle-Orléans, snr un steamboat; puis à l’embarcadère des Champs-Elysées, d’où part le train à vapeur pour le Lac Pontchartrain. Là, il prit, ainsi que M. Michaud, le vapeur de Mobile, ou il arriva nécessairement en même temps que son homme. A Mobile, il descendit au même hôtel que monsieur Michaud, et, avec tonte l’adresse qui était dans sa nature de renard, il se fit l’ombre invisible du corps confié à sa surveillance. Le même soir de l’arrivée, M. Michaud se rendit chez ses amis de la rue du Gouvernement, comme il avait fait à sou premier voyage. Son espion le suivait. C’était un samedi.

— Je resterai là, se dit le Vulpès en se postant derrière une barrière de planches en mauvais état, pendant deux heures, trois heures, s’il le faut, pour savoir s’il y couche ou non ; et puis nous verrons.

Mais, au bout d’une heure, il entendit un pas vif et assez léger. Il se cacha, et d’autant plus aisément qu’il faisait déjà nuit, puis il regarda. Un homme passa tout près de la barrière derrière laquelle lui se tenait, et le renard à la vue perçante et aux yeux de chat, reconnut un mulâtre. Une minute après, au moyen d’un passe-partout, l’inconnu entrait dans la maison où était entré monsieur Michaud.

C’était le second voyage du gérant à Mobile Le brave homme y venait pour se délasser de ses travaux, et aussi pour presser l’exécution du projet de la famille Elwin, de quitter le pays. Eu même temps, il voulait raconter ce qui se passait eu Louisiane, et voir ses protégés. Comme au voyage précédent, son arrivée fut accueillie avec la plus grande joie par la famille de monsieur Alexandre, et avec bonheur par Numa et Caroline.

Le Vulpès, placé derrière sa barricade vermoulue, réfléchissait. Il va saus dire qu’au homme comme lui n’avait pas négligé de prendre le nom gravé sur la plaque de la porte d’entrée de la maison.

— A Elwin se disait-il il me semble que

je connais ça! — J’y suis! s’écria-t-il après quelques secondes : c’est le nom d’un homme chez qui j’ai fait pincer , il y a environ un an, à la Nouvelle-Orléans, cette fameuse mulâtresse et sa petite fille, par ce coquin de Kerlec ! J’ai même palpé cent belles piastres pour cet exploit! Dieu sait si je les &i gagnées au seryiee de cette laide griffonne que

j’avais séduite en deux heures! Mais voyons, ajouta-t-il en s’adressant toujours à lui-même, laissons là les fadaises, et raisonnons : Le Michaud est entré dans cette maison, et c’est do Michaud qu’il

s’agit. Très-bien, mais un mulâtre aussi est

entré dans cette maison,et avec un passe-partout ! Circonstance à noter ! — Après cela, ce mulâtre peut bien être le mari d’une servante de la maison.

Bref, voilà ce qu’il s’agit de faire : surveiller le Michaud, puisque c’est là l’affaire ; et, incidemment, savoir ce qu’est et ce que fait ce mulâtre. Je vais rester jusqu’à minuit pour le blanc, et je reviendrai avant le jour pour lo moricaud. Si ce dernier no sort pas de très bonne heure, c’est un mari autorisé ; s’il sort, c’est un amant qui se cache. Dans tous les cas, il y a une femme dans l’affaire, donc il y a espoir de savoir quelque chose, surtout si elle est laide ! — Eh, eh fit-il en rica-

nant avec malice, qui sait si ceux-ci ne me mettront pas sur la piste de celui-là ? On 11e trouve jamais les choses comme on les cherche.

Après cette remarquable observation qui prouvait son expérience, le Vulpès, fatigué d’être debout, chercha autour de lui, et aperçut quelques briques dout il forma un siège sûr lequel il s’assit.

A onze heures la porte observée s’ouvrit et livra passage à un homme qui se dirigea vers le marché, eu suivant tout droit la rue du Gouvernement, vers le quai. Une ombre le suivait à distance sage. L’homme était monsieur Michaud. ; on devine qui était l’ombre. L’un et l’autre rentrèrent au même hôtel, et chacun d’eux gagna sa chambre.

— Allons, se dit l’espion, j’ai>cinq heures à dormir; je ne comptais pas sur une aussi bonne chance.

Mais, en se mettant au lit, il se frappa le front.

— Triple âne que je suis! s’écria-t-il c’est

demain dimanche ! je n’ai que faire d’aller observer mon mulâtre : mari autorisé ou non, il couchera encore là demain, et, lundi matin, je le pincerai, pour sur! Donc, je pufS^dormir la grasse matinée.

Et, sur cette consolante pensée, il se glissa entre ses draps, comme un honnête bourgeois dont la conscience est parfaitement en repos.

Pourquoi le Vulpès n’eût-il pas été tranquille ?

Le surlendemain, lundi, avant le jour, monsieur Vulpès était à rôder aux alentours de la maison Elwin. Il s’était muni do deux cartons, pour se donner un air de marchand ambulant. Il n’attendit pas longtemps en vain ; un mulâtre sortit do la maison, comme le jour allait poindre ; l’espion le suivit à quelque distance. M. Vulpès s’était gratifié les joues d’une grosse paire de favoris noirs, avait frotté ses sourcils minces de cosmétique noir, enfin s’était adroitement grimé, bien qu’il ne fût connu de persônne. — u Une précaution ne peut pas nuire, ” s’était-il dit. —Le jour venait rapidement.

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LE VIEUX SALOMON.

Dès qu’il fut complet, le Vulpès allongea le pas, et quand il fut assez près de celui qu’il suivait :

— Hé ! mon ami, cria-t il, pourriez-vous me dire si je suis bien sur la route de Spring-Hill !

. Numa s’était arrêté, et quand le faux marchand l’eut rejoint, il lui fit répéter sa question, ne Payant pas bien entendue.

— Je ne saurais vous répondre, dit-il — quand la demande eut été répétée ; depuis que j’habite Mobile je travaille près d’ici, et, le reste du temps, je ne vais nulle part.

— O’est que, yoyez-vous, je suis marchand d’articles de sainteté,.et on m’a conseillé de voir les révérends pères jésuites de Spring-Hill. Je verrai aussi les ministres des cultes réformés. ' Je fais des affaires avec toutes les religions, parce qu’en-

fin et alors, vous comprenez, je vends aussi

bien aux catholiques qu’aux protestants. Les catholiques aiment les images — comme les païens — bien que Dieu soit esprit! Les protestants aiment les bibles. Alors j’ai de tout pour tous les goûts. Croyez-vous que je fasse des affaires ici ?

— Ma foi, je ne vous dirai pas. Je m’occupe de scier des planches, à la vapeur, mais fort peu de catholicisme et de protestantisme.

— Chacun est libre, monsieur — déminent

vous appelez-vous ? s’il n’y a pas d’indiscrétion, demanda le Vulpès

— Numa, monsieur.

— Eh bien, monsieur Nama, je pense à peu près comme vous. Pourvu que je vende, c’est tout ce que je veux. Les catholiques, les protestants, les juifs, les mahométans et les autres... me font l’effet d’aveugles qui cherchent leur bâton : chacun d’eux veut trouver la vérité dans Un petit rayon qu’il s’est tracé à l’avance, et d’où il ne sort pas.

Numa sourit do la comparaison, et son front se dérida.

— Allons, se dit-il, le brave homme est un arabe, et il ne songe qu’à gagner des sous. Je n’ai pas besoin de me défier de lui.

— Et, dans l’établissement où vous travaillez, pensez-vous que je pourrais faire quelque chose ?

— Voyez-y: il y a là de tout, des Américains, des Français, des Allemands et des Irlandais.

— Oh ! les Irlandais, ça me va ! ils sont fanati ques en diable. Quant aux autres, ils ne pensent guère à leur salut comme l’entendent les prê-

tres et les ministres.

— Je vous quitte ici, monsieur— — dit Casimir quand on fut près de la scierie. Comment puis-je vous nommer 1 ajouta-t-il.

— Je m’appelle Taillefer, répondit Je Vulpès.

— Eh bien, an revoir, monsieur Taillefer. Bonne vente !

— Au revoir, monsieur Numa. Bonne chance et belles amours!

Le mulâtre entra alors dans l’établissement où il travaillait. Le faux marchand continua d’avancer dans la direction qu'il avait prise, pour ne pas donner de soupçons en retournant tout de suite sur ses pas. Il marcha tranquillement pendant une heure environ, cherchant, dans sa féconde imagination, comment il s’y prendrait pour faire parler monsieur Numa au sujet de monsieur Michaud. Il paraît que cela était bien difficile, car le fin renard ne trouva rien. Au bout d’une heure, il revint sur ses pas, repassa devant la scierie, et, un peu plus tard, rentra dans la ville.

Le hasard — à supposer qu’il y ait un hasard — le servit mieux que ne l’avait pu faire sa diplomatie. En passant devant la maison de M. Elwin, il porta son regard vers les fenêtres, et aperçut une belle petite fille au teint espagnol foncé, laquelle regardait dans la rue en frappant ses mains l’une coutre l’autre. A un pas plus loin, il vit, assise et cousant, une mulâtresse d’une admirable beauté. Son cou penché avait des reflets d’or, sous une luxuriante chevelure, noire comme le beau velours noir. On apercevait ses longs cils recourbés, et, sur sa joue pleine, une mignonne fossette qui indiquait qu’elle devait sourire.

Ce tableau fut, pour le Vulpès, un trait de lu mière.

— La famille Elwin à Mobile, se dit-il en continuant son chemin ; la belle mulâtresse et sa petite fille, échappées de l’habitation Boque, aussi à Mobile, dans la même maison ; le mulâtre qui ne

connaît pas la ville ! se fait appeler monsieur Nu-raa, va (le son travail à sa femme et de sa femme

à son travail indubitablement c’est Casimir!...

qui s’est enfui après avoir tué son maître ! O hasard ! s’écria l’espion, si les cierges ne coûtaient pas d’argent, j’en brûlerais une douzaine sur ton

autel ! — Ah ça, mais reprit-il eu monologuant,

voilà que les choses changent bien de face! Je viens ici pour ou plutôt contre monsieur Michaud, de qui je no puis rien savoir, et voilà que je tombe, comme un chien d’arrêt, sur la piste inattendue de deux marrons dont l’un est un meurtrier ! Je disais bien qu’on ne trouve jamais comme on cherche ! —

Mais, petite minute! et donnant donnant Je

vais écrire au Comité, sans en dire assez long pour qu’on puisse m’enlever ces pratiques précieuses, mais en disant assez long pour qu’on puisse m’envoyer de quoi grossir le magot destiné à protéger mes vieux jours contre le besoin.

A cette pensée lumineuse, le Vulpès se frotta les mains, puis il redevint immobile et s’enfonça dans do profondes réflexions.

— Coup double, s’éeria-t-il après quelques instants, coup double ! Ne soyous pas conscrit ! D’abord le meurtrier: dans ce moment, ça vaut cher! Quand j’aurai touché , autre découverte, autre missive ;.. et autre récompense sonnante! Je yeux Digitized by vjiOOQlC

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LE VIEUX SALOMON.

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bien travailler pour la gloire, moi. mais pas pour ! la gloire qui va pieds nus !

Sans perdre de temps, le laborieux émissaire du comité louisianais écrivit à ses commettants, sans j dinc un mot do Rose, et se proposa de faire le mort jusqu’à ce qu’il eût reçu une réponse valable

et les ordres nécessaires pour mener à bonne

fin sa nouvelle entreprise. Il fut teuié d’abandonner monsieur Michaud, qui semblait d’un examen difficile, et qui devait être probablement de peu de rapport. Cependant-, comme il ne voulait pas se rouiller en restant à ne rien f aire, il résolut. de Pépier un peu jusqu’à nouvel ordre.

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Cependant, le départ de la famille Elwin était j décidé ; les intérêts qui avaient forcé M. Alexandre ri prolonger son séjour en Louisiane, et ensuite dans l’Alalwtma, étaient réglés tant bien que mal, et il lui tardait de quitter nn sol empesté par les miasmes écœurants de l’institution de l'esclavage. Mais le départ d’une famille ne s’exécute pas comme celui d’un garçon ou d’une grisette, oiseaux perchant aujourd’hui snr une branche, demain sur une antre, et pouvant porter leur nid dans leur bec. En hâtant, tontes choses, il faut bien compter nn mois de courses, de démarches, de vente et d’achats, do derniers réglements, et antres détails qu’on supposera.