me cette tige "était carrée, l’Etoile se trouva bien de face sans qu’il fût nécessaire de la tourner.

Mais à peiue eut-il achevé cette tâche, qu’il poussa un cri.

— Je vois! s’écria-t-il eu même temps je

vois!! A moi ! la tête me tourne à moi !

Il n’avait pas lancé le second appel, que Casimir, arrivé au sommet de l’échelle, le retenait de ses robustes bras. Ils tremblaient tous les deux, l’un de joie, l’autre de peur.

—* O mou eufant ! dit Salomon, Dieu me rend la lumière... .et tu es le premier homme que j’aie vu

depuis trente ans! Je te reconnais! Casimir

tu as passé si souvent dans mes visions !

• — Père ! père— ne vous trompez-vous point? fit le mulâtre ému.

— Non, non, je ne me trompe pas ! Je vois le ciel bleu, parsemé de jolis nuages blancs! Je vois les doux pitons de la Soufrière ! Je vois la verdure des plaines et les géants des forêts ! Tiens, voilà là-bas, un palmiste que j’ai planté ! Voici

près de nous l’arbre à pain qui m’a nourri et ici, en bas de nous, voilà des amis qui vont bientôt chanter: Gloire à Dieu ! car l’heure de la délivran* ce n’est pas loin !

On entendait d’eu bas les paroles de SalomoD, et chacun, dans une cruelle incertitude, u’osait crier de joie ou gémir de chagrin, de peur de se tromper.

— Va! Casimir, dit Salomon, l’étourdissemeut du bonheur est passé : je puis descendre scol, et sans chercher les échelons !

Et alors il descendit seul les vingt degrés. Quand il eut posé les pieds sur le sol, il se retourna vers les assistants stupéfaits :

— Mes amis, mes amis! s’écria-t-il.... je vous vois donc avant de mourir !

Et il ouvrit ses bras dans lesquels se jetè-

rent quelques-uns do ceux qui étaient le plus près de lui.

Bientôt la nouvelle se répandit; que le vieil aveugle avait recouvré la vue.... à ceut-dix ans! après Pavoir perdue à quatre-vingts. Ce n’était ni un miracle, ni même un phénomème ; mais le fait, rapproché de l’espèce de sainteté mystique du vieux noir, et du don de prophétie dont il avait fait preuve si. souvent, parut surnaturel à beaucoup. Les geus d’instruction en furent surpris comme d’une chose seulement rare, mais ils n’en fureut point frapi>é8 comme d’un phénomène. Toujours est-il que, deux heures après, le morne de Jolimout était visité par plus de deux cents personnes de toutes couleurs, de tout âge et de toute condition. Le vieux sage souriait à tous, et disait que ce retour subit de la lumière dans ses yeux éteints depuis trente ans, était pour lui le signal

de sa délivrance définitive.

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fu LE VÏEtfX feALOMOïT.

— Et, ajouta-t-il à quelques-uns, comme je ne partirai pas sans avoir vu l’émancipation de notre rare, dans ces colonies, c’est aujourd’hui mémo que je voudrais eu tendre sonner ma dernière heure ! — Et qui sait 1 ....

Bientôt les sentiers de Jolimonfc furent trop étroits pont la foule qui partait et pour celle qui venait», ét Veillc-Toujours avait renoncé à son office de conducteur. C’était comme une foire de village, étt comme un encan après décès. L’Etoile de la maisonnette plaisait à tous comme ornement, et à quelques-uns comme symbole.

A un certain moment, ou vit un exemple de la forcé iWiative, parmi les hommes. Un jeune blanc apercevant une fente assez large au coffre de Sttloineiï,èfi voulant être utile au vieux noir, glissa une piéèe de deux francs dans cette sorte de tronc. A partir de ce moment, ce fut à qui mettrait de l’argent dans le bienheureux coffre. Depuis le sou du pauvre noiT esclave jusqu’à la gourde pleine ou pereée — do riche blanc, l’argent et le cuivre tombèrent comme grêle l’un snr l’autre, depuis deux heures jusqu’à la nuit ! Salomon s'était éloigné du coffre pour n’avoir pas l’air de pousser aux offrandes. Rose au contraire souriait à cette plaie improvisée, récompensant d’un sourire aux blanches dents les visiteurs généreux, c’est-à-dire aussi bien ceux qui mettaient l’obole de cuivre que ceux qui glissaient la pièce blanche. Et vraiment, celui à qui profita plus tard cette aubaine providentielle eut pu remercier autaut la belle fille qui souriait que le jeune homme qui avait donné l’exemple de cette délicate charité. — Vers le soir, comme le plus grand nombre des visiteurs s’étaient retirés, Rose -aperçut, du coin de l’œil, une main blanche qui glissait utie pièce jaune. C’était le premier or qu’elle voyait descendre dans le coffre. Elle regarda le visage de ce généreux ami, et reconnut Edouard Oh. — Vous ici! monsieur, s’écri-a-t-elle, et elle alla vers lui. — Oui, belle Rose, répondit le jeuue homme : je veux eutrer pour une planche dans la construction de votre asile, car il porte à sou sommet un symbole cher à mon cœur.”

En ménagère prévoyante. Rose avait mis à part quelques gâteaux et uu reste de bon rhum anisé. Elle alla chercher la bouteille et le plateau, et, re-vmaut vers Edouard, elle lui offrit sa part de la collation. Le jeune homme sourit à cette mignonne attention, et, avant d’avaler son petit verre : — Oh ! dit-il presque bas, si je trouvais une créature comme celle-là, je ne serais pas longtemps garçon ! Itosc l’eu tendit. — Et la couleur! dit-elle en souriant. — Est-ce que vous me prenez, répondit-il, pour un colon du siècle passé! Le bonheur n’a pas

de préjugés et ma Croyance non plus! ajouta*

t-il en serrant la main de la belle mulâtresse.

Ce ne fut qu’à neuf heures du soir que la villa

de Jolimont se trouva réduite à ses habitants ac-coutumés. — Nous ne pouvons plus appeler qjoupa les modestes, mais gracieux bâtiments du morri^ de Salomon.

*

• ★

Le lendemain, 4 avril 1843, le soleil se leva aussi pur que la veille. Pour la première fois, Casimir, Rose et Rosiue avaient couché dans leur petite maison. Dès que Rose fut levée, elle porta au vieux, qui reposait dans son fidèle hamac, une petite tasse de café noir, comme elle faisait depuis son arrivée.

— Ma fille, lui dit Salomon, c’est aujourd’hui *| mon dernier jour, et ce sera un beau jourl Je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie, pas même hier, au moment où le Seigneur a permis que je visse notre sy mbole et nos amis ? Je ne quitterai plus mon hamac que pour aller, comme matière, à la fosse, et comme âme.... au ciel ! Je voudrais que Casimir allât prévenir les frères qu’il pourra trouver, car il faut que je leur parle, ainsi qu’à vous autres, avant l’henre suprême. — Prends, ryouta-t-il, la somme d’argent que tu trouveras dans un sac au fond de mon coffre. Jointe à celle qui me restait, elle forme un total de quatre cents francs. Tu donneras cela à Zamor de ma part : ce sera pour l’établir. Ya, ma fille, va! et surtout, si on de veut rien enlever au bonheur de mes derniers moments, recommande de ma part à ta mère, à ton mari, à tous enfin, de ne pas avoir de larmes, pas de tristesse même, s’il est possible. Je me porte bien, je ne souffre ni de corps ni d’esprit; ma conscience est tranquille et mon âme hehreuse. Je ■pars parce qu’il est temps ! Il n’y a plus d’huile dans la lampe et elle va s’éteindre tranquillement, après avoir tâché de jeter quelque lumière autour d’elle. — Va, ma Rose ; va, mon enfant !

Rose s’éloigna eu essayant ses yeux, et bientôt après on vit Casimir descendre à grands pas le morne ombreux de Jolimont.

Vers dix heures, les frères de Salomou étaint autour de son hamac. Casimir, Rose, Suzanne et Zamor, assis un peu plus loin, étaient tristes. Le vieux souriait à tous d’un sourire d’angélique bonté. Ses regards semblaient projeter une flamme puissante, et, autour de son front couronné de cheveux blancs, semblait poindre comme l’arc-ên-ciel d’une majestueuse auréole.

— Mes frères, dit-il d’une voix majestueusement sympathique et adorablement chrétienne, je n’ai pas besoin, avec vous, de descendre mes paroles à la hauteur ordinaire, ni de vous cacher ce que vous seuls — et les nôtres.— pouvez comprendre 6ans commentaires. Depuis plusieurs années communique, f entends et je vois : voilà pour l’âme. J’y reviendrai tout-à-l’heure. Auparavant, je vous dirai où en sont les efforts humains, pour que je n’aie

plus ensuite à songer aux choses de la terre.

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LE VIEUX SALOMON,

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u J’ai en des nouvelles très récentes des progrès que fait le Club des Noirs, à Paris. Il doit profiter des troubles politiques qui se préparaient, pour plaider la grande Cause, et tâcher de surprendre une victoire aux premiers moments de l’effervescence. H faut assez de temps pour que les nou. velles arrivent de la France ici— et les événements ont dfi marcher vite. Le Club est puissent, nombreux et riche ; il reçoit des fonds de l’Angleterre, des Etats libres de l’Union Américaine, et des colonies, et il sème l’or comme la parole. Voilà pour la partie des actes humains.

- “ Maintenant, j’ai vu mieux et de plus près, et, cette nuit....une longue extase m’a inondé de bonheur. Détaché des choses matérielles par le bon appel aux intermédiaires d’en Hant etd’en-bas, les événements encore inconnus ici, m’ont été révélés aussi clairs que la lumière du soleil, aussi palpables que le fer et l’or.... J’ai entendu des voix du ciel, qni parlaient à la terre, et je me suis senti

comme emporté dans les espaces qne je vais

bientôt franchir. ”

. La voix du vieux Salomon s’était affaiblie : sa ftcte s’était penchée davantage sur l’oreiller de son [hamac. Il y eut quelques secondes d’un siience interrogateur. Vivait-il, ou bien était-il parti pour le suprême voyage f Ses yeux s’étaient fermés, et il semblait dormir.

Mais bientôt une voix pure, qu’on eût dit sortir de la bouche de Jésus ou de Jean, s’éleva du lieu où semblait dormir le vieux sage — et cette voix disait:

“ Que la bénédiction de Dieu soit sur vous et sur vos enfants !

“ Que la paix du cœur et le repos de la conscience soient les compagnons de votre voyage !

“ Que les opprimés sentent bientôt tomber les anneaux de leurs chaînes!

“ Que la guerre amène la paix, et la tyrannie la liberté !

“ Enfants de Dieu, la liberté et le pain facile vous appartiennent, et vous les aurez.

' “ Il y a dix-huit siècles que la Grande Mission a commencé ; mais on a tronqué les paroles de Celui qui était venu, et il faut les ramener à la vérité. On a torturé sa vie : que la vôtre soit bénie sur la terre et dune le Seigneur t

“ N’ayez pas peur des petits vents, des petits flots et des petits écueils de la terre : le port où .tous tendez a des séjours que vos rêves vous diront—

| “ Missionnaires courageux, vous n’aurez pas besoin, comme lui, d’user vos pieds et vos genoux pour monter la suprême montagne dont Dieu bénit le sommet I

“Enfants, allez sur la terre avec vos pieds; allez vers le ciel avec votre foi.... Les petits des hommes sontles enfants de Dieu,

“ Aimez-vous, aimez-vous ! tout est dans l’amour et il n’y a rien en dehors de l’ampur.

“ Allez, enfants vers le berceau des faibles

et les misères des opprimés.... Le Père de Miséricorde étend ses bras pour vous embrasser, et les abaisse pour vous bénir! ”

Lamarche d’un ciron eût été entendue^ tant le silence était profond.

A ce moment, les échos de l’Un répétèrent la détonation d’un coup de canon. A celaboi succéda an second, puis un troisième et, de demi-minute en demi-minute, d’autres se succédèrent en se rapprochant.

— Frères , frères ! s’écria alors Salomon de sa

voix ordinaire, mais tremblante d’émotion et d’enthousiasme,/rem entendez-vous? c’est la li-

berté qui vient effacer de nos rives bénies l’a souillure de l’esclavage.! — Voyez-vous la frégate au pavillon tricolore, à la flamme de guerre, qui divise les flots de sa proue ardente ? L’entèndez-vous qui crie, de la voix puissante de ses sabords : Liberté ! Liberté!!

“ Esclaves, vous n’avez pins de chaînes ! Hommes et femmes, vous pourrez aimer vos enfants ! Maris, on ne vendra pins vos femmes! Enfants, vous aurez une mère! —Gloire à.Dien dans les clepx, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté!

Et le canon tonnait toujours, et les échos répétaient sa grande voix, plus forte de moment en moment.

Le canon des forts répondit alors an canon dn large.

Salomon parnt sommeiller pendant quelques mi-nutes.

— Attendez, dit-il ; le canot du brick stationnaire quitte les flancs de la frégate, et volo comme une hirondelle sur les flots.

— Il approche, ajouta-t-il an bout d’une minute qui parut un siècle.

— 11 aborde ! continua la voix dn vieux, et moi je m’en vais. — Mes frères, mes amis, mes enfants,

venez que je vous embrasse Je irai que le

temps !

Tous vinrent alors l’un après l’autre serrer dans

leurs bras la tête vénérable dn Vieux Salomon

qui leur distribuait des paroles do fraternité et d’amour.

— Eutendez-vous, dit-il encore dn côté de

la ville? Ouvrez la porte ! ouvrez la fenêtre!

Un bruit confus de voix éclatantes venait en effet de la ville.

— Entendez-vous ?...—répéta Salomon — les esclaves crient : Liberté ! liberté ! !

Nul, dans la cabane, n’eût pu distinguer ces mots ; mais les mourants ont parfois un développement de sens décuplé par la mystérieuse puissance de la tombe.

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LE VIEUX

Les pleurs coulaient en silence de tons les yenx. Veille-Toujours alla vers le hamac, sur leqnel il jeta ses deux pattes de devant, ce qui lui imprima un léger balancement.

— C’est toi, fidèle ami, lui dit Salomon d’une voix à peine distincte.... Adieu, adieu....

Et il essaya de le caresser pour la dernière fois.

A cet instant, des cris formidables montèrent le sentier de Jolimont. Des noirs, des mulâtres, des cabres, des griffons, des femmes de toutes couleurs, des enfants, des jeunes, des vieux, gravissaient le morne au pas de course, criant, gesticulant, ivres, délirants, fous....

La liberté! criaient-ils la Liberté!! — Salo-

mon! Salomon! nous sommes libres! libres!! libres ! ! !

SALOMON.

Et l’echo répétait : libres ! libres ! ! libres ! ! !

Bientôt un premier noyau de tout ce peuple ci délire inonda le seuil de l’ajoupa. Us virent 1 vieux noir sans mouvement, et, autour de lui, de visages en pleurs. Us se turent.

Mais le vieux Salomon rouvrant les yenx pou la dernière fois :

— Oui, dit-il, vous êtes libres, et vos frères de Etats-Unis le seront avant quinze ans, par um grande guerre....

“ La république française a fait la première soi devoir : la république américaine fera le sien

“Adieu, mes enfants Adien! maintenun

j’ai assez vécu et je pars.... heureux !....

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