Il avait été convenu que Caroline partirait avec la famille, en qualité de servante ; on devait passer par un antre Etat à esclaves, et de lri, sans séjourner, s’embarquer pour rin Etat libre. Cette précaution facilitait beaucoup le voyage do la mulâtresse, en écartant tout soupçon an lieu du premier départ.

Quant à Numa, il devait partir quinze jours après sa femme, par une autre route. Ses papiers d’homme libre rendaient tout simple son embarquement.

M. Alexandre avait vendu en bloc tout son mobilier à un Américain snr le point de monter mai-sou ; il perdait beaucoup sur le prix de valeur réelle, mais il évitait, par ce moyen, les intermina- ; blés lenteurs d’une vente en détail, et les allées et venues continuelles qui eussent pu faire trop remarquer Caroline.

L’extraordinaire beauté do cette mulâtresse éiait le plus grand des dangers pour sa sécurité. Nul j ne pouvait la voir sans l’observer lougtcmps. de i puis les enfants jusqu’aux vieillards; et, quand I on l’avait une fois appréciée des yeux, on ne Tou- : bliaitplus. Le dangev réel, c’est qu’ensnito on parlait d’ollo avec enthousiasme, et que, de pro eho en proche, elle devait être connue partout. 1 Or, quand on a un intérêt capital à se cacher, la plus minime négligence peut amener de sérieux résultats.

Dans un rfiois donc on devait partir, et le mobilier vendu n’était livrable qu’à cette époque. Le prochain samedi, Numa devait décider si son départ à lui précéderait ou suivrait celui de sa chère femme. Caroline désirait que son mari partît avaut elle, afin que la joie de son voyage à elle ne fût gâtée par aucune appréhension sur le sort de Numa. La question dépendait quelque peu du travail confié au mulâtre. Enfin, le samedi arriva, et les souhaits de Caroline furent exaucés : Numa partirait dans douze jours.

Adorables rêves! que ceux qu’ils firent en contemplant ensemble létoile de la liberté qui brillait

dans leur ciel rasséréné après tant d’orages I Saint hymne ! que celui qui s’élança de leur cœur et s’éleva, comme un encens de gratitude, vers le trône de Dieu! Enivrantes extases! que celles qui les enlevaient, sur les ailes puisssantes de la foi, vers les rives enchantées de l’indépendance, où l’amour est permis, où l’oir a le droit d’aimer ses enfants !... — Il y a des heures, dans la vie, qui donnent un

avant-gout des félicités d’un monde éternel Et

ils savouraient une de ces heures-là, leurs pieds foulant encore une terre d’esclavage !

Le surlendemain, avant le jour, Numa quitta sa chère femme, comme de coutume, et se rendit à la scierie, où il comptait faire sa dernière semaine.

Vers dix heures, quatre hommes, deux sur le trottoir de gauche, (leux sur celui de droite, montaient la rue du Gouvernement, chaque couple semblant étranger à l’autre. Derrière ceux de droite, marchait un homme senl, réglant son pas sur celui du couple qui le précédait. De la poche de côté de sa redingote sortaient les extrémités de quelques papiers. En passant devant la maison do monsieur Elwin, il on regarda les fenêtres, et vit la même mulâtresse à la même place que la première fois. Eu lace de celle-ci se tenait une femme blanche, jeune et belle. Toutes les deux causaient.

— Allons, allons, murmura monsieur Vnlpès, la colombe étant toujours au nid, le ramier se trouvera ! — Ab ! s’ajonta-t il, qu’on a de peine à gagner sa pauvre vie! Les ladres ne m’ont envoyé que deux cents piastres! Il est vrai que j’en tou* elierni trois cents autres quand la pratique sera livrée! Et ec comité là vaut mieux que le Kerlec,

heureusement — Après tout, répondit-il, peut-

être à une légère réclamation de sa conscience, un homme de plus ou do moins snr la terre, cela n’em-pêolie pas le momie de marcher ! Et puis, il faut bien que je bâtisse un refuge pour mes vieux jours! — Cet homme-là est. au bout du compte, un mulâtre, nu escicve, un assassin !... dit-il encore.

Consolé par ces péremptoires raisons, le Vulpès regarda le ciel, comme pour y retenir sa place dans le paradis ; nous penserions plutôt, à vrai dire, qu’il

regardait les nuages pour augurer du temps.

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Uè LE VIEUX

A dix heures et d* *^ie, trois hommes se présentèrent chez le propriétaire de la scierie, lequel se nommait Williamson. Il était dans un cabinet, séparé seulement par une cloison de bois, et par une porte, de la pièce où travaillait en ce moment le mulâtre Numa. Monsieur Vulpès n’avait plus de favoris, et sa chevelure avait changé de couleur. Au lieu de marcher voûté comme il le faisait toujours dans ses excursions préliminaires, il se tenait droit et roide, à la militaire.

— Monsieur Williamson, dit le Vulpès, veuillez je vous prie jeter les yeux sur ces papiers: vous saurez ce qui nous amène ici, ces deux messieurs et moi, sans compter les deux autres qui sont en bas.

Le maître de l’établissement jeta les yeux sur ce que lui présentait le survenant, et vit de quoi il s'agissait.

— Je n’ai rien à dire, monsieur ; la justice a le respect de tout bon citoyen ; seulement c’est un de mes meilleurs ouvriers que vous venez enlever... un homme dont la conduite et le zèle sont au-dessus de tout éloge. — Je vais l’appeler, ajouta-t-il.

Et, ouvrant la porte de communication, sans quitter son siège :

— M. Numa! appela-t-il, venez, on vous demande.

Le mulâtre parut bientôt, en blouse de travail. Quand il vit trois hommes près de son patron, et qu’il remarqua que l’un de ces trois hommes tenait des papiers, il tressaillit et ne put s’empê-

cher de laisser voir son trouble.

— Mousieur Fuma, lui demanda le Vulpès, con naissez-vous Casimir?

Le pauvre homme reçut comme une balle dans la poitrine, et le plus visible effroi se manifesta sur ses traits. Cependant, il eut la force de répondre.

— Non, monsieur — dit-il — Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Ah! vous ne savez pas ! C’est très-bien. Connaissez vous monsieur Roque ?

Le mulâtre sentit qu’il allait défaillir. Il regarda son palron. Celui-ci avait le chagrin sur le visage.

— Je ne connais pas cenom-îà put-il encore

répondre.

— Ah ! vous ne connaissez pas ! C’est très-bien ! Connaissez-vous Rose et Rosine!

Numa regarda autour de lui. Devant la porte qui lui faisait face étaient le Vulpès et un de ses hommes ; devant celle à laquelle il tournait le dos, se tenait le second aide.

— Que cherchez-vous donc î monsieur Numa, demanda le Vulpès... sans cloute une issue, pour vous évader et aller préveuir votre femme, chez M. El-win. C’est inutile : voilà ces deux messieurs qui voub but veillent j il y en a deux autres en bas,

SALOMOÎ*.

plus moi-même qui vous parle, et nous avons chacun, dit-il en onvrant sa redingote, un bijou comme celui-ci ce qui fait trente coups de feu....

à votre service !

— Monsieur, répliqua le mulâtre que l'imminence du danger galvanisa un instant, je suis libre et j’ai mes papiers !

— Je sais, je sais, fit ironiquement le Vulpès ; je connais même l’homme qui les a fabriqués : c’est une de mes pratiques !

Le pauvre mulâtre se laissa aller sur le bureau de son patron, comme s’il allait tomber en faiblesse. Profitant de ce profond abattement, le Vulpès fit un signe à ses hommes. Ceux-ci se jetèrent sur les bras du faux Numa ; l’uu d’eux les lui maintint au dos avec vigueur, pendant que l’autre lui mettait les menottes.

— Maintenant, monsieur Numa, faites place à Casimir, et en route ! dit le Vulpès.

A ces mots, il attacha lui-même une corde aux menottes, prit l’autre extrémité de cette corde dans sa main gauche, et montra de la main droite le chemin â Casimir

Une heure après, Casimir était à bord cruu steamer do la malle, allant à la Nouvelle-Orléans. Ses poignets étaient toujours pris dans le double cercle de fer, et une chaîne, fixée à ce frein, s’attachait, par l’autre extrémité, à un poteau de la galerie du bateau.

L’adroit Vulpès n’avait pas conduit son prisonnier par la rue du Gouvernement, de peur que Rose le vît et ne prît l’alarme, car il comptait bien faire un second voyage pour la saisir à son tour. Ses informations lai avaient appris que Casimir n’allait voir sa femme que le samedi soir, et que nul, à la scierie, ne connaissait les faits et gestes du mulâtre. Donc l’espion avait toute la semaine à lui, pour «agir une seconde fois.

Mais ce qu’on appelle le hasard voulut que M* Elwin, passant dans la rue qu’avait prise le Vulpès, aperçût le malheureux Casimir. Il comprit aussitôt tout ce qui était arrivé, et, faisant un signe au pauvre homme, qui avait vu son bienfaiteur, il se hâta vers sa demeure.

Une heure après, le vapeur était en route, et un homme de la police de Mobile se tenait près du prisonnier, pendant que M. Vulpès était assis un peu plus loin.

XI.

ON PEUT CE QU’ON VErï.

— Vite ! s’écria monsieur Alexandre —quaud il

entra dans le salon où étaient réunies sa femme, sa mère, Rose et Rosine—vite agissons et agissons! Vous, chère Rose, pas de cris, pas de pleurs, pas de sanglots ! de l’action et de l’action ! Votre mari est arrêté et eu route pour la Nouvelle-Orléans! Digitized by Google

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LE VIEUX

La mulâtresse se leva, chancela, puis se rassit.

— Le coup est porté ! dit monsieur Alexandre, du courage ! sauvons qui peut être sauvé : Dieu fera le reste ! — Vous, Bose, il n’y a plus à vous cacher ici : tout est maintenant dans la diligence que nous ferons : le salut est une question de temps. Allez à l’hôtel où est M. Michaud, au bout de cette rue, à droite, en face du marché. Dites à M. Michaud de venir tout de suite ; ramenez-le. Il doit partir ce soir à cinq heures. Je pars avec lui, et je suis de retour après-demain matiu. Pendant

que vous serez dehors, je vais chercher et

trouver pour vous un autre refuge, où ma femme vous couduira cette nuit, et où vous resterez jusqu’à mon retour; alors nous verrons. Vous, ma chère mère, allez chez l’Américain qui a acheté les meubles, et dites-lui qu’il les pourra prendre o près-demain à quatre heures précises de l’après-midi. Nous irons loger daus un hôtel, jusqu’à notre départ, qui doit s’effectuer le plus tôt possible. Toi, chère femme, toi qui es une amazone, veille sur toute chose ! fais ce que j’ai dit pour Bose et sa fille, et prépare ce que nous devons emporter, comnvi si nous partions après-demain.

— Bcse était déjà partie. Madame V** # prenait le bouton de la porte pour sortir.

— Ma mère ! dit M. Alexandre, j’oubliais : Dites à ce gentleman que je consens à ce que j’avais refusé, lui céder le bail de cette maison au prix qu’il voulait. Apportez sa plaque avec vous, et arrangez la chose de façon à expliquer ce changement et cet empressement. Il aura l’acte de cession avant cinq heures, et la maison après-demain. Allez, chère mère, et revenez vite ! — Ma Pauline, dit-il ensuite, quelqu’événement qui rende ma présence compromettante, laisse pendre un ruban rouge à la feuêtre du deuxième. Si on vient me demander d’ici là, à partir de demain, dis que je suis parti pour le Nord, et si on te parle de Bose, réponds que tu ne sais pas ce qu’on veut te dire, fâ che-toi et tiens bon ! moi, je pars pour appeler l'Association au secours de Casimir. En route, je réfléchirai sur ce qu’il y a de plus prompt à mettre eu œuvre. Dieu veuille que j’arrive à temps ! les comités d’habitants ne plaisantent pa.*> !....

— Va, Alexandre! va, mon ami: il. sera fait aiusi que tu l’as dit! répondit la jeune femme. Sauve ce noble et courageux Casimir, qui a plus d’âme à lui seul que cent de ces tyrans imbécilles qni le veulent tuer! — Mais, ajouta-t-elle, quel refuge vas-tu trouver pour cette pauvre Bose ?

— Je n’eu sais rien encore ; mais je vais sortir à l’instant, et, quand je rentrerai, je te dirai où tu dois la conduire cette nuit.

M. Alexandre embrassa sa femme, et s’éloigna sans plus attendre.

Deux heures après il était de retour. Il trouva

SALÔMOÎT. : li1

M. Michaud qui l’attendait, et qui avait été mis an courant de tont par madame Elwin.

Nous remuerons ciel et terre ! dit monsieur Michaud, pour sauver le mari de Bose, et, en même temps, nous aviserons poir elle-même: elle ne peut pas rester éternellement dans cette situation menaçante. J’ai une idée ; je vous la développerai à bord, Alexandre.

— C’est peut-être la même que j’ai aussi, répondit le brave jeune homme : nous verrons bien.

— Et moi, ajouta sa femme, je vous devine, parce que j’ai le même bon vouloir.

— Maintenant, dit monsieur Alexandre, écoutez: j’ai trouvé, à un demi-mille de la ville, une vieille quarteronne qui tieut un hôtel de passage, tout près de la pinière. — Je t’en tracerai, l’itiuéraîre, dit-il à sa femme. — Cette quarteronne gardera Bosechez elle aussi longtemps qu’il sera nécessaire, et nul ne verra notre chère protégée. A mon retour nous aviserons.

La demie de qaatre heures sonna.

— Partons ! dit M. Michaud, il est temps

Les adieux échangés, les deux hommes sortirent ensemble et se dirigèrent vers les quais. Madame Elwin les regarda s’éloigner, en faisant â son mari des petits signes de tête. Puis, elle rentra, et, aidée de Bose, elle fit les apprêts dont il avait été question.

*

« *

11 était nuit depuis longtemps. Le Vapeur qui portait MM. Elwin et Michaud avait rapidement avancé depuis cinq heures du soir, vigoureasement poussé par ses palettes, et aussi par un bon vent qui avait décidé le capitaine à mettre quelques voiles dehors. Les deux amis, aussi empêchés l’an que l’autre de dormir, par les pensées qui s’agitaient en eux, se promenaient sur le pont, en causant. La nuit était belle et claire. Vers onze heures, un bruit formidable de vapeur se fit entendre ; ce bruit venait d’assez loin, mais, plus on avançait plus il devenait distinct et fort. Bientôt on passa à tribord d’nn autre vapeur, qui était probablement ensablé, aux environs de la Baie Saint-Louis, à voir les efforts de ses puissantes machines, et son immobilité.

— Il aura longé la côte de trop près, répondit un pilote du bateau à M. E.wiu qni l’interrogeait; cela arrive as*ez souvent la nuit, et il est échoué dans le sable. Il en a piut >leiLeut jusqu’au jour, à l’heure des hautes eaux.

— Ne serait-ce pas, demanda monsieur Michaud, le steainboat qui a quitté Mobile il y a uouze heures ?

— Précisément, répondit le pilote ; c’est le Cali forma . Noua ai riverons probablement â l’heure où il sera seulemunt dégagé.

— O frère, frère / s’écria monsieur Michaud — après que les deux hommes se furent éloignés dn

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LE VIEUX M&Q340N.

pilote — voyez-vous le doigt delà Provideuceî ce-que les orgueilleux et ignorants athées appellent le hasard... .Comprenez-vous le bénéfice que nous pouvons tirer, pour ce pauvre Casimir, du long retard de ce bateau ?

— Si je le comprends ! Je déplorais assez le tait d’être parti six heures après le California , qui emmène Casimir! Nous pouvons maintenant déjouer le terrible empressemeut du comité, eu révélant, fi la justice régulière, que ce comité, dont elle commence à être jalouse, veut arrêter, juger et exécuter le prisonnier, à son arriuée fi la Nouvelle-Orléans. Avec ce comité, nos efforts eussent été certainement vains, et notre secours eût été inutile et peut-être dangereux, tandis que la justice ordinaire, procédant avec les lenteurs accoutumées, nous donne le temps de préparer nos moyens.

— Sans compter qu’un comité de trembleurs furieux est impitoyable, et partant incorruptible, tandis que peut-être pourra-t-on trouver des aceo-modements avec quelqu’un des employés de toute sorte qui forment le cortège de la justice régulière—

— Oui, notre chance est cent fois meilleure ; néanmoins, cher frère, ne nous berçons pas d’un espoir trop grand ! S’il s’agissait d’un blanc natif, ce serait sûr ; d’un blanc étranger, ce serait probable, avec de l’argent; mais il s’agit d’un esclave...

marron et meurtrier d’un blanc ! J’espère peu,

mais je n’en remercie pas moins la Providence, qui nous rend la tache au moins possible. Mais que ferons-nous 1

— Je n’en sais rien. Nous verrous 1 es frères, et on avisera. Comme vous devez repartir !e même jour de votre arrivée, je vous tiendrai au couraut de tout, et si vous quittez l’Alabawa précipitamment, vous m’enverrez, jour par jour, de vos nouvelles, afin que nous sachions où vous écrire. — Tenez, ajouta M. Michaud, dénonçons le fait du Comité pour que la justice l’empêche, et puis, vous, voyez leu frères pour Pose — car j’ai compris vos intentions — et moi je les verrai pour organiser un parti d’opposition en faveur de Casimir.

— Très-bien ! répondit M. Alexandre, fractionnons les difficultés et prenous-eu chacun notre part : nous atteindrons plus facilement notre but. — Néanmoins, ajouta-t-il, j’aurai besoin de vous pendant une heure, après quelques démarches, et je vons donne rendez-vous, fi deux heures précises de l’après-midi, chez mon notaire, que vous connaissez.

— A deux heures précises, je serai chez votre notaire, répondit M. Michaud, et prêt fi tout ! vous savez—

On arriva au Lac Pontchartrain fi six heures du matin, à la Nouvelle-Orléaus trente minutes après, et, avant huit heures, l’avocat de district avait reçu la communication contre l’autorité que voulait

s’arroger un comité illégal, à l’égard d’un n*eur-trier qui appartenait de droit à la justice régulière. Le sheriff fut aussitôt averti, et une escouade do I policcmen fut expédiée au wurf du California , avec ! ordre de s’emparer dn prisonnier qu’il amènerait, et de le conduire fi la geôle de la ville.

Tranquilles de ce côté, les deux frères se séparèrent, pour aller chacun travailler fi sou œuvre de salut. A deux heures précises, ils se retrouvèrent chez le notaire indiqué, et lit, monsieur Mi-! chaud eut fi signer deux actes. , Il en garda un, et donna l’autre fi M. Alexaudre.

Celui-ci compta alors, fi l’officier civil, nue somme de et requit ensuite de sou ami uuo auto-

risation qui fut écrite, signée et délivrée, séance tenante. Elle fat ensuite légalisée par un juge de paix, et monsieur Alexandre la garda sur lui. A trois heures, les deux frères dînèrent ensemble. En sortant de table, ils s’informèrent et apprirent qne Casimir était dans la prisou de la ville, sous la main de la justice, et qu’il devait être jugé fi l’ouverture de la prochaine session de la Cour Cri minelle, dans soixante jours.

! A ciuq heures précises, monsieur Alexandre j s’embarquait pour Mobilé, où il arrivait le lende-j main matin, comme il l’avait promis fi sa femme.

I *

I * *

j 11 n’y avait pas de ruban rouge fi la feuètre du | deuxième étage de la maison Elwin, et la plaque ! fixée sur la porte d’entrée présentait ce nom : John Clinton. Un soupir de soulagement sortit de la poitrine du jeune homme ; il avait appréhendé que I quelque scène eût lieu chez lui, en sou abseuce.

| Sa femme lui sauta au cou, puis il embrassa sa

belle-mère, et sourit sans répondre fi vingt

questions qui s’étaient déjà succédé, comme se I succèdent les détonations d’an feu de file.

| — Cher Aiexandro ! dit Pauline fi son mari, ré-

ponds-moi seulement, eu attendant, un seul mot de trois ou de quatre lettres : lien ou mal / je t'eu prie. Voyons, comment cela a-t-il été à la Nouvelle-Orléans.

Alexaudre embrassa Pauline et ne répondit

pas. Son visage, diplomatiquement composé, 11e répondait pas plus que sa bouche.

— Va chercher Rose et sa fille, lui dit-il ensuite ; * quand tîi seras revenue ici avec elles, je vous dirai tout ce qui a eu lieu. — Parbleu! ajouta-t-il, si ou disait les choses en raccourci, tout de suite en entrant, ou n’aurait plus rien fi raconter ensuite, et j 011 perdrait bien des avantages ! comme, par exem-

i pie, celui d’avoir des auditeurs attentifs qucl-

i que fois de voir la joie envahir peu à peu les traits des visages, et autres accessoires importants. Va, chère Pauline, va !

Une heure après, madame Elwin rentrait avec Rose et Rosine.

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mYTEÜSi

— Maintenant?—fit la jeune femme blanche..

— Maiateaaufc, répondit Alexandre eu souriaut, asseyez-vous et écontez-moi.

L’ordre fut aussi vite exécuté que donné.

— Chère enfuul-, dit monsieur 151 wiu à la mulâtresse, dont un voile de tristesse assombrissait les traits charmants, ayez espoir et prenez courage. Votre mari est sauve du Comité d’habitauts Joui-sianais; il appartient à la justice régulière, et il ne sera jugé que dans deux mois. C’est un grand point! Avec le Comité, il serait exécuté à l’iicuro qu’il est! Je n’ai pas besoin do vous dire que les frères de l’Apspciatiou feront tout ce qu’il est humainement possible do faire pour le sauver. Réussiront ils ? je l’iguore ; mais euliu, il y a un peu d’espoir. »Si vous voulez lui être utile il faut, absolument que vous surmontiez votre chagrin, que vous repreniez (murage, quo vous ayez enliu tout votre calme, toute votre raison, et que vous ayez eonfianco eu vos amis et en Dieu !

Alors, il raconta l’incident du California , la plaiute portée devant l’avocat de district de la Nouvelle-Orléans, rappel au shcrilf, l’envoi d’une escouade d’hommes de police au quai du Va! if or ni /, et enfin la promesse de monsieur Michaud de faire appel à T Association, pour sauver, s'il était possible, Casimir de la mort qui serait indubitablement prononcée contre lai.

— Oui, monsieur, répondit Kose, je prendrai courage et j’ai confiance eu Dieu et en nos gé-

néreux protecteurs. Mai», hélas! placée moi-même sous la menace perpétuelle d’uue arrestation, comme marronne, éloignée de mon pauvre mari, que pourrais-je tenter en sa faveur?

JCt, à cette poignante idée, elle fondit eu larmes.

— Déjà le manque de foi ! Rose dit avec tristesse et sévérité M. Elwiu Chaque malheur

vous a apporté un mieux à sa suite, et l’euseigue-ment ne vous a rien appris! Au premier coup, vous fléchissez et vous doutez !

— O mon Dieu ! s’écria Iïose, pardon nez-moi... pardonnez-moi !

— Tenez fit sou protecteur, en tcmlnut à la

pauvre femme deux papiers, tenez, vous n’appartenez plus à monsieur Roque, ni à ses enfauts, ni au nouvel administrateur de la succession

— A qui donc appartiens-je ? s’écria la mulâtresse frappée d’étonnement.

— A Dieu, pour toujours, à un des frères de

l’Association pour quelque temps et pour la

forme à M, Michaud !

La pauyre femme semblait folle.

— Voilà, continua le blanc, une autorisation

bien en régie, qui vous permet d’aller et do veuir à votre guise, dans tout l’Etat de la Louisiane, moyennant une somme de que vous serée cen-

sée payer à votre censé maître, à la fin de chaque mois. Four mieux dire, Rose, vous êtes une esclave libre! esclave d’uu homme qui ne doit pas et

SAJÆMQtf. 44$

ne veut pas posséder d’esclaves... .Çompteuez-vous?

— Mon Dien mon Dieu ! s’écria Rose en tom-

haut à genoux, je pourrai donc aider à mou pauvre mari !

Et les larmes qui coulèrent de ses beaux yeux ne lurent plus l'eau amère du doute, mais la rosée de la gratitude.

— Vous partirez demain avec ma le mine, Rose, dit monsieur Elwin. A la Nouvelle-Orléans, voua trouverez mie chambre-convenable. Vous y travaillerez à la couture, et vivrez bien. Ma femme vous donnera ses connaissances pour première clientèle. Votre joli ménage vous suivra, et vous n'aurez qu’un chagrin et qu’uu souci : le sort de Casimir. Confiez voire argent à votre nouveau maître, afin qu’on ne vous dépouille pas de vos économies. Gagnez-en d’autre autant que vous pourrez ; cela pourrait servir un jour, après le salut du pauvre prisonuier, si on parvient à le sauver.

«use prit sa petite 111 le dans ses bras, cl, la portant au visage do monsieur Alexandre :

— Embrasse notre protecteur, mon enfant, lui dit-elle, ctrcganle Je bien,pour ne jamais l’oublier!

XllT*

EE MD DD KOSE. — UM MAITRE RARE.

Depuis doux jours seulement Kose est à la Nouvelle-Orléans. Ello attend son protecteur, monsieur Michaud, qui doit la venir voir, ce jour-là, pour lui donner les conseils dont elle a besoin dans l’isolement — tout nouveau pour elle — oh elle so trouve. En attendant M. Michaud, voyous un peu la demeure de la jeune mère et de sa mignon-ue enfant.

Dans la rue des Remparts. près du coiu de la ’ rue St.-Pierre, côté de !a place Congo, était une petite maison en briques rougies et bien divisées à l’œil, par des raies blanches. Au rez-de-chaussée (le cette maison, et élevée de deux marches au-dessus du sol, était située la chambre do Rose, ayant une porte et une fenêtre qui avaient vue sur les arbres dont est planté le milieu de la rue des Remparts. De l’extérieur, ou pouvait voir, à travers une légère ouverture de rideaux, des murailles peintes à l’huile cuite, brillant comme un vernis, le plancher couvert d’une natte d’un jaune d’or clair, et divers meubles luisants de propreté ; mais, pour détailler le contenu de cette chambre, il y fallait entrer. C’est ce que nous ferons.

Comme la plus belle chose est ordiclairement celle qui frappa la première les yeux-, nous verrons d’abord la jeune mère, occupée à vêtir à la coloniale son petit ange femelle, qui saute et rit, babille et gambade pendant qu’on rhabille, ce qui rend l'opération difficile et longue.

— Voyons, Rosine,... .te tiemlras-tu tranquille? à la fin. Si tu n’es pas sage, je te remet traita vi-

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LE VIEUX SALOMON,

laine robe, et inotosieûr Michaud te trouvera laide! dit Rose eu prenaut un tou fâché, qui imposa à l’enfant.

— Petite mère, répondit Rosine, c’est parce que je suis conteute de te voir si gentiment arrangée

dans cette belle chambre vois-tu ! Mais, je vais

être sage, à présent. — Où donc est mon papa ? ajouta-t-elle.

— Tl reviendra dans quelques jours répondit

la pauvre mère d’une voix de larmes.

— On dirait que tu pleures! maman, lit la petite en se retournant et en regardant sa mère.—

Oh! ne pleure pas! chère petite mère ou je

vais pleurer aussi ! Et puis tu vas te rougir les yeux, et tu seras laide

La pauvre mère sourit ail milieu de ses larmes, connue un rayon de soleil au milieu de la pluie.

Le beau lit à colonnes, garni de sa moustiquaire, s’élevait, comme l’autel, désert hélas! du bonheur conjugal, daus un enfoncement trop peu profond pour le contenir tout entier ; deux oreillers garnis de leur taie entourée do dentelles, étaient iucli-nés au dossier, comme la suave image d’un suave repos. Le reste du mobilier, que uous avons vu d’abord à la Guadeloupe, ensuite chez le capitaine Jackson, on troisième lieu chez M. Roque, et enliu dans la maison Elwin, était rangé avec ordre, goût et symétrie. (Quelques objets de fantaisie, présents de madame Alexandre, garnissaient la cheminée.

Rose avait terminé la toilette de sa fille, et se-tait mise à l'ouvrage, quand monsieur Michaud entra.

— Mou enfant, lui demanda-t-il, comment vous trouvez-vous ici 1

— S’iV y était avec moi, je m’v trouverais bien, répondit Rose.

— Voyons, dit le brave homme, ne nous plou-geons pas dans le chagriu : il conseillo mal ou ne mèue à rien.

— Vous avez raison, monsieur.— Pourrais-je ob-

tenir une permission pour voir Casimir ? üemau-da-t-elle ensuite

Si vous pouviez le voir do temps en temps, cela vous consolerait-il un peu, au moins f

— Oh I oui, monsieur.... Je pleurerais bien, mais je serais soulagée!

— Eh bien, fit le Croyant, tenez : avec ce papier, vous pourrtz voir votre cher Casimir deux fois par semaine, pendant une heure chaque fois. A toute antre époque, il eût été presque, impossible d’obtenir cette autorisation, mais nous sommes près des élections, et le shériff, qui voudrait être réélu, 11 ’a rien à refuser à un bon votant !

— Oh ! merci, monsieur, dit Rose en embrassant le précieux papier.

— Tous pourrez aller à la geôle le lundi et le jeudi, à dix heures du matin, continua l'excellent

monsieur Michaud, et, comme aujourd’hui est un dimanche, vous n’attendrez pas longtemps avant de commencer. — Mais, continua-t-il, j’ai uue autre bonne nouvelle à vous apprendre; j’ai pris eu location, pour le commencement du mois prochain, le premier étage de cette maison. Ma maîtresse viendra l’habiter, d’abord seule ; mais j’y demeurerai aussi quinze jours après, car je vais quitter la gérauce de l’habitation. La licitatiou va avoir lieu, et tout changera de face. Ainsi nous serons bientôt voisins.

— Quel bonheur 1 s’écria Rose Je pourrai

donc vous être utile dans votre joli ménage !

— Chère et digne enfant ! répondit tout ému M. * Michaud, il n’y a pas de femme qui mérite mieux

' que vous d’être heureuse et il ne dépendra pas

| de nous que vous lo soyez ! — Au revoir, ajouta-t-j il, eu tendant sa main à la mulâtresse, conimo il

l’eût tendue à un égal estimé et n’onbliez pas

que je suis votre ami !

Rose voulut se jeter sur cette noble main pour la porter à scs lèvres.

— Allons donc! fit monsieur Michaud... m’embrasser la main! Donnez-moi yotre frout, chère mur, que je vous embrasse en frère !

Rose approcha sa belle tête du loyal visage du blanc, et monsieur Michaud y. mit uu baiser sincèrement fraternel.

#

* *

Depuis le mardi précédent, c’est-à-dire depuis six jours moins quelques heures, Casimir était en prison. Excepté la veille, qui était un dimanche, il avait vu et entendu — chaque matin — dans la cour de la geôle, où ses regards pouvaient plonger, des scènes de flagellations, au tordu, au fouet, à la palette! infligées, avec un sang-froid iuoui, par le bras du fameux noir surnommé le capitaiue Bi-dounier, que uous avons vu dans la deuxième partie do ce récit. Les patients poussaient parfois des cris affreux arrachés par la douleur, et alors le bon noir fouetteur les consolait à sa manière. — “ Bah ! disait-il à l’un, ce n’est pas la mort d’un homme! mon garçon Dans quatre jours ces bo-

bos-là seront secs ! Tu n’en as plus que douze à recevoir.” — et il continuait à frapper et à compter les coups, ne voulant faire de tort ni au maître ni à l’esclave. Si c’était une femme qui poussait des hurlements de douleur, — 44 Allons, allons, la petite mère, disait-il, ça passera ! ça coupe uu peu, et ça cuit sur le moment, mais on n’en meurt pas ! ” — et il tapait jusqu’à la lin, et de la même force, en sifflant uu petit air joyeux. Quand il avait fini avec un sujet, il le déliait, l’aidait à relever son pantalon, ou à descendre sa robe, et causait comme si rien ne venait de se passer.— 44 Sans rancune! mon garçon...— ou : ma fille —

disait-il chacun son tour, en ce monde ! ça va,

ca vient... Quand noos serons morts, nous n’y

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LE VIEUX SALOMON.

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penserons plus ! n — et il pendait chaque objet à son clon, le tordu, le fouet, la palette ; remettait son gilet, son habit et son chapeau, pnis s’éloignait pour aller déjeûner, avec un excellent appétit. Il l’avait bien gagné ! le brave homme....

Donc Casimir, de la fenêtre solidement grillée de sa prison, avait vu et entendu ces quotidiennes atrocités qui sont une dos conséquences forcées de

l’esclavage Cette trivialité de paroles du noir,

bourreau des noirs, n’est pas une iiction plus ou moins agréable de l’anteur ; c’est un tableau pris au daguerre du souvenir. La nègre fouetteur est tellement accoutumé à ses fonctions, qu’il les remplit comme un employé quelconque remplit sa tâche, et la plupart de ceux ou de celles qu il a battus lui font un petit salut amical, quand ils le renconfcrtnt plus tard dans la rue ! En quelques mots ces supplices sont une habitude, un seconde nature, un fait banal C’est là qu’est l’horrible. Cette in-

fâme institution de l’esclavage brise — sauf excep i tions — tons les sentiments du cœur, la solidarité, J la pitié, la commisération quoies victimes d’au jour- j d’hui auraient pour les victimes de demain. C’est un noir qui supplicie les noirs; nn noir trahit et livre des noirs ; un homme de couleur, libre, qui possède des esclaves—souvent moins noirs que lui — les maltraite autant que les blancs maltraitent les leurs, et, s’il y a de bons maîtres parmi les hommes de couleur, il y en a aussi de bons parmi les blancs. Il suit de là que l’esclavage, comme institution, dégrade et abrutit tous ceux qui vivent dans ses horribles milieux, sauf les bonnes et chrétiennes natures. Mais celles-là consentent rarement à posséder leurs semblables, ce qui laisse peu d’exceptions à la règle.

Casimir souffrait chaque jour à la vue de ees horribles tableaux. Il en avait oublié sa propre situation, pendant des heures entières. Et pourtant! il y avait bien (le quoi réfléchir, de quoi souffrir, de quoi trembler ! Séparé de sa chère et adorée femme, pour ne plus la revoir peut-être sur la terre ; séparé de son enfant dont les gentilles carresses, passant dans sa mémoire, lui torturaient le cœur ; voué à la mort dans quelques semaines...

et jusque là seul, seul! avec sa pensée seul

avec ses souvenirs ! esclave, paria, meurtrier ! mari, père, instruit, plein (le cœur et grand d’âme ! tout, tout se réunissait pour rendre atroce sa situation.

— La reverrai je* jamais ici-bas?.... ô mon Dieu ! — disait-il. Meurtrier d’un blanc, de mon maître ! laissera-t-on personne arriver jusqu’à moi

pour me eonsoler ? — Seigneur ! Seigueur Tout-

Puissant ! vous qui pesez les actions des hommes dans d'autres balances que celles de la terre, me condamnez-vous ? Ai-je agi en assassin ou en homme de cœnrf Mon Dieu, mon Dieu! qu’un signe

d’au-dedans de moi-même tne réponde et me dise

si je suis un réprouvé ou un juste ! Seigneur,

manifestez-vous à moi : je comprendrai !

A ce moment, la porte de sa prison b‘ ouvrit.... et Boae parut, tenant à la main la petite Bosiue.

— Oh 1 s’écria Casimir — dans un de ces

sublimes élans qui brisent l’espace et arrivent au ciel d’un bond irrésistible —j’ai compris, Seigueur ! et je-vous remercie!

Bose était dans les bras de Casimir. Il l’avait soulevée comme il eût fait une plume, et, devenu hercule par l’exaltation do J’ârac, il la tenait au-dessus du plancher, comme s il allait la porter vers Dieu.

Puis, brisé par la réaction, et ramené vers la terre parle retour de sa pensée, il s’affaissa à demi en laissant retomber sa femme et se prit

à fondre en larmes, faible comme un grand cœur brisé.

Sublime alors de dévouement et d’amour, Bose essuya les pleurs de Casimir avec ses lèvres, et l'entourant du cercle enchanté de ses doux bras :

— Prends courage! ami lui dit-elle: ils te

sauveront ! ils me l’ont dit. Je les ai vus ; on nous réunira, et nous fuirons loin.... bien loin de cos

sols maudits, et nous serons libres ensemble

toujours, toujours, ô mon Casimir 1 Us sont

puissants, plus puissants que la justice injuste, va ! Ils te feront fuir bientôt, bientôt !

Et à ces nobles mensonges elle pouvait donner l’accent de la vérité, parce que ses intentions étaient pures, honnêtes, charitables. Elle s’ouvrait le cœur pour en verser le sang précieux dans le cœur de celui qui allait peut-être mourir pour | elle... et elle souriait au milieu de ce supplice | plein de vraie vertu : et sa voix était plus suave que les notes douces de l’orgue chantant, comme un cœur qui déborde: “ Gloria inexcæhis J)co /” Gloire à Dieu daus les cieux !

Comme la tige courbée par la sécheresse se rélève peu à peu sous la rosée du ciel, le front courbé du malheureux se redressa sous le doux chant d’espérance sorti de l’âme de sa noble femme. 11 la prit d’un bras, sa fille (le l’autre, les attira toutes deux sur sa poitrine soulagée, et, comme si la douleur et la joie eussent été trop fortes et trop près l’une de l’autre pour son pauvre cerveau battu :

— Chères! leur dit-il, je vois la Guadeloupe, Salomon et la liberté !

Bose trembla. Elle crut que la raison abandonnait sou malheureux mari. Elle le regarda épouvantée. Casimir aperçut ce regard et le comprit. Alors, il sourit avec douceur et avec calme.

— Non, ma bien-aimée, dit-il, non je ne suis

pas fou. La vision a été fugitive, mais elle est restée gravée dans mon cœur. J’ai vu la Guadeloupe ; j’ai va Saloraou couché et entouré de mon-

quelcouque, qu’au® voix d’eu haut ou d’en bas* ou

de* Il annonçait l’indépendance de nos frères,

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J’ai vu cela comme je vous vois, toi et notre Rosine, et j’ai toute ma raison.

Rose baissa la tête, ne sachant que croire

— Qui sait? se dit-elle Dieu permet peut-

être qu’on voie — à certaines heures — au delà des espaces et des temps

— Ainsi, ma chère femme, on t'a donné de Tes*

poir demanda le malhoureux. Tu as donc vu

du monde?

— Oui, Casimir, j’ai vu monsieur Michaud

qui a parlé pour toi à ses amis; il est sûr de te sauver, soit en corrompant quelque gardien, soit par tout autre moyen. Il m’a promis que nous

serons bientôt réunis et alors nous fuirons pour

jamais vers la première terre libre qui sc trouvera près de nous.

— Dieu le veuille! dit Casimir tristement. Vois-tu, Rose, si j’étais seul, je sourirais à une mort

prompte qui me délivrerait de l’esclavage!

mais te perdre ! ne pins te voir sur la terre, jamais, jamais l ni ma petite chérie ! savoir qne tu vis, bonne, douce et belle; que tu me pleurerais et.

que nous aurions pu être ensemble heureux, ne |

nuisant à persoune, travaillant pour vivre, et vivant dans la paix de l’esprit et dans la joie du cœur ! Oh! ce n’est pas mourir, cela! c’est subir le plus affreux supplice moral que puisse porter la créature ! — Si j’y étais sans loi. je ne serais pas heureux dans le ciel !

Rose lui répondit par des caresses.

— Comment vis-tu lui demanda Casimir; où demeures-tu? Te caches-tu? Je ne sais rien, moi : je n’ai encore vu personne.

Rose raconta à Casimir tout ce qui lui était arrivé, lui indiqua sa demeure — lui annonça sa presque liberté— lui parla de son travai!, de ses protecteurs.. ..de l’argent qu’elle voulait gagner — pour l’époque où il serait sauvé.

— En attendant — ajouta-t-elle. — je viendrai te voir, bien entendu! le lundi et le jeudi de chaque semaine, et je t’apporterai quelque chose de bon., mon pauvre ami. — As-tu besoni d’argent ici? a jonta-t-elle, car je crois que tu n’en as pas.

— Si, j’en ai encore un peu, répondit-il ; je n’ai presque rien dépensé ; mais à présent que j’ai de l’espoir, je vais tâcher de me distraire. En prison comme ailleurs, l’argent est utile, et peut-être eu prison plus qu’aillcurs. — Comme je vais attendre jeudi avec impatience! Comme je vais compter les heures, jusque là !

Rose était assise sur les genoux de son mari. La petite fille était appuyée, moitié sur son père, moitié snr sa mère, scs beaux yeux encore humides des larmes qu’elle avait versées en voyant leur chagrin. Casimir parla un moment tout bas à Rose. Celle-ci sourit en le regardant, et en le menaçant du doigt avec une adorable gentillesse.

SALOMON.

— L’heure est écoulée ! dit uu gardien en ouvrant la porte.

Et il resta debout en attendant qne la visiteuse sortit.

— Au revoir! Casimir, dit Rose à jeudi!

— A jeudi ! Rose, et à dix heures précises ! surtout. ...

Ne voulant pas s’embrasser devant le gardien, ils échangèrent un regard qui contenait tous les baisers de leur amour.

xm.

I.K SOIÆII. DES CACHOTS. — DELX VISITES.

Il ne faut, pas demander si, le jeudi suivant, Rose fut exacte à dix heures du malin ! Rosine était encore avec elle. La. jeune femme eût voulu ne pas l’amener, do pour qne le tableau lugubre d’mio prison, et la vue de son père enfermé, no frappassent, trop fortement cette molle imagination, mais il n’y avait pas encore moyen que Rose vînt seule : Qui eût gardé Rosine ? Il fallait attendre que la maîtresse de monsieur Michaud vînt demeurer dans la maisou où vivait Rose. Grâce à ce voisinage ami, la jeune mulâtresse porrrrnit alors se rendre seule à la prison.

— La .semaine prochaine, lui dit-elle à cette seconde visite, la jolie Anglaise sera ma voisine, et alors je pourrai lui confier la petite

Casimir jeta à sa femme un doux regard de remerciement

— Tiens, dit-elle, je t’ai apporté quelques douceurs — confectionnées par moi: prends! mon chéri. — Dis-donc, ajouta-t-elle, on a visité mon cabas, au bureau des gardiens; mais jom’en doutais, et j'avais pris mes précautions! Je savais bien qu’il est défendu d’apporter ded liqueurs aux pri sonniors ; mais je sais qu’nn peu de bon cognac te ferait du bien — et alors je t’en ai apporté.

— Dans ta poche de robe ?

— On m’a fait retourner ma poche : il uy avait rien dedans, eu fait de choses prohibées.

— Où donc as-tu pu cacher une fiole ?

— J’ai acheté une petite bouteille, longue et plate, et, comme ma robe est montante, j’ai trouvé dans mon corsage une petite place. Regarde !

Pauvres enfaus ! l’esclavage était autour d’eux; la mort planait sur leur tête, menaçant de les séparer à jamais ; les murailles nues d’un cachot les environnaient, et des barreaux de fer, des serrures de fer, (les verroux de fer leur disaient que lâ était le tombeau de la liberté. Et leur cœur s’épanouissait un moment! et leurs yeux, pleins d’une douce flamme se rencontraient, comme (les étoiles -qui se regardent? et uu mystérieux bien-être ouvrait leurs cœurs à des pensées de bonheur!

C’est que leur ciel — si sombre vers Phorizon! —

I avait quelques points bleus, par où filtrait l’amour, Digitized by

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LE VIEUX SALOMON.

ce soleil des cachots.

Leur petite fille était là. Ils l'embrassèrent l'un après l'autre, à la même place.

Les bonheurs que donne la généreuse Providence sourient à l'homme... .au milieu même des horreurs de l’humanité!

Pose disait toujours à Casimir que l'Association travaillait en sa faveur, et que, si nul des frères n'était encore venu le visiter, c'est que la plus grande prudence était nécessaire. Sans le savoir, elle disait la vérité. Il est vrai que monsieur Mi-chaud lui donnait de temps à autre de l'espoir ; mais, au fond du cœur, elle n'en caressait que bien peu. En tous cas, avec un héroïsme dont est quelquefois capable l'amitié, est dont l'est toujours l'amour véritable et complet, elle voulait dorer les jours de sou mari de tout soleil qu’elle pouvait faire jaillir de son âme, de son cœur et de sa beauté.

Le temps fixé s’écoula en douces causeries

et on se quitta, poor se revoir le lundi suivant

La troisième visite fut semblable à la deuxième.

A la quatrième seulement, Rose vint seule.... et la misérable prison fut illumiuée de tous les rayons dont Dieu compose le bonhenr de ses créatures L’heure passa comme une seconde

et les pas du gardien rappelèrent — du ciel sur la

terre — les deux infortunés si heureux ! qn’ils

avaient oublié le temps

Un soir — que Casimir était tristement assis sur le bord do son grabat — naguère orné de satin, de velours et d’or, par la présence de sa bien-aimée ! — la porte du cachot s’ouvrit, et un homme parut.

— Mon garçon, dit-il à Casimir, n’avez-vons pas

quelques révélations à faire à la justice î

Vous pourriez, en dénonçant vos complices — si vous en avez — faire commuer votre peine, la peine de mort, à coup sûr ! Je puis recevoir vos déclarations. Voyons, parlez !

— Monsieur, répondit Casimir, je n’ai pas de complices. J’ai tué un homme qui voulait déchirer ma femme de coups de fouet, — parce qu'elle ne voulait pas être sa maîtresse. Si c'était à refaire, j'agirais encore de même. Quant à des complices, je n’en ai pas; et, en eussé-je que je ne les dénoncerais pas! Je ne suis ni un lâche, ni un traître—

— Comprenez-moi bien : La loi de la Louisiane fait remise de la peine capitale à tout criminel qui dénonce ses complices. Celui-là devient témoin de VEtat : les complices sont exécutés, et le dénonciateur à la vie sauve. Réfléchissez bien !

— Je n'ai pas besoin de réfléchir, monsieur. Je n’ai pas de complices, et je voudrais presque en avoir : j’aurais le mérite de mon silence !

— Vous ignorez peut-être, continua l'inconnu, que, comme esclave, vous pouvez être soumis à

lfô

une sorte de tortûre jusqu'à ce qne vous parliez. On peut vous faire passer par le tordu, par le fouet et par la palette! jusqu'à perte de connaissance ! C’est même ce qu'on a coutume de faire dans les cas graves prenez garde !

— Monsieur, je mourrai de la mort qu'on voudra m'infliger, puisque je suis le plus faible, mais Dieu jugera mes bourreaux !

— Et votre fuite n’a-t-elle pas été protégée f votre marronnage n'a-t-il pas eu des appuis?

— Monsieur, je ne mens jamais par peur; je mentirais par charité chrétienne, ou bien pour ma liberté, à la condition encore que mon mensonge ne nuirait à personne. Oui, j'ai été protégé dans ma fuite et dans mon marronnage, mais je défie tons les tordus, tons les fouets, et toutes les palettes de la Louisiane, de me faire crier une seule lettre d’un seul nom quand je devrais me re-

lever libre et heureux pour le reste de mes jours... ou bien périr dans les tortures !

— Ainsi, vous êtes bien décidé ?

— Bien décidé! monsieur, répondit le mulâtre d’une voix triste et ferme.

— Vous n’avez sur vous aucune arme qtii vous permette d’attenter à nos jours î

— Aucune, monsieur ; vous pouvez voir si cela vous plaît. .

En disant ces mots, Casimir ouvrit sa veste ; sa chemise s’entr'ouvrit aussi.

— Qu’est cela? demanda l’homme.

— Vous le voyez, monsieur, c’est une Etoile d’argent.

— Mais que signifie cette étoile ?

— Elle signifie ce qu’il y a de plus grand en ce monde, do plus juste, de plus libéral ! Ne m’eu demandez pas davantage, monsieur et priez Dieu, si vous croyez à Dieu, qu’il vous condaise là où sont ceux qui en ont de semblables!

— Regardez ! mon ami, fit le visiteur.

Et entr’ouvrant sa chemise, il fit briller aux re« gards du mulâtre, une Etoile d'or suspendue à un cordonnet bleu.

— Maintenant, dit-il, silence ! J’ai voulu vous

éprouver, malgré les témoignages de toute votre vie....qui nous est connue, et je suis conteut de vous. Nous allons tâcher de vous saaver. Si nous réussissons, peut être serez-vous libre enfin* et des nôtres ! Si nous échouons... .sachez mourir avec courage ! ou plutôt, comme ou ue meurt pas — dans notre Croyance — sachez

— Partir ! répondit Casimir. Ma Bienvenue en ce monde a été facile, quoique je sois né d’uu mère esclave; je souhaite que mon Union avec la phalange deu Croyants arrive avant que je ferme les yeux à cette pauvre lumière; mon Mariage m’a donné le bonheur, malgré les hommes; et je suis prêt au Départ , quand et comme il plaira à Dieu*

— Nous le prionspourvous, mou frète, sans re«

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1.54 Ufâ VlKUi SALOMois.

«oucer aux efforts humains. Quel C 3 t le Grand Moyen! Quel est le Grand-But!

— Croyance et Fraternité ; Aisance et Liberté.

— Oui, et les deux premières amènerout seules les deux dernières. Ayez espoir, et prenez patience : les Croyants ne manquent jamais du courage moral, qui est le seul courage.

— Oh ! s’écria Casimir, puisque vous m’houorez du uom de frère, ne me direz-vous pas le nom de mon frère t

— C’est moi qui ai conduit votre femme à l’habitation Roque. Je suis Edouard Ch — S’il ar-

rive que je sois près de vous sans que vous puissiez me reconnaître, je ferai le sigue matériel de la Croyance Universelle — que je suis autorisé à vous .communiquer — et à ce signe vous me reconnaîtrez. Tout autre qui vous le ferait serait aussi un frère, c’est-à-dire un sauveur.

Et, après avoir regardé autour de lui avec soin quoiqu’il fût bien seul avec Casimir, et bien enfermé, il fit à celui-ci le signe fraternel.

— Maintenant, dit-il,adieu....

Et il sortit en fermant la porte à doublé tour.

• *

Le lendemain était an jeudi.. A dix heures pré-eises, quand Rose entra dans le cachot de Casimir, elle le trouva. dispos et allègre, l’air presque heureux.

— As-tu donc aussi de bonnes nouvelles? lui dit-elle, que ton visage respire presque le bonheur du salutt

— Oui, femme chérie ! mon bijou, mon amour, mon ange adorée ! oui, j’ai do bonnes nouvelles ! J’ai vu un noble frire de l'Association, et si je meurs, c’est que tous les efforts humains auront été impuissants.—Mais toi-même, tu en as des nouvelles : tu as dit aussi !

— Oui, Casimir ; monsieur Michaud, que je vois chaque jour, marche du matin au soir pour toi. U y a eu, chez lui, des réunions fréquentes, de vingt, trente, quarante personnes, et j’ai appris de miss Elvina, sa maîtresse, qu’on s’y occupe, après chaque séance, d’uu complot pour te délivrer. v .. M. Michaud espère. Espérons aussi.

— Mais, dit Casimir, j’y pense : il n’y a plus que huit jours, d’ici à mon jugement, c’est-à-dire à ma condamnation.

Malgré tout leur courage, tout leur espoir et toute leur confiance, ces mots : “ Il n’y a plus que huit jours,” le? firent frissonner.

Pauvre nature humaine! on plutôt, pauvre éducation que celle qu’On donne à l’âme de l’homme ! Elle est si imparfaite et si tremblante, cette éducation, que le doute se glisse au milieu dos croyances les plus solides, les plus fermes ! Il y a des heures d’abattement inexplicable, succédant tout-à-coup à des exaltations de foi sincère et profonde ! On se sent parfois grand, libre de toute faiblesse,

et confiant jusqu’aüx limites les plus reculées de la raison, et tout-à coup, pour une pensée nouvelle, pour un mot fatal, ou tremble, on hésite, on doute !

Bose rentra chez elle dans une situation d’esprit mal définie. Elie savait que les frères de l’Association ourdissaient un complot en faveur du salut de Casimir; monsieur Michaud lui remontait chaque jour le moral ; Casimir lui avait raconté les détails de la visite de monsieur Edouard...

mais il n’y avait plus qu’une semaine avant

le jugement! Un complot peut manquer; il

peut être découvert ; l’exécution en peut être empêchée !.... Et Je temps marche, marche toujours du même pas, et l’heure fataio sonne, et il est trop tard pour sauver le malheureux !

En un mot, comme Casimir, Bose passait de l’abattement à l’espérance, de la tristesse à la consolation, do la foi au doute. Le doute t horrible torture! que connut et souffrit le Christ lui-même, au dernier moment.

Comme Bose venait d’allumer sa lampe pour terminer une robe très pressée, ou frappa à sa porte, et elle tressaillit en voyant entrer le jeune Augustin.

Entraîné par le plaisir de revoir la jeune femme, entraîné par la jeuuesse et par le souvenir du passé, mais sans arrière-pensée aucune et sans intention ultérieure, Augustin se jeta au cou de Bose, et l’embrassa avec cet amour passionné d’un amant qui revoit sa maîtresse après une absence.

— Monsieur ! s’écria Bose en se levant, je réan-

rais jamais cru que vous me feriez regretter un jour

— Comment! s'écria Augustin, presque offensé, parce que je vous embrasse, ltose, vous me repoussez et me blâmez... .comme si j’étais pour vous un inconnu! C’est de la cruauté! Vous me croyez donc bien oublieux et bien insensible !

— Je ne suis moi-même ni oublieuse ni iuscusi-ble! répondit la mulâtresse ; mais j’ai un mari qui va peut-être mourir dans huit jours! je vous vois avec plaisir, et vous serez toujours pour moi un ami; mais vous devez me respecter, parce que je 11e me suis pas vendue à vous, mais donnée !

— Chère Rose! répondit le jeune homme repentant, je me suis laissé aller à nu élan irrésistible, sans préméditation et sans intention, je vous le jure ! Je ne dis pas que jamais je n’essaierai de vous avoir encore, mais je ne suis sas assez misérable pour choisir un moment comme eelui-ei. Me pardonnez-vous ?

— Oui, je vous pardonne! répondit Bose, qui, malgré tout, 11e pouvait pas voir Augustin sans émoi, car la jeune femme n’était pas de ces coquettes de marbre, qui se souviennent et oublient à volonté.

— Vous me pardonnez, mon amie — eh bien,

prouvez-le moi; je m’abuserai pas !

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I® VIEUX SALOMON. m

Rose s’approcha et tendit son frout au jeune homme. Il st* pencha pour l’y embrasser, mais ses lèvres se trompèrent de direction, car elles descendirent un peu.

— Encore ! fit la jeune femme en lui donuaut une tape sur la joue.

— Merci! dit-il, j’avais besoin de cette correction pour devenir sage ! — Je suis arrivé de Mobi-

| heure du jour, par cette porte donnant snr notre I cour commune, chez ma belle voisine, j ha rondeur des cordiales'façons de mouBieur Michaud plut au jeune homme régénéré par l’amour de Rose; (car on ne pouvait méconnaître qu’elle l’aimât un peu ) il tendit la main au digne homme, et la connaissance fut faite.

le aujourd’hui, continua-t-il, et aussitôt qu’il m’a été possible de quitter la maison dans laquelle je suis maintenant employé, j’ai voulu accourir vers vous, sachant le malheur qui vous menace, pour vous offrir mes services.

— Je vous remercie, mon ami, répondit Rose: voyez vous-même ce que vous pourriez faire. Je ne sais

— N’avez-vous pas des protecteurs, Rose, et ne pourrais je pas m’entendre avec eux pour augmenter le secours donné à Casimir ?

—- Oui, noas avons des protecteurs, Augustin ; mais il ne m’est pas permis de les faire connaître! Us font partie d’une noble Association, qui compte dans ses rangs bien peu des vôtres, propremeut dit, et

— Et pourquoi bieu peu des miens? Rose

Si cette Association a nu noble but, qui nous empêche d’y entrer? Sommes^nous plus dénués de bons sentiments que les autres nationalités 1 — Oui et non, mon ami. Votre éducation malheureuse vous tue i’ârne et vous fait descendre plus bas que d’autres. Nés dans d’autres milieux, vous seriez bons, justes et chrétiens; mais l’institution do l’esclavage vous entoure au berceau et vous vicie le cœur. Ce n’est pas votre faute, mais qu’y faire ? — Toutefois, ajouta-t-elle, il y a tou-jours et partout des exceptions, et vous eu êtes une, vous, et nue des meilleures ! Sans cela, jamais.

— O chère Rose ! c’est à vous que je dois d’avoir secoué nos préjugés stupides et barbares ! c’est à vous que je dois de me seutir meilleur ! Vous avez refait mon cœur, qui se gangrénait sous le souffle empesté de mon propre pays! Je n’aurai jamais de uègres, et, Dieu merci ! je gagnerai moi-même, par un travail honorable, on par une industrie hounête, ce que je pourrai acquérir, et je ne demanderai pas la fortuue aux sueurs et au sang de mes semblables! Je prends Dieu à témoin que mes paroles ne sont que l’écho de ma.conscience, et je me ferais plutôt assassiner ici, comme abolitioniste, et ridiculiser par les sots, comme Croyant, que de jamais soutenir en rien l'esclavage, on de jamais nier Dieu!

— Bravo! jeune homme....sécria M. Michaud en ouvrant une porte de derrière qu’Augustin n avait pas remarquée. Toucliez-là! et faisons \ite connaissance: vous n’y perdrez pas, ui moi nou plus. — Je vous ai entendu sans le vouloir, j ajouta-t-il. .Te suis de la maison, et j’entre, à toute j

f ; ’ xj v.

J l.K JUttEMESTT DES HOA 13 IES,

i Rose faisait à Casimir sa dernière visita avaut le jugement. C’était un lundi. On lui avait permis, ce jour-là, de ne quitter son mari que vers j deux heures, au moment où la voiture cellulaive ■ viendrait le prendre pour le transporter au tribu-| nal. Une seule affaire précédait celle du meurtre j de M. Roque, et il était plus que probable que le ; jeugement et la condamnation de Casimir ne prou-j draient pas une heure,

j On avait tenté de corrompre le gardien en chef I de la prison, puis d’autres gardiens subalternes ; en tout autre temps c’eût peut-être été facile, mais en ce moment, le Comité de la loi du lynck avait des yeux et des oreilles partout, surtout vers le cachot de Casimir! C’est aussi pourquoi aucun des frères de l’Association n’avait visité le prisonnier Edouard Ch., officier de police, avait pu, a son J tour de garde, pénétrer dans le cachot du mulâtre,

| mais on n’avait rien à soupçonner de ce côté : il était dans son droit et dans son devoir. Malheu-reuse men t pour Casimir,ce jenue créole de la Guadeloupe était le seul homme de police membre de

l’Association ! Seul il pouvait bien peu ce qui

ne l’empêchait pas de combiner tous les plaus pos-j sibles, soit seul, soit an milieu de ses frères. Ceux-ci ne perdaient pas le temps en discours ou en ; théories ; ils s’assemblaient chaque jour, tautôt j chez l’un, tantôt chez l’autre, et là chacun appor-; tait le fruit de son imagination, ou au moius l’offre sincère de sa bonne volonté. Où en étaient-j ils de leurs projets ? quelles tentatives pouvaient-* ils faire î car il était temps !

| C’est ce que Casimir demandait à Rose, et ce que Rose ne pouvait dire à Casimir. Aussi, les voyons-nous courbés sons la douleur, presque sous | le désespoir. Néanmoins, le malheureux est. calme. Ce n’est pas la peur de la mort qui gonfle sa | poitrine et mouille ses yenx; c’est la perte de sou -! bonheur, Rose et Rosine I C’est la pensée navrante de finir d’une façon ignoble, snr une terre étrangère, pour avoir exercé le plus légitime et le plus naturel de tous les droits, celui de la défense de soi-même, et pins encore, des siens.

— Chère, noble et digne femme! disait-il à Rose pleurant dans ses bras, ne te désole pas, et songe à notre Croyance ! Ta sais que le départ n’est ni une peine ni un niatÿjgq&^^u^nia^^id nous ne nous

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LE VIEUX SALOMON.

quitterons que pour quelques jours, et que de là-Haut je te verrai, je te parlerai, aux heures nocturnes du recueillement et du souvenir ! — Quand je ne serai plus, ô ma Kose ! ne t’abime pas dans le désespoir; attends avec patience le jour delà réunion dernière! N’enterre pas ta jeunesse et ta beauté dans un éternel veuvage. Dieu ne veut pas ces renoncements ! Sans chasser mon souvenir— que notre enfant te rappellera toujours ! — aime, si tu peux aimer: l’amour est la plus douce prière à l’oreille de Notre Père ! — Je 11e serai point jaloux de te voir heureuse jusqu’au jour de ton arrivée là-Hant. Tu m’as donné constamment, par ta bonté, par ta douceur, par ton intelligence, un bonheur à faire déborder un cœur insatiable, et j’en apporterai, jusqu’aux pieds du Tout Paternel, un souvenir plus doux que le miel. — Ne pleure

pas, ma bien-aimée ne pleure pas ! të’i/é? n’ont

pu me sauver, c’est que mon heure est venue ; acceptons avec joie l’ordre du Maître: il sait les temps futurs et nous ne savons un peu que le passé.... Encore ne le comprenons-nous pas souvent ! — Tâche de regagner notre chère île : la liberté y luira bientôt ! Va revoir ta pauvre mère, qui tend peut-être ses bras tremblants vers l’horizon ; qui regarde peut-être, du haut des mornes, les voiles qui approchent sons le souffle puissant de la brise.... Elle se dit peut-être, la pauvre vieille: •*Mes enfants sont là!” Va, ma hile, dans ses bras, porter le souvenir de celui à qui elle avait confié son trésor, et qui a fait ce qu’il a pu pour-le conserver à ses vieux jours! — Va vous par-

lerez quelquefois do Casimir avec Salomon. Tu diras, au doyen des parias de la couleur, que je suis parti pour le grand voyage, plein d’espérance et plein de foi ; que j’ai couservé, dans la place la plus pure de mon coêur le bitume de ses enseignements; que si j’ai faibli quelquefois, et quelquefois douté ! c’est que je te quittais, toi, vie de ma vie ! cœur de mon cœur! âme de mon âme! toi que Dieu m’avait donnée, pensais-je, pour do longs....

Il n’en put dire davantage. Les sanglots le suffoquèrent, et une double explosion de douleurs longtemps amassées et contenues, éclata entre les murs de ce cachot.... dont elle perça !a voûte pour monter plus haut .

A ce moment, un homme de police ouvrit la porte du cachot et entra ; il était suivi d’un envoyé du shériff. Kose et Casimir reconnurent immédiatement le premier, mais celui-ci leur avait fait un sigue imperceptible qui voulait dire : silence !

— Monsieur, dit 1 epoliceman au député-shériff, voilà l’homme! Pensez vous qu’il soit nécessaire de l’enchaîner pour le conduire au tribunal dans la voiture cellulaire ?

— Si vous répondez de lui, répondit le supé- [

rieur, comme la voiture est une véritable prison qui ferme à clé, je ne vois pas la nécessité de cette précaution.

— C’est bien, monsieur ; je réponds de lui. Je le conduirai et le ramènerai.

— Il est temps que sa femme s’éloigne, dit le député-sliériff : on a poussé la complaisance aussi loin que possible.

— Ma fille, dit le policeman à Kose, vous avez entendu monsieur. Ketirez-vons, et, si vous le voulez, allez au tribunal. Mais je vous conseillerais plutôt de rentrer chez vous.

L’officier de police avait accoiupagué ces paroles d’un signe qui voulait dire tout le contraire de sa dernière recommandation. Casimir vit le signe, et dit quelques mots à sa femme, tout en l’embrassant pour ses adieux.

Kose, toute en larmes, était dans les bras de Casimir.

— Adieu, lui dit-elle, adieu ! je n oublierai rien ! ni pour quoi ni pour qui tu vas peut-être mourir !

— Adieu, chère femme, adieu! fit le malheureux, qui pouvait à peine parler sois heureuse

et va vers ta mère!

— Venez, dit le député-shérifi* au policemau, et emmenons la : ils me font mal.

Edouard Ch. avait les yeux pleius de larmes.

Enfin, Kose s’arracha des bras de Casimir et marcha vers la porte, comme un martyr marche au supplice.

— Je te reverrai! dit-elle au milieu de ses sau-glots.

— Bénissez-la, ù mon Dieu! murmurait le pauvre homme, heureux dans une ardente prière mentale ; donnez-lui le bonheur que j’en ai reçu !

Le député-shérifi* passa devant ; Edouard poussa doucement Kose pour qu’elle le précédât, et il sortit le dernier. Mais, au moment de tirer la porte sur lui et de la fermer, il lança un billet dans

le milieu du cachot après quoi on entendit le

bruit du fer sur le fer. La porte était fermée à serrure et à cadenas.

Casimir avait vu un objet blanc traverser la pénombre de sa prison, et tomber à ses pieds. Il se précipita, ramassa le papier, le lut ; puis, comme il n’avait pas de feu pour le détruire, il le déchira en petits fragments, les mâcha et les avala.

A ce moment, on vint le chercher pour le conduire au tribunal.

*

# #

La grande salle où siégeait la Cour Criminelle était encombrée de monde. Une foule de planteurs étaient descendus de leurs habitations, pour assister à la condamnation et à l’exécution du meurtrier de M. Koque. Beaucoup de jeunes gens de la ville étaient venus là promener leur désœuvrement, et jouir des courts débats d’une affaire aussi extraordinaire que celle fle Casimir. Un Digitized by * ^oooie

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LE VIEUX SALOMON.

137

grand nombre de femmes garnissaient les banquet-tes réservées. — La réputation do ce mulâtre, que la renommée faisait beau comme un Apollon, et qui s’exposait si courageusement pour défendre sa femme — la plus belle du pays ! — excitait vivement la curiosité et l’admiration féminines. Un jury de femmes eût absous Casimir, car les femmes sont femmes partout même dans un pays

à esclaves ! Il y en a beaucoup qui aimont à battre leurs domestiques, parce que, paraît-il, les corrections qu’elles infligent leur procurent des émotions; mais toute grande action leur exalte Pâme, quand surtout les circonstances en sont belles et exceptionnelles. Or, Casimir était beau, instruit, et qui plus est, aimant au suprême degré; sa femme Rose était si belle que toutes les femmes la trouvaient belle.... et que pas une n’en était jalouse !

Car elle était là, à Paudience, la femme de Casimir! On Pavait fait asseoir près du banc où allait être amené le prévenu, et, comme ce banc était assez élevé, elle était bien en vue. Entre elle et la sellette destinée à son mari, se tenait debout un officier de police, qui n’était autre qu’E-douard. I)e temps à autre, il disait à Rose quelques mots à voix basse, accompagnant ses paroles de gestes qui semblaient conseiller la résignation. Entre autres choses, il lui avait dit, en la regardant jusqu’au fond des yeux :

— Surtout, n’allez pas gémir et pousser des sanglots, quand ou le condamnera ! Ayez courage jusqu’au bout, jusqu’à l’avant-deruièrc minute de l’exécution.... et espoir !

Cependant,'l’affaire qui précédait celle de Casimir n’était pas terminée. Des iucidents nouveaux et inattendus compliquaient la cause et menaçaient de la faire durer plusieurs heures^de plus qu’on ne l’eût pensé. Casimir attendait, enfermé dans une des cellules situées dans la cour du batiment cil siégeait le tribunal. Le public, venu pour la seconde affaire, attendait avec impatience, mais avec calme, le. moment de l’appel du grand meurtre. — En attendant Casimir, Rose était donc le point de mire général.

La belle mulâtresse était vêtue d’une jupe jaune clair et d’une basqnine blanche. Elle était coiffée de ses admirables cheveux ; ses yeux et ses dents qui rivalisaient d’éclat et de beauté, allumaient çà et là de petits incendies dans les cœurs inflammables. Les jurés et les juges avaient souvent le regard tourné vers elle. C’était nue admiration unauime Au milieu d’un groupe de jeunes gens et d’hommes mûrs, on voyait Augustin appuyé contre un des supports de la balustrade. Son regard appelait le regard de Rose, qui bientôt croisa le sien. Le jeuue homme porta, sans affectation, sa main droite à son cœur. Rose se détourna un peu, lentement, <*t un sourire d’une ua*

i

vraute tristesse entr’ouvrit l’accolade gracieuse de sa bouche.

— Je suis prêt à tout pour lui, pour l’amour do toi! voulait dire le geste du jeuue homme.

— Hélas! qu’y a-t-il à faire maintenant? répondait le sourire de la jeune femme.

Cependant, quelques conversations s’établissaient dans les groupes, à voix presque basse. Les planteurs trouvaient bien insolente cette mulâtresse esclave, qui se posait eu spectacle à côté de son homme , un misérable assassin ! — Selon d’autres, il fallait qu’elle n’eût pas de cœur, pour assister ainsi à la condamnation de celui qui allait mourir pour elle. Les femmes et les jeunes gens, au contraire, ne cachaient guère leur admiration d’une aussi courageuse conduite.

— On devrait bien lui administrer le fouet que sou assassin d’homme lui a évité ! pour lui enseigner que sa place n’est pas ici ! murmura un jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre ans, défiguré par la variole, et horriblement louche.

— Voilà qui est aussi bête que méchant ! répon-

dit Augustin en regardant le laid personnage en face

— Vous dites ? monsieur....

— Vous avez parfaitement entendu !

— Il faut excuser la folie ! fit l’agresseur de Ro j se; monsieur est peut être l’amant de cette né* j gresse!

— Cette négresse vaut cent singes comme vous ! I s’écria le jeune homme outré.

I — On devrait bien emplumer les abolitionistes 1 ; riposta aigrement le jeune homme louche.

—Ou déplumer les hideux oiseaux de votre espèce ! fit Augustin en se contenant pour ne pas sauter au visage de son antagoniste !

— Silence! s’écria un coustable Silence!

messieurs

— Je vous dénoncerai au Comité ! dit le louche en baissant la voix.

— Vous pouvez aller au diable 1 vous et votre Comité... .et, si nous n’étious pas ici, je vous aurais déjà frotté les oreilles avec ma canue! riposta Augustin.

— Mais vous êtes fou! mon cher, dit au louche un ami de l’ami de Rose : monsieur est Louisiauais, il n'est doue pas abolitioniste ; on se moquerait de vous, et on vous enverrait à la poursuite de quelque blanche aussi laide que vous, puisque vous J n’aimez pas les jolies filles de couleur !

i — Oû allons-nous! fit le mystifié Le pays est

perdu, si des blancs parlent ainsi en Louisiane!

et des Louisianais, encore !

Et il se faufila dans la foule pour gagner la porte, tant son indiguation l’étouffait !

— Je conçois, dit l’ami d’Augustin, que cette chenille-là soit irritée à la vue de cette femme: sa

beauté passe les bornes parole d’honneur!

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LIT vmX SALOMOK

Augustin se sentit rougir de plaisir. Son amour-propre flatté lui disait bien bas : cette beauté-là ne te déteste pas et tu là connais!

Les débats de l’affaire retardée venaient de prendre fin ; mais il était sept heures, et la nuit approchait. Bientôt, sur un signe du juge, Casimir fut amené. Toutes les têtes se tournèrent vers le banc oh il veuait de s’asseoir après avoir fait à Rose un signe de tête plein d’amour et de calme.

— Qu’il est bel homme ! disaieut quelques femmes. — Qu’il est joli ! ajoutaient d’autres....

En efièt, Casimir semblait avoir pris à tâche de paraître avec tous ses avantages physiques. Il était vêtu d’uue redingote de mériuos noir, bien taillée, et boutonnée jusqu’au haut. Sa main droite était entrée sous le lrac, dans l’espace entr’ou-vert de deux boutons. Il portait la tête droite, avec une diguité tranquille, bien loin de la forfau-terie.

Une fine moustache noire et une impériale légè- ! re ornaient sa lèvre supérieure et son menton. Ses grands yeux, presque aussi beaux que ceux de Rose, étaient surmontés de sourcils gracieusement dessinés, et ses cheveux, bouclés sans être crépus, pouvaient — sauf la longueur, bien entendu — ■ être comparés à ceux de sa femme. Ses dents ! blanches et correctement aliguées étaient aussi éclatantes que celles de Rose.

Le juge lui demanda son nom, le lieu de sa naissance, sou âge... .tout cela, pour la forme. Casimir se leva pour répondre:

— Monsieur, dit-il, j’ai vingt-neuf ans passés ; je-snis né à la Guadeloupe ; mou nom est Casimir. Je suis issu d’une mêle esclave et d’un père libre, un blauc, le père de feu le digne capitaine Jackson. Le capitaine Jackson nous avait achetés, et aine nés en ce pays, dans l’intention formelle de nous donner la liberté, à ma femme et à moi, au bout d’uue année d’épreuves. Il obéissait en cela aux dernières volontés de son père....de notre père! Malheureusement, le capitaine est mort dans un naufrage, au moment où, par lui, nous allions être libres.

Ayant parlé ainsi avec calme et lenteur, il salua la Cour et se rassit.

Un murmure approbateur se lit entendre du côté des femmes. Les planteurs haussaient les épaules.

La parole étant à l'avocat de district, celui-ci flatta d’abord les nobles plauteurs, sucriers et cotonniers. — Cela pouvait lui procurer des voix. — li déplora ensuite le fatal progrès qui semblait se manifester parmi les esclaves, à savoir : l'instruction, et les bonnes manières qui en découlent* Il montra le pays eu danger, si ou ne redoublait de sévérité à l’égard de ces misérables noirs, qui, pour prix des soins les plus constants, d’une existence assurée, et d’un bien-être qu’ignorent bien

j des classes ouvrières, ne rendent à leurs maîtres que l’ingratitude! Enfin, abordant Vespèce , il ton-! lia contre l’hypocrite et orgueilleux mulâtre, qui I «se posait devant la Cour eu geutleman et en grand j homme persécuté ! qui salissait la mémoire d’un homme honorable, eu se disant fils naturel de cet homme ! — 11 convainquit de mensonge et de ca-j lomnie, dignes du dernier supplice ! ce meurtrier, î cet assassin, qui avait déclaré, dans son interroga-j toire, que son maître voulait forcer la mulâtresse ; Rose a devenir sa maîtresse ! La correction, cent fois méritée, que l’honorable défuut voulait faire infliger à sa mulâtresse, était motivée uniquement par le marrouuage de celle-ci.

Il oublia seulement de dire qui avait amené la fuite de Rose.

“ Enfin, messieurs les jurés, dit-il, voilà l’assassin d’un blanc, l’assassin de son maître ! Faites-en ce que vous voudrez : il est inutile que je conclue.”

Et il se rassit, récompensé par les bravos des plauteurs.

— Silence ! messieurs, s’il vous plaît cria le

constable.

Ce fut le tour de l’avocat de l’accusé. Voici sou speech textuel :

— “Messieurs les jurés—dit-il —l’accusé n’a rien nié. J’ai été nommé d’office pour le défendre, mais je ne sais que vous dire en sa faveur. J& me contente de le recommander à votre indulgence — si vous pensez qu’il en mérite. ’’

Et il se tut — en se disant : J’aurai bien du malheur si je ne suis pas élu juge de paix 1

Il n’y avait pas de témoins, puisqu’aucun blanc n’avait assisté au meurtre. D’ailleurs, en présen-i ce des déclarations de l’accusé, des témoins étaient j parfaitement inutiles.

i Le juge demanda à l’accusé s’il voulait ajouter j quelque chose à la défense de son avocat — Casimir se leva une seconde fois.

— Messieurs — dit-il—il y a plus de six ans que Rose est ma femme. Nul, à la Guadeloupe, n’a essayé de me la voler. Je l’aime par-dessus tout au monde, et il n’y a qu’à Dieu que je ne la disputerais pas. M. Roque l’a poursuivie pendant longtemps de ses désirs et de ses exigences. Une nuit même, après l’avair endormie au moyen d’au narcotique, il a abusé d’elle pendant cinq heures ! C’est à la suite de ce guet-apens qu’elle s’est enfuie. Moi, je souffrais, et je remplissais mon devoir si exactement, que je n’ai jamais été même réprimandé 1 — Quand Rose a été reprise, M. Roque l’a d’abord fait battre de verges, à nu ! puis, il lui a donné le choix entre ces deux extrémités: être à l’avenir sa maîtresse, ou recevoir, devant tout l’atelier, et à nu ! le quatre-piqnets !

“ Messieurs, ma femme n’a jamais été frappée do sa vie. C’est une servante d’une conduite exemplaire, une honnête femme^t une bonne mère.

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LE VIEUX SALOMON.

Elle a été accoutumée à une vie facile et décente, à un travail propre et très supportable. Le supplice du quatre-piquets l'eût tuée autant de

honte que de douleur. «Fai préféré mourir à sa place, et j’ai tué M. Roque. Si c’était à recommencer, je ferais de même. ”

Il salua comme la première fois et reprit sa place sur son banc. Rose le regarda de toute son âme et on put voir leurs yeux devenir hu-

mides.

Les juges se retirèrent pour .obéir à la forme, et, cinq minutes après, ils rentrèrent avec un verdict unanime :

41 L’accusé est coupable. ”

Le juge prononça alors la peine capitale, et l’officier de police, Edouard Oh..accompagné de trois autres agents, conduisit Casimir à la voiture cellulaire qui attendait à la porte. Quand le condamné y fut monté, son gardien responsable ferma la porte au cadenas, monta sur le siège/, - -et les chevaux prirent le trot vers la prison, dans une cour de laquelle Casimir devait être peudu le lendemain à dix heures du matin.

XV.

LE JUGEMENT DE DIEU.

Il était environ neuf heures quand Casimir montait dans la voiture des prisonniers. Cette voiture affecte à peu près la forme d’un omnibus sans fenêtres. Elle ressemble à une cellule de pénitencier : étroite, longue, elle n’a qtfane porto à l’arrière, laquelle porte est fermée par une barre do fer horizontalement posée, et fixée par un fort cadenas. Casimir était seul dans cette prison roulante. On montait la rue d’Orléans vers la place Congo, après laquelle, avant le marché Trétné, se trouve la prison de ville. Quelques planteurs, heureux de la promptitude et de l'unanimité du jury, suivaient la fatale voiture, en lançant des invectives a celui qui était dedans. D’autres per-sonues, au nombre d’environ une vingtaine, suivaient aussi, en se mêlant aux généreux habitants, propriétaires d’esclaves. Comme la voiture, ainsi escortée, arrivait à la hauteur de la rue Bourgogne, une lourde charrette à mulets, conduite par un homme qui semblait ivre — à la façon dont cheminait le véhicule — vint se heurter à la flèche de la voiture cellulaire.—En même temps, des voix d’ivrognes vinrent augmenter le tumulte, et les trois ou quatre planteurs se sentireut bousculés sans savoir par qui. Le cocher de la charrette poussait des cris et des jurements, et les vingt personnes qni avaient aussi suivi le condamné se mêlèrent au tumulte et l’augmentèrent considérablement. Un omnibus arriva à sou tour sur le lieu du désordre, et ne put passer. Le cocher jura tant et plus, et cçux qui se trouvaient dans la voi-

J ture publique descendirent pour voir de . quoi il s’agissait. Le tumulte fut alors au comble.

— Messieurs ! s’écria Edouard, que l’on de vous aiFe demander main-forte au poste de la prison, ou bien nous ne passerons jamais au milieu de cette bagarre.

Aussitôt, le leatchman de la rue d’Orléans, qui venait de voir la scène et d’entendre l’appel de l'officier de police, fit jouer son rara } et une douzaine d’autres watchmen accoururent en donnant l’alarme à leur tour.

Alors, et comme par enchantement, le tumnlte cessa; quelques personnes se détachèrent du groupe, puis d’autres en plus grand nombre, chaque i noyau prenaLt une direction à sa fantaisie, charrette à mulets roula en droite ligue vers l’Es-I plauade; l’omnibus put coutiuuer t sa route avec j ses passagers remontée; et la voiture de la. prison,

I enfin dégagée, arriva bientôt à sa destination, i Tout cela n’avait pas duré cinq minutes.

| — Eh bien! demanda à Edouard le gardien rdu

! poste de !a prison, qu’y a-t-îl donc eu là-bas* que i j’ai entendu les raras pendant un moment ? î — Un encombrement qui m’a arrêté, répondit j Edouard. Un cbarrettier ivre a jeté sa voiture | sur ma flèche, et je ne sais pas comment elle n’a ; pas volé en éclats.

! — Et le jugement est-il prononcé ?

j —Oui. Le mulâtre est condamné à mort, et | l’exécution est pour demain à dix heures.

— Diable ! ça va vite ! Le pauvre homme n’a que le temps de dormir et de déjeûner ! — observa le gardien.

— Oh ! mon Dieu.... un peu plus tôt, un peu plus tard, ça ne pouvait pas finir antremeut, ajouta Edouard du même ton.

— Alors, dépêchons-nous de le faire descendre 1

dit le gardien du poste de la prison qu’il ait

au moins ses douze heures pleines !

Edouard avança alors la tête dans l’intérieur du bureau, où uue douzaine de policemen causaient,

| en attendant qu’on vînt ou non les requérir pour ! quelque événement.

— Deux hommes par ici ! s’écria-t-il

! — Quel luxe de précaution ! fit le gardieu

| — Quand un homme est condamné, dit Edouard,

je ne m’y fie pas ! Celui-là paraît doux comme un

mouton, mais à présent qui sait !

| Deux hommes parurent, et Edouard suivi du j gardien et de ces deux hommes, s’avança vers la I porte de la cellule roulante, ponr.cn ouvrir le ca-! denas dont il avait la clé. Le gardien du poste tenait un falot de la main gauche.

| Edouard monta sur la première des deux marches, pour atteiudre à la barre de fer, et chercha à introduire sa clé dans le cadeuas.

— Tenez, dit-il au gardieu, vous qui avez un falot, ourrez donc ! je n’y vois pas assez, moi.

Le gardiç* prit la clé de la.313.i11 droite t s’éclaira

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LE VIEUX SALOMON.

de la main gauche, et ouvrit le cadenas. Les trois autres hommes l’entouraient.

— Descendez ! cria Edouard — quand la porte fat ouverte

Bien ne bougea dans la voiture.

— Le diable m’emporte ! s’il ne dort pas, dit un des hommes.

— En voilà un courage 1 dit un autre.

— Voyons donc ! ajouta celui qui tenait la lumière.

Et il entra dans la voiture.

— Personne ! s’écria-t-il....

Et, un moment après, il descendait chargé de vêtements.

» — Voilà ce que j’ai trouvé, dit-il.... un habillement complet, jusqu’à la chemise !

— Pardieu I s’écria Edouard, nous ne sommes

plus au temps des miracles ! Il dort tout nu sur la banquette Il est peut-être mort !

— Ou bien fou ! dit un autre.

Edonard monta à son tour et ne trouva per-

sonne.

— Je n’y comprends rien, dit-il ; c’est fabuleux ! Je l’ai enfermé moi-même devant trois hommes; ma clé ne m’a pas quitté ; je n’ai pas quitté la banquette de devant ; et le cadenas n’est pas forcé ! — Qu’eu dites-vous ï

Les trois hommes se regardaient hébétés ils

ne savaient que dire.

A ce moment, neuf heures sonnèrent à la Cathédrale.

Le lendemain, dès dix heures du matin, la foule commença à s’amasser autour de la prison de ville, sur les deux chaussées de la rue d’Orléans, depuis la rue Trémé jusqu’à la rue des Marais.

La prison se compose de deux corps de bâtiments distincts, séparés par une ruelle étroite fermant, à chacnne de ses deux extrémités, au moyen d’une grille de fer. C’est au-dessus d’une de ces grilles, celle qui regarde la rue d’Orléans, qu’on élève la potence, quand il y a une exécution. On construit, à cet effet, une sorte de plate-forme à bascule, en planches, sur laquelle pasaissent le shériff, le condamné et le bourreau. Le condamné s’assied sur une chaise de bois, les mains attachées au dos, la corde nouée au cou ; le shériff lit à haute voix la sentence ; pois, après avoir abaissé un bonnet blanc sur la tête et le visage du condamné, il se recule, et fait un signe au bourreau. Celui-ci coupe alors une corde qui retient la bascule de la plate-forme, et le condamné s’abime sons le plancher mobile qui cède sons ses pieds. La chaise tombe en même temps et tout est dit!

sauf les souffrances inconnues du supplice !

Cette sorte d’échafaud avait été élevé la veille, à hait heures du soir, par le charpentier de la prison, et, comme ce n’était qu’à neuf heures du soir que la

| disparition inexpliquée du candamné avait été reconnue, le charpentier était parti, et on avait lais-J sé là le siuistre appareil.

; La foule augmentait donc de moment en moment. Quelques policemen se mêlèrent alors aux groupes, pour annoncer la fuite du condamné ; mais un gamin ayant ri et nié le fait, l’incrédulité circula comme une fusée horizontale, et les obligeants gardiens de la sûreté pnbliqne furent hués de tous côtés. Pour augmenter encore l’incertitude et stimuler la curiosité, les crienrs de journaux arrivèrent sur les lieux en vociférant, en titres pompeux, la fameuse nouvelle. Le Pieayune , le Delta, le Truc Delta , d’un côté ; VAbeille le Courrier de la Louisiane, V Orléanais , de l’autre côté, donnaient la nouvelle à qui mieux mieux, avec grand renfort do mystère et de points d'exclamation, mode essentiellement américaine.

Au milieu des broderies des diverses narrations desjonrnaux, il ressortait que, en fin décompté, le condamné s’était évadé. Si toutes les feuilles publiques eussent été d’accord, îl est indubitable que la foule se fût dispersée peu à peu. Mais un journal facétieux contenait, dans sa partie française, le Communiqué suivant:

“ C’est à tort qu’ou fait cirouler le bruit de la disparition du fameux mulâtre Casimir. Son exécution ne pouvant avoir lieu avant midi, ou même deux heures, à cause de l’absence du bourreau, on veut probablement que la foule se disperse, et ou use pour cela du stratagème le plus adroit. Le condamné est tout simplement dans son cachot, attendant l’heure fatale ; il sera pendu cette après midi.”

La vérité fut rejetée, et le mensonge fat accepté unanimement. En conséquence de ce, la foule augmenta de plus eu plus, et les petits porteurs de l’adroit journal firent de magnifiques recettes. Les autres journaux ne se vendirent plus, à partir du moment où ils furent convaincus de vouloir se jouer du peuple !

Enfin, à six heures du soir, il n’y avait pas un pavé libre dans toute l’étendue des rues taisant les quatre faces de la geôle; toute circulation fut interrompue, et le shériff fut forcé de monter sur la plate-forme destinée à Casimir, pour annoncer officiellement à la multitude que le condamné avait disparu. Toutefois, on ne le crut qu’après qu’on

eut vu démonter la potence et alors seulement

la foule diminua peu à peu.

‘ *

I # #

Cependant, tandis que la foule s’amassait, le matin, autour de la prison delà Nouvelle-Orléans, Bo-se, semblant absorbée dans ses pensées, marchait lentement sur la levée du Mississippi, à l’endroit qui fait face à la Place d’Armes.

Huit heures étaient près de sonner, et le steamer de New-York, VDmpire-City, avait déjà tinté Digitized by * ^.C ç

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LE VIEUX SALOMON.

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deux fois pour annoncer son départ. Tous les passagers étaient embarquas. Enfin, dès que le premier coup de huit heures retentit à la Cathédrale, un dernier tintement partit du vapeur, puis un

éclair jaillit de son avant et la détonation d’un

coup de cauon roula sur les eaux du grand fleuve, et fnt répétée par les échos de la ville. Ce coup de canon sembla aussi retentir dans le cœur de la mulâtresse. Elle leva les yeux au ciel, puis les abaissant vers le fleuve, elle vit le steamer décrivant une courbe gracieuse, s’élancer comme un cheval de course au milieu du Mississippi, qu’il descendit bientôt à toute vitesse. A mesure que la demeure flottante disparaissait à ses yeux, Eose semblait respirer plus profondément. Comme Y Empire City allait disparaître au premier coude que fait le fleuve, un second coup de cauon roula

sur la surface des eaux et bientôt on ne vit

plus, du lieu où était la mulâtresse, qu’une fumée légère qui s’élevait dans l’espace.

— Merci mon Dieu! dit-elle celui que

vous avez sauvé est maintenant sous votre sainte protection !

En se retournant pour s’éloigner, elle vit Au-gustiu qui venait vers elle.

— Montez dans cette voiture, lui dit le jeune homme, et rentrez chez vous ! Le cocher a le mot d’ordre. De la prudence jusqu’à ce soir ! Moi, je vais au magasin ; au revoir, Eose!

— Au revoir, cher Augustin, répondit la jeune

femme et merci !

Elle monta alors dans uu carrosse arrête à une com te distance, et fut bientôt arrivée chez elle

XVI.

DOUBLE ACTIOX. — LK CALME APRES L’ORAGE.

*

Le même jour, à quatre heures de l’après-midi, le steainboat Empire-City quittait les eaux limoneuses du Mississippi, les horribles aspects de la Balise, les insupportables raaringoins venant des deux rives, et entrait dans les eaux du Golfe du Mexique. Une demi-heure après, on ne voyait plus, du bord, que le ciel et les flots. L’Etat à esclaves avait fui comme un mauvais rêve, disparu comme nue pénible vision.

Sur l’avant du Vapeur étaient assis plusieurs des personnages qui ont joué un rôle dans ce récit : M. Michaud, miss Elvina, M. Alexandre Elwin, Edouard Oh., un carré de braves geuSj frères par la Croyance, amis par le cœur. Us fnyant ensemble un pays d’esclavage et de fièvres pestilentielle, où chaque année leur avait pesé sur le cœur d’un

poids de dix ans. Madame V et madame El-

win devaient rejoindre, l’une son mari, l’antre son gendre, à New-York, par le prochain steamer, le Philadelphia . On saura bientôt cb qui avait motivé co voyage en deux parties, de la même famille.

En bas, près de la* cuisine des passagers de cham-

bre, était assis ün beau mulâtre, le chef orné d’un blanc bonnet do coton, les reins entourés d’un cordon maintenant un blanc tablier. Son visage, ouvert et heureux, semblait sourire â de consolantes pensées on à de joyeuses espérances. En attendant le bonheur qu’il semblait espérer de l’avenir, il grattait prosaïquement des carottes, épluchait des pommes de terre, et coupait des oignons. Un gros père, de la même nuance que ce mulâtre, le régardait faire, d’un air de satisfaction. Ce dernier était le premier chef du bord, le cuisinier par excellence, toujours chantant, fier et heureux de sou sort !

— A présent, mou garçon, dit-il à son aide pour les légumes , vous pouvez être bien tranquille : on ne viendra pas vous chercher ici pour vous pendre par le cou jusqu’à ce que mort s’en suive ! — Vous pouvez toujours vous vanter d’avoir vu la corde do près, et d’avoir de fameux amis ! Quand nous serons à New-York, vous serez un citoyen, hy God! Il est vrai que vous n’aurez pas les droits politiques mais, comme je ne les ai pas pins que

vous, nous nous en consolerons aisément entre une bouteille de vin rouge et une de vin blanc ! Eu attendant, ajouta-t-il, comme j’ai le gosier sec, et vous aussi par conséquent, nous allons goûter ce

madère qui était destiné à faire nue sauce, et

que je remplacerai par une eau pure et peu limpide !

— A la vôtre! ajouta-t-il après avoir rempli un large petit verre pour son inférieur, et un pour lui-même, à la vôtre ! mon brave ami, et je vous eu souhaite autant jusqu’à la fin de vos jours !

Casimir sourit de la gaité de son patron, prit son verre, le choqua avec un salut amical, et avala avec plaisir une partie de la sauce des passagers de la première chambre.

— Comment trouvez-vous ça.?> demanda le gros réjoui.

— Excellent! dit Casimir.

— Eli bien, pas du tout ! jeune homme — Sachez, si vous voulez apprendre à vivre, qu’un premier coup n’est jamais bon! On ne saurait marcher sur une jambe, donc on ne peut être satisfait d’un seul verre ! Eedoublons donc... .et vivent les

passagers qui se payent (les sauces au madère!

Casimir ne lit pas la petite bouche, et trinqua une seconde fois.

— Un peu plus, dit-il, à cette heure-ci je n’aurais guère pu ouvrir le gosier !

— Cette saillie plut au chef jovial, ef, pour témoigner à Casimir sa haute satisfaction, il lui demanda le récit de son évasion.

— Volontiers, répoudit Casimir; écoutez donc:

11 de venais d’être condamné à mort — vous savez pourquoi — et j’étais monté dans la voiture cellulaire qui devait me reconduire à la'prison, où le lendemain, à dix heures da matin — aujourd’hui

je devais être exécuté.

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LÉ VIEUX SALOMOK.

“Il faut vous dire que, le matin même, un billet m’avait mis au courant de ce qui devait arriver et de ce que j’avais à faire. Je continue :

“ Dès que je fus enfermé dans la voiture, je me dévêtis entièrement, et je me couvris de nouveaux vêtements, qui avaient été cachés à mon intention sous la banquette de la voiture. Comme on arrivait à la hauteur do la rue Bourgogne, saisissant le moment d’un tumulte organisé par mes protecteurs, je soulevai une planche de ma prison roulante, laquelle avait été préparée, en manière de soupape, pour ma fuite, et je me laissai glisser dans la rue. LA, je me mêlai aux groupe le plus nombreux, dans lequel je reconnus des amis, et, caché, entouré, entraîné, presque porté par eux, je fus bientôt à l’abri dans un lieu où j’étais attendu. Bientôt je vous vis, et vous savez le reste, puisque je suis à votre service jusqu’à New York. ”

— Eh bien, dit le chef, voilà qui n’était pas mal organisé ! C’est simple comme bonjour, mais les choses simples sont les meilleures. — Puisqu’il en est ainsi, ajouta-t-il, je ne vois pas pourquoi nous laisserions se gâter,' dans sa bouteille le reste de ce petit vin qui plaît tant aux passagers! Finissons donc la fiole, puis vous la jetterez par le sabord, pour la rincer.

On but un troisième et dernier verre; après quoi le contenant dédaigné alla grossir les montagnes d’objets inconnus qui gisent au fond des mers.

Sur la dunette, à l’arrière, nos quatre personnages causaient de la délivrance de Casimir, qu’ils avaient menée à bonne fin, et de la Croyance Universelle, qui les unissait d’une solide amitié.

UEmpire-Ci/y arriva à New York le huitième jour, la veille de celui où le California devait quitter la Nouvelle-Orléans.

*

# *

Le steamer qui portait les trois femmes si impatiemment attendues arriva à New-York au milieu de la nuit du 13 au 14 janvier. Casimir, enveloppé d’une énorme couverture, allait et venait d’un pas rapide sur le quai de la rivière du Nord. Accoutumé aux pays chauds, le mulâtre grelottait. Ses lèvres se gerçaient sous la bise, et ses yeux étaient continuellement humides. Son nez et ses oreilles semblaient près de geler, car c’était nne nuit glaciale que celle-là. Depuis midi, Casimir ne faisait qu’aller du quai à sa chambre et de sa chambre au quai. On lui avait dit, au bureau des steamers, que le California était signalé et qu’il pouvait entrer d’un moment à l’autre, et Casimir ne voulait pas que sa chère femme pût arriver sans le voir aussitôt auprès d’elle ! Heureusement, il faisait sec, et le ciel était magnifique. C’était une de ces nuits calmes et blanches, pendant lesquelles le sol est ferme, et retentit sous les pas, comme

une dalle de pierre. La lune, presque pleine, brillait pure et calme, au milieu d’un firmament étoilé* Les bruits de la grande cité s’étaient éteints ; les maisons étaient closes; les navires dormaient amarrés à leurs quais. Dans l’étendue de chaque rue, on voyait l’illnmination d’une longue file de becs de gaz ; à quelques fenêtres d’étages élevés, brillaient ça et là les lampes du travail, et, dans de plus riches demeures, les bougies du plaisir. Casimir interrogeait de temps à autre l’espace et le bruit, pour savoir si le tant désiré vapeur n’approchait pas, amenant sa bicn-aimée.

Si le visage du mulâtre était gîaeé, son cœur était brûlant. Le froid de l’atmosphère né pouvait atteindre la douce chaleur de sou âme. Libre enfin.... libre ! il attendait d une minute à l’autre ces chères portions de son être, détachées de lui par la tyrannie des hommes, et ramenées par la tonte puissante bonté de Dieu.

— Oh ! disait-il tu peux souffler, vent du

Nord ! tu peux tomber, neige du ciel! je me ré chaufferai toujours assez au soleil de la liberté, pour ne pas vous'craindre ! — Et même, ajouta-t-il, j’aime tes hivers, ô nature ! Là où j’ai senti le feu des rayons du soleil, j’ai senti aussi les glaces de l’esclavage, et elles me paralysaient le cœur ! Ici, je suis libre ! le froid extérieur ne touche qùe mon épiderme, et la douce chaleur de l’indépendance pénètre tout mou être et l’iaonde d’une enivrante volupté! — Oh! viens, ma femme libre! viens, mon enfant libre ! venez, venez que nous re-

merciions Dieu eusemble de toutes les forces de nos cœurs !

Et il marchait à grands pas, oubliant le froid, oubliant le passé, et jetant vers l’avenir des regards pleins d’espérance.

A ce moment, il crut entendre un brnit éloigné sur les eaux de la rivière. Il s’arrêta et

écouta. C’était bien la puissante respiration de la vapeur, c’était bien le bruit des palettes dans l’eau, et de temps à autre, les commandements pressés du porte-voix. On entendait aussi les craquements des glaces brisées par l’avant de la puissante demeufe flottante, et tous ces bruits confus et mêlés qui sortent d’un navire près de toucher au port.

— Viens donc! disait Casimir, viens donc, in-

telligente masse de bois et de fer ! qui traverses les mers au moyen des calculs de la science! toi qui lis ta route sur cette carte infaillible tracée au firmament par la maiu de Dieu! Viens toi qui

portes à tous les rivages du inonde les échanges du commerce, les amis qui rejoignent les amis, les exilés qui retournent au sol natal et les persé-

cutés qui vont demander la liberté à d’autres ciels!—Et surtout, voyageur des mers, cesse bientôt d’aller arracher à leur pays des populations

entières.... que tu vas veudre, comme un bétail,

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LE VIEUX

aux adorateurs de la fortune qu’ils ramassent

daus le sang de leurs frères !

Les glaces se brisaient sous la proue et sous les palettes du vapeur, et le noir fantôme approchait et grandissait à vue d’œil, lançant dans l’espace le formidable souffle de ses puissants poumons. Bientôt il aborda, et, après mainte et mainte manœuvre, le cable qui devait l’amarrer fnt lancé, puis enroulé au poteau qui l’attendait. Quelques minutes après le steamer était immobile à sa place accoutumée, et lâchait avec un bruit assourdissant, la vapeur inutile de ses chaudières.

En quelques bonds Casimir franchit l’échelle et fut sur le pont. La première voix qu’il entendit fut celle de Rose, les premières mains qui le pressèrent furent les mains de Rose.

— Toi! dit elle, toi à cette heure! ô mou

Casimir? Tu as passé la nuit dehors par ce froid !

— Et toi, Rose, te voilà levée !

Les bruits du bord, les mouvements des manœuvres, lors de toute arrivée, les séparèrent bientôt.

— Peux-tu descendre maintenant ! demanda

Casimir à Rose, après quelques instants

— Nou, cher ; il faut que j’accompagne celles qui m’ont amenée : viens me prendre à huit heures chez M. Alexandre, et je te suivrai chez toi.

Un baiser furtif fut échangé; on se dit au revoir pour quelques heures, et Casimir dut s’éloigner.

Comme il mettait le pied sur la dernière marche de l’escalier, il entendit une voix fraîche et doucement vibrante, qui chantait :

“ Chè’ z’ami, moi quand to kalé vini ”

Le reste se perdit dans le bruit de la vapeur, qui s’échappa de nouveau des h ânes du navire.

XVII.

LA PATRIE.

Mousieur Alexandre Elwiu, sa femme et sa belle-mère, occupaient, à New-York, le premier étage d’une maison située daus Canal Street , entre Sullivan et Thompson streets. Le deuxième étage de la maison était occupé par monsieur et madame Mi-chaud, qui avaient régularisé leur union pardevant un juge. Comme ils n’avaient besoiu que d’uue portion de cet étage, ils en avaient pris l’appartement de devant, et avaient donné celui de derrière à Casimir, Rose et Rosine. Monsieur Edouard demeurait au troisième et dernier étage, provisoirement-. M. Elwiu avait pris à bail la totalité de cette maison, et quoiqu’elle ffit entièrement occupée par ses amis, sauf une portion du troisième, un écriteau placé sur la porte d’entrée portait imprimés ces mots : li Apartmenls to Jet ” —Appartements à louer. — Nous saurous bientôt la cause de ce fait.

Les deux familles blanches, Elwiu et Michaud, avaient loué chacune une servante allemande, à

SALOMON. Î63

moitié prix de ce qu’elles se payeut à la Nouvelle-Orléans. Moyennant ci uq dollars par mois chacune, ces familles étaient bien servies. Eu vain Rose avait insisté pour les servir, les braves gens avaient refusé, ne voulant pas lui prendre le temps de sa joie de liberté. Pendant les premiers jours, Casimir et sa femme se promenèrent daus la grande ville, preuaut plaisir à voir s’ébattre leur chère petite fille an milieu des grands squares comme il y en a tant à New-York, lis marchaient d’un pied libre dans la magnifique voie appelée Broadway , dans Parle Place , à la Batterie, d’où ils voyaient se dérouler le magnifiqne panorama de ffoboken y de Jersey , de Staten Islande do Long-Islande avec leurs bois entremêlés de jolis cottages. Us admiraient le tableau mobile des uavires rentrant ou sortant, des ferries chargés de passagers. Us allèrent eux-mêmes, malgré la saison, bravant uii froid auquel ils n’étaient pas accoutumés, gravir les mornes dénudés qui — sauf le feuillage jauni pas l’hiver — leur rappelaient le sol accidenté de leur chère Guadeloupe !

— Personne ne nous attend! disait Casimir; notre temps n’est qu’à nous et à Dieu, et il n'y a pas de cloche de plantation sucrière qui nous rappelle à la terre, avec accompagnement de coups de fouet! Nous entrerons quand il nous plaira; nous nous coucherons quand nous voudrons; nous nous lèverons quand nous aurons assez dormi ; nous mangerons quand nous aurons faim ; nous rirons, nous chanterons, si nous sommea gais!et — ajouta-t-il en embrassant sa femme—nul ne t’arrachera de mes bras pour te salir de ses caresses imposées!—

— Je veux toujours être libre ! s’écria Rosine, ou bien je m’en irai vers le Bon Dieu!

— Dieu, c’est toujours la liberté ! dit Rose, et la liberté c’est la vie !

— Et nos pauvres frères ! s’écria le mulâtre tout à-coup attristé.

— Nous travaillerons, à notre tour, pour leür indépendance! répondit Rose, et le jour viendra bientôt de lenr émancipation physique et de leur délivrance morale.

Us étaient sur uue hauteur d’où l’on voyait la pleine mer et l’horizon lointain.

— Regarde ! dit Casimir à sa tomme, regarde là-bas, là-bas Ne vois-tu rien ?

— Je vois, répondit la jeune femme, deux ou trois voiles blauclies à l’horizon.

— Plus loin, Rose, plus loin 1

— Je ne vois que le ciel et l’eau.

— Ferme les yeux et songe tu verras !

Eh bien î demanda-t-il.

— Je vois ! s’écria-t-elle les mains sur les yeux... je vois, dans un loiutain lumineux, les pitons de la Soufrière et le morne de Jolimont.

— Femme ! nous sommes libres inaintenant !

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LE VIEUX SALOMON.

Nos protecteurs ne veulent que notre bonheur; nous avons île l’argent et M. Edouard va par-

tir pour la Guadeloupe !

— Je te comprends ! Eh bien, écoute et sut tout ne me trahis pas ! — Non ! lit-elle en se reprenant, j'ai promis de me taire, je me tairai.

— Vive Dieu ! femme tu en as déjà trop dit.

Mais descendons, le froid devieut piquant sur ces hauteurs.

Et, tenant leur Eosine, chacun par une main, ils descendirent en courant et en riant aux éclats, la pente de la montagne, faisant sauter la petite pardessus les cailloux et les crevasses qui eussent pu la faire tomber.

Quand iis arrivèrent ainsi sur le sol plane, ils étaient essoufflés et heureux.

Le même soir, tous les amis étaient assemblés dans le salon du premier étage : monsieur et madame Elwin, madame Y , monsieur et madame

Michaud, Edouard, Casimir et liose. Les enfants dormaient: le petit garçon de M. Alexandre et la petite fille du beau couple de couleur.

— Mes enfants, dit M. Alexandre aux protégés des Frères de la Croyance, vous voilà libres maintenant— vous, Eosc, légalement; vous, Casimir, par le fait de votre arrivée sur nu sol libre, car, depuis quelque temps, la loi d’extradition des esclaves fugitifs — a été rappelée dans cet Etat. Mais cela suffit-il ? Ne désirez-vous pas autre chose presque autant que vous désirez la liberté ?

— Oh! monsieur, s'écria la mulâtresse, il ne manque plus que cela à notre bonheur.

— Quoi donc ? fit madame Elwin

— De retourner à la Guadeloupe ! répondit Casimir !

—Eh bien, mes enfants, continua M. Alexandre, remerciez Dieu ! Vous partez la semaine prochaine, en même temps que M. Edouard, que voici, et avec le capitaine que voilà !

— Monsieur Smith ! s’écria Eose eu voyant entrer un homme qui la regarda en souriant avec bouté.

— Le second du capitaine Jackson, à bord de la Caroline ! fit Casimir.

— Précisément, répondit en français M. Smith; je avé caché moa % pour voir si vou auriez reconnu mon figure! je été maintenant le capitaine de une autre Caroline — et je roulé mené vous dans le pays de vous ! Par exemple, je ne veux pas de agent !

— Oh ! cher capitaine, dit M. Michaud, nous n’étions pas convenus de cela! Vous savez que les Frères de la Séance française ont fait une somme pour le passage de leurs protégés.

— Je savé cela ! — répondit monsieur Smith — mais, en mon qualité de Frère de le Séance améri-\ caine, il me plaît de satisfactionner ces dignes eu-\ fants, moa ! Cela portera bonheur à mon femme, \qui été un française, et à ma toute petite garçonne !

— Merci, capitaiue, merci! dit Casimir—éuiu de la franche bonté de ce brave homme. — Si jamais je puis vous être agréable

— Mon hanii —fit le bon capitaine — vous pouvoir être agréable à moa tout de'suite, en permet tant au femme de vous que moa embrasse elle, comme un ha m i !

Sans attendre la permission inutile, Eose se leva et tendit ses deux joues à M. Smith, qui i’embras-sa deux fois en rougissant.

— Je avé aimé vous beaucoup fort , madame Casimir, dit-il, quand je été célibataire pas marié ! mais je avé toujours respecté vous, et caché cette sentiment dans le cœur de moa !

Chacun sourit, et fit amitié au Capitaine, et on parla du prochain voyage.

— Et quel jour mettez-vous à la voile t demanda M. Alexandre. u

— Peut-être demain, peut-être dans quatre jours, répondit M. Smith. Il faut être prêts à toute heure.

Casimir et Eose uageaient dans le bonheur. Les généreux protecteurs qui les avait arrachés au désespoir, et rendus à la liberté, souriant à leur joie, comme de braves cœurs sourient à !a douce image de leurs bienfaits.

#

* *

Un des premiers jours de février 1848, la nouvelle Caroline , de Boston, partait de New-York pour les Antilles françaises. Edouard Ch., Casimir, liose et Rosine étaient à bord, heureux comme il est rarement donné de letre à des mortels. Le capitaine Smith était aux petits soins pour ses passagers, dont un, Edouard, était frère de Croyance avec lui, et dont les deux autres aspiraient à le devenir.

Comme au capitaiue Jackson, Casimir et Rose donnaient à M. Smith des leçons de français, eu conversant avec lui autant que cela lui était agréable. Le digne Américain, quoique marié, ne pouvait voir Ilose sans un certaiu émoi, et il ne trouvait jamais trop longues les longues séances de conversation qu’elle lui donnait avec le plaisir de la gratitude. Mais jamais nn seul mot un peu hardi ue sortit de sa bouche à ce sujet. Il seutait, avec la délicatesse d’uu grand cœur, que le service qu’il rendait aux deux exilés devait le reudre encore plus réservé et plus bienveillant avec eux.

— Si vous demeurez à la Pointe-à-Pitre, mou-sieur Edouard, dit un jour Rose, je veux, jusqu’à votre mariage, confectionner votre linge, le laver et le repasser, pour vous épargner des dépenses. Vous ne me refuserez pas cette satisfaction. Casimir, de sou côté, fera pour vous ce qu’il pourra, et, si nous avons eu en vous uubou protecteur, vous aurez eu nous de bous amis toujours prf-ts pour votre by GoOgk

JjE VIEUX SALOMON.

— O ma chère compatriote! s’écria le jeune homme, vous êtes aussi bonne que belle, et ce u’est pas peu dire ! '

La traversée fut un peu rude, quoiqu’aucuue tempête ne la vint troubler. Les conversations du mari et de la femme, retournant libres là d’où ils étaient partis esclaves, étaient de longues actions de grâces rendues à la Providence, ou de beaux rêves touchaut l’avenir dans leur chère patrie. A mesure que les heures succédaient aux heures, et es j ours aux jours, nue sorte d’exaltation les enlevait par-delà l’horizon qui bornait leur vue imparfaite. Ils revoyaient la Pointe, rebâtie depuis le tremblement de terre ; ils revoyaient la demeure de Monsieur Lambert, la route des Abyrnes, la Source des Tamarins, la Source au Cresson, et d’autres lieux encore plus chers, et des personnages dont ils n’osaient se dire les noms, pour ne pas user leur joie par les larmes d’un bouheur anticipé ! Leur âme, en un mot, se plongeait de plus en plus dans l’extase des rêves euivrauts ; elle montait vers le ciel sur les ailes de la reconnaissance

et du bonheur : elle car il n’eu avait qu’uue à

eux deux.

— Casimir, disait quelquefois Rose, je me souviendrai toujours des enseignements de M. Alexandre. Il me faisait remarquer, en parlant de notre sort, que chaque jour de grand malheur nous a créé à sa suite de meilleurs jours. Vois: La tyrannie de M. Roque m’a poussée à la fuite, et, pendant mon marrouuage — comme ils disent — j’ai au moins été tranquille et délivrée de cet homme i Quand on m’a reprise, le supplice qu’il allait m’infliger, et que tu as détourné par un meurtre Légitime, a amené notre fuite, et pendant ce deuxième marrounage, nous îi von s été heureux, puisque nous nous voyions et que tu travaillais en homme libre ! Ton arrestation a poussé nos bienfaiteurs à m’acheter pour me faire libre, afin que je pusse te voir et te consoler! Ta condamnation nous a valu ton salut et notre retour dans notre patrie, comme des êtres humains. L’excès de la tyrannie a enfanté la liberté. C’est dans l’ordre des choses, comme disait M. Alexandre ; seulement, on n’observe pas toujours les choses ! Nous ne savons donc pas quand un événement, qui nous trouble, est un malheur, puisqu’il peut contenir mie amélioration ! L’homme ne sait rien, et il juge de tout! Toujours le grand mot du sage, comme disait monsieur Michaud: “L’homme s’agite et Dieu le mène ! ”

— Oui, dit Casimir ; il s’agite mal, et Dieu le conduit bien.

Le 10 Mars, au lever du soleil, uue ligue un peu .sombre se dessina à 1 horizon; seulement, il n’y avait que des yeux de marins qui la pussent distinguer et reconnaître. Le capitaine Smith, sa

longue-vue à la main, avait gravi quelques onllé-eliures pour'mieux voir. Edouard, muni d’une autre lougae-vue, regardait aussi. Casimir et Rose s’éearquillaient les yeux et disaient ne voir qu’un petit nuage grisâtre, ce qui fit sourire le capitaine.

— Mes amis, dit-il, cette petite nuage été véritablement le terre de la Guadeloupe ! Je avé aperçu même

le portrait non 9 le dessein du Soufrière! Dans

un petit heure , vous verrez un petit mieux ... .un peu mieux, je roulé dire .

Puis il modifia la route, commanda quelques manœuvres, et bientôt la brise ayant fraichi, la Coro* line fila ses dix noeuds avec un léger taugage.

Alors la terre commença à apparaître plus distincte. La terre ! après cinq ans de dangers, de souffrances et de larmes ! après ciuq ans du plus rude esclavage, de la plus douloureuse séparation, des plus poignantes augoisses!

O lecteur ! avez-vous connu l’exil par suite

d’humeur aventureuse, ou par eunui du pays, ou attiré par le mirage trompeur de la fortune, ou chassé par les vicissitudes des événements ? et là, en exil, avez-vous eu à souffrir des hommes ou des choses? votre vie matérielle a-t-elle été pénible et rude?.votre coeur a-t-il saigné aux souvenirs de chers absents? s’est-il serré à la vue de l’égoïsme ou de l’indifférence des populations que vous aviez rêvées hospitalières et grandes ? Avez-vous, peu vêtu daus l’hiver, salemeut couché eu commun, sans foyer ami, l’estomac vide quelquefois, et le cœur plein toujours, traîné pendaut des anuées une vagabonde existence d’expédients amers? Avez-vous laissé aux épines du dénuement quelques débris de votre réputation, et la liaiue a-t-ello arraché le reste avec les griffes de la calomnie ? Peu à peu mis à nu, saus travail, saus ressources, sans crédit, avez-vous vu souvent approcher 1a nuit sans savoir où reposer votre tête? Votre estomac a-t-il souvent sonné en vain l’heure des repas? et vous êtes-vous quelquefois demandé s’il ne fait pas encore meilleur au fond de l’eau que sur la

terre? — Plongé dans cet aride désert de

l’exil, aviez-vous loin bien loin, par delà les

horizons, uue famille, des amis, un foyer où

l’on pleurait votre place vide ? L’aisance, la tranquillité, le repos du cœur étaient ils là-bas, vous attendant dans quelque clière demeure où vous ue pouviez aller ? Une mère pouvait-elle vous appeler, uue femme prier pour votre retour, un enfant tendre ses petits bras en criant votre nom? Et vous, attaché au rivage maudit, abaissé par la misère, revoyiez-vous parfois, à travers vos larmes, par-delà l’horizon, une couche qui vous eut reçu, une table où votre place fût marquée, un foyer où votre chaise vide semblait vous attendre !

— Eh bieu, l’esclavage est mille fois l’exil, pour

qui sent l’esclavage! Et si l’exil et l’esclavage

frappent ensemble et courbent tous les deux la

même tète !

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LE JVTBtTX SALOMON.

Maintenant — si un regard de la Providence cliauge tont-à-coup les événements, et vous ramène, naguère esclave et exilé — vous ramène libre et jeune et aimé ! au rivage natal pourrez-vous dire ou écrire les explosions de votre cœur, les convulsions de votre âme, les cataclysmes de tout votre être moral ? Pourrez-vous dire les débordements de votre joie, les folies de votre bonheur, les ivresses de votre raison ? Non ! Il y a des peines si pleines d’amertumes, et des enivrements d’âme si pleins de volupté, que Dieu seul les peut comprendre, et que nulle langue humaine ne les pent exprimer

Les Pitons de la Soufrière apparaissaient enfin dans leur imposante hauteur, comme deux géants gardant les mers, appuyés sur une île de verdure. Les dentelures des côtes étaient nettement dessinées sur le fond éclatant de l’horizon, et un admirable soleil répandait sur ce magnifique tableau tous les trésors de ses rayons.

O mon Casimir ! dit Rose, mon cœur s’eu va., la joie me tue !

Rose ! ma Rose ! quel beau moment pour mou-" rir ! afiu d’aller remercier Dieu

""" O mon pays ! disait Edouard de sou côté, que ceux que j’ai vus me font t’aimer davantage!

A ce momeut, ou aperçut une embarcation qui avançait rapidement, sous l’impulsion de quatre longues ramA. C’était le canot-pilote. Quand le patron qui le gouvernait fut mouté â bord, il prit le commandement de la manœuvre — et le capitaine descendit daus sa cabane, pour préparer ses papiers de bord. La brise se soutenait forte et bonne, et les yeux pouvaient distinguer déjà les grands arbres îles hauteurs, et la luxuriante végétation de l’ile. Bientôt il fallut diminuer de voilure, pour entrer à petite marche dans la passe. Aussitôt qu’elle tut franchie, ou put apercevoir à tribord les forts VEpéc et V Union, puis, plus loin, d’autres hauteurs non fortifiées, et enfin le morne de Darboussier. A gauche s’étalaient les petits îlots qui font à la rade comme une ceinture verte.

Rose et Casimir étaient immobiles, les yeux pleius de douces larmes.

Que cest beau 1 s’écria Rosine.... Mauiau, est-ce que c’est le paradis, ici '!

La Caroline du capitaine Smith n’avançait plus que par sou impulsion, car elle était à sec de voiles, moins la brigantine et un foc. Bientôt un commandement brel fut lancé par le pilote, et aus-sitôt un graud bruit de chaîne roula quelques secondes dans les échos: on venait de mouiller l’ancre à la place que devait occuper la Caroline pendant sa station dans la rade française.

Ou put voir alors la ville nouvelle, presque rebâtie depni emblement de terre. Elle était plus riante et plus coquette qu’auparavant, du moins dans son premier plan, visible de la rade.

Sur ses quais, couverts de marchandises, chantaient à pleine voix une foule de noirs rabattant les boucauts de sucre de la récolte nouvelle. Par-mi les travailleurs circulaient des négrillons tout nus, chippant un peu de sucre à chaque boucaut et courant de tous côtés, comme une bande de sapajous échappés d’uue ménagerie. — A bord des navires à l’ancre, les matelots chantaient aussi leurs rudes strophes qui battent, pour ainsi dire, la mesure du hissage. On entendait par-dessus tous les autres, un équipage nombreux entonnant à grand reufort de poumons, la fameuse chanson des ports du Hâvre :

C’est l’eapitain’ du Mexico

Cha - li - a - li - a - lo

Qui donne à boii J à ses mat’lots Cha-li-a-li-a-lo....

A grands coups d’anspecs sur le dos !

Cha - li - a - li - a - lo

Et, à chaque mesure, la manœuvre criait dans les poulies, et le boucaut de sucre—de quatorze à quinze cents livres, s’élevait d’un degré, jusqn’à ce qu’il fût au-dessus de l’écoutille béante de la cale, où il allait s’engouffrer, en attendant un antre boucaut.

On revenait vraiment à la vie, en voyant cette joyeuse animation, eu entendant ces voix rudes et mâles jeter la gaîté dans le travail! Nos trois exilés regardaient de tous leurs yeux et écoutaient de toutes leurs oreilles, ne sachant comment se multiplier pour donner pleine satisfaction à leurs

sens galvanisés par le tableau de cette vitalité.

Ils ne voulaient rien perdre du majestuenx silence de !a nature, ni du bruit étonrdissant des travailleurs. Taudis que leurs oreilles percevaient les éclats de mille voix ardentes, leurs yeux dévoraient les géants — à eux si connus — de la riche végétation tropicale: le cocotier, le mangotior, Parbre-à-paiu, le fromager, le courbaril, et — le plus bel arbre du monde : — lo pqlmiste ! Plus bas, sur des colliues à la ponto légère, ils voyaient les ondes dorées des flèches des cannes à sucre, agitées par la brise. Snr les hauteurs rocheuses, éclataient les grains ronges des cafés mars. Ailleurs, les plaines de maniocs s’étendaient à perte de vue, en vastes tapis d’un vert foncé. Pas une place nue ou stérile n’attristait le regard, tant cette puissante végétation des Tropiques est riche partout ! dans la plaine, sur la montagne, au fond des vallons, dans les bois immenses !

Enfin, toutes les formalités ayant été remplies, il fut loisible aux passagers de débarquer !

Edouard Ch.. Casimir, Pose et Rosine descendirent — après avoir de tout leur cœur remercié le brave capitaine — dans un des vingt ou trente canots qui entouraient déjà la Caroline, et, dix mi-

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LE VIEUX SALOMON.

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nu tes après, ils mettaient encore le pied snr le sol chéri qui les avait vus naître 1 Edouard, l’enfant libre, revenait homme. — Les trois esclaves revenaient libres !

XVIII.

LE MORNE DE JOL1MOXT.

En mettant les pieds sur le quai de la Pointe-à-Pitre, Edouard se dirigea immédiatement vers la Place de la Victoire, où était établie une écurie publique, pour y louer un cheval et aller à la Basse-Terre. Il en avait assez de trente jours de mer, pour le moment, et il préféra faire la ronte par terre, pour aller surprendre ses parents avant que la nouvelle de son arrivée leur pût parvenir par qnelqne voie indirecte.

Casimir et Rose, tenant leur Rosine chacun par une main, prirent une autre route, pour se rendre... où nous les verrons bientôt arriver.

Rose était vêtue comme nous l’avons vue déjà, à la mode des filles de couleur des colonies françaises. La joie, le bonheur, la liberté ! et le lien où elle se rendait, et les êtres chéris qu’ell© allait revoir la faisaient si jolie et si rayounante, que

jamais elle n’avait été aussi parfaitement belle. Son doux orgueil de mère aussi brillait dans ses yeux ravis, et elle regardait sa gentille Rosine comme un ange doit regarder un chérubin. Rose avait alors environ vingt-deux ans — Age où la vraie femme commence, où toute sa belle vigueur prend les séduisantes formes qu’elle garde jusqu’à trente et quelques années, dans les pavs chauds. Rosiue avait quatre ans passés. Elle était à la fois mignonne et robuste, comme ces natures mi-nerveuses qni, minces et élancées, à trente ans, abattent de gros colosses, lymphe et clair. Elle ressemblait à son père et à sa mère à la fois, leste et souple comme lui, gracieuse et ardente comme elle. Casimir avait trente .ans. Il était aussi beau qu’homme peut l’être. La même joie, le même bonheur le transfiguraient aussi, si nous pouvons ainsi dire, et l’horizon de la liberté semblait avoir décuplé la puissance et la bonté de sou regard. Il portait un pantalon noir, une redingote blanche et un chapeau de Panama. Ses pieds, étroits et cambrés, étaient chaussés d’escarpins bien faits. Il marchait allègre et calme tout à la fois, jetant, de temps à autre, un regard d’amour et de fierté sur les deux plus chères têtes qu’il eût en ce monde. Enfin, on ne pouvoit voir un plus joli, un plus suave tableau que celui de ces trois créatures — sorties des limbes de la servitude la plus misérable—et rayonnant tout à-coup au soleil de la liberté.

A peine avaient-ils fait quelques pas parmi les

travailleurs des quais, qu’un noir poussa un cri qui £t retourner ses voisins, puis s’élanja yers les nou-

veaux débarqués, tenant encore à la main le marteau dont il 6e servait pour son travail.

— Mam’zelle Rose! s’écria-t-il, mam’zelle Rose !

et Casimir ! et la plus belle petite fille dn

monde I — Oh que je suis heureux ! — Mais d’où venez-vous donc, si beaux? Qn’est-il arrivé? Est-ce que vous n’êtes plus esclaves ? Comment s’appelle cette petite Rose-là ?

— Bon Zamor ! répondit Rose — quand le déluge du noir eut un moment d’arrêt — bon Zamor! je suis heureuse aussi de vous revoir !

Et elle tendit sa belle main vers la main rude et noire de son anoien amoureux si plein de respect.

— Oli ! nou, mam’zelle ; j’ai la main toute humide de sucre et de rouille : je salirais la vôtre.

Mais, avisant un baquet d’eau placé près d’un travailleur, il en puisa une moque qn’il se versa d’nne main sur l’autre, puis il s’essuya avec son. tablier.

— Maintenant, dit-il, je veux bien.

Il pressa alors la main de Rose, puis celle de Casimir, puis celle de la petite, avec une véritable joie d'enfant.

— Zamor fit Rose, et ma mère?

— Elle se jiorte comme un charme.

— Et SWomon ? dit Casimir.

— Il n’est pas malade, mais il garde sonveut le hamac. Il va sur ses cent dix ans ! et dam ! c’est bien quelque chose !

— Maintenant, dit Rose, je pourrais répoudro à

toutes vos questions, mais c’est à une autre personne que je dois les premières nouvelles ! vous comprenez

— Oui, je comprends, et vous avez toujours raison. Ce soir, ajouta-t-il, j’irai à Jolimont, et vous

me raconterez tout, de votre musique de voix !

Mais attendez, fit-il encore, il y a ici quelqu’un do votre connaissance, avec qui j’ai souvent parlé de vous, allez !

Et, faisant un porte-voix de ses denx mains, il cria, dans la direction nécessaire.

— Thermidor ! obé -Thermidor !

Une tête noire se retourna, qui, apercevant Zamor près d’nn madras et d’un panama, jeta là clous et marteau, et prit sa ccttree vers le groupe d’où l’appel était parti.

Quand Thermidor se trouva en face de Rose, de Casimir et de Rosine, il resta stupéfait, la bouche presque béante, comme s’il eût été frappé d’une paralysie subite.

— Eli bien, Thermidor, fit Casimir, comment va ? J mon ami f

— Bon Dieu Seigneur ! s’écria enfin le noir

cst-co que je rêve ? C’est Roso 1 c’est Casimir ! et j ■.. .une petite Rose, par-dessus le marché ! /

— Oui, Thermidor, dit Et comment allez-vous ï

Rose, no«9 voilà enfin {

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lé Vieux salomok.

— Mais pas mal, comme vous voyez, répon-

dit le noir dont l’étonnement ne semblait pas diminuer.

— Si vous voulez savoir ce que votre regard de-

mande, lui dit Casimir, venez ce soir à Jolimont avec Zamor. Et, en attendant, adieu ou plutôt au revoir Nous sommes pressés d’arriver !

Rose fit un signe de tête à Thermidor, serra la

main de Zamor et la petite famille continua

son chemin.

— As-tu vu ? Zamor. fit Thermidor ; elle t’a donné la main, et à moi elle n’a fait qu’un signe de tête ! Crois-tu qu’elle m’en veuille jusqu’à présent de ma sottise ?

— Oh ! non, elle est bien trop bonne pour cela !

Mais, si tu avais vu ton visage quaud tu la regardais ! Tu devais l’avoir ainsi, la fameuse nuit où tu essayas tu sais?

— Ce n’est pas ma fiiute, à moi! Je vois bien maintenant que j’étais fou ! Elle s’offrirait à moi,

que jo n’oserais pas! je crois Je suis laid et

noir : et elle est plus belle que jamais ! Et Casimir, voilà un joli homme ! Et leur petite !

— Pas moins, dit Zamor, tu avais l’air de vouloir la manger, et je crois que Casimir s’en est aperçu. Si tu viens au morne, tiens-toi bien I

Les deux noirs retournèrent à leur travail, après s’être donné rendez-vous pour aller le soir à Joli-mont.

Partout sur le passage de Rose, de Casimir et de Rosine, on se retournait avec admiration. Ils avaient tourné les quais à leur gauche, et les avaient suivis jusqu’à la rue des Abymes, qui conduit en droite ligne au chemin du même nom. Quelques femmes et filles de couleur les reconnurent, et ce fut, à chaque reconnaissance, une halte de plusieurs minutes. Rose faisait invariablement la même réponse : “ Je dois les premières nouvelles à ma mère et à Salomon. ” Et à cette réponse personne ne pouvait faire la plus légère objection.

En arrivant à la hauteur du petit pont des Abymes, jeté sur le canal Vatable, et qui sépare la ville du faubourg, une mulâtresse, qui reconnut Rose tout de suite, vint à elle et l’embrassa cordialement. Plusieurs autres s’attroupèrent autour des arrivants, et ce fut à qui exalterait la beauté de Rose. Elles regardaient aussi Casimir avec plaisir, mais la présence do Rose les contint dans les limites d’un sage silence.

— Eh bien ! s’écria celle qui avait embrassé Rose, je vous prends toutes à témoin que j’abdique dès à présent la-couronne que toute la Pointe-à-Pitre m’a décernée comme étant la plus jolie du pays? «le ne suis pas jalouse, parole d’honneur! la différence est trop grande.

— Alors, dit une autre, c’est Rose qui est la reine ! Nous verrons biéasi la Martinique va rerapor-

f ter le prix au mois de mai, comme l’année dernière.

Rose et Casimir souriaient; mais, comme ils avaient hâte d’arriver, ils coupèrent court à tous les compliments, et rien ne les devant plus arrêter sur le chemin qu’il leur restait à faire, Casimir prit Rosine sur son bras gauche, et ils se remirent en route d’un bon pas.

Comme onze heures sonnaient à l’église de la ville, ils aperçurent le sommet du gros arbre à pain qui avait tant nourri déjà le vieux sage. Bientôt ils le distinguèrent à moitié. Us n’étaient pas loin ! Le cœur de Rose battait à coups précipités. Casimir sentit ses yeux se mouiller sa petite Rosine l’embrassait à chaque instant

— Arrêtons-nous uu instant! Casimir, dit Rose; tout mon sang me reflue au cœur; je crois que je vais tomber.

— Courage! chère femme, répondit Casimir en soutenant Rose; les émotions du bonheur sont fortes, mais elles ne font pas de mal.

Sa voix à lui-même tremblottait. Us s’arrêtèrent.

— Allons donc là! maman, dit Rosine en montrant une portion de la cabane* qui paraissait an coude du chemin.

— O chère, chère enfant! s’écria Rose en embrassant sa fille avec une frénésie d’aniOur maternel, tu pressons donc !

— Allons, Rose, prends mon bras, dit Casimir ; je tiendrai la petite de l’autre main.

Ils se remirent en route d’un pas chancelant.

Bientôt ils purent apercevoir la cabane entière, puis celle qu’on y avait ajoutée pour Suzanne.

Mais au même instant, un grand chien noir, à longs poils, la queue fièrement relevée, arriva au trot allongé à leur rencontre. L’animal intelligent n’eut pas plus tôt approché son beau museau de la jupe de Rose, qu’il poussa de petits hurlements de joie, agita son panache naturel, et finit par jeter ses deux pattes de devant sur la poitrine de la jeune femme. Rose, au comble de l’émotion, l’embrassa comme elle eût embrassé un chrétein

tandis que Rosine, loin d’avoir peur, le caressait de ses petites mains.

— Et moi, dit Casimir, et moi, Veille-Toujours^

Le chien quitta Rose et alla souhaiter la bienvenue à son ami, avec les mêmes démonstrations de joie.

— II a toujours son beau collier, dit Rose.

Quelques secondes après, Casimir, Rose et Rosine étaient sur le seuil de la cabane de Salomon. Rose tenait Rosine dans ses bras.

I Le vieux sage était étendu dans son éternel ha-

mac. U dormait. Sa bonne vieille face semblait sourire dans uu rêve. Les arrivants avancèrent d’an pas, saus faire de bruit. Alors, sans s'éveiller, le vieux Salomon, tendant son bras tremblant du côté de Rose :

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LE VIEUX SALOMOîÎ.

— Mère Suzanne! b’écria-t-il, voici vos enfants!

— Mes enfants ! répondit nne voix qui partait d’une chambre voisine.... mes enfants !!

Et, presque en même temps, nne porte de communication s’ouvrit brusquement, et la vieille mère parut épouvantée de joie.

— Mes enfants ! mes enfants!! s’écria-t-elle

Et, défaillante de bonheur, elle enlaça de ses bras maternels son enfant et l’enfant de son en-fantl....

— O mon Dieu ! disait-elle au milieu des larmes de bonheur, j’en avais deux, et vous m’en rendez trois!

Après une longue minute, elle s’arracha des bras de ses filles, et se jetant dans ceux de Casi-mir;

— Casimir ! mon fils ! s’écria-t-elle, merci ! tu me les as ramenées!

— Eh bien ! et moi { dit le vieillard réveillé an bruit de la porte brusquement ouverte.

— Oh ! grand papa ! dit Rose en prenant la tête du vieux noir, et en mouillant de ses larmes son vénérable visage Dieu nous a donc réunis!

— Je le savais, ma fille, et je vons attendais.

Rose recula, non sans nue sorte de terreur.

— Je te raconterai cela pins tard, ajouta-t-il. En attendant, tu n’as pas besoin d’avoir peur: je ne suis pas fou.

— Oui, cher Casimir, disait Suzanne, il m’a tout dit, tout raconté, tout annoncé jour fi jour ! Je croirais qn’il communique avec ceux d’en-Hant.

—A présent que vons êtes libres, mes enfants, dit Salomon, lions allons faire des projets, mais pas à cette heure. Ce soir, fi la veillée, noos causerons.

• *

Le soir était venu. A deux heures de l’après-midi, on avait fait un repas en commun. Salomon, Suzanne, Casimir et Rose avaient mis la main fi la confection du dîner du retour, et il ne faut pas demander s’il fut bon, et surtout s’il fut trouvé bon ! On était arrivé fi la Cabane du Vieux avant midi, mais Salomon avait voulu que plus de deux heures s’écoulassent avant qn’on se mit fi table, afin de donner aux premières émotions le temps de s’épancher, et aux premières causeries celui de s’user un peu elles-mêmes. Aussi, fi deux heures, avait-on fait honneur an repas, et bu fi la bonne réunion et fi la non moins bonne liberté ! La mère et la fille avaient versé ce trop plein de Ihrmes qu’une grande joie amasse entre le cœur et les yeux. Casimir avait reçu de la vieille mère autant de bénédictions que de baisers, au récit, fait par Rose, du meurtre de monsieur Roque. Le mulâtre avait monté de cent degrés dans l’estime et dans l'admiration de la vieille; et elle était encore plus heureuse de voir sa fille appartenir fi un tel homme que de son retour aaprès d’elle.

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Donc, eomme nous l’avons dit, le soir était venu. Zamor et Thermidor venaient d’arriver. Quelques-uns de leurs amis les avaient suivis, tous connus et estimés de Salomon et de Suzanne. De plus, une douzaine de mulâtresses, quarteronnes, griffonnes et autres, des connaissances de Rose, y comprise la reine descendue du trône par une abdication volontaire I avaient gravi toutes ensemble le morne de Joliment qui certes n’a-

vaient jamais vu ses petits sentiers foulés par autant de jolis pieds fi la fois! C’était en effet ta fleur des pois du pays que ces vingt jeunes filles ou jeunes femmes venues pour entendre, autour de leur nouvelle reiue, le récit des aventures de la petite famille ! Zamor était ébloui; Thermidor ne tenait pas en place ; les autres visiteurs se croyaient transportés dans un paradis comme celui de Mahomet. Casimir était le plus beau, comme Rose était la plus belle. Suzanne était bien heureuse t Quant fi Salomon, ainsi qu’un vénérable patriarche au milieu d’une grande réunion de famille, il était l’objet des foins, de l’amitié, des respects de tous ! — Veille-Toujours ne savait fi qui répondre, tant il était accablé de caresses ! Il fallait voir son panache caudal circuler parmi toutes ces jupes légères, blanches, roses, rouges, grises, vertes, bleues, jaunes, tontes sorties d’armoires parfumées!.... Fier et heurenx de voir la demeure de son maître envahie par tant de beautés, il faisait flotter parmi elleB l’ornement qne lui avait donné la nature, comme Henry IV son panache blanc au milieu des dangers de la bataille.

— Mes enfants ! dit Salomon en élevant sa voix un peu chevrottante, vous ne pouvez pas rester debout pendant le récit qni doit avoir lieu; il faudrait voir fi trouver moyen de vous asseoir, et ensuite fi faire silence.

— Mais, grand papa, répondit Rose, nous sommes trente, et il y a bien ici quatre chaises!

— Ma fille, observa le vieux, il faut, autant que possible, savoir se tirer d’affaire, et ne pas être embarrassé pour des détails .de pen. — Casimir, dit-il ensuite, va avec trois hommes de bonne volonté, derrière la maisonnette de tante Suzanne ; là, tu trouveras des planches ; apportez-en quatre -on les posera sur n’importe quoi, et tout le monde pourra s’asseoir. Les quatre chaises seront pour Casimir, pour Rose, pour Suzanne et pour Louisa, qui a abdiqué en faveur de Rose. Moi j’ai mon coffre. Rosine aura peur siège les genoux de sa grand’mère.

Cinq minutes après ce discours, tout le monde était placé, et le silence se fit bientôt assez profond pour que Casimir pftt prendre la parole.

Alors, d’une voix tantôt calme et douce, tantôt vibrante et indiguée, d’antres fois pleine de terreur, puis émue d'amour, il raconta la longue série d’aventures que connaît le lecteur. Toutes “ les

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LE VIEUX SALOMON.

oreilles étaient suspendues à sa voix ; ” tous écoutaient haletants, curieux ; ici respirant à l’aise, là bouillant d’indignation. Jamais narrateur n’obtint pareille attention. Quelques rires partirent à deux ou trois reprises, comme des fusées, de vingt bouches gracieuses, ornées de perles fines et blanches ; plus souvent des larmes coulèrent de tous les yeux ; parfois des cris d’indignation éclatèrent. . - -

Quand Casimir redit la scène nocturne dans laquelle il avait renversé son maître, au milieu de l’obscurité, des bravos éclatèrent parmi les femmes. Quand il raconta cette autre scène du narcotique, dans la nuit aussi, où monsieur Roque abusa, comme un misérable, de la pauvre Rose endormie tous les yeux lancèrent des flammes, et

Thermidor baissa involontairement la tête. Lorsque, arrivé au fameux quatre-piquets, Casimir tint ses auditeurs en suspens, en détaillant chaque parcelle de ce fait capital, on n’entendit plus que la respiration de Veille-Toujours, qui sommeillait paisible aux pieds de son maître. Quand le fouet de Pierre siffla, dans la bouche de Casimir, il y eut nne seconde de terreur.... mais — lorsque le ooutelas vengeur perça la poitrine du tyran, une explosion de soulagement accompagna la reprise de trente respirations suspendues.

Ce fut bien autre chose ensuite.! car, à partir de ce moment, Casimir ne parla plus avec sa voix ni avec son geste, ni avec les intonations à effet, que tout orateur emploie, môme malgré lui ; ce fut son cœur, son cœur seul qui répandit, en passant par ses lèvres, tons les plus nobles sentiments de la gratitude; ce fut son âme, qui, échauffée par le souvenir des bienfaits, brisa tontes les conventions du langage humain, et s’éleva jusqu’au sublime.., car il parlait alors des frères de la Croyance Universelle, des hommes qurrisqnent leur vie ponr défendre les opprimés, qni offrent, pour aiusi dire, leur poitrine aux poignarda des guet-apens, aux exécutions de la loi du lynch, pour former de fraternelles associations eu faveur des esclaves, pour l’pxtinctiop de l’esclavage ! Dans sa reconnaissance passionnée, Casimir les représentait comme les apôtres du Christ, prêchant la fraternité au milieu d’orgueilleux propriétaires d’esclaves, la liberté au milieu des plus affreux tyrans! Il ne chercha rien et trouva tout. Il n’arrangea pas ses phrases et dit des choses sublimes. Dieu était dans son âme, et quand ce saint nom passait sur ses lèvres, il semblait les embaumer et les sanctifier. Ce qn’é-prouvait et exprimait l’auditoire, ce n’était pins de l’admiration, ce n’était pluB de la frénésie, ni de la

colère, ni de Ta joie, ni de la curiosité C’était

comme nne divine extase, comme nn saint recueillement On eût dit le peuple prosterné, écou-

tant Jésus debout sur la montagne 1

Il dit leur fuite, les noms vénérés de ceux qui

l’avaient protégée, leur séjour au sein d’une noble et hospitalière famille, puis son arrestation à lui, et la liberté de Rose ! Il raconta ses deux mois de prison, sa condamnation à moi t, son évasion, œuvre des frères comme la liberté de Rose ! son voyage, son arrivée à New-York, dont le sol libre l’avait fait libre ! sa traversée avec le digne capi-taine Smith, et enfin son retour avec sa femme et leur enfant, dans le pays de leur cœur !

Quelques secondes de silence suivirent la fin des aventures de la petite famille, racontées par Casimir. Alors, les respirations reprirent leur cours régulier ; quelques paroles furent échangées, ça et là, à voix basse, puis un peu plqs haut. Bientôt ou entoura les deux héros de ces rapides aventures qui s’étaient déroulées pendant le laps de cinq annnées. Les hommes firent cercle autour de Casimir, les femmes autour do Rose, chacun demandant nne explication, nn nouveau détail, un renseignement Tous surtout étaient heureux de les savoir libres.

— Mes epfants — dit Salomon en s’adressant à tons — voilà bientôt dix heures, et j’ai une conférence qui me tiendra jusqu’à minait. Il est donc temps que vous vous retiriez, et je vous invite à le faire. Vous savez que le vieux ne se gêne pas : il ne lui teste pas trop de temps à vivre pour qu’il en puisse perdre !

Ce fut alors à qui viendrait serrer la main.de l'aveugle, ou l’embrasser en lui souhaitant le bonsoir, et bientôt l’ajoups fut vide d’étrangers.

Alors, on entendit, sur le chenu» de la demeure du vieux sage, les voix deiî assistants qui descendaient le morne, en faisant force commentaires sur les événements racontés- Des timbres frais et jeunes se mêlaient à des notes mâles et fortes — comme se môle la basse à l'instrument chantant — et toutes ces voix allaient diminuant à mesure, qu’elle s’éloignaient, et, quelqnes minutes après, on n’entendit pins que le mnrmnre de la brise dans les grands arbres, et le concert des iuspete* de nuit dans les halliers de la route.

XIX.

CAUSERIES ET PROJETS.

— Asseyous-nona, mes enfants, dit Salomon à Casimir, à Rose et à Suzanne ; asseyons-nous et causons.

— Mais, grand papa, dit Rose, quelles idées avez-vous donc eu tête f II me semble qu'il y a des projets sur le chantier -.. -

— Chaque chose a son temps, chère fille de mon cœur, répondit le vieux. Oui, j’ai des projets, et je vais vous les communiquer tout de suite, afin que nous en commencions l’exécution pas plus tard qu’après-demain. Je ne suis pas de la première

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LE VîEUXxSALOMoN.

jeunesse? ajonta-t-il en souriant, et je n’ai pas de temps à perdre.

— Moi, dit Suzanue en câressaut Bosine qu’elle avait déjà accaparée pour elle senle, j’aime beaucoup les projets de Salomon: il eu résulte toujours du bon pour quelqu’un.

— Voici l’affaire, dit le vieil aveugle: Nous allons construire une maisonnette à la suite de celle dè' Suzanne, pour Casimir, Bose et Bosine ; Za-mor, qui est aussi bon charpentier que le mari de Bose, travaille a avec noos, ainsi que deux autres libres que j’ai engagés.

— Comment l interrompit Bose, est-ca que vous travaillerez aussi, vous, grand-papa f

— Vilaine bavarde ! fit le vieux tu verras si

jé travaillerai ! J’en ferai plus à moi seul que les quatre ensemble !

— C’est tin peu fort ! riposta la jolie fille. Décidément, grand-papa, vous êtes jeune et clairvoyant I — Jeune, non ! — dit Salomon — clairvoyant, oui ! et plus que vous autres tous! — Mais silence! je défends qu’on m’interrompe!

— Nous avons, continua-t-il, les chevrons et les poteaux de charpente, plus un lot de planches toutes varlopées ; on achètera d’autres bois, les ferrures et le reste, et il faut que tout soit achèvé dans trois semaines ! Et que la chambre de Bose soit tapissée de papier rose, et la salle de papier bleu 1 Quant à la cuisine, vous l’arrangerez comme vous voudrez. On décorera en même temps la chambre ! de tante Suzanne. Quant à ma cabane, je veux qu’elle reste telle qu’elle est : j’ai mes motifs.

— Ah ça, mais, grand-papa, dit Bose, vous êtes un despote! savez-vous.... Si nous voulons réparer votre demeure, nous !

— Et si je ne veux pas, moi !

— Alors, si nous ne voulous pas tapisser nos chambres !

— On les tapissera tout de même ! s’écria le vieux. Je suis le père, le grand-père, l’aïeul, le bisaïeul ! moi, et vous, vous êtes mes enfants, et vous devez m’obéir ! D’ailleurs, mademoiselle Opposition, vous n’avez pas la parole ! — Viens que je t’embrasse, mà Bose ! ajouta-t-il : tu es la gai té de mes derniers jours, et je ne t’oublierai pas là-Haut!

— Et moi, père, dit Casimir, ai-je la parole f

— Non, mon garçon, je suis un roi absolu, et v’est pour le bonheur de mes sujets, puisque je ne veux que les rendre heureux. — A propos, ajouta-t-il, combien avez-vous d’argent?

— Je ne sais pas, répondit Casimir; demandez à Bose.

— Nous avons huit ceut francs, répondit la mulâtresse—

— Moi j’en ai cent vingt, dit la mère Suzanne.

— Et moi, ajouta Salomon, j’ai quarante gour-

des percées, et quelque petite monnaie, mettons deux oents francs. Total : onze cent vingt. Eh ■ bien, nous mettrons chacun la mo.tié de notre avoir, et aveo ce qu’il reste de bois, nous arriverons à tout faire, et il nous restera un peu d’argent Quant à Joliment, qui m’appartient, je le donne à Bosine en toute propriété.

A ces mots, il ouvrit un coffre, en tira des papiers, et, appelant la petite fille, qu’il prit sur ses genoux :

— Tiens, chère petite, dit-il, voilà un abri pour ta jolie tête. Sois-y heureuse ! je viendrai t’y voir, de là-haut, quand tu seras grande !

— Père, dit Casimir, pourquoi vous dépouillez-vous pour notre enfant ?

— Parce que cela me plaît! répondit le vieux. Ne crois-tu pas que je vais emporter la terre de Jo-mont dans le ciel !

— Mais, grand-papa, voue êtes vivant et

— Et j’ai encore, cinquante ans à vivre ! n’est-ce pas ? Vous allez peut être me bercer à l’air de ce refrain-là ! — Quand la petite maison sera achevée,

ajouta-t-il, je préparerai mon passe-port et il ue

sera pas trop tôt....

Il y eut un moment de silence.

— Quels sont les hommes que vous avez engagés? père, demanda Casimir....

— Deux amis, répondit l’aveugle, deux amis qui ne vous contrarieront pas touchant la Croyance Universelle qui vous a sauvés !

— Oh! tant mieux ! dit Casimir, nous pourrons causer avec plaisir et profit.

— Grand-papa, demanda Bose d’une voix mystérieuse, eu allaut s’asseoir sur les genoux du bon vieillard — grand-papa, dites-nous donc un peu ce que veulent dire vos paroles de ce matin : que vous saviez nos malheurs et que vous nous attendiez...

Casimir s'approcha pour entendre la réponse de Salomon.

— Mes enfants, 'dit-il, avant de partir pour la patrie universelle et éternelle, je vous donnerai un livre, encore inconnu, qui vous apprendra bien des choses, et qui répondra à votre question longue ment et clairement, et à bien d ; autres encore. Eu attendant, je puis vous dire ceci :

“ Toute créature humaine qui croit aux choses grandes et sensées : à la paternelle bonté et à l’infaillible justice de Dieu ; au mérite du bien, et au démérite du mal ; à l’âme immortelle, et par conséquent à la Communication entre les âmes sympathiques du ciel et de la terre ; toute créature humaine qui a le courage de rejeter les sottises et les mystères des religions fabriquées par les hommes, courage qui l’expose aux persécutions des sots et à l’abandon des intéressés à l’erreur ; qui a en théorie et en pratique l’amour du prochain et la défense de l’opprimé; toute créature humaine qui

s’est placée dans ces conditions, qui travaille selon

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LE VIEUX SALOMON.

ses facultés au bien général, dans quelque situa* tion qu’elle se trouve, et qui, s’isolant — par le recueillement — des choses de la terre, demande fermement à Dieu de voir à travers le temps et l’espace peut voir à travers le temps et l’espace, au-

tant qu’il est nécessaire pour le bien. ”

Voilà ce que je puis vous dire, et pas davantage. Vous saurez tout quand il sera temps, parce que vous êtes de ceux que Jésus appelait les hommes de bonne volonté.

Ne me croyez pas un savaut ni un enthousiaste parce que je vous parle ainsi. Quiconque lira ce que j’ai lu, entendra ce que j’ai entend u 9 et verra ce que j’ai vu, pensera et parlera de même, depuis l’esprit le plus superbe, jusqu’au cœur le plus simple.

Mes cillants, pour développer cette Croyance Universelle — d'où je tire ce que je vous enseigne — il faudrait un livre entier. Ce livre est fait, mais le temps n’est pas eucore venu qu’il soit publié en toutes les langues vivantes, comme il le sera uti jour.

J’ai vu votre esclavage, Casimir, et les poursuites de Rose, et votre résistaucc, et vos peiues, et votre délivrance! Je vous ai vus sur le navire qui vous ramenait. Votre image grandissant à mes yeux, au bout du télescope moral posé sur le regard de mon âme, 111’a appris que vous approchiez, jusqu’au moment où vous avez mis les pieds sur notre rivage. C’était autant un songe qu’une vi-siou, et il u’y a pas là le plus miuce phénomène. , “ L'intelligence explique les choses physiques; l’âme les choses spirituelles. Seulement, de même que pour voir les chose^de la terre il faut ouvrir les yeux du corps, de même pour voir les choses du ciel il faut ouvrir les yeux de l’âme. ”

Casimir avait la tête penchée sur sa poitrine... et méditait. Rose regardait Salomon comme le croyant doit regarder le prophète. Suzanne comprenait peu.

— Mes enfants, quand la petite maison sera achevée, dit le viel aveugle, savez-vous ce qu’il faudra arborer à sou modeste sommet, qui se terminera en pointe do pyramide?—Toi, Casimir, à quoi dois-tu le salut et la liberté, et quel est l’emblème de la Croyance universelle !

— Oh ! s’écria Casimir quelle idée! quelle

graudeidée! VEtoile !

— Oui, mon fils: u U Etoile de Humanité sur la

Pyramide du Progrès !....” Et c’est moi qui la poserai de mes mains ! Je gravirai l’échelle à tâtons, et, dans la cavité toute préparée à la recevoir, je planterai la tige qui porte notre emblème! — Regardez ! ajouta-t-il

Et, prenant dans sou coffre un papier blanc, il le déplia et en tira une étoile de métal doré, de dix à douze pouces de diamètre.

— Quand je ne serai plus parmi tous, dit-il, vous la regarderez, et vous penserez au vieil aveugle qui vous aura éclairés ; et lui, du haut de la patrie commune — où vous viendrez le rejoindre un jour, il vous verra et vous bénira, ô mes enfants !

Il était minuit : on se sépara.

Suzanne enleva un matelas de son lit, le mit sur le plancher en le protégeant par une natte, et, malgré les représentations de sa fille, elle y voulut coucher avec Rosine, et donna son propre lit à Casimir et à Rose. Les meubles — rapportés des des Etats-Unis, à bord de la Caroline , — devaient être transportés le lendemain à Jolimout.

Doux repos que celui qu’ils goûtèreut — cette première nuit — au pays natal, libres ! et entourés de tout ce qu’ils aimaient, leur mère et leur meilleur ami ! — Et au réveil I quand leurs yeux reconnurent ce jour si gai, ce ciel si pur, cette nature si riche, et le soleil qui donnait la vio à ce tableau magique! Oh! tous les rêves qu’ils avaieut pu faire 11e valaient certes pas la réalité à laqnelie ils ouvraient les yeux! — Et la pauvre vieille mère ! Quaud, l’uu après l’autre, Casimir et Rose vinrent lui donner le baiser du matin, eu lui disant:

4i Bonjour, mère ! ” quelles peusées remuèrent dans son pauvre coeur esseulé pendant cinq ans !....

Joies de la famille ! seules vous prouveriez Dieu, si Diour n’avait écrit son saiut uoui daus notre âme 1 Joies de la famille ! que sont, au prix de vous, et la satisfaction des ambitious, et l’acquisition des grandeurs, et le superflu du luxe, et l’orgueil de la domination ? Y a-t-il sur la terre un

autre bonheur que celui que vous douuez? Les

plaisirs sont éphémères et usent la vie 5 les voluptés de rencontre sont fugitives et laissent souvent des souvenirs amers; ni les uns ni les autres lie fout un duvet au lit de la vieillesse, et n’entourent (le soins amis les têtes vénérables couronnées de . cheveux blancs. Vous, joies de la famille, amour filial, amour conjugal, amour paternel, amour fraternel, vous semblcz vous entendre pour vous souder les uns aux autres, et former une chaiue de bonheur qui va du berceau à la tombe.

XX.

LE VIEUX SALOMON.

Vingt-quatre jours après, la maisonnette était achevée. La toiture eu était peu inclinée, et sur le haut de la façade 011 avait fixé deux madriers, taillés en biseaux, dont les extrémités les plus larges se rejoignaient en formant une pointe de pyramide. Ce sommet avait été creusé au tarière, et dans la cavité on avait glissé un petit cylindre de cuivre, creux, daus lequel il ne s’agissait que de laisser couler d’elle-même la tige de l’Etoile.

Oa était au J avril ; c’était tui dimanche ; la pose Digitized by * ?i

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LE VIEUX SALOMON.

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(lç,l’étoile avait été fixée pour midi. Quelques voisins invités, surtout parmi les frères du vieil aveugle, devaient se rendre, à cette heure-là, à Jo-limont, pour assister à la cérémonie. Ou avait préparé du café et quelques liqueurs, avec accompagnement de gâteaux confectionnés par les jolis doigts de Bose. A onze heures et demie quarante personnes étaient réunies à l’ajoupa. Salomon allait de l’une à Pautre, plus joyeux qu’il avait paru depuis longtemps. Suzanne et sa fille offraient à la ronde les petits verres et les gâteaux. Veille* Toujours avait eu beacoup do réceptions à faire dans l’étroit sentier, et pour s’en reposer, il allait chercher de l’eau fraîche à la Source. Bosine fai* sait les délicés de l’assemblée par sa gentillesse et ses reparties. Sa graud’mère ne la quittait pas des yeux, et dès qu’elle ne la voyait plus à deux pas d’elle, elle courait de tous côtés, comme si un croquemitaiue quelconque l’eût enlevée.

Enfin midi arriva, et Salomon, malgré ses cent-dix ans, s’avança d’un pas assez ferme vers l’échelle, posée bieu en face du sommet où il devait opérer la pose de l’Etoile.

— Eh, eh, disait-il en passant devant les jeunes hommes qui le regardaient, il n’y en a pas beaucoup qui en feront autant à mon âge !

La difficulté n’était pas, une fois au haut de l’échelle, de mettre la tige dans sa gaine, mais elle consistait à atteindre le sommet de cette échelle ! Il fallait encore du poignet et du jarret pour gravir les vingt bâtons écartés d’environ dix pouces les uns des autres.

Salomon avait l’Etoile attachée au cou par un ruban, de façon à ce que ses deux maius fussent libres. Il gravit les dix premiers échelons sans beaucoup de peine; mais arrivé là, il s’arrêta un moment.

— Les yeux me brûlent, dit-il, et il me semble que quelque chose remue dans mou cerveau.

— Descendez, père, dit Casimir ; c’est peut-être uu étourdissement, et vous pourriez tomber.

— Non, répondit Salomon, j’irai jusqu’au bout; je veux arborer cette^toile avant qu’on n’arbore, dans les colonies françaises, l’étendard de l’émancipation !

— Alors, vous avez le temps, dit une voix triste.

— Pas trop! répondit l’aveugle -...

Et il reprit sou ascension. Il montaient lentement, portant, à chaque échelon, une main à ses yeux, comme s’il eût essuyé quelque larme. Tous les regards étaient tournés vers lui avec, anxiété, car une chute eût probablement tué le pauvre vieux. Enfin, il arriva à sa vingtième et dernière station. Alors, teuaut l’échelle de la main gauche, il prit l’Etoile de la droite, tâta un instant, trouva aisément le trou et y glissa la tige. Com-