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Full text of "Le Vieux Salomon ou Une Famille D'esclaves Au XIXe Siecle"

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LE 



« 



OU 





CHARLES TESTTJT. 


“ Quand la politique humaine attache sa chaîne au 
pied d’un esclave, la justice divine en rive l’antre 
bout au cou du tyran. 

“Bernardin de Saint-Pierre.” 


En vertu du “copyright” obtenu par l’Auteur, toute reproduclion et toute traduction sont interdites. 


NOUVELLE - ORLEANS : 



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CONFIDENCE 



Le grand cri que contiennent ces pages a été jeté il y a quatorze ans. Il a commencé dans la 
nuit du 1er février 1858, et ses derniers élans so sont éteints dans celle du 29 avril. Lejnanuscrit 
a été, en maintes places, arrosé des larmes de Fauteur ; à ces mômes places couleront celles de tous 
les lecteurs et surtout de toutes les lectrices qui n’ont pas une pierre à la place du cœur. C’est à 
New-York, dans un modeste appartement do Walkcr Street, pendant le sommeil de sa courageuse 
compagne et de ses enfants chéris, que le pauvre apôtre a accompli cette mission de l’âme avec 
Tarme puissante do la plume. Après quatre-vingt -neuf nuits d’enfantement, Fœurre a été achevée 
sous le regard paternel du Tout-Puissant, au milieu des plus poignantes et des plus saintes émo- 
tions. L’auteur la dédie à tous ceux qui souffrent, à tous ceux qui gémissent sons une tyrannie quel- 
conque, â tous ceux que l’ordre social tient éloignés du banquet de la vie. a Courage! frères, 
leur dira-t-il ici, courage et patience ! l’esclavage corporel a été abattu, le prolétariat, esclavage mo- 
nétaire, le sera à son tour, et, ces deux fléaux une fois détruits, la Vraie Liberté naîtra du sein de 
l’ordre, eutre l’égalité et la fraternité, dans la second* étable d'un second Bethléem ! u Lux è tene- 
bris , or do à cliao ! ” 

Vous tous dont l’âme ne sommeille pas dans la mer morte de l'égoïsme, de la vanité et de l’oubli 
des grands préceptes de Dieu, faites actes de fraternité et de dévouement envers ceux qui souffrent 

autant ou plus que vous! Il y a mille façons d’aider â la vraie justice et sans justice point 

de progrès. Le mendiant peut être un agent aux mains de Notre Père: quiconque aime a la puis- 
sance, et il n’y a rien de perdu ! 

Je ne l’ignore pas plus qu'un autre: tout missionnaire du progrès trouve la souf^ance à chaque 
pas, par le fait des hommes : mais il trouve aussi la plus pure des jouissances — quand il s’élève â 
Dieu. 

C’est peut-être une Loi de la ProviderTcc qu'il y ait toujours et partout des hommes dont l’âtue 
élevée se complaise au sacrifice, des hommes qui aiment à s’oublier pour travailler au bien général, 
sans ambitionner d’autre récompense actuelle que les applaudissements de leur conscience. Le 
monde les traite de niais ou de rêveurs, ceux-là mêmes pour qui ils travaillent les méconnaissent 
souvent; mais, tout en s’en affligeant, ils persévèrent dans leur mission, offrant leurs déboires et 
leurs souffrances à Celui qui est la Suprême Justice. C’est par eux que le progrès a toujours marché 
dans la bonne voie, c’est par eux qu’il y marche encore et qu'il y marchera toujours. 

Salomon, pauvre vieux noir que j’ai connu et admiré, tu me vois d’En-Haut Courageux Casi- 

mir et noble Pose ! avec qui j’ai versé des pleurs, les nuits que j’ai consacrées â narrer votre Cal- 
vairo de cinq années, plus agitées que les flots d’une mer houleuse, sont pour moi des souvenirs 
ineffaçables, et vous pouvez lire les pages oh j’ai mêlé mes larmes à vos peiues.et mon délire à vos 
joies. Vous le verrez, rien no m’a rebuté, rien ne m’a découragé ; la pauvreté ne m’a pas fait peur, 
et la calomnie a glissé sur ma cuirassç do chrétien — comme glisse une eau fétide sur un métal 
poli. J’ai souffert pour votre cause, qui était celle de l’Humanité, mais je ne me suis jamais plaint — 
parce que je crois. Je souffre et je souffrirai encore, mais celui-là seul le voit et le verra qui 
plane assez haut pour être juste 

Ce n’est pas la seule plume d’un homme qui a écrit les pages qu’on va lire, il y a des cœurs qui 
le sentiront. Pour moi, je n’appartenais plus à la terre, quand, à certaines heures, ma main ardente, 
rapide comme la pensée, couvrait les feuillets blancs de sigues intelligibles. L’eau de mes yeux, 
qui mouillait souvent mon papier, coulait d’une source bénie, et c’est cette rosée tiède qui a soute- 
nu mon courage jusqu’à la dernière heure. . . . 


Pourquoi l’ouvrage n’a-t-il pas vu le jour de la publicité dès qu’il a été achevé ! Hélas ! pourquoi ! 

— Parce que ; voilà la raison : elle est claire, excepté pour les aveugles. Mais il est toujours 

temps de mettre à nu un fléau, parce qu’il eu reste eucore d’autres. Il est toujours temps d’instruire 
ceux qui ignorent. Le monde est grand, quoiqu’il soit bien petit, — et il est bon que le monde sache. 
Qu’est-ce que l’histoire, sinon lo miroir du passé ? 


Charles Tesiui, 


Nouvelle-Orléans, nuit du 25 au 26 Juin 1372, 


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SPLENDEURS ET MISERES. 



I. 

l’ajoupà de salomon. 

Les îles Caraïbes sont, sans contredit, les plus 
jolies perles de l’Océan Atlantique; elles forment 
de charmants archipels que la nature a dotés de 
toutes les splendeurs d’un beau ciel et de toutes 
les richesses d’un sol fertile qui n’est jamais arrêté 
par les hivers, comme tant d’autres^ contrées du 
globe où tout meurt pour renaître. Parmi ces 
Antilles, qui s’aiipellen t eu Anglais Indes de l’Ouest 
West huiles, s’élève celle qui va être le théâtre des 
premiers chapitres de ce récit, la Guadeloupe. On 
voit de loin, en mer, poindre les deux mamelons 
de son volcan, la Soufrière, qui, de temps eu temps, 
secoue l’île tout entière comme le passage d’une 
lourde voiture secoue les maisons bâties sur un 
sol un peu mouvant ; c’est ce qu’on appelle des 
tremblements de terre. 

Le navire qui, après une longue traversée, ap- 
proche de la verte oasis jadis espagnole, aujour- 
d’hui française, dout le nom est celui d’unemadone 
de l’Estramadùre, GuadeJupe. semble tressaillir 
jusque dans ses membrures, de la gai té bruyante 
des passagers qu’amène sur sa dunette le s'pectacle 
le plus gracieux et le plus magique. A mesure 
que la brise pousse la demeure llottante, qui porte 
tant d’espérances et tant de rêves, les rives ver- 
doyantes de la perle des Antilles françaises se des- 
sinent plus nettes aux regards charmés. 

Les ilôts qui entourent la rade, une des plus gra- 
cieuses du monde, apparaissent couronnés de ver- 
dure, avec leurs cocotiers penchés, avec leurs pal- 
miers droits et tiers, portant ù leur sommet un 
panache de larges feuilles bruyantes qu’agite in- 
cessamment la brise de mer. Enfin, le navire entre 
dans le port. A sa gauche s’étendent les îlots 


dout nous parlons ; à sa droite les forts l ’ Union et 
Y Epée, suivis de plusieurs autres mornes comme 
enterrés sous une végétation luxuriante et perpé- 
tuelle; devant sa proue, les quais et la* ville de 
la Poiute-à Pitre. Des navires à l’ancre dorment 
dans le port tranquille, à l’abri de toutes les 
grosses mers ; sur les quais de la ville retentissent 
les chants de mille travailleurs qui chargent et dé- 
chargent les lourdes gabarres plates affectées 
au transport des marchandises qui arrivent et des 
denrées qui partent. Le bruit qui domine tous les 
autres est celui des marteaux des tonneliers qui 
rabattent les boucauts de sucre que la récolte nou- 
velle va expédier à la mère-patrie. Les chants de 
la rade répondent aux chants des quais, car tous 
les travaux se font en chantant, ceux des matelots 
sur les navires, et ceux des noirs sur le bord de 
mer. Au milieu de cette foule remuaute et toujours 
en sueur, vont et viennent les négresses, les quar- 
teronnes, les mulâtresses, toutes les nuances de la 
couleur, vendant, qui des gâteaux, qui du calalou , 
espèce de potage aux herbes, mêlé de riz, qui du 
mabi, sorte de bierre que tout le monde sait fabri- 
quer dans le pays. Itien de plus pittoresque que 
le tableau do ces marchandes allant et venant d’un 
bout à l’autre des quais tout couverts de travail- 
leurs. Elles portent la jupe légère, riche de lés, 
un peu courte devant, un pou traînante derrière, 
serrant, à la taille, une fine chemise d’une blan- 
! chcur éblouissante, entourée au cou d’une légère 
j dentelle; les manches sont formées au-dessus du 
i coude par uu double bouton d’or, et n’ont ni bouil- 
: Ions, ni bouffants, ni plissages, toutes additious gê 
S liantes, chaudes et horriblement disgracieuses. 

I Ges belles filles, qui ont plus de goût que bien 
j des dames, portent Bi^ia tête un madras aux 
riches couleurs bien voyantes, jaune d’or, ronge de 


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i*erfc 

înrchax 


LE VIEUX SALOMOX. 


corailAert d’émeraude, blanc de neige. Cette 
coiffur^hajynantG est posée avec grâce uu peu de 
côté et un peu en arrière, laissant voir, d’une façon 
toute provoquante, quelques anneaux d’une magni 
tique chevelure ondée comme avec un fer. Cette 
délicieuse mode sied à merveille à ces visages de 
toutes unances, depuis le presque blanc jusqu'au 
presque noir. Les yeux et les dents luttent d'at- 
traits et de clarté sous les chatoyantes couleurs du 
coquet madras, et l’on peut dire qifau point de vue 
de la sensualité, les filles de couleur des Antilles 
s out de séduisantes houris. 


A deux lieues environ de la Pointe â-Uitre uii 
nous venons de conduire le lecteur, s’élevait, au 
milieu d’un petit morne touffu, un ajoupa habité 
par un vieux noir aveugle qui avait passé la cen- 
taine. Il se nommait Salomon. U était de petite 
taille, large d’épaules, trapu et fort, quoique voûté 
par l’âge. Depuis vingt ans, il était libre. Son 
maître, ne pouvant plus rien tirer de lui à quatre 
vingts ans, lui avait donné la liberté ; c’est-à-dire 
qu’il s’était déchargé du fardeau de sa nourriture, 
confiant la vieillesse de ce pauvre noir à Celui qui 
donne la pâture aux petits des oiseaux, et Celui qui 
donne la pâture aux petits des oiseaux ne la refusa 
pas au vieux noir, qui était son enfant comme lo 
sont tons les hommes. Salomon s'était acquis une 
grande réputation de sagesse, et, bien des fois, par 
ses conseils, il avait sauvé -celui-ci de la ruine 
celui-là du désespoir, un autre d'une mauvaise 
affaire, et beaucoup du chagrin. Son inliuence 
morale avait grandi do jour eu jour, et il vivait do 
sa sagesse, comme tant d'autres vivent de leur 
fourberie. Chacun de ceux qui venaient consulter 
Salomon apportait quelque chose dans lajoupn, 
l’un des vivres, l’autre des vêtements, quelques 
uns de Vargent, et, tant bien que. mal, 11* vieux 
sage atteignait le dernier jour du dernier mois do 
chaque année, remerciant Dieu de lui avoir donné 
nu capital inaliénable dont le rapport était aussi 
• sûr que celui des terres et des maisons, et plus 
honorable que celui des esclaves. Salomon con- 
naissait à fond la culture de la canne et* celle du 
café, et plus d’une fois ses sages avis avaient sauvé 
îarécolte de quelque colon encroûté dans les vieilles 
pratiques arriérées, ou de quelque autre trop porté 
aux innovations hasardeuses. Il avait vu les vieux 
pays de l’Europe, à la suite d’un de ses maîtres qui 
l’avait emmené avec lui en Angleterre, en France, 
en Espagne. Aussi comprenait-il les langues de 
ces trois pays, sans toutefois les pouvoir parler suf- 
fisamment. Il avait, au milieu de tous ses voyages, 
appris à lire, à écrire, à compter; il possédait un 
peu d’histoire, un peu de géographie, un peu de 
tout, sans avoir jamais été plus loin que les con- 
naissances les plus élémentaires. Parmi les siens, 
il était regardé comme un savant, et, pnrmijos 


gens instruits, il était regardé, ajuste titre, commê 
un sage. Ce qu’il avait le plus étudié c’était les 
religions, et îl était, sur ce chapitre, si complexe 
et si diffus, plus avancé que pas un philosophe. Il* 
avait médité au moyen du bon sens et de la foi 
simple, au lieu de perdre sou temps dans le dédale- 
dos théories et des autres sciences, aussi vaines 
qu'orgueilleuses, touchant les croyances humaines. - 
Pour donner, en quelques lignes, une idée du 
rare bon sens de Salomon, nous citerons quelques 
opinions qui ont été recueillies de sa bouche, et qui, 
pour tout penseur croyant, ne pouvaient être que 
l’écho d’niic inspiration supérieure, ou lo produit 
d’un jugement de premier ordre. 

Ainsi, il détruisait en quelques mots la théorie, 
un peu risquée, d'un commencement et d’une fiu de 
création, en disant tout court que, “si Dieu est 
éternel, son œuvre doit être éternelle ! ” Il détrui- 
sait l’enfer et ses tourments qui ne doivent, dit on, 
jamais finir, en disant que, “ si Dieu est un pèro 
clément et juste, il no peut pas punir de peines 
éternelles des fautes passagères î ” 'La création du 
monde en six jours le faisait sourire presque autant 
que le repos du septième jour, parce que, disait-il, 
“Dieu n'est pas un ouvrier qui ait besoin de tel 
temps pour faire telle chose, et surtout qui ait be- 
soin de repos après l'avoir faite, sans quoi il ue 
serait pas plus puissant qu’un homme! *’ 

Quoiqu’avcuglc, Salomon descendait quelquefois 
de son*mornc à la ville; il était appuyé sur uu 
bâton qui lui servait comme de sonde tout le long 
de la route, et suivi d’un gros chien de Terre - 
Xeuve qu'il avait reçu en présent d’un riche habi- 
tant guéri par lui d’une morsure de bête à mille 
pattes. Le vieux noir sc mêlait de la guérison des 
malades qui l’appelaient eu désespoir de cause. 
Xul ne s’élevait contre cette pratique illégale d’nne 
science monopolisée, attendu que Salomon ne s oc- 
cupait guère que des malades abandonnes par les 
médecins. Il faut bien le dire, il réussissait sou- 
vent, et quelquefois vite, là où toute la science 
avait été impuissante, et, quand on lui demandait 
comment lui, ignorant, guérissait ceux qui étaient 
déclarés perdus, il répondait, en souriant sans or- 
gueil : “ Ce n'est pas moi qui les guéris ” Et il 

n’en voulait pas dire davantage. 

Autour de l’ajoupa de Salomon , s’étendait un pe- 
tit jardin potager que les noirs des habitations 
voisines sarclaient , plantaient et entretenaient a 
tour de rôle, chaque samedi et chaque dimanche. 
Il y avait, dans ce jardin, du mais, du manioc, des 
ignames, des pois angolcs, des topinambours, quel- 
ques bananiers, et, tout au bout, un immense arbre 
à pain qui donnait à la tois un grand ombrage 
dans les jours chauds, et une abondante nourriture 
pendant la moitié do l'année. Le petit morne du 
vieux Salomon avait reçu le nom poétique de Jo- 
ü moni. On pouvait y arriver à cheval par phi 


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LE VIEUX SALOMON. 


O 


«ieuis sentiers assez étroits, mais bien entretenus 
par les memes noirs qui prenaient soin du jardin. 
L’intérieur do l’njoupa était peu meublé. On y 
voyait un hamac, hissé chaque matin et descendu 
chaque soir, pour le sommeil du vieux noir, un 
bahut presque aussi ancien que son possesseur, 
deux chaises de bois et une table grossière. Sur 
la cheminée était une gravure commune îvprésen- 
raut le Christ au Eoseau, et, en lace, un Vincent 
de Paulo ramassant des petits entants dans la 
neige. Quelques ustensiles de cuisine étaient ren- 
fermés dans un grand coffre de matelot, qui sei- 
vait de siège habituel à Salomon. Auprès de 
l’ajoupa était la niche de Veille-toujours, construite 
eu bambous et couverte en latanier. Veille-tou- 
jours était aussi doux que robuste et aussi 
fidèle que courageux. C'est lui qui recevait 
et qui introduisait les visiteurs, noirs, jaunes 
et blancs, sans jamais pousser de ces aboiements 
malhonnêtes, qui sont dans les habitudes des chiens 
mal élevés. Veille-toujours, s’il eût été un homme, 
eût pu décorer sa poitrine do plus d’une honorable 
médaille, car il avait sauvé plusieurs eufants des 
eaux du canal Vatable; mais, comme il n’était 
qu’un chien, on ne lui accorda qunne grande es- 
time, et quelque cassave de temps en temps. 

Maintenant que nous avons fait connaissance 
avec la Pointo-à- Pitre, avec Jolimont, avec" Salo- 
mon et avec Veille-toujours, nous allons passer au 
chapitre deuxième, et mettre en scène de nouveaux 
pcrsouuages. 

II. 

Li; .UKXAGK DK KOSK. 


| fièvre jaune l Comme il a travaillé pour gagner 
notre petit ménage, avant que je le prenne pour 
mari î 

— Tu es une bonne iil!e, Itosc ; tu es une bonne 
femme: tu seras une bonne mère! Aime ton mari 
par-dessus tout, mon enfant, par-dessus moi-même, 
pardessus tes enfants, si tu eu as 

— oh ! non, mère, pas [dus que vous ! mais au- 
tant, et, — ajouta-t-elle — d’une autre manière. 

I La vieille Suzanne sourit eu regardant sa fille. 

! — Sais-tu, dit-elle, qu’il est bieu heureux tout de 

même d’avoir pour femme la plus joli mulâtresse 
de la Pointe à- Pitre ! 

— Et bien heureux aussi d’avoir une seconde 
mère comme vous, mère Suzauue, car vous l’aimez 
tout comme s'il était votre fils. 

— Parbleu! y a-t-il rien au monde de'plus naturel 
et de plus juste que d’aimer comme sou enfant 
i celui à rjui on a donné sou enfant? Je ne corn* 

■ prends pas les sentiments de la plupart des blancs, 
car il est reconnu parmi eux, comme une vérité 
I sans exception, qu’une belle-mère est ce qu’il y a 
déplus mauvais dans un ménage! Tiens, vois-tu, 

j moi si on me demandait qui j’aime mieux de 

| toi ou de lui, eli bien, foi de Suzanne, je no saurais 
| pas répondre ! 

j * — Xi moi non plus, si ou me faisait la mémo 

j question pour vous et pour lui ! 

— Ali ! s’il nous entendait ! s’écria la vieille mère, 

| eu élevant en l’air nue pièce de linge qu’elle était 

eu train de blanchir s’il nous enteudait, serait* 

| il heureux ! 

— Et il lest, heureux ! s’écria uue voix pleine 
; d émotion — en même temps que le propriétaire de 
; ladite voix faisait irruption dans la chambre où so 


Xotre scène actuelle se passe à la Pointe A-Pitre, 
près du pont des Abyrnes. 

— Eh bien ! Pose, le coup de canon est tiré de- 
puis longtemps, et ton mari n’arrivo pas. 

— Mère, il aure été retenu par quelque surcroît 
de travail. Monsieur Varieux prend toujours, dos 
uoirs qu’il a à loyer, plus do temps, qu’il ne lui est 
dû ; il en est quitte pour leur prêter, le soir, uu fa- 
nal dans lequel il met un bout de chaudelle juste 
assez long pour la route. 

— Eose, tu n’aimes pas M. Varieux, n est-ce pas ? 
dit la vieille Suzanne, en riant avec une certaine 
malice. 

— Ma foi non, je no l’aime pas, et je ne suis pas 
la seule. On entend toujours chez lui des cris et 
des coups de fouet ; il est aussi méchant qu’avare, 
et, la semaine passée, ayant fait une mauvaise af- 
faire et étant de mauvaise humeur, il a battu in- 
justement Casimir. 

— Tu aimes bien Ion mari, Eose ? 

— Si je l’aime ! mère. . . .Oh ! oui, je l'aime J 

parce qu’il n’y a pas de meilleur être que lui au 
inonde. Comme jl vous n soignée, l'année de la 


j tenaient les deux femmes. 

* Casimir, car c était lui, était un beau mulâtre à 
| la physionomie ouverte, aux yeux vifs et parlants, 
i a la démarche aisée et hardie. 


Il courut à sa fournie qu’il embrassa sur les -deux 
yeux, puis a sa belle- mère qu’il embrassa sur les 
deux’joues. 

— Oh! s’écria-t-il. que je serais heureux si je 
i notais pas esclave ! 

Les deux femmes lestèrent stupéfaites. (Tétai 
, la première fois qu’elles entendaient Casimir par 
j 1er ainsi. Jusque-là elles l’avaient vu, comme tous 
les autres, indifférent à son sort, ou du moins le 
paraissant, au plutôt encore ne l'appréciant pas. 

! La vieille Suzanne n’avait jamais eu de ces idées, 
| parce qu’elle avait vieilli dans un esclavage assez 
! doux ; mais il n 7 cn était pas de même do Eose qui, 
I tenant du sang asservi et du saug asservisseur, 
i sentait d’autres instincts quo ceux de sa mère. Et 
I puis, jolie connue elle l’était, elle avait entendu 
j résonner à ses oreilles ces paroles flatteuses do 
! jeunes blancs, qui l’avaient pins d’nno fois fait 
songer à bien de** choses. ... 


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LE VIEUX &ALOMON. 


V 


6 


— Eah! s'écria tout d'un coup Casimir, connue t 

pour effacer ce qu’il avait dit, nous verrons... • 
Dieu est juste, et la justice Unira par triompher! 
Maman Suzanne, î\joiita-t-il, faites-nous donc quel- 
ques gâteaux de moussaclie : moi je vais laver 
votre linge. i 

— Toi, tu vas laver mon linge, c'est pour le coup j 
qu’il serablantf ! 

— Vous allez voir, répondit Casimir ni s'einpa- ; 
rant du baquet et du savon. 

Et il se mit à l’ouvrage connue une blauchissuii- ! 
se consommée, frottant, tordant, rinçant aussi bien 
et plus vite que Suzanne elle-même. 

Eose alla chercher la fleur (le la farine de manioc, j 
appelée moussaclie dans le pays , Zuzaune alluma ■ 
le feu, puis battit la pâte, et on procéda à la cou- ; 
fection des fameux gâteaux. 

— Mais, dit Eose, eu regardant son îuari qui ex- j 
ploitait son linge comme la locomotive exploite le ; 
chemin de fer, pourquoi donc viens-tu si tard ! 
Voilà plusieurs mois qu'il t’arrive souvent de ren- 
trer une heure et demie après le coup (le canon. 

— Voilà répondit Casimir; c’est un secret! ( 

— Ah ! c’est un secret ! répondit la belle fille; j 

alors tu as une amoureuse, tu me fais (les înfidé- j 
lités ! î 

— Pour eu, non ! ma chérie. . tu sais bien que 
je t’aime par-dessus tout au monde ! Et d’ailleurs, 
y a t-il une meilleure femme et une plus jolie fille 
que toi, depuis la Pointe-à-Pitre jusqu’à la Passe- 
Terre 1 

— Oh! quaudee serait vrai * Les hommes 

aiment le changement, et ils prétendeunt que, de 
leur part, une infidélité ne tire pas à conséquence ! 
et qui dit une peut dire cinquante. ] 

Casimir ne répondit pas. 

— Tu vois bien, dit Eose victorieuse par ce silen- 
ce, tu vois bien que je devine juste ! 

— Non, tu ne devines pas juste, su contenta de 
répondre le jeune blanchisseur. 

— C’est- bon, riposta la belle mulâtresse, moi aussi 
j’ai mes secrets. Il no manque pas de beaux mes- j 
sieurs qui m’achèteraient pour la liberté, si je vou- î 
lais les écouter, et qui, en attendant, m’offrent des j 
bijoux et (les madras 

— Les hommes sont faits pour offrir, répondit I 
Casimir, et les femmes honuêtes, pour refuser. ! 

— Ou accepter, dit Eose; c'est selon les circous- j 
tances et puis d’ailleurs, chacun a ses secrets! j 

La vieille Suzanne s'occupait de ses gâteaux et j 
ne mêlait pas un mot à Cette petite discussion cou- j 
jagalo. Elle comprenait instinctivement que ce j 
n’était là qu’une comédie de mari à femme, et d’ail- 
leurs elle avait pour principe qu’il ne faut jamais 
intervenir dans les affaires des 'jeunes ménages, 
surtout quand on est la mère d’un des deux époux. 
Lebon sens et Fa mon r de la bonne union lui avaient 


appris ce que des gens plus instruits ont toujours 
paru ignorer, pour le malheur de leurs enfants. 

Les gâteaux étaient prêts, et le linge était lavé. 

— Maintenant, ma petite femme, dit Casimir, et 
vous, ma bonne mère, nous allons causer en man- 
geant. Donnez-moi un verre de tafia pour me re- 
monter nu peu, et je vai- vous faire â toutes les 
deux une surprise. 

Le petit verre bu et les gâteaux servis, Casimir 
plaça Eose sur scs genoux, tira un petit livre de 
sa poche et regarda les deux femmes, 

— Vous allez savoir mon secret, dit-il, et ou ne 

m'accusera plus d'infidélité et on ne me mena- 

cera pins de bijoux et de madras. 

— Que tu es bête ! dit Eose, en embrassant Casi- 
mir, est-ce que tu nas pas vu que je plaisantais ? 
Si mon idée avait été de faire comme tant d’autres, 
cst-cc que je ne serais pas libre aujourd’hui ? est-ce 
que j’aurais attendu jusqu’aujourd’hui pour nie 
faire donner des toilettes? Va ! nous serons libres 
ensemble, tous les trois, ou je 11e veux l’être ja- 
mais ! La liberté est la seconde clioso au monde ; 
il y a une autre chose qui est la première .... 

— Laquelle ? demanda Casimir 

— L’amour! répondit Eose. Celui qui est mort, 
sur la croix a dit : “Tout est daus l’amour et il n'y 
a rien en dehors de l'amour.’’ C'est en s’aimant et 
en s’unissant qu’on devient libre ; c’est l’amour qui 
enfantera la liberté. 

— O ma Eose! ma belle compagne, 111a chère 
femme ! que j’ai bien fait d’avoir un secret, et que 
je vais être heureux de le dire ! 

— Voyous donc, dit la vieille mère, car à présent 
je puis parler, puisque vous êtes d'accord. 

— Mais si ton secret est dans ce livre, dit Eose, 
il faudra envoyer chercher nu maître d’école poul- 
ie connaître à moins que tu n’aies appris à lire 

eu dormant. 

— Non! dit Casimir, mais j’ai appris â lire en 
travaillant le soir après le coup de canon, et aujour- 
d’hui — ajouta-t-iliivoc orgueil — aujourd'hui je sais 
lire ! 

— Et qu’est ce que cela t a appris ! demanda la 
vieille mère 

— Cela m'a appris â avoir courage et patience, 
pareeqo’un jour nous serons libres. Cela m’a ap- 
pris que tous tant que nous sommes, noirs ou 
blaues, blancs ou noirs, nous sommes également 
les enfants de Dieu. Cela m’a appris qu'il y a, 
dans tous les lieux du monde, des hommes qui 
luttent pour notre indépendance, avec tontes les 
armes que peut fournir le bon vouloir. Bientôt je 
ferai aussi la lecture, dans notre Réunion , vous 
verrez, vous verrez! Le vieux Salomon nous arra- 
che des larmes à tous, quand il nous lit avec âuie 
et chaleur les pages sublimes qu : il y a lâ-dedans. 

— Mais, dit Suzanne, il est aveugle! 

— 11 sait le livre par nrur! riposta Casimir, h 


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LE VIEUX 

quand, do main tremblante, il nous montro lo 
ciel qu’il ne peut plus voir , .mous frémissons d’es- 
pérance, et nous oublions le présent. O mes amis, 
mes amis! il n’y a pas de races maudites! 

— Nous sommes nés esclaves, nous mourrons 

esclaves, dit Suzanne 

— Peut-être, s’écria Pose 

— Non! dit Casimir, nous ne mourrons pas es- 
claves, car le temps approche où les hommes qui 
luttent pour nous, au nom du Dieu Tout-Puissant, 
remporteront la victoire que ie Christ a annoncée. 

— La religion n'est pas faite pour nous, dit la 
vieille. Est-ce que les prêtres ne nous disent pas : 
“Sujets, obéissez à vos princes ; esclaves, obéissez 
à vos maîtres !” 

— Ceux-là seront renversés les premiers, parce 
que ceux-là servent les oppresseurs au lieu de dé- 
fendre les opprimés. Leur place étail auprès du 
berceau des faibles, et ils se tiennent an four de la 
puissance. 

— Mais qui t’apprend toutes ces choses? toi qui 

es, comme no\is, un pauvre esclave ? dit Rose en re- 
gardant son mari avec une sorte d’admiration 

— Le livre, toujours le livre, répondit le mulâtre. 

— Qui l*a écrit? 

— Je n’en sais rien, répondit Casimir : qu’il vien- 
ne de l’Orient ou de l’Occident, il est certainement 
venu, parla volonté du Tout-Puissant, an secours 
des parias. Et ne me demandez plus à quoi m’a 
servi d’apprendre à lire : si tous nos frères sa- 
vaient liie, nous no serions pins esclaves demain ! 

* 

*• # 

Le ménage de Rose ne ressemblait pas à celui de 
notre vieux solitaire de Jolimont. On voyait bien 
qu’un homme amoureux en avait fait quoiqn’à 
grand-peine, l’acquisition. 

L’appartement se composait de deux chambres 
et d’une cuisine. Les trois pièces ensemble eu au- 
raient bien formé une passable comme dimensions, 
mais que tout y était joli, propre et bien en place! 
La première chambre, où nous avons sans façon 
introduit le lecteur, était toutefois loin de promet- 
tre ce que tenait la seconde. Cette première cham. 
bro était celle de la vieille Suzanne. On n’y voyait 
que le nécessaire: un lit commun, deux -tables, 
quelques grosses chaises, et imo profusion d'usten- 
siles de ménage se promenant un peu de droite et 
de gauche ; il y avait beaucoup de clous plantés 
dans la muraille, et à ces dons pendaient maints 
objets de destinations diliérentes. De grossières 
gravures étaient collées, tant bien que mal, sans 
aucun respect pour la ligue droite, sur la cloison 
en bois qui séparait cette première chambre de la 
seconde. Cotte seconde chambre était celle des 
deux jeunes mariés. Xousy entrerons avec ceux 
qui vont dormir, car il est près de onze heures au 
moment où Casimir lit le dernier paragraphe de 
son petit livre. 


►SALOMON. 7 

| Nous apercevrons d’abord un beau lit à colonnes, 
i en acajou du pays. Il est surmonté d’une belle 
‘ corniche ouvragée, et entouré d’une blanche mous 
’ tiquai ro, soutenue par de jolis glands de soie et 
laine. T<*nt près une table pliante, du même bois 
quo le lit. Y ne armoire semblable s'élèvedans un 
autre endroit de la chambre. Quatre jolies chaises 
eu paille du pays sont alignées le long de la mu- 
raille, et une élégante console supporte quelques 
beaux verres et plusieurs tasses de porcelaine 
blanche. Tout cela est propre et luisant comme 
l'intérieur d’une ouvrière sage et rangée. Depuis 
I deux ans seulement Casimir a, comme le disait 
j tout-à-l’heure la vieille Suzanne, le bonheur de 
I posséder, aussi légitimement qu’il est possible à un 
I esclave, la plus belle femme de couleur de tonte la 
ville. 

Rose était d'une taille moyenne et bien prise. 

Elle avait, dans la marche, qnelqnc chose que les 
Italiens appellent discnvoltum . Ses beaux yeux 
noirs étaient longs et doux, entourés aux coins com- 
! me d’une auréole de ces petits plis gracieux qui don 
i nent tant de velours au regard. Ses cheveux n’é- 
| taient ni lisses ni crépus, c’est-à-dire ni fades ni lai- 
neux, mais bien ondés par échelons réguliers, longs 
et fournis, élastiques à la main. La jeune femme 
avait, pour plus grand charme peut-être, une de 
ces voix musicales et suaves auxquelles on est con- 
venu, non à tort, de donner le nom de sympathi- 
ques. Elle s’étudiait à se rendre agréable et dési- 
rable à celui à qui elle s'était dounée, et elle y réus- 
sissait à merveille, secondée par cet instinct de 
femme qui demande une aide toujours efficace aux 
petits mystères innocents d'une coquetterie mo- 
deste. 

Et de fait, elle était aimée autant que reine ou 
i impératrice, toute pauvre 1111e esclave qu’elle était, 
à supposer que les impératrices et les reines ins- 
pirent de plus forts attachements que les antres 
mortelles, ce qui n’est rien moins que prouvé. 

Casimir avait la tête déplus que sa Rose. C’était 
un garçon propre et soigneux de sa personne, bon, 
dévoué, laborieux et sobre. Il avait vingt-cinq 
aus, sept de plus que sa femme, et il était difficile 
de trouver, sous tous les rapports, ce qu'on appelle 
vulgairement uu couple mieux assorti. 

Nous les laisserons discrètement entrer chez eux, 
et, joignant leur souvenir à celui du vieux Salo- 
! mou que nous avons laissé à la fin du premier cha- 
pitre, nous passerons au troisième, si le lecteur 
vent bien mous suivre. 

- — 

ru. 

UNE -MAUVAISE NOUVELLE. 

Le lendemain matin, vers huit heures, Rose fai- 
sait son service auprès de sa maîtresse. Elle ve- 
nait de lui apporter dans son lit qne petite tasse 

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R 


LE VIEUX .SALOMOX. 


d’excellent cale noir, scion l'habitude du pays. Le f battre. Charles est no en France, et je ne puis 
maître et la maîtresse de Rose, de Casimir et de j qu6 partager ses ôpinions. 


Suzanne, étaient aussi d6 jeunes mariés. Ils n’é- ; 
taient pas riches, et ces trois esclaves étaient tout 
leur avoir avec une partie de la mahon qu ? ils habî- f 
taient: cotait la dot de la jeune femme. Impré- 
voyants comme de jeunes tètes laissées de bonue 
heure à elles-mêmes, ils miraient pas voulu attris- , 
ter leur premier bonheur par un pou de gêne, ou t 
plutôt ils n’avaient pas su se tonner un avoir qui I 
est la tranquillité future, au prix d’une bonne et 
constante économie. Leur maison notait à eux 
qu’en partie, et la conversation que nous allons en- , 
tendre nous apprendra quel était leur embarras 
présent, et combien il devait malheureusement in- i 
tiuer sur l’avenir du trio dont nous avons fait eon- ! 
naissance aux précédents chapitres. 

i 

— Rose, dit madame Lambert à la mulâtresse, ( 
reviens tout-à-l’heure ; monsieur est sorti, et j'ai à ! 
te parler, ma fille. 

Une demi-heure apres, la jeune servante et la jo- i 
lie maîtresse étaient en conversation réglée, près- | 
que comme deux égales. Madame Lambert était ! 
assise sur un canapé du salon, Rose sur un tabou- i 
ret aux pieds do sa jeune maîtresse. 

— Rose, disait madame Lambert, vois-tu sur le j 
guéridon ces papiers timbrés ? 

— Oui, maîtresse. 

— Eh bien, ces papiers nous menacent .d’une 
.saisie; la maison, qui n’est payée qu’à moitié,. et 
vous autres trois qui venez de mon père, tout va 
appartenir à la justice dans quelque temps, à 
moins d’un sacrifice qui produirait un fort à-compte 
et ferait obtenir du temps pour la balance de ce 
que nous devons. Xous pouvons seulement con- 
. server la maison, et un de vous trois. 

— Xous ne serons jamais aussi heureux qu’avec 
vous, maîtresse; mais si vous êtes forcée de vendre, 
vendez-uous tous les trois dans le pays; nous 
sommes inséparables par rattachement qui nous 
unit, et aucun pays m» vaut p»mr nous la (îuade- 
lonpe. 

— Voilà coque j'aurais voulu, Ruse; mais cela 
ne se peut pas ainsi, et monsieur Lambert a arrêté 
que nous garderions Tun de vous seulement. Les 
deux autres seront vendus à un capitaine améri- 
cain qui vous emmènera dans sou pays. 

Et la jeune femme paraissait émue. 


Rose avait la tête penchée dans ses dôuz mains , 
elle semblait ne rien entendre ou ne rien compren 
dre. Une double imago confuse passait dans son 
cerveau ébranlé. Tantôt c était sa bonne vieille 
mère, tantôt sou cher mari ; elle les perdait et les 
retrouvait l’mr après l’autre ; sa mère qui ne l’avait 
jamais quittée, qui l’avait veillée malade, soignée 
bien portante, qui avait passé tant de nuits à tra- 
vailler après son travail du jour, pour lui acheter 
de belles jupes, de frais madras, de jolis bijoux: 
son mari qui l'aimait plus que sa propre vie à lui. 
qui avait sué sang et eau pour amasser un à un les 
jolis meubles de leur ménage ; lui à qui elle s’était 
donnée avec tant de joie et tant de bonheur, qu’el- 
le aimait elle-même par dessus tout. Elle songeait 
aux jours si lougs quand il n’était pas là, aux nuits 
si douces quand elle l’avait à ses côtés. 

— Ma pauvre fille, dit Madame Lambert, il ne 
faut rien s’exagérer : on ne t’enlève pas un petit 
enfaut qui aurait encore besoin de tes sains mater- 
nels. Tous les jeurs, clans la vio, on se quitte, et 
on se retrouve ensuite. 

— Quand on est libre, peut-être, dit Rose d’une 
voix creuse ; mais quand ou est esclave ? 

Le même soir après liait heures, la mère, la fille 
et le gendre étaient réunis comme la veille ; mais 
il n’était plus question de gâteaux, de linge à ex- 
pédier, de petites discussions conjugales toujours 
suivies de bons raccommodements. On se regar- 
dait et on était triste. 

— Ainsi, disait Suzanne, nous avons d’aussi bons 
maîtres qu’on en puisss trouver ; nous n’avons 
rien fait de mal ; personne ne veut nous punir, et, 
malgré tout cela, voilà qu’il faut que nous soyons 
séparés ! 

— Si nous étions libres, ajouta Rose, ou pourrait 
nous i envoyer l’un après l’autre, nous nous rejoin- 
drions, quand cela nous plairait, et si nous le vou- 
lions, rien ne pourrait nous séparer, si ce n’est la 
mort ! L’esclavage est donc une mauvaise chose. 

— Un crime ! s’écria Casimir, le crime des crimes, 
une insulte à Dieu, une tâche horrible sur l’huma 
qité î , Oh ï Saint-Domingue ! Saint-Domin- 

gue ! 

— Et ceux qui ont de mauvais maîtres! ecux 

qui appartiennent à des bourreaux ! s écria la 

vieille. 


— Vois-tu, Rose, nous vous aurions vendus dans 
le pays, mais nous n’aurions pas trouvé la moitié 
de la somme que nous paie le capitaine, et il nous 
faut cette sommc-là tout entière. Et puis mon 
mari n’est pas partisan do l’esclavage, et, si riche 
qu’il eût pu être, il n’aurait jamais consenti à ache- 
ter personne ; il aime mieux louer et payer. Moi, 
jo suis créole de la Pointe; l’esclavage m’a entou- 
rée au berceau, mais je n’ai jamais battu ni fait 


— Il faut partir marrons ! s’écria Casimir. 

— Ce serait encore pis ! répondit Rose. 

— Allons consulter le vieux noir de Jolimont, 
mes enfants : c’est demain dimanche, nous aurons 
la journée â nous: madame va chez son père avec 


son mari. 

Il y eut un moment de silence, 

— Q ma fille! s’écria la vieille, quelque chose ma 
dit que nous serons séparées ! 

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LE VIEUX SALOMON. 


9 


— Ne dites pas cela, mère, ne dites pas cola ! 

Et les deux femmes se jetèrent en pleurant dans 
les bras Pane de l’autre. 

Casimir marchait à grands pas. Deux grosses 
larmes coulaient sur ses joues, et pourtant ses yeux 
étaient secs, et ses lèvres frémissaient. Tout-à- 
coup il s’avança vers sa femme et vers sa seconde 
mère, leur prit à chacune une main, et leur dit: 

— Je sais où on doit mener les deux de nous qui 
partiraient ; c’est à New-York, et il n’y a pas d’es- 
clavage à New-York ; c’est donc pour aller plus 
loin. Que le troisième s’embarque en fraude, et, 
une fois au large, le capitaiue ne sera pas fâché 
d’avoir trois sujets au lieu de deux. Arrivés là- 
bas, nous verrons. 

— Mauvais plan! mon garçon, dit Suzanne; de 
pauvres esclaves n’ont pas les moyens de trouver, 
comme un blanc, à s’embarquer par-dessus le bord. 
Allez vous deux, moi je suis vieille, et j’ai rempli 
ma tâche; vous n’avez pas commencé la vôtre, et 
vous avez le temps pour vous. 

— Allons voir Salomon, répliqua Rose, etfaisons 
ce qu’il dira: il est poussage que ndus. 

— ♦ 


parmi les gravier? et les roches. Les grands mou- 
lins à vent se dressaient de loin en loin, au repos, 
comme les géants du grand chemin. Partout écla- 
tait cette riche végétation tropicale, mouvement 
perpétuel d’une luxuriante nature. 

— Oh! dit Casimir, quel paradis que ce pays 
sans hiver et sans misère, si l’esclavage ne le souil- 
lait pas ! 

Des chants retentissaient sur la route, comme 
si tous ccs êtres qui la parcouraient, désignés peut- 
être au fouet du lendemain, étaient arrivés an jour 
delà liberté, ou n’eusseot jamais compris l’escla- 
vage. L’habitude s’était faite abrutissement. 

Bientôt on aperçut de loin le gros arbre à pain 
de Jolimont et les portè-verdure inférieurs qui 
entouraient l’ajoupa. On entra daus un des petits 
chemins qui conduisaient à la demeure du vieux 
solitaire. Plusieurs jeunes noirs raclaient, à la 
houe, l’étroit sentier, Dès qu’ils aperçurent les 
arrivants, ils suspendirent leur travail, et se mirent 
à regarder. 

— Zamor, dit l’un d’eux à son plus proche com- 
pagnon, voilà la belle Rose avec son Casimir et la 
vieille Suzanne. 


IV. 

LA ROUTE DES ÀBYMES. 

Le lendemain dimanche, au moment où sonnait 
la graud’mcsse, Suzanne, Casimir et Rose se met- 
taient en routo pour l’ajoupa do Salomon. Ils sui- 
vaient la route des Abymes, très fréquentée le jour 
du repos. On y voyait descendre une foule de noirs 
de toutes les habitations, apportant à la ville 
des provisions provenant de leurs jardins ou de 
ceux de leurs maîtres. Les négresses portaient 
sur leurs têtes, dans de grands paniers, des fruits, 
de la farine de manioc, du sirop en calebasse, des 
bauaues, des patates douces ; les noirs, outre ces 
divers objets, portaient d’immenses paniers de 
cbarbou ; quelques uns et quelques unes venaient 
à vide, parés de leurs plus beaux habits, pour faire 
un tour à l’église, et de là se rendre aux danses 
sur les différentes places, û l’ombre des grands sa- 
bliers. D’autres, moins nombreux, montaient au 
contraire aux petites habitations, pour voir, les 
uns leurs femmes, les antres leurs maris, occuiȎs 
à entretenir leur jardin on à récolter leur manioc. 
D s voitures et des chevaux sillonnuieut aussi cet- 
te belle route carrossable, sous les rayons d’un 
chaud soleil, il est vrai, mais tempéré par une bri- 
se presque constante. De chaque côté du chemin, 
s’étendaient de vastes pièces de eau nés à sucre de 
tout 'âge, depuis les rejetons encore petits, jus- 
qnfanx grandes canues*mûres, dont les flèches do- 
tées, faisaient,, sous le soleil et sous la brise, com- 
me d,es oudes brillantes, sans cesse agitées. Par- 
fois, au so^nmpt d’un morne,, pointaient les mille 
et mille grains rouges des caféiers verts plantés 


—Je la vois bien, répondit le noir en poussaut 

un gros soupir J’ai bien manqué mourir pour 

cette fille-là ! mais elle a trouvé mieux que moi, et 
je suis content qu’elle soit heureuse. 

— Tu n’es guère jaloux ! Zamor 

— En ai-je le droit f M’a-t-elle jamais promis 
quelque chose! 

— C’est égal, moi je l’aurais eue, u’iip porte com- 
meut, dit le premier noir. 

— Si le vieux Salomon t’entendait, répliqua Za- 
mor, il ne voudrait plus te parler, et refuserait 
même tes services. 

Le noir baissa la tête et ne répondit pas. 

Ncs trois marcheurs étaient arrivés près des 
noirs. 

Rose aperçut Zamor avant de voir les antres, 
tant ce regard appelait le sien. Elle s’avança vers 
lui et lui tendit la main la première. 

— Boqjour, Zamor, lui dit-elle, comment cela va- 
t il t 

— Assez bien, Rose, répondit le noir, en prenant 
.la main de la jeune mulâtresse, et vous! 

— Ma sauté est bouue, Zamor, mais j’ai le cœur 
malade. 

— Qu’y a-t-il donc ! 

— Notre maître est forcé de vendre deux de nous, 
le troisième resterait seul. 

— Dans la colonie f 

— Non ! à un capitaine américain qui nous con- 
duit à New York, et de là, ailleurs 

Casimir approchait. Zamor ne répondit .pas à 
Rose, mais son regard attristé répondit pour lui. 
La vieille Suzaune était auprès d’eux presque eu 
I même temps;, on échangea quelques paroles, $uïb 


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. 10 


LE VIEUX SALOMON. 


les trois visiteurs s’avancèrent dans la direction de 
l’ajoupa. 

Zamor resta immobile, appuyé sur le manche de 
sa houe * tant qu’il put les apercevoir: mais bientôt 
un coude du chemin les lui déroba; alors il reprit 
machinalement son travail, san&dire un mot. 

Bientôt Veille-toujours arriva au grand trot, la 
queue en trompette, et le museau au vent. Il vint 
reconnaître les visiteurs, leur lécha la main, puis, 
p enant la tête de la colonne, il se disposa à aller 
annoncer une visite, selon son invariable habitude. 

V 

LA CONSULTATION. 

Ce dimanche-là, Salomon était dans un jour de 
richesse. Uue appétissante odeur s’exhalait do 
sou^ajoupa. Il allait et venait assez prestement 
popr son grand âge, et cuisinait comme s’il eût ou 
deux excellents yeux. 

— Bonjour, compère, dit la vieille Suzanne en en- 
trant la première. 

— Bonjour, père. Salomon, dit Casimir. 

. — Bonjour, grand papa, termina Rose avec sa 

voix mélodieuse. 

— Ah ! c’est vous, mes enfants, répondit le vieil 
aveugle. Je vous vois bien, allez ! Casimir est 
tout en blanc ; commère Suzanne, en brun : la jolie 
Rose, en jupe bleue, avec une belle chemisette en 
baptiste, hein ! Elle est coiffée d’un beau madras 
de la Dominique. 

Et le vieux noir poussa de petits rires de satis- 
faction. 

— C’est vrai ! exclama Suzanne ; je crois que le 
compère y voit aussi bien que nous autres, ou bien 
qu’il est sorcier. 

— Eh, eh, lit Salomon, 1 il y a des jours où je vois 
clair, et des jours où je devine. 

— Quelle bonne odeur l dit Rose. 

— C’est celle d’un fameux court-bouillon de viva- 
neau, moitié à la créole, moitié à la proveuçale! 
Sentez- vous le bon goût d’ail î Vous en inaugerez 

bien votre part, ânes enfants Aujourd’hui je me 

régale, voyez-vous, et je ne connais de plaisir com- 
plet que celui qui est partagé. 

— Merci, compère, répondit Suzanne; ce serait 
avec plaisir, mais, quand H y en a pour un, il n’y 
en a pas souvent pour quatre, et. . . . 

— Aujourd’hui il y eu a pour six, et je veux qu’on 
accepte, dit Salomon, et encore qu’on accepte avec 
plaisir. Voilà comme je suis despote, moi ! 

Le vieux était dans un bon jour; il fallait faire 
comme lui, malgré les pensées noires qu’on avait 
dans l’esprit et dans le coeur. 

Rose comprit cela et donna le signal de la gai té. 
Or, quand ce signal est douné à une mère par une 
hile qu’elle aime, et à un mari par une femme 
qu’il chérit, c’est un signal auquel on obéit vite et 
bien* 


— Alors, dit-elle en se mettant à l’aise, il faut 
que je fasse quelque chose, que je me rende utile, 
n’importe comment. Qu’y a-t-il à faire, grand 
papa ! 

— Eh bien, ma hile, prends ces deux fruits à 
pain, qui sont sur l’étagère; ils sont cuits; pétris- 
les avec un peu de beurre, et sers cela à demi- 
chaud. La commère va arranger les crabes qui 
sont dans le coffre, et puis on finira par quelques 
fruits. Je n’en manque pas, Dieu merci! Nous 
aurons des mangos, des sapotilles et des petites 
figues musquées. Moi je soigne mon court-bouillon. 

— Nous sommes venus pour vous consulter, père 
Salomon, dit Casimir, et je suis bien fâché d’avoir 
le cœur triste, quand vous êtes d’aussi belle hu- 
meur. 

— Je sais pourquoi vous êtes venus, répondit le 
vieux ; tu as tort d’avoir le cœur triste, avant 
d’être sûr du malheur qui vous menace, et il faut 
laisser à chaque heure sa peine ou sa joie. Mau- 
geons gaîment ce que la Providence nous envoie ; 
nous demanderons ensuite conseil à Sa sagesse, 
sans nous troublqp et sans nous effrayer. 

Chacun s’occupa de ce qui lui avait été confié, 
et il ne fut pas question, pour le moment, du sujet 
de la visite. 

— A propos, dit Salomon, je vaisenvoycr Veille- 
toqjours chercher un cruchon d’eau fraîche, à la 
Source au Cresson. 

— C’est un peu fort, dit Rose, et je voudrais bien 
voir cela,... 

— Ça no sera ‘pas lông, tu vas voir ! 

L’aveugle appela son chieu, qui arriva en quel- 
ques bonds, et qui attendit, fixe et immobile, com- 
me un fantassin au port d’armes. Alors le brave 
Chien reçut entre ses formidables dents nn bont de 
corde de pitre, formant un rond fermé, et, sans at- 
tendre d’autre explication, il partit dans la direc- 
tion de la source, à son trot allongé qni eût distan- 
cé le petit galop d’un bon cheval Quelques mi- 
nutes après, il revenait d’un pas beaucoup moins 
vif, portant un gros cruchon suspendu à la corde 
que sou maître lui avait mise entre les dents, 
i — Je comprends, dit Rose, il fait entrer sa corde 
jlans le crochet qui foripe l’anse, il lève, et le tonr ' 
est fait. C’est bien simple. 

— - Tontes les grandes choses sont bien simples, 
répandit le vieux. Y a-t-il quelque chose de pins 
simple qu’une roue, et y a-t-il quelque chose de 
plus utile 1 

— Tiens! dit la jeune femme, je n’y avais jamais 
songé. 

— Et il y en a bien d’antres qni n’y songent pas 
davantage, surtout ceux qui s’en servent! A pro- 
pos, ajouta-t-il, Rose est-elle toujours jolie t 

— Plus jolie que jamais, s’écria Casimir, que cetr 
te question eut le talent de tirer de sa rêverie* 

e 




LE ttEfr* SALOMON. il 


— Ah, ah! fit le vieux, je savais bien quë je te 
tirerais de ton sileuce, moi. 

— Il exagère, grand papa, dit Rose en riant ; il 
y èn a beaucoup qui sout bien plus belles que 
moi. 

— Ah! par exemple, c’est un peu fort ! Les plus 
beaux yeux, les plus beaux cheveux, la plus belle 
bouche, les plus belles dents ! et quand elle mar- 
che, et quand elle parle, et quand elle chante, 
quelle musique ! 

— Voilà le déluge, dit Suzanne ; et moi qui ne 
savais pas le faire parler quand il restait muet 
pendant de longtresheures ! 

— Chacun a sa corde sensible, dit le vieux noir; 
il ne s’agit que de la toucher. 

Tout était prêt : ou se mit à table. On savoura 
le court-bouillon du vieux sage, les fruits à pain, 
pétris par Rose, les crabes arrangés par Suzanne, 
et les fruits tout préparés et parfumés par le Cré- 
ateur; après quoi, Salomon proposa une petite 
tasse de café qui fut acceptée avec plaisir. 

Quand chaque chose fut remise en place, on ap- 
porta les chaises devant l’ajoupa, chacun prit une 
place, et le gros Terre-Neuvien, qui avait dîné en 
quelques bouchées, s’étendit tout de son long, al- 
longea son museau intelligent entre ses deux pat- 
tes, ferma les ÿeux et sembla plongé dans les déli- 
ces de la digestion. 

— Maintenant, mes enfants, dit Salomon, vous 
venez me dire qu’on veut en vendre deux do vous; 
Rost*, placée entre sa mère et son mari, no veut 
prendre aucun parti, et vous voulez avoir mou 
avis. 

— Justp! dit Suzanne. Qui vous a dit cela, 
compère t 

— Personne, répondit l’aveugle : si c’est la véri- 
té, c’est tout ce qu’il faut. 

— Grand père, dit Rose, en prenant dans ses 
mains douces et moites les mains sèches et ridées 
du vieux, appelez à vous toute votre sagesse, car 
nous sommes décidés à faire selqn que vous 
direz. 

— Sois tranquille, ma fille, la chose est simple et 
né demande pas de longues réflexions : le jugement 
est déjà prononcé dans mon coeur. 

Ecoutez, dit le vieux, il y a choix entre deux 
partis, celui de l’obéissance et celui de la résistance. 
Si vous ne voulez pas être vendus hors du pays, et, 
en même temps* être séparés, il faut fuir et aller 
vivre de la vie maronne, dans quelque grand camp, 
vers la Oapesterre ou la Soufrière. Il y a des fa- 
milles qui vivent là depuis plusieurs générations. 
C’est une existence rude et tourmentée ; on est con- 
tinuellement traqué par les milices gt par les chas- 
seurs d’hommes; mais it n’y a de danger d’être 
pris que si on quitte les falaises, pour aller rôder 
vers les habitations. 


— On vit au moins en homme libre! dit Casi- 
mir. 

— Non! répondit le vieux, on vit en sauvage, 
car on n’est pas libre hors la loi, quelle qu’elle 
soit. 

— C’est vrai, dit Rose; vous, vous vivez libre! 
grand père. 

— Oui, mes enfants : je doià ma liberté^ mon 
grand âge et à mon malheur, et je ^bénis Dieu de 
m’avoir fait aveugle ! 

Casimir et Rose se regardèrent quelques se- 
condes, puis leurs yeux allèrent ensemble chercher 
le ciel. 

— Il n’y a que ce moyeu d’éviter la vente et la 
séparation, continua le vieux noir : mais il faut 
aussi songer que cela ruinerait vos maîtres qui 
sont, après tout, de bons maîtres. 

— C’est vrai, dit Suzanne. 

Salomon continua: 

— Vous choisirez, dit-il, entre les deux partis à 

prendre. Si vous préférez ce que je viens de vous 
montrer, ce sera facile. Quand la vente sera bien 
et définitivement arrêtée, vous viendrez me trou- 
ver le soir, et je vous donnerai les indications né 
cessaires pour arriver, sans encombre, au camp 
marron do la Capesterro ou de la Soufrière ; je fe- 
rai même plus ; je donnerai à Casimir, votre gen- 
dre et votre appui, un petit talisman qui vous fera 
recevoir tous les trois à bras ouverts 

— Et, dit Casimir, dans le cas oîi nous pré- 
férerions l’obéissanee, quel est votre conseil ? 
père 

Rose et Suzaune se regardèrent comme deux 
naufragés qui attendent Une dernière lame pour les 
engloutir, ou une dernière planche pour les sau- 
ver. 

— Voici, dit le vieux. ... 

Et le silence se fit si profond, qu’on entendit la 
respiration de Veille- toujours qui donnait. 

— Mes enfants, je pourrais vous dire en deux 
mots mon avis, et je sais que vous le suivriez ; 
mais il vous resterait peut-être des arrière-pen- 
sées, et il ne faut pas cela. Quand on exécute un 
ordre ou quaud on suit un conseil sans intelligence, 
sans foi et sans amour, on n’eu éprouve aueune sa- 
tisfaction ; mais quand on comprend et qu’on aime 
son devoir, on le fait mieux et même avec joie. 
Or, pour que vour compreniez, il faut qtie je vous 
explique. 

Toute chose a son but et doit tendre vers ce but. 
Ainsi, le maiiage a pour but la création. C’est la 
grande Loi de Dieu, et les hommes doivent s’y 
conformer. Voilà pourquoi le Créateur a mfe au 
cœur de chaque sexe; depuis la virilité jusqu’à la 
vieillesse, ce désir violent de se rapprocher de 
l’autre, et l’immense volupté qui en résulte. D’un 
devoir il a fait un bonheur! Aussi, la parole hu- 
maine s’accorde-t-elle, cette fois, avec la^^o|f i* 



P 


LE VIEUX SALOMON. 


vin© : n Ta quitteras ton père et ta mère ponr sni* 
Vre tou époux.” L’amour descend, parce qu’il est 
éternel ; autrement il finirait vite, puisque chaque 
Créature n’a que soti temps. Donc, rien, si ce n’est 
la mort, c’est-à-dire Dieu, rien ne doit séparer 
l’homme de sa femme. Il n’y a que l’esclavage qui 
fasse cela, parce que l’esclavage est un horrible 
contre-sens, à quelque point de vue qu’on l’envi- 
sage. 

Certes, il serait beau et saint de vivre en patri- 
arches, tous ensemble, depuis le plus petit enfant 
jusqu’au plus vieil aïeul ; mais les choses humaines, 
telles qu’elles sont, ne le permettent pas encore. Il 
fondrait, pour que ce bonhenr fût possible, une ré- 
génération morale, une Croyance unique qui atta- 
chât toute l’humanité en un seul faisceau. Ce 
temps viendra, mais il n’est pas venn, et, si nous 
voulons être Sages, cherchons le mieux possible 
dans le présent tel qu’il est. Il n’y a donc pas une 
minute d’hésitation dans la question qui nous oc 
cupe. 

Maintenant, venons aux personnalités. La com- 
mère Suzanne est dans un bon pays, chez de bons 
maîtres. Matériellement, elle ne saurait être 
mieux, et elle pourrait être plus mal. Il est donc 
sage qu’elle reste- Sans compter qu’elle n’est pas 
d’âge à faire des traversées, à être traînée de ville 
en ville, à changer d’habitndes et de tout, selon le 
caprice du premier venu. La vieillesse a besoin, 
avant tout, de repos. Pour vous deux, Casimir et 
Rose, il vous vaudrait mieux rester aussi ; mais 
vous n’avez pas le choix ; si vous choisissez le par- 
ti de l’obéissauce, il fout donc qno vous soyez ven- 
dus ensemble, pour subir ensemble les chances des 
événements, bons ou manvais, pour vous consoler 
mntuellemeut, par votre mutuel amour, dans tous 
les maux que vous pourrez avoir à subir. Voyez 
donc: en supposant que la mère partît avec sa 
fille, qui les protégerait, et quelle source de cha- 
grin ne vous créeriez-vous pas tous les trois T Ca- 
simir souffrirait en pensant à tout ce qui peut arri- 
ver à de pauvres femmes esclaves, dans un pays où 
l’esclavage est plus rude que partout ailleurs; la 
jeune femme souffrirait d’avoir perdn celui qui l’ai- 
me, celai à qui elle s’est donnée. La vieille mère, 
outre les peines d’une situation nouvelle, souffrirait 
de voir souffrir sa fille. Cela ferait certainement 
trois malheurs sans espoir et sans compensation. 
Que Suzanne reste et que vous partiez, qu’y a-t-il 
de plus qu’un événement qui arrive chaque jour 
à tous, blancs et riches, ou esclaves et pauvres ! 
sans compter ce que des événements majeurs peu- 
vent apporter de changement, tel que la liberté 
proclamée ici ou là-bas f II u’y a d’espoir et surtout 
de consolation que dans la ligne droite, et la ligne 
droite, mes enfants, veut qne la femme ne quitte 
pas son mari, et que le mari ne quitte pas sa fem- 
me, à moins qu’ils ne poissent absolument pas vi- 
vre ensemble. La loi de bien, la loi humaine, le 


bon sens et l’intérêt, tout est d’accord sur cette 
question, parce que c’est la sagesse et la vérité. 

Ainsi, vous avez à choisir entre ces deux partis : 
sauvez-vous tous les trois, en ruinant vos maîtres, 
pour aller vivre d’une vie dure, ou soyez vendus 
ensemble, le mari et la femme, pour subir ensem- 
ble les chances d’un avenir incertain. 

Le vieux noir se tut, et l’on n’entendit que les 
ronflements du gros chien qui, lui, pouvait vivre et 
mourir dans sa cabane. 


VI 

LE CAMP MARRON DE LA SOUFRIERE. 

Quelques jours se sont écoulés depuis l’impor- 
tante consultation donnée par Salomon aux jeunes 
époux et à leur vieille mère. Pendant ces quelques 
jours, Casimir a été pensif et silencieux. Evidam- 
ment, sou cerveau était dans l’enfantement d’un 
projet sérieux. Rose elle-même, malgré les irré- 
sistibles séductions de ses gentilles chatteries, ne 
parvenait que rarement à tirer quelques mots de 
son mari. Toutefois, comme elle voyait que Casi- 
mir était à fo recherche mentale d’un fil sauveur, 
pour sortir du labyrinthe de lenr triste situation, 
elle attendait assez patiemment le résultat de ses 
efforts. 

Un soir eufin, l’explication tant désirée fut don- 
née au complet à l’impatiente jeuue femme. 

— Ma Rose, dit Casimir, depuis quelques jours 
je cherche une issue à l’impasse que nous fait le 
sort, et voici ce que j’ai résolu : ce s oir je vais aller 
chez Salomon, lui demander son aide pour m’in- 
troduire tout d’un coup au cœur même du camp 
marron des grands bois de la Soufrière. Mou inten- 
tion n’est que d’y rester quelques jours, afin déjuger 
des chances que présente cette existence, et d’être 
prêts, s’il y avait lieu, à nous y rendre définitive- 
ment tous les trois. Ainsi, ma chérie, ce sera une 
courte absence qui pourra, tout au plus, m’attirer 
un châtiment. Qui ne risque rien no peut arriver 
a rien. 

La jeune femme se jeta dans les bras de sou 
mari. 

— Ya, dit-elle, j’accepte tou dévouement, parce 
que, le cas échéant, je me* dévouerais pour toi et 
pour ma bonne vieille mère. Reste Là-bas le temps 
qu il faudra, et reviens vite, quand le moment du 
retour sera venu. Je serai courageuse, va ! Je no 
pleurerai pas trop, et je monterai à la hauteur de 
la situation. 

Et, tout en se faisant vaillante, la pauvre Rose 
avait les yeux humides. 

— Que dira notre maître, eu ne te voyant plus, 
ajouta-t-elle, et que lui dirai-je, quand il me de- 
mandera où tu es f 

— Dis-ldl que je t’ai quittée pour quelques jours, 
et que tu n’eu sais pas davantage ; que je lui de- 
mande pardon de cette absence, el qu’il ne craigne 

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LE VIEUX SALOMON, 


13 


pas que je veuille lui faire perdre le prix de ma 
tête, car, aprH tout, c’est un bon maître, et ce n’est 
pas lui qui a institué l’esclavage. 

— Mais, si après tou voyage d’essai, tu prenais la 
résolution de partir définitivement avec nous, est-ce 
qu’il ne perdrait pas la valeur de trois têtes 9 

— Alors comme alors! s’écria Casimir; l’avenir 
est long, et Dieu est grand! Notre union avant 
tout, chère bien-aimée ! Quand je serai übsent, va 
quelquefois à l’ajoupa du vieux sage de Joliment; 
il te consolera et te soutiendra. Moi, j’aurai pour 
mobile et pour appui, l’idée que je travaille à votre 
salut. Si jë reste absent plus de huit jours, ne 
prends pas d’inquiétude. Dans tous les cas, mon 
absence ne durera pas plus de deux semaines. 

— Et quand pars-tu ! demanda Rose. 

— Demain soir. Je verrai Salomon aujourd’hui, 
et demaiu, vers minuit, je me mettrai en route. 

— Alors, dit Rose 

Et elle continua la phrase à l’oreille de Casimir. 

Celui-ci la regarda tendrement, et la serra avec 
amour sur sa poitrine. 

— Ohf s’écria-t-il.... aimer, être aimé et 

libre ! 


Le lendemain, vers minait, une petite lumière 
éclairait la chambre des jeunes esclaves. Casimir 
venait de s’arracher des bras de Rose, et se pré- 
parait à prendre la route de la Basse-Terre. Les 
pieds chaussés de forts souliers ferrés, la main 
gauche portant un vase de fer blanc, dans lequel 
étaient quelques provisions, et la droite armée d’un 
gourdin cannelier, il donnait le baiser d’adieu à sa 
chère compagne légèrement vêtue de nuit, en 
faisant tous ses effotrs pour retenir quelques 
larmes. 

Rose avait autant de courage et de décision, 
mais elle était moins forte, et elle pleura, malgré 
elle 

— Va ! dit-elle enfin en essuyant ses beaux yeux, 
va, mon Casimir, et que Dieu jette un bon regard 
sur la panvre'et bonne créature qui cherche à sau- 
ver l’union qu’il commande à ses enfants ! 

— Et qu’il étende sa main puissante vers les 
malheureux qui crient à lui pour leur Liberté ! 

La nuit était noire, le temps sec et frais ; quel- 
ques étoiles seulement sillonnaient la voûte céleste. 
Le criquet jetait à intervalles égaux sa note stri- 
dente, et les moQches à feu promenaient leur lu- 
mière dans les haliiers de la route, 

Casimir marchait à grands pas, comme pour se 
hâter de mettre la distance entre le cher nid qn’il 
venait de quitter et les émotions de son pauvre 
cœur. Il suivait cette longue et belle route des 
AbymeS) dont nous avons parlé à nos lecteurs, 
dans un chapitre précédent. Il venait de dépasser 
le grand palmiste si connu, situé à environ uu 
kilomètre de la ville, quand il entendit, derrière 


lui, les pas retentissants de plusieurs chevaux. Il . 
pensa que ce pouvait bien être une ronde d’habi- 
tauts, et, obliquant brusquemeut à gauche, il se 
cacha dans une touffe épaisse de jeunes goyaviers 
et de pois du Brésil, entremêlés d’autres arbustes 
riches eu feuilles. Par bonheur, le fom ré était 
épais, car la lune, voilée jusque-là, prenait peu à 
peu sa revanche, et commençait à reprendre sa 
Ll.tuche et mélancolique clarté. 

Au bout de quelques instants les cavaliers dé- 
passaient l’endroit où. se trouvait blotti Casimir ; 
c’était une escouade de gendarmes, et, bonheur 
providentiel! quelques lambeaux de phrases, 
échangés entre eux, donnèrent au fhgitif un aver- 
tissement salutaire pour ses frères du camp et 
pour lui-même. 

— L’ordre sera expédié demaiu, disait, un des 
gendarmes à ses compagnons, et la poursuite se 
fera autour du grand camp, dans quatre jours. 

— C’est bien rude et bien fatigaut pour les 
pauvres gendarmes de la Basse-Terre ! dit un autre. 
Combieu a-t-on pris de marrons la dernière fois T 
ajouta-t il.... 

— Dix, répoudit le premier interlocuteur. Us 
étaient dans un état. . . . 

Le reste de la phrase ne fut pas entendu par 
Casimir, et les gendarmes continuèrent leur route 
au trot accéléré. 

— J’aurai donc une belle et bonne réception, se 
dit le fugitif ; d’un côté, cette petite étoile d’argent 
que m’a donnée Saldmon, pour le Grand-Soleil, 
chef du camp de la Soufrière ; de l’autre, l’avertis- 
semeut de la tournée extraordiuaire de la gendar- 
merie de la Basse-Terre. Mou voyage commence 
sous d’heureux auspices. 

A ce moment, la lune tout-à-fait dégagée, répan- 
dait une clarté magnifique. A cette cause externe 
se joignait cette mélancolie de la pensée, au début 
d’une séparation, pour jeter l’esprit du fugitif dans 
une exaltation qu’on pourrait appeler religieuse. 
Casimir sentait pénétrer, dans tout sou être moral, 
comme le fluide d’un attendrissement placé sur 
la limite exacte de la joie et de la peine. Il se 
sentait si bien aimé ; une si juvénile ardeor trans- 
portait tout son être ; l’espoir de la joie immense du 
retour, joiut à la satisfaction de sortir, par quel- 
que issue que ce fût, de la position fausse où de- 
vaient le placer les événements, tout se réunissait 
pour décupler les sources vives de sa doublé na- 
ture. Il sentit, dans son cœur, comme un élan ir- 
résistible vers Dieu. 

— O Tout-Puissant ! s’écria t-il, fais-nous libres, 
et la moitié de notre vie chantera ton Amour et ta 
Gloire! — L’esclavage nous abrntit; .la Liberté 
nous régénérera, et notre race sera un grand cœur 
qui battra pour Toi d’une reconnaissance éternelle I 
— Courage! frères.... continua- t-il, comme s’il 
s’adressait aux parias do la civilisation, courage!., 
une heure doit souner qui nous refera hommes* 

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14 


LE VIEUX SALOkON. 


après tant d’années qui nous ont vus brutes! — H 
contempla le ciel, le regard chargé d’un incom- 
mensurable amour, et ses yeux s’amollirent sous de 
chaudes et bonnes larmes. — Mon Dieu, mon Dieu ! 

ma Rose et la liberté ! s’écria-t-il Et, après cette 

dernière invocation, son regard redescendit vers la 
terre 

« 

• « 

Casimir avait fait environ de six à sept lieues, 
entre minuit et le lever du soleil. Splendide appa- 
rat l’astre chaud, vie du monde, quand l’horizon 
attentif vit le globe rayonnant monter avec majesté 
sur son trône éternel ! 

Casimir se sentit renaître à la vue du jour q&i 
épanouissait toute la nature autour de lui ; il ne 
songea certes guère qu’il était esclave, que tout lui 
appartenait à un autre homme ayant la peau d une 
couleur plus claire; il ne songea pas non plus 
qu’on avait, à une heure dite, le droit da le faire 
monter sur une table d’encan, pour le vendre et le 
livrer au pins offrant et dernier enchérisseur > 
qu’un homme pouvait, d’un geste, lui faire làcérer 
le corps nu à coups de fouet, ou l’envoyer aux fers, 
à sa discrétion. Il oublia qu’il était une chose, et 
rêva qu’il était nn homme. Un petit incident le 
tira de son illusion, et le rappela à la réalité. Ar- 
rivé près du village appelé Gosier, le brigadier 
de la gendarmerie du lieu, qui se promenait mati- 
nalement sur la route, en fumant sa pipe, l'arrêta, 
lui frappa amicalement sur l’épaule, et lui adressa 
les questions d’nsage. * 

— - Où vas-tu? mon garçon. 

— A la B asse-Terre, monsieur. 

— Ah ! et tu as ton permis ? 

— Oui monsieur ; le voici. 

Le brigadier prit le papier que lui présenta le 
mulâtre, et le lut. 

— C’est bien, dit il en le lui rendant, tu peux 
continuer ta route, mon garçon, et bon voyage ! 

— Merci, monsieur, répondit Casimir. 

Et, après s’être incliné devant l’agent de la force 
publiqué, il continua son chemin. 

On se souvient que, la nuit qui vient de s’écou- 
ler, Casimir, craiguant d’être arrêté, s’était caché 
dans un fourré, près de la route. Pourquoi crai- 
gnait-il, puisqu’il était porteur du permis ? C’est 
que ce permis était faux, et que les habitants sont 
bien plus difficiles â tromper, sous ce rapport, que 
les gendarmes. Ceux-ci se contentent foreéuiout 
d’une signature au bas des deux ou trois ligues 
consacrées; ceux-lâ, se connaissant'' tous entre eûx, 
llairent aisément la fraude, et gare au coupable! 
Il va sans dire que Casimir, qui savait à peu près 
écrire, s’était douné à lui-même le permis indispen- 
sable. Il savait aussi que les rondes d’habitants 
sont beaitcouj) plus rares que celles des gendar- 
mes. 

Casimir arriva à la Oapesterre vers midi, après 


s*être arrêté, pendant environ ün^Üietire, dans une 
petite habitation qùè' loi avait indiquée Salomon 
Là, il avait pris nourriture et repos ; puis, il s’était 
remis en roùte, laissant son fer-blanc vide, en 
cadeau, à un pauvre vieux qui grelottait, en plein 

soleil, sur le seuil de sa case 

H arriva, de nuit, dans les grands bois, se fit nn 
lit de feuilles sèches, et se coucha pour attendre le 
jour, afin de yaincre les difficultés des abords du 
camp. 

Dès qu’il fit jour, Casimir s’orienta — assez facile- 
ment, grâce aux indications précises de Salomon — 
et commença, tantôt à gravir nn morne, tantôt à 
descendre une falaise, quelquefois à contourner iine 
énorme roche barraut un sentier presque imper- 
ceptible, frayé incessamment par les noirs sortant 
du camp ou y revenant Quelques boyaux souter- 
rains, oonnus seulement des nègres marrons, lui 
abrégèrent et lui raccourcirent le chemin, taut 
étaient sûres et exactement décrites les indications 
du vieil aveugle de Jolitnont. Après quelques 
henres de difficultés péniblement vaincues, notre 
fugitif trouva éufiu uu sentier assez bien indiqué 
et peu accideuté, et allongea le pas en homme qni 
a hâte de finir sou étape. Deux heures plus tard, 
il arrivait aux avant-postes dû camp. Au détour 
d’un dernier sentier, où les rayons du soleif ne 
pouvaient pénétrer, tant les arbres y étaient feuillus, 
Casimir se trouva face à face avec un noir athléti- 
que, nù jusqu’à la ceinture, et armé d’un long cou- 
telas. 

— Que veux-tn t lùi demanda cette nouvelle 
espèce dé sentinelle. 

— Voit lë Gfând-Sôlèil, répondit Casimir. 

— Rien qoè ça! ditfFhèrcule. 

— Ni plus ni moins. 

— Saîs-tù le premier mot dé passe ! 

— Oui. Laisse venit leé temps . 

A ces mots, le colosse noir piqua eir terré son 
coutelas, tandft titré làrgeinain à Casimir, lui ré- 
pondit: TU viendront, et s’effiiça pour le laisser 
passer» 

— Tu dois en savoir pins long pour aller' pins 
loin; lui dit-il encore, après quelques Secondes. 

— Je sais tout, répondit Casimir, et...*, j’ai 
l’Etoile d’argent. 

— L’Etoile d’argent! fit lè noir avec considéra 
tiou et respect; alors td verras le Grand-Soleil! 
Sois donc le bien- venu, frère. —Nous apportes-tu 
des nouvelles I 

— Non, mais j’apporte un avertissement qui peut 
avoir sou utilité. 

— Lequel ! 

— La gendarmerie de la Basse-Terre doit faire 
une battue extraordinaire, dans trois jours. 

— Comment sais-tu cela ! frère .... 

Casimir racouta alors la rencontre qu’il avait 

laite, la nuit de Pavant- veille. et les paroles qu’il 

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15 


LE VIEUX SALOMON. 


avait entendues. 

Le grand noir frappa ses deux mains l’une con- 
tre Pautre, en signe de grande joie, et dit à Casi- 
mir 

— Pars vite alors f une bonue nouvelle ne viont 
jamais trop tôt; va, va, tu sauves peut-être dix 
hommes 1 

Casimir ne se fit pas répéter davantage la recom- 
mandation, et se remit en route, Il eut encore 
deux mots d’ordre à donner, et comme il les savait 
parfaitement, il passa sans difficultés, et, une 
heure plus tard, il était en présence du Grand- 
Soleil. 


VIL 

LE OÇÀND-SOLEIL* 

Comme nous Pavons dit plus haut, le Grand- 
Soleil était le nom, ou le surpom, du chef du camp 1 
de la Soufrière. C’était un mulâtre de trente ans 
environ, beau comme un Antinous, fort comme un 
Alcide, et d’une élégance de formes qui ne dénotait 
qu’aux connaisseurs une vigueur et que adresse 
merveilleuses. Outre ces avantage^ physiques, 
qnii lui avaientd’abprd yalu^ le commandement 
suprême dos 08 cla^^gitjfs.re]tirés prè^ du volcan 
de Ja £Qlonie,le , U^Uj^SpleiJ était doué de toutes 
lesqpalItésquifoAt lea chefs d’hommes déterminés. 
Toujours froid eu apparence, et maître de lui, nul 
ne l’avait Jamais yu en cplèfre, et pourtant il avait 
accpmPU plnsieprs actes d'une justice qui paraî- 
trait bax;bare dan* Jes çîrcqn^tyiices de la vie ordi- 
naire. 

Après avoir écouté Casimir, et avoir embrassé 
l’Etoile d’argent dont celui-ci était porteur, le 
Grand-Soleil avait étendu sa main droite sur la 
tête du nouveau venu, en lui disant oes.mpte : 

— Sois des nôtres 1 

Alors Casimir répéta au chef ce qu’il avait dit è 
la première sentinelle. Quand il eut fini, le Grand- 
Soleil sortit de la case où il ayait reçu le protégé 
de Salomon, et, prenant à sa ceinture un gros 
coquillage de larnbi , il en tira trois notes retentis- 
santes qui allèrent réveiller au loin les échos des 
grands bois. De distance en distance, et de se- 
conde en seconde, un cri semblable vint frapper 
l’air, et Casimir étonné, vit arriver, par toutes les 
issues des bois, une foule d’hommes de toutes les 
couleurs, à peine couverts d’an pagne qui cachait 
un peu leur nudité. Quand un cercle nombreux 
se ftit formé autour du chef, mais à une distance 
respectueuse, celui-ci prit la parole : 

— Enfonts, dit-il d’une voix claire et nette comme 
celle d’un instrument de cuivre, que nul ne sorte 
du camp, jeudi prochain, et que ceux qui m’enten- 
dent répètent mes paroles à oeax qui ne peuvent 
m’entendre pour cause d’absence ! 


\ Puis, sans attendre une seconde de plus, il rentra 
daus sa case, en faisant signe à Casimir de le 
suivre. Celui-ci s’empressa d’obéir, et, quaud ils 
furent entrés, le Grand-Soleil fit signe à son nou- 
veau sujet et frère de s’asseoir ; après quoi, regar- 
dant Casimir bien en face, il lui dit d’une façon 
gracieuse et en jouée : 

— Maintenant que les affaires sont faites, nous 
pouvons causer. Raeoutez-inoi donc ce qui vous 
a décidé à venir parmi nous, et donnez-moi des 
nouvelles du digue Salomon. 

Alors, Casimir raconta au chef du camp tout ce 
que sait déjà le lecteur. Il lui dit comment et 
combien il chérissait sa femme, et vénérait sa 
lxille-mère; le mal que toutes deux ressentiraient 
d’une séparation, et surtout l’impossibilité de reti- 
rer la femme du mari ou le mari de la femme, saus 
tuer l’un ou l’autre, ou meme tous les deux, ou 
tout au moins, sans empoisonner à jamais ces deux 
existences. Il lui rapporta les paroles du vieux 
Salomon, et termina eu lui disant qu’il était venu 
pour étudier la vie du camp marron de la Soufrière, 
avaut de se décider, ou à se laisser vendre avec sa 
femme pour être conduits tous deux aux Etats- 
Unis, ou bien à fuir tous, les trois, et à veuir vivre 
de la vie libre des fugitifs dont le Graud-SoU il était 
le Qhof. 

— Car, ajouta- t-il, j’aimerais mieux tout au monde, 
tout, tout, que de perdre Pose. Il n’est pas de 
crime que je ne lupse prêt à commettre, pas de 
souffrance que je ne voulusse endurer, plulôt que 
d’être seulement séparé d’elle. Salpmon m’a don- 
né ses conseils sur une partie de la question ; vou- 
driez-vous, Grand-Soleil, me donner les vôtres sur 
l’autre partie de la même question? 

— Posez votre question, mon enfant ; posez-la 
claire et courte, et je ferai de mou mieux pour votre 
bien. Je n’ai pas la sagesse de Salomon, mais je 
puis donner un bon avis. 

— Yoici: Qu’j a-t-il de mieux pour la tranquil- 
< lité de mon amour : nous laisser vendre, Pose et 
moi, pour aller aux Etats-Unis, ou venir ici. Pose 
Suzanne et moi f 

— Mon enfant, la question ne peut pas être 
rjésolne avant que vous, ayez étudié au moins pen- 
dant quelques jours, notre existence libre, mais 
vagabonde, facile, mais hasardeuse. Selon les 
caractères, nous vivons, on heureux ou misérables, 
les plus libres du monde ou les plus esclaves, les 
plus tranquilles ou les plus tourmentés, et, comme 
je ne connais pas votre caractère, je ne puis savoir 
dans quelle catégorie vous ranger. Pestez ici huit 
jours au moins, •quinze s’il est nécessaire, et ensuite 
nous causerons. 

— Et qu’aurai-je à faire pendant ce temps, pour 
obéir aux règles de votre société ! 

— Bien qu’à accourir à mon appel quand vous 
l’entendrez, et à vous conformer 4 l’ordre général 


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16 


LE VIEUX SALOMON. 


que je donne publiquement. Chacun ici boit et 
mange ce qu’il veut ou ce qu’il peut, et quand cela 
lui plaît; travaille ou ne travaille pas, selon sa 
volonté ; va à la chasse ou à la maraude, n’exposant 
que lui-même. Il n’y a que deux choses à respecter : 
la femme et le jardin de son voisin, c’est-à-dire 
l’aliment de son cœur et celui de son estomac. Je 
ne commande à personne en particulier, mais je 
commande à tous ensemble. De cette façon il n’y 
a pa s de privilèges, et par conséquent pas de haines, 
de jalousies ou de vengeances. Voilà à peu près 
notre Constitution. 

— Et celui qui enfreindrait l’ordre que vous 
auriez donné ! 

— Celui-là, mon enfant, aurait le choix entre 
l’expulsion, à jamais, de tout camp marron de la 
colonie, ou la mort immédiate. 

— Et le cas s’est-il présenté quelquefois t 

— Une seule fois depuis trois ans que je com- 
mande. 

— Et qu’a choisi le coupable! 

— Il a choisi la mort 

— Et.... 

— Et l’a reçue. 

Il se fît un silence de quelques instants. 

— Que faut-il faire pour acquérir un jardin où 
l’on plante ce dont on a besoin ou ce qu’on aime! 
demanda Casimir, ranimant ainsi la conversation 
tombée. 

— Le prendre où il est vacant, et le travailler, 
en observant toutefois la règle des étendues. 

— Je ne comprends pas bien, dit Casimir. 

— La propriété est sacrée, mais limitée, afin qu’il 
y en ait pour tous. Ainsi, un homme seul peut 
prendre et travailler tant de terre, et par consé- 
quent jouir en paix des fruits qu’il en tire ; un 
homme avec sa femme peuvent prendre le double ; 
chaque enfant augmente d’une certaine quantité la 
mesure, et toujours ainsi. U y a une règle pre- 
mière établie à ce sujet; chacun la conuait, et 
l’observe forcément, car celui qui tenterait de la 
violer, faisant tort à tont le monde, aurait tout le 
monde contre lui. Nous ne sommes pas des sa- 
vants, mais nous faisons de notre mieux. 

— Peut-on acheter et vendre ! 

— Personue n’a le droit de vendre ce qui est à 
Dieu, et, où il n’y a pas de vendeur il n’y a pas 
d’acheteur. On peut seulement faire des échanges, 
pour aider à l’agrandissement de qui acquieitte 
droit de s’agrandir, en voyant augmente! sa îuiniile, 
toujours en obéissant à la règle. 

— Et quaud le chef de la famille part on meurt, 
sa femme et ses eufauts n’héritent-ils* pas de lui ! 

— Certainement si, mais toujours avec l’obser- 
vance des quantités. 

— Et quand il arrive des différends, comment les 
j uge-t-on, et qui les juge I 

— Voici comment s’exerce l’autorité, et, par con- 
séquent la justice : à tour de rôle un certain nom- 


bre d’hommes sont désignés pour faire les rondes, 
pour rendre les rapports et porter les plaintes. Je 
juge publiquement entre les parties, mais la partie 
condamnée pent en appeler à un conseil toujours 
choisi parmi les plus âgés. Si le conseil confirme 
mon jugement, il a force de loi ; s’il l’infirme, c’est 
moi qui ai mal jugé, et tout est dit. Une heure 
après on n’y pense pins. 

— Il y a donc ici des vieillaflls! 

— Beaucoup. Il y a des familles établies au 
camp depuis plus de deux cents ans, se perpétuant 
de pères en fils, et n’ayant pas mené d’autre exis- 
tence que celle que nous menons. Comme dans 
toute société, il y a ici dn bien et dn mal, mais le 
bien l’emporte infiniment, attendu que beaucoup 
de causes de mal n’existent pas. La propriété 
limitée, inviolable et inaliénable, ferme la porte à 
bien des malheurs, et enfante une bonne fraternité, 
qu’on n’est pas obligé de prêcher et d’imposer. 
Les sentiments ne s’imposent pas: on leur ouvre 
une source, et ils coulent tout seuls. 

— Les troupes dn gouvernement ne sont-elles 
jamais venues jusqu’ici ! 

— Jamais jusqu’à la première enceinte, e’est-à 
dire j usqu’an cœur du camp. H y a trop d’obstacles 
naturels à vaincre, et trop de dangers à courir 
pour elles. On ne fait main-basse que sur les 
maladroits qui se laissent prendre en allant ma- 
rauder, la nuit, sur les habitations. Js n’aime pas 
la maraude, mais je ne saurais l’empêcher, ni moi, 
ni d’autres, parce qu’il est une opinion invincible 
chez tous ^nos pauvres frères, à savoir: que le 
blanc n’appartient pas moins an noir que le noir 
n’appartient au blanc, et que, puisqu’on nous vole 
non-seulement nos sueurs, mais encore tout notre 
être, nous pouvons bien, en minimes représailles, 
enlever à ceux qui se disent nos maîtres, ce qu’ils 
n’ont acquis, en fin de compte, que par nous. C’est 
de l’équité sauvage pent-être, mais c’est de l’équité. 
En somme, nous sommés parqués comme un trou- 
peau, mais nous ue servons personue. 

Casimir baissa la tête et réfléchit lougucment. 
Le Grand Soleil le laissa plongé dans ses réflexions. 
Au bout de quelques instants, Casimir se redressa 
et reglirda le Grand-Soleil. Celui ci le conduisit 
dans la seconde chambre de sa case, et, lui montrant 
une épaisse natte déjoues sauvages, il lui cit: 

— Voilà votre couche, mou enfant ; dormez-y 
tranquille quand le sommeil vous appellera, «t 
restez parmi nous aussi longtemps qne vous le 
jugerez convenabie. Quand vous serez décidé à 
partir, nous causerons encore, et je répondrai à 
votre question. 

Et, sur ces mots, il s’éloigua pour faire nne ronde 
dans la première encointe, dont sa case formait le 
qentre. . _ . 


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LE VIEUX SALOMON. 


17 


VIIL 

LES RECITS DE LA VEILLEE. 

Il avait été d’autant plus heureux, pour les es- 
claves marrons du Camp de la Soufrière, que Ca- 
simir eût entendu l’avertissement involontaire du 
gendarme, sur la route des Abymes, que, précisé* 
ment, une maraude générale avait été résolue pour 
le jeudi suivant. Donc ce jeudi-là, vers dix heures 
du soir, comme nul n’était sorti du camp, il y eut 
veillée et narrations. 

Les noirs sont généralement peu portés au som- 
meil, et un de leqrs grands bonheurs est d’entendre 
des récits. Chose étonnante ! il n’est pas rare, sur 
les habitations, qu’après une rude journée de tra- 
vail, au lieu de se livrer le plus vite possible au re- 
pos, ils s’assemblent pour entendre les contes on 
les histoires de leurs camarades doués du don d’une 
parole facile. L’horrible et le merveilleux sont sur. 
tout de leur goût 

Une remarque à faire, et qui n’est peut-être pas 
saus une certaine importance, c’est que les hommes 
voués à un labeur pénible, ou astreints à une règle 
sévère, partagent, avec les pauvres travailleurs 
noirs, le goût des récits. Les soldats, les matelots 
et les prisonniers en sont une preuve. Chez les 
uns, c’est comme une agréable parenthèse tirée au 
milieu des ennuis de la prison ou de la caserne ; 
chez lçs autres, c’est peutêtre une pâture donnée 
à l’esprit, pour balancer un peu l’excessif labeur du 
corps. Toujours est-il que les quatre catégories 
d’hommes, que nous avons citées, aiment par-des- 
sus tout les veillées oîi l’on raconte. 

Le soir donc, ou plutôt la nuit dont nous par- 
lons, une quarantaine de noirs, mulâtres, quarte- 
rons, et autres nuances de la même race, plus ou 
moins mélangée, étaient accroupis en rond, sur 
une grande place dénudée, entourée d’arbres. 
Quelques torches de bois résineux jetaient de va- 
gues et tremblantes clartés sur ces physionomies 
- bizarres, plus intelligentes que ne veulent l’avouer 
les partisans intéressés de l’esclavage. 

La parole était à un noir d’environ cinquante 
ans. Il portait sur sa large figure cette bienveil- 
lance écrite, pour ainsi dire, eu toutes lettres. Son 
air de bonté naïve et simple prévenait en sa fa- 
veur, et on se demandait, rien qu’en le voyant, 
comment un être si patient avait pu être poussé à 
fuir de chez son maître, pour se réfugier dans la 
liberté sauvage du camp marron. 

— Moi, mes amis, dit-il, je ne sais pas de belles 
histoires, comme Julien, comme Vigilant et comme 
Jupiter, mais je vais vous conter comment j’ai été 
forcé de venir ici. 

Depuis quelques années, mon maître, monsieur 
y##* s’acharnait après moi, je ne savais vraiment 
pourquoi. Il me faisait battre à tout propos, en 
inventant mille prétextes,, et quand je me défendais 
poliment de» accusations incroyables dont il me 


chargeait, il m’appelait insolent et doublait ma 
correction. J’avais pris le parti de ne plus ouvrir 
la bouche pour me défendre qnand il lui plaisait 
de m’accuser. 

Un dimanche que, par extraordinaire, j’avais 
quelques heures de liberté, j’étais au bourg, près 
de Salomon qui y était venu passer quelques jours, 
et je lui coûtais mes souffrances; le vieux m’é- 
couta sans m’interrompre, puis il me dit : — Faut- 
il, Jean, que tu sois simple, pour n’avoir pas trouvé 
la cause de la haine de ton maître I — Vous avez 
doviué cette cause! père Salomon, lui dis-je. — 
Parbleu ! me répondit-il. Ecoute : te souviens-tu 
qu’il y a ciuq ans, monsieur V** # te fit appeler, et 
t’ordonna d’iiser de ton influence sur ta fille Loui- 
sa, pour la décider à se donner à lui t N’a joutat-il 
pas que, si tu y réussissais, il te récompenserait, 
en te retirant du travail des cannes, et en te lais» 

sant dans ta case, à ne rien faire! hein ! — Oui 

père Salomon, à présent je me souviens de tout 
cela; eh bien après!.... — Après I Qu’as-tu ré- 
pondu à monsieur V* ## ! — J’ai répondu que je 
verrais à lui obéir, parce que j’avais peur de sa 
colère si je lui disais ma pensée. — Très bieu; et 
qu’as-tu fiait! — J’ai engagé Louisa à prendre Léon, 
puisque nous n’avons pas le droit de nous marier, 
qu’eüe l’aimait, et qu’il est un bon sujet qui s’a-, 
chètera un jour par ses économies. — Et tu as bien 
fait, Jean; mais ton maître n’a pas en Louisa!. 
Dans sa pensée, tu l’as trompé, et il se venge !. . . . 
— C’est vrai ; mais alors, il n’y a pas de raisou 
pour que cette persécution finisse. 

— Non, il n’y en a pas, murmura le vieux d’une 
voix sourde. 

Alors, mes amis, continua Jean, j’arrêtai mon 
plan. Je résolus qu’à la première injustice suivie 
d’un châtiment trop fort, je fuirais pour toujours et 
viendrais demander asile à mes frères marrons. 
La chose ne se fit pas attendre. Un jour monsieur 
V m’envoya an bourgde Saint-François, cher- 

cher une provision de pain, en me donnant un ban 
à cet effet. En même temps, il me chargea de trois 
ou quatre antres commissions, probablement pour 
m’embrouiller et avoir sujet de me battre. Cela fit 
que j’oubliai le bon de pain snr la table de mon 
maître. Je n’aperçus mon oubli qn’en arrivant au 
bourg. Je réfléchis alors sur le parti que j’avais à. 
prendre. La belle-mèrç de mou maître, qui était 
une bonne créature, demeurait à Saint-François. 
J’allai la tronver, et lui dis ce qui m’arrivait. Elle 
me fit un antre bon 9 à son nom, pour m’éviter un 
châtiment certain, et me donna, de pins, on billet 
pour prier son gendre de ne pas me punir de mon 
oubli. J’eus doue le pain demandé,, et fis toutes 
mes commissions avec succès. Bien tranquille 
alors, je remontai à l’habitation. Mon maître m’at- 
tendait snr le pas de la porte, en jouant au bilbo- 
quet. Dès qu’il me vît, il m’apostropha rudement: 

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18 


LE VIEUX SALOMON. 


-Où est le pain! me demanda-t-il. — Le voilà, 
monsieur, lui dis-je en déposant à terre le sac que 
j’avais sur le dos. — Et comment as-tu fait pour 
l’avoir! — J’avais oublié le bon sur la table, dis-je, 
mais j’en ai demandé un autre à la mère de mon- 
sieur. — Ah ! — Et elle m’a remis ce billet, en même 
temps.” Monsieur V... .prit le billet que je lui pré- 
sentais, et le lût en fronçant les sourcils. Je vis 
bien qne sa colère montait. Tout-à-coup, il déclina 
le billet, et: “ Mauvais gredin! me dit-il, tu me 
feras donc damner! Là-dessus, transporté do fu- 
reur, il me lança à la tête le lourd bilboquet qu’il 
tenait à la main. La boule de buis m’atteignit au 
front, je chancelai, et bientôt le sang m’aveugla. — 
Charogne! hurla t-il, tu vas me le payer, va ! Là- 
dessus, il appela le commaudeur et lui ordonna de 
ino donner vingt coups de fouet, aux quatre-pîquets. 
Deux minutes après, quatre piquets étaient enfon- 
cés dans le sol, comme cela se pratique pour ce 
châtiment; chacune de mes mains et chacun de 
mes pieds était attaché à chacun des piquets, et, 
entièrement nu que j’étais, le fouet du comman- 
deur me laboura là chair vingt fois de suite, creu- 
sant, à chaque coup, un rouge sillon, ou arrachant 
uu lambeau de mon pauvre corps. Quand le ving- 
tième coup eut retenti et que le commandeur eut 
essuyé la mèche rougiede son fouet, “Maintenant-, 
s’écria mon maître, je vais te guérir tes bobos , mau- 
dit!” Et il versa, sur mes coupures, de l’eau salée 
et citronnée. : ..supplice atroce qui me fit, malgré 
moi, pousser des hnrlemcnts de douleur. 

— Bourreau! s’écria une voix dans l’assemblée.... 

Ce n’est pas tout, continua Jean; il me lit 
mettre au eachot pendant huit jours, et tous les 
deux jours, je recevais vingt coups de rigoise sur 
le dos nu. Voilà, termina-t-il, lu punition de l’eubli 
d’uu bon de pain* 

• • 

La parole passa à un autre. C’était une jeune et 
jolié négresse, d’ienvlron vingt-quatre aus. Elle 
s’appuyait sur un des héros des veillées, sur Jupi- 
ter, son mari, uu des meilleurs conteurs de la bande. 
Elle s’appelait Nancy. Sa peau noire était d’une 
gTande finesse et d’un velours doux au regard et 
au toucher. Des dents magnifiques, symétrique- 
ment plantées cérame nue double rangée de sabords 
blancs sûr le fond noir d’uu deux-ponts de guerre, 
et des yeux pleins d’expression et do langueur, 
donnaient à sa physionomie mobile et éveillée, un 
oachet tout particulier du grâce mutine et excitante. 
Ou n’efit fumais pensé, à la voit* si jolie encore et 
si tranquille, qu’elle avait subi les traitements 
dont elfe va faire le récit. 

— “J’étais, dit-elle, à la Pointe à Pitre avec ma 
maîtresse, jetme veuve qui semblait avoir, 1 comme 
nous dTsons eutce nous, des tours de lunc> Ça la 
prenait par Accès, trois on quatre fois par semaine; 
Alors, C’était des coups continuels, à propos.de 


rien. Elle semblait éprouver une sorte de bien- 
aise et de plaisir intérieur aux corrections qu’elle 
nous infligeait eile-tnême, à Angèle et à moi, ses 
deux seules esclaves. Qnand elle voulait nous cor- 
riger ^ comme elle disait, elle noos déshabillait, tout* 
à-fuit, tranquillement, lentement, sans se lâcher, 
sans crier, lions faisait prendre la posture qui lui 
convenait le mieux ce jonr-là, et, armée d’un mar- 
tinet à six brauches de euir, elle nous cinglait tout 
lé corps, depuis lés épaules jusqu’aux pieds, sans 
distinction de places. Qnand elle était lasse, elle 
s’arrêtait, et elle nous parlait avec douceur, comme 

si rien *no s’était passé et elle paraissait heu* 

reuse, eetUrne si son Accès bizarre était fini. Plu- 
sieurs fois, je me trouvai mal sons ses coups, ca r 
défense expresse nous était faite de crier. Il fallait 
se taire, ou au moins se plaindre sourdement, sans 
qu’aucun voisin pût entendre ce qui stf passait. 

- Nous étions chargées, Angèle et moi* de vendre, 
pour notre maîtresse, des friandises qu’elle coufec- 
tiounait elle-même, et la somme que nous devions 
rapporter était irrévocablement fixée, et, quê nous 
eussions veudu ou noti, elle n’entendait à rien et 
nous battait impitoyablement, B’if manquait un 
sou à sa taxe. Angèlè n’était pas embarrassée sous 
ce rapport; elle était belle, et trouvait toujours au-' 
delà de ce qu’il lui fallait. Moi qui déjà aimais Ju- 
piter, je ne rapportais que selon que j’avais vendu ; 
aussi, mon pauvre corps était-il sans cesse chargé 
de coups.” * 

A ces dérnières paroles de Nancy, on eût pu voir 
les yeux ardents de Jupiter Iàncer une double 
flamme pleiue dé menaces cruelles, et sà maiu 
crispée labourer sa poitrine. 

“ Vous ne' comprendrez pas cela, mes amis, re- 
prit Nancy, maïs Ce que notre maîtresse uohs dé- 
fendait par-dessus tout, c’était de devenir grosses. 
Pourtant, nos eufhnts sont un accroissement de 
richesse pour nos maîtres. Enfin c’est ainsi. — Si 
jamais, nous disait-elle, il vous arrive d’être en- 
ceintes, vous pouvez compter que votre enfant ne 
vivra pas, et que vous-mêmes serez rudement trai- 
tées. Je vous ferai mettre à la chaîne, et battre 
régulièrement par des mains plus rudes que lés 
miennes ! 


“ Je voyais mon mari en cachette, qnand je pou- 
vais m’échapper, la nuit, pendant le sommeil do 
notre maîtresse. Le pauvre homme me donnait 
tout ce qu’il pouvait gaguer en dehors du travail 
de son maître, quand ma vente n’avait pas bien 
été: il gardait pour la même somme de gâteaux 
et de sucreries, et nous les mangions ensemble : 
c’était antaut de pris, comme nourriture pt comme 
douceurs. Mais Jupiter n’avait pas souvent d’ar- 
gent, et alors, moi, je recevais des coups. Un jour, 
je m’aperçus que j’avais enfreint l’étrange recom- 
mandation de notre maîtresse. Je me gardai bien, 
pendant quelque temps* de lui avouer mon crime ; 


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LE VIEUX 

ê» - f 

mais, eomtttë elle continua à me flageller 
presque régulièrement, je finis par craindre pour 
Peu faut que je portais, et, au risque de tout, mal- 
gré ce dont elle nous avait menacées, je lui annon- 
çai mon état. Elle pâlit à cette nouvelle, parut 
faire sur elle-même un grand effort, et me répon- 
dit d’un air en apparence assez tranquille: Alors, 
puisque tu me perdras du temps pour tes couches, 
misérable, que tu es! il faut que tu rattrapes 
cela avant qu’elles aient lieu. Tu me rapporteras 
donc, chaque soir, un quart en plus que la somme 
accoutumée, jusqu’au jour où tu mettras au monde 
ton maudit enfant.” Là-dessus, elle agita la tête, 
en signe de menace, et me tourna le dos.— Moi 
aussi, me dit Angèle, quand notre maîtresse fut 
entrée dans sa chambre à coucher, moi aussi je 
suis enceinte, mais si elle commence à exécuter sa 
menace, et que je craigne pour mon enfant, elle ne 
tourmentera plus personne!” Angèle était une 
graude qnarteronue, forte comme un homme, réso- 
lue comme un soldat, supportant les coups en gron- 
dant sourdement, plutôt de rage que de donleur. 
Quand la colère et la vengeance fronçaient ses 
sourcils et dilataient les ailes mobiles de sen nez, 
elle me faisait peur. Je voyais le coutelas à sa 
main droite, on le poison à sa main gauche. Vous 
verrez si elle a tenu parole. 

“ A mesure que mon terme approchait, ma mal T 
presse me battait davantage. La lage alors s’em- 
parait d’elle, et elle me laissait souvent pâmée de 
souffrance. Je n’y pus tenir plus longtemps, et ré- 
solus de fuir, encore plus pour sauver mon enfant 
que inoi même. Jusque-là j’avais caché à Jupiter 
une partie de la vérité; je fus, à la fin, forcée de 
tout lui dire, voulant son aide pour m’enfuir, et 
désirant surtout l’emmener avec moi. Quand il ap- 
prit ces longues cruautés, il voulait aller assassiner 
ma maltresse, et j’eus bien de la peine à l’en em- 
pêcher. J’avais peur pour lui, et non pour elle. Ma 
première tentative de fuite ne fut pas heureuse : je 
fus reprise à quelques lieues do la ville, et rame- 
née à la maison. Jupiter ne devait me rejoindre, 
si j’eusse réussi, qu’aprés quelques jours, parce 
qu’il est plus facile de fuir uu à la fois que deux. 
Comment jo ( fus reçue vous pouvez le deviuer. 
Cette fois, ce fut un supplice en règle. Ma maî- 
tresse commença, selon sa coutume, par me désha- 
biller; puis, elle me mit un bâillon, m’attacha à un 
des pieds de son lit, et m’en donna plus que je n’en 
pouvais porter, car elle me laissa sans connais- 
sance. Les voisius n’avaient rien entendu; c’est 
tout ce qu’elle voulait Elle me laissa attachée 
toute la nuit, et, comme la colère l’empêchait do 
dormir, elle se relevait de temps en temps, et m’al- 
longeait, chaque fois, une douzaine de conps de 
lanière ! Cela dora jusqu’au jour. J’étais courba- 
turée , moulue, anéantie. 

Je me jurai à moi-même de fuir une seconde fois, 


SALOMOX. 10 

et de mourir si je ne réussissais paëi Àugèle avait 
été témoin de tout Elle rüglssàit intérieurement* 
car mon sort lui présageait le Sieth Elle ne voulût 
pas l’attendre. Le soir, Angèle me dit: u Puis 
cette nuit ; madame ne te fera pas poursuivre! ^ 
Et, en me disant ces mots, son regard brillait 
d’une manière étrange, et un sourire gros d’orage 
crispait sa bouche. “ Je te dirai, ajouta-t-ell'* 
quand il sera temps.” Vers onze heures du soir, 
en effet, elle vint me trouver et me dit : ‘‘Tiens, 
voilà un permis pour aller à la Basse-Terre ; pars 
sans rien attendre; madame n’enverra pas à ta 
poursuite: elle sera morte dans une heure.” Et 
elle s’en alla sans ajourer un mot déplus. Je par- 
tis donc, après avoir prévenu Jupiter, qui vint me 
rejoindre quelques jours après, car, comme vous 
le voyez, nous réussîmes tous les deux à gagner 
les bois de la Soufrière. Quelques jours après 
notre arrivée ici, je mis au monde un enfant mort. 

* 

• • 

La veillée, commencée par les récits véridiques 
qu’on vient de lire, et auxquels nous n’avons rien 
ajouté qui en puisse altérer la vérité, so termina 
par des contes de fantaisie qni u’intéresse raient eu 
rien nos lecteurs, et sortiraient d’ailleurs du cadre 
que liens nous sommes tracé. Nous terminerons 
ce chapitre en rapportant nons-même nn fait dont 
nous avons été témoin, quand nous habitions la 
Guadeloupe, et, après av< ir achevé l’épisode du 
séjour de Casimir au camp do la Soufrière, nous 
retournerons à nos personnages do la Pointe-à- 
Pitre, Pose, Suzanne, Salomon et quelques autres 
qui vont, à leur tour, entrer en scène. 


Quelques années avant l’affïauchissemOnt, un 
riche propriétaire d’esclaves, dont les archives de 
la justice ont gardé le nom — à moins qu’elles 
n’aient été perdues au tremblement de terre de 
1843 — un i icho propriétaire, disons nous, cherchait 
en vain, depuis longtemps, à obtenir les fàbeùte 
d’une de scs servantes de maison, belle mulâtresse 
placée avec un de ses pareils qu’elle aimait* î fi 
prières, ni ineilaces, ni offres ne purent entraîner te 
belle servante ; die faisait son devoir et rien de 
plus. Ce n’était pas le compte de Pamoureux har- 
b m qui jugeait que sou titre de propriétaire hû 
donnait tous les droits sans exception. Il avis*. 

Nous passerons sons silence le prologue du drame 
où la pauvre femme devait être réduite à 1 état de 
squelette, les coups de fo iet à nu pour les moindres 
manques de service, ou plutôt sous le prétextede 
manques qni n’existaient pas. On peut bien devi- 
ner uisément combien il est facile de prendre eu 
défaut ceux qu’on veut persécuter, surtout quand 
on est maître absolu et propriétaire de ceux-là! 
Arrivons tout de suite à la peine que l’habitant 
infligea, sous un prétexte quelconque, à la belle 
servante. Il la fit enfermer dans un des cachots de 

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LE VIEUX SALOMON. 


20 

l’habitation, les fers aux pieds et aux mains, lui 
donnant pour toute nourriture de la farine de 
manioc imbibée d’eau, en quantité suffisante pour 
qu’elle ne mourût pas de faim. De plus, quand la 
rage lubrique le prenait, il entrait dans le cachot, 
accompagné d’un nerf de bœuf tordu — appelé 
tigoise dans le pays — et, sur le refus constant de 
'la malheureuse, il lui en faisait administrer un cer- 
tain nombre de coups, toujours à nu, jusqu’à 

-r Cette horreur dura assez longtemps, et, un jour, 
la justice informée fit une descente sur les lieux, 
.péuétra dans le cachot,. ...et apprit tout. On 
n’eut pas la peine d’ôter les fers des poignets de la 
malheureuse : ses mains passèrent toutes seules 
par les anneaux! La belle et jeune mulâtresse 
n’étaifc plus qu’un vieux squelette parcheminé. On 
l’enleva de cet enfer, et elle fut transportée à l’hô- 
pital. Le maître fût arrêté et poursuivi en cour 
d’assises. Nous qui écrivons ces lignes, nous avons 
assisté à toutes les audiences ; nous avons vu le 
maître et l’esclave ; ils étaient|vieillis tous les deux ? 
l’une par le cachot et les coups, l’autre par la honte 
d’être assis entre deux gendarmes. L’esclave eut 
la liberté et uue pension viagère payée par le 
maître i celui-ci fut. condamné en outre à une forte 
amende, acquitta les frais du procès.... et tout 
fut dit. 

XI. 

LA TRAHISON. 

Il y avait quatorze jours que Casimir vivait au 
camp de la Soufrière. Il avait passé tout ce temps- 
là à observer, avant de prendre une décision, com- 
me on le sait. Or, il avait beaucoup vu et beau- 
coup réfléchi, et il admirait la réponse première 
que lui avait faite le Grand-Soleil, à savoir : qu’il 
fallait avant tout mettre son caractère et ses goûts, 
à lui, Casimir, en contact avec la vie du camp, 
avant de conclure à rien. Comme presque toute 
chose, la vie libre et misérable des nègres marrons 
avait son bon et son mauvais côtés. Pour certai- 
nes natures, le bon aurait effacl le mauvais ; pour 
.d’autres le mauvais aurait annihilé le bon. Ainsi, 
on. vivait là sans maître, en vagabondage, mais en 
liberté comparative; on n’était astreint à anenne 
tâche réglée, mais il fallait aller souvent voler sur 
les habitations, et risquer pour cela les peinés les 
plus graves, de la part de la justice, sans compter 
les coups de fusil, de la part des habitants. Un 
jardin planté de vivres, l’élève de volailles et autres 
animaux mangeables, la chasse, toujours producti- 
ve dans les grands bois, tont cela, joint à l’absence 
de tout maître à servir, était bien séduisant ; mais 
dans le cas personnel dont il s’agissait, Casimir se 
représentait la perte de son joli ménage, de son 
tranqnille intérieur, perte plus réparable en accep- 
tant d’être vendus, sa femme et lui, qu’en se trans- 
portant tons deux au camp marron. Et, par son 


ménage, il ne font pas entendre seulement le bois 
façonné de tellé ou telle manière, pour tel on tel 
usage ; il faut entendre surtout ce chez soi cotnfor- 
table, ce home comparativement libre à certaines 
heures, ce plaisir de posséder, inné chez tout hom- 
me qui prend famille. Jusqu’ici les raisons pour 
la vie du camp l’emportent sans doute, dans l’es- 
prit du lecteur, sur les raisons contre ; mais il font 
ajouter la cause-mère qui probablement va faire 
pencher la balance do l’autre côté. Casimir, asso- 
ciant llose à toutes ses pensées à lui, faisant d’elle 
l’A et le Z de toutes ses réflexions et de toutes ses 
conclusions, se disait que ce serait uue existence 
bien amère et bien tourmentée, pour sa chère fem- 
me, que celle qu’accompagnerait continuellement 
l’inquiétude, et que ternirait la misère. . . . . .car la 
misère est inséparable de toute existence hors la 
loi. H avait compris, par les paroles de Salomon , 
que leur séparation à sa femme et à lui, d’avec leur 
mère et bolle-mèro, n’était, en fin de compte, qu’un 
fait de la vie ordinaire, et cette question, qu’il 
avait soumise comme très-grave au vieux sage, 
était devenue, avec le temps et les réflexions, une 
questiou bien simple, presqne naïve. L’enfant et 
la mère font deux, puisque, dans les règles de la 
nature, l’une doit partir avant l’autre, à cause de 
la différence d’âge. Le mari et la femme ne font 
qu’un, puisque, toujours d’après les règles ordinai- 
res, que n’infirment pas les exceptions, ils partent 
à peu près ensemble, après avoir vécu et créé en- 
semble Et puis, la loi de la mortalité indivi- 

duelle, jointe à celle de la perpétuité collective 
fait que le couple qui a transmis la vie, se retire 
pour foire place au couple qui l’a reçue. Suzanne 
finirait tranquillement son existence matérielle, 
puisqu’elle n’en connaissait guère d’antre, et quant 
an chagrin qu’elle ressentirait de la séparation, 
l'exemple semblable donné par toutes les classes, 
dans tous les pays, en serait comme un amoindris- 
sement: le temps calmerait cette douleur, et l’es- 
poir l’empêcherait de devenir trop grande; car l’es- 
poir est immortel, comme l’âme d’oû il est issn, 
on plutôt dont il est inséparable. 

Casimir était donc résolu à ne pas accepter la vie 
du camp, et à subir, comme pis-aller, la vente et 
le voyage. 

Cependant, tandis que Casimir observait toutes 
choses au camp, le Grand-Soleil observait Casimir, 
et, le quatorzième jour, ils se trouvaient en foce 
l’un de l’autre, celui-ci comme interrogeant quoique 
décidé, celui-là déjà sûr de son fait, comme on va 
le voir. 


— Eh bien, dit le Grand-Soleil, voilà quatorze 
jours que vous êtes parmi nous, et vous venez 
annoncer que vous comptez nous quitter demain» 
C’est donc l’instant, pour moi, de répondre à votre 
question du premier jour, où plutôt de causer, car 


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LE VIEUX SALOMON. 


ai 


votre résolution est prise, et mon avis contraire ne 
tous en ferait pas changer. 

— Gomment 6avez-vous cela ! demanda le mu- 
lâtre. . . . 

— D’abord, je vous ai observé longtemps, et j’ai 
jngé qne notre existence est incompatible avec vos 
goûte actuels, et surtout avec votre position. 
Ensuite, j’ai lu en vous que vous préfériez risquer 
les chances d’un changement de pays et de maître, 
que d’accepter les déboires inséparables de notre 
communauté. Est-ce vrai! 

— Oui, c’est vrai ; vous avez bien vu et bien 

jngé. 

— Eupsiez-vous pris la résolution contraire, je 
chercherais à vous en détourner. De deux raanx, 
il faut choisir le moius certain. Partez donc, aini, et, 
où que vous soyez, priez le ciel pour la Liberté do 
vos frères, sous quelque latitude qu’ils gémissent, 
et faites. des partisans à notre cause, si les événe- 
ments vous en fournissent les moyens 

— Oui, mon frère, je prierai de toute mon âme 
pour les parias comme nous, qui sont aussi les 
entente de Dieu. Oui, je susciterai des défenseurs 
à notre cause, si jamais le ciel m’en réserve l’occa- 
Bion et le pouvoir; Oui, je penserai sans cesse à 
ce grand troupeau noir qui arrose la terre de ses 
sueurs et de son sang, sous le fouet et le supplice, 
•pour augmenter les jouissances de cet autre trou- 
peau blanc, lâche et meurtrier, qui prend la force 
. pour 1« justice ; je prierai Dieu jusqu’à ce que Dieu 
demande à Gain ce qu’il a fait d’Abel. . . . 

— Val mon fils, répondit le Grand-Soleil, ému du 

saint enthousiasme de Casimir Val quelque 

chose me dit qne le passé et le présent seront ven- 
gés par Oelui qui tient dans sa droite la balan- 
ce des mondes; quelque chose me dit que la dernière 
heure de l’esclavage est près de sonner, et qu’un 
jour notre race possédera souverainement tons les 
pays .qu’elle a fécondée de ses sueurs, et, comme tu 
le dis, de son sang. Déjà Saint-Domingue est à 
nous; bientôt peut-être nous joindrons d’autres 
conquêtes à celle-là, et nn jour, quand le glaive du 
talion aura exécuté la sentence de l’Eternelle justi- 
ce, tesse le ciel que nous oubliions le passé, pour ne 
pas ensanglanter l’avenir ! 

Les deux martys se jetèrent dans les bras l’un 
de l’autre, par un élan d’irrésistible sympathie, 
comme les trois Horace allant combattre pour la 
suprématie de Borne, ou mieux comme les trois 
Baisses jurant, sur la montagne, de mourir pour la 
Liberté. 

**é 

Ace moment, plusieurs coups de feu se firent 
entendre, et un grand tumulte gronda en se rap. 
prochant. En même temps, des sons de trompe ma- 
rine retentirent, pressés et haletants, déchirant les 
échos de leurs vibrante éclats. Quelques secondes 
après, plusieurs noirs, armés de fusils et de coûte- ‘ 


las, firent irruption dans la ease du Grand-Soleil, 
et l’un d’eux, hors d’haleine, et d’une voix à peine 
intelligible Jeta ces mots pleins d’épouvante : 

— Trahis ! La troupe est dans la dernière en- 
ceinte ! 

— G’est bien, dit le Grand-Soleil sans s’émouvoir; 
elle n’arrivera pas dans la première 

Et il s’élança hors de sa case, et jeta, à son tout’, 
une gamme ascendante de sons impératifs. 

Aussitôt, vingt noirs armés de haches apparu- 
rent, comme sortant de terre, et le Grand-Soleil 
s’écria d’une voix claire et distincte î 

— Enfants 1 coupez les cordes de la deuxième en- 
ceinte, et rangez-vous, eu armes, derrière le mur 
infranchissable qui va tomber ! 

Et, après cet ordre, que la suite va expliquer, le 
Chef du camp rentra dans sa case, y prit pue paire 
de pistolets qu’il passa à sa ceinture, et un 
fusil à deux coups qu’il jeta sur son épaule droite. 
Puis il montra à Casimir un autre fusil double et 
un coutelas, dont celui-ci s’arma à la hâte; après 
quoi il lui dit : 

— Suis-moi, frère ; tu vas voir s’il est aisé de 
nous prendre. 

Le mulâtre ne se fit pas répéter l’invitation, et 
il s’élança aux côtés du Grand-Soleil. 

A peine avaient-ils fait cent pas, qu’un épouvan- 
table fracas hurla autour d’eux, comme la voix de 
la destruction. Peudaut près d’une minute, soi- 
xante secondes 1 dura l’horrible rugissement. . . . 
et, quand il eut cessé, le Chef du camp, regardant 
son compagnon : 

C’est fait ! dit-il ; nous sommes sauvés. 

Casimir tombait des nues. 

Quelques instants après, il eut le mot de la ter- 
rible énigme : ’ 

De tous côtés, des arbres immenses, d’une ef- 
frayante circonférence et d’une prodigieuse hau- 
teur, barraient tous les sentiers tracés entre les 
Imposants rochers placés comme en sentinelles par 
la nature. Ni cavaliers, ni même piétons, eussent- 
ils été chasseurs de chamois, n’eussent pu franehir 
cette imprenable barricade des géants de la forêt. . 
et ôn vit fuir eu désordre, comme poussés par le 
démon de l’épouvante, une vingtaine de soldats 
jetant bas tout ce qui pouvait gêner leur fuite, 
comme si tous les damnés du Dante eussent été 
derrière eux. 


Alors, le Grand-Soleil, calme comme l’immortel 
Capitaine, la veille d’Austerlitz, se retourna vers 
Casimir, et lui dit: 

— Comprends-tu! 

— La fin, oui ; les moyens, non. 

— C’est bien simple : ces arbres, coupés à l’avan- 
ce, comme il y eu a autour de chaque enoeinte , 
étaient retenus par des cordes, à d’autres arbres 
solides ; sur mon ordre, on a coupé ces cordes, et 
les arbres sont tombés avec le fracas que tu as eu- 


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23 


LE VIEUX SALOMON. 


tendu, et ils ont barricadé tous les chemins, comme 
tu le vois. 

— Admirable! s’écria le mulâtre; et qni a in- 
venté cette machine défensive! 

— Moi, fit le chef 

Et il s’apprêtait à regagner sa case, quand une 
Sorte de procession lugubre s’avança vers lui. On 
ne distingua d’abord qu’un noyau d’hommes sem- 
blant escorter quelque chose ; mais bientôt on put 
voir que ce quelque chose était un grand brancard 
formé de branches d’arbres, sur lequel gisaient 
troi^, corps : deux soldats et nu noir. Les soldats 
paraissaient grièvement blessés ; le noir n’avait 
que le poignet rompu. 

— Qu’est cela ! fit le Chef — 

—Deux soldats à peu près morts, et l’espion qne 
j’ai pris au lacet, répondit le noir athlétique que 
nous avons vu en sentinelle, au chapitre précédent. 

— Qu’y a-t-il parmi les nôtres! demanda le 
Grand-Soleil. ... 

— Ün homme tué, répondit un des porteurs du 
brancard. 

— C’est bien ; amenez le traître. . . . 

Celui-ci s’avança en tremblant, surveillé par plu- 
sieurs noirs le suivant de près. 

— C’est toi, Polidor! dit le Grand-Soleil j c’est 
toi qui nous a trahis et vendus aux blancs! Que 
t’ont-ils donc donné ? 

Le traître éleva ses deux bras et les laissa re- 
tomber, en une pantomime qui voulait dire : rien. 

— Que t’avaient-ils promis ! alors 

— La liberté.... et do l'or, répondit une voix 
qni n’était plus celle de son organe. 

Un sourd murmure gronda parmi les témoins de 
cette scène. % 

— Silence ! mes amis, s’écria le Chef. Je sais que 
tout se pardonne, hormis la trahison. 

Après ces mots, on eût entendu un écureuil 
gambader sur une branche d’arbre. 

Le traître se mit à genoux. 

Debout ! s’écria le Grand-Soleil ; debout, Judas ! 
P’un double mouvement aussi prompt que la 
pensée, le robuste chef du camp releva de la main 
gauche le misérable courbé par la peur, saisit de la 
droite le premier coutelas qui brilla à ses yeux, 
puis il s’écria d’une voix nette : 

— Demande pardon à Dieu ! 

Et, à peine ces mots lâchés, il plongea le coute- 
las dans la poitrine du traître, l’y laissa planté 
jusqu’au manche, et saisissant le cadavre, encore 
palpitant, au bout de ses robustes bras, il le lança 
par-dessus la barricade,, comme un homme ordi- 
naire eût lancé un morceau de bois léger. 

Qu’on Soigne les soldats, dit-il ; et, quand ils 

fieront guéris, qu’on les laisse libres: ils ne fai- 
saient que leur devoir! 

“• 

Le lendemain, quinzième jour de son séjour au 

Camp, Casimir dit adieu au Grand-Soleil, e^eprit 


. . : J jnr-'i r : c -•» XI.*,, V» • t'i i U i'f 

le chemin qu’il avait fait, accompagné de quelques 
uns de ses frères en esclavage. Au pniiçn s de la 
nuit, grâce à ses guides, il franchissait la dernière 
limite du camp, et, échangeant les derniers adieux, 
il commençait à arpenter la route au bout de la- 
quelle il devait retrouver tout ce qu'il aimait. 


X. 


UNE TENTATIVE AVORTEE. 


Casimir était parti depuis huit jours, et Rose 
l’attendait chaque soir. Elle avait eu l’adresse 
d’endormir le mécontentement de M. Lambert, 
leur maître, en lui disant qne Casimir était en tour- 
née pour trouver un acquéreur qni le payât aussi 
cher que le capitaine américain; 

Le soir du neuvième jour, Rose ne put s’endor- 
mir, tant elle devenait inquiète malgré elle. II avait 
fait un orage terrible pendant la journée, et elle 
avait pensé que peut être son pauvre Casimir fati- 
gué, recevait, sur la grarul’route, ces ondées fu- 
rieuses, tandis qu’il avait là, auprès d’elle, un si 

bon lit ! Quand elle vit le temps se remettre tout- 

à-fait au beau, un soupir de soulagement s’échap- 
pa de sa poitrine, et elle passa quelques instants à 
admirer le ciel rasséréné. 

Elle venait de refermer sa fenêtre et de se ras- 
seoir près d’un ouvrage de couture qui l’occupait 
dans ses veillées, quand elle entendit un pas assez . 
précipité se rapprocher de sa case. Surprise, émue, 

elle releva la tête, tendit l’oreille et écouta 

Etait-ce Casimir! sou cœur ne lui avait rien 

dit, et pourtant. ... 

On frappa à la porte, et Rose, emi>ortée par l’es- 
poir, se précipita pour l’ouvrir, prête à sauter au 
cou du cher revenu. 

C’était le nègre Thermidor. . .. 

Rose fut attérée au premier moment; : puis 
comme c’était une vaillante nature, elle se maîtrisa, 
et regardant le visiteur en face : 

— Que voulez-vous ici! lui demanda-t-elle. 

Son air, sa posture, son regard, tout disait au 
nègre qu’il allait être chassé, ou qu’un éclat immé- 
diat allait avoir lieu. Temporiser était indispen- 
sable, risque à reprendre ensuite l’offensive, s’il 
était nécessaire. ; ! ,L> 

— Je viens de la part de Casimir, répondit-il 
d’un air paterne... , i ■ : ,i 

— Do la part de Casimir ! Entrez, Thermidor, -et 
excusez-moi de vous avoir mal reçu. • • • ’U 1 wL 
— Je comprends bien, observa le noir; l’heure 


est uu peu avancée* çt vous avez eu peur. . . . .. 

La mulâtresse reprit sa place et douna un siège 
à Thermidor, qui commençait à se troubler un peu. 

La porte était refermée ; Rose attendait ; le noir 
ne savait par où entamer le combat, car c’était un 
combat qu’il était venu chercher, si on ne lui 
cordait pas la victoire sous le coup 

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ac- 


^ de la menace 



LE VIEUX SALOMON. 


23 


qu’il tenait toute prête. Ne pouvant aller droit, 
puisqu’il avait le Vent contraire, il louvoya le ihôius 
màl qu’ii put, se sentant fort de ce qu’il savait et 
du mal qu’il pouvait faire. 

— Je vous dirai d’abord, commença-t-il, que je 
sais tout. Casimir est parti marron pour le camp 
4© la Soufrière ’ 

Jïqsp releva la tête avec uue inquiétude visible- 

— Qui vous a dit cela î fit-elle 

— N’importe; laissez-inoi parler. Casimir est 
donc allé au camp, comme je vous le disais, pour 
préparer sa fuite, la vôtre et celle de Suzanne. Du 

coup, voil;\ monsieur ruiné 

Et il attendit l’effet de ses paroles. 

i.’ • 1 •' - .‘JfîY -T . 7 

La mulâtresse pâlit, autant qu’un visage brun 

. a%. «vwni liifi u U' ° 

peut pâlir. 

-C i ii* 

— Le n’est pas, continua le noir qui s’enhardis 

sait peu à peu, ce ii’est pas que ce soit un grand 
irfaT, fionr’ nous, de voir ’ùôs inaîtrès ruinés ; au 
contraire j mais pour eux c’èst autre chose ! — Vous 
në ’voülèii pis être veridno, Rose, et séparée de 
votre mari ou de votre niëre. Ça se conçoit, car 
vous âVéz dë bons maîtres. Et puis moi qui sais 
cela 9 ^e vous dirai’qùe Fëscïavàge, aux Etats-Unis? 
est cteütf iï>î8~pîûs horrîblè que partout ailleurs, 
ïl ën/oriçnit lë dard dans la WëSsure. 

— Sï ni&néteur Lambert Savait cèla, reprit-il, je 
ne sali tnqi'cè'qti’il fërai t, ina is alors je ne voudrais 
pas être à vôtrè place,' allez!' J ’’ 
f — Pôùtqùbi ine ditëè-voüs tout cela î Thermidor, 
demanda la ' mulâtres^ qu’îme crainte vague en- 
vahissait peù à peu.’... 

— Mon Dieu. .. .pour rien. Je voudrais vous 
être utile dans la circonstance difficile où vous 
êtes. 

Rose était belle dans son inquiétude, comme 
elle l’était dans sa joie, comme elle l’était toujours. 
Ses yeux brillants et agrandis, ses lèvres trem- 
blantes, légèrement entrouvertes, ses uarines ro- 
sées, quise dilataient sou s l’empire de la crainte, 
tout à la fois commençait à jeter' I© trouble dans le 
cerveau noir. Il sentait la flamme accoutumée 
envahir tout son être, et l’audace commençait à 
transparaître sur sou visage. Les effluves de la 

lottire: chauffaient son sang et il eut besoin d’un 

graud empire sur lui-même pour ne pas éclater 
toute dé suite avant d’avoir tenté la menace qu’il 
tenait en réserve. 

*— Vous me disiez, Thermidor, observa Rose, que 
vous veniez de la part de Casimir. . . . 

“ Si j© ne viens pas de sa part, répliqua le noir, 
je viens au moins vous parler de lui èt pour loi. 

— Dites alors ce que vous voulez. Etes-vous 
pour lui ou contre lui T Pourquoi me détaillez-vous 
ce que vous avez appris, je ne sais comment ? 
Quelles sont vos intentions, enfin T. . . . 

Comme tous les cœurfe Résolus, Rose voulait sa- 
voir ïe mot de l’inquiétante énigme qui lui était 

Ü Vè. I - L A - * , • ;u l , 


posée. A une crainte vague elle préférait un mai- 
henr certaiu. 

— Eh bien, dit le noir résolument, puisque vous 
voulez tout de suite la vérité, je vais vous la dire. 
Je connais tous vos secrets; je puis vous aidér ou 
vous perdre : ça dépend de vous, de vous seule. 

Rose comprit tout, mais elle ne voulut pas 'en* 
core comprendre, pour se donner le temps de se 
préparer à la lutte, en laissant son adversaire se 
démasquer. 

— Comment cela î fit-elle 


— Ecoutez, Rose, et ne vous fâchez pas, dit 

Thermidor partagé entre l’attendrissement et l’ir- 
ritation : vous savez qu’il y a longtemps que je vous 
aime ; vous croyez du moins le savoir, mais vous 
ignorez à quel point je vous désire Je commet- 

trais tous les crimes pour vous avoir! Ma discré- 
tion sera à toute épreuve si vous voulez m’écouter, 
et je vous serai dévoué comme un chien. Rien qu’à 
vous regarder, rien qu’à entendre mes propres pa- 
roles qui s’adressent à vous, rien qu’à espérer que 
vous pouvez être à moi je suis comme uu dam- 

né qui entrerait tout d’un coup dans le ciel! 

Sa voix et ses mains commençaient à trembler... 

Rose aussi tremblait, non de peur, mais d’h^si- 
tatiou dans un aussi suprême moment. Se ruer sur 
Thermidor avec une arme prestement saisie, c’était 
perdre Casimir; accabler le noir de mépris ouïe 
foudroyer sous l'indignation d'une légitime colère, 
c’était pis encore, parce que c’était irrémédiable! 
Que faire î Que dire I 

— Casimir ne le saurait jamais, ni lui ni per- 

sonne, continua le noir qui se grisait à ses propres 
paroles. Laissez moi vous voir quelquefois, rare- 
ment si vous voulez mais que je vous possède 

et puis que je meure, s’il le faut! 

11 s’était levé et s’approchait d’elle. 

— Et si je dis non f jeta Rose presque épouva*t 

tée 


— Si tu dis non , s’écria le fou, je vous perdrai 

tous, Suzanne, Casimir et toi! Je te tuerai!.... 

Je deviendrai une bête féroce ! 

liose ouvrit la fenêtre, comme si l’air extérieur 
devait la sauver d’une asphyxie. 

— Tu vendrais tes frères! maudit Parce que 

j’aime mou mari, et que je me garde pour lui tout 
entière, cœur et corps, tu nous dénoncerais lâche- 
ment ! Tu briserais trois pauvres existouces qui ne 
te font aucun mal ! Est-ce que je suis seule an 
monde pour assouvir ta passion !. . . . 

— Oui, tu es seule pour moi ; c’est toi que je 
veux; c’est toi que j’aurai! 

Et, comme il s’avançait vers elle hors de lui, 
elle le repoussa d’un mouvement énergique, et fit 
quelques pas, pour mettre une table entre elle et 
lui. 

Thermidor set trouva alors près de la fenêtre. 


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e 



24 


LE VIEUX SALOMON. 


qu’il referma brusquement. 

. — Tu ne crains donc rien, misérable ! s’écria la 
mulâtresse chez qui la colère avait effacé toute 
hésitation I Tu ne crains pas la justice de Dieu ! 

— : Je ne crains rien : il n’y a pas de Dieu pour 
nous, rugit le misérable en enlaçant de ses robustes 

bras Bose qu’il venait d’atteindre 

, — Il y a un Dieu pour tous ! prononça une voix 
grave. C’est lui qui envoie le faible pour terrasser 
le fort, l’aveugle pour arrêter le criminel ! 

Et Salomon entra, suivi de deux noirs masqués, 
armés chacun d’un coutelas, et de Veille toujours 
grondant et irrité. 

Thermidor rugit d’abord, puis baissa la tête. 

— Misérable ! s’écria Salomon Ce n’est pas 

assez qu’on arrache l’enfant à sa mère, le père à son 
fils, le mari à sa femme, pour les vendre comme un 
vil bétail.... Ce n’est pas assez que nous Boyons 

maudits, torturés, avilis par les blancs il faut 

encore que nos propres frères nous trahissent, nous 
outragent et nous rendent jusque sur le Calvaire ! 
— Thermidor 1 s’écria Salomon; Thermidor!.... 
que la vengeance de Dieu tombe sur toi ! car il n’y 
à pas de miséricorde pour absoudre la trahison .... 

Puis se tournant vers les deux noirs masqués; 

— Faites votre devoir, mes enfants, leur dit-il; 
et toi, Bose, ne crainB rien : ceux qui veillent sur 
toi sauront te garantir. 

Puis il s’éloigna, suivi de sou chien, qui n’avait 
attendu qu’un sigue pour déchirer le coupable. 

Les deux noirs garottèrent étroitement Thcrini. 
dor au moyeu de cordes qu’ils avaient apportées, 
et, après l’avoir menacé de leurs coutelas, s’il pous- 
sait un cri, ils l’enlevèrent dans leurs robustes bras, 
et l’emportèrent par des chemius de traverse, où le 
bruit de leurs pas s’éteignit bieutôt. 

XL 

LA VENTE. 

L’agitation règne chez monsieur et madame 
Lambert. Ou attend d’un moment à l'autre le 
capitaine américain, dont le navire doit partir dans 
huit jours.... et Casimir n’est pas revenu! Bose 
travaille près de sa maîtresse, car elle a dû rester 
après l’heure de son service, pour être examinée par 
l’acheteur. La décision est prise; on vendra Casi- 
mir et Bose : Suzanne suffira pour ia ménage et la 
euisine. 

Monsieur Lambert se promène d’un bout à l’autre 
du salon, de ce pas précipité qui dénote le mécon- 
tentement et l’impatience. Bose a les yeux gouflés 
des larmes qu’elle verse depuis deux jours, depuis 
l’annonce définitive de la vente, de la séparation 
et du départ! A chaque jour, à chaque heure de 
retard, la pauvre fille sent redoubler son iuqniétu- 
de. Qu’a résolu Casimir f Partiront-ils pour le 
camp de la Soufrière, ou bien pouf les Etats-Unis 1 


Et si Casimir n’est pas de retour avant le départ du 
navire f Quelles angoisses! Quelles incertitudes! 
Quels tourments ! 

Madame Lambert, dont nous avons peu parlé 
jusqu’ici, était une petite femme d’humeur douce, 
douée d’un grand fonds de bienveillance, facile à 
l’attendrissement, serviable et charitable à un haut 
degré. Au physique, elle était sinon belle de visage, 
du moins belle de formes. Un corps souple, ondu- 
leux et potelé, donnait à sa marche et à son repos 
d’attrayantes langueurs bien en harmonie avec le 
suave pays qui l’avait yue naître. Elle avait les 
cheveux presque noirs, et leB yeux presque bleus, 
les dents blanches et le teint pâle ; ses mains et 
ses pieds étaient d’une forme souverainement aris- 
tocratique, selon le mot consacré. 

— Si Casimir n’est pas revenu dans trois jours, 
dit monsieur Lambert, je le dénoncerai marron, à 
la gendarmerie, et le signalerai dans les journaux. 

— Bien sûr il sera revenu, monsieur, fit Bose. 

— Tant mieux pour lui ! répondit le maître. 

Et il reprit sa marche saccadée. 

— Ne te désole pas, Bose, dit madame Lambert- 
nous vous recommanderons chaudement à votre 
nouveau maître, comme de bons sujets, et il n’est 
pas probable que vous soyez malheureux. L’inté- 
rêt, autant que la justice, veut que le maître ait 
des soîub et des égards pour l’esclave qui se con- 
duit bien et remplit convenablement ses devoirs. 

— Oh ! madame, répondit la mulâtresse, nous 
voyons si souvent le contraire, que vos bonnes 
paroles ne me consolent guère ! 

— Enfin, ma fille, que puis-je te dire t Si nous 
n’y étions pas forcés, nous uevous vendrions certes 
pas, tu le sais bien. . . . 

— Oui, je le sais, dit l’esclave en pleuraut 

— Et puis, ajouta la bonne maltresse, tu sais 
aussi que ta mère sera heureuse avec nous 

— Merci, merci ! maîtresse. . . .répondit Bose eu 
prenant les mains de madame Lambert, et en les 
baignant de ses larmes. 

Monsieur Lambert passa la main sur son 
front peut-être pour essuyer ses yeux hu- 
mides 

— Neuf heures! dit-il; le capitaine sera iei dans 
quelques instants. 

— Allons, Bose, murmura madame Lambert, 
essuie tes veux, mon enfant ; qu’on ne voie pas 
que tu as pleuré. «• 

Au même instant, uu étranger fût introduit par 
la vieille Suzanne qui pleurait en silence de- 

puis le commencement de cette scène, qu’elle avait 
entendue à travers la porte. 

C’était le capitaine Américain. 

* 

• • 

Qu’on se représente un gros homme fort et lourd, 
rouge de visage, rouge de cheveux, rouge de favo- 

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25 


'iÆ VIEUX SALOMON. 


ris, avec du linge fin, ayant le menton rasé de frais; 
qu’on ajoute à cela un regard brillant et assuré, 
une démarche très libre, des allures mi -gentleman, 
mi-bourgeoises, un verbe haut et sans-façon, et 
l’on aura le portrait extérieur du nouveau person- 
nage que nous introduisons dans ce récit. Ce per- 
sonnage avait nom Jackson. 

Il entra comme chez lui, s’assit sur une chaise 
que lui offrit monsieur Lambert, et, allongeant les 
jambes comme quelqu’un qui prend ses aises : 

— Eh bien, monsieur Lambert, dit-il après avoir 

salué la maîtresse de la maison, sommes-nous d’ac- 
cord pour notre petite affaire î 

— Je le pense, répondit monsieur Lambert; 

nous avons dit huit cents gourdes pleines 

— Sans doute, huit cents dollars, observa l’A- 
méricain, sauf examen des deux sujets.... Où est 
le mulâtre ? 

— Il pourra être livré dans trois jours ; il est 
allé eu tournée d’adieux chez ses parents et ses 
amis. 

Le gros homme partit d’un éclat de rire peu ré- 
vérencieux : 

— Comment, dit-il, des parents! des amis! des 

adieux ! Vous les gâtez joliment, dans ce pays- 

ci ! Enfin, va pour trois jours. Voyons toujours la 
mulâtresse. 

— La voici, dit madame Lambert en montrant 
Rose. 

— Belle fille, ma foi ! Approche ici, ajouta-t-il.. .. 

Monsieur et madame Lambert se regardèrent, 
étonnés de ces façons. 

Rose se leva, moitié colère, moitié chagrine, et 
^avança vers l’Américain. 

— Bonne charpente ! fit celui-ci ; ni trop grasse 
ni trop maigre. Marche un peu, continua-t-il 

Rose fit quelques pas, puis revint. 

— * Très bien, dit l’acheteur, solide sur les han- 
ches ! 

Il se leva ensuite, et, ouvraut la bouche de Rose, 
il lui exauiiua les dents; de là, son regard descen- 
dit : il prit alors les mains brunes, qu’il retourna 
dans ses mains rouges, et fit une sorte de grimace : 

— C’est trop fin, ça ! dit-il ; c’est trop doux ; ça 
n’a pas dû beaucoup travailler ; mais c est jeune ? 
ça se fera 

Après ces mots, dits d’un tou de commissaire- 
priseur, il se baissa, releva la jupe de Rose jus- 
qu’au genou, et parut plus satisfait 

— Jambes sèches et nerveuses, dit-il ; par ex- 
emple, les pieds trop petits, trop grande dame 

mais, ajouta-t-il philosophiquement, on n’est pas 
parfait! 

. Et le brave homme, fier d’avoir montré ses cou- 
naissances anatomiques, se rassit avec satisfaction. 

Monsieur et madame Lambert étaient stupéfaits ; 
ujais que dire! N’est-il pas dans l’ordre des choses 
qti’çn examine la marchandise avant de la payer F 


— Savez-vous demanda l’américain, à quoi je 
songe? Votre sujet a un grand défaut pour un 
acheteur. 

— Lequel? fit monsieur Lambert.... 

— Elle est beaucoup trop jolie! Vous trouvez 
j ça drôle, n’est ce pas ? Eh bien, je vous dirai que, 
si elle était laide, qu’elle eût de gros notembres, 
enfin, qu’elle fût disgracieuse et massive, je vous 
en donnerais cinquante dollars de plus! C’est 
comme ça. Comment voulez-vous qu’ou fasse du 
sucre avec des élégantes comme elle ? Elle n’est 
bonne que pour servante de maison, et les dames 
ont peur souvent de ces servantes-là ! Mais c’est 
égal, ce que j’ai dit est dit, et *si l’autre sujet ré» 
pond à ce que vous m’en avez annoncé, l’affaire est 
: conclue. Dès qu’il sera de retour, amenez-le moi 
à bord, avec celle là et les papiers, et je vous don- 
nerai un bon à vue sur mou correspondant d’ici 
que vous connaissez. 

L’Américain dit, et se leva pour prendre congé. 

— Permettez, monsieur, ajouta madame Lam- 
bert en montrant le siège au capitaine Jackson ; je 
voudrais vous parler. ... 

, Le capitaine fit un salut et se rassit. 

— Casimir et Rose, monsieur, continua-t-elle, 
sont de bons sujets, d’une conduite exemplaire, fl» 
dèles et honnêtes, et je les recommande à votre 
bonté, à votre humanité. Je souffrirais de les sa» 
voir malheureux, et je vous supplie de leur mon» 
trer do la douceur : vous en serez le premier ré» 
compensé. Ils sont mari et femme ; ils s’aiment 
tendrement, et ils osent espérer, ainsi que nous, 
que vous ne les séparerez pas. . . . 

— Madame, tant que Casimir et Rose seront à 
moi, je ne les séparerai pas, s’ils se conduisent 
bien ; vous comprenez qu’on ne peut pas répondre 
de l’avenir. 

— Agissez pour le mieux à leur égard, dit mon- 
sieur Lambert pour couper court à cette comédie, 
car il voyait bien que Taehcteur no répondait que 
par simple politesse. 

Le capitaine Jackson s’inclina en signe d’assen- 
timent, donua une poignée de main à monsieur 
Lambert, salua la jolie Créole, et se retira sans plus 
faire attention à Rose que si celle-ci n’existait pas. 

A peine la porte extérieure se fut-elle refermée 
derrière l’Américain, que la vieille Suzanne se 
précipita dans le salon, les bras en avant, le*Vis|jy 
ge inondé de larmes, et, éclatant en sanglots long- 
temps contenus, elle s’écria avec l’acceut déchiré 
du désespoir : 


— O mon cher maître! O ma chère maîtressç I 
ne vendez pas ma fille à cet homme ! ne la vendez 
pas à cet homme ! Si Rose part, Suzanne mourra 1 
Suzanne mourra ! — Mam’selle Louise, dit-elle en- 
suite en donnant à sa maîtresse son nom de baptê- 
me, moi qui vous ai vue toute petite, qui vous ai 
toujours suivie et toujours servie comme une fidèle 

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26 


LE VIEUX SALOMON. 


créature, venez an secours de votre vieille Suzanne ! 
Ça vous portera bonheur : Dieu le'' rendra à vos 
enfants : il n’y a rien de perdu devant la Justiœ 
de Dieu ! Dites à votre mari de ne pas nous sépa- 
rer, de nè pas vendre mou enfant et le mari de 
mon enfant! En en vendant deux vous perdez 
tous les trois. 

Itose sanglotait; madame Lambert ne pouvait 
retenir ses larmes ; monsieur Lambert était ému. . . 

— Ma bonne Suzanne, dit celui-ci, tu ne com- 
prends donc pas qne nous ne les vendons pas dé 
bonne volonté ; que c’est la justice qui nous y for. 
ce. Si nous ne vendions pas nous-mêmes, on ven- 
drait pour nous, et le même homme pourrait se 
rendre acquéreur en mettant plus que les autres ! 
Ainsi, ne nons accuse pas; ne nous prie pas: tu 
nous fais de la peine inutilement. Tous les jours’ 
les enfants quittent leurs mères quand ils sont 
hommes. Prends courage! tu strias toujours dés 
nouvelles, je te le promets. . . . 

— Oh 1 oni, mère 1 s’écria Rose ; Casimir sait 
lire et écrire : tu auras toujours des nouvelles dé 
tes enfants.... 

La pauvre vieille pleurait toujours, mais la tem- 
pête de ses sanglots s’apaisait peu à peu au rayon 
de l’espoir qu’elle recevait, et, accompagnée de sa 
fille, elle gagna sa cabane, peu distante de la 
ville. 


XXL 

LES ADIEUX. HISTOIRE DE SALOMON. 

Le. quatrième jour, après celui de la visite du 
capitaine Jackson chez monsieur Lambert, était 
un dimanche. Depuis la veille, Casimir était de 
retour, et, le lendemain, il devait, ainsi que Rose, 
être conduit à bord du navire américain. Au mi- 
lieu de la désolation des uns et du chagrin des au- 
tres, le mulâtre avait évité la punition que méritait 
son escapade ; monsieur Lambert ne lui avait pas 
même fait de reproches. Avant de rentrer chez 
son maître, Casimir s’était arrêté quelques instants 
chez Salomon, et celui-ci l’avait dissuadé de cher- 
cher un maître daus la colonie, la somme de qua- 
tre millè francs étant introuvable, comme prix 
de deux esclaves, quelque bons qu’ils fussent. Le 
vieux prophète s’était bien gardé de faire connaître 
au pauvre vendu les circonstances du complot de 
Thermidor contre Rose, trouvant, avec un tact qui 
ne l’abandonnait jamais, qu’il est toujours inutile 
d’ajouter une inquiétude à nu chagrin. 

Comme nous le disions, le jour oit l’on était ar- 
rivé était donc un dimanche, veille du jour fatal de 
la vente et de la livraison. Casimir et Bose étaient 
venus en passer une grande partie chez Salomon, 
probablement pour la dernière fois de leur vie. 
Suzanne, retenue chez ses maîtres, devait venir re- 
joindre ses enfants après le coucher du soleil. Ce 


n’était plus des conseils, c’était des consolations, 
cetté fois, qu’ils étaient venus chercher, et des 
adieux qu’ils avaient à faire à ce pauvre noble 
vieillard, à ce centenaire aveugle, dont la moitié 
de la vie avait été un long martyre chrétien. 

Depuis quelques instants, la conversation, sou- 
vent brisée, cherchait comme à s’asseoir sur son 
sujet, ainsi que ces vents contraires qui se heur- 
tent dans l’atmosphère supérieure, jusqu’à ce qu’ils 
aient pris une direction nette. Et cependant, qui 
n’avait encore osé faire le premier pas dans la voie 
qu’il fallait pourtant aborder. Une des mains de 
Bose reposait dans les deux mains de Casimir; ils 
se regardaient de temps à autre, de cet air mélan- 
colique, chagrin et résigné pourtant, qui voulait 
dire : Nous aurons peut-être à souffrir, mais nous 
nous aimerons bien ! — Consolation suprême que 
Dieu donne à ceux qui obéissent à son précepte 
d’amour. 

Veillé- toujours, qui était allé aux alentours de 
l’ajoupa, revint tout-à-coup au trot allongé, et, sau- 
tant sur les genoux de Bose, lui prodigua de chau- 
des caresses. Cet incident, tout minime qu’il était 
rompit la glace, et ouvrit une issue au flux qui de- 
mandait un épanehemeut. ... 

— On dirait, hàsarda Casimir, que ce brave 
chien connaît notre sort, et qu’il nous fut ses’ 
adieux. 

— Oui, ajouta Bose, il me caresse comme il ne 
m’a jamais caressée. 

— Nous'ignorons ce qui se passe chez les ani- 
maux intelligents, dit Salomon. 

— Ah ! père Salomon, s’écria Bose en éclatant 
enfin, est-ce que je vous vois pour la dernière fois 1 
— Dieu seul le sait, ma fille, et puis. . . . Mais 
nous nous reverrons dans uue autre Patrie où il 
n’y a ni maîtres ni esclaves, ni grands ni petits. . . . 
j dans une patrie où tout est joie et amour, bonheur 
i et liberté. 

Je le crois comme vous, père, car il me sem- 
ble que, si nous finissions en réalité comme nous 
finissons en apparence, la vie serait un vilain pré- 
sent qne Dien aurait fait à presque tous les hom- 
mes. 

— Tu as raison, Bose, dit Salomon ; ou bien il 
n’y a pas de Dien, ou bien il y a une autre vie, 
parce qu’une partie de l’humanité ne peut pas avoir 
souffert constamment, pour procurer des jouissan. 
ces & l’autre partie, sans qn’un jour la balance de 
la Suprême Justiœ fasse l’équilibre rémunérateur. 

— Noble vieillard ! s’écria Casimir, vous trouvez 
toujours des consolations à la hauteur des souf- 
frances.... 

— Eh ! mon' ami, le ciel a fait des cœurs com- 
patissants, pour guérir un peu le mal que font les 
cœur sans pitié. Celai qui aime ses frères comme 
Je Christ l’a enseigné par ses paroles et par son 
exemple, trouve toujours à faire le bien, queîque 

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LE TOXJX SALOMON. 


27 


pauvre qu’il soit. — Le coeur est comme la flamme: 
il peut se diviser à l’infini, sans s’amoindrir. 

— * Tenez, grand-papa, dit Bose, j’ai apporté pour 
vous un petit présent que je voudrais vous donner 
comme souvenir. 

— je sais ce que c’est, ma fille: c’est une tresse 
de . tes beaux cheveux. 

— C'est vrai ; mais qui vous a dit cela ! 

—Personne t L’as-tu dit toi-même à quelqu'un ! 

— Bon, à ..personne ! Aussi je ne sais pas com- 
ment vous pouvez. ... . 

Le vieux noir sourit doucement : 

— J’en sais bien. d’autres ! dit, -il ; mais je ne puis 
m’expliquer à ce sujet, mes enfants; après ma 
mort vous en saurez long...— mais doune-moi 
ton cher souvenir, ma fille ; je le garderai jusqu’à 
ma dernière heure. 

Bôse se leva, prit la main du centenaire, et y 
glissa les cheveux qu’elle s’était conpés, la veille, 
«ans le dire à d’antres qu’à son mari. Or, Casimir 
n’avait pu annqncer cela à Salomon, attendu que 
Bose n'avait pas quitté Casimir d’une minute. 

— Mes entants, dit le vienx, quand Sazanne sera 

arrivée, je vous raconterai une partie de ma vie ; 
mon souvenir s’en gravera peut-être mieux, dans 
votre cœur, et, dans les traverses que peut vous 
réserver l’avenir, il vous enseignera à savoir souf- 
frit dignement. En attendant, comme à chaque 
bénre suffit sa peine, nous allons travailler tous à 
préparer le dernier repas que nous prendrons pro- 
bablement ensemble Ce fera la cene des pa. 

lias : que Dieu en bénisse l’iutention t 

Et, comme .au début de cette histoire, chacun 
se mit à l’œuvre pour préparer ce que tous allaient 
manger ensemble. On mit donc de côté, autant 
qu’on put, toute pensée triste, ou du moins on en 
cacha du mieux possible la manifestation. 

Sur ces entrefaites, Zamor arriva pour adresser 
aussi ses adieux à ses amis, et pour voir, une der- 
nière fois, le seul amour de son pauvre cœur. 

Comme à ce premier repas auquel nos lecteurs 
ont assisté dans la même case, V eille-toujours rem- 
plit son office de] pourvoyeur d’eau fraîche et il 
s’en acquitta à la satisfaction générale. Le pauvre 
chien n’avait pas été oublié par la mulâtresse ; car, 
à peiue eut-il terminé ses voyages à la Source au 
Cresson, que les belles mains, qu’il avait léchées à 
si chaude langue, lui passèrent au cou un beau col- 
lier orné d’une plaque de cuivre sur laquelle 
étaient gravés ces mots : A Veille toujours, ceux 
qu'il <* sauvés. Aussitôt que le noble animal sesen- 
tit décoré de cet insigne bien dû à sa vaillance, il 
secoua gracieusement la tête, et, d’un beud, il fut 
près de sou maître, qu’il semblait inviter à toucher 
leiirophée de ses exploits. 

— Je mis, je sais, Yeille-toujonrs, dit le vieux à 
sonchieu, tu reçois le prix de ton dévouement ; ii 
n’y a jamais rien de perdu, mon pauvre ami. 


Et ses mains tremblantes flattèrent la puissante 
encolure de cet ami fidèle. 


— A mon tour! dit Salomon à Casimir; je 
veux te donner un souvenir que tu aimeras cha- 
que jour davantage ; il t’enseignera à être frater- 
nel dans les bons jours, digne et courageux dans 
les mauvais ; car celui-là seul est digne de la pros- 
périté, qui porte dignement le malheur. Tu aimes 
déjà ce que je te destine ; tu l’aimeras bien mieux 
quand tu auras tout compris. 

Et, ouvrant le fameux coffre que nous savons, 
Salomon en tira un petit livre qu’il tendit à Casi- 
mir. 

— Merci, père, merci! s’écria le mulâtre près de 
tomber à genoux.... merci ! C’est le livre dans le- 
quel j’ai appris à lire ; le livre qui m’a soutenu 
danB le droit chemin, quand la vengeance me souf- 
flait une autre route ; le livre que vous m’avez 
quelquefois prêté. . . .Et maintenant il est à moi 1 

— Je te donnerai autre chose- encore, frère, 
quand je t’embrasserai, ce soir, pour la dernière 
fois.... peut-être. Mais occupons-nous du repas ; 
voilà le soleil près de se ooucher; tante Suzanne 
ne tardera gnère. 

Et l’ou se remit de plus belle à la besogne, pour 
préparer la CENE DBS parias .... 

Tout était prêt quaud le soleil noya derrière l’ho- 
rizon ses derniers rayons teints de pourpre et d’or. 
Bientôt Sazanne arriva, comme il avait été conve- 
nu, et les eiuq eonvives prirent place devant les 
cinq couverts préparés. Le chagrin de la vieille 
mère était apaisé pour.quelques heures, jusqu’à ce 
qu’il reprît sa dernière violence au moment suprê- 
me de la séparation. C’était comme une trêve 
entre deux luttes, ou comme une accalmie entre 
deux tempêtes. 

Le premier appétit satisfait, quand on fat arrivé 
aux fruits, si abondants et si savoureux dans ces 
admirables latitudes, Salomon, fiiisant un signe 
à ses quatre convives : 

— Mes amis, leur dit-il, je vous ai promis le récit 
d’une partie de ma vie, et je vais vous le faire. 
Vieux comme je le suis, il est probable que ce sera 
la dernière fois qne j’aarai à me replonger dans 
mon passé de grandeurs et de misères, do joies 
courtes et de longues douleurs, et les scènes dont 
j’ai été le témoin souvent, la victime quelquefois, 
seront un enseignement de plus pour vous et pour 
ceux â qui vous les raconterez après moi 

Salomon se recueillit quelques instants, puis il 
commença : 

• * 

“ Mes enfants, dit-il, j’étais chef d’une sorte de 
tribu, près de la Guinée, à l’âge de vingt-ciuq 
ans. - . . il y a quatre-vingts ans de cela ! A cette 
époqne, des navires de toutes les nations venaient 
dans nos -parages pour échanger leurs objets d’in- 


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28 


LE VIEUX SALOMON. 


dns trie contre nos sujets. Ordinairement, ces mar- 
chés se faisaient au milieu d’une demi-ivresse do 
notre côté, et du plus grand calme chez les marins ; 
c’est-à-dire qu’ils nous grisaient avec leur eau de 
feu , tandis qu’eux, ces jours-là, avaient soin de res- 
ter tout-à-fait sobres. Nous vendions tout : nos 
amis, nos parents ; il y avait même des pères qui 
vendaient leurs enfants, des maris qui vendaient 
leurs femmes. Les chefs des tribus vendaient leurs 

Bujets.... et peut-être qui sait! peut-être 

notre race porte-t-elle aujourd’hui, la peine do ses 

crimes Il y a des époques de châtiment pour 

les peuples, comme des heures de punition pour 
les individus, car, s’il est une Suprême Justice, 
tout mal doit réagir le mal, tout bien doit éclore 
en bien. Comme les autres, j’ai donc vendu mes 
frères, et, depuis longtemps j’en demande pardon à 
Dieu! Comme vous allez le voir, Dieu m’a rude- 
ment châtié, et, si vous m’avez vu si patient et si 
calme, si bienveillant et si résigué dans mes plus 
grandes souffrances, c’est que je sentais bien que 
je portais une croix méritée. 

44 Un jour donc, un brick nommé Le Ve)igeur vint 
mouiller au large de notre rive, et nous fit le signal 
convenu entre les négriers et les chefs de la tribu : 
C’était un pavillon noir et rouge, hissé entre plu- 
sieurs autres de différentes couleurs, afin qu’il fût 
ooufondu et n’attirât pas seul l’attention. Je me 
rendis à un endroit écarté près du rivage, accom- 
pagné de deux autres chefs, et nous trouvâmes là 
le capitaine du navire, le maître d’équipage et 
deux matelots. On causa, on but, et filialement, 
ehacun de nous autres, chefs, conclut marché, qui 
pour vingt noirs, qui pour quarante, qui pour cin- 
quante, hommes, femmes et enfants. La nuit venue, 
nous gagnâmes tous l’espèce do grotte où s’était 
débattu le marché, et ou commença à boire ronde- 
ment. Les mêmes hommes du navire étaient là, 
renforcés de quelques autres, et plusieurs chalou- 
pes convenablement moutées et armées attendaient 
au bord du rivage. Quant le capitaine nous vit 
au point qu’il désirait, il nous invita à venir à son 
bord, comme c’était convenu, et d’ailleurs d’usage, 
à chaque vente semblable. Nous étions cent et 
quelques, les trois chefs compris. Nous embar- 
quâmes dans quatre chaloupes, et on gagna le na- 
vire. Selon l’usage encore, il y eut environ un 
quart d’heure entre l’embarquement de chaque cha- 
loupe à bord du navire : c’était pour donner à l’é- 
quipage le temps de garotter, et de jeter à fond de 
cale, les noirs de chaque chaloupe, au fur et à me- 
sure qu’ils étaient hissés sur le pont du navire. 
Ainsi, quand les. noirs de la deuxième chaloupe 
montaient ou étaient hissés, selon leur degré d’i- 
vresse, à bord du bâtiment, toutes mesures de 
précaution étaient prises à l’égard de ceux de la 
première chaloupe, et ainsi do suite. 

44 Quand noua fûmeâ tous à bord du Vengeur , le 


capitaine nous conduisit, les deux autres chefs et 
moi, dans la chambre d’arrière, et là, d’un air jovial 
et tout-à-fait bonhomme, il nous dit à peu près : 

— Mes chers princes, vous êtes trois beaux nè- 
gres, et, puisque je vous tiens, je ne vois pas trop 
pourquoi je vous lâcherais ! D’ailleurs un habitant, 
homme très original, mais qui paye bien, nons a 
commandé de lui amener deux ou trois princes; je 
lui ai promis de faire de mon mieux, et vous voyez 

que je tiens ma parole Et puis, vous vendez 

bien vos sujets, je ne vois pas pourquoi vous ne 
seriez pas vendus aussi 1 De plus, comme je fais 
mon dernier voyage, je m’inquiète de la Guinée 
comme de ma dernière pipe ! 

u Là-dessus, nous nous récriâmes, et appelâmes 
â notre aide ceux que nous venions de vendre et 
de livrer. Mais le capitaine fit nu signe, et quel- 
ques vigoureux matelots se jetèrent sur nous. 

— Donnez-leur à chacun une petite rincée ! mes 
gara, dit le capitaine avec bonhomie, et n’y allez 
pas de main morte i Après ça ils seront gentils 
comme des agneaux. 

u Nous fûmes immédiatement dépouillés jusqu’à 
la ceinture, et les matelots nous déchirèrent le dos 
à coups de garcettes. Une heure après, le Vengeur 
levait l’ancre et gagnait la haute mer. Toutefois, 
on ne nous mit pas aux fers comme les autres. 

44 Le lendemain matin, il taisait un temps magni- 
fique. Le capitaine arpentait le pont d’nn pas tran- 
quille, examinant une douzaine de noirs qui, la 
veille, n’avaient pu être arrimés dans la cale. So- 
lidement garrotés, ils attendaient qu’on les débar- 
rassât de leurs cordes pour les mettre aux fers 
jusqu’à l’arrivée, toujours selon l’usage. Un noir 
d’une quarantaine d’années poussait de temps à au- 
tre, des gémissements étouffés. Le capitaine ap- 
pela son maître d’équipage qui comprenait et 
parlait tous les jargons de la côte d’Afrique. — 
Vois donc ce qu’a ce gars-là, lui dit le capitaine. — 
Il a la jambe cassée, répondit le maître d’équipage 
après avoir parlé au nègre et lui avoir tâté la jam- 
be. — Diable! fit le capitaiue, nous n’avous pas de 
chirurgien à bord, et moi qui suis sensible, je n’aime 
pas voir souffrir. Mets-le dans la baignoire, et n’eu 
parlons plus. 

“ Le maître appela deux matelots à qui il trans- 
mit les ordres du capitaine. Alors l’un prit le bles- 
Eé par les pieds, l’autre par la tête, et, après l’avoir 
balancé deux fois, ils le lancèrtnt par dessus le 
bord. L’eau s’ouvrit, écuma un peu, se referma... . 
et ce fut tout. 


— Eu voilà un qui a plus de chance que les au- 
tres, dit un des deux matelots. 

44 Nous étiou, les deux chefs et moi, honteuse- 
ment assis sur quelques piles de cordages, déplo- 
rant notre sort, et ayant sous les yeux les résultats 
de notre scélératesse : la cause et l’effet en pré- 
sence l’une de l’autre; notre crime et notre châti- 


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LE VIEUX SALOMON. 


ment! L’idée de Dieu me vint alors, confuse et 
vague : je sentis mon cœur se serrer sous le repen* 
tir, et mes peux se mouillèrent des premières larmes 
qu’ils eussent versées. Mes deux compagnons 
étaient mornes et abattus. 

“ A dix heures, le second du navire vint faire 
son premier rapport au capitaine. — Deux négres- 
ses ont des maux de reins, dit-il. — A la diète, ré- 
pondit le capitaine. — Un nègre, une blessure à 
la tête. — A la diète. — Un grand noir furieux, qui 
veut tout casser. — Oent coups de garcette, et à la 
diète. — Une vingtaine, le mal de mer. — Une pin- 
te d’eau salée én guise de tisane, et une baille 
d’eau sur la tête, en guise de douches. — Un jeune 
nègre, deux” côtes cassées. — A la baignoire ! — 
Oe8t tout, capitaine. — Très bien ! allons déjeûner. 

“ Voilà, mes enfants, ce dont je fus témoin le pre- 
mier jour 5 mais, quand je pense à la scène du der- 
nier jour, quoiqu’il y ait bien longtemps de cela, 
tout mon pauvre vieux corps tremble d’horreur et 

de dégoût et je ne puis oublier que j’ai été une 

des causes de ces abominations 

“ Notre traversée fut un tissu d’horreurs, et tous 
ces crimes se faisaient paisiblement, sans colère et 
sans haine, comme une manœuvre nécessaire à la 
marche du bâtiment. Huit noirs furent jetés à 
l’eau, pour cause de blessures trop graves ou de 
maladies trop longues ; dix moururent de diète et 
de mauvais traitements, et l’un des deux chefs, 
mes compagnons, se donna lui-même la mort en se 
précipitant dans les flots. 

Deux jours avant l’arrivée, le capitaine Lebon 
ordonna un nettoyage général du navire et des 
cent noirs qui restaient. On traita les noirs abso- 
lument comme le navite, et voici comment : on les 
fit monter sur le pont dix par dix ; quand dix 
noirs étaient là, on leur ordonnait de se dépouiller 
entièrement, hommes, femmes et enfants, et quand 
ils étaient nus, des matelots les inondaient de 
seau d’eau de mer, et, pendant que tous ces corpp 
trempés se séchaient au soleil, après s’être eux- 
mêmes rudement frottés, il fallait que chacun la- 
vât ses guenilles et les étendît sur des cordages. 
En un quart d’heure, c’ctait fait, tant les rayons du 
soleil étaient brûlants. Alors, c'était le tour de dix 
autres, et ainsi de suite. Le navire reçut les mê- 
mes soins, et, deux heures avant la fin du jour, 
tout était achevé. 

“Le capitaine Lebon paraissait assez satisfait 
de l’état de sa cargaison vivante. Il comptait, di- 
sait-il, prendre sa retraite après cette dernière cam- 
pagne, et vivre en rentier, du fruit de ses travaux. 
— Monsieur Eigaut, disait-il à son second, ce voya- 
ge-ci ne sera pas mauvais. Seize et demi pour cent 
environ, ce n’est pas un fort déchet. Dans certaius 
voyages j’ai perdu jusqu’à soixante pôur cent, et 
je gagnais encore ! Bel état, monsieur Eigaut, bel 
état ! *— Et la corde ! capitaine, répondit le second. 


29 

— Ah! dame les préjugés sont si niais! Je 

conviens qu’il est désagréable d’être pendu à la 

grand’vergue d’un navire de guerre, mais qui 

ne risque rien n’a rien ! 

“ Enfin, mes enfants, nous arrivâmes en vue de 
la Guadeloupe, et, quelques heures après, notre 
navire était mouillé à une portée de fusil du ri- 
vage, vers un endroit convenable, choisi à cet ef- 
fet, pour être à l’abri des regards de la douane; 
Le navire ne devait pas rester plus de trois jours 
mouillé, et il fallait que, dans cet espace de temps, 
le capitaine eut tiré de sa cargaison autant qu’il 
serait possible ; quant aux noirs non vendus tel 
jour, à telle heure 

“ Mais ici, fit Salcmon, il faut que je m’arrête un 
instant, pour trouver le courage de continuer. Ce 
qu’il me reste à vous dire de ce voyage de traite 
est tellement horrible, que, si le fait n’était pas con- 
nu depuis longtemps, ceux à qui on le raconte n’y 
pourraient pas croire 19 

Là-dessus, le vieux noir s’arrêta quelques ins- 
tants, comme s’il recueillait des forces. Enfin, 
après un silence que nul ne songea à interrompre, 
il reprit: 

XIII. — SUITE. — L’EMPOISONNEMENT. 

“ Aussitôt que le Vengeur fut mouillé, on nous fit 
une ample distribution de vivres, accompagnée de 
l’ordre formel de beaucoup manger ; après le repas, 
une mesure de tafia fut donnée à chaque homme 9 
à chaque femme et à chaque enfaut, la mesure 
variant suivant l’âge et le sexe ; ensuite de cela, 
chacun reçut un vêtement complet, qu’il dut endos- 
ser immédiatement. Nous étions arrivés le matin, 
de bonne heure. A midi, une seconde distribution 
fut faite, et une seconde dose de tafia fut versée ; 

de même le soir si bien que le lendemain, au 

lever du jour, tout le monde était propre, guilleret 
et dispos. Le capitaine connaissait sou métier ! 

“ Pendant les deux premiers jours, nous fûmes 
visités par des habitants, qu’on allait chercher eu 
canot, et qu’on ramenait de même au rivage. Cha- 
cun d’eux achetait quelques nègres, payait comp- 
tant, et s’en allait avec son acquisition. Le Chef, 
mon corapagnou, fut emmené ainsi, le deuxième 
jour. Quant à moi, mon air morne, triste et cha- 
grin, n’engageait pas beaucoup les acheteurs. 

“ Le troisième et dernier jour, vers midi, un habi- 
tant de la Capesterre m’acheta enfin, mais il dit 
qu’il ne viendrait me prendre que le soir. Je 
restai donc à bord, et c’est à ce retard que je dus 
de voir l’horrible scène que je vais vous racon- 
ter. 

“Ou avait fixé le départ du navire à dix heures 
du soir, lever de la lune à cette époque du mois. 
A six heures mou nouveau maître vint me chercher, 
mais voici ce que j’avais vu à cinq heures: Le ca- 
pitaine s’était fait apporter, snr le pont, un grand 
pot d’eau douce mêlé d’euviron un quart de vin, 


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30 


LE YIEXJX SALCMfOT. 


pins nn paquet de poudre blanche qu’il délaya dans 
le tout. Quand la préparation fut achevée, il ht 
monter un à un, et une à une, tous ceux et celles 
qui n’avaient pas été vendus, et là, d’un air tou- 
jours tranquille et bénin, il disait à chaque arri- 
vant: 

— Bois-moi ça, mon garçon, ou ma fille, ça te 
fera du bien ! 

u Chacun buvait, puis redescendait dans la 
cale 

“ Vous allez voir de quoi il s’agissait 

“A six heures comme je vous l’ai dit, mou nou- 
veau maître vint pour me chercher. Quelques 
jeunes négresses et quelques petits noirs, qu’on 
n’avait pas fait descendre comme les autres, 
étaient assis, près du grand mât, sur uu long cof- 
fre d’outils, et causaient entre eux. Ceux-là aussi 
avaient pris la potion du capitaine. Mou nouveau 
maître les vit et remarqua une jeune négresse 
d’une quinzaine d’années, jolie au possible, à la 
physionomie éveillée et intelligente ; elle lui plut 
sans doute, car il l’acheta immédiatement. Quand 
le capitaine en reçut le prix, je vis un sourire 
étrange se dessiner sur ses lèvres minces, et plus 
tard je compris la signification de ce sourire. 

“ Fous partîmes donc tous les trois en canot, mon 
maître, Agnès et moi. Agnès était le nom de la 
pauvre enfant Quand nous fûmes arrivés à l’ha- 
bitation de monsieur de Rivière, notre nouveau 
maître, il nous présenta à sa femme, bonne et digne 
personne, comme son mari, et faisant avancer 
Agnès: 

— Tiens, dit-il à sa femme, voilà un cadeau que 
je te fais. Ypis donc comme elle est jolie, comme 
elle a l’air intelligent On dit que tous les noirs 
d’Afrique sont laids; as-tu jamais vu un visage 
plus mignon, je dirai même plus distingué ? 

u Madame de Rivière fit mille amitiés à la jolie 
enfant, et lui donna quelques friandises. Après 
quoi, comme nous étions bien fatigués, ou nous 
arrangea deux couches dans une pièce voisine, 
pour cette nuit-là seulement, eu attendant qu’ou 
nous donnât une case. Fous ne nous couchâmes pas 
toutefois sans souper. Madame de Rivière nous fit 
servir un bon repas, et il était à peu près neuf heu- 
res quand nous gagnâmes, Agnès et moi, chacun 
notre couche. 

Vers onze heures environ je fus réveillé par des 
plaintes et des gémissements qui partaient de 
l’endroit où était couchée la jeuue négresse. Bien- 
tôt ces plaintes et ces gémissements devinrent de 
véritables cris de douleur. Je donnai aussitôt 
l’alarme, et monsieur de Rivière accourut dans 
notre chambre, accompagné d’un domestique. La 
jeune négresse se tordait dans d’horribles convul- 
sions. Cela fendait le coeur. Madame de Rivière 
vint ensuite,, ainsi que deux servantes, et, pen à 
peu, la chambre fut pleine de monde. 


— Vite un médecin ! décria monsieur do Rivière, 

Jean, montez tout de suite à cheval, et ne revenez 
pas seul I Au galop, toujours au galop : vous pou- 
vez être de retour dans une heure I 

“ Le domestique partit à la hâte, et l’on s’empres- 
sa autour de la pauvre fille qui souffrait de plus eu 
plus, et qui poussait des cris à fendre Pâme. Cha- 
cun donnait son avis et proposait un remède, sans 
savoir de quoi il s’agissait Mon maître se retour- 
nant vers moi, me demandasi je comprenais quel- 
que chose à ce mal subit. — Peut-être monsieur, 
lui répondis*}®; et je loi racontai la scène de la 
potion du capitaine. Le doute et Piadignatiou 
parurent à la fois sur son visage. — C’est impossi- 
ble! s’écria-t-il Pourquoi! 

“ Au bout de moins de trois quarts d’heure, Jean 
entra suivi d’un médecin. Quand eeluitCi fut mis 
au fait, il s’approcha d’Agès, chez qui les douleurs 
étaient suspendues ou terminées, et qui était alors 
presque immobile, le regard vitreux, la bouche con- 
tractée, la respiration courte, les membres 
raides. 

— Il est trop tard! dit le médecin; la pauvre 
fille est empoisonnée. 

— Je ne voulais pas croire à ces horreurs ! «lit 
monsieur de Rivière. . . . 

“Aussitôt, de l’avis de mon maître et du médecin, 
auquel le premier raconta la scène que vous savez, 
plaiute fut portée au lieutenant de la gendarmerie, 
à défaut d’un officier civil qu’il eût fallu aller trou> 
ver trop loin. Le lieutenant fit monter à cheval 
uu brigadier, avec quelques hommes, pour arrêter 
le navire s’il eu (était temps encore. Comme je 
l’appris le lendemain jnatin, Le Vengeur était parti 
entre dix et onze heures.... ayant à bord quinze 
autres malheureux empoisonnés par le capitaine 


— J’avais bien entend parler de cet horrible 
usage de beaucoup de navires négriers, dit 
Casimir au bout d’un instant ; mais j’avais peine à 
y croire. 

— Il y a longtemps que je sais cela moi, ajouta 
Suzanne. 

— Mais pourquoi empoisonner ces malheureux ! 
demanda Rose. 

— Quand il o’y a plus d’espoir de vente, répon- 
dit Salomon, comme on veut se débarrasser au plus 
vite de bouches inutiles et d’hôtes compromettants, 
en cas do rencontre de quelque navire de guerre, 
ou commence par administrer le poison à ce qui 
reste, et dès qu’on a gagné le large, on jette à la 
mer tous ceux qui succombent, ou qui sont près de 
succomber. De cette façon, aucun corps ne peut 
être recueilli vivant et éervir de témoin à l’occa- 
sion. 

Tous les convives étaient émus. 

“ Le lendemain, termina Salomon,ou ouvrit le 


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LE VIEUX SALOMON. 


31 


corps deJa pauvre Agés; et ou y trouva Parsème 
qur Pavait tuée. 

* • 

“ Maintenant, mes enfants, je vons terminerai ce 
que j’avais à vous faire savoir, le plus brièvement 
possible. Pour ne pas couper la première partie 
de mon récit, que je vieus de vous faire, j’ai omis 
à dessein ce qui m’était personnel avant qu’on 
m’eût enlevé de la côte d’Afrique Je vous ai dit 
que je savais avoir mérité mon sort, pour la part 
criminelle que j’avais prise plusieurs fois à cette 
traite infâme qui est la source infâme de l’infâme 
esclavage. Pendant trente ans j’en ai demandé 
pardon à Dieu, et comme Dieu est tout miséricorde, 
il a pardonné à mon repentir. Nous ne reviendrons 
plus là-dessus, et vons saurez un jour comment 
j’ai su que j’avais reçu grâce db la Suprême Jus- 
tice. 

“Lors de mort enlèvement des côtes d’Afriqne > 
j’étais uni, depuis trois années seulement, à la fille 
d’un chef de camp, voisin dn nôtre. Elle était 
plus jeune que moi dé quelques années, et les 
autres femmes s’accordaient à la trouver belle: 
c’est VOUS dire, en péU de mots, comment elle était 
béïlél Aurore me dôuüa- uri fils, au commence- 
ment de la dèoxièûiô ântiée de notre union. Qu'est- 
il devenu f Je tüôtimÜ certainement sans le savoir ! 

Peu-être a-t-il expiré sôùs lb bâton ^l’uu maître 

JteùtfêtïC traîne- t-iï encore ürte existence misérable, 
dartS quelque Cbin maudit de ces pays criminels 

qui donnent, sur letir sol, refuge à l’esclavage 

Peut-être plus heureux - est-il retourné jeune, ou 
enfant encore^ dinfc la Patrie qui nous attend tons 
sur le pied d’une égalité fraternelle !. . . . Et elle ! 
ma pauvre et chère Aurôre.. .. quel lot le sort 
misérable de nos pareils lui a-t-il dônné !... .J’eusse 
pu vivre de longues anuées avec elle ? nous eus- 
sions an moins souffert ensemble!. . . . La solitude 
& été ma peine, sans compter les maux physiques. 
J’ai vendue mes frères, et je ne verrai pas mes en- 
fants 


“Je restai pendant dix ans chez mon premier 
maître, monsieur de Rivière. Jamais je n’ai connu 
nîf homme plus juste, plus humain et plus bienveil- 
lant. Chez lui, je ne fus jamais frappé. Matériel- 
lement, j’étais assez heureux. Mon jardin, qne je 
cultivais pendant mes deux heures du midi, pen. 
dartt tout le samedi et une partie du dimanche, 
me procurait un bien-être relatif assez grand. Je 
ne souffrais qu’au moral dé cette solitude qui était 
ma punition. Jamais le souvenir d’Aurore ne 
S^effifça de mon cœur ; il ne diminua même pas, et 
aujourd’hui, que je suis . peut-être le plus vieux 
de la cokmie, aujourd’hui encore je la vois, et je 
l’aime comme au temps où nous étions l’uu à 
l’autre. ... 

“ Au bout de dix aps, monsieur de Rivière mou* 


rut, ot j’échus en partage à un homme aussi avide 
et aussi petit que mou premier maître était géné- 
reux et grand. Alors, mon sort changea tout-àr 
coup, comme le temps de l’hivernage. A trois 
heures du matiu, la cloche appelait au travail des 
cannes ; ou avait à peu près cinq minutes pour se 
réveiller, se vêtir — ce qui n’est pas long ! — et être 
présent sur les rangs, devant la chambre de 
l’économe. Quiconque ne répondait pas au pre- 
mier appel nominal, recevait immédiatement des 
coup de fouet. Alors on partait pour le jardin 
— un singulier nom pour dire des champs de cau- 
ues T — et là, jusqu’à midi, il fallait que la houe s’éle- 
vât et s’abaissât sans discontinuer uue seconde* 
Au moindre arrêt, des coups ! Hommes, femmes, 
forts, faibles, devaient fournir le même tra - 
vail dans le même espace de temps. Les éclats 
du fouet retentissaient sans cesse sur cette planta- 
tiou maudite*. On avait quinze minutes pour man- 
ger, vers neuf heures du matin quaud on avait 

de quoi manger. A midi un. quart ou midi et demi 
la cloche sonnait pour le repos, an lieu de sonner 
à midi, selon les règlements déshabitations ; à une 
heure ot demie ou à une heure trois quarts, elle 
sonnait encore pour rappeler au travail, au lieu de 
sonner à deux heures. Il fallait, daus cette heure 
et demie, diminuée encore selon l’éloignement de 
la pièce de cannes où- l’on travaillait, pour aller 
aux cases et revenir, il fallait cuire son manger, le 
prendre et se reposer pour éviter les plus fortes 
ardeurs du soleil, toujours selon les lois coloniales . 
Aussi, ne se reposait-on point pendant ce que nous 
appelons le raidi, ou, si on était harrassé et qu’ou 
tombât de lassitude sur sa natte, n’avait-on pas le 
temps de manger. Quand on était arrivé au jardin, 
au lieu de cesser le travail dès que le soleil se 
couche, il fallait le continuer jusqu’à la nuit noire, 
et il fallait encore, après cela, aller aux herbes pour 
les bestiaux. D’un bout de l’anuée à l’autre c’était 
le même excès de labeur. Les jours de fêtes qui 
nous appartiennent d’après la loi, on les pre- 
nait le plus souvent, sous quelque prétexte de pu- 
nition générale, prétexte toujours facile à trouver. 
Aussi, nos petits jardins de case étaienbils presque 
tous incultes, et la plus profonde misère nous ron- 
geait incessamment. La distribution de vivres 
qui se faisait le lundi pour toute la semaine, était 
pesée si îuste, que beaucoup étaient forcés de voler 
pour ne pas tomber d’inanition, la boue en main ! 
et quand les voleurs étaient pris, c’était des suppli- 
ces et des cruautés. - . . 

“Voilà, mes enfants la vie que j’ai menée pendant 
douze ans! ajouta Salomon, douze ans! et je ne 
suis pas mort de fatigue, de misère et de souffran- 
ces ! — C’est que tout infirme et tout misérable que 
fût mou sort, j’étais destiné à être un jour utile 
aux autres ; c’est peut-être aussi pour cela que le 
Créateur m’a donné une santé de fer et d’acier. 


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32 


LE VIEUX SALOMON. 


“Vous comprendrez un jour, mes amis, ce que 
certaines de mes paroles ont de vague pour vous. 
Tout ce que je puis vous dire maintenant à ce 
sujet, c’est que j’appartiens à une vaste association 
dans laquelle sont entrés de tout cœur des hommes 
de toutes les conditions, riches, pauvres, libres, es- 
claves, blancs, noirs qui tous tendent au même 

but par des routes différentes sans être opposées. 

Le petit livre que j’ai donné à C^imir est une 
œuvre de cette association ; lisez-!e dans vos peines, 
et vous reprendrez courage ; lisez-le dans vos cour- 
tes prospérités, si la méchanceté des hommes vous 
en accorde, et vous serez fraternels et charitables. 
Il vous élargira Pâme, vous ouvrira le cœur, et 
vous fera découvrir ce que chaque situation mau- 
vaise peut renfermer de bon. Ce livre-là ne con- 
sacre pas l’esclavage ; il n’autorise pas la vengean- 
ce; il ne prêche pas le malheur de l’homme sur la 
terre comme loi de la Providence. Il enseigne la 
route du bonheur à l’humanité, sans conseiller de 
précipiter les temps et de forcer les circonstances. 
Je ne puis tout vous dire sans manquer à un ser- 
ment sacré : mais, avec ce que je donnerai à Casi- 
mir, il trouvera partout quelques amis, et Dieu fera 
le reste. ” 

La nuit commençait à venir, et le repas était 
achevé. On resta néanmoins à causer jusqu’à dix 
heures environ. Alors Salomon s’adressant à Rose 
et à Casimir: 

> 

— Maintenant, mes enfants, leur dit-il, c’est l’heu- 
re de nous séparer. Venez que je vous embrasse, 

et Que la bénédiction du Dieu Tout-Puissant 

se répande sur vous ! Celui qui gouverne les mon- 
des lit jusqu’au fond des cœurs, et je le prends à 

témoin des vœux que je forme pour vous et 

pour tous ceux qui souffrent sur la terre. 

Rose se jeta en pleurant dans les bras du vieil 
aveugle, et les sanglots l’empêchèrent de parler. 
Casimir vint à son tour serrer dans ses bras la 
patiente victime qui ne priait que pour ses frè- 
res! Suzanne pleurait 'silencieusement. 

— Adieu, notre père, dit Casimir au comble de 
l’émotion ; votre cher souvenir et vos bons conseils 
ne sortiront jamais de mon cœur et de mou Ame. . . 
Quand j’aurai quelque bonheur, je le partagerai en 
pensaut à vous ; quand j’aurai à souffrir, je pren- 
drai courage en vous voyant dans mon souve- 
nir — 

— Tieus, mon fils, répondit Salomon, porte sur 
la poitrine cette petite Etoile qui t’a déjà ouvert 
le camp du Grand-Soleil; elle t’ouvrira de nobles 
cœurs, et en cas de trop rude infortune, elle te 
sera nue consolation et un secours. 

— Adieu, grand-père, dit enfin Rose, qui retrou- 
vait sa voix étranglée par la douleur, adieu 

priez pour nous, car je sens que nous allons souf- 
frir! 

— Va! ma Allé, sois bonne, honnête et coura- 


geuse : le ciel mesurera tes peines à tes forces, et 
— crois-moi — bientôt, plus tôt que tu ne saurais 
le croire, de beaux jours luiront pour vous et pour 
nos frères, le jour ou je quitterai cette terre pour 
aller Là-haut! — Au revoir Suzanne, ajouta-t-il ; 
venez me voir dès que vos enfants seront partis. . . 

— Je viendrai, répondit la pauvre mère, oh ! oui, 
je viendrai ! 

Et les trois désolés sortirent de l’ajoupa, que» 
deux au moins ne croyaient plus revoir. 

Veille-toujours les accompagna avec des caresses 
qu’on lui rendit bien, jusqu’au détour du premier 
morue. 


XIV. 

UK 8 FEVRIER 1843. 

Ce dimanche des adieux était le 5 février 1843. 
Le lendemain, 6, devait être le jour du départ de 
Rose et de Casimir. Tout était donc prêt, et l’heure 
à laquelle M. Lambert devait se rëndre au navire, 
avec les deux esclaves et les papiers, était près de 
sonner, quand le capitaine Jackson se préseuta et 
annonça qu’un retard forcé remettait son départ à 
quelques jours. Néanmoins les actes de vente fu- 
rent. échangés contre la somme convenue, et les 
deux esclaves appartinrent dès ce moment au ca- 
pitaine ; ils devaient rester, pendant ces quelques 
j ours, chez leur ancien maître. 

La nouvelle fut aussitôt apportée à Salomon, qui 
croyait ses amis déjà embarqués. Il les invita à le 
venir voir pendant le temps de liberté qu’ils allaient 
avoir, leur fit dire qu’il les attendait ce soir-là mê- 
me, et expédia sur le champ un ordre secret, à 
quelque distance de sa demeure. 

Donc, ce lundi soir, au lieu de voguer vers New- 
York, la Cité-Empire des Etats-Unis, Casimir et 
Rose étaient encore assis dans l’ajoupa de Salomon. 

Il y a tant d’événements qui traversent les pro- 
jets des uns, qui modifient ceux des autres, chan- 
gent ceux-ci, renversent ceux-là ! L’homme est si 
peu sûr, dans nos siècle de bruit et de mouvement, 
de ce qu’il sera et de ce qu’il fera à une année de 
date seulement ! La roue des événements, qui ar- 
rête Jes uns et pousse les autres, bouleverse telle- 
ment ce qu’elle rencontre sur son passage! 

L’hoinme s’agite et Dieu le mène ! 

Il avait été convenu qu’il ne sérait plus ques- 
tion de la séparation et du départ, car il était au 
moins inutile de s’appesantir sur un fait accompli, 
et de déplorer un malheur sans remède. Salomon 
n’avait pas voulu qu’on s’attristât davantage, tou- 
jours d’après son système consolateur, qu’il y 
a temps pour toute chose, et qu’à chaque jour 
suffit sa peine. . . . Dans les situations difficiles et 
compliquées, il disait: fractionnez les difficultés, 
et vous viendrez à bout de les vaincre. Dans les 
malheurs irrémédiables, il disait : prenez votre 
parti ; à quoi sert Ue se désoler, sinon à se rendre 


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LE VIEUX SALOMON. I 33 


malheureux soi-inême et insupportable aux autres? ( 
Dans les positions momentanément critiques, il 
disait.: roidissoz-vous, aidez-vous avec courage, et 
Dieu vous aidera. Et, dans toutes les situations 
de la vio: ne soyez ni bas dans l’adversité, ni in- 
solents dans la prospérité le courage moral, 

père de la dignité, est une aide puissante qui fait 
traverser sans cliûto bien des passages difficiles. 77 

Qui avait ainsi armé un vieux noir ignorant et 
aveugle ? Qui avait enseigné cette grandeur et 
cette sagesse à un pauvre paria réduit à l’état de 
machine à sucre ? Qui avait doté de cette suprême 
vertu sociale, la bienveillance, un pauvre martyr 
ue connaissant de la vie que sa face rude et âpre? 
..<4. Qui?.... L'œuvre de l'association dout il a 
lui-même parlé vaguement ; le petit livre dont il 
a donné à Casimir un exemplaire; une chose im- 
mense, dont rirait le monde frivole, et que béni 
ront les âges futurs. Il y a temps d 7 éclosion pour 
toute chose, et le temps n’est pas venu de divulguer 
ces choses: elles font leur chemin en silence, se- 
mant le bien autour d’elles, et laissant au tem^ et 
à Dièu le soin de les faire mûrir pour le bien de 
tous* 

La journée du lundi prit fin eomme tout prend 
fin ici-bas. Vers les dix henres du soir, Veille- 
toujours annonça un visiteur, et, un moment après, 
Thermidor entra dans Pqjoupa. 

Il était abattu et consterné. Il s’avança comme 
un criminel qui se recommande à la clémence de la 
Conr, avant le prononcé de son jugement. . 

— * Bonsoir, père Salomon, dit-il, vous m’avez 
fait délivrer et dire de venir ici : me voilà. 

— Je vous ai fait dire de venir, répondit Salo- 
mon, parce qu’un événement imprévu a permis 
que vous pussiez demander pardon à ceux que 
vous avez mortellement offensés. Quant à l’action 
que vous menaciez de commettre, peut-être ne 
l’auriez* vous pas commise après réflexion; vous 
pouvez donc être pardonné, si vous vous repentez 
sincèrement. 

— Oui ! je me repeus, s’écria le noir avec un 
élau de sincérité impossible à méconnaître, et je 
demande pardon à inain’zelle Rose et à Casimir. 

— Je vous pardonne, répondit la jeune femme ; 
je ne veux pas partir aveo de la haiue dans le cœur. 

Casimir regardait tout le monde et ne compre- 
nait pas. 

— Je te dirai ce que c’est, lui souffla Rose. 

— Et vous, père, demanda le noir, me pardon- 
nez-vous ? 

— Pas encore, répondit l’aveugle : je veux voir, 
auparavant, comment tu t’en tireras avec ton maî- 
tre, qui te croit marron depuis le jour que je t’ai 
lait enfermer pour t’empêcher de nuire. ... 

— Oli ! père, je vais vous le dire tout de suite : 
je dirai que j'étais marron, et jé recevrai vingt-neuf 


coups de fouet aux quatre-piquets et tout sera 

dit! - 

— Si tu fais ainsi, répondit Salcmou, viens uie 
voir le dimanche qui suivra ton châtiment méri- 
té et alors je te pardonnerai. 

Thermidor souhaita le bonsoir, et sortit pour se 
rendre chez son maître. 

Alors, Rose raconta à son mari la scèue qui. 
avait en lieu, et celui-ci y trouva encore une oej 
casion d’admirer la justice et la sagesse du vieil 
aveugle de Jolimonh 

. Après la punition, le repentir et le pardon, qu’y 
avait-il à dire? Casimir regarda Rose avec amour 
pour la remercier de son courage, et Salomon avec 
reconnaissance pour le remercier de son secours. 
Quand il fut onze heures, on se dit bonsoir, et le 
jeune ménage regagna son sweet home , qu’il fallait 
abandonner dans quelques jours ! 

La journée du lendemain, 7, fut employée en 
courses, de droite et de gauche, en nouveaux 
adieux et en derniers préparatifs. Le jour du dé * 
part n’était pas encore fixé par le capitaine Jack- 
son, mais ordre était donné de se tenir prêts à 
toute heure. Aussi, Casimir et Rose ne sortaient 
plus sans dire à monsieur ou à madame Lambert 
où ils allaient, et sans fixer l’heure exacte de leur 
retour. 


« • 


On «tait arrivé an 8 février, date lugubre, écrite 
eu traitsde sang et de larmes dans les souvenirs 
de tant de familles. 

Casimir et Rose venaient d’entrer chez Salomon, 
qui devait donner au jeune mulâtre, pour les Etats- 
Unis, les noms do plusieurs de ses frères de l’At- 
eociation dont il a été vaguement parlé. Il était 
environ neuf heures du matin. 

— Mes enfants, dit Salomon, cette nuit j’ai fait 
un singulier rêve ; je dis rêve, pour ne pas em- 
ployer un autre mot que vous ne comprendriez 
pas. Je vous dirai qu’il se prépare une grande ca- 
tastrophe dans ce pays, eMeette catastrophe est 
proche, très proche. Ne voit-ou rien dans le ciel ? 


— Rien répondit Casimir qui avait jeté un re- 
gard circulaire au-dessus de l’horizon ; il fait uu 
temps superbe ; le ciel est magnifique. 

Si l’on n’avait pas connu le vieil aveugle pour 
un esprit sain, calme et sérieux, on l’aurait pris, à 
ce momout-lâ, pour un fon ou pour un illuminé- 11 
semblait plongé dans une attention intérieure arr. 
vée à l’extase et détachée des clioscs.de la terre. 
On lui adressa deux fois la parole, et il ne répondit 
pas. Cette absence inexplicable dura plasienrs 
minutes ; eufln, elle cessa. 

— A quelle heure devez-vous reutrer î demanda, 
t-il à ses deux visiteurs. 

— A midi, répondit Rose. 

— C’est bien : il vaut mieux que vous soyez ici 


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idogle 



LE VIEUX SALOMON. 


(34. 

Mais que va-t-il arriver, mon Dieu ! qne va-t-il ar- 
river? 

A ces derniers mots, les amis dn vieux noir com- 
mencèrent à craindre sérieusement qne, vû son 
grand âge, il ne fût tombé en enfance, ou frappé 
d’aliénation mentale. Us se regardèrent avec un 
commencement de consternation, et gardèrent nn 
Sombre silence qne comprit Salomon. 

— Ne craignez rien, mes enfants, dit-il, j’aurai 
ma raison jusqü’à mon dernier souffle, et j’ai encore 
au moins trois années à vivre. 

Comment savez-vous cela ? demandèrent Ca- 
simir et Rose au même moment 

Vous êtes bien curieux ! mes enfants, répon- 
dit, sans aigreur, le vieux noir. 

On s’occupa de diverses choses. Le temps était 
toujours beau, le ciel toujours serein ; rien, eu uu 
mot, n’annonçait l’horrible cataclysme qui se pré- 
parait. 

L’horloge de l’église sonna la demie de dix heu- 
res. 

Salomou retomba dans l’espèce de léthargio mo- 
rale qui l’avait déjà absorbé. 

Quelques miuutes s’écoulèrent ainsi. 

Tout-à-coup.... le sol sembla se dérober sous 
les pieds qui le foulaient ; des secousses, d’abord 
faibles et lentes, devinrent vigoureuses et précipi- 
tées; bientôt un horrible fracas s’élança de la 
Pointe-à-Pitre ; puis, des clameurs épouvantables, 
réunion de dix mille voix confuses, éplorées, dé- 
chirantes, insensées, égalèrent le bruit profond et 
terrifiant de vingt tempêtes qui se déchaîneraient 
A la fois. 

C’était un tremblement do terre ! 

Non pas un tremblement de terre inoffensif, 
comme ou en enregistre tous les jours ; mais de 
ceux-là qui ont englouti Horculanum et l’ompéïa... 

Les secousses durèrent trente-cinq secondes î . . . . 
augmentant de violeuce et de précipitation. 

Quand ce fut finirai n’y avait plus de ville ! 

La Pointe-à-Fitre était littéralement détruite. Ce 
n’était plus qu’un amas informe do pierres tombées 
les unes sur les autres, eu écrasant sous leur mas- 
se plus de six mille personnes, hommes, femmes et 
enfants, blancs, mulâtres, noirs, sans distinction, 
sans choix, sans rémission possible. Plus ce ville, 

plus de maisons, pins de rues, rien! que des 

cris déchirants de douleur, d’épouvante insensée. . . 
‘Du sang partout, des ruines partout, des têtes sans 
corps, des'corps sans têtes, des membres épars de 
tous côtés, chauds et sanglants, des éclaboussures 
de cervelles sur les vêtements des fuyards, des ap- 
pels déchirants, une Babel renversée, la fin du 
monde ! 

On n’a plus peur de rien quand ou a vu cela. 

Ce n’était pas tout 

De vingt côtés à la fois l’incendie jaillit terrible, 
en toute liberté du contact des matières inflam- 


mables avec les foyers des cuisines. Nous disons 
en toute liberté, vu qu’il n’y avait plus ni pompes 
ni pompiers, rien pour s’opposer au feu, à suppo- 
ser qu’il eût été possible de marcher. Or, il n’y 
avait plus ni rues, ni chemins, ni passages quel- 
conques. Vous avez vu une maison jetée à terre ; 
eh bien, supposez toutes les maisons d’une ville 
tombées pêle-mêle an même instant! Seulement, 
tontes ces maisous étaient pleines de vivants, et 
maintenant elles sont pleines de corps écrasés en 
bouillie, déchirés en charpie ou lentement cal- 

cinés par le feu, après de lamentables agouies ! 

Si la malédiciion d’un Dieu de clémence.pouvait 
tomber sur une autre Gomhorre, ce serait par un 
pareil châtiment qn’elle se manifesterait. 

Le tremblement de terre de la Guadeloupe ins- 
crira, daus l’histoire des grands maux de l’huma- 
nité, la date lugubre du 8 février 1843. 

Quand l’œuvre de destruction par les secousses 
fut achevée, ce fut, comme nous l’avons dit, le tour 
de vingt incendies simultanés. Le tableau, d’abord 
épouvantable et terrifiant, devint horrible et dé- 
chirant. De tous côtés, on entendait de ces cris qui 
brisent l’âme, de ces appels suprêmes qui broient le 
cœur. Des hommes, des femmes, des enfants, les 
uns demi-nus, les autres blessés, couraient eu ap- 
pelant, ceux-ci leurs mères, ceux-là leurs maris, 
d’autres leurs pères, de cette voix non humaine» 
pour ainsi dire, qui semble partir du plus profond 
des entrailles, et qui va remuer toutes les fibres de 

la douleur et de la pitié Des femmes éplorées, 

pâles de terreur et d’épouvante, escaladaient les 
montagnes de décombres, appelant leurs enfants. . . 
qui ne pouvaient plus leur répondre ! “ De pro/un- 
die clamavi ad te, Domine ” Cette parole du dé- 

sespoir peut seule donner une idée des clameurs 
terrifiantes qui déchiraient incessamment les échos 
de ce qui avait été une ville. Eu même temps, le feu, 
libre de toute entrave, dévorait, dans les excava- 
tions incounnes formées par les décombres, des 
centaines de malheureux qui, probablement, appe- 
laient au secours d’une voix lamentable.... 

Los premières heures qui suivirent le grand 
coup furent comme la folie du désespoir. Celles 
qui suivirent furent peut-être plus navrantes 
encore. On commençait à retrouver des cadavres, 
des corps vivants horriblement mutilés, des bras, 
des têtes, des jambes, tout cela mêlé a des poutres 
à demi consumées, à dn gravois, à des éclats de 

meubles et, à chaque être chéri ainsi retrouvé, 

c’était des cris, des pleurs, des gémissements à 
épouvanter ! 

Bientôt, la plaine de décombres, qui était une 
ville joyeuse et coquette quelques heures aupara- 
vant, se vida peu à peu. La route des Abymes se 
trouva alors encombrée d’hommes, de femmes et 
d’enfants fuyant l’immense désastre de la cité, pour 

aller chercher quelque repos etf uû peu de nourri» 

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LE VIEUX SALOMON, 


35 


tare dans les campagnes épargnées. C'était an ta- 
bleau d’an lagabre indicible, qae celai de cette 
fuite à pas lents, la tête basse, les yeux pleins de 
larmes, la démarche chancelante, le corps à demi- 
vêtn. Comme les enfants de l’antique Messéuie de* 
vant le décret de Lacédémoue, les habitants de la 
cité détraite fayaient devant la destruction, la fa- 
mine et la menace de la peste L’un portait an 

matelas arraché avec peine de dessous quelques 
décombres; l’autre sauvait quelques vivres ava- 
riés; de pauvres petits enfants couraient d’ane 
femme à l’antre, cherchant leur mère avec des 
sanglots navrants.... Ou a vu des mères empor- 
tant dans leurs bras les cadavres mutilés de leurs 
enfants trouvés sous les décombres; leurs lar- 

mes, épandnes en silence, tombaient chaudes sur 

ces petits corps que la mort avait glacés Une, 

eutre autres, — et celle-là nous l’avons vue — empor- 
tait, dans un vieux linge tout sanglant, la moitié 
du corps déchiré de sa petite fille ! Des gouttes de 
sang, coulant à intervalles égaux de ce fardeau 
sanglant, marquaient son chemin d’une rouge traî- 
née ; * elle était folle ! 

Le tremblement de terre avait eu ses deux pre- 
mières phases: la panique, puis la douleur; il 
allait avoir ses deux dernières : l'incendie et le 
danger de la peste; et, au milieu de ce carré de 
lugubres misères, la lamine allait s’asseoir, hâve et 
décharnée ! Tel riche d’hier allait vivre, pendant 
quelque temps au moins, de cannes à sncre, de riz 
ramassé dans la poussière des ruines, de morues 
salées arrachées par lambeaux du milieu des 
pierres et des poutres, sous les magasins écroulés. 

L’égalité se fait devant la souffrance comme de- 
vant la mort 

La première journée se passa au milieu d’épisodes 
d’ane tristesse et d’une douleur trop pénibles à 
rappeler. De ces épisodes nous pourrions écrire 
vingt chapitres — car nous avons tout vu ! — si le 
désastre dont nous parlons était lui-même autre 
chose qu'un épisode dans cet ouvrage. Lo.soir, la 
faim commença à se fhira sentir. Quelques cha- 
riots de cannes à sncre, quelques paniers de racines- 
légumes arrivèrent bien des habitations voisines ; 
mais qü’était-ce que cette ration ponr une popula- 
tion affamée f Les trois quarts n’en virent rien, et la 
moitié ignora même qu’on eût envoyé ce panvre 
secours. Après la faim vint le sommeil, et il u’y 
avait pins d’abri 1 On campa daus les champs, à 
l’air frais de la nuit, sans matelas et sans couver- 
tures, exposé à la pluie, si elle venait à tomber, et, 
en tous cas, à la rosée dn soir et à celle du matin, 
presque sans vêtements, et l’estomac vide ! 

La ville delà Pointe-à-Pitre avait alors son fau- 
bourg ; la séparation était marquée par le canal 
Vatable, du nom d’un gouverneur de la Guadeloupe, 
qui fit creuser ce canal pour cônduire à la mer 
les eaux et les immondices de la ville. Là 


Pôinte-à-Pitre pouvait compter quinze mille âmes 
de population. Nous verrons bientôt combien il eu 
resta après le 8 février. La ville, proprement dite, 
était toute bâtie en pierres, une ordonnance du 
Conseil colonial ayant depuis longtemps interdit 
les bâtisses en bois, dans la crainte de l’incendie 
( Aujourd’hui, on a interdit de construire en pierres 
on en briqnes par la crainte des tremblements de 
terre; pour parer anx incendies — qui sont un 
minime sinistre, comparé à l’antre — on a élevé 
des fontaines aux coius des rues. ) Le faubonrg, 
an contraire, généralement habité par de médiocres 
ménages, était construit en bois. Il arriva ceci: 
que la ville toute cutière fut détruite de fond en 
comble, tandis qae le faubourg resta debout! Ses 
maisons de bois étaient bien disloquées et penchées, 
mais elles ne tombèrent pas, et par conséquent, 
n’écrasèreut personnes — Les pauvres devin- 

rent les riches, an moins pour le moment présent, 
et ainsi fut accomplie snr une petite échelle, an 
milieu d’un immense désastre, cette parole dn mar- 
tyre de l’égalité : “ Les premiers seront les derniers 
et les derniers les premiers. ” 

Enfin chacun campa comme il put, le cœur et le 
corps brisés. Le malheur avait donné sa leçon 
d’égalité; il donna bientôt sa leçon de fraternité. 
Cliacuu partagea parce qu’il avait peu, et qu’il 
pouvait, d’une heure à l’autre, avoir besoin 
qu’on partageât avec lui. C’était à qui offrirait an 
coin de matelas, le partage d’un oreiller, l'hospita- 
lité d’nne couverture, un morceau de ce qu’il avait 
pu trouver pour manger Les plaines qui bor- 

dent la route des Abymes étaient couvertes de 
campements improvisés; quelques tentes légères 
s’élevaient ça et là pour les femmes et les en- 
fants 

Alors on vit de ces charités et de ces nobles 

vengeances chrétiennes, dont le souvenir rafraîchit 
l’âme et donne la certitude de la Ûu définitive des 

maux de l’esclavage On vit de pauvres nègres 

esclaves descendre des habitations, chargés de 
fruits et do racineslégumineuses, qu’ils venaient 
d’arracher à leur petit morceau de terre! Ils appor* 
taient des bananes* des ignames, des patates, dn 
manioc, des cannes, des madères, des mangos, des 
oranges, des malangas, d’énormes abricots nour- 
rissants, tout ce qu’ils avaient pu récolter à la 
hâte, et ils disaient en pleurant, anx blancs dont 
les pères ou les frères, les parents ou les amis, les 
pareils en tous cas, les tenaient courbés par la 
force sous le jong de la servitude*: “Prenez et man- 
gez, mes pauvres maîtres !..-.” Et n’auraient-ils 
pas pu ajouter ces paroles du Christ: “Oeci est mou 
corps, ce\a est mon sang. . . .”Car c’était en réalité, 
et leur corps et leur sax g : chaque mesure de sueur 
avait arrosé leur travail, chaque goutte de leur 
sang l’avait consacré ! 

Et il y a des êtres qui croiraient que de telles 


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36 


LE VIEUX SALQMOX. 


paroles et de telles actions ne sont pas entendnes 
Là-Haut! ntfsonfc pas enregistrées dans le grand 
livre de la Suprême Justice ! Honte à ceux-là! Ils 
nient Dieu parce qu’ils se sentent coupables, com- 
me si leur négation orgueilleuse pouvait effacer la 
Providence ! 

Oui, des nègres esclaves, battus de la rigoise, 
déchirés du fouet, courbés, par la brutalité, sous 
un labeur mortel, ont nourri du partage de leur 
misère les blancs libres et oppresseurs qu’un désas- 
tre venait de frapper ! 

La faim fut encore plus impérieuse le lendemain ; 
bien que la douleur s’accrût, chez beaucoup, de 
l’incertitude du sort des leurs, maint désespoir se 
tut devant l’irrémédiable, et la nature physique 
réclama ses droits. Ou avait bien expédié des 
avis dans les bourgs voisins et dans les petites 
villes de la colonie, mais il faut du temps pour 
toute chose, et les secours bien insuffisante! qu’on 
devait attendre, ne pouvaient pas arriver comme 
à l’ordre d’ùno baguette magique. La famine 
commença donc à sévir dès le lendemain, et il n’y 
avait rien pour l’apaiser! 

• 

• • 

Vers dix heures du matin, les malheureux cam- 
pés dans la plaine des Abymes, virent venir à eux 
une négresse assez Agée, accompagnée d’un vigou- 
reux noir et d’nn chien plus vigoureux encore. La 
négresse portait un graud panier sur sa tête, et 
deux plus petits à son bras droit et à son bras 
gauche ; le noir était chargé d’une grosse damc- 
jeanue placée sur sa tête et surmontée d’un gobelet 
de fer-blanc ; le chien tenait dans sa formidable 
gueule l’anse d’un lourd panier qui était loin d’étre 
vide. 

C’était Suzanne accompagnée de Zamor et de 
Veille-tonjours. 

Quand ils furent arrivés au milieu de la plaine, à 
l’endroit où' la fonle était le plus presséo, ils déposè- 
rent leurs fardeaux sur l’herbe, et découvrirent ee 
que contenaient les paniers. C’était une collection 
de vivres, cuits et crus, qu’ils avaient recueillis de 
côté et d’antre, et préparés pour venir an secours 
des plus graudes détresses. Ils étalèrent ceB tré- 
sors devaut tout le monde, et Suzanne commença 
à aervir lea affamés qui l’entouraient, en même 
temps que Zamor versait à boire à la ronde. 

— Mangez, mes pauvres maîtres, disait-elle; 
mangez: c’est propre! 

—Que Dieu te le rende ! dit une pauvre mère 
dont l’enfant n’avait rien pris depuis vingt-quatre 
heures 

Quand la dame-jeanne fut vide, Zamor la remit 
sur sa tête et alla la remplir à une source voisine. 

Veille- toujours, voyant Suzanne et Zamor servir 
avec bonté et déférence ceux qui les entonraient, 
comprit que le mot d’ordre du moment était à la 
douceur ; aussi, il allait de l’un à l’autre, flattant, 


caressant, jouant avec les enfants, qui oubliaient 
nn moment lenr peine pour répondre à ses avances 
amicales. 

Tant qn’il resta de quoi manger, Snzanne, Zamor 
et Veille-tonjonrs restèrent à lenr poste, l’une 
servant, l’antre versant à boire, le troisième pro- 
diguant des caresses. Dix fois lo bon noir retour- 
na emplir la bienheureuse dame-jeanne; il était 
harrassé dé fatigue, et suait à grosses gouttes- 
Suzanne n’en pouvait plus, tant elle avait fait son 
office avec zèle. Vers midi, d’autres vivres appor- 
tés à Suzanne par deux noirs qn’envoyait Salomon, 
ajoutèrent encore à l’important secours arrivé si à 
propos et le service de continuer, et les voya- 

ges à la source de se multiplier, sous les rnyous 
d’un soleil à pic. 

Ce travail charitable dura jusqu’au soir. Alors, 
la bonne Suzanne — qui ne suivait dans cette con- 
duite que les recommandations de Salomon— 
alla dans chaque teuteet à chaque groupe où il se 
trouvait des femmes, et elle rendit à toutes de ces 
services qu’une femme peut seule rendre. Elle 
s’occupait eu même temps des enfants, comme 
s’ils eussent été les siens propres; Zamor aussi se 
rendait utile a tous les blancs qui voulaient bien 
l’employer, et la charité chrétienne de pauvres 
esclaves prouva, une fois de plus, qu’il n’est pas de 
situation où l’on ne puisse être utile à son prochain. 

Ce dévouement fut remarqué, et on en parla 
plus tard. 

Cependant, la veille, un gendarme à cheval avait 
été envoyé en exprès à‘ la Basse-terre, siège dn 
gouvernement de File, pour annoncer le désastre 
an Gouverneur. Celui-ci monta immédiatement à 
cheval, accompagné de quelques cavaliers, et, le 
matin dn jour dont nous parlons, c’est-à-dire le 
lendemain de la catastrophe, vers six heures, il 
mettait pied à terre snr la place de la Victoire ( 
tout couvert de poussière et de boue, son cheval 
trempé de suenr et haletant de la course précipitée 
qu’il venait de fournir. Quand le Gouverneur des- 
cendit de cheval, et qu’il eut jeté ses regards au- 
tour de lui, deux grosses larmes descendirent sur 
ses jones pâlies. Beaucoup de monde s’était réfu- 
gié sur cette place pour y passer la nuit, sous les 
gros sabliers qui la garnissent et lui fout de lVun. 
brage quand le soleil est au Zénith. Aussi, lo 
tableau qui frappa les regards du Gouverncunétait. 
il fait pour exciter la douleur et la pitié.. C’était 
une autre représentation des tristes scènes de la 
plaine des Abymes ; c’était pis, cent fois pis, car 
ou y avait amené les blessés, qu’on avait couchés, 
tant bien que mal, et plutôt mal que bien, aux 
pieds des grands arbres. Des voiles de navires 
avaient été étendues d’arbres en arbres ; et ce fut 
atf moins nne espèce d’abri temporaire. 

Aussitôt arrivé, le Gouverneur donna les, ordres 
nécessaires ponr parer, antaut que faire se pouvait, 


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LE VIEUX SALOMON. 


aux manx les plas pressants. Une sorte de phar. 
macie, formée de tont ce qu’on pouvait sauver de 
dessous les décombres, fut installée à la hâte, et 
entourée de planches prises à bord des navires en 
rade. Quelques instruments de chirurgie furent 
aussi retrouvés, et tous les médecins de la Pointe- 
à-Pitre —car aucun d’eux n’avait péri — se mirent 
bientôt à l’œuvre. U y avait des fractures à rédui- 
re, des contusions à panser, des amputations à 
opérer — et la place de la Victoire ressembla 
bientôt à une salle d’amphithéâtre d’hôpital. Des 
planches posées sur des tréteaux improvisés à la 
hâte servirent de tables, et au moment venu, on 
vit les couteaux diviser les chairs, on entendit les 
scies diviser les os. Protégés par des factionnai- 
res, les opérateurs, en chemise jusqu’à la ceinture, 
avaient les bras retroussés et couverts de sangj 
Les plaintes des blessés, les cris de douleur des 
amputés, les gémissements des enfants, les sanglots 
des femmes, voilà le tableau que présentait la 
place de la Victoire, le lendemain du tremblement 
de terre!-... 

Et, pendant cela, le feu poursuivait son œuvré 
atroce de tourmenteur, sur des malheuteux aux- 
quels il était impossible de porter secours ! 

A bord des navires mouillés en rade, c’était d’au- 
tres scènes de douleur et de confusion. Une foulé 
de gens, poussés par la terreur, s’étaient tout «l’ai- 
bord jetés dans les embarcations des quais, et 
avaient gagné les navires, craignant que le sol né 
vînt tout d’un coup à manquer sous leurs pas. 
Quand il n’y eut plus d’embarcations pour le nom- 
bre roujours croissant des fugitifs, quelques uns, 
poussés au comble de la terreur, se jetèrent à la 
nage et tous n’arrivèrent pas- Plusieurs ca- 

nots trop chargés chavirèrent, et beaucoup de mal- 
heureux furent noyés, des enfants surtout. 

Dire toutes les scènes dont nous avons été té- 
moin, et celles où nous avons joué un rôle, ce serait 
écrire un ouvrage dans un autre ouvrage, et telle 
n’est pas notre intention. 

Quelques jours après, arrivèrent les premiers 
secours de l’extérieur. On organisa alors un peu la 
distribution de ces secours. Plusieurs bureaux fu- 
rent installés pour cela, et la troupe, toujo urs sur 
le qui-vive, pour maintenir l’ordre, dut prêter son 
appui nécessaire au début d’une réorganisation. 

Beaucoup d’habitants de la ville voulurent quit- 
ter le pays après la catastrophe qui venait de le 
décimer, et les départs commencèrent. Chacun 
prenait passage Bur tel navire qu’il voulait, pour 
tel pays qu’il choisissait, ou qu’il ne choisissait 
pas ; car la moitié de ceux qui partaient ne sa- 
vaient pas où ils allaient. 

• 

• • 

Nous avons laissé Casimir et Rose à l’ajoupa de 
Salomon, pour suivre les phases principales du 


< 'Ji, 

» 

JO ’J 

tremblement de terre qui vient de détruire la Poin- 
te-à Pitre. 

Quand on put faire le recehsemeni *ï]i&s}e dé- 
sastre, il se trouva que, sur quinze millehabi tante, 
il y eut sept mille blessés ou morts, presque la 
moitié! Le grand coup avait duré trente-cinq se- 
condes, un peu plus d’une demi-minute I 

Lorsque la terre commença à tremble*, le vieux 
prophète noir se jeta à genoux, entrafnanfltose et 
Casimir par son exemple, et se mit à prier. 'Lors- 
qu’ils se relevèrent tout était fini quant à la cause; 
les résultats allaient eommenfper à se f Caire connaî- 
tre. Alors, Salomon s’adressant à seé amis : 

—Eh' bien, dit-il, voilà le coup qui était Suspen- 
du sur le pays! Maintenant, à l’œuyrel Il'Vagit 
de préparer des secours, car on va eh avoir grande- 
ment besoin ! 

Et aussitôt, ,11. expédia Casimir d’un côté. Rose 
d’un autre,, çt çe jçit Aju-mème à prôpareç uqjprand 
feu et tous les ustensiles dont sa pauvre cabane 
pouvait disposer. 

Bientôt Casimir et Itoëé’iml^èrétô &tfr$é8 de 
vivres, ainsi que plnèieura noirs en- 

traînés dans leur bonne action, et tous ces vivres 
prirent le chemin de la malheureuse ville sur les 
têtes des ans et les épaules des autres. 


Pour couronner oette description exacts du 
trertblëtiîent dé terre de 184$, je reprodfukrici une 
poésie écrite par mol sur ce lainëntubfê^jetp et 
adressée à Mad.‘ de ’ S^\^uîré|^ ch^^f^utioB 
à St OtfartinviUevPoéaieqai 
a Les Echos,” publié à la KoUvei^Orléans, eu 
1849. Je lai laisse le titre qu’elle porte dans mou 
volume : 

LA GUADELOUPE. 

Comme il eet pur et bleu, notre ciel des tropiques! 

Sur son front azuré que de reflets magiques I 
* Comme il eet radieux, quand un soleil ami 

Baigne see rayons d'or dans le flot endormi ! 


Le soir, quand Tan les deux votre regard s'élève. 

Ne revoyez-vous pas, comme au milieu d'un rêve. 

Votre île gracieuse assise au bord des flots ? 

YoyfiZryous sur son front la royale couronne 

De palmiers ondoyants que la brise environne 
Avec ses magiques échos ! 

Aux mâts de nos vaisseaux voyez-vous l'oriflamme 
Ondoyer dans l'aznr au roulis de la 

Comme, sur la tourelle, un amoureux signal? 

Par tons oes souvenirs si votre âme eet bercée, 

Laissez, laisses aller votre errante pensée 
Aux rêves du pays natal I 

Hâtez-vous de goûter, pour une foie encore. 

Ce fruit du souvenir que l'Ulusion dore. 

Avant que, pour jamais, hélas ! 11 eoit tombé ; 

Avant qu’en votre cœur sonne l’heure friais 
Où, sons la main de Dieu, votre terre natale 

Comme un géant, a succombé, i 


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LE VIEUX SALOMOtf. 


O souvenir brûlant, plein de larmes amères, 

Ecrit en traits de sang, dans tant de cœurs de mères... 

O souvenir d’horreur, plein de membres épars, 

De fronts jeunes et vieux meurtris dans la poussière, 
Caillots de sang noirci sur nos pavés de pierre, 

Tombeaux d’enfants et de vieillards î 

Souvenir, souvenir, arriérées images, 

Tes spectres mutilés errant sur nos rivages ! 

Que je n’entende plus, dans des rêves affreux, 

Tous ces râles de mort, tous ces cris de détresse, 

Heurtés, confus, vibrants, lourd cahos qui se presse 
Comme l’orage dans les deux ! 

Grâce ! grâce ! déjà je sens mon front qui brûle. . . 

La lave du volcan dans mes veines ciroule. . . 

Ma plume défaillante en mes mains va mourir ! 

Non, tout cela n’est pas. .. imposture ! mensonge ! 

C’est un lourd cauchemar, enfant d’un mauvais songe, 

Qui d’horreur aime h se nourrir ! 

Mais qu’est-ce donc, mon Dieu V . . .c’est la terre qui tremble! 
Ayez pitié, seigneur ! deux éléments ensemble ! 

Le feu de tous côtés, nous ferme le chemin 

Le sol fait sous nos pas ! déchirante agonie ! 

Le silenoe déjà ! — ô minute infinie ! 

C’en est donc fait !... jusqu’à demain !... 


NT 


Grand Dieu I plus da cité ! des ruines fumantes, 

Des crânes fracassés, des poitrines sanglantes, 

De petits corps d’enfants déchirés en lambeaux ! 

Et, près d’eux, à genoux, ces longs sanglots de mères, 
- Ces désespoirs sans nom, ces muettes prières 
Qui. voudraient rouvrir les tombeaux ! 


Oui, j’ai vu. . . oui, seigneur. . . et je respire enoôfe. 
J’ai vu, sur le parvis où la foi vous adore, 

Des enfants qui priaient, écrasés à genoux !. . . 

Et, quand ils sont tombés, leurs petites mains jointes 
Tremblaient, et vers le oiel leurs voix pures et saintes 
Cherchaient à monter jusqu'à vous ! 

Et puis, sur les chemins, quand la nuit fût venue, 

La foule s’en alla lentement, tête nue, 

Comme le condamné qui n'a pas uu adieu ! 

Et la flamme montait, montait échevelée, 

E l’écho se taisait, et la lune voilée 
Semblait cacher le front de Dieu I 

Oh ! c’était une marche au lugubre silence. . . 

Tout était mort en nous, tout, jusqu’à l’espérance ! 
Heureux de ne pouvoir alors nous souvenir. . . 

Plus heureux mille fois, fantômes sans pensée, 
Qu'anjourd’hni, qne le temps, de sa main insensée 
Nous laisse voir dans l'avenir 1 

Nautonniers sans boussole, échappés du naufrage, 

Qui traînons nos chagrins de rivage en rivage, 

Faut-il qu’en l’avenir nous perdions tout espoir?. . . 
Faut-il, quand nous prions et que Dieu noua écoute, 
Qu’un souffle empoisonné, qu’on appelle le doute, 

Se mêle à nos hymnes, le soir î. . . 

Non!. .. chassons de nos cœurs les fdnestes pensées. .. 
Retrempons dans l’espoir nos âmes émoussées : 

Dieu ne frappera plus notre île au bord des flots ; 
Nous reverrons un jour nos rives parfumées, 

Et l’écho chantera, dans nos brises aimées, 

Les ohants joyeux des matelots ! 

Comme il est pur et bleu, notre ciel des tropiques ! 
bur son front azuré que de reflets magiques ! 

Comme il est radieux, quand un soleil ami 
Baigne ses rayons d’or dans le flot endormi ! 


FIN DE LA FEEMIEEE PARTIE. 



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L’ESCLAVAGE DANS LES PAYS LIBRES. - 


i 


I. 


LE PREMIER YOYAGE — NEW- YORK. 

Quinze jours se août écoulés depuis le tremble- 
ment de terre que nSus avons essayé de décrire 
dans la Première partie de cet ouvrage. Il est midi, 
et, depuis le matin, le trois-mâts la Caroline , capi- 
taine Jackson, fait voile vers New York, ayaàt à 
son bord Rose et Casimir. ... ' 

Le capitaine Jackson parlait fort mal le français, 
mais il le parlait suffisamment pour se faire com. 
prendre. Chose étrange! — qui nousseru peut-être 
expliquée plus tard — il fit donner à ses deux nou- 
veaux sqjets nne cabine comfortablement garnie, 
comme s’ils eussent été des passagers de cham- 
bre Ils avaient de plus une bonne nourriture et 

une charmante ^liberté 1 Depuis la découverte de 
l’Amérique, pareille chose ne s’était probablement 
pas vue. 

Le Capitaine Jackson n’avait imposé à ses nou- 
veaux esclaves qu’une corvée bien légère, vft les 
droits qu’il aurait pu exercer sur eux : â tour de 
rôle, ils devaient, l’un pendant la matinée, l’autre 
pendant l’après-midi, passer une heure — ni plus 
ni moins! — à causer avec le capitaine, soit de la 
Guadeloupe, soit de toute autre chose. Le but de 
Vexeentrie gentleman était d’apprendre le fran- 

çais ! mais hélas 1 il faut bien le dire, si on ne l’a 
déjà devifié, le français des deux esclaves n’était 
rien moins que celui de l’Académie. 

Le capitaine Jackson était donc à une piètre 
école ; mais comme il n’en pouvait pas juger, il la 
trouvait excellente sous tous les rapports : elle le 
distrayait, l’instruisait et ne lui coûtait rien ! Rose 
et Casimir se prêtaient de la meilleure grâce du 
monde à l’originale fantaisie de leur nouveau maî- 
tre, et ils se disaient que, si cela pouvait continuer 


de même à terre, ils ne seraient pas trop malheu- 
reux dans leur exil. 

Yoici u u échantillon de la manière dont procéj 
doit monsieur Jackson : 

A onze heures moins cinq miuutés du matin, il 
appelait John, son mousse de chambre, et lui di; 
sait invariablement oes mots: 

— John, allez appeler Rose pour la conversa- 
tion — 

Seulement, il disait cela en anglais et nous lo 
traduisons dans la langue de cet ouvrage. 

John répondait: Oui monsieur; et il allait cher- 
cher Rose. Arrivée près de son maître, Rose sou- 
haitait le bonjour enr français, et s’asseyait. Lo 
capitaine répondait en français à la politesse, puis 
il tirait sa grosse montre, la posait sur la table, et 
disait : 


— Onze heures 1 causons, Rose. ... 

Et Ro3e causait de tout ce qui lui passait par la 
tête. Seulement, il faut dire qu’il lui passait sou- 
vent par la tête de causer de Casimir, pour le van- 
ter à son maître. Le capitaine écoutait beaucoup, 
répondait peu, et questionnait souvent sur la si- 
gnification des mots et sur le sens des phrases. 

La mulâtresse expliquait de sou mieux, et le capi- 
taine Jacksou se frottait les mains en se disant: 
Autant de plus que je sais! — La montre était 
toujours sur la table. — Dès que les deux aiguilles 
so joignaient an sommet du cadran, le capitaine 
disait à Rose : “ Ne causons plus ; voilà midi. ” 

Alors il serrait sa raoutre dans la poche gauche su- 
périeure de son gilet, se levait et demandait soh 
diuer. 1 

A cinq .heures de l’après-midi, c’étâit exactement 
la même chose, à l’exception près que, au lieu de 
son diner, c’était son souper que demandait le ca- 
pitaine Jackson. " '' '• 

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40 


LE VIEUX SALQJION. 


II en était absolument de même avec Casimir, et 
celui-ci parlait de Rose, comme celle-là de lui, tou- 
jours dans le bnt mutuellement chantable de se 
poser favorablement, l’un par l’autre, dans l’estime 
de leur nouveau maitre. 

La traversée de la Pointe-à-Pitre à New-York, 
n’eut rien de remarquable. Quelques grains, aux- 
quels d’autres navigateurs que des Américains 
eussent fait attention, assaillirent plusieurs fois 
La Caroline, sans qn’on s’en occupât beaucoup à 
bord. On ne prit pas un ris, oh ne rentra même 
pas les hautes voiles ; on se contenta seulement de 
.hâler bas les bonnettes basses de tribord et de bâ- 
bord, et on gouverna au plus près, vent debout, 
sans crainte de masquer et de voir quelque haut 
mat cassé et la voilure emportée au loin par le vent 
Aucune tempête s&iéuSène viendra donc allonger 
inutilement ce chapitre. . . .si ce n’est une tempête 
presque continue que la beauté et la gentillesse de 
Rose allumèrent au cœur ardent du second de La 
Caroline. 

Autant le capitaine Jackson était tranquille et 
peu à redouter pour la jalousie de Casimir, autant 
le second, Mr. Smith, était tourmenté et tourmen- 
tant, depuis que la belle mulâtresse avait mis ses 
jolis pieds sur le pont du trois-mâts américain. Heu- 
reusement, Mr. éinith ne parlait ni ne comprenait 
un mot de français I Le pauvre homme, toujours 
sur mer, toujours reteuu à bord pour le service in- 
térieur du navire, quand on passait quelques jours 
en rade, était soumis, depuis longtemps, à uue telle 
continence, que le séjour, à bord, d’une fille de la 
beauté de Rose, le soumettait journellement à des 
tentations terribles ! On le voyait sans cesse rô. 
dant autour de la mulâtresse, comme un caniche 
affamé en quête d’un os. Il en négligeait parfois 
lé soin dé la manœuvre, se trompait de poids dans 
la distribution des vivres, et oubliait de tonrmen. 
ter ses matelots ! Cette passion forcément silen. 
ciense avait été comprise de Rose, dès le premier 
Jour, et elle en avait fait part, en riant, à Casimir. 
Il h’y a tien, surtout eh amour, de tuant comme 
le ridicule ; or, un amant qui ne peut pas dire un 
séul.mot de sa flammé à celle qui en est l’objet, ne 
peut qu’être uu peu ridicule. C’est pourquoi Casi- 
mir était aussi tranquille du côté du second que 
du côté du capitaine. Seulement, il ne pouvait 
s’empêcher de surveiller un peu les allures de M. 
Smith, malgré tout ce que Rose pouvait lui dire. 

Le capitaine Jackson ne voyait rien du tout ; il 
faisait ses quatre repas, prenait ses deux leçons, 
donnait des ordres généraux, et attendait patiem- 
ment que la vigie de quart criât : terre ! 

Le quatorzième jour, au matin, on commença à 
voir les côtes se dessiuer au fond de l’horizon, 
comme uue ligne noirâtre sur un fond d’un bleu 
pâle mêlé do vert tendre. Le capitaine Jackson 
avait pris vingt-six leçons de français, avait fait 


cinquante-deux repas, et s’estimait un homme heu- 
reux, autant qu’il est séant de l’être en ce bas- 
monde. 

Au bout de quelques heures, le pilote vint à 
bord, et prit le commandement suprême de la ma- 
nœuvre. 

Alors, le capitaine fit appeler Casimir et Rose 
dans la chambre, et leur dit : 

— .Vous allez maintenant vous occuper tous les 
deux du ménage du navire, ranger, nettoyer, pré- 
parer le couvert, et servir à table, comme des gar- 
çons d’hôtel; il est inutile que vous descendiez à 
terre jusqu’à nouvel ordre. Plus tard, nous cau- 
serons. 

Et monsieur Jackson, faisant signe qu’il avait 
fini, prépara ses papiers de bord, et s’apprêta à 
recevoir la Douane èt là Santé. 

Vers denx heures de l’après-midi La Caroline, re- 
morquée par un vapeur, entra dans la belle rade 
de New-York, et mouilla en face de. la Quarantaine- 

* 

• • 

La rade de New York offre, pendant trois sai- 
sons de l’année, le printemps, l’été et l’automne, un 
magnifique conp-d’œil. Sur toute la gauche du 
spectateur s’étendent et s’élèvent de vertes collines 
eu amphithéâtre, au sommet desquelles on aperçoit 
de jolies maisons entourées de grands arbres. De 
chaque côté sont deux forts en brique rouge; et, 
au fond, un peu sur la droite, la ville de New-York, 
avec ses milliers de mâts l’entourant d’une cein- 
ture marine, dont on ne peut voir, de loin, qu’une 
faible partie. Les Vapeur s qui se croisént en tous 
sens, du matin au soir et du soir au matin ; les na- 
vires qui entrent et ceux qui sortent ; les ferries 
chargés de passagers se rendant à Brooklyn, à Ho. 
boken, à Staten-Island, à Jersey City, et croisant 
ceux qui reviennent de ces différents lieux ; tout 
cela constitue un mouvement incessaut, plein d’ani- 
mation et de pittoresque 

Après leur séjour dans les villes comparative* 
mont trauquilles de la Guadeloupe, Casimir et 
Rose étaient émerveillés de voir ce va-et-vient con- 
tinu, ces cheminées de vapeurs vômissant là flàm- 
me et la fumée, comme le dragon de l’Apocalypse 1 ; 
ces palettes et ces hélices dévorant l’eau avec une 
ardeur fébrile, pour pousser de belles maisons flot- 
tantes, aux jalousies vertes et aux vitres dé mille 
couleurs!... Quelle activité dévorante, après la 
douce mollesse coloniale ! — Us voyaient ce pavil- 
lon aux étoiles blanches sur un fond bleu, avec des 
lignes rouges et blanches alternées, si # connu pair 

toutes les mers pavillon étrange! qui symbb- 

lise la liberté et protège en même temps l’esclavage ! 
Noble pavillon qui se' lavera bientôt, dans les eàux 
de la justice et de l’humanité, de l’iufâme souillure 
qui le tache encore aujourd’hui, au profond éton- 
nement de tous les pays civilisés du motide. 

(Répétons ici 
1858 . ) 


que cet ouvrage à été écrit en 

■ .• i 

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LE VIEUX SALOMON. 


41 


L’Etat dans lequel venaient (l’arriver Casimir etf 
Rose eBt exempt de la souillure de l’esclavage ; ils 
savaient cela, et ils savaient aussi qu’cn touchant 
cette terre libre, ils seraient libres eux-mêmes. D’é- 
tranges idées fermentaient dans leurs têtes, à cette 
pensée envahissante. “Jusqu’à nouvel ordre,” avait 
dit le capitaine Jackson, en leur disant de rester à 
bord. Ils descendraient donc bientôt à terre ! Là, 
ils ne seraient plus retenus par la crainte de rui- 
ner un bon maître. Us connaissaient à peine mon- 
rieur Jackson qui, probablement, ne possédait pas 
qu’eux .... 

Etre libres, là, tout d’un coup ! libres d’aller et de 
venir ; libres d’être l’un à l’autre, et à l’abri d’une 
séparation forcée par les hommes ; libres de choisir 
un nouveau home chéri ; libres, en travaillant, de 
vivre à leur guise ! N’avoir jamais, jamais ! à être 
dépouillés nus sur le caprice d’un sot tyran, pour 
être martyrisés ! Ne jamais être exposés â monter 
sur un tréteau d’encan, pour être vendus à la criée ! 

Mon Dieu! était-ce possible? Comme elle l’a 

fait tant de fois, la Providence s’était-elle servie 
d’un instrument d’esclavage pour en faire un ins- 
trument de liberté ?.. . Selon toute apparence, le 
capitaine Jackson pensait que ses nouveaux sujets, 
ne connaissant rien de la politique américaine, igno- 
raient absolument qu’ils pussent être libre au pre- 
mier appel qu’ils feraient à un homme de police. . . 
Evidemment, le doigt de Dien était là ! 

Quand vint la nuit, et que les deux nouveaux 
serviteurs eurent achevé la tâche que leur avait 
imposée leur maître, ils s’assirent l’un près de l’au- 
tre, sur un banc de la dunette, et, comme il n’y 
avait personne pour les entendre en ce moment, ils 
purent causer en toute liberté. 

— Casimir, dit Rose, te souviens-tu de ce qui est 

arrivé à M. B , qui tenait un grand hôtel à la 

Pointe à-Pitre? 

— Comme je ne l’ai jamais su, 11 ne m’est pas 
possible de m’en souvenir. 

— Alors, écoute-moi. Monsieur B possédait 

un certain nombre de noirs affectés au service de 
sa maison. Il tenait aussi des écuries publiques, 
louant des chevaux et des voitures. Un jour, deux 
de ses domestiques s’enfuirent à la Dominique, 
petite île anglaise où, depuis quelques années, l’es- 
clavage n’existait plus. En mettant le pied sur le 

sol anglais, ils furent libres. Monsieur B était 

furieux. Quelques semaines après, trois de ses 
noirs, après s’être bien fait, venir de lui, et avoir 
fulminé des imprécations contre les fugitifs, propo- 
sèrent à leur maître de les aller reprendre à la Do- 
minique, non par la force — ce qui était impossible 
— mais par la ruse. Us l’assurèreut qu’ils mène- 
raient aisément à bien cette entreprise-, qu’ils 
feindraient de s’être enfuis, comme leurs denx ca- 
marades ; qu’eusuitells trouveraient moyen de les 
attirer vers un endroit dont on conviendrait à Pa- ! 


vance, et qu’alors, à eux trois, plus monsieur B 

faisant le quatrième, ils les embarqueraient de 
force, s’il était nécessaire, et enfin les recondui- 
raient à la Guadeloupe. Pour donner plus de force 
à leurs intentions loyales, ils demandèrent à leur 

maître la récompense d’une somme de destinée 

à la toilette de leurs femmes. Le maître promit, 
et fit môme une légère avance. Au jour oonvenu, 

les trois noirs et monsieur B s’embarquèrent 

dans une bonue pirogue, et mirent le cap sur. Pile 
anglaise, par un grand largue qui les y fit arriver 
en quelques heures. Dès qu’ou eut mis pied à 
terre, le plus hardi des trois se retourna vers mon- 
sieur B , et Ini dit d’un air sérieux et pénétré : 

— Monsieur, nous vous remercions de nous avoir 
rendus à la liberté, et surtout de la peine que vous 
avez prise de nous conduire vous-même ici ! 

— Et Mr. B ? fit Casimir. 

— Il rentra sa rage, vu qu’il était daugereuxde 
la faire voir, et remonta seul dans sa pirogue. . . . 
qui le ramena, après un rude apprentissage de la 
rame, aux quais de la Pointe-à-Pitre. 

Casimir rit de bon emur de la mésaventure de 

Mr. B , comme on en avait tant ri lorsqu’elle 

venait d’avoir lieu. 

— Ce moyen de fuite est, je le sais, dit-il, le plus 
facile de tous, et il est bien souvent employé avec 
succès. Il s’agit de démarrer, au milieu delà unit, 
une embarcation quelconque, — les quais eu sont 
bordés — de se jeter dedans, et de ramer jusqu’au 
lendemain. Si j’eusse été seul, ajouta t-il en regar- 
dant sa femme, et que je n’eusse pas eu un bon 
maître, j’aurais certainement employé ce moyen. 

— Oh ! il y a encore des risques à courir, répon- 
dit Rose ; d’abord, les hommes de la douane, qui 
font des rondes de nuit, snr les quais ; ensuite, la 
vigie de quart à bord du statiouuaire mouillé près 
de la passe, qui surveille tous les mouvements du 
port, et qui ne laisse rien passer après le coup do 
canon du soir. 

— C’est justement à cause de cela que je ne ris- 
querais pas nne fuite par mer, et une traversée, 
avec une femme que j’aime plus que moi-même. 

Rose prit une main de son mari, et la serra dans 
les siennes. 

— Et fit-elle, si nous allons à terre, comptes- 

tu faire quelque déclaration à la justice pour avoir 
notre liberté î 

Casimir regarda autour de lui, mais il vit, à 
quelques pas, M. Smith, le second du navire, 
qui avait l’air d’examiner beaucoup le gréement do 
La Caroline, et qui, eu réalité, ne regardait que le 
charmant visage de Rose. Néanmoins, Casimir ré- 
pondit tout bas : 

— Oui, dit-il, si nous allons à terre ; mais si 
nons n’y allons pas î. . . 

— Que sacrifierais-tu bien pour être libre ? de- 
manda la jeune femme 

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42 


LE VIEUX SALOMON. 


— Tout! répondit le mulâtre ; tout*. . . excepté 
toi! 

11 y eut un moment de silence. 

— Vois-tu, dit Rose, c’est monsieur Smith qui 
est le véritable maître du navire, quand on ne na- 
vigue pas; c’est lui qui surveille tout, qui dispose 

de tout, et si nous parlions l’anglais, peut-être 

y aurait-il moyen qu’il nôus fit aller à terre et 

alors 

— Je comprends ! répliqua Casimir. Mais il ne 
ferait cela qu’à une condition, Rose!... et cette 
condition 

— - Simple que tu es I va. . Si nous promettions 
de revenir à bord, est-ce que nous y reviendrions? 
Eh bien, si je lui promettais autre chose, est-ce que 
je tiendrais cette promesse-là? 

— Oui, oui... mais... nous ne parlons pas 
l’anglais, et il ne parle pas le français. 

— A la rigueur, ce ne serait pas là un bien grand 
obstacle 

— C’est possible ; mais j’aime mieux user d’une 
autre chance ! Pourquoi n’irions-neus pas à terre, 
demain ou après demain ?.... 

— Comme tu voudras, mon Casimir ; je suis à 
toi, toute à toi, rien qu’à toi : ordonne, dispose ; 
j’obéis 

— Que je t’aime ! s’écria Casimir. . . . 

Et, dans un élan passionné, il lui baisa les mains 
avec ardeur. 

Monsieur Smith vit ce mouvement, et il s’éloigna 
ne pouvant supporter plus longtemps ce spectacle. 

Deux jours se passèrent sans que le capitaine 
Jackson changeât rien à sou mot d’ordre à l’égard 
de Rose et de Casimir. II ne venait qu’un moment 
à bord, dans l’après-midi, jeter un coup-d’ceil géné- 
ral ; il disait quelques mots à monsieur Smith, ne 
faisait aucune attention à ses deux professeurs de 
français, et s’en allait à terre tranquillement. Lo 
troisième jour, cependant, au moment de quitter 
sou bord, il se retourna vers Casimir et lui dit, en 
ayant l’air de regarder une tache à l’horizon : 

— Demain après midi, j’aurai à vous parler 
entre quatre et cinq heures. 

Quand le capitaine fut parti, Rose et Casimir 
causèrent beaucoup des quelques mots vagues qu’il 
leur avait laissés eu manière d’énigme. Casimir 
voyait, dans ses paroles, l’annonce d’une descente 
à New-York. Rose ne savait que conclure ou 
qu’augurer, mais elle avait, disait-elle, mauvaise 
idée!...* 

Le surlendemain, monsieur Smith fut très-occupé 
de maint préparatif, et fit travailler rondement ses 
matelots. Un regard marin eût compris la sigui- 
ficatiou de ce travail inusité, mais chaque profes- 
sion a ses arcanes inintelligibles aux profanes, et, 
en fait de marine, Casimir et Rose étaient des pro- 
fanes dans toute l’étendue du mot. Vers deux 
heures, lo capitaine Jackson arriva à bord. Il i 


venait de faire, à terre, un exoellent diner, selon 
toute apparence, car son visage était plus rouge 
que de coutume, et ses yeux brillaient d’une façon 
inusitée. Néanmoins, il conserva le phlegme amé- 
ricain, héritage du phlegme anglais, et ne parla 
pas plus que d’habitude, ce qui signifie qu’il parla 
fort peu et seulement quand c’était indispensa- 
ble. 

Vers quatre heures, ou vira au cabestan, pour 
déraper l’aqcre sur laquelle était mouillée la 
Caroline . A ce moment, le capitaine s’adressant à 
Caiinir, qui se trouvait près de lui : 

— Il n’est pas nécessaire, dit-il, que vous conti- 
nuiez le service dont je vous avais chargé, votre 
femme et vous 

Puis il tourna le des, et alla s’occuper de divers 
détails avec Mr. Smith. 

Un moment après, la Caroline^ basses voiles 
dehors, mettait le cap sur la passe de New- York 
et filait doucement vers la pleine mer. 

— Eh bien, dit Rose, penses- tu encore que nous 
irons à terre?-... 

— Hélas! répondit le mulâtre eu baissant la 
tète. 

— Je savais bien, moi ! ajouta Rose, que le silen- 
ce de notre maître ne promettait rien de bon 

— Par malheur tuas eu raison. 

Peu à peu ou perdit de vue les côtes de la vérita- 
ble métropole des Etats-Unis, quoiqu’elle ne soit 
pas le siège du gouvernement fédéral. 

Le lendemain, à onze heures moins cinq minutes, 
le mousse de chambre de la Caroline vint appeler 
Rose pour la conversation du capitaine Jackson. 
La scène que nous avons vue plus haut se renouve- 
la avec l’exactitude matérielle d’une photographie, 
et le capitaiue prit sa vingt-septième leçon de 
français comme il avait pris la première. Seule- 
ment, au moment où Rose s’éloignait après lu 
soixantième minute qui venait de s’écouler, sou 
maître lui dit sans la regarder : 

— Nous allons à la Nouvelle-Orléans. 

La seconde traversée de ce premier voyage se fit 
absolument comme s’était faite la première, et les 
vents ayant été favorables, on signala la nouvelle 
terre le ouzième jour. 


II. 

LA NOUVELLE-OBLLANS. 

C’était donc là qu’étaient conduits Casimir et 

Rose. . . . à la Nouvelle-Orléans ! la ville qu’ou 

leur avait représentée comme un véritable eufer 
pour les esclaves ! 

Tout le temps de cette seconde traversée, les 
pauvres enfants de Suzanne avaient été d’une 
morne tristesse ; ils se faisaient part, mutuelle, 
meut, de leurs impressions, et, cette fois, elles se 
ressemblaient fort... ^ 


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43 


LE TIEUX SALOMON. 


Le capitaine Jackson ne sembla pas même aper- 
cevoir l’abattement de ses pauvres professeurs de 
français, tant sa dignité d’homme libre et de cito- 
yen américain lui foisait, à ses yeux, un devoir 
impérieux de conserver une majestueuse impassi- 
bilité ! 

Où étaient-ils ces rêves de liberté, caressés dans 
la rade de New-York? Oh! quels regrets amers 
de n’avoir pas* gagné, n’importe comment, ce sol 
libre, dont le seul contact fait l’esclave libre * 
O’était si facile au milieu de la nuit! Quelques 
brasses d’eau à traverser... et c’écaifcfiui! ! Est- 
ce que Casimir ne nageait pas comme un poisson ? 
Est-ce que Eose elle-même, quoique moins habile en 
natation, n’était pas de force à faire à la nage le 
court trqjet du navire à la Quarantaine ! Et, au 
besoin, le mari n’eût-il pas soutenu sa chère femme 
sur ces quelques flots sauveurs qu’il ne s’agissait 
que de traverser ? 

Regrets, regrets ! comme vous déchirez le cœur 
et abattez le courage, quand vous faites luire, à 
des yeux en larmes, le mirage d’un bien qu’on eût 
pu saisir en étendant le bras !... 

Et quand ce bien est la liberté !. 

Alors, les pauvres exilés revirent, au milieu de 
l’émotion poignante du souvenir, le paradis d’où 
ils avaient été chassés par l’embarras dqp autres * 
Ils revirent cette île gracieuse et poétique, tran- 
quillement assise au milieu des flots bleus de 
l’Atlantique, sous un des plus beaux ciels du 
monde ; cette molle existence à laquelle on se laisse 

aller comme l’esquif au flot Ils revirent le 

morne ombreux de Jolimont, où ils allaient enten- 
dre de bonnes paroles et recueillir des consolations 
dans leurs chagrins des derniers temps ; ils revirent 
leur cabane proprette et amoureusement rangée? 
où ils étaient libres au moins après leur travail de 
la journée; leur joli mobiUer qu’ils avaient eu à si 
grand’peine et petit à petit, et jusqu’à leurs usteu - 
siles de ménage, si simples et si soigneusement 

entretenus et, par-dessus tout, leur pauvre 

vieille mère esseulée maintenant, et pleurant 

peut-être, dans un coin obscur de sa cabane, les 
dernières larmes de son corps usé par le travail ! 

Et ils pleuraient de tristesse et de désespérance, 
rien qu’à voir cette triste et laide entrée de la 
Balise. 

Le remorqueur venait de s’emparer de La Caro- 
line , et remoutait avec elle le Mississippi. On 
avait dépassé les premières flaques d’eau bourbeuse 
accidentée de ronces rabougries et de joncs bâtards 
qui suivent le mouvement du flot en se penchant 
tantôt à droite, tantôt à gauche. Les maringoins 
commençaient à assaillir tout le monde, serinant 
leur insupportable cacophonie aux oreilles, et 
piquant les mains et les visages de leur agaçante 
morsure. 

L’entrée du Mississippi est une des plus disgra- 


cieuses et des plus déplaisantes qui «epoissent voir. 
Les terres, aussi plates qu’une table de billard, 
sont constamment, ou noyées d’eaux fétides, ou 
fendillées par la sécheresse. H s’en exhale une 
vapeur malsaine qui enfante, chaque été, des épi- 
démies meurtrières. De chaque côté du fleuve, la 
vue est attristée et le cœur dégoûté à l’aspect des 
cabanes à nègres, qui sont comme l’enseigne par- 
lante du bouge de l’esclavage. Ou n’entend ni 
chants ni éclats de gaité, comme dans les ports où 
travaillent des hommes libres, ni même comme 
dans ceux bù la servitude est comparativement 
douce et le climat agréable. Ou aperçoit, 
sur les deux rives, des nègres en haillons, jetant 
nu regard morne et hébété sur tout ce qui passe 
dans le fleuve. 

Pendant vingt-huit heures, le vapeur remorqueur 
ayant La Caroline amarrée à son flanc, remonta 
le Mississippi, depuis la passe jusqu’à l’endroit où 
s’élève la Nouvelle-Orléans. Le trois-mâts amé- 
ricain fut conduit en face de la presse à coton de la 
troisième municipalité, et amarré, en deuxième 
rang, à un autre navire, comme cela se pratique 
dans le fleuve de la principale ville de la Louisiane. 
A ce moment la nuit était proche, et la levée 
presque déserte. O’était l’heure habituelle de la 
plus grande invasion des insupportables marin- 
goins. Un homme de la douane, ou de la police, 
vint à bord, causa quelques instants, en particulier, 
avec le capitaine Jackson qui lui passa, de la main 
à la main, quelques papiers soyeux ressemblai 
beaucoup à des billets de banque ; puis il quitta 
le bord en lâchant ces deux mots sacramentels de 
toute fin de phrase américaine : u Àll Bight P 9 ce 
qui veut dire : C’est bien ! 

Quand le préposé fut parti, le capitaine Jackson 
recommanda à ses deux sujets, en nue phrase bien 
plus courte que nous ne saurions la faire, de ne 
répondre aux questions qui leur seraient faites, 
qn’en disant qu’ils venaient de New- York, à la 
Rnite de leur maître. 44 Us auraient lien de regret- 
ter d’en avoir dit plus long, si cela leur arrivait, ’» 
avait ajouté le capitaine. 

Vers neuf heures, Casimir et Kose débarquèrent 
avec M. Jackson qui les conduisit chez un de ses 
parents. Là, on leur donna une chambre provi- 
soire dans la partie haute de la maison, pour qu’ils 
y passassent la nuit. Il y avait dans cette chambre, 
spacieuse et mansardée, un matelas étendu 
sur le plancher, sans aucune sorte de drap ni de 
: moustiquaire ; une table sur laquelle était un chan 
delier garni d’un reste de chandelle allumée ; une 
chaise et quelques menus objets qu’il est inutile 
d’énumérer. 

Lorsqu’ils so virent enfermés seuls dans cette 
sorte de caserne à peu près vide, â peine éclairée 
vers son centre, et obscure à ses extrémités, les 
I pauvres exilés furent frappés d’uu morne désespoir. 


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le vieux salomon. 


Cette lugubre solitude leur pesa sur le cœur 
comme un plomb, et leur brisa l’âme comme la 
crainte mêlée au doute. Il faisait froid au dehors? 
et plus froid encore dans cette vaste pièce sans 
foyer, dont les portes et les fenêtres donnaient un 
accès facile au vent de la nuit. Eux qui sortaient 
des pays d’un chaud soleil tempéré par la brise 
marine, ils tombaient tout-à-coup au milieu d’un 
climat humide et froid pendant l’hiver, brûlant et 
pestilentiel pendant l’été I Malgré la température 
assez basse de leur triste chambre, les marin- 
goins leur sifflaient aux oreilles une agaçante musi- 
que, et leur piquaient les ïambes, les mains et le 
visage. La maison oû ils étaient formait un des 
angles des rues Bourbon et de l’Esplanade. Us 
ouvrirent une fenêtre pour jeter un regard au de- 
hors c’était encore plus triste qu’au dedans. 
Quelques rares passants longeaient silencieusement 
les trottoirs, et le bruit périodique des bâtons fer- 
rés des Watchmcn, sur les dalles ou les briques, 
interrompait seul le triste silence de la nuit. 

Pas une étoile ne brillait au ciel ; de gros nuages 
sombres y couraient, poussés par un vent de nord 
chargé d’humidité. 

Casimir ferma bien vite la fenêtre, se jeta sur le 
matelas, et laissa tomber tristement sa tête entre 
ses deiix mains. Kose s’assit sur la seule chai- 
se de leur refuge, et se prit à fondre on larmes. 

— Oh ! s’écria-t-elle, il valait cent fois mieux la 
vie maronne du camp de la Soufrière ! 

— J’y songeais, ma pauvre femme et je la 

regrettais aussi. Voilà deux occasions manquées ; 
celle du camp, à la Guadeloupe, et celle de la rade, 
à New-York ! Quand je nous vois déjà si malheu- 
reux, et que je songe que c’est surtout par délica- 
tesse que j’ai préféré nous voir vendus à ruiner 
notre maître, je me demaude si l’honnêteté n’est 
pas une duperie 

— Ma pauvre mère ! s’écria Rose 

Casimir se leva de sou matelas, et se mit à 
marcher précipitamment d’un bout de la chambre à 
l’autre. 

— Hé! là-haut, s’écria, de l’étage inférieur, une 
voix courroucée, ne marche pas si fort, moricaud! 
ou je monte avec un tordu ! 

Misère! rugit Casimir en s’arrêtant court, 

mieux vaut être mort qu’esclave ! 

— Tais-toi, tais-toi ! fit Rose épouvantée, car 
sou mari parlait à haute voix, sans contenir sa 
rage : tais-toi* Casimir, ou je vais mourir de frayeur. 
Lis-moi plutôt un passage du livre de Salomon : 
cela nous consolera peut-être. 

Au nom de Salomon, et à la mention du livre 
qu’il en avait reçu, Casimir se calma tout-à-coup. 
Il eut honte de son stérile emportement, et s’ap- 
procha de sa femme qui, noyée elle-même dans la 
douleur, cherchait à le consoler ! 

Rôle admirable que les femmes de cœur savent 


bien remplir, que celui de consolatrices ! Leur 
douce voix et leurs gestes caressants ont le don, 
quand elles le veulent, d’apaiser les tempêtes du 
cœur et d’éteindre les foudres de la colère ! 

Casimir tira de sa poche le petit livre qui ne le 
quittait jamais, et, à la triste lueur d’un reste de 
chandelle, au milieu d’un sombre grenier où en- 
trait la bise glaciale, il s’apprêta à lire la première 
page qui s’ouvrirait sous ses doigte. 

Rose avait la tête penchée sur l’épaule de son 
pauvre et cher compagnon d’infortune ; c’était un 
tableau plein à la fois de tristesse et de grandeur. 

— Voyons, dit Casimir, je vais penser à Salomon 
en lisant ce passage ; et il lut : 

« Qu’est la vie sans la Foi î - - - non pas une foi 
inepte, sans raisonnement et sans cœur, mais une 
foi qui s’appuie sur le cœur et sur le raisonnement ? 

44 II y a des hommes que vous enviez et qui 
vous semblent bien heureux, parce qu’ils ne man- 
quent ni du nécessaire ni du luxe. Presque tou- 
jours vous vous trompez... Ces hommes-là ont 
des souffrances d’autant plus rongeuses qu’elles 
sont plus cachées, et qu’ils ne peuvent pas ou n o- 
seut pas en chercher le remède. Vous ne voyez 
pas au travers des murs chargés de richesses, mais 
la cabane du pauvre est bien plus transparente ! 

44 Qu’est la vie du pauvre sans la foi ? C’est une 
vie dix fois plus rude que la pareille avec la foi . . . 

44 Quand on est sous les griffes du malheur, et 
qu’on ne voit dans l’avenir aucune rédemption, 
c’est-à-dire qu’on ne croit à aucun changement, et 
qu’on n’espère aucun secours, y a-t-il quelque chose 
de plus affreux t . . . 

44 Pour la Liberté comme pour l’aisance, deux 
biens que l’humanité attend et qu’elle recevra, la 
foi est une clé qui ouvre les portes. . - * 

44 Croyez et espérez : si votre croyance était une 
illusion, et votre espoir un leurre, vous seriez plus 
grands, vous qui les concevriez, que Dieu qui n’y 
répondrait pas !” 

Casimir baissa la tête et pleura ; Rose mêla ses 
larmes à celles de son cher mari. ...et ils fürent 
consolés .... car leurs larmes étaient des larmes 
d’attendrissement et d’espérance — . 

— Oui croyons ! s’écria-t-il. . . - 

— Et espérons! ^jouta-t-elle — . 

— Et prions ! dit encore Casimir en s’inclinant. . 

Et il récita à demi-voix, avec onction et avec 
âme, l’oraison écrite dans le livre qu’il venait de 
fermer, et qu’il savait par cœur: 

44 Notre père, qui êtes aux cieux, entouré, dans 
44 votre gloire, par les Bons-Esprits, que votre nom 
44 soit béni sur la terre comme il l’est dans le ciel! 
44 Que votre sainte volonté soit faite et aimée par- 
44 tont. Donnez-nous notre pain du corps et de 
44 l’âme. Pardonnez-nous nos offenses comme nous 
44 pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Laissez 
14 venir à nous les Bons-Esprits que nous iuvo- 


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LE VIEUX SALOMON. 


45 


“ qnons, pour qu’ils noos préservent de la tentation 
“du mal.” 


Le lendemain, au point du jour, on frappa à 
grands coups à la porte du grenier. Casimir se hâta 
de se lever et d’ouvrir. Rose était restée sur le ma- 
telas, couverte d’une sorte de rideau qu’elle avait 
trouvé dans un coin ; elle ne s’était déshabillée 
qu’à demi. Quand la porte fut ouverte, un jeune 
blanc de vingt 'ans environ se précipita dans la 
chambre comme un fou, et s’écria : 

— Allons, debout, debout ! et descendez à l’of- 
fice ; on vous donnera votre tâche, en attendant. . . 

C’était un frêle jeune homme, assez beau de vi- 
sage et bien pris dans sa taille. Seulement, cette 
fraîche et élégante jeunesse était gâtée par un ton 
sottement impérieux et par un air d’nne arragance 
ridicule. On voyait déjà en lui le maître capri- 
cieux, rogne et absolu, accoutumé à se croire pa- 
cha au milieu d’esclaves forcément soumis. Le 
jeune Augustin — nous ne lui donnerons que ce 
prénom de fantaisie — était le fils uuique d’uu 
homme d’une mollesse extrême, et d’une femme rè. 
che, acariâtre et méchante. Gâté, comme on dit, 
dès le plus bas âge, entouré de domestiques noirs 
appartenant à sa famille, ce pauvre jeune homme 
était, hélas 1 le type d’une notable partie de toute 
jeunesse pervertie par le tableau trop contrastant 
de maîtres et d’esclaves. Plus tard nous le con- 
naîtrons mieux, par sa conduite, que nous ne pour- 
rions le connaître par toutes les explications possi- 
bles. 

Il était donc entré comme un énergumène, or- 
donnant à Casimir et à Rose de descendre à l’ins- 
tant pour être mis immédiatement au travail. Rose 
s’était rajustée à la hâte, tout en restant sons son 
espèce de couverture, de sorte qu’elle se leva tout- 
à-fait habillée. Quand le jeune Augustin l’aperçut, 
il fut quelque peu décontenancé, et rougit jusqu’au 
front. Il s’attendait probablement à voir quelque 
mulâtresse assez laide, et il était frappé par l’as- 
pect du plus joli visage et de la plus séduisante 
tournure qu’on pût voir. Rose avait de grands 
yeux noirs garnis de longs joils gracieusement re- 
courbés ; elle avait des dents admirables de blan- 
cheur et de régularité dans leur pose; ces deux 
beautés frappaient tout d’abord, animant singuliè- 
rement un visage d’un brun d’or, qui semblait sa- 
tiné et doux, rien qn’au regard ; ses cheveax pou- 
vaient avoir leurs pareils, mais, à coup bût, pas 
leurs supérieurs. Avec cela, au calme moral, Bose 

respirait la douceur et la bonté Son corps était 

un modèle de moëllenses rondeurs et de suave dé. 
sin voiture..— Le Créateur s’était probablement 
trompé en douant de tant de charmes une humble 
esclave ! 

Cependant, à la première impression, couvre du 
sentiment naturel, avait succédé bien vite, chez le 


jeune Augustin, la seconde impression, œnvre de 
I’édncation et des orgueilleux préjugés. D’abord 
surpris et même ému, il redevint ce qu’il était tou- 
jours, impérieux et arrogant. 

— J’ai dit qu’on se dépêche! continua-t-11, et, si 
vous devez rester ici, sachez, une fois ponr toutes, 
que c’est moi qui suis le maître ! Le Vieux ne 
s’occupe de rien, et la Vieille ne voit que l’église et 
les curés 

Ce que le jeune Augustin, âgé, comme nous l’a- 
vons dit, d’une vingtain# d’années, appelait le 
Vieux, c’était son père ; ce qn’il appelait la Vieille , 
c’était sa mère ! — ce genre est assez commun chez 
la jeunesse américaine ; ce qui mène peut-être à 
cette réflexion, que l’excès de liberté, dans les 
mœurs, ne vaut pas mieux que l’excès de despotis- 
me. L’nn eh traîne la mort de tout sentimeut d’a- 
mour, do respect et de bienveillance : l’autre mène 
à l’abrutissement et au servilisme. 

Quand le jeune homme eut lâché la phrase que 
nous venons de rapporter, Casimir et Rose se re- 
gardèrent ; puis ils s’apprêtèrent à descendre, aiusi 
que l’avait ordonné cet imberbe qu’ils voyaient 
pour la première fois, et qui prenait, de prime saut, 
sur eux, une autorité aussi absolne et aussi ridi. 
cule. 

Aux fruits jugez l’arbre. — Eu voyant de près les 
pays à esclaves, et la plupart des maîtres d’escla- 
ves, vous jugerez de l’esclavage. 

Casimir passa le premier, Rose ensuite/ puis le 
jeuue Augustin. 

— La fille ! dit ce dernier à Rose, vous allez d’a- 
bord faire ma chambre, et nous verrous après 

Quant à lui, qu’il aille en bas, et qu’il fasse ce qn’on 
lui ordonnera. Suivez-moi, ajouta-t-il. 

Casimir descendit et Rose suivit le jeune homme. 
Celoi-ci la conduisit dans sa chambre et lai montra 
ce qu’il y avait à faire. Au bout de quelques ins- 
tants Augustin changea tout-à-coup do ton arec la 
mulâtresse 

— Je me suis levé aujourd’hui de bouue heure, 
lui dit-il, pareeque je vais à la chasse. Pendant le 
temps que voas resterez ici, ma chère, vous vien- 
drez, à huit heures, me réveiller et ranger ma 
chambre 

— C’est bien, répondit Rose. 

Êt elle oontinua à mettre tont en ordre. 

Le jeune homme — qui devait aller à la chasse — 
n’avait pas l’air de se presser. Tont en prenant un 
cigare, en l’allumant et eu commençant à le fumer 
il regardait Rose allant et venant, et, plus il la re- 
gardait, moins il paraissait occupé de la sortie 
dont il avait parlé. A deux on trois reprises il 

sembla prêt à entamer une conversation et il 

ue put. Il était gêné, et c’était si rare qu’il fût 
gêné, qu’il en souffrait évidemment. A la fin, il 
se décida dn moins mal qi/il put. 

— Comment vous appelez-vous T demanda-t-il. 

e 




46 


LE VIEUX SALOMON. 


— Rose, monsieur, répoudit la jeune femme. 

— Un joli nom! Eli bien. Rose, savez-vous une 
chose ? c’est que vous êtes bien belle ! Est-ce qu’il 
y en a beaucoup comme vous dans votre pays T 

— Je n’y ai pas fait attention, monsieur. . . . 

“ Elle fàit la prude, se dit le jeune homme — ne 
pouvant imaginer qu’une esclave fût honnête fem. 
me — mais je suis bien sot de ne pas aller tout 
droit ! Elle est superlativement belle, et, ma foi | 
je ne vois pas pourqqgi je laisserais échapper l’oc- 
casion ” 

Il cherchait à s’enhardir, et ne pouvait en venir 
à bout. ■ La dignité et la réserve de Rose lui impo- 
saient malgré ses habitudes d’importance et d’au- 
torité. Quant à Augustin, il n’y pensait seulement 
pas, ou bien, s’il y pensait un moment, c’était pour 
se dire que rien, de la part d’un blanc, ne doit ti- 
rer à conséquence pour une esclave. Et puis, il y 
a mille moyens d’écarter un sujet qui gêne, quand 
on est le maître ! 

— J’ai fini, monsieur, dit Rose, que faut-il faire ? 

— Descendez chez ma mère, répondit-il ; elle 
veut vous parler. 

Il indiqua à Rose la chambre où il fallait qu’elle 
allât, et la regarda descendre l’escalier jusqu’à la 
dernière marche. . . . Puis il rentra chez lui. 

— C’est singulier, se dit-il, cette fille-là commen- 
ce à me tourmenter A mon âge, je devrais 

pourtant bien être au fait de toutes ces singeries 
de réserve ! Est-ce qu’elles ne sont pas toutes les 
mêmes dans tous les pays ! 

Malgré tous ces beaux raisonnements, malgré 
son âge et son expérience, le jouvenceau se sentait 
horriblement gêné ; il cherchait à se donner à lui- 
même de bonnes raisons, qui n’étaient que de mau- 
vais prétextes, pour excuser sa retenue. 

— Je n’ai rien voulu brusquer, se dit-il ; d’ici à 
quelques jours, nous verrons bien! U ferait beau 
voir qu’une mulâtresse. . . . 

Et sa conscience lui répondait : tu mens ! tu n’as 
pas osé, parce que sa réserve et sa dignité t’impo- 
sent. 

Le moi menteur et le moi vrai entraient en lutte 
et en discussion dans cette jeune nature, qui eût 
probablement été bonne dans d’autres milieux, et 
qui était déjà viciée par le contact des résultats 
forcés qu’entraine avec elle l’institution de l’escla- 
vage. Néanmoins, il partit pour la chasse, comme 
il l’avait dit, ou du moins il sortit muni d’une car- 
nassière et d’un fusil. 

Comme on le sait, Rose était descendue chez la 
mère du jeune Augustin : nous ne la désignerons 
que par l’initiale L En entrant dans la cham- 

bre qui lui avait été indiquée, Rose aperçut, éten- 
due sur une roeking chair — chaise berceuse — une 
longue femme sèche et maigre, en déshabillé de 
nuit. Elle tenait à la main un gros Paroissien, et 
marmottait sans doute quelque prière, avee cette 


sécheresse de mécanique que contractent les per- 
sonnes qui se font une règle aride d’une chose de 
coeur et d’âme ; qui, au'Hen de se -sentir emportées 
vers Dieu à certaines heures de la vie, font, pen- 
sent-elles, leur salut en récitant niaisement des li- 
gnes imprimées dans des livres banale. 

— Attendez à la porte ! décria la bigote d’ane 
voix de cuivre ; je dis mes oraisons matutinales ! 

Rose sortit de la chambre, ofi elle était à -peine 
entrée, et alla s’oppuyer sur un poteau de galerie 
d’où l’on pouvait voir dans la cour. De là, elle 
aperçut Casimir pansant un cheval, sous l’inspec- 
tion d’un grand noir ventru qui paraissait être une 
manière d’intendant dans la maison. Probablement 
Casimir s’acquittait de sa tâche à.la satisfaction de 
l’inspecteur noir, car celai-ci fit quelques hoche- 
ments de tête approbateurs, et s’éloigna en sifflant. 

— Casimir ! murmura Rose d’une voix qne nul 
antre n’eut entendue, et qui fit retourner celai û 
qui elle s’adressait .... 

Quand leurs yeux? ce 1 forent- rencontrés, Rose re- 
garda tout autour d’elle, et n’apercevant per- 
sonne qui pùt la voir, elle envoya à son mari un 
baiser de ses belles lèvres et de «es jolis doigts. 
Celui-ci, pour réponse* mit la main sur sou oœur. . 
et ils furent consolés 

O amour, amour I Quelle puissance tu as! Tu e 8 
plus fort que -la douteur : tu es au-dessus de la 
misère ; tu domptes les mauvaises passions ; tù 
enfantes les- hérdïsmes tu ' -fais une oasis aux pa- 
rias des institutions humaines ; tu relèves de l’ab- 
jection: tu enseignes la fraternité dans les -gran- 
deurs et la pitié! dans les infortunes; tu pauses les 
blessures de l’âme et les guéris comme un baume 
magique; tu opposes au mai une infranchissable 
barrière et ouvres au bien de larges voies; tues 
l’archauge terrassant le démon.. .Toutes les puis- 
sauces mauvaises ne peuvent prévaloir contre toi 
pareeque le mal vient de la terre et que toi tu 
viens du ciel! 


— Vous pouvez entier : maintenant, glapit à ce 
moment «uevoixaigre ; je vais me mettre au Ht 
jusqu’à neuf heures, je veux voua parler. 

Rose suivit Mme L., après avoir jeté à Casi- 
mir un dernier regard tout changé de douces pro- 
messes. 


III. 

tJKE BICtoTK PEÜ flH M Pr ua iWre. 

— Tenez toi, dit madame L., à Rose, après s’ê- 
tre remise an lit, et répondez à mes questions. 
D’abord, êtes-vons catholique ? 

— Je sais née dans cette religion -là, -madame, ré- 
pondit Rose; mais je crois que ceux qui ont été 
élevés dans une antre valent autant que moi, s’ils 
remplissent honnêtement les -devoirs de leur posi- 
tion. 


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EE VIEUX SALOMON. 4T 


— Vous- tous, trompez grandement. Apprenez 
qu’il n’.v a que ce culte qui plaise à Dieu, et que, 
hors de la sainte église catholique, il n’y a pas de 
salut ! 

— Si j’osais, madame, répondit Rose, je vous 
demanderais qui tous a dit qu’il n’y a que le -culte 
catholique qui plaise à Dieu, . . . 

— Qui ? Les ministres de Dieu,, donc 

— Mais, madame, les ministres, des autres reli- 
gions en disent autant ! - 

— Ceux-là sont dans l’erreur, une erreur funeste 
qui sera leur perdit je?. 

— Gomment sait-on quels, sont ceux qui sont 
dans l’erreur ? 

— On le sait, et cela suffit ! Jè tous trouTe bien 
raisonneuse pour une négresse ! 

— Madame m’a ordonné de lui répondre, et elle 
me fait des questions. . . . 

— Les questions veulent dés réponses, et non 
des observations ! 

— Alors, je me. tais. 

— Il ne faut pas vous taire ; il faut répondre ! 
Vous avez été baptisée ? 

— Oui, madame. 

— Vous avez fait votre première communion ? 

— Non, madame; mon maître ne s’en est pas 
occupé. 

— Et pourquoi cela ? 

— Je n’en sais, rien, madame. 

— C’est un damné, que votre ancien maître: un 
grand coupable qui sera puni de l’enfer ! 

— Il dit qu’il n’y a pas d’enfer autre que celui 

des misères de là terre, qui viennent des mé- 
chants 

— Cet homme-là doit avoir tous les défauts, tous 
les vices ! 

— Oh ! madame il est la bonté même ! Juste, 

humain, charitable. Il n’avait que trois esclaves, 
ma mère, mon mari et moi, et il ne nous a jamais 
touchés ; tout le monde l’estime et l’aime 

— Hypocrisie, mensonge, faux semblants! On 
n’a pas de qualités quand on n’a pas de religion, 
de piété. 

— Mais, madame, il est pieux et religieux ; il a 
sa manière de voir; il croit en Dieu et l’aime, au 
lieu de le craindre, ce qui, selon lui, est une injure 
à sa bonté. Je ne dis pas qu’il a eu raison de ne pas 
nous faire communier; mais s’il se trompe il est 
au moins sincère. 

— - Peste d’avocat ! comme ces impies ont la 
langue pendue! Si nous vous gardons, belle par- 
leuse ! il faudra que cela change : nous avons bien 
des moyens de conversion l Vous allez en avoir un 
échantillon tout-à-l’heure .... 

— Je vous en prie, madame, ne me forcez pas à 
assister à des cruautés ? 

— Qu’appelez- vous cruautés, je vous prie ! Il 
faut que mes esclaves fassent leur salut à tout 


prix je suis responsable de leur âme devant 

le Dieu vengeur. 

— On m’a toujours dit, madame, que Dieu est 
un père clément et miséricordieux. 

— Oui, il est clément — pour ceux qui prati- 
quent, la sainte religion catholique; miséricor- 
dieux — pour ceux qui y reviennent après s’en 
être écartés .... comme vous, par exemple, si vous 
vous repentez un jour de vos hérésies ! 

— Madame, est-ce que la douceur et la persua- 
sion ne valent pas mieux que la violence, pour ra- 
mener à la vérité ceux qui sont dans l’erreur f 

— On commence par la douceur on finit par 

la rigueur !... .Est-ce que Dieu ne châtie pas les 
peuples corrompus et les hommes impies f Eh 
bien, nous autres maîtres, nous devons imiter 
Dieu en châtiant nos esclaves désobéissants ! 

— Dieu n’a point d’esclaves madame: il n’a 

que des enfants, et il les aime. 

— Et moi je vous prédis que votre bavardage 
vous vaudra de rudes corrections, si vous ne vous 
amendez au plus tôt! — Allez-vous à la messe? 
ajouta madame L, reprenant l’interrogatoire. 

— Quelquefois, madame 

— Ce n’est pas quelquefois qu’il faut, c’est tous 
les jours. On rattrape ce temps-lâ en travaillant 

à la lumière pour ses maîtres Allez- vous à 

confesse? 

— Non madame ; notre maître nous le défen. 
dait.... 

Ah! votre maître vous le défendait! Et pour- 
quoi vous le défendait-il ? 

— J’aurais peur de vous offenser eu vous le 
disant, madame ; et d’ailleurs je ne m’en souviens 
plus 

— Cela suffit ; j’en tiendrai bonne note! Faites- 
vous maigre, les jours fixés par l’Eglise ? 

— Non, madame ; on nous a enseigné qu’il faut 
manger ce que la Providence nous doune, sans 
nous inquiéter si c’est gras ou maigre, et j’ai eu- 
tendu dire à mon ancien maître que Saint Augus- 
tin a écrit que : “ Le royaume de Dieu ne consiste 
pas dans le boire et le manger, mais hien dans les 
bonnes actions. ” 

— Comment ! votre maitre se commettait avec 
vous autres jusqu’à vous parler de prétendues 
paroles d’un écrivain sacré, jusqu’à chercher à vous 
inculquer ses faux principes ! 

— Madame me parle bien aussi de sa religion ! 

— C’est bien différent ! je daigne m’abaisser 
jusqu'à vous pour vous convertir et sauver votre 
âme des peines éternelles, tandis que lui vous en- 
traînait daus le gouffre où il veut tomber, l’impie ! 

— Il nous disait* aussi, madame, que : supposer 

des peiues éternelles pour punir des fautes passa- 
gères, c’est faire outrage à Dieu 

— Mais il mérite dix fois les flammes ! s’écria 


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4$ 


LE VIEUX SALOMON. 


» 

madame L., en sortant à demi, des couvertures, 
son corps décharné 

— Je n’en sais rien madame, répondit Rose d’un 
tou qui voulait dire : je n’en crois rien. 

— C’est assez pour aujourd’hui, finit madame 
L. ; nous reparlerons de cela un autre jour, et, 
si nous nous arrangeons de vous deux avec notre 
parent, le capitaine Jackson, je vous ferai bien 
revenir au chemin du salut! Allez maintenant 
m’appeler Rosalie, qui est en bas, et remontez 
avec elle 

Rose sortit de la chambre, pour exécuter l’ordre 
qu’elle avait reçu. 

Quelques instants après, Rose entra accompa- 
gnée de celle qu’elle avait été chercher. C’était 
une mulâtresse un peu plus foncée que Rose, peu 
remarquable de visage, mais paraissant bien faite 
de corps. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans. 
Sa maîtresse lui fit signe de s’approcher de son 
lit. 

— Rosalie, lui demanda-t-elle, le père vous a-t-il 
donné l’absolution hier à confesse ! 

— Non, madame, répondit la servante. 

— Et pourquoi cela 1 

— Il a dit que je ne la mérite pas encore et. . . 

— Ah! que vous ne le méritez pas encore 

cela veut dire que vous êtes une pécheresse endur- 
cie! Comme je veux vous sauver malgré vous, je 

vais vous aider à vous améliorer La dernière 

fois je vous ai à peine corrigée ; mais aujourd’hui, 
je vais vous fouetter d’importance ! Allez me cher 
cher le martinet qui est dans ce tiroir, et ôtez votre 
robe 

Pendant que la pauvre fille obéissait à cet ordre, 
madame L. sortit de son lit, passa une robe de 
chambre, et dit à Rose qui était toute tremblante: 

— Vous allez voir, vous, que, pour une femme, 
je ne m’acquitte pas mal des corrections que j’infli- 
ge pour le bien de l’âme! Ce sera peut-être 

bientôt votre tour, si vous vous endurcissez dans le 
péché. 

Rosalie avait apporté le martinet, et ôté sa robe. 

— Otez votre chemise aussi, lui dit sa maîtresse, 
et mettez-vous à genoux : je veux que vous vous 
souveniez de cette correction ! 

La mulâtresse obéit eu tremblant. 

Alors madame L. prit le martinet, composé 
de six bouts d’une corde assez forte, attachés à un 
manche court. ... et elle fit pleuvoir, sur les épau- 
les nues de son esclave, une grêle de coups aussi 
fortement appliqués que sa force le lui permettait. 
Elle alla d’abord lentement; puis, s’excitant elle- 
même à cette tâche pa* ses propres paroles, et par 
ce mystérieux éuivremeut du supplice sur certaines 
natures, elle accéléra jusqu’à la plus grande 
vitesse. La pauvre fille poussait des cris étouf- 
fés. . . • 


— Je te chasserai le démon du corps! s’écriait la 
mégère, ou je périrai à la peine! Ame endurcie! 

scélérate incorrigible! tiens, tiens! et les 

coups de martinet de pleuvoir plus dru sur tout le 
corps de la malheureuse ! 

Madame L. s’arrêta et s’assit. 

— Ce n’est pas fini, dit-elle à Rose épouvantée ; 
je me repose ponr reprendre déplus belle. . .Vous 
verrez qu’elle aura son billet d’absolution I 

— Grâce, madame, fit* Rose en joignant les 

mains 

— Grâce! êtes- vous folle f Où serait l’efficacité 

du remède si la dose était ménagée f 

— Mais, voyez, madame, son dos est tout déchi- 
ré! 


— Oh ! il n’y aura pas que son dos tout-à-l’heure ! 
Si ça ne suffit pas, dans quelques jonr3 je la ferai 
fouetter par mou nègre, et plus tard encore, 
je l’enverrai à la geôle pour être passée à la 
palette ! 

Rose cacha son visage dans ses deux mains. 

— Allons, dit madame L., qui était un peu 
reposée, couche-toi maintenant sur ce canapé ; tu 
n’as pas encore fini la séance ! Quand je n’en pour- 
rai plus, j’arrêterai 

Rosalie se releva et alla s’étendre où sa maîtresse 
lui avait ordonné. Alors commença la vraie fusti- 
gation, c’est-à-dire que madame L., perdant toute 
raisou, sembla en proie à la fureur la plus extrava- 
gante, frappant partout à tour de bras. . . . jusqu’à 
ce que, comme elle l’avait dit, il lui fut impossible 
de continuer, tant elle était lasse. 

— Maintenant, dit la pieuse maîtresse à cette 
dernière, vous pouvez aller voir en bas s’il y a quel- 
que chose à faire. Vous reviendrez dans une 
beurre faire ma chambre : je vais dormir pour me 

reposer — Que ces misérables esclaves nous 

dounent de tourments! ajouta-t-elle philosophique- 
ment, comme en s’adressant à elle-même.... Et 
elle s’alla remettre au lit pour calmer l’agitation 
do son sang et de ses nerfs. Rose ne se fit pas 
répéter l’ordre, et sortit au plus vite de cette cham- 
bre do bigote où l’instrumeot de supplice était posé 
sur un livre de messe. Rosalie était toujours sans 
mouvement. 

Il vient d’être question de la correction par la 
palette ; il faut que nous disions en quoi elle con- 
siste : 

Il y a, à la geôlo de la Nouvelle-Orléans, un 
h«nme dont l’emploi consiste à venir, tous les 
natius, infliger les corrections aux esclaves que 
leurs maîtres envoient à cet effet* Il y a trois 
sortes de corrections : le tordu , le fouet , la palette . 
Le tordu est fait d’une forte lanière de cuir de 
bœuf, enroulée sur elle-même à l’état humide, et 
gardaut sa forme à l'état sec. Il va en s’amincis- 
sant, et est long d’environ un mètre. Chaque 
coup, bien appliqué, boursouffie la peau ouladéchi 


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LE VIEUX SALOMON. 


49 


re, car c'est toujours à nu qu’on frappe. Les plaies 
sont hideuses et laissent des cicatrices ineffaçables. 
Une quantité de nègres et de négresses ont le corps 
tout hâché, à la suite de cette correction répétée, 
qui s’applique toujours sur le dos. On sait ce 
qu’est un fouet eu général, mais tout le monde né 
sait pas ce qu’est un fouet à esclaves. C’est un 
manche court auquel est attachée une très longue 
torsade de peau terminée par une mèche déliée, 
garnie de petits nœuds. Le patient est couché, 
nu, sur une échelle étendue à terre. Ses mains et 
ses pieds sont attachés aux barreaux de l’échelle, 
de manière à le maintenir bien allongé. Celui qui 
fouette se place assez loin, mesurant la distance 
dont il a besoin, et, comme il doit être habile en 
ses fonctions, il coupe la peau à chaque coup, si 
l’ordre du maître porte cette condition. Cette 
seconde correction ne s’applique pas sur le dos. — 
La palette est un morceau de bois dur, de peu 
d’épaisseur, long environ d’un pied et demi, et lar- 
ge de quatre pouces à peu près. Il est percé de plu. 
sieurs trous ronds, de sorte que chaque coup, 
médiocrement appliqué, produit l’effet de la ven- 
touse sèche, faisant saillir les parties incluses dans 
chaque trou ; et que, fortement appliqué, il fait en 
plus jaillir le sang. 

Quand un maître veut faire corriger son esclave 
— mâle ou femelle, jeune ou vieux — il donne à 
cet esclave un ordre écrit, portant le genre de 
châtiment et le nombre de coups à infliger, plus le 
prix de la correction, qui est généralement de 
vingt-cinq sous. Les esclaves se rendent à la geôle, 
et, quand l’heure est venue, le bourreau arrive, se 
met à l’aise, et exécute toutes les sentences, l’une 
après l’autre; ensuite de quoi, sans colère et sans 
rancune, il cause avec ceux qu’il vient de martyri- 
ser, puis remet son habit, et sort vaquer en ville à 
ses affaires personnelles. 

Ainsi, chaque matin à 1 a même heure, le passaut 
qui se trouverait dans la rue d’Orléans, entre les 
rues Trémé et Marais, entendrait des cris déchi- 
rants partant de l’intérieur de la prison de ville. 

L’homme qui, depuis bien longtemps, remplit 
ces fonctions de bourrean, est un noir haut d’envi- 
ron quatre pieds six pouces, et gros comme une 
barrique. Il a le visage placide et l’air d’un bon 
bourgeois qui ne fait de mal à personne ! On l’a 
surnommé le Capitaine Bidonnier. 

# 

• * 

Quelques jours s’écoulèrent sans que le sort de 
Casimir et de Rose fût fixé. On attendait pour 
cela l’arrivée du capitaine Jackson qui était en 
tournée dans les campagnes, pour ses affaires. La 
passion d’Augustin pour Rose avait grandi, et 
menaçait de faire explosion. M. L. continuait à 
être chez lui un vrai zéro, et madame L. redoublait 
de bigotisme et de méchanceté. Elle allait à l’égli- 
se tous les matins et faisait l’enfer en rentrant chez 


elle. Rose avait assisté à d’autres scènes de coups 
toujours administrés par la bigote qui semblait y 
trouver un certain plaisir ou la satisfactiou d’un 
certain besoin. Peut-être l’habitude qu’elle en 
avait prise lui en avait-elle fait une nécessité, 
comme le deviennent le café et le tabac.... La 
femme de Casimir devait assister encore à un de 
ces actes où conduit le désespoir, dans la malheu 
reuse classe dont nous résumons l’histoire en ceile 
d’une famille et des personnages qui se meuvent 
alentour. 

Un matin que Rose était occupée à l’arrangement 
de la chambre de sa maîtresse provisoire, pendant 
que celle-ci était au lit après ses prières matutineUes , 
elle reçut encore l’ordre d’aller chercher Rosalie, 
sans qu’il fût question du motif de Pappel. 

— Si c’est encore pour me battre oomme la der- 
nière fois, dit Rosalie à Rose, je la tue l J’ai fait le 

sacrifice de ma vie Mon enfant est mort l’année 

dernière pour avoir pris mon lait gâté par suite de 
mauvais traitements ; mon mari a été vendu dans 
l’Etat de l’Alabama : je ne tiens plus à rien. Qu’elle 
prenne garde! 

Et elle fit voir à Rose un couteau caché sous son 
corsage. 

Elles entrèrent ensemble dans la chambre de 
madame L. qui, d’une voix doucereuse et traînante, 
dit aussitôt à Rosalie : 

— J’ai parlé à notre confesseur, et, d’après son 
rapport, vous vous endurcissez de plus en plus 
dans le péché. Il voudrait vous marier à un nègre 
pieux et sage, et vous refusez, comme si vous 
deviez avoir une volonté ! Qu’avez-vous à dire à 
cela? 

— J’ai à dire, répondit assez cavalièrement la 
mulâtresse, que les esclaves sont au moins maîtres 
de leurs unions avec ou sans prêtres, et que le noir 
qu’on me propose ne me convient pas du tout...» 

Madame L. se souleva sur le coude et regarda sa 
servante, sincèrement ébahie. Il est probable que 
jamais elle ne s’était entendu répondre ainsi. Ce 
fut au point qu’elle resta un moment sans pouvoir 
parler, ne sachant que dire. 

Rosalie était décidée à tout, et, quand on est 
décidé, on est fort! 

Cependant, madame L. retrouva la voix quand 
son premier étouffement fut passé. 

— Tu dis, je crois, que vous avez le droit de 
prendre pour homme ou pour mari qui bon vous 

semble! Tu dis que le nègre qu’on veut te 

donner ne te convient pas! Voilà donc où mène 
l’inobservance des choses de la religion! Eh bien, 
mon enfant, pour ton bien futur, je vais mettre dès 
à présent à exécution la menace que je t’ai faite : 
jusqu’à soumission absolue, tu iras recevoir à la 
geôle, tous les huit jours, vingt coups de palette» 
à commencer d’aujourd’hui.... sans compter ce 


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LE VIEUX SALOMON. 


que je t’administrerai ici moi-même. Nons verrons 
qoi se lassera la première de nous deux. 

— . Je crois que voub ferez mieux de me vendre, 
répliqua la servante d’un ton qui frisait l’insolence: 
Vous y gagneriez, et, pour moi, je serais partout 
mieux que dans cette maison d’enfer! Si je dois 
mon travail à mes maîtres, je ne leur dois pas 
compte de ma conscience et de mon goût en fait de 
mari. 

— Tiens, fit madame L. frappée comme de la 
foudre par ce ton si nouveau pour elle, je ne te 
battrai pas moi-même aujourd’hui, car je te tuerais, 
ou la colère m’étoufferait! mais je vais te donner 
un ordre pour la geôle, et, quand tu en reviendras, 
nous verrons si tu seras plus souple ! 

Madame L. se leva et alla tracer quelques lignes 
sur un morceau de papier qu’elle remit à Rosalie. 
Celle-ci le prit avec un sourire de dédain, qui n’é- 
chappa point à Rose, mais qu’elle ne sut pas inter- 
préter et les deux mulâtresses sortirent ensem- 

ble. 

— Adieu, Rose, -dit Rosalie quand elles fureut 
dehors, tâche de ne pas rester dans cette maison- 
là.... 

Tu vas partir marronne ! répondit Rose. 

— Oui . . . .marronne — et pour longtemps ! 

Après ces mots, Rosalie sortit de la maison, 
tourna à gauche pour remonter la rue Bourbon 
jusqu’à la ruo d’Orléans ; mais, arrivée au coin de 
cette rue, au lieu de prendre à droite pour ga- 
gner la prison, elle descendit en sens inverse, se 

dirigeant du côté du fleuve 

R était 'un peu moins de sept heures quand Ro- 
salie quitta la maison de sa maîtresse pour s’aller 
faire battre; ordinairement les corrections étaient 
terminées à huit heures, et le capitaine Bidonnier 
remettait alors son gilet, son habit et son chapeau, 
et sortait de la geôle, tantôt précédé, tantôt suivi 
de sa canne, psesque aussi haute que lui. A neuf 
heures, Rosalie n’était pas revenue. Sa maîtresse 
pensa que les blessures des coups l’avaient peut- 
être forcée à se faire panser, et elle attendit. A dix 
heures, à onze heures, à midi, aucune nouvelle. 
Elle envoya alors aux informations, et il fut ré- 
pondu qu’on n’avait pas vu Rosalie ! Le soir, elle 
n’était pas rentrée ; on la déclara marronne à la 
police, et un Avis fut envoyé aux journaux, corn- 
me cela se pratique, annonçant l’offre d’une ré- 
compense à qui ramènerait la fugitive. Le lende- 
main l’Avis parut, et la mulâtresse ne revint pas. . 

Quatre jours après seulement, son corps fut re- 
trouvé flottant, sous la levée du quartier américain, 
au milieu d’immondices de toutes sortes ; il était 
verdâtre et commençait à entrer en putréfaction. 

Rosalie avait coûté à son maître douze cents 
piastres, autrement dit six mille fraucs 


IV. 

LES THEORIES DU CAPITAINE JACKSON 

Nous avons dit, au précédent chapitre, que la 
passion du fils de madame L. pour Rose grandissait 
chaque jour, et qu’elle menaçait de faire explosion. 
Dix fois par jour, M. Augustin trouvait moyen de 
se faire l’ombre de la nouvelle servante : il avait 
toujours quelque chose à lui demander ou à lui 
commander ; il éloignait Casimir le plus souvent 
qu’il était possible, et paraissait en proie à une in- 
cessante agitation pleine de tourments. Au lieu de 
courir les cafés et autres lieux publics, quos nomi- 
nare nequemus , — selon son habitude depuis plu- 
sieurs années — il était devenu sédentaire et casa- 
nier. On avait fort bien remarqué son manège, 
dans la maison, et les domestiques voyaient par- 
faitement ce qu’il cherchait. Rose savait cela depuis 
le premier jour, et Casimir l’avait appris d’elle. Le 
mulâtre n’avait jamais encore été mis à l’épreuve 
du côté de la jalousie, mais ses réponses à sa fem- 
me, au sujet de Mr. Smith, pouvaient donner à 
penser qu’il ne serait pas d’humeur aisée, en ce qui 
attaquerait son bien le plus cher, son seul bien! 
Si madame L. eût su tout cela, elle eût été probo. 
blement fort embarrassée, au milieu de l’égale at. 
traction que lui eussent faite, d’un côté sa religion, 
de l’autre, sa faiblesse pour son fils ; car elle était 
en même temps le tyran de la maison et l’eslave de 
son unique enfant. Or, entre l’immoralité dont il se 
serait agi, et le violent désir d’Augustin, on peut 
douter du parti qu’elle aurait pris : ou éloigner la 
mulâtresse, on tout faire pour la pousser dans les 
bras d’Augustin. Comme, aux yeux des bigots, il 
est avec le ciel des accommodements, madame L. 
eût pu, en machiavélesque casuiste, se dire qu’une 
esclave n’est qu’une esclave ; que toutes à peu près 
sont très faciles aux blancs ; que, si ce n’était l’uu 
ce serait l’autre, et qu’enfin un fils unique est un 

fils unique D’nn autre côté, entre ses prati. 

ques — nous n’oserons pas dire religieuses — et 
son amour maternel, il faut observer que le dernier 
était complètement sincère, et que les premières 
pouvaient ne pas l’être tout-à-fait. Peut-être, dan„ 
le doute du parti que prendrait sa mère, Augustin 
n’osait-il pas tenter quelque grand moyen, de peur 
d’un scandale ; on bien, malgré sa précoce corrup. 
tion, et Vexpêrienee de son âge, était-il encore bien 
jeune et plus timoré qu’il ne le pensait lui-même. . . 
Toujours est-il que ses amoureux tourments ne s’é. 
taient encore traduits qu’en importunités vagues 
dans leur but. Rose n’avait rien à faire, rien à 
dire eu de telles circonstances. En honnête femme, 
elle ne pouvait qu’avertir sou mari, et c’est ce 
qu’elle avait fait. 

Quelques jours s’étaient écoulés depuis le suicide 
de Rosalie, quand, un dimanche, on reçut nue let- 
tre annonçant l’arrivée du capitaine Jackson, pour 

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LE VIEUX SALOMON. 


le soir. Le lieu de parenté qui unissait la bigote et 
le capitaine était bien faible: celui-ci avait pour 
femme la soeur cadette de monsieur L., une excel- 
lente personne avec laquelle nous aurons, plus tard, 
à faire connaissance. 

Dès qu’ils surent la prochaine arrivée du capi- 
taine Jackson, Casimir et sa femme — qui, ce jour- 
là, avaient à peu près leur liberté — s’entretinrent 
beaucoup de ce qu’il en pouvait résulter. D’après 
les quelques paroles vagaes qu’ils avaient enten- 
dues, chacun de leur côté, il était possible qu’ils 
devinssent la propriété de monsieur L. Ce n’était 
pas ce dernier qui les inquiétait beaucoup, mais 
restaient sa femme et son fils, c’est-à-dire deux 
périls constants, deux menaces continuelles : d’un 
côté le despotisme ultramontain, de l’autre côté la 
tyrannie amoureuse. 

— Mon pauvre cher homme! disait Rose, tout 
nous vaudrait mieux que de rester dans cette 
maison. Je ne pourrais jamais être assez fausse 
pour feindre de partager les sottises et les supers- 
titions fanatiques de madame L., et alors elle fe- 
. rait de moi ce qu’elle faisait de Rosalie ! Quant à 
M. Augustin, il arriverait un jour quelque catas. 
trophe, car je vois chaque jour sa fatale passion 
grandir. J’aimerais mieux mourir que de lui céder» 
mais ma résistance serait un second sujet de tour* 

. ments de tontes sortes. 

— Il faudrait, répondit Casimir, que M. Jackson 
nous gardât : il n’est ni bavard ni grondeur : c’est 
un morceau de marbre qui mange et qui boit, et je 

m’en accommoderais assez dans les circonstan* 

ces bit nous nous trouvons. 

— Moi aussi, mais c’est là justement la ques- 
tion ! Il faut tâcher que l’un de nous deux soit là, 
ce soir, quand il arrivera ; peut-être nn bon cou- 
rant — comme dit Salomon, pour remplacer le mot 
hasard — nous fournirait-il l’occasion de faire pen- 
cher la balance du côté de notre désir Je vou- 

drais d’autant plus être dans une maison tranquille, 

mon ami, que 

•*- Que quoi f Rose 

— Que Devine cher cherche bien, et re- 

garde-moi ! 

— Je te regarde, ma Rose, et je te trouve plus 
belle chaque jour; mais je ne devine pas. 

— Cher mari! s’écria la jeune femme en jetant 
ses deux bras au cou de Casimir, je suis enceinte ! 
Il se fit un long silence 

Un double sentiment leur étreignait le cœur, et 
les laissait en suspens entre la joie et le chagrin. 
Ces impressions-là arrivent à l’âme comme l’éclair, 
et sont longues à dire. L’annonce d’un premier en- 
fant, quand on est jeune et qu’on s’aime ! c’est une 
de ces minutes de bonheur entier, qui efface d’un 
trait toutes les préoccupations de la vie ordinaire 

c’est la Révélation de quelqu’ange inconnu 

qui, d’une minute vous fait complet, en vons an- 


SX 

nonçant que vous avez soudé votre anneau à la 
chaîne sans fin d’un monde éternel comme son 
Créateur. Un autre être, né de vos joies, qui vous 
trace au cœur et au front l’étoile d’or de la pater 
nité! Ce jour-là, si on n’a jamais songé à Dieu, on 
y songe 

Oui quand on est libre mais quand on 

est esclave ! quand votre enfant n’est pas votre 

enfant ! quand on peut vous l’arracher de la ma- 
melle pour le vendre! Quand on peut le battre 
sous vos yeux, si ses cris importunent ! Quand on 
peut lui ôter votre lait et le nourrir à l’aventure, 
afin qu’il ne vous détourne pas de votre tâche ! 

Le battre ! le vendre ! votre premier- 

né votre vous! 

L’institution de l’esclavage donne aux maîtres 
tous ces droits ! 

Vous n’avez qu’à courber le front et pleu- 

rer.... 

Ou bien, comme tant l’ont fait, à prendre dans 
vos mains l’être né de vos seules joies, et lui briser 
la tête sur quelque pierre moins dure que le cœur 
des hommes. 

Le premier mouvement de Casimir fut de rendre 
grâce à Dieu et de jeter haine à l’homme. Plus le 
don du ciel était grand, plus le vol delà tejre était 
infâme. . . . Avec les amendements de la réflexion, 
vint le doute. C’est que, dans son premier élan, le 
cœur monte, et que, dans le second, il descend. 
Tout ce dont nous souffrons vient de nous ; tout ce 
dont nous jouissons vient de Dieu. 

— Rose, Rose! s’écria Casimir quand il put par* 

1er, si tu m’eusses annoncé cela à la Guadeloupe 
ou à New York, nous serions ou marrons au grand 
camp, ou libres dans une cité libre de l’Union. 

— Remercious Dieu ! répondit Rose 

— Alors, maudissons les hommes ! 

Ils se turent encore pour laisser parler leurs 
pensées. 

— Mais si l’on te frappait maintenant, je devien- 
drais assassin ! s’écria Casimir sortant de ses ré- 
flexions. 

— Mon Dieu mon Dieu! murmura RoSe, 

qüe votre main protectrice s’étende sur nous et sur 
notre enfant ! 

Et elle pleura 

Rose entra au salon au moment oh on annonçait 
le capitaine Jackson. 

• * 

Le capitaine entra comme c’était son habitude, 
c’est-à-dire très rondement. Il prit loi-même un 
fautenil et nue chaise : sur le fauteuil il 6’installa 
bien à l’aise ; sur les barreaux de la chafee il ap- 
puya ses pieds, dans une position presque horizon» 
taie. Quand cela fat fait, il jeta un regard sur sa 
demi-belle-sœur, et lui demanda des nouvelles de 
sa santé. 

Il ne faut pas oublier que le capitaine Jackson 

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52 


LE VIEUX SALOMON. 


était en ce moment chez une parente, et n’avait pas 
à se gêner. 

— Ça va mal, monsieur Jackson, ça va mal ! Une 
perte de donze cents dollars tout d’un coup ! Vous 
avez appris que cette misérable Rosalie s’est 
noyée f . . . . 

— Oui, oui, j’ai entendu parler de cela, et, ma 
foi 1 à sa place, je crois que j’en aurais fait au- 
tant. • • « 

— Et pourquoi cela f monsieur 

—Parce que, d’abord elle n’a plus ni son mari 
qu’elle aimait, ni son enfant qu’elle idolâtrait ; 
vous avez vendu l’un et tué l’autre. . . . 

— Gomment, tué!.... Moi, j’ai tué son enfant ! 
voilà qui est fort 

— Parbleu ! oui, vous l’avez tué. Vous n’avez 
pas pris un couteau de cuisine pour le lui plonger 
dans la poitrine, mais, aux yeux de Dieu, vous 
avez fait pis Je n’ai pas besoin de vous racon- 
ter nn épisode de votre propre histoire 

— Nous ne pouvons pas nous entendre au sujet 
des choses divines, répondit la bigote d’un air de 
dédain ; vous êtes un protestant, autrement dit un 
hérétique ! 

— Je suis cent fois plus chrétien que vous, ma 
chère belle-sœur : je ne tyrannise pes§pnne à pro- 
pos d’opinions religieuses; je ne fais pas mourir 
de misère les petits enfants, et je ne noie pas les 
femmes. Je tiens à distance ceux qui ne sont pas 
encore à mon niveau, mais je vois des frères dans 
toutes les créatures humaines. . . . 

— Alors, vous avez autant d’orgueil que vous 
avez peu de logique. Si les esclaves sont vos 
frères, pourquoi ne fraternisez-vous pas avec eux ! 

— Il est possible que j’aie de l’orgueil: je n’ai 
pas la prétention d’être parfait. Quant à ne pas 
être logique, c’est ce qu’il s’agit de voir. Il y a 
une infinité de blancs, libres comme moi, citoyens 
américains comme moi, que j’estime en masse et 
que j’aime en général, en ma qualité de chrétien; 
mais, en particulier, je ne les reçois ni ne les fré- 
quente, parce que, jusqu’à nouvel ordre, j’aime que 
chacun soit à sa place. 

— Voilà une singulière explication ! — Mais je 
vais vous embarrasser beaucoup: Pourquoi avec 
vos idées, achetez-vous des noirs! Pourquoi avez- 
vous acheté Casimir et Rose ! Pourquoi. . . . 

— Pas tant de pourquoi d’un coup! je vous 
prie: ayons de l’ordre, si c’est possible. Primo, 
je n’ai pas pour coutume d’acheter des noirs: je 
n’en ai pas un seul qui m’appartienne ; secondé, 
j’ai acheté Casimir et Rose pour des raisons à moi 
connues, et qu’il me plait de ne pas vous dire. En 
politique, je suis de l’écolo du silence : je manque 
rarement mon but, parce que je garde pour moi 
mes projets ! 

— Il y a doue de la politique dans vos acquisi- 
tions ! 


— Il se pourrait bien qu’il y en eût dansl’acquL 
sition que j’ai faite, et non dans mon acquisition.. . 

— Je ne saisis pas bien la distinction, répliqua 
madame L. 

— Il importe peu, riposta le capitaine. 

— Comme vous voudrez, cher beau-frère 

Depuis le commencement de cet entretien, Rose 
était passée dans un cabinet voisin, d’où elle en* 
tendait tout à clair 

— Changeons de sujet, si vous, voulez, reprit 
madame L.; voulez-vous nous vendre Rose ! 

— C’est selon, répondit le capitaine. Dites-moi 
franchement ce que vous en voulez faire. . . . 

— Mais, une servante, probablement! Rosalie 
doit être remplacée : c’était un bon sujet, sauf sou 
impiété. 

— Qu’est-ce que ça vous faisait son impiété ! 

— Nous autres maîtres, répondit madame L.» 
nous avans charge d’âmes ! Pour nos esclaves 
nous remplaçons Dien snr la terre, et 

Le capitaine partit d’un formidable éclat de rire • 

— Vous êtes, dit-il, des dieux bien aimables !... 

Cette hilarité intempestive et cette réponse mo« 
queuse agirent vivement snr les nerfe de la bigote : 

— Monsieur! s’écria-t-elle, est-ce pour m’iusui- 

ter que vous venez ici! 

— Moi ! pas le moins du monde Je ris de 

votre divinité, voilà tout : Il y a bien do quoi, j’es- 
père! 

— Alors, reprit madame L. radoucie en vue de 

son intérêt, reprenons les choses où nous les avons 
laissées, et ne parlons que de Rose. Je vous disais 
que je désire l’acheter pour remplacer Rosalie 

— Si vous procédiez avec elle comme avec l’au- 
tre, ne craindriez-vous pas le même résultat ! 

demanda mousieur Jackson. 

— Celle-là tient à quelque chose : elle a un mari 

qu’cll aime 

— Et vous ne parlez pas d’acheter le mari 

— Nous n’en avons guère besoin! Vous pour- 
riez le vendre dans la ville, et ils se verraient 

quand je serais contente d’eîle. Ce serait même un 
moyen de l’amener où je voudrais la voir! 

— Et où voudriez-vous la voir ! 


— J’adopte votre politique de silence, et je gar- 
do pour moi mes projets, répondit madame L. d’uu 
petit ton victorieux. 

— Mais je les devine vos projets: ce n’est pas 

difficile Vous en voudriez faire une bigote, 

avant d’en faire une servante ! 

D’abord, Monsieur Jackson, je ne sais pas si 
vous l’ignorez, mais le mot bigote n’est pas poli. 

Monsieur Jackson poussa quelques htm , hum, - 
eu mauière de toux ou en façon de doute, au choix 
de l’auditeur. Madame L. aima mieux y voir une 
queue de rhume qu’une manifestation équivoque* 


— Mais, dit le capitaine, avez-vous réfléchi, ma 
chère belle-sœur, que si, sachant vos habitudes de 


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LE VIEUX SALOMON. 


53 


correction — qui me répugnent, surtout pour leur 
motif — je vous vendais un bon sujet, je serais 
doublement coupable, d’abord comme homme, en- 
suite comme chétien ! 

— Chrétien ! murmura madame L 

— Oui, chrétien, par le Dieu éternel! Croyez- 
vous donc qu’il n’y ait que les catholiques de chré- 
tiens f Parce que nous avons réformé vos abus, 
vos ventes, vos tyrannies et vos superstitions, 
croyez-vous que nous ne soyons plus les Disciples 
de Celui qui est mort pour avoir enseigné la Li 
berté, PEgalité et la Fraternité ! — Croyez- vous, 
s’écria le capitaine, hors de lui par exception, que 
le culte fasse la religion f. ... .Si vous croyez cela, 
connaissez votre erreur : 

“ La religion, ce n’est pas le culte, ce n’est pas 
le dogme, c’est l’amour de Dieu et des hommes. 
Jésas-Christ n’est pas venu réunir les hommes 
dans un même culte, mais devant un même Dieu, 
suivant cette parole adorable: u C’est la miséri- 
corde que je veux, et non le sacrifice. ” Aussi qui- 
conque aime Dieu comme un père, et les hommes 
comme des frères ; quiconque tend la main à ses 
ennemis et bénit ses persécuteurs, fût-il sectateur 
de Mahomet, peut se dire disciple du Christ. Voilà 
comment l’Evangile est appelé à civiliser le monde. 
Faites seulement que sa morale pénètre dans l’â- 
me des barbares, et vous verrez s’éteindre la poly- 
gamie, les mutilations, les castes, l’esclavage, la 
tyrannie, qui est le mépris de l’homme, et le fana- 
tisme, qui est l’ignorance de Dieu. Toutes ces abo- 
minations effacées, que restera-t-il en face des 
idoles f Des chrétiens. ” 

— L’esclavage est dans la bible ! répliqua ma- 
dame L; il y est question de maîtres et de servi- 
teurs — 

— Aussi, ne vous parlé-je pas du livre de Moïse, 
mais de celui de Jésus! Vous êtes presque tous 
d’une telle ignorance touchant les choses dont 
vous vous faites les adorateurs fanatiques, que 
vous ne savez pas, pour la plupart, que l’ancien 
Testament et le nouveau Testament sont le feu et 
l’eau ! Il vous a plu de relier tout cela sous la 
même couverture, ivraie et bon grain, et vous 
avez baptisé ce mélange hétérogène du nom de Bi- 
ble, Livre par excellence ! Il faut pourtant distin' 
guer, et choisir entre les immoralités des vieux 
temps et la morale des temps nouveaux, entre les 
castes et l’égalité, entre l’égoïsme et la fraternité, 
entre la servitude et la liberté c’est-à-dire en- 

tre le passé et l’avenir ! 

— Je n’ai jamais réfléchi à tout cela, dit la belle- 
sœur du capitaine avec un embarras qu’elle ne 
put cacher. Nous avons le pape, l’église, les sacre- 
ments et les prêtres ; c’est bien assez pour les 
femmes. 

— En effet, je pense même que c’est trop 

— Pensez tout ce que vous voudrez, mon cher 


\ beau-frère ; mais puisque vous m’accusez d’igno- 
rance en matière de ma religion, je vous prouverai 
que je puis, aussi bien que vous, faire des citations. 

Saint- Augustin que vous citiez tout-à-l’heure, a dit 
au concile de Cirte : 44 Quiconque est hors du sein 
de l’Eglise catholique, Quelque louables d’ailleurs 
que soient ses actions, ne jouira point de la vie 
éternelle.” Que dites- vous de ces paroles, en les 
rapprochant de celles du même saint, que vous 

m’avez citées! J’espèrcque voilà une flagrante 

contradiction ! 

Et madame L. regarda son beau-frère d’uu air 
de victoire • 

— Cela prouve, ma chère dame, répondit tran- 
quillement le capitaine, que les hommes sont sujets 
à errer, qu’ils soient ou non canonisés. 

— Et le pape Grégoire-le-Graud, qui enseignait 
que : u Dieu ue peut être véritablement adoré que 
dans l’Eglise catholique, et que tous ceux qui sont 
séparés de cette Eglise ne seront pas saiivés. ” 

— La même réponse pourrait servir aux deux, 
sauf qu’il y en a une meilleure pour votre Grégoi- 
re : Monsieur Josse vendait des bijoux, et votre 
pape des indulgences ! 

Madame L. parut scandalisée de la comparaison; 
mais elle aima mieux abandonner un terrain sur 
lequel elle n’était pas de force. 

— Si vous voulez, monsieur Jackson, dit-elle, 
nous ne reparlerons plus jamais ensemble de 
toutes ces questions : nous ne nous entendrions 
point, et je risquerais que le démon se cachât sous 
votre enveloppe, pour me tourmenter. 

— Je vous remercie beaucoup de prêter si chari- * 
tablement mon enveloppe à votre démon ; mais je 
pense que, s’il lui prenait la fantaisie d’une méta- 
môrphose, il ne pourrait choisir qu’une robe de 

bigote. C’est ce qu’il fait, du reste, souvent 

dit-on. Mais laissons là toutes ces discussions oiseû- 
ses; posez votre demande catégoriquement, je vous 
répondrai de même. 

— Eh bien, voulez-vous me vendre Bose, et com- 
bien en voulez-vous! 

— Je ne la vendrai pas sans Casimir. 

-r- Pourquoi cela ! 

— Parce que je ne veux causer le chagrin de 
personne. 

— Est-ce que les nègres sont quelqu’un! 

— Ne recoramençous pas les discussions, je vous 
prie. Je crois que tous les hommes sont quelqu’uu : 
chacun son opiuiou. 

— Si on connaissait vos opinions dans ce pays, 
répondit la belle-sœur, vous seriez en danger, ca- 
pitaine ! 

— Oh ! je connais lepays, allez ! Je sais jusqu’oîi 
va la liberté que la question de l’esclavage y 1 lisse, 
et je n’ai pas envie d’y jouer sottement un rôle de 
martyr; mais je suis honteux, pour mon pays, de 
voir certaines étoiles dans sod pavillon. 

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54 


LE VTEtJX SALOMON". 


— Libre à vous. Eh bien t combien vendriez' 
vous les deux ? 

— Je ne vends pas d’hommes, je ne vends pas 
de femmes, je ne vends pas d’enfants ; je ne vends 
pas mes semblables, répondit le capitaine en se 
levant. Si j’ai acheté ceux-là, c’est qu’on a des 

vues sur eux Sur ce, chère belle-sœur, je vous 

souhaite le bon soir, et retourne à mon hôtel. J’ex- 
pédie La Caroline à Boston, et demain matin je 
viendrai chercher Casimir et Rose, que j’emmène 
à Baton-Rouge où je passerai quelque temps pour 
mes affaires. 

— C’est donc une mystification que cette vente 
probable 1 et un mystère que cette acquisition faite 
à la Guadeloupe ? 

— Ce sera tout ce que vous voudrez, ma chère 
dame. Vous savez que je suis un ex centric, ce que 
vous appelez en français un original. 

Et le capitaine Jackson sortit satisfait en se 
disant : Je lui ai donné une leçon Ail right ! 

Le capitaine Jackson était à peine dans la rue 
que Rose se jetait dans les bras de Casimir en s’é- 
criant dans le délire de la joie : 

— Nous ne serons pas vendus ici ! peut-être 

pas vendus du tout ! Le capitaine Jackson est un 
homme de cœur 


V. 

UNE HONNETE FEMME. 

Le leudemain, vers dix heures du matin, le ca- 
pitaine Jackson, accompagné de ses deux domesti- 
ques, nos héros, sauvés au moins pour le présent, 
montait à bord du Patrick Henry , steamboat fai- 
sant les voyages entre la Nouvelle-Orléans et 
Baton-Rouge. Bientôt la ville disparut dans un 
nuage de fumée noire sortant des cheminées du 
vapeur , et ou commença à remonter le Mississippi. 
Les rives de ce grand fleuve sont plus belles à 
mesure qu’on le remonte. Les habitations, plus 
riches que dans le bas, présentent à l’œil, de loin 
en loin, l’aspect de belles maisons de maîtres, en- 
tourées de grands arbres, quelquefois de jardins, 
fort beaux durant la belle saison. Les terres si 
plates et si tristes, à partir de l’embouchure du 
fleuve, commencent à s’accidenter quand on a par- 
couru une certaine quantité de milles au-dessus de 
la Nouvelle-Orléans. Des diminntifs de montagnes 
surgissent de loin en loin, couvertes de bois épais, 
au milieu desquels on aperçoit de jolis cotta ges aux 
jalousies veites et aux toitures rouges. On se 
croise assez souvent avec d’autres bateaux à vapeur 
descendant le fleuve à grande vitesse. Ces steam- 
boau sont fort curieux à voir pendant quelque 
temps. On s’en lasse ensuite et on les trouve 
monotones. Toutefois, ils méritent une courte 
description. 

Un steamboat du Mississippi est comme une 


maison de bois à un étage, quelquefois à deux éta- 
ges, qu’on aurait posée toute faite sur une carcasse 
de navire à ras d’eau. Une galerie couverte, mais 
non fermée, çourt tout autour de l’étage ou des 
étages. Là vont et viennent les passagers de 
chambre. Par-dessus le tout est une sorte de. 
cage-belvédère où se trouve la roue du gouvernail 
à l’avant du bateau, et dans laquelle nécessai- 
rement se tient le pilote. De longues cordes, par- 
tant de cette cabine du pilote, vont rejoindre la 
barre du gouvernail, placé à l’arrière comme tou. 
jours. Cette position élevée et à l’avant du eteam- 
boat est nécessaire pour gouverner dans les fleuves, 
et surtout dans les petits et sinueux affluents qu’on 
appelle bayous dans le pays. Deux énormes che- 
minées, très-hautes, s’élèvent à l’avant, communi- 
quant avec les foyers placés sur le premier pont. 
Les marchandises, balles de coton, boucauts de 
sucre, denrées de l’ouest, s’entassent dans la cale 
et tout le long de la galerie extérieure d’en bas, au 
centre de laquelle sont les machines. Il y a beau- 
coup de luxe et de comfort dans la grande fcalle 
affectée aux passagers, et surtout dans la chambre 
de l’arrière, dite chambre de dames, où ne sont 
admis, en fait d’hommes, que ceux qui accompa- 
gnent des dames. Les grands bateaux à vapeur 
ont ordinairement un piano dans cette chambre 
privilégiée, et toujours une énorme Bible dorée sur 
tranches, posée au milieu d’une table ronde tenant 
le centre exact de la chambre, ou si l’on veut, du 
salon. Les cabines de passagers sont rangées 
tout le long de chaque bord, à l’étage dont nous 
avons parlé, et ont chacune deux issues, l’une sur 
la galerie extérieure, l’autre sur la salle commune. 

Les explosions ne sont pas bien rares parmi ces 
maisons flottantes, tant on prend peu souci des 
capacité^ des capitaines et des ingénieurs ; mais 
il faut qu’on sache, en passant, que la vie des gens 
est ce qui préoccupe le moius aux Etats-Unis. La 
perte de marchandises y est bien plus sérieuse ; 
aussi prend-on plus de précautions pour celles-ci 
que pour ceux-là. Tout marche si vite, dans ce 
pays de go alieacl ! les progrès matériels y sont si 
rapides, qu’on semble n’y pas songer à demain, et 
qu’aujourd’hui est tout. 

Nous en aurions long à dire si nous voulions ne 
rien omettre, mais nous aimons les descriptions 
coürtes, et nous pensons que la majorité des lec- 
teurs partage ce goût; aussi, nous contentons-nous 
toujours de ne décrire que ce qui ne saurait être 
omis. 


Ce n’était pas, à bord du Patrick Henry , comme 
à bord de La Caroline : le capitaine Jackson n’a- 
vait plus de conversations avec Gasimit et Rose 
pour se perfectionner dans la langue française. Le 
décorum s’y opposait ; de plus monsieur Jackson 
n’était plus, en ce moment, capitaine du bord, 

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LE VIEUX SALOMON. 


55 


mais seulement passager ; or, dans an pays com- 
me la Louisiane, il n’eût pas été prudent de mani- 
fester des goûts négrophiles : 

Là où les noirs sont esclaves les blancs ne sont 
pas libres. 

Casimir avait tout de suite lié connaissance avec 
les garçons de service, mnlâtres comme lai ; il les 
aidait dans leur travail, et partageait la chambre 
de l’un d’eux. Bose avait fait de même avec la fille 
de chambre, en sorte qu’ils n’avaient, à bord du 
steamboat, aucune relation aveo leur maître. 

Quelques retards dans la traversée ayant assez 
considérablement allongé le voyage, on n’arriva à 
Bâton-Bouge que le lendemain matin, 

La veille au soir, quand tout le service fut ache- 
vé après le souper des passagers, Casimir et Bose 
se retrouvèrent, et devisèrent longtemps ensemble 
de ce qui venait d’arriver. 

— J’ai tout entendu, disait Bose à son mari, et 
je n’ai rien oublié, va ! Il a discuté très chaude- 
ment avec cette méchante femme, et, à plusieurs 
reprises, il l’a blessée au vif. Il n’était pas muet 
comme à bord I Finalement, madame L. voulait 
nous acheter tous les deux, et j’ai bien compris 
qu’elle t’aurait revendu aussitôt qu’elle eût été 
notre maltresse, car elle a d’abord dit qu’elle n’a- 
vait pas besoin de toi Dieu nous a protégés ! 

— Et l’esprit de Salomon a communiqué avec le 
mien ! dit le mulâtre de l’accent d’une profonde 
conviction, car, pendant que j’étais seul, à atten- 
dre, comme j’avais le front penché dans' mes deux 
mains, et que mes yeux étaient fermés, j’ai vu le 
vieil aveugle me dire: “ Espère I ” Je l’ai vu com- 
me je te vois ; je l’ai entendu comme je t’entends ! 

— Je ne comprends rien à cela, dit Bose 

— Ne pas comprendre n’est pus une raison pour 
nier. 

— Je ne nie pas, Casimir ; je m’étonne 

— Enfin continue, ma chère femme 

— Alors, le capitaine s’est levé et a répondu — 
j’ai bien retenu sa phrase ! — : “ Je ne vends pas 
d’hommes ; je ne vends pas de femmes ; je ne vends 
pas d’enfants, je ne vends pas mes semblables !...’ 

— Mais il eu achète bien ! 

— Attends doncl II a ajouté ; “Si j’ai acheté 
ceux-là, c’est qu’on a des vues sur eux. ” 

— Oo a des vues sur eux murmura Casimir 

Qui, on ? Quelles vues î Je m’y 

perds 

— Enfin, cette fois tout est pour le mieux, quant 

à présent : le temps nous apprendra le reste 

ayons confiance en Dieu ! 

— Oui, ma chérie : Un heureux début ne doit pas 
faire augurer une fin mauvaise ; sans cela la vie 
entière se passerait à souffrir ; manquer de con- 
fiance, ce serait de l’ingratitude. 

— Et, comme il est écrit dans tou Livre : “ L’iu- 
gratitude est pire que l’assassinat. ” 


— Mon Livre me rappelle Salomon, Bose, et 
Salomon me rappelle la promesse qu’il nous a faite 
de ne pas nous laisser sans nouvelles de ta mère, 
et de la Guadeloupe. Je me demande comment il 
fera pour nous faire parvenir des lettres, notre vie 
errante ne lui permettant pas de savoir où nous 
sommes 

— Puisqu’il l’a promis, il le fera, répondit Bose. 
Monsieur Lambert nous a fût la même promesse ; 
à eux deux ils trouveront moyen 

— Et Suzanne, ajouta Casimir, s’en occupera 
aussi. 

— Et madame Lambert, qui est si bonne, ne 
nous oubliera pas. 

— Tu vois, ils seront quatre à vouloir, ma chère 
petite, et quatre bonnes volontés qui tendent au 
même but pour le bien, c’est fort 1 

Ce soir-là le ciel était tout constellé d’étoiles 
brillantes: la nuit était claire et le temps très 
doux. Le Patrick Henry filait dix à douze nœuds, 
sous la vigoureuse, et. bruyante impulsion de ses 
palettes fouettant l’eau avec vigueur. Le silence 
régnait à bord; toute la nature semblait s’être 
mise à l’unisson du contentement de nos pauvres 
héros allant vers l’inconnu avec une sorte dq joie 
confiante. 

Ils restèrent à causer jusqu’à minuit, et alors 
ils se séparèrent pour aller chacun à sa couche. 

— Bonsoir, mon Casimir, dit Bose 

— Bonsoir, ma Bose.... — Nous allons doue 
chacun d’un côté, au lieu d’aller ensemble. com- 

me de coutume ! 

— C’est pour une fois, cher 1 et nous pense- 

rons l’un à l’autre ! 

Leurs mains .étaient enlacées. Us regardèrent 
autour d’enx : ils ne virent personne, leurs lèvres 
se joignirent, et un baiser fut leur adieu jusqu’au 
lendemain.... 

* 

• * 

Ce lendemain, ou arriva à Bâton-Bouge, comme 
nous l’avons dit. Il y avait une heure seulement 
qn’il faisait jour. Casimir et Bose étaient sur pied, 
lui satisfait, presque joyeux, elle plus fraîche et 
plus jolie que jamais. Depuis la connaissance de 
sa prochaine maternité, la belle jeune femme sem- 
blait transfigurée ; ses beaux yeux brillaient d’une 
joie humide ; elle portait la tête pins allègrement 
que de coutume, et semblait avoir oublié ce que 
leur position avait d’incertain. Et lui ! 

La joie est de tons les âges et de toutes les situa- 
tions. Elle épanouit plus souvent peut-être le visa- 
ge du pauvre que celui du riche ; elle console par- 
fois le prisonnier dans son cachot, l’exilé dans sa 
nostalgie, le paria dans sa misère et dans sou ab- 
jection. Bayou céleste, elle descend, comme un 

messager consolateur, sur les fronts courbés 

qui se relèvent peu à peu, en reconnaissant qu’elle 
s’appelle l’Espérance. 


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56 


LE VIEUX 

Bâton-Rouge est une assez jolie petite ville dont 
le terrain n’est pas plat, bas et humide comme 
celui de la Nouvelle-Orléans. Ses environs sont 
assez agréables, quoique peu accidentés. 

Le capitaine Jackson descendit dans un hôtel où 
il était connu pour y faire son séjour chaque fois 
que ses affaires l’appelaient dans la localité. Il 
prit deux chambres, une pour lui, une pour ses 
deux serviteurs, et sortit sans dire quand il revien- 
drait. Casimir et Rose se trouvèrent donc livrés à 
eux-mêmes, sans savoir ce qu’ils avaient â faire, et 
absolument libres de leur temps. 

Décidément, le capitaine Jackson était un vrai 
original. 

Il ne revint qu’au bout de quatre jours. Comme, 
la veille, on était venu offrir à Casimir de l’ouvrage 
pour un jardin, celui-ci demanda à son maître s’il 
pouvait accepter cette offre. 

— Vous le pouvez, lui répondit son maître : le 
travaille est bon, 

Et, ayant prononcé cette longue phrase, il tour- 
na le dos et partit. 

Rose, assise tranquillement dans sa chambre, 
confectionnait des petits bonnets et d’autres ob- 
jets de layette. 

Quand ils avaient quitté la Guadeloupe, les en- 
fants de la vieille Suzanne avaient vendu leur 
mobilier, leurs ustensiles de ménage et divers 
autres objets; de tout cela ils s’étaient fait quel- 
qu’argent qu’ils avaient joint a leurs modestes 
épargnes; madame Lambert y avait ajouté quel- 
ques petites pièces d’or de ses fonds particuliers, 
en sorte que les exilés n’étaient pas pécuniairement 
au dépourvu. Avant de quitter la Nouvelle-Or- 
léans, Rose avait acheté ce qu’il fallait pour prépa- 
rer à son cher petit attendu de quoi le vêtir et le 
faire beau à son entrée dans la vie. 

— Je vais commencer demain le travail qu’on 
m a offert, dit Casimir en allant vers sa femme 5 
notre maître a dit : “Vous pouvez accepter ; le tra- 
vail est bon. ” 

— Il faut convenir, mon ami, observa Rose, que 
notre maître est une véritable énigme ! A la Pointe- 
à-Pitre, il fait mépris de nous, m’examine comme 
une bête curieuse, nous achète, nous emmène, nous 
fait causer, une heure par jour chacun, avec lui 
sans plus s’occuper de nous que si nous n’existions 
pas! Arrivés à New-York, il nous laisse à bord, 
puis lève l’ancre, fait voile pour la Nouvelle-Orléans, 
où il nous conduit chez un de ses parents. Là, un 
beau jour, il change brusquement de façons, se 
proclame ennemi de l’esclavage, refuse de nous 
vendre, et nous emmène avec lui à Baton-Ronge j 
Ici, il nous abandonne, à l’hôtel, va à ses affaires, 
ne nous commande rien et te permet de travailler 
pour ton compte, en te disant: “ Le travail est 

bon ” Comprends-tu quelque chose à tout cela, 

Casimir? 


SALOMON. 

» 

— Si on comprenait le capitaine Jackson, Rose, 
il ne serait pas un original ! Je crois que le mieux^ 
est de suivre le courant sans nous inquiéter. Nous 
vivons bien ; nous sommes tranquilles ; je vais 
gagner quelqu’argent, tout est pour le mieux. 
Quand il nous dira : Partons ! nous ferons nos 
paquets, et nous le suivrons. 

— Tout cela m’intrigue fort En premier lien, 

j’ai jugé le capitaine un homme sans cœur ni âme> 
un acheteur et un vendeur de chair humaine ; en 
second lieu, je l’ai jugé un vrai chrétien, un homme 
de cœur, selon la charité et la fraternité; aujour- 
d’hui, je ne sais plus que croire: il prête à toutes 
les suppositions. 

— Donc, termina Casimir, ne nous fatiguons 
point l’esprit; à deviner une énigme anssi obscure. 

— Ainsi-soit-il! fit Rose — et ils parlèrent 

d’autres choses. 

Le lendeinaie, Casimir partit de bonne heure, 
pour commencer le travail qu’il avait accepté aVec 
la permission de son maître. Le jardin auquel il 
devait travailler était distant de la ville d’environ 
un mille et demi; une demi-heure suffisait grande- 
ment pour qu’on fit ce trajet. Rose resta donc 
seule, occupée, dans sa chambre, à la chère besogne 
que nous savons. Son mari ne devait revenir que 
le soir, tant que dureraient ses nouvelles occupa- 
tions. 

Vers dix heures, on frappa à la porte ; Rose se 
leva, ouvrit, et ne fut pas médiocrement étonnée 
en voyant M. Augustin L. Elle regagna sa place 
et attendit, avec quelque trouble, que le jeune 
homme fit connaître le motif de son étrange visite. 

M. Augustin avait un tout autre visage que le 
jour où il s’était précipité comme une avalanche 
dans le grenier de la maison de sa mère, où les 
époux avaient passé leur si triste première nuit, à 
la Nouvelle-Orléans. Il était pâle et grave, autant 
que vingt ans peuvent porter de gravité. Il était 
même embarrassé et ne pouvait parvenir à le céler # 
Il avait fait une toilette de bon goût, juvénile mais 
peu voyante, comme s’il se f&t rendu à une soirée 
de gens graves réunis pour une fête exceptionnelle, 

et vraiment il était beau, ainsi dépouillé de 

cette morgue et de cette laide hauteur, fruits natu- 
rels d’habitudes précoces de commandement sans 
contrôle. Un peu plus il eût été humble I 

— Je suis venu à Bâton-Rouge, pour les affaires 
de mon père, et, ayant su de ma mère que vous 
étiez ici, je viens pour vous parler. 

Rose sans répondre, le regarda d’un air si étonné, 

que son regard équivalait à une interrogation 

Le jeune homme paraissait chercher la suite de son 
'exorde, pour se poser plus à Taise dans ce qu’il 
voulait réellement dire. 

— Oui, continua- t-il, je voulais vous engager à 
parler à votre maître, pour qu’il vous. . . Jumât,*. 


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57 


LE YIEÜX SALOMON. 


à ma mère; (Il n’osait pas dire: vendit ! ) — ne 
croyez pas, ajouta-t-il, que vous seriez malheureu- 
se et traitée comme Rosalie! Je suis là, moi ! 

et, comme je fais ce que je veux à la maison, 
jë ferais en sorte que vous fassiez libre de 
votre conscience. Ma mère est une folle qui 
nous ruine avec ses sottises d’églises ; moi, j’ai été 
mal élevé, mais depuis quelque temps fai réfléchi, 
et je veux devenir meilleur. 

— Tant mieux pour ceux qui seront chez vous ! 
répondit Rose ; mais je ne vois pas, quant à mon 
mari et à moi, pour quel motif nous chercherions 
à appartenir à votre famille, monsieur. 

— Pour quel motif, Rose ! dit le jeune homme un 
peu plus enhardi, pour quel motif! Ne le savez- 
vous pas! 

— Non monsieur 

— Rose, n’avez-vous pas compris que je vous 
aime! Oh! ne me jugez pas d’après les premiers 
instants où vous m’avez vu ! je suis bien changé, 
allez ! Et je vous aimé comme je n’aimerai jamais ! 
au besoin je saurais vous le prouver! 

— Monsieur, répondit Rose, j’aime mon mari de 
tout mon cœur. 

— Eh bien, il serait heureux aussi à cause (le 

vous, si.... 

— Monsieur, si j’étais une femme libre, dit 
Rose d’une voix que l’émotion gagnait, je vous 
prierais de sortir, et, si mon mari n’était pas 
esclave, il vous demanderait compte de votre con- 
duite ! 

— Oh ! je ne vous ai pas tout dit, et j’aurai3 dû 
vous faire connaître tout de suite ce que je ferais 
pour vous. Je vous parle poliment ; pourquoi vous 
fâcher ! 

— Vous pouvez parler, monsieur; je vous ai dit 
ce que je ferais si j’étais une femme libre ; comme 
je ne le suis pas, il faut bien que je souffre tout ce 
qu’il vous plaira de me dire ! 

Ces paroles dignes et grandes imposèrent au 
jeune homme, malgré sa mauvaise éducation. S’il 
n’eût été si violemment épris, peut-être eût-il aban- 
donné cette poursuite difficile, mais, plus il voyait 
Rose, plus il l’entendait, plus elle le repoussait 
ayec une mélancolique amertume, plus il sentait le 
désir pénétrer en lui, âcre et voluptueux tout à la 
fois. Ses vingt ans le rendaient inflammable au 
plus fort degré; la poudre était dans ses veines, 
l’étincelle était dans les yeux de Rose, dans sa 
beauté, dans sa grâce, dans ses formes suaves, 
dans sa résistance excitante. 

— Ce que je vous dirai, reprit-il, c’est que je vous 
aime à en devenir fou ; c’est que je suis prêt à tous 
les sacrifices possibles et impossibles, pour vous 
avoir ! Je vous ferai libre, si vous m’écoutez ! Ma 
famille est riche. Ma mère a beaucoup d’argent. . 
qu’elle amasse et cache. — Je lui ai volé mille pias- 
tres que j’ai là! dans ce portefeuille — dit il en 


montrant à Rose un maroquin plein de billets de 
banque — Je lui en volerai d'autres pour donner 
la liberté à votre mari ! Ne soyez plus au capitaine, 
ne soyez pas à ma mère; soyez libre ! et après. . . . 
devenez ma maîtresse aussi longtemps que je me 
ferai aimer de vous, aussi peu longtemps que vêtis 
voudrez, si vous ne m’aimez pas après m’avoir ap- 
partenu ! — Rose, Rose ! s’écria le jeune homme 
hors de lui, dites oui , et je pars.... èt je reviens 
près de vous avec votre affranchissement! J’aurai 
foi dans votre promesse.... Vous aime*, vous 

avoir! t’avoir Rôse! Quel paradis pour ma 

jeunesse ! Tiens, c’est moi qui suis esclave ; c’est 
toi qui es libre Je suis à tes pieds je t’ai- 

me, je t’aime comme un insensé ! 

Et, emporté par le délire, par la passion, par 
l’amour, par le feu de sa jeunesse, il était tombé 
aux pieds de la mulâtresse, tremblant et pleurant. 

Effrayée et attendrie, Rose se leva avec une sor 
te de pitié douloureuse, et Celui qui voit au plus 
profond des cœurs vit seul ce qui tressaillit dans 
le cœur de la jeune femme, à l’ofire de la liberté. . * 
A ce moment de légères secousses se firent dans 
ses entrailles, et le mirage s’effaça devant la sou- 
riante figure d’un nouveau- né... . Un éclair 
passa dans la raison chancelante de la pauvre 
esclave ; il illumina jusqu’aux profondeurs de sa 
conscience, et une voix inconnue cria eu elle : 
u Tu as hésité ! ” 

— Allez- vous-en, Monsieur Augustin, dit*elle 
d’une voix suppliante ; mon mari m’aime comme je 
l’aime, et je travaille à vêtir notre enfant ! 

Augustin était debout avec ce dernier mot, bai*- 
leversé, ému, égaré. Ses yeux tombèrent alors 
sur un tout petit bonnet presque achevé, et une 
sorte de calme tiède se mêla à ses bouillantes ar- 
deurs. . . .qu’il abattit. 

— Rose, dit-il, je vous aimerai toujours ! Je suis* 
jeune ; j’ai le temps pour moi, et quelque chose me 
dit que nous nous reverrons, fût-ce dans dix ans 1 
Jp veux être votre ange protecteur, ne pouvant 
vous avoir comme je le voudrais. Vous n’êtes plus 
pour moi uue esclave, et tous les esclaves qui se 
trouveront sur le chemin de mon existence, à par* 
tir de ce moment, auront en moi une protection 

qu’ils devront à vous seule Je sens que votis 

m’avez fait bon ! — Adieu, Rose, ajouta*tJl en 

s’apprêtant à sortir, adieu et souvenez-vous 

que, si nous sommes méchants, c’est l’esclavage 
qui nous fait ainsi ! 

— Adieu, monsieur Augustin, répondit Rose; 
quand la liberté aura lui pour tous, vous trouverez ‘ 
des amis! 

Et elle tendit sa belle main au jeune homme..:* 
qui la couvrit de baisers convulsifs. .. .et s*éloi- 


Quand Casimir revint le soir, sa femme lui ra- 

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96 


LE VIEUX SALOMON. 


conta ce qui s’était passé. Le mulâtre Pécouta 

jusqu’à la fin sans l’interrompre puis après 

quelques minutes de réflexion : 

— L'honneur est donc plus fort que la liberté ! 
s’écria-t-il . . . . 

-—Non, dit Eose, la liberté est plus forte que 
l’honneur 

Mais alors, qui est plus fort que la liberté ! 

— L’amour! répondit la jeune femme en embras- 
sant le petit bonnet de l’enfant qui n’était pas enco- 
re né • • • • 


VI. 

SURPRISES ET NOUVELLES. 

Huit jours après la scène qui précède, Eose reçut 
fie la Nouvelle-Orléans une petite caisse en bois 
d’acajou, dans laquelle était une jolie layette com- 
posée d’objets de deux couleurs seulement : rose 
et bleue. Aucune lettre, aucune note, aucun signe 
n’indiquait l’expéditeur de ce cadeau ; mais Eo&e 
devina bien vite de qui il venait, et cette délica- 
tesse la toncha. Nous avons tous un côté faible- 
<m plutôt un côté bon. Il eût été impossible d’ima, 
giner quelque chose de pins agréable pour la future 
jeune mère, qu’une telle prévoyance pour l’enfant 
qu’elle allait bientôt mettre au monde. A mesure 
qu’elle déployait et admirait chaque objet, ses yeux 
devenaient humides ; elle voyait, avec une joie recon- 
naissante, qu’elle avait changé une passion dan- 
gereuse en qne mélancolique amitié ; qu’au lieu de 
s’être fait nn ennemi irréconciliable d’un homme 
repoussé, elle s’en était fait un ami. Tout bien 
porte avec soi sa récompense, comme tout mal sa 
punition, quelque cachés qu’ils soient l’un et 
l’autre. 

Lorsque Casimir apprit le soir la nouvelle, il n’en 
conçut aucune mauvaise pensée, car il avait au 
cœur les délicasses qui sont la poésie de l’exis- 
tence. Prendre de l’ombrage, c’eût été mal recon- 
naître l’honnêteté de sa femme, et, touchant le 
jeune homme, il comprit qu’un pareil envoi annon- 
çait l’abandon de toute intention mauvaise. Si sa 
femme eût reçu pour elle-même des robes et d’au- 
tres objets de toilette, c’eût été autre chose, et il 
eût tout renvoyé ; mais l’hommage fait à la seule 
maternité avait quelque chose de probe qui devajt 
exclure tout soupçon de mal. 

— C’est affaire à toi, dit-il à sa femme, de chan- 
ger les louveteaux en brebis ! 

Pendant ces huit jours, le capitaine Jackson 
n’était venu qu’une fois à l’hôtel, sans plus s’in 
quiéter de ses deux sujets que s’il ne les eût jamais 
connus. 

Quelques semaines se passèrent encore, sans 
rien amener de nouveau qui puisse être consigné 
dans ce récit. Casimir gagnait un peu d’argent ; 
Eose travaillait toujours à son même ouvrage,, 
malgré le présent qu’elle avait reçu ; ils 11’avaient 


rien à payer à l’hôtel : tout était pour le mieux 
jusque-là. 

Le bonheur est chose monotone à raconter, ou 
plutôt il ne se raconte pas, parce que ce serait trop 
tôt fait! Qu’ajouter à ces mots: ils étaient heu- 
reux ? 

Eh bien, Casimir et Eose n’étaient heureux qu’à 
demi, à cause de l’incertitude qui les tenait depuis 
longtemps. Ils eussent désiré une solution à cet 
état do choses, tout facile et doux qu’il était. — 
C’est que, si l’âme à soif de l’inconnu, l’esprit de- 
mande du positif: si l’âme tend à monter vers 
l’infini, le corps tend à descendre vers le fini. 
Chacune des doux portions de notre être est attirée 
incessamment vers sa source : l’une, le ciel et l’éter- 
nité ; l’autre, la terre et le temps. 

Il y avait un mois que Casimir travaillait au 
jardin de l’habitant de Bâton-Eouge qui l’avait en- 
gagé, quand, un soir, monsieur Jackson entra dans 
la chambre de ses deux serviteurs, prit une chaise, 
s’assit et parla en ces termes : 

— Casimir, Eose, il y a longtemps que je vous 
connaissais quand je vous ai achetés tous les deux 
de M. Lambert, à la Pointe-à-Pitre. Je vous ai 
achetés on vue de votre bien, si vous le méritez 
pendant le temps, inconnu à vous, que j’ai fixé 
pour cela. Comme je 11e parle que quand il est 
l’heure, il se passera probablement une année avant 
que je revienne sur ce sujet. Ma famille est ici 
depuis ce matin ; vous allez me suivre à la maison, 
et, comme nous n’aurons que vous deux pour ser. 
viteurs, outie une cuisinière, faites bien votre 
devoir! Nous avons une année à passer ici; après 
quoi, toutes mes affaires terminées, nous quitte- 
rons, probablement pour toujours, la Louisiane, et 
alors vous serez fixés sur tout ce que vous voudriez 

bien savoir aujourd’hui J’ai deux enfants, et 

ma femme est enceinte ; elle est délicate, et a besoin 
de soins intelligents et dévoués. Je compte sur 
vous pour le présent; comptez sur moi peur l’avenir, 
si vous le méritez. — Je n’ai plus qu’une recom- 
mrndation à vous faire: je 11e veux pas entendre 
chez moi, les mots de maître et maîtresse; mon- 
sieur et madame sussent. — Maintenant j’ai quel, 
que chose à vous remettre : c’est une lettre de la 
Guadeloupe ; la voici ; Je viendrai vous chercher 
dans une heure. 

Et le capitaine Jackson sortit de 1 hôtel. 

Casimir et Eose se jetèrent dans les bras l’un 
de l’autre en versant des larmes de joie. Une let- 
tre de la Guadeloupe ! Ils avaient une lettre de la 
Guadeloupe! ce bnlieur effaça pour un moment 
la satisfaction que leur avaient donnée les bonnes 
paroles du capitaine. 


— Lis, Casimir, lis, s’écria Eose toi qui sais 

lire ! 

— Ecoute, chère femme ; si tu veux me croire 
gardons un peu la joie de cotte lecture, pour la 


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LE VIEUX SALOMON. 


goûter plus complète ! Nous n’avons qu’une heure 
pour être prêts, et une heure, avec notre maître.. . 

— Maître est défendu ! dis avec monsieur ? 

— C’est juste. Une heure avec monsieur, c’est 
juste soixante inimités ! Quand nous serons daus 
notre chambre, nous aurons tout le temps de lire, 
de relire et d’embrasser cette chère lettre ! et de 
la commenter à notre aise ! 

— Tuas raison, mon ami; la certitude d’une 
joie prochaine e3t déjà une joie : cela nous en fera 
deux. 

— Allons, vite, préparons nôtre départ de cette 
chambre, et que monsieur voie qu’il est compris. 

Ils se mirent prestement à la besogne, et, un 
quart d’heure avant le moment ilxé, tout était prêt. 

Monsieur Jackson ouvrit la porte à la dernière 
fraction de l’heure annoncée. Bose avait à la main 
un sac de voyage, et Casimir une malle portative* 
Ils suivirent leur maître qui, après plusieurs dé- 
tours, s’arrêta devant une assez belle maison, située 
-non loin du Pénitentier. Il tira de sa poche un 
passe-partout, ouvrit et entra avec ses deux ser- 
viteurs. Le vestibule dans lequel on se trouva d’a- 
bord était éclairé ; l’escalier qu’on monta était 
aussi éclairé. Tout était luisant de propreté et ran- 
gé avec ordre et symétrie. On reconnaissait à ces 
détails une vie comfortablo et réglée, peut-être un 
peu puritaine, c’est-à-dire un peu froide, mais di- 
gne. 

Le capitaine fit entrer Casimir et Bose dans un 
salon du premier étage, dans lequel étaient trois 
personnages : une femme d’une trentaine d’années, 
un petit garçon de neuf à dix ans, et une petite 
fille de six ans. C’était madame Jackson et ses 
deux enfants. 

Madame Jackson était une belle grande femme, 
un peu maigre, d’un visage portant la bonté écrite 
eu toutes lettres. Elle était blonde, avait de grands 
yeux bleus pleins de douceur, et un teint d’une 
blancheur rosée séduisante à voir. Ses lèvres 
étaient comme deux lignes sinueuses de corail, 
gracieusement tracées. Sa tenue générale était un 
mélange de grâce naturelle, de dignité, et un peu 
de froideur au premier abord. 

Henry, le jeune garçon, était un assez joli blond 
un peu ardent , à la mine éveillée, au regard franc 
et quelque peu mutin. Loïsa, la petite fille, sem- 
blait être l’image enfantine de la mélancolie. Elle 
avait les yeux noirs, les cheveux blond- cendré, et 
le teint d’un blanc mat. Elle promettait d’être, un 
jour, ce qu’on appelle une beauté originale. Les 
deux enfants jouaient aux dames quand leur père 
entra précédant les nouveaux serviteurs de cette 
famille ; en disant qu’ils jouaient aux dames, il faut 
entendre qu’ils poussaient les pions, tantôt sur les 
casiers blancs, tantôt sur les noirs, prenant à tort 
et à travers sans aucun souci des règles prescrites. 
Madame Jackson lisait un livre qui semblait Té- 


5& 

mouvoir beaucoup, car, à l’entrée de son mari, elle 
poussa doucement le livre d’une main, et passa 
l’autre sur ses yeux humides. 

— Bonsoir, ma chère, dit le capitaine à sa fem- 
me ; je vous amène vos deux serviteurs; j’ai tout 
lieu de croire que vous on serez satisfaite. 

Casimir et Eose saluèrent avec déférence, mais 
sans gaucherie, et madame Jackson leur rendit 
convenablement leur politesse. 

— Qu’elle est jolie ! murmura madame Jackson 

en regardant Eose 

Ce à quoi le digne capitaine ne répondit rien. 
Casimir ne pouvait ni ne devait rien répondre, 
mais il éprouva un mouvement de légitime fierté 
en entendant apprécier ainsi, à première vue, celle 
qui faisait toute sa joie. 

La petite Loïsa examinait le mulâtre et sa fem- 
me, depuis leur entrée au salon, avec une attention 
qui paraissait sérieuse. Quand elle jugea que son 
examen auait suffisamment duré, elle se leva, alla 
à Eose, et lui prenant une main dans ses deux peî 
tites mains: 

— Veux-tu être amie avec moi t lui demanda-t- 
elle. 

Eose sourit en la caressant 

— Mon ami, dit madame Jackson à son mari, je 
ne commencerai à m’occuper d’eux que demain 
matin ; voulez- vous sonner la cuisinière, et lui dire 
de leur montrer leur chambre ? 

Le capitaine tira un bouton de enivre, et une 
sorte de cloche retentit au rez-de-chaussée. Une 
femme d’une quarantaine d’années, à la figure bo- 
nasse, et un peu hébétée, entra quelques instants 
après, et regarda tout le monde comme si elle sor- 
tait d’une caverue qu’elle eût habitée dix ans sans 
voir visage humain. Au lieu de lui parler, le ca ; 
pitaiue lui fit de ces signes qui sont le langage 
habituel des sourds-muets. Il fut immédiatement 
compris, car la cuisinière agita la tête de haut en 
bas* Ayant ainsi répondu affirmativement, elle 
conduisit Casimir et Eose jusqu’à la porte d’une 
chambre située au deuxième étage, qui était le der- 
nier de la maison puis, ayant indiqué oette porte 
du doigt, elle se retira à pas compté^. 

— Elle est probablement sourde, dit Bose à son 
mari. 

— C’est assez évident, répondit Casimir. 

Et ils entrèrent ensemble dans leur chambre, qui 
était éclairée. 


Quelques secondes s’écoulèrent dans un tel si- 
lence, que l’un pouvait entendre battre le cœur de 
l’autre. Puis, ils so regardèrent muets, paralysés, 
semblant se demander du regard: rêvons-nous, 
ou veillons-nous I Enfin, une double explosion de 
joie brisa leur stupéfaction, desserra leur gosier, 
délia leur langue, et ils s’écrièrent ensemble : 

— Mon Dieu ! mon Dieu l 

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LE VIEUX SALOMON. 


Et ils se serrèrent l’un contre l’autre dans une 
convulsion de joie indicible. 

Leurs chers meubles étaient là, devant eux, dans 
le même ordre qu’en leurs jours de contentement ! 
Tous les témoins inanimés de leur douce union les 
avaient suivis et semblaient les contempler comme 

des amis fidèles! Le beau lit à colonnes, en 

acajou de la Guadeloupe, surmonté de sa corniche 
ouvragée, et entouré de sa blanche moustiquaire 
soutenue par de jolis glands de soie et laine ; la 
table pliante, du meme bois que le lit ; l’armoire, 
les quatre chaises, la console supportant les memes 
verres et les mêmes tasses de porcelaine blanche. . 
tout était là, tout ! rangé dans le même ordre, et 
garnissant uns chambre semblable à leur chambre 
de la Guadeloupe, quoique plus finie. 

S’il n’eût pas été aussi tard, Casimir* et ltose se 
seraient précipités dans les escaliers, pour aller au 
plus vite remercier leur maître de cette délicate 
grandeur. Ils mirent au lendemain à lui témoigner 
leur prôfonde reconnaissance, et, en attendant ce 
moment désiré, ils allèrent, comme de's enfants, 
toucher chaque objet, presque le caresser, autant 
de la parole que des mains et du regard. 

— Mon Dieu! que je vous remercie, disait 

Jftose Mou bon lit! mes joies chaises, notre 

belle table, tous nos amis sans voix, qui me rap- 
peUenfc ceux dont les accents nous étaient si chers! 
ina-bonne mère Suzanne, Salomon, Zamor ! et toi 

aussi, Veille-toujours ! 

Et c’est sur cette table que nous allons lire 

notre lettre! dit Casimir 

Eose s’essuya les yeux, et, s’approchant de son 
mari, elle attendit, toute émue, qu’une seconde joie 
vînt se joindre à la première. 

# 

« * 

Salomon à Cas imir et à Rose. 

Pointe-à-Pitre, 20 Mars 1843. 

Mes bons amis, mes chers enfants, 

Il y a aujourd’hui quarante jours qu’a eu lieu le 
tremblement de terre, et il y en a vingt-cinq que 
vcmq nous avez quittés. Depuis votre départ, bien 
des événements se sont passés. On déblaie tou* 
joui# les rues ; on relève encore des cadavres. La 
ville est inondée de chlorure de chaux venu des îles 
voisine?; saus cela nous aurions certainement la 
peste. Quand je dis qu’on relève des cadavres, je 
me trompe ; on enlève, par pelletées,, des chairs in- 
formes, putréfiées quand elles ne se sont pas cal- 
cinées, eu commençant par les noyer de chlorure, et 
on enterre tout cela, pêle-mêle, dans de larges trous 
très profonds. Au fur et à mesure qu’une rue se 
trouve déblayée, on y élève dès maisons de bois, 
l^lles ont, généralement, un rez-de-chaussée, un 
premier étage et un grenier. Du sol à la hauteur 
du premier, ces bâtisses sont briquetées entre po- 
teaux, et, du premier à la toiture, elles ne sont que 


bois. Par ce moyen un nouveau tremblement 
ayant lieu, personne ne serait plus écrasé. Il y a 
quelques jours, des matelots du navire de l’Etat 
étaient occupés à la démolition d’un mur resté de 
bout quoique tout lézardé ; le mur s’est abattu au 
moment qu’on s’y attendait le moins, et quatre do 
ces hommes ont été écrasés sous sa chute! Leur 
service mortuaire s’est fait en pleine rue ; toute la 
population ôtait là, et il y a eu encore des pleurs. . . 
Ce malheur a fait changer de système ; on a es- 
sayé d’abattre à coups de cauon ; mais les boulets 
ne faisaient que des trous, et les maçonnages ne 
tombaient pas. Alors on a recouru au moyen des 
chaînes mordant le sommet des murailles par des 
grappins, et qu on cire ensuite à force de bras ; il 
faut aussi de grandes précautions avec ce dernier 
système. 

La terre continue à trembler, mais légèrement, 
et de loiu en loin, comme si elle cherchait son as- 
siette ordinaire. 

Il y a plus de mariages que jamais ! Chaque* di- 
manche, on publie, à l’église — située maintenant 
au Morne-à-Cailles — de dix à douze bancs. Pres- 
que tous ces mariages se font entre gens de cou- 
leur libres. 

Beaucoup de moude quitte la colonie; j’ai bien 
peur qu’avant longtemps la plupart ne le regrette : 
on parle d’indemnités accordées â tous ceux qui 
ont fait des pertes dans ce grand cataclysme, et 
cela ne saurait manquer d’arriver. Ceux qui auront 
quitté le pays, tous dans le plus complet dénue- 
ment, n’auront nécessairement droit à rien, et ils 
arriveront sur la terre étrangère dans les plus 
mauvaises conditions possibles. 

Voilà, pour cette fois, les renseignements que je 
puis vous donner. J’ai commencé ma lettre par 
enx, afin de ne plus m’occuper que de choses qui 
vous intéressent personnellement. 


Remerciez la Providence, mes enfants: votre chère 
mère Suzanne a obtenu sa liberté, par décret du 
Gouverneur et du Conseil colonial, en date du 
premier Mars ! Le prix de son estimation, plus uu 
tiers, à été payé à monsieur Lambert ; en outre, 
une somme de mille francs a été donnée à Suzan- 
ne, le tout en récompense de sa belle conduite 
après la catastrophe du 8 février. Une partie de 
cet argent a été employée à construire, pour votre 
mère, une maisonnette prés de ma cabane, à Jo- 
limont. Nous sommes presque toujours ensemble, 
Suzanne et moi, et il ne faut pas demauderde 
quoi et surtout de qui nous parlons sans cesse ! 
Veille-toujours partage son temps entre nous deux ; 
il s’est fait le compaguou de la bonne mère, toutes 
les fois qu’elle fait quelque sortie. Nous pen- 
sons que, sous peu, Zamor et quelques autres au- 
ront aussi leur liberté. Le Conseil est en séance 


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LE VIEUX SALOMON. 


ffit 


presque perpétuelle, tant il y a à faire $près un 
pareil malheur! 

Quand votre bonne mère a reçu ses papiers d’af- 
franchissement, accompagués du mandat de mille 
francs sur le trésor, sa première idée a été d’aller 
vous rejoindre; mais je lui ai représenté que cela 
aurait plus d’inconvénients que d’avantages, et 
elle s’est rendue à mes raisops. Ici,*avec un mor- 
ceau de terre et quelque peu de travail, elle vivra 
franquiile et matériellement heureuse. Mon jardin 
va doubler de rapport, grâce à ses soins, et nous 
partageons tout, comme frère et sœur ; elle con- 
naît tout le moude, est aimée et estimée, n’a pas à 
souffrir du froid, sous notre chaude latitude à la- 
quelle elle est habituée La-bas, aux Etats-Unis, 

elle n’aurait aucune certitude d’existence et de re- 
pos ; où vous iriez elle irait ; ce serait de conti- 
nuels déplacements peut être. Si vous aviez des 
chagrins et des tourments, elle en prendrait sa 
part, sans diminuer la vôtre, et son âge ne lui per- 
met pas de courir toutes ces mauvaises chances. 
La Providence, qui l’a sauvée, trouvera bien une 
voie pour vous sauver aussi un jour, et je vous 
prédis — moi qu’on appelle prophète — que nous 
nous retrouverons réuuis sous le pauvre toit do 
Jolimont, oh je vous ferai mes derniers adieux 

Patience et courage ! 

Si Rose mêt p» enfeut au monde, îaissez-moi lui 
donner un nom : cela nœ rendra heureux. Si c’est 
un garçon qu’ejlq a, appelçz-le Francis, si c’est 
une ülle, appelez-la Rosine. 

Votre bonne mère pleure doucement depuis que 
je dicte cette lettre à celui qui tient la plume pour 
moi. Je console Sqzanue, et Veille-toujours la ca- 
resse, en lui faisaut voir le beau collier que Rose 
lui a mis au cou. 

Que faites-vous* mes chers enfants ? Que deve- 
nez-vonsî A qui appartez-vous ? Si le capitaine 
Jackson vous a gardés, quel homme est-il ? — Voilà 
bien des questions, mais elles ne renferment pas le 
quart de ce que nous voudrions apprendre ! 

Lis ton livre, Casimir, lis le à ta chère et belle 
Rose, et ne te sépare jamais de la petite Etoile 
d’argent que je t’ai donnée ! Un jour, tu sauras ce 
qu’elle vaut dans l’iqfortune, si l’infortune vous 
assaille ! Sous peu, je t’enverrai la deuxième par- 
tie du même ouvrage, car ce que tu as n’est que le 
préliminaire d’une œuvre sainte d’où sortira la li- 
berté des noirs d’abord, puis l’indépendance de 
tous les peuples. Tu n’es pas encore initié, parce 
qu’il n’est pas temps encore ; mais il y a des regards 
fixés sur toi, sans que tu t’en doutes. 

Votre mère vous envoie un baiser à chacune de 
ces lignes, et prie Dieu pour votre réunion ; Za» 
mor m’a chargé, dimanche dernier, de ne pas l’ou- 
blier quand je vous écrirais ; Thermidor a noble- 
ment subi le châtiment de sa folie envers Rose, 
comme vous le savez ; mais, ce que vous ne savez 


pas, c’est qu’il est place avec Victoire, la belle grif- 
fonne du bourg de Sainte-Aune, eu attendant 
qu’un meilleur état de choses leur permette d’être 
tout à-fait mariés . Si les esclaves pouvaient se ma 
lier, le maître ne pourrait plus vendre le mari saus 
la femme, ou le code ne serait plus le code, et les 
maîtres no veulent perdre aucun de leurs droits. — 
Mais cette question m’a entraîné plus loin que je 
ne voulais aller. 

Ecrivez-moi le plus tôt possible, mes bous amis ; 
votre mère et moi, nous attendons avec une bien 
naturelle impatience, vos premières nouvelles. 

Dieu vous garde et fasse libres tous no» 

frères ! ” 

— Cher et noble Salomon ! s’écria Rose quand 
la lecture fut terminée, quel bien me fait sa lettre ! 
Ma pauvre vieille mère libre ! . . . . Seulement cette 
joie lui sera moins grande qu’à d’autres qui seraient 
jeunes ou malheureux ; elle appréciera moins sa 
liberté parce qu’elle a trop longtemps vécu dans 
un esclavage doux. N’importe ! Dieu soit béqi !... 

— Et nous accorde un jour le même don ! ajouta 
Casimir, afin que nous puissions revoir notre chère 
île et ceux qui nous y aiment! 

— C’est ce que le vieil aveugle nous prédit, dit 
Rose. 

— Hélas! pour nous consoler pour que la 

liberté de notre bonne mère ne nous fasse pas sen- 
tir plus durement notre servitude ! 

— Tois-toi, Casimir, tais-toi Prends garde 

de devenir ingrat ! 

— C’est vrai, mon Dieu ! c’est vrai Un (ligne 

et honnête homme nous donne de bonnes paroles 
que nous devons interpréter favorablement; il 
nous rend, sans promesses et sans avertissement, 
les objets témoins de nos bons jours ; il nous coufio 

le soin de sa respectable famille. . et moi ! — O 

esclavage ! tu contiens donc tous les crimes et tous 
les vices, puisque tu peux voiler le bienfait et en- 
fanter l’ingratitude! — Que Dieu me pardonne! 
ajouta t-il ; l’iegratitude n’est pas dans mon cœur.. 

— Non, mon Casimir; Dieu # sait bien aussi que 
ses pauvres créatures ne sont pas parfaites, et que 
les paroles amères qui sortent des lèvres d’un paria 
ne séjournent pas longtemps dans son cœur, quand 
il est croyant comme toi. . . . 

— Nous répondrons à eette bonus lettre dans 
quelques jours, dit Casimir ; laissons les choses se 
dessiner un peu. 

Ils regardèrent encore leur cher mobilier, se re- 
gardèrent ensuite, et, l’heure étant un peu avancée, 
ils se préparèrent à passer une nuit toute autre que 
leur première nuit à la Notivelle-Orléans. 


VIL 

L ? OASlS DANS LE DESERT. 

Dès le leudemain, les occupations de Casimir et 
de Rose leur fureut bien définies et bien expliquées 


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62 


LE VIEUX SALOMON. 


par madame Jackson. Rose était .le ministre de 
l’intérieur, Casimir le ministre de l’extérieur. La 
maîtresse de la maison était la reine,.... com- 
me dans le gouvernement actuel de la Grande Bre- 
tagne. Les sujets c’était l’ouvrage. Quant à Ursule, 
la cuisinière sourde, comme elle ne sortait pas de 
son laboratoire quatre fois par au, on in la comp- 
tera que pour mémoire. Restaient les deux enfants, 
Henry et Loïsa, qu’on pourrait représenter comme 
r opposition, dans cette miniature d’Etat, mais une 
opposition mignonne et fort tolérable, point systé- 
matique dutout ! 

Ainsi, tandis que, dans le meme pays, aux envi- 
rons, bien près peut-être, les coups pleuvaient avec 
cruauté sur de pauvres corps déjà exténués par 
des labeurs excessfs, le calme régnait dans cette 
tranquille maison où les événements, ou plutôt la 
Providence avait conduit les deux exilés. Tandis 
que, sur les habitations sucrières, les esclaves, plus 
mai nourris, plus mal soignés, et cent fois plus 
battus que les bêtes de somme, traînaient pénible- 
ment une ignoble existence, au milieu de la saleté 
et de la puanteur, on menait, dans cette maison 
évangélique et vraiment chrétienne, une vie douce 
et réglée, propre et digne î 

Dès le second jour de leur installation, madame 
Jackson avait dit à ses serviteurs : 

— Il y a ici une église catholique et plusieurs 

temples protestants, de diverses sectes 5 il y a des 
prêtres pour l’une, des ministres pour les autres. 
Vous êtes libres de votre conscience et de vos opi- 
nions religieuses, autant que toute créature pen- 
sante doit l’être ; suivez donc tel culte qui plaira 
le mieux à votre cœur, sans appréhension que ja- 
mais personne s’eu mêle ou s’en inquiète 

— Madame, répondit Casimir, nous sommes nés, 
il est vrai; dans la religion catholique; mais naî- 
tre dans une religion ce n’est pas l’accepter, car 011 
n’a pas l’exercice de sou intelligence en venant au 
monde ; je veux dire que pour notre classe, ce 
n’est pas cette religion-là qui convient; aussi, ne 
sommes-nous catholiques que de naissance, ccst-à- 
dire pas plus catholiques qu’autre chose. 

Nous avons une Croyance qui n’a besoin que de 
bonnes exhortations, d’un bon cours de morale, et 
surtout de bons exemples. Nous irions volontiers 
là où l’on glorifie Dieu saus lui prêter les erreurs 
des hommes- Tout le reste nous serait plus nui- 
ble qu’utile. . .. 

— Vous avez raison, répondit madame Jackson; 

la vraie explication, et la continuation de la parole 
du Christ, c’cst la religion la plus sensée et la plus 
sensible, celle qui va, par conséquent, le mieux à 
l’esprit et au cœur 

— Oh! oui, dit Rose, les images sont superflues 
quand la réalité est si belle! 

— Je vois, dit madame Jackson, que vous n’êtes 
pas des ignorants, et je vois avec encore plus de 


plaisir que vous n’avez pas l’Ame en léthargie, 
comme l’ont ainsi tant de millions d’êtres sur la 
terre! Mais, dites-moi, qui vous a instruits et 
éclairés, surtout dans votre position ? 

— • Un vieux noi** du nom de Salomon, Agé de 
cent cinq ans, libre depuis I âge de quatre-vingts 
ans, et qui a voyagé dans divers pays de l’Europe, 
madame, répondit Casimir. 

— Je vois que c'est un sage, dit madame Jack- 
son ; mais, si le sort vous eût mal placés, n’eussiez- 
vous pas été plus malheureux avec ces lumières, 
que daus une complète ignorance ! 

— Je no le peuse pas, madame, répondit Casimir, 
On nous a enseigné que nulle vérité no saurait 
nuire, et notre Croyance nous dit qne toute mau- 
vaise chose, venaut de l’homme, ne peut être de 
longue durée : c’est une consolation, sinon pour 
soi-même, 411 moins pour ses enfants. 

— Les ministresg)rotestauts se marient, n’est-ce 

pas, madame? demanda Rose 

— Oui, ma fille, et ceux qui ont le plus de temps 
de ménage sont les plus respectés, parce que le cé* 
libat est opposé à la loi sociale et à la loi divine. 
Nous pensons qu’un père de famille, connaissant 
mieux les choses de la vie, et ayant l’usage de ce 
qu’elle offre à l’homme complet, est plus accessi- 
ble, et plus honorable forcément, que le célibataire 
tourmenté par la grande loi qu’il enfreint, et ne 
connaissant qu’en théorie la famille. 

— C’est justement ce qu’enseigne notre Croyan- 
ce, madame, dit Casimir. 

— Eh bien, votre Croyance me paraît avoir des 
points de ressemblance avep la nôtre. S’il en était 
tout autrement, je ne vous en estimerais pas moins, 
pourvu que vous remplissiez honnêtement vos de- 
voirs ; mais il est heureux qu’on puisse s’entendre 
sur ces choses qui élèvent l’ame et rendent meil- 
leur. Quelquefois nous causerons de ces choses, 
et mes enfants, qui nous entendront, apprendront 
de bonne heure à devenir bons chrétiens. — Vous 
êtes.... comme moi, Rose, ajouta madame Jack- 
son en examinaut la mulâtresse avec un sourire 
plein de bouté. Peut-être serons-nous mères en 
même temps, moi pour la troisième fois et vous f.. 

— Moi, madame, pour la première fois, répondit 
Rose. 

— Alors, ajouta la digne femme, il faut prendre 

garde de ne pas lever d’objets lourds, de ne pas 
exécuter de travaux dangereux pour votre santé.. . 
Vous devriez peut-être ne pas laver Je donne- 

rais notre linge au dehors. 

— Oh ! madame, répondit la servante touchée de 

eette délicate attention, je puis encore laver pen- 
dant quelque temps ; il suffira que je cesse à la der- 
nière quinzaine 

— Ne faites que selon vos forces, ma fille, et 
surtout sachez que je me regarde comme responsa- 
ble du mal qui pourrait vous arriver en travaillant 

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LE VIEUX SALOMON. 


63 


pour mon service ! . 

Eose regarda Casimir comme pour lui dire : Ce 

n’est pas partout ainsi ! 

Et le regard de Eose avait raison! mille fois 
raison 

Après la courte conversaiion de madame Jack- 
son avec ses serviteurs, il fut convenu entre ceux- 
ci que Casimir enseignerait la lecture et l’écriture 
à sa femme, et la première leçon fut fixée au soir 
même. N’ayant pas revu le capitaine depuis la 
délicate surprise qu’il leur avait faite, Eose avait 
remercié Madame Jackson en attendant, et une 
charmante idée, suggérée par la reconnaissance, 
leur était venue. De cela nous n’avons pas à nous 
occuper en ce moment. 

Ce soir-là donc Eose prit sa première leçon. 
Comme elle connaissait déjà ses lettres, elle put 
au bout d’une heure, épeler les monosyllables aisés. 
On s’en tint là pour la première fois, et la deuxiè- 
me leçon fut remise au lendemain à la même heure, 

Lecteur jeune, qui avez encore le bonheur de 
caresser de charmhantes illusions, «et vous lectrices 
qui n’avez pas vu plus de dix-huit fois le retour 
des roses; vous aussi, hommes et femmes déjà 
mûrs, chez qui une automne tranquille n’a pas ef- 
facé les souvenirs de votre printemps imaginez- 

vous ce qu’est ou ce que peut être une leçon don- 
née à celle qu’on aime, reçue de celui qu’on aime? 
Faut-il vous narrer les mille petits riens — les 
parenthèses — les suspensions — les réflexions — 
les distractions — les rires — les gronderies — les 

jeux qui se glissent entre les explications du 

pédagogue et les réponses de l’écolière ? N’est-ce 
pas qu’il y a joie à se souvenir de tout cela, ou à l’i- 
maginer? N’est-ce pas qu’ils sont bien monoto- 

nes et bien à plaindre, ces jeunes vieillards et ces 
vieux enfants qui rient de pitié moqueuse à ces ta- 
bleaux? Il n’est pas donné à tous d’avoir vécu 

autrement que par les organes matériels ; d’avoir 
goûté aux mignonnes poésies de la vie ! Non datur 
omnibus ire Gorinthum. De même qu’il est des pays 
sans printemps et sans étés, de même il est dis 
existences sans fleurs et sans fruits, sans amour et 
sans joies. La manie d’être vi*n x à vingt ans, et 
do se faire jeune à soixante, intervertit l’ordre des 
saisons de la vio, et arrive à îa stérilité de l’esprit 
et du cœur, qui se cache sous le masque d’une di- 
gnité austère et ridicule. 

Les leçons de Casimir à sa jeune femme, près de 
devenir jeune mère, durèrent deux mois sans 
discontinuer un seul jour. Au bout de ce temps-là^ 
Eose lisait très-courammcut le livre de Salomon. 
Casimir, et commençait à lire le manuscrit. L’écri- 
ture avait marché de front avec la lecture, en sorte 
que Eose pouvait aussi copier, tant bien que mal, 
les passages qui lui plaisaient le plus du vade me- 
cum donné parle vieil aveugle. Et c’était bien le 
cas d’appeler cette douce et calme existence, conti- 


nuellement dorée par le soleil de l’amour, au milieu 
d’un pays de coups de fouet, l’Oasis dans le désert! 

Une seule chose est à mentionner parmi les soi- 
xante jours de ces deux mois : la réponse de Casi- 
mir à Salomon : 

# 

* # 

Casimir et Rose à Salomon . 

Baton-Rotjge, Louisiane, Avril 1843. 

Cher et respectable ami, 

Nous avons reçu, il y a quelques jours, des mains 
du capitaine Jackson, notre cher maître, l’excellen- 
te lettre que vous nous avez adressée. Nous vous 
demanderions bien d’abord comment vous vous y 
êtes pris pour nous faire parvenir cette lettre, mais 
nous avons quelque chose de plus pressé à écrire 

Nous avons remercié, et nous remercions chaque 
jour Dieu, de la liberté de notre chère et bonne 
mère! Son existence tranquille et assurée, près 
de vous, sur la verte colline de Jolimont, nous à 
touchés jusqu’aux larmes, et a fait une vraie joie 
du chagrin que nous aurions pu ressentir de ne la 
point voir avec nous, car nous l’aimons pour elle 
et non pour nous. Suzanne est donc libre! Ce qui 
lui a valu cette chère liberté donne à faire d’étran- 
ges réflexions Le coup qui a frappé toute une 

ville, qui a jeté le deuil dans des milliers de fa- 
mille, lui -a valu à elle le premier des biens ! D’au, 
très- eucorc, parmi lesquels Zamor, récolteront 
peut-être aussi le même fruit sur le même arbre ! 
Mieux il vaut ne voir, dans ces .inexplicables 
décrets de la Providence, que ceci ; liieu n’est 
perdu. 

Dites à Thermidor de bien aimer sa femme, et 
de metfre le bonheur d’un attachement mutuel au- 
dessus de toutes choses. C’est la plus grande conso- 
lation dans les peines, et lo plus grand bonheur en 
toute position. Eose vient de sacrifier, à ce trésor, 
la liberté qu’on lui offrait pour nous deux ! et nous 
sommes déjà récompensés de cela. 

Il faut ici que je vous donne quelques détails de 
nos aveetures depuis notre départ do cette pau- 
vre et chère Guadeloupe : 

Pendant toute la traversée jusqu’à New-York, 
nous n’avons rien eu à faire qu’à converser, à tour 
de rôle, Eose et moi, avec notre maître, dont le 
but était d’apprendre ainsi le français. Nous avons 
été traités comme des passagers de chambre, et 
n’avons pas eu une minute de peine. Arrivés à 
New-York, il ne nous à pas été donné d’aller à 
terre. Au bout de quelques jours nous sommes 
partis de New-York pour la Nouvelle-Orléans, où 
nous sommes arrivés après une traversée exacte- 
ment semblable à la précédente. Ni Eose ni moi 
n’avons été malades un seul instant. 

Nous n’oublierons jamais notre arrivée à l’em. 
bouchure du Mississippi — qu’il faut remonter 
vingt-huit heures, eu navire voilier, pour atteindre 


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* 64 LE VIEUX 

là NouVelle-Orléans. — L’aspect affreux d’un sol 
plat et triste ; les piqûres insupportables de mil. 
liera de maringoins ; des terres plus basses que le 
fleuve — qu’il faut contenir par des levées; — tout 

nous a frappés d’une tristesse mortelle Et 

qu&nd nous avons atteint la ville ! C’était le soir ; 
le temps était froid et humide ; les rues, presque 
solitaires et à peine éclairées, nous ont paru com- 
me de lugubres chemins de cimetière. Ce capitai- 
ne Jackson nous a conduits chez un de ses parents 
où nous sommes restés quelques jours. Horrible 
maison ! Rose a dû assister à des scènes de coups 
atroces, infligés par la maîtresse de la maison à sa 
servante, sous prétexte de son salut en l’autre 
monde! Poussée à bout et envoyée à la prison 
pour s’y faire fouetter, la malheureuse s’est allée 
noyer au fleuve! La cruelle bigote, coupable de 
ces excès, voulait acheter Eose pour la convertir 
de la même façon! Le capitaine, notre maître à 
refusé, disant qu’il ne vendait pas ses semblables, 
et il nous a emmenés à Bâton-Bouge où nous 
sommes encore en ce moment, aussi heureux ma- 
tériellement qu’il est possible de l’être, quand ou 
ne s’appartient pas. 

Nous sommes donc dans une bonne maison, au 
milieu d’une respectable famille d’oà les mots 
inaître et maîtresse sont proscrits. Nous, connais- 
sons notre devoir, et le remplissons avec conscien- 
ce; en retour, nous sommes traités comme les 
serviteurs de^, anciens temps. Monsieur et madame 
Jackson, un jeune garçon de dix ans, et une petite 
fille de six, forment toute cette maison, sans comp- 
ter une femme sourde qui fait la cuisine. 

Chère mère, cher grand papa - comme vous ap- 
pelait Kose — nous avons éprouvé une joie telle, 
en rentrant, le premier soir de notre installation^ 
dans notre chambre qui nous attendait, que vous 
raconter cette joie nous la double encore. Notre 
mobilier do la Pointe-à-Pitre était devant nos yeux, 
dans l’ordre où nous l’avions! C’est monsieur 
Jackson, notre cher maître, qui, sans nous en dire 
jamais un seul mot, l’avait fait racheter, et 
caheer à bord de son navire, puis fait mettre 
en place dans notre chambre ! 

C’est sur notre belle table d’acajou du pays que je 
vous écris cette lettre. Comprenez-vous tout cela, 
chers amis ! On dirait qu’une protection invisible 
et inconnue veille sur nous. — Notre maîtresse est 
une bonne et charitable personne ; sa religion me 
semble jusqu’ici s’accorder beaucoup avec notre 
Croyance, et cela établit comme un lien entre elle 
et nous. Sans rien deviner, sans rien prévoir, nous 
augurons bien de cet heureux 'début, et nous ac- 
ceptons la bonne prédiction du cher vieux pro- 
phète... - 

Ma boune et belle Kose donnera avec plaisir uu 
des deux noms, choisis par Salomon, à l’enfant que 
nous attendons dans quelques mois : Fraucis ou 


SALOMON. 

Rosine. Noys devinons d’où vient le premier nom : 
pauvre Salomon ! c’est sans doute celui de son en- 
fant qu’il n’a pas revu ! Quant au second, c’est celui 
même de Rose, un peu allongé : ils nous sont chers 
tous les deux, et nous les emploierons tous les 
deux s’il arrive un temps oü nous puissions le faire, 

Kose sait lire et saura bientôt écrire. En deux 
mois elle l’a appris de moi, malgré toutes nos folies 
pendant les leçons. 

Nous vous embrasséns de tout notre coeur, et 
terminons cette lettre en souhaitant, comme celle 
de Salomon, que la Liberté luise bientôt pour nos 
pauvres frères ! 

La prochaine fois, Kose écrira à son tour, si elle 
continue à faire les progrès qu’elle a faits jus- 
qu’ici. ” 

♦ 

• * 

Un mois plus tatd, Kose sé trouvant un soir à 
travailler près de madame Jackson, se retourna 
vers elle et lui dit : 

— Si vous voulez, madame, comme il n’y a ici que 
de mauvaises -écoles* et que vous hésitiez à y en- 
voyer Loïsa, je me chargerai, le soir après mon 
travail, et le matin, avant de le commencer, d’en- 
seigner la lecture et l’écriture à cet enfant. - . . 
Elle m’aime beaucoup et apprendra bien avec moi, 
je l’espère 

— Comment, Kose, vous savez lire et écrire 
maiuteDant ? répondit madame Jackson. 

— Oui, madame ; Casimir m’a donné des leçons, 
et je suis en état de remplir la mission de confiance 
que je vous demande 

— Je vous remercie, ma fille, et j’accepte ! répon- 
dit la digne femme avec quelque émotion. 

L’offre délicate de la mulâtresse était la réponse 
pratique à la surprise non moins délicate faite, 
quelques mois auparavent, par le bon et taciturne 
capitaine JacksOn. 

Quelque temps se passa encore, au milieu du 
même calme, dans cette tranquille et digne famille. 
Henry s’était attaché à Casimir ; Loïsa avait pris 
Eose en grande amitié ; la sourde Ursule continuait 
à rester ensevelie dans les bas-fonds de sa cuisine, 
ne paraissant qu’au tocsin de la cloche placée près 
de ses oreilles ; le capitaine Jackson se plaisait à 
causer avec Casimir et avec Rose de leur Croyan- 
ce qui était la perfection de sa religion à 

lui et ils se rencontraient presque toujours 

dans leurs opinions, parce qu’ils ne cherchaient 
que le pur christianisme des temps premiers de sa 
venue, au lieu de se perdre dans le dédale impie 
des théologies insensées et des tyrannies dogmati- 
ques. Lorsque Casimir avait lu à sa maîtresse 
quelque passage de sou livre, dont le titre était : 
la vraie croVAnce, madame Jackson lisait à son 
tour la douce et suave poésie de jean, qui est 
comme le miel do la doctrine du Christ. Là, ils ne 
voyaient ni Dieu vengeur, ni peines étemelles, ai 

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IÆ VIEUX SALOMON. 


institution d’an dogme, ni infaillibilité 4’un pape, 
ni exclusivisme tyrannique et absurde, mais bien 
la douceur, la mansuétude et la miséricordieuse 

fraternité de V Agneau de ï)ieu “ Agnus Dei qui 

tollit pèccata mundi ” On eût dit une sainte et 

patriarcale famille que cette maison vivant paisible 
dans la paix du Seigneur ; une maison où les ser- 
viteurs devenaient des amis ; où chacun tenait 
dignement sa place, intimé ou élevée, sans envie 
à’un côté, comme sans orgueil de' l’autre.. . et 
cela au milieu d’un pays à esclave^! J C’était com- 
me un point du ciel toujours calme et bien, au mi- 
lieu d’orages perpétuels et de fréquentes tempêtes. 
Encore une fois, c’était vraiment l’Oasis dans le 
désert! 

Comme nous l'avons dit quelque part dans le 
précédent chapitre, le bonheur ne se raconte pas. 
Nous sauterons donc tont de suite — pas bien loin | 
— à quelques jours de ce qui va être dit clans le 
chapitre suivant. 

VIH. 

WILLIAM ET ROSIS E. 

Depuis quelques jours, Rose était soutirante ; 
comme le terme attendu était proche, il n’y avait 
pas à s’inquiéter; aussi ne s’inquiétait-on pas. Au 
contraire, Casimir était dans la joie, et Rose portait 
avec bonheur son cher fardeau. Madame Jack- 
son était aux petits soins pour sa servante, pour 
l’institutrice primaire de sa petite fille. Elle ne se 
doutait pas que bientôt Rose serait plus que cela 

pour elle Le capitaine Jackson était de retour 

pour quelque temps, car sa femme était près aussi 
du moment assigné par la nature, quoiqu’elle fût 
moins avancée que Rose. 

Enfla, le 25-décembre, la belle mulâtresse mit 
au monde une petite fille, grasse et d’une superbe 
santé. Quelques douleurs, courageusement sup- 
portées, suffirent pour donner le jour à la petite 
innocente.... qui an moins poussa ses premiers 
vagissements au milieu d’un état prospère et doux. 
Les premiers bruits qu’elle entendit ne furent pas 
les éclats du fouet et les cris de la douleur. Quand, 
au bout de dix à douze jours, ses yeux purent voir 
la lumière, ils ne furçnt pas frappés de tableaux 
sinistres, de maîtres orgueilleux et d’esclaves cour- 
bés, de tourmenteurs et de martyrs La petite 

créature respira un air calme et doux, entendit des 
voix caressantes et vit des visages heureux autour 
de son berceau : un père, ivre dé joie, une mère 
fière'de sa fertilité, des maîtres souriants et pla- 
cides Au bout d’une heure la petite prit le- 

sebi d’une bouche avide, et ne but pas, comme l’en- 
fant de Rosalie, un lait empoisonné par les coups 
et par les tourments de toutes aortes. 

Xteptfis son dernier retour chez lui, le capitaine 
Jackson n’était plus le même, an moins en apparen- 
ce. A sa tacnrtînité et à sa réSierVe habituelles 


avait succédé une certaine expansion, quelquefois 
verbeuse. Il avait pour Casimir un langage pres- 
que paternel, des façons polies, et surtout nu grand 
soin de son confortable. Quant à Rose, la voyant 
si aimée de sa Loïsa, et, remontant aux causes de 
cet attachement, il était profondément touché. 
Lorsque, semblant ne rien voir et ne rien entendre, 
il voyait et entendait parfaitement Rose donnant 
sa leçon à Loïsa, de cette voix douce et musicale 
dont il a été question, son cœur de père éprouvait 
une douce joie. u Allons, se disait-il à lui-même, le 
temps de l’épreuve tire à sa fin, et je suis de plus 
eu plus satisfait d’eux. C’est avec bonheur que 
j’obéirai à mon pauvre père ! Je ne sais lequel des 
deux j’aime le mieux, vraiment !” Et la voix de 
flûte ue Loïsa se mariait à la voix d’harmonica de 

Rose pendant qu’à quelques pas de là, dans les 

cours du Pénitencier, retentissait parfois l’injure 
courroucée d’un gardien et les cris d’uu prison- 
nier.... 

Huit jours après la naissance de Rosine, madame 
Jackson fût prise des douleurs de l’enfantement. 

Cette fois la nature ne fit pas tout, et la pauvre 
femme souffrit horriblement. Peu s’eu fallut qu’elle 
ne laissât la vie en la donnant à son troisième en- 
fant. Les secours de l’art furent nécessaires pour 
mener à fin ce long supplice. Toutefois, l’enfant 
naquit viable et en assez bonne sauté, mais la pau- 
vre mère donna des craintes très-sérieuses. Il lui 
fut impossible de donner le sein à son garçon, et 
Rose offrit de le nourir en même temps que Rosine. 

A cette offre, peu s’eu fallut que le capitaine Jack- 
son ne sautât au cou de Rose pour l’embrasser. 
u Ah! s’écria-t-il, c’est dommage qu’il n’y ait pas en- 
core douze mois ! ” Et il alla lui-méme chercher son 
petit William qu’il apporta à Rose. 

L’enfant libre prit le sein gauche de la mulâtres- 
se, tandis que l’enfant esclave se nourrissait au seiu 
droit ; l’enfant libre était quelque peu chétif; l’en- 
fant esclave était resplendissant de santé. . 

Voilà donc deux nouveaux personnages en mi- 
niature, faisant leur entrée dans notre drame. 

Les uns s’en vont ; d’autres viennent : c’est la loi 
de la nature et le moyen de pérennité de la créa- 
tion. Le petit William et la petite Rosine — abs- 
traction faite des bons milieux où ils naissent 
— nous représentent la bienvenue, dans la vie, du 
privilégié et du paria. Nés tous les deux de la 
femme, animés tous les deux du même souffle vital 
descendu des mystérieuses hauteurs inaccessibles 
au regard humain, ils vagissent les mêmes vagis- 
sements, ils poussent les mêmes cris pour les 
mêmes besoins, ont sur les lèvres le même sourire, 
et daus les yeux le même rayon de soleil de l’inno- 
cence; ils sont soumis aux mêmes joies et aux 
mêmes douleurs, ont a traverser les mêmes dangers 
pour arriver à plus de force ; en un mot ils ont le 
même point de départ, parce que l’ôrdre social 

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LE VIEUX SALOMON. 


n’est pas encore venu, pour eux, tracer ses barriè- 
res, faire ses choix, jeter celui-ci à droite, celui là à 
gauche, en leur disant : Toi, tu es destiné à jouir ; 
toi à souffrir ; passez chacun de votre côté.... et 
ne soyez plus lien l’un pour l’autre! Voilà l’en sei- 
gnement fraternel de l’ordre social, après dix-huit 
cents ans de la Mission du Christ, qui dit : Aimez- 
vous les uns les autres, et vous aurez tous les 
biens par surcroît ! 


L'Etat de madame Jackson ne s’améliorait pas. 
Chaque jour c’était de nouvelles visites de méde- 
cins, quelquefois des consultations alarmantes. 
Monsieur Jackson souffrait en silence, et maigris- 
sait à vue d’œil. Casimir et Rose se doublaient 
avec un zèle qu’on n’eût jamais obtenu d’esclaves 
ordinaires, traités à la manière ordinaire. 

On eut recours à tant de guérisseurs, que la 
gsugrèns se déclara au bout de dix jours. Ou 
moins, c’était le dire des uns, quand d’autres sou- 
tenaient le contraire. Trois jours après cette tris- 
te découverte contestée, un mieux très-sensible se 
déclara ; les négateurs de la gangrène se crurent 
victorieux, et s’enorgueillirent de leur science. Le 
capitaine Jackson renaissait à l’espérance et à la 
joie 

Le lendemain, madame Jackson était morte. 

Pendant que sa pauvre mère marchait vers la 
mort, le petit William marchait vers la vie, aussi 
ignorants l’un que l’autre du chemin qu’ils parcou- 
raient en sens inverse. Le lait do Rose profitait 
admirablement à ses deux nourrissons. Rosine 
continuait à nager en pleine santé ; William était 
remis des malaises provenant de l’accouchement 
laborieux de sa pauvre mère, et semblait vouloir 
suivre la trace de sa sœur de lait. Henry et Loïsa, 
éloignés de la maison dès que l’état de la malade 
avait alarmé, ignoraient le malhenr qui venait de 
frapper leur enfance. Le capitaine Jackson était 
plongé dans un état de prostration tenant le milieu 
entre la douleur et la résignation. Casimir et 
Rose étaient tristes, parce qu’ils aimaient ceux de 
qui ils étaient aimés. 

Le temps passe sur les douleurs comme sur les 
joies, changeant les premières en mélancolie, les se- 
condes en souvenir 


après son retour, à quitter pour toujours la Loui- 
siane.... 

• • 

Le term^ d’une année, fixé par le capitaine Jack- 
son à Casimir et à Rose, pour la fin de leurs incer- 
titudes touchant l’avenir, arrivait à grands pas. 
Quelques jours après le retour de ce dernier voya- 
ge, la dernière heure de l’année d’épreuve devait 
sonner, et l’on sait, qu’avec le ponctuel capitaine, 
il n’y avait ni avance, ni retard aux termes arrêtés 
pour ses décisions. 

— Mon Casimir, disait Rose, pendant que les 
deux nourrissons étaient suspendus à ses seins, 
dans sept semaines il y aura un an que le capitaine 
Jackson nous a parlé de la fin de nos doutes, et du 

départ définitif de ce pays Sept semaines seu. 

lement ! et nous saurons enfin ce qu’il y a sous les 
paroles de ce digne homme. Que crois-tu, toi? 
Moi, je n’ose regarder jusqu’au fond de mon espoir, 
la vertige me prendrait 

— Je ne sais que penser, ma Rose ; j’ai peur 
quand, nous voyant si heureux, mes rêves ajoutent 
à ce bonheur un bonheur trop grand pour que j’ose 
le nommer ! Qu’aurions-nous donc fait pour méri- 
ter un tel sort?.... Notre mère déjà libre ; un 
peu d’argent devant nous — pour — voyager 
....pour.... — O mon Dieu! quel réveil, si.... 
Quelle déception amère! Ce serait à en mourir) 

Non ne nourrissons pas de trop beaux rêves : 

la réalité pourrait être si affreuse ! — 

— Mais enfin, Casimir, que pourrait faire encore 
pour nous notre maître, après l’existence si envia- 
ble qu’il nous a donnée ? sinon.'. . . 

Il y eut un long silence. 

— Tu as raison, dit ensuite Rose ; tu as raison, 

Casimir ; à quel titre, pour quels motifs le capitai- 
ne Tu me comprends bien, n’est-ce pas ? 

— Oui! oui et maintenant j’ai peur! 

Cependant pour quel motif aussi a-t-il fait trans- 
porter notre cher mobilier en Louisiane ? 

— C’est vrai, c’est vrai ! dit Rose. Enfin, nous 
avons attendu plus de dix mois ; nous attendrons 
bien quelques semaines. 

Les deux nourrissons souriaient à celle dont le 
lait coulait dans leurs veines, changé en un sang 
riche et vermeil. 


Quelques semaines après la mort de sa femme, 
le capitaine Jackson dut reprendre la mer ; mais 
c’était, dit-il, son dernier voyage de long cours. 
Trcnto ou quarante jours devaient lui suffire pour 
cette dernière absence un peu longue. Il confia le 
soin de sa maison aux deux serviteurs dévoués et 
honnêtes, qu’une longue épreuve lui avait prouvés 
sûrs. Les enfants frirent ramenés à la maison et 
on leur dit que leur mère était en voyage. Casi- 
mir se chargea de Henry, Rose de Loïsa, et le pau- 
vre père partit triste, mais tranquille — et résolu, 


IX. 


LA REVELATION. 


Il y avait six semaines que le capitaine Jackson 
était parti, laissant Casimir et Rose à la tête de sa 
maison. Tout avait bien marché pendant cette 
période d’attente. Les enfants, instruits peu à peu 
de la mort de leur mère, avaient vu s’effacer aussi, 
jour à jour, leur jeune chagrin ; les deux nourris- 
sons étaient beaux comme .la santé. Toute la 
maison était tenue dans le plus grand ordre; les 


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LE VIEUX SALOMON. 


67 


comptes de dépense, inscrits par Casimir, présen- 
taient an chiffre témoignant d’une sage économie. 
Le maître pouvait arriver, il trouverait tout sur ’e 
pied le plus convenable, et ses serviteurs toujours 
les mêmes. Le bon arbre avait produit de bons 
fruits ; le bon maître avait fait bons les serviteurs, 
et l’avenir s’annonçait sous les plus favorables 
auspices. 

Mais hélas! à quoi tiennent les destinées 

humaines! 

De jour en jour, ou plutôt d’heure en heure, on 
attendait chez lui le capitaine Jackson, lorsqu’un 
soir, vers huit heures, le galop d’nn cheval s’arrêta 
devant la porte de la maison. Casimir et Bose se 
précipitèrent, ouvrirent, et se trouvèrent en face 
de M. Augustin. 

— Entrons ! mes amis, dit-il ; j’ai à vous par- 
ler 

Sa voix était haletante, sa parole brève; on 
voyait qu’il s’était hâté. 

Aussitôt qu’on fut dans la salle du premier étage, 
où se trouvaient les berceaux, et que chacun eut 
pris sa place : 

— Savez-vous la nouvelle ? demanda M. Augus- 
tin 

— Quoi I dit Casimir, de l’air d’une parfaite igno- 
rance. 

Bose attendait avec anxiété. 

— Le capitaine Jackson n’est plus! dit le jeune 
homme. La Caroline s’est perdue, corps et biens, 
sur un récif des bancs de Terre-Neuve. 

Les deux serviteurs se regardèrent anéantis. 
Toutes leurs espérances avaient-elles fait naufrage 
avec le navire de leur digne maître ?. . . . 

— Les dernières nouvelles télégraphiques, arri- 
vées à la Nouvelle-Orléans aqjourd’hui même, ont 
annoncé ce malheur. Je revenais de voyage, et 
n’ayant trouvé aucun steamboat près de partir pour 
Bâton-Bouge, je suis venu à cheval pour vous an- 
noncer cela, et pour voir si je pourrais vous être 
utile. Je ne sais ce qu’il résultera pour vous de ce 

ni&lheur car j’ai une révélation bien importante 

à vous faire, et, si devais cinq semaines, je ne suis 
pas venu ici pour cela, c’est que le jour même qu’elle 
m’a été connue, j’ai dù quitter la Nouvelle-Orléans 
pour aller à la Havane. 

A ce moment, comme s’ils se fussent donné le 
mot, les deux nourrissons de Bose crièrent pour 
demander leur douce nourriture. La jeune femme 
les prit et se détourna pour leur donner le sein. 
Augustin pâlit une seconde, puis se remettant : 

— Ecoutez-moi bien, dit-il ; il faut que vous 
sachiez tout, afin que nous voyions ensuite s’il n’y 
a pas, ici ou ailleurs, quelque papier qui puisse de- 
venir votre salut : 

u II y a environ cinq semaines, le capitame est 
venu chez nous, la veille de son embarquement, et 
il est resté près d’une heure à causer avec ma mère. 


Pour la tourmenter probablement, il lui a confié 
ses projets sur vous, par la raison, dit-il, qne le 
moment serait arrivé, à son retonr, de les mettre à 
exécution. Il lui révéla donc que Casimir est le 
fils de son père à lui Jackson ; que ce père, empor- 
té en quelques jours par la fièvre jaune, et sur le 
point de mourir, lui confia qu’il avait eu jadis, 
d’une griffonne, sa maîtresse à la Pointoà-Pître, 
lors des voyages qu’il y faisait, un enfautdu nom 
de Casimir; ce Casimir appartenait à un nommé 
monsieur Lambert, très-bon maître, et qu’il désirait 
que cet enfant — alors homme — fût libre. En 
conséquence, il recommandait au capitaine Jack* 
son, son fils légitime, d’aller ù la Guadeloupe, d’y 
acheter Casimir — et sa femme, s’il en avait une, 
et qu’elle fût digne de la liberté — . de les emmener 
avec lui, et • au bout d’une année d’épreuves, de 
leur donner la liberté, afin que, sortis choses de la 
Guadeloupe, ils y pussent retourner êtres . — Le 
capitaine Jackson, ajouta Augustin, était de Bos- 
ton, capitale de cet Etat du Massachusetts, le plus 
ardent adversaire de l’esclavage. Le capitaine 
obéit aux dernières volontés de son père, vous 
acheta, vous fit une vie heureuse, en attendant la 
fin de l’épreuve, et, à son retour, il vous eût donné 
à tous les deux la liberté ! Maintenant qu’il est 
mort, a-t-il consigné ses volontés dans quelque acte ” 
authentique, dans quelque testament ? Voilà de 
qu’il s’agit de savoir, et de savoir au plus tôt. ” 

— Pauvre petit orphelin ! dit Bose en embras- 
sant William qui s’était endormi sur le sein ému 
de sa belle nourrice. ... . 

— C’est vous qui nourrissez cet enfant, depuis la 

mort de sa mère? demanda M. Augustin 

— Oui, monsieur, répondit Bose. Il était assez 

chétif quand je l’ai pris; voyez maintenant 

Et elle fit voir au jeune homme la figure pleine 
et rosée du petit William. 

La mulâtresse baissa les yeux sous le regard 
ardent du jeune homme, qui, du nourrisson s’était 
relevé vers la nourrice. 

Casimir, pensif, avait la tête baissée. Sa penséo 
voyageiat 


— Nous reparlerons de tout cela domain, dit le 
jeune blanc ; cette nuit je vais voir si, parmi les 
papiers de mon pauvre parent, ne se trouve pas 
quelque titre qui garantisse votre avenir. Faites- 
moi un lit dans son cabinet, sur le plancher : si le 
fommeil me dompte, j’y céderai deux ou trois heu- 
res. Comme la nouvelle va se répandre vite, j’ai 
peur que les intéressés n’interviennent défavora- 
blement pour vous. 

— Je vais vous arranger une couche, répondit 
Bose. 


Et elle remit dans leurs berceaux William et 
Bosine. 

Henry et Loïsa dorment? demanda le jeune 
homme. 


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68 


LE VIEUX SALOMON. 


— Oui, monsieur, répondit la mulâtresse. Quoi 
réveil ! Après leur mère, leur père ! . . . . 

Eose sortit de la chambro et alla vers le cabinet 
de feu son maître. 

Alors Casimir releva la tête. 

— Monsieur Augustin, dit-il, croyez-vous sincè- 
rement qu’il ait quelqn’espoir pour nous. 

— J’ose à peine y croire, répondit le jeune hom- 
me ; mais qui sait f 

— Ni moi non plus je n’y crois pas, dit le mulâ- 

tre abattu, nous avons été heureux trop longtemps ! 
Le bouheur des esclaves est un vol fait aux hom- 
mes libres ! — Pauvre et digne capitaine ! Le 

fils de mon père 

— Votre frère ! trancha Augustin. . . . 

— Oui, mon demi-frère ! Lui, le citoyen libre 

d’un grand pays qui n’a qu’une tache ; # moi l’escla- 
ve dans ce même pays !. . . . Mon Dieu ! si je doute 
de votre justice, je suis perdu : je me tuerai ! — Et 
mon enfant! Et ma femme, qui, pour moi, a refusé 
d’être libre L . . . murmura bien bas le pauvre hom- 
me, car il ne voulait pas blesser celui qui cherchait 
à lui être utile 

— Calmez-vous, Casimir dit Augustin : rien 

n’est encore désespéré ; peut-être, selon la coutume 
des gens de mer, le capitaine Jackson a-t-il fait au 
testament où seraient écrites ses volontés, .Dans 
ce cas-là, je me chargerais de trouver un avocat, et 
vous gagneriez votre cause 

— — Et s’il n’y a pas de testament ? demanda le 
pauvre homme. 

Augustin ne répondit pas et baissa la tète. 

— Nous deviendrions la propriété de ces enfants, 

Henry, Loïsa, William, n’est-ce pas ? dit-il Ce 

petit que Eose nourrit serait son maître ! 

— Sans doute, Casimir ; mais jusqu’à leur ma- 
jorité, vous seriez sous l’autorité de celui qui serait 
nommé tuteur par un conseil de familie. 

— C’est vrai ! dit Casimir. D’après cela, il suit 
qu’un jour ce jeune Henry, que j’aimais tant déjà, 
pourrait me vendre au premier venu ; que la petite 
Loïsa, à qui ma femme a enseigné à lire et à écrire, 
lui donnât un billet pour la geôle, comme on faisait 
de Rosalie 5 que William, qui sé nourrit du lait de 
Eose, pourrait, quand il sera grand, faire déchirer 
du fouet le corps qui a été sa couche, le sein qui 

l’aura apaisé et endormi! Oh! l'esclavage est 

une noble et chrétienne institution !... 

L’amertUme débordait du cœur ulcéré du paria 
qui, au sortir de la plus fraîche oa is qu'il eût pu 
trouver dans le désert de sa vie, voyait en perspec- 
tive les tristes et lamentables tableaux qu'évoquait 
son imagination alarmée. 

Eose rentra à ce moment. 

— Tout est prêt, monsieur Augustin, dit-elle ; le 

bureau qui renferme les papiers est ouvert. Quand 
vous voudrez vous reposer 

— Je vous remercie, répondit le jeune homme. 

Et il passa dans le cabinet de son parent. 


— Attendons à demain, dit Eose à Casimir 
qu’elle voyait abattu ; attendons à demain avant 
de nous désoler, mon pauvre ami. 

* • 

A dix heures du matin; le lendemain, Angustin- 
qui venait de prendre seulement trois ou quatre 
heures de sommeil, sortit du cabinet et entra dans 
la même salle q ue la veille. Eose s’y trouvait seule, 
entre les deux berceaux de ses deux nourrissons. 
La tristesse était peinte sur son joli visage.... ce 
qui ne Pavait pas empêchée de se vêtir plus coquet- 
tement que de coutume, quoiqu’elle fût toujours 
fort propre. 

La femme est toujours la femme, et la toilette 
est son Dieu. 

Rose avait préparé à déjeûner pour leur hôte, et, 
dès que celui-ci entra dans la salle, la cloche ursu- 
lienne retentit, et l’on vit bientôt apparaître Péter, 
nelle cuisinière avec son air éternellement étonné. 
Elle apportait deux plats couverts qu’elle déposa 
sur une table, puis sortit pour ne plus revenir qu’à 
un nouvel appel de son augméntatif de sonnette. 

— Mangez, monsieur, dit Rose, je vais vous ser- 
vir : vous devez avoir grand appétit. 

— Eose, dit le jeune homme — qui voyait bieu 
que la pauvre mulâtresse attendait quelque chose 
avec anxiété — Rose, je n’ai rien trouvé qui fût re- 
latif aux intentions du capitaine à votre égard. 
Toutefois, il ne faut pas encore désespérer. Je con- 
nais le notaire du capitaine, à la Nouvelle-Orléans; 
peut-être le papier que nous cherchons est-il dé- 
posé chez lui ; je le verrai dès demain à ce sujet, 
et, s’il y a une bonne nouvelle, je vous en écrirai 
immédiatement. Un silence de deux jours serait 
un non . 

Eose soupira profondément .comme pour dire : 
pauvre chance ! 

Le jeune homme se mit à table, et, servi par 
celle qu’il aimait tant, ou plutôt peut-être qu’il dé- 
sirait ou qu’il avait désirée si fort, le jeune homme 
mangea, uod sans mainte distraction, que la jeune 
femme n’eut pas l’air d’apercevoir 

— Nous aussi, dit-il, nous venons d’être frappés 

d’un rude coup. Le voyage que j’ai fait à la Hava- 
ne avait trait à cela. Un banqueroutier nous enlève 
le plus clair de notre fortune, et si les poursuites 
qu’on fait en ce moment sont vaines, nous serons 
tout d’uu coup réduits à une bien médiocre aisance. 
Ma mère, de son côté, a légèrement aventuré ses 
ressources secrètes dans une affaire d’église ou de 
couvent, et mon père, qui est la nullité même, né 
sait où douner de la tête. Sans cela, ajouta-t-il, 
j'aurais peut-être trouvé moyeu 

Sur ces derniers mots Casimir entra- 

— Tenez, lui dit Augustiu en lui remettant une 
enveloppe assez large et assez épaisse, hier au soir 
je n’ai pas voulu vous donner cela, vous voyant 
consterné et malheureux ; j’ai attendu que le pre- 

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LE VIEUX SALOMON. 


69 


mier choc fût passé. C’est on capitaine venant de 
Saint Pierre, Martinique, qui a apporté chez nous 
ce paquet, recommandé aux soins de monsieur 
Jackson, et adressé à vous. Cela vient probable- 
ment de la Guadeloupe. 

Casimir reçut la missive sans cette expansive 
ipanifestatiou de joie qu’il avait montrée à la pre- 
mière. C’est qu’alors il y avait grand espoir, et 
que, cette fois, il n’en restait que bien peu. Rose y 
fut, ou y parut plus sensible, et ce fut elle qui re- 
mercia le jeune homme. 

— Maintenant, je vais repartir, dit Augustin. 
Il est bien entendu que, si deux jours se passent 
sans lettre de moi, c’est qu’il n’y a rien chez le no- 
taire de la Nouvelle-Orléans. S’il n’y a rien, la dé- 
cision du conseil de famille ne sera connue que 
dans huit jours. V as avez donc huit jours à res- 
ter comme vous êtes. Ne vous désespérez pas en- 
core et comptez sur ma bonne volonté. 

Le nouvel ami des deux serviteurs s’éloigna 
après cette assurance, monta à cheval, et partit. . . 


X. 

HUIT JOURS D’ATTENTE. 

Ils avaient dquc deux jours pour savoir si tout 
espoir était perdu, et huit jours pour savoir ce qui 
en adviendrait, les deux protégés du pauvre capi- 
taine Jackson !...• Allaient-ils périr au port, ou 
bien une planche de salut allait-elle les sauver ? 

Nous ne redirons pas leurs réflexions, leurs en- 
tretiens, lenrs longs désespoirs et leurs courtes es- 
pérances. Que le lecteur imagine, après avoir suivi 
les phases de ce récit, ce qui devait s’échanger en- 
tre cos braves et dignes serviteurs qui, arrivés à la 
porte d’un paradis, trouvaient béantes devant eux 
les gouffres d’un enfer ! 

Il n’y avait qu’à attendre ; ils attendirent. 

Les enfants n’en furent pas moins soignés ; la 
maison n’en fut pas moins bien tenue ; tout alla 
comme avant la fatale nouvelle. 

L’enveloppe do la Martinique fut brisée, et l’on 
trouva, sous cette enveloppe, des fragments de la 
secondé partie de La Croyance Universelle , œuvre 
de l’Association dont il a été parlé, accompagnés 
d’une courte lettre de Salomon, dans laquelle était 
annoncée la liberté de Zamor et de sept autres 
noirs dont la belle conduite > lors du tremblement 
de terre, avait été remarquée et^ signalée à qui de 
droit. La vieille Suzanne envoyait à ses enfants 
toutes les bénédictions de son cœur maternel ; et 
madame Lambert souhaitait à ses anciens sujets 
tontes les prospérités que méritait leur belle con- 
duite. Monsieur et madame Lambert étaient ho^s 
de peine ; Salomon portait toujours gaillardement 
ses vingt-cinq lustres; Veille- toujours avait tou- 
jours son beau collier ; enfin la ville se rebâtissait 
peu à peu, et ceux qui y étaient restés recevaient 
des indemnités pour les pertes qu’ils avaient subi es. 


-Vois-tu, dit Rose à sôn mari, l’envoi de Sa- 
lomon vient à propos pour occuper nos soirées peu- - 
dant les jours d’attente anxieuse où nous sommes. 
Outre le bien que cette lecture peut nous faire, elle 
i occupera notre esprit et notre cœur, et empêchera 

! le découragement d’y pénétrer 

— Tu as raison, ma chère femme; mais je t’a- 
voue que je ne compte point sur une lettre de M. 
Augustin. Il nous a dit cela pour ne pas nous 
enlever tout espoir; mais je suis certain qu’il ne 

croit pas lui-même à ce qu’il nous a dit 

— C’est aussi mon opinion, répondit Rose. Fai- 
sons notre devoir jusqu’au 'bout et qu’il arrive 

ce qu’il plaira à Dieu ! 

— Non, pas à Dieu; mais aux hommes, répondit 
Casimir; ne rendons pas Dieu responsable des 
fautes et des crimes du libre arbitre des hommes. 

Le soir même, tandis que les deux nourrissons 
dormaient ou prenaient le sein, et après que Henry 
et Loïsa furent couchés, Casimir fit la lecture des 
pages envoyées par Salomon. 

Dix heures sonnèrent comme cette lecture finis’ 
sait. Elle avait éloigné leB préoccupations de la 
cruelle incertitude que devaient supporter, encore 
pendant huit jours, Casimir et Rose. La journée du 
lendemain n’amena rien do nouveau. Elle fut triste 
et résignée. Les heures s’en traînèrent lentes et 
silencieuses. Affictis lentœ , céleres gaudentibus horœ . 
Enfin, la journée passa, et rien ne vint de la Nou- 
velle-Orléans. Le lendemain, il en fut de même! 
Peut-être le steamboat de la malle avait-il éprouvé 
quelque retard ? Peut-être le jeune homme avait-il 

envoyé à la poste un moment après l’heure ? 

On pouvait compter un jour do plus pour les évé- 
nements imprévus. S’il n’y avait plus guère d’es- 
poir, il y en avait encore un peu, et l’espoir, si 
petit qu’il soit, suffit à faire vivre. Casimir et Rose 
s’efforçaient de faire taire la voix inquiète qui par- 
lait en eux. Ils remplissaient machinalement leur 
office de gardiens-économes d’une maison d’où 011 

pouvait les arracher d’un moment à l’autre 

d’une maison où Ils avaient été si heureux et qui, 
déserte maintenant, ou au moins veuve des deux 
dignes créatures qui en étaient l’âme, n’était plus, 
pour eux, que comme un lieu d’attente d’où ils de- 
vaient partir bientôt pour où! 

Le troisième jour vint et passa aussi: c’était le 
jo t r de grâce pour la réception de la lettre de M. 
Augustin. Aucune lettre n’arriva. Cut espoir était 
mort. Restait maintenant à attend. 3 cinq autres 
jours pour savoir ce qui adviendrait ue la séance 
du conseil de famille. 

Enfin, heure à heure, jour à jour, la semaine s’é- 
coula, et le matin du huitième jour se ’ova comme 
les autres. L’inquiétude était arrivée à son com- 
ble ; elle se changeait presque eu peur, tant elle 
était lourde, tant elle durait 1 
L’inconnu qui nous menace a quelque, chose 

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70 


LE VIEUX SALOMOK 


d’effrayant, comme l’est, pour les enfants, nue nuit f 
bien sombre et bien silencieuse, dans an endroit 
désert. C’est comme une arme invisible qui peut 
frapper le bras, la tête on le cœur, sans qu’on sa- 
ohe comment en parer le coup. 


XI. 

MONSIEUR JEAN ROQUE ET MONSIEUR MICHAUD. 

Vers deux heures de l’après-midi, un violent 
coup de sonnette retentit jusque dans les profon- 
deurs de la maison. Casimir courut ouvrir, et se 
trouva en présence dé trois personnages : un 
homme d’une quarantaine d’années, blond, grand, 
robuste, à la physionomie rude et an regard hau- 
tain; un autre blanc, de vingt-huit à trente ans, 
d’un visage assez beau, d’une tournure aisée ; et 
un troisième qui était un domestique griffon, trapu, 
éveillé, jeune encore, et assez bien rais pour sa po- 
sition sociale, car, selon toute apparence, c’était 
un esclave. 

Les trois personnages, l’un suivant l’autre dans 
l’ordre que nous avons indiqué, montèrent an pre- 
mier étage sans dire un mot, comme des maîtres 
malappris qui rentrentchez eux. Quand ils furent 
arrivés dans la pièce du premier étage, le premier 
dit au deuxième : 

— Monsieur Michaud, faites-leur savoir de quoi 
il s’agit, et transmettez-leur mes ordres. Pendant 
ce temps-là, je vais visiter un peu la maison 

Monsieur Michaud s’iucliua avec quelque défé- 
rence, puis a^la vers Casimir qui attendait les pre- 
miers mots dans une mortelle inquiétude. Eose 
regardait tour à tour les trois personnages de cette 
scèue, puis reportait ses yeux vers son mari, sem- 
blant se demander’ à elle-même: Que vat-il arri- 
ver? 

— Ce monsieur que vous venez de voir, dit M. Mi- 
chaud à Casimir, c’est -monsieur Jean Eoque, 
nommé tuteur des enfants du capitaine Jackson, et 
administrateur de ses biens. C’est uu homme sé- 
vère; il faut marcher droit avec lui! J’en sais 
quelque chose, moi qui suis l’économe d’une de ses 
habitations! Maintenant voici ses ordres: A 
quatre» heures, une charrette va arriver ; vous 
prendrez vos effets de corps avec vous, et vous 
monterez, vous, la mulâtresse, l’enfant et lesdits 
eifets, dans la charrette en question, et on vous 
conduira à ”Labitatiou, où vous arriverez demain 
soir, en voyageant toute la nuit, s’il n’arrive pas 
d’accident en route. 

Casimir sentit un frisson lui passer par tout le 


chargées de nourrir les petits enfants ; une d’elles 
arrivera ici à deux heures pour remplacer Eose, 
jusqu’à ce que le maître ait loué la maison, et, aus- 
sitôt la maison louée, on fera revenir le mulâtre, la 
nourrice et les enfants à l’habitation. 

— C’est bien, monsieur, répondit Casimir ; je 

vais aller préparer notre départ — A propos, 

ajouta-til, et notre mobilier ? 

— Monsieur Eoque décidera. Eu attendant, l’or- 
dre est de tout laisser ici. 

—C’est très-bien, lit Casimir avec un sourire 
amer. 

Et, se retournant pour s’éloigner, il vit Eose qui 
pleurait en regardant son petit William qui lui 
tendait les bras. 

— Quelle vie ! murmura-t-il en s’éloignant 

Il n’y a pas de bonheur possible dans l’esclavage ! 

— Prends courage ! lui glissa sa femme à voix 
basse. Songe à notre enfant ! songe à ta Eo- 
sine .... et à moi ! 

— Oh ! oui, mnrmura-t-il en s’éloignant, il faut 
que je songe à vous, mes bien-aimés, pour n’en pas 
finir d’un coup ! 

Après la sortie de Casimir, ML Michaud resta 
quelques instants seul avec Eose, qui allaitait sou 

nourrisson blanc pour la dernière fois, pensait- 

elle. Le griffon, appelé par son maître, l’avait suivi 
dans la visite que faisait celui-ci. 

— Pourquoi m’ôte-t-on cet enfant ? demanda-t- 
elle à l’économe. Est-ce qu’on trouve qu’il est mal 
soigné ? 

Pour cela, répondit le blanc, je ne saurais 
vous répondre: je n’ai point d’ordre! Monsieur 
commande sans jamais motiver ses volontés. On 
marche militairement, sous lui ! Si vous n’avez ja- 
mais vu une habitation bien tenue, vous en allez 
voir une, allez! Ou n’y passe rien à personne; 
nous avons un :ode inflexible, et une justice aveu- 
gle. Tenez, cet enfant-là — et il désigna du doigt 
Eosine qui dormait — cet eufant-là 

— C’est ma fille, interrompit Eose 

— Cette enfant-là, votre fille, eh bien, je ne peuso 

pas qu’on vous la laisse C’est-à-dire qu’ou vous 

laisse la nourrir : ce serait une infraction à la rè- 
gle, si enfin je m’entends! 

Et il complétait sa réticence par le regard d’ad- 
miration qu’il promenait sur Eose. 

Celle-ci, frappée de -stupeur, regarda sa petite 
Eosine, puis l’horizon, au fond duquel son regard 
sembla se perdre * 

Monsieur Michaud la regardait toujours et mur- 
murait: C’est q ieîle est bede jusqu’au possiblo ! 


corps. 

— Lt l’enfant que ma femme nourrit ? deman- 
da-t-il à monsieur Michaud. 

. — Il y a sur l’habitation où voua allez travailler, 
répondit l’économe, une douzaine de négresses, 
griffonnes, mulâtresses et quarteronnes, qui sont 


Gare à Sultane ! 

A ce moment, monsieur Michaud vit deux lar- 
mes descendre silencieuses des yeux de la mulâ- 
tresse, et tracer sur ses joues uu sillon mouillé. 
Eose alors baissa la tête, sa poitrine se souleva, et 
un sanglot étouffé en sortit, qui alla remuer, chez 

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LE VIEUX SALOMON. 


l’économe, tontes les fibres sur lesquelles Dieu a 
placé la sensibilité humaine. 

La douleur silencieuse et calme ément bien plus 
que les pleurs bruyants accompagnés de gestes e 
de cris. C’est que, dans toute chose exagérée, il y 
a une partie fausse, et que la seule vérité porte 
avec elle la conviction et l’effet que la conviction 
produit. 

. Monsieur Michaud ouvrit la boiiche pour parler, 
en faisant un pas vers Rose; mais il se contint, 
et rentra en lui ce qui en allait sortir. Ji se retour- 
na et commença à marcheF d’un bout do la cham- 
bre à l’autre, comme fait un marin sur le pont du 
navire qu’il monte. 

Monsieur Roque rentra à ce moment, suivi de 
son domestique: 

— Il n’y a rien à dire, fit-il, tout est eu ordre» 
Partons, monsieur Michaud! Vous avez commu- 
niqué mes ordres ! 

— Oui, monsieur, répondit l’économe. 

— Toi, dit monsieur Roque au griffon, reste ici ; 
tu commenceras ton service quand les autres se- 
ront montés en charrette. Et, sans attendre une 
réponse inutile, il s’éloigna avec son économe, aussi 
poliment qu’il était entré. 

• * 

• * 

— Ainsi, disait Casimir à sa pauvre fenuue, 

nous voilà fixés ! Nous avons été emmenés ici 
pour y recevoir la liberté au bout do douze mois, 
et, l’année finie, nous allons partir plus esclaves 
que jamais, pour aller faire du sucre sur une plan- 
tation louisianaise ! sous nn maître rigide et in- 
flexible ! dans un pays où il n’y a pas de Camp de 
la Soufrière ; où les bois sont d’affreux marécages 
inhabitables, ou explorés à toute heure; où la na- 
ture ne produit rien sans de rudes labeurs, ce qui 
rend toute vie marronne impossible; où les taous, 
les maringoins, les moustiques dans l’air ; les ser- 
pents, dans les broussailles ; les crocodiles, sur le 
bord des bayous et dans les flaques d’eau, rendent 
la vie dangereuse, insupportable, atroce ! Notre 
bonne maîtresse, qui t’aimait déjà, est morte ; no- 
tre bon maître, mon frère de père! est mort 

et, jusqu’à la majorité des jeunes enfants, nous 
sommes sous la domination d’une espèce de barre 
de fer qui marche, respire et mange ! — Providen- 
ce, Espérance, Croyance, Dieu, vous ôtes des mots ! 
des mots tirés des lettres du même alphabet d’où 
l’on tire hasard, malheur, injustice, néant ! 

Rose épouvantée se leva, alla se courber sur le 
pied de son lit, et d’une voix tremblante de crainte 
et de larmes : 

— “Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant, 

Créateur du Ciel et de la Terre s’écria-t-elle. 

— Mon Dieu, ajouta t-elle. — Pardonnez au cœur 
trop plein qui déborde, à la douleur qui s’égare, à 
la folie qui blasphème 1 Pardonnez à ceux qui, 


71 

souffrant trop, nient votre saint nom, votre misé- 
ricorde et votre justice ! 

A ce moment, la petite Rosine endormie, visitée 
sans doute par quelque rêve séraphique, comme le 
sont souvent les innocents des hommes, poussa de 
légers cris joyaux, sourit d’un sourire adorable, et 
agita ses petites màins, comme si elle rendait au- 
tour d’elle des baisers reçus. . . . 

— Oh ! mon enfant, mon enfant t s’écria la jeune 
mère en courant au berceau d’où elle tira Rosine 
qui souriait toujours, viens sauver ton père! 

Et elle alla porter la petite créature dans les 
bras de Casimir 

— Tiens, dit-elle, voilà la Providence, voilà l’Es- 
pérance, voilà la Croyance, voilà Dieu ! 

Le père prit sou enfant, et songeant alors à ce 
Père de tous, qu’il venait de maudire, il éclata en 
sanglots.* 


A deux heures précises, une charrette s’arrêta 
devant la porte de la maison. Casimir et Rose, ap- 
puyés à la fenêtre, l’avaient vue venir avec un 
nouveau serrement de cœur. C’était la lourde voi- 
ture à deux mulets, toute couverte de boue séchée, 
et toute grise de poussière récente. Elle était — 
comme on dit eu plaisantant — suspendue sur es- 
sieu, et } par conséquent, faite de façon à commu- 
niquer tous les cahots de la roüte, avec une rigi- 
dité absolue. Deux banquettes la traversaient 
dans le sens de sa largeur, placées assez près des 
roues pour que la boue qui s’attachait à ces roues 
frottât et salit tout vêtement dépassant la ligne de 
la caisse. Cet ignoble véhicule, non couvert, était 
conduit par un gros noir près duquel était assise 
une mulâtresse plus grosse encore. C’était une 
énorme femme, large de base, large du sommet, à 
l’air bornasse , et douée d’une telle proéminence sur 
la poitrine, qu’elle eût pu aisément, à n’en juger 
qu’à la vue, nourrir deux jeunes veaux affamés, A 
part ses formes massives et effroyablement riches 
en chair, c’était une assez jeune femme, dont le 
visage avait de la fraîcheur, malgré son apparente 
dureté. Le nègre sauta le premier à terre. 

— Allons, tant’ Charlotte, dit-ilà l’énorme nour- 
rice, appuyez-vous sur moi pour descendre. Si vous 
êtes un lourd boucaut, je suis, moi, une solide 
charpente : je ne ploierai pas ! 

— Vous êtes toujours farceur et aimable ! Silène, 
répondit Charlotte en faisant ses préparatifs de 
descente avec toutes les précautions nécessaires. 

— Ouf! fit-elle, quand ses larges pieds touchè- 
rent le sol, en voilà une corvée ! 

Et elle entra dans la maison. 

Casimir et Rose n’avaient pu s’empêcher, mal- 
gré leur tristesse, de sourire à la vue de ce ta bleau 
grotesque. 

— Voili, donc ma remplaçante ! dit Rose. . . . 


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72 


LE VIEUX SALOMON. 


— S’il n’y avait qu’elle et moi sur une île, dit 
Casimir, l’ile serait un jour tout-à-fait déserte. 

Bose alla embrasser William qui dormait; puis, 
suivie de son mari, elle descendit les degrés de cette 
demeure où elle avait été si heureuse, y laissant, 
outre les souvenirs du temps qu’elle y avait vécu ? 
le cher mobilier de la Guadeloupe, auquel elle 
n’osa aller faire ses adieux. Casimir portait Bosi- 
ne ; les effets de corps de la petite famille étaient 
en bas, renfermés dans des paquets. Quand ces 
paquets furent déposés au fond de la charrette, 
Casimir donna pour un moment Eosine à Silène, 
prit Rose dans ses bras et l’éleva sur la banquette 
de derrière ; ensuite il lui passa leur petite fille, 
puis d’un saut fut près d’elle. Silène grimpa à 
son tour sur la banquette de devant, prit d’une 
main la corde de pitre qui servait de guides, de 
l’autre son fouet, et la machine roulanteVébranla 
au petit trot, sous la vigoureuse traction de deux 
mulets doucement avertis par un vigoureux coup 
de fouet. 

On roulait sur une terre demi-ferme, demi-molle, 
sur laquelle ni les pieds des mulets ni les roues de 
la charrette ne faisaient aucun bruit. Au bout de 
quelques instants, la conversation s’entama entre 
le cocher et les deux nouveaux sujets de monsieur 
Roque. Silène y jeta les premiers mots, en com- 
mençant par de courtes phrases insignifiantes, sur 
le temps, sur la route, sur la chaleur, et autres 
sujets tout aussi intéressants. Le gros noir était 
un jovial garçon, dont les plaisanteries, toujours 
assaisonnées au gros sel, avaient le don inapprécia- 
ble de le faire rire lui-même d’une façon bruyante, 
et comme le silence lui était aussi antipathique 
qu’à nos chères mères, sœurs et filles, il fallait ab- 
solument qu’il parlât et qu’on lui répondît. La 
position qu’il occupait devant, sur la première ban 
quette, tandis que ses voyageurs étaient derrière, 
sur la seconde, rendait incommode un échange de 
paroles ; mais il faut souffrir un peu pour acquérir 
le droit de jouir. Le gros noir se retournait donc 
chaque fois qu’il avait besoin d’interroger ou de 
répondre, et, pour faciliter ces conversions conti- 
nuelles, il se tenait obliquement sur sa banquette, 
l’œil droit à ses mulets, l’œil gauche vers le banc 
de l’arrière. 

— Comme ça, disait-il à Casimir, vous êtes nou- 
veaux dans le pays ! 

— H y a une année que nous y sommes, répondit 
Casimir. 

— Et vous n’avez pas fait d’autre maison que 
celle d’où vous sortez ? 

— Nous sommes restés quelques jours chez mada- 
me L., à la Nouvelle-Orléans ; de là, nous avons 
été conduits chez le capitaine Jackson... d’où sa 
mort seule nous a fait sortir. 

— On on a assez parlé, ici et dans les environs, 
du capitaine Jackson et de vous autres, allez ! Les 
blancs disaient : Le capitaine est une esplce d’abo- 


litioniste que noos ferions bien d’emplnmer et de 
rôtir, un jour ou l’autre; il a chez lui un mulâtre 
et une mulâtresse, qu’il a amenés on ne sait d’où, et 
qu’ii traite comme des princes : c’est d’un mauvais 
exemple pour les antres esclaves. — Nous autres* 
excepté les jaloux, nous disions : 

Il n’y a pas beaucoup de maîtres comme celui-là! 

il n’y en a même pas deux, probablement et 

ceux qui appartiennent à cotte maison sont bien 
heureux ! 

— Oh ! oui, nous étions bien heureux, dit fio* 
se 

— Tant pis, répondit Silène : la différence vous 
paraîtra plus grande. . . . à moins qne. . . . 

— Ecoutez, dit Casimir ; vous ne nous connais- 
sez pas encore, c’est vrai, mais, quand je promets 
une chose, on peut y compter. Eh bien, sur ma 
chère enfant que voilà, et que j’aime déjà autant 
qne moi-même; sur ma femme que j’aime bien 
pins que rooi-même, et plus qne tout au monde, je 
vous jure, Silène, que je ne répéterai pas un mot de 
ce que vous répondrez à mes questions, si vous 
voulez y répondre ! Croyez-vous à cette promesse, 
à ce serment! 

— Oui, j’y crois, répondit le noir; mais.... 
votre femme! 

— Moi, dit Bose, je jure -devant Dieu, sur tous 
ceux que j’aime, que je serai aussi discrète que Ca- 
simir vous jure d’être discret! 

— Eh bien alors, dit le cocher noir, demandez- 
moi tout ce que vous voudrez : je répondrai tout 
ce que je sais. 

— Eh bien, Silène, demanda Casimir, que 
croyez-vous qu’on va faire de nous ! 

— Je crois — je dis je crois — qu’on vous enverra 

aux cannes tons les deux, d’abord 

— Que voulez- vous dire par tous les deux 

d? abord ? 

— Je veux dire tous les deux pendant quelques 

jours, et ensuite, l’un de vous deux seulement 

— Lequel ensuite et pourquoi ce changement! 

— Il faut donc vous mettre la langue sur le 

piment, pour que vous sachiez qu’il n’est pas su- 
cré! Ecoutez et suivez bien 

— Nous écoutons, dirent deux voix à la fois. 

— Je connais men maître, et voilà pourquoi je 
suis le pins heureux de l’habitation, sauf que 
quarteronne... qui est peut-être plus heureuse 
que moi. Seulement, j’ai bien peur pour elle, que 
sou bonheur ne soit pas, maintenant, aussi long 
que le mien ! Elle s’appelle Sultane: je vous par. 
lerai d’elle tout-à-l’heure, si vous m’y faiter pen- 
ser — 


— Je ne l’oublierai pas, dit Bose; continuez 

— Je vous disais donc que je connais mon maî- 
tre : cela vous explique beaucoup de choses . . .et ne 
vous étonnez pas de mes questions ! Premièrement 
vous, Casimir, vous dites que vous aimez votre 


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LE VIEUX SALOMON. 


fenrme pins que vous-même, c’est bien; mais l’ai* 
mez-vous de façon à la vouloir pour vous seul, 
malheureux et persécutés tous les deux; ou bien 
de façon à fermer les yeux sur certaines choses, 
vous — et elle à ouvrir les oreilles sur les mêmes 
chosos — avec le résultat d’être tous les deux les 
privilégiés du maître f 

• — Jamais ! s’écria Casimir. . . . j’aimerais mieux 
mourir ! 

— Et moi, dit Bose, je me tuerais plutôt avec 
.mon enfant! 

— Alors, reprit Silène, je vous dirai bien le 
commencement, mais je ne saurais deviner la fin. 
On vous enverra donc tous les deux aux cannes ; 
là, vous serez recommandés de façon à ce qu’on 
vous poussera au travail au point que, le soir, vous 
soyez harrassés. Quand vous serez bien sur les 
dents, on gardera Bose à la maison, oomme servan- 
te. Là elle aura quelques jours de répos et de bon 
temps, et sera aussi bien couchée et aussi bien 
nourrie qu’elle l’aura été peu et mal pendant les' 
temps do travail des cannes. Et puis, un beau 
Jour, le maître demandera à Bose ce qu’elle préfère : 
du travail di dehors ou de celui du dedans. Com- 
me elle préférera le plus doux, le maître lui propo- 
sera encore mieux, la place de Sultane, par exem- 
ple — mais. ... à la condition qne vous savez ! Si 
elle dit oui, je sais la fin ; si elle dit non, je ne la 
sais pas. 

Casimir et Bose échangèrent entre eux quelques 
mots. 

— A propos de Sultane, vous nous avez promis 
un récit, dit Bose. 

— Oui ; écoutez donc : Monsieur n’était pas 
riche quand il a commencé. Il -n’avait que quatre 
négresses et deux nègres. Au bout de la première 
année, il avait en plus, sans avoir acheté aucun • 
sujet, deux petites mulâtresses et deux petits 
nègres. L’année d’après, un peu plus un peu 
moins, la même augmentation avait lieu, partie 
d’une couleur, partie de l’autre, ceux-ci de tel sexe, 
ceux-là de tel autre, et toujours de même. Il 
vivait de rien, et ses esclaves d’encore moins. Les 
rrécoltes se vendaient bien : il amassait de l’argent. 

Il a quarante-cinq ans, et a commencé à vingt- 
cinq. Au bout de quelques années, il acheta douze 
autres sujets à un encan forcé, qu’il avait dit être 
Ternis à huitaine, à tous ses voisins ; il acquit pour 

jfresque rien, et continua son système qui était 

d’augmenter lui-même son atelier. Un beau jour/ 
il échangea vingt négrillons et mulâtres, des deux 
sexes,'— *la moitié, était ses propres enfants — con- 
tre dix forts sujets qu’il mit rudement au travail. 
Quelques récoltes après, il était déjà riche et ache- 
tait üne deuxième habitation en bonus marche. . 
Alors il changea de système. Il avait quarante > 
pu s, trois cents sujets, beaucoup de terres, des 
rentes, etc.... Il abandonna ses anckHUies habi-4 


73 

tudes, cherchant à satisfaire ses passions, comme il 
cherchait auparavant à augmenter le nombre de 
ses esclaves. Il choisit donc celle qui lui plaisait 
le mieux, et en fit sa maîtresse en titre, choyée, 
oisive, toujours bien mise, servie par les autres, 
comme une reine, n’ayant à s’occuper que des plai- 
sirs du maître. Celle-là mourut en oouehes. Elle 
s’appelait Vénus. La deuxième, Justine, était 
très-habile: elle l’irrita tant et tant, qu’elle sot 
l’amener au point de se faire affranchir par lui, et, 
quelques jours après, elle le quitta. A la troisième, • 

nommée Céline, il promit la liberté qu’elle n’a 

jamais eue. Il se dégoûta d’elle à la vue d’une 
quatrième qu’il acheta, et qui fut assez longtemps 
la favorite; son nom est Victoire. II en eut deux 
enfants d un coup : ils moururent tous las deux, 
et la favorite fut répudiée. Ces dernières furent 
renvoyées aux cannes, et y sont encore. A la 
dernière succéda Sultane, la maltresse actuelle, 
dure et méchante, demandant toujours des châti- 
ments, et eu administrant elle-même, quoiqu’escla- 
ve. Mais depuis quelque temps sa faveur b aiss e. 
Monsieur n’aime pas qu’un autre que lui commande 
chez lui. Je lés ai connues toutes ; eh bien, foi 
de Silène.! il n’y en a pas une seule qui eût pu et 

qui puisse approcher de Bose pour la beauté I 

Voilà pourquoi j’ai peur pour Sultane et pour 

vous deux. Dieu seul sait comment cela finira, 
mais je crois avoir deviné comment cela va com. 
jnencer. 

— Mais, obsefva Casimir, rien ne dit que mon- 
sieur Boque désirera Bose f 

— Bien ! Je vous ai dit que je connais mon maî- 
tre, et je vois votre femme ! Vous ne savez donc 
pas que c’est la plus jolie du pays t 

Casimir fut flatté d’abord, il trembla ensuite. 

— Je m’habillerai mal, dit Base; je serai mal- 
propre, maussade ; je marcherai gauchement ; je 
ne me peignerai plus ; je ne comprendrai que la 
moitié de ce qu’on me dira ; enfin je serai laide ! 

Le gros cocher siffla un petit air qui voulait dire 
bien des choses. Puis reprenant la parole: 

— D’abord, dit-il, monsieur vous a vue. 

— II ne m’a pas seulement regardée ! 

— Croyez cela ! il vous a vue. Ensuite, si vous 
vous habillez ma!, il vous ordonnera de vous ha- 
bille^ mieux; si vous êtes malpropre, il vous fera 
nettoyer comme il faut ; si vous êtes maussade, 
vous n’en serez pas moins jolie; si voqejÿMçta» 
gauchement, il s’en inquiétera fort p 1 
devinera que vous jouez une comédieq srwS^ip 
vous peignez pas, il vous donnera oinq minutes 
pour arranger vos cheveux convenablement; si 
yous ne comprenez pas ses ordres à première au- 
dition, il se fera comprendre comme je me fais 
.comprendre de mes mulets. Vous voyez bien que 
vous ne pourrez pas vous .faire laide! 

— Ma pauvre femme, dit Casimir» tes petits 

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. LE VIEUX SALOMON. 


U 

moyens sont de l’enfantillage, et ne sauraient ' 
tromper personne. En haillons comme en toilette, 
tu ©s toujours la rose des femmes de couleur de a 
Guadeloupe, c’est-à-dire du pays où les femmes de 

couleur sont les plus belles. 

_ Flatteur! dit la jeune mère : je sms peut-être 

ainsi pour toi, mais 

Mais, interrompit Silène, c’est encore mieux 

pour les autres ! . , . 

— J’espère que tu n’as plus rien à dire ! conclut 

• Casimir. 

— Peut-être Nous prendrons conseil des 

circonstances. . . . 

A ce moment, on arrêta à une lialle ou le noir 
fit donner à manger à ses mulets. C’était une 
sorte de petite auberge borgne, tenue par un vieux 
noir libre. Casimir glissa quelques mots à l’oreil- 
le de Rose ; celle-ci fit un signe de tête affirmatif 
Silène, dit Casimir, combien de temps pou- 
vons-nous arrêter ici ? 

XJne demi-heure au moinH, une heure au plus. 

— Eh bien, restons une heure, et acceptez le 

déjeûner que ce brave homme peut nous servir 

voulez-vous ? 

Oe n’est pas de refus, répondit le cocher ; 

j’ai bon appétit et je suis passablement fatigué. 

Le vieil aubergiste noir avait des œufs, de la 
volaille, de la salade et des fruits, dn café et du 
ihatn. En attendant les événements, les trois 
convives firent un bon repas, que Casimir paya- 
Rose donna le sein à Rosine. Les mulets avaient 
bien mangé. On se remit en route au bout d’une 
heure, mais cette fois au grand trot. 

La libéralité de Casimir l’avait mis bien vite dans 
les bonnes grâces de Silène. Celui-ci voyait en 
outre qu’U n’avait pas affaire à des esclavers ordi- 
naires; prévoyant peut-être quelque bonne chance 
pour eux — malgré les protestations du mari et de 
la femme, à l’endroit d’nn contrat répugnant — il 
se pouvait qu’il cherchât à se bien mettre à l’avan- 
ce avec eux. 

Le labyrinthe du cœur do l’homme — esclave ou 
libre _ a tant de détours, qu’on ne saurait suppo- 
ser un fil trop long pour s’y guider. 

# * 

Jusque-là, la route s’était faite d une manicre 
ipportable, à cause du chemin assez doux et as- 
z uni qu’on avait eu à suivre, à cause aussi du 
fnd>jour ët de la grande chaleur qui, joints au 
veinent d’un bon trot, avaient empêché à peu 
l’attaque des insectes. Tout alla encore as- 
z bien pendant deux ou trois heures ; mais la 
dt vint, et, avec la nuit, des myriades de mousti- 
ie 8 , de taons et de mariDgoins qui assaillirent la 
itite famille d’une façon cruelle. Rose avait toutes 
3 peines du monde à préserver Rosine, en se pré- 
servant elle-même. Casimir pestait et jurait, des- 
cendait de charrette pour allée à pied, puis remon- 


tait pour ne pas laisser Rose seuie. A l’approche 
des bois, tons ces tourments redoublèrent, car là 
les insectes ailés formaient comme de petits nuages 
compactes, dont les fractions entraient dans les 
narines, dans les oreilles, dans la bouche et dans 
les yeux des voyageurs. Rose finit par envelopper 
sa tille dans un petit drap; eUe s’entoura elle-mê- 
me la tête toute entière d’un mouchoir, et Casimir 
s’en fit autant au moyen d’une cravate. Quant à 
Silène, il était accoutumé à ces désagréments, et 
de plus il avait allumé sa pipe, dont il tirait une 
épaisse fumée qui éloignait un peu ses assaillants. 
Malgré toutes ces précautions, Casimir et Rose 
étaient piqués aux mains, aux bras et aux jambes. 

— Enfer de pays! s’écria le pauvre homme. Si 
vous saviez, Silène, quelle différence avec la Gua- 
deloupe ! Certainement que l’esclavage est partout 
l’esclavage, et qu’il entraîne partout à des horreurs ; 
mais ce qui’ me parait ici la régie est là-bas l’ex- 
ception. A part ces exceptions, et aussi à part 
l’esclavage, quelle bonne vie! Quel beau climat! 
Il n’y a pas de misère chez nous, et on n’y voit 
pas un mendiant. La plus grande partie de ceux 
qui se déshonorent par des cruautés envers les 
esclaves, sont des européens arrivés pauvres et 
nus, puis enrichis par tous les moyens. C’est ce 
qu’on appelle des parvenus. Il n’y a rien de plus 
avide, de plus insolent et de plus cruel. J’ai tou- 
jours remarqué que les gens comme il faut — que 
les autres appellent fiers et aristocrates, parce 
qu’ils se tiennent à l’écart de tout ce qui est gros- 
sier sont, pour les esclaves et .pour les malheu- 

reux, les plus généreux et les plus humains, tandis 
que ceux qui ont toujours traîné la savatte, comme 
ou dit, qui ont toujours été misérables, deviennent 
orgueilleux, méchants et cruels, dès qu’ils ont quel- 
que fortune. 

Je n’aurais pas cru cela, répoadit Silène. Il 

me semble que, quand ou a été malheureux, on 
doit mieux compatir au malheur des autres. • • • 

avez raison dans un sens, dit Casimir. 

Ceux qui ont été malheureux et qui sont d’une 
bonne et généreuse nature, sont les plus enclins à 
la pitié, les plus charitables, les plus fraternels, 
c’est-à-dire les meilleurs; mais ceux-là ue sont ja- 
mais ce qu’on appelle des parvenus, d’abord parce 
qu’ils parviennent rarement, ayant le cœur trop 
bon ; ensuite parce que, s’ils s’élèvent à un état 
meilleur, ils ne font que reconquérir leur place lé- 
' gitime, d’où les avaient chassés les événements. 

° — Comme ça, jo comprends, dit le gros noir 
avec un commencement do déférence pour son vo- 
yageur. Mais, ajouta-t-il, savez-vous, Casimir, que 
vous n’êtes pas comme nous autres, vous! Vous 

parlez comme un blanc intruit Qui donc vous 

a élevé ? 

Oh ! mon Dieu, j’ai été élevé comme les autres^ 

, avec cette exception que je n’ai eu pour maîtres 


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LE VIEUX SALOMON. 


75 


que des gêna de bonté et de condition. De plus, 
j’ai été un peu instruit par uu vieux noir nommé 
Salomon, qui est aujourd’hui libre, et qui a cent 
six ans. Il a voyagé en Europe avec de bons maî- 
tres, et s’est instruit à leur contact. Son dernier 
maître était un avare qui l’a fait libre quand le 
pauvre Salomon a eu quatre-vings ans, parce qu’il 
ne pouvait pas trouver à le vendre, et qu’il a pensé 
que son travail, à cet âge, ne valait pas sa nourri- 
ture. Voilà comment il se fait que vous me voyez 
moins ignorant que la plupart des esclaves. 

— S’il y en avait beaucoup comme vous, répondit 
Silène, je pense que l’esclavage ne serait plus pos- 
sible. 

— Je le crois, répondit Casimir. Aussi, la pre- 
mière chose serait, pour les esclaves, d’apprendre 
à lire par tous lés moyens. 

— Vous savez lire ! vous, s’écria Silène 

— Et écrire, mon ami ; Rose aussi. 

— Bon Dieu ! je donnerais tout ce que je gagne 
qselquefois le dimanche, pour apprendre a lire, 
dit Silène. . .-.-et si ce n’était pas si dangereux 

— Comment, dangereux ? 

— Oui, dangereux pour celui qui enseigne et 
pour celui qui apprend. Il n’y a rien de plus dé- 
fendu, ici ! Dernièrement un blanc, qui appartient 
à une Association que je ne connais pas, a été sur- 
pris, une nuit, enseignant la lecture à quelques 
noirs, sur une grande plantation : on l’a pris, on 
l’a roulé dans du goudron, puis dans de la plume, 
et, quand il a été bien couvert de plumes, on y a 
mis le feu! 

— Horreur ! Et les esclaves f 

— Les esclaves If. i. .Ils ont reçu chacun cent 

coups de fouet, à nu, attachés sur une échelle éten- 
due à terre ; puis, leurs plaies ont été pansées avec 
du vinaigre pimenté 

— Horreur ! horreur ! ! 

— Ce n’est pas tout. Dans cet état, ils ont été 

mis aux fers dans un cachot, pendant un an. Dè3 
que leurs plaies ont été cicatrisées, chaque matin, 
pour nourriture, ils ont reçu chacun vingt coups 
de tordu. Les uns sont morts au bout de deux 
mois, d’autres au bout de trois, de quatre, de six. 
Un seul survivait. Comme il ne pouvait pins mar- 
cher, et qu’il était tout-à fait hébété, on lui a ad- 
ministré quelque chose et ça été fini. . . . 

— Seigneur tout-puissant ! s’écria Rose. . . . 

— Mais. . . .la justice ! fit Casimir. 

Silène se mit à siffler son air qui voulait dire 
tant de choses. 

— Probablement c’est trop cher pour nous, dit-il 

enfiù 


H était près de minuit. A ce moment, la nature 
dû sol sur lequel on roulait changea. De mou il 
devenait dur et raboteux. Les cahots commencè- 
rent à se foire rudement sentir, et Rosine cria. 


— Si nous arrêtions jusqu au petit jour ! deman- 
da Casimir à Silène. . - . 

•— Je n’arriverais pas à temps, répondit le cocher, 
et je serais battu. 

— Silène, dit'Rose de sa voix musicale, si invin- 
ciblement sympathique, nous dirons, que mon en- 
fant était malade. Je vous en prie, arrêtons: je 
tombe de sommeil, et je suis brisée 

— Ma foi, dit le noir, arrive qui arrive! Je for- 
gerai un conte d’ici là, ou bien je carresserai mes 
mulets de manière à leur doubler les jambes ; mais 
je crois, Rose, que le bon Dieu en personne ne 
pourrait rien refuser à une musique comme votre 
voix! Ah ! % Sultane, Sultane, tu n’es pas solide 
sur ton trône ! • 

En disant ces mots le cocher avait arrêté. 

— Vous disiez >que vous tombez de sommeil, 
Rose, dit-il ; faites- vous une couche dans la char- 
rette, et étendez vous-y avec votre petite. Tenez, 
yoilà une grosse capote qui vous servira, tant bien 
que mal, de matelas ; quelque linge, tiré d’un de 
vos paquets, servira à vous couvrir et à vous pré- 
server des maringoins. Vous pourrez dormir qua- 
tre heures. 

— Merci, dit Casimir 

— Merci bien, mon ami, dit Rose; un jour ou 
l’autre, je vous rendrai votre bonne obligeance. 

— Moulin à vapeur ! se dit Silène, — c’était son 
plus habituel jurement — voilà une fille à faire le 
bonheur d’un roi, et le tourment d’un évêque ! 
Quand elle parle, on dirait les notes douces de l’or- 
gue, à la grand’messe du dimanche ! Décidément 

Sultane peut affiler sa pioche ! 

, La jeune mère arrangea tout du mieux qu’elle 
put, coucha sa petite fille, et, s’adressant à son 
mari : 

— Viens à mes côtés, Casimir, dit-elle ; en nons 
serrant un peu, il y aura place. — Et vous, Silène* 
où dormirez vous $ 

— Moi, je ne dormirai pas : je veillerai sur tout 
le monde. 

Au bout de quelques minutes, notre petite fa- 
mille paraissait plongée dans le sommeil. 

— Pauvres jeunes gens ! dit le charitable Silène 
se parlant à lui-même; pauvres jeunes gens! si 
beaux, si braves, si instruits ! aller gratter la terre, 
sous le fouet, pour faire du sucre à l’avantage d’un 
gredin qui a cent fois plus qu’il ne lui faut ! Mou- 
lin à vapeur! il faut que j’apprenne à lire, et 
quand je sanrai, j’enseignerai à d’autres, et, quand 
beaucoup sauront, on verra s’il n’y a pas moyen 
de secouer un peu ces fainéants qui ne savent vi- 
vre que de nos sueurs ! 

Le gros noir était bien seul, et, ne eraignant pas 
d’être entendu, il se grisait à ses propres paroles. 
Son monologue, commencé à voix basse, s’était 
élevé peu à peu jusqu’à l’accent non contenn de la f 
colère. 

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76 


LE VIEUX SALOMON. 


Est-ce que ce Casimir, continua-t-il, n’est pas 
supérieur^M^Jean Roque! Est-ce qu’il n’eSt pas 
supérieur à un tshrde planteurs qui ne savent que 
donner des coups et empocher l’argent que nous 

gagnons î Et Rose ! est-ce qu’il y a beaucoup de 

femmes qui pourraient lui être comparées, si on 
était dans un pays libre, en France, par exemple !... 
Eh bien, il faut que ces deux chrétiens, intelligents, 
honnêtes, jeunes et courageux, fassent tout ce qui 
conviendra à un homme corrompu, et cela, parce 
qu’il s’appelle le maître ! 

— Silène, dit Casimir — qui ne dormait pas, et 
qui avait tout entendu — je vous enseignerai la 
lecture et l’écriture. Nous nous cacherons assez 
bien pour n’être pas découverts, et, comme vous le 
disiez, quand vous saurez, vous enseignerez aux 
autres. Je suis maintenant assez sur de vous pour 
vous offrir cela. 

— Oh ! merci, merci ! s’écria le noir avec l’ac- 
cent de la plus sincère reconnaissance ; instruisez- 
moi, frère, et jq le rendrai aux autres, afin que la 
science se propage et nous aide, ou à conquérir 
nous-même notre liberté, ou à en être dignes, si le 
ciel nous l’envoie. 

— Vous avez raison, frère, répondit Casimir : 
avant de jouir d’un bien, même d’un droit, il faut* 
le mériter, et l’ignorance absolue n’est digne de 
rien que du mépris. Pour nos frères, mon opinion 
est peut-être injuste, parce qu’ils ne peuvent pas ? 
et que qui ne peut ne peut ; mais, quand je vois des 
blancs qui ne sauent ni lire ni écrire — et il n’en 
manque pas 1 — je me dis que ceux-là mériteraient 
d’être esclaves, parce qu’un homme qui s’appartient, 
quelque misérable qu’il puisse être, n’a pas le droit 
de ne point savoir lire. 

— Mais, riposta Silène, ceux à qui leurs parents 
n’ont rien enseigné f 

— Ceux-là peuvent ‘apprendre à tout âge: à 
vingt, à trente, à quarante ans, n’importe ! On 
peut toujours prendre une heure chaque nuit, sur 
sou sommeil, pendant trois mois, six mois, un an, 

s’il le faut, pour apprendre à lire et on trouve 

toujours un ami, un camarade, un voisin, disposé 
à vous enseigner cela. Donc, celui qui ne sait pas 
lire est coupable ; il se ravale au-dessous des au. 
très, et il mériterait de les servir, comme s’étant 
fait lui-même d’une espèce inférieure. 

— Vous avez toujours raison, Casimir, et main, 
tenant je pense comme vous. Mais, pour nous au- 
tres qui, sauf exceptions, ne pouvons absolument 
pas, votre opinion ne peut être soutenue, u’est ce 
pas f 

— Non, et je ne la soutiens pas non plus. Mais 
patience ! si nous nous entendons bien — et je , 
crois que nous nous entendrons — nous aiderons 
plus au progrès de l’Emancipation, avec un alpha- 
bet, qu’avec des sabres et des fusils ! — 


— Que je suis heureux de vous avoir rencontré! 
s’écria Silène. 

— Et moi aussi, mon ami ; sans écoliers à quoi 
serviraient les instituteurs, et qui y perdrait, si ce 
n’est la cause générale! Votre bon vouloir a au* 
tant de mérite que le mien, et nous courons chacun 
le même danger. 

— Allez ! répondit le noir, maintenant c’est en- 
tre nous, à la vie à la mort ! Si je puis voua être 
utile en quoi que ce soit, vous pouvez compter sur 
moi, vous, votre femme et votre enfant.... et* 
dans la lutte qui va s’ouvrir contre vous — je ie 
pressens — je ferai, tout esclave que je suis, oeqne 
peut faire un homme qui fait bon marché de sa vie. 

Casimir se leva, s’approcha du noir, et ouvrant 
les bras: 

— Embrassons-nous, dit-il avec émotion, et ju- 
rons de tout faire pour nous protéger mutuellement, 
afin d’être pins longtemps ntilea à la cause qp crée 
de l’Emancipation de nos frères ! 

La lune, qui venait d’entrer dans son plein, éelai* 
rait vivement cette étrange scène.... Les deux; 
esclaves restèrent un moment embrassés, puis en- 
semble : 

— Nous le jurons devant Dieu ! dirent-ils. — . 

Puis ils s’écartèrent en peu l’un de l’autre^ SJüas 

qu’une de leurs mains à chacun se désunissent. . 
Dana ce mouvement, l’Etoile d’argent toujours ap- 
pendue au cou de Casimir, sortit de sa cheipise 
entrouverte. Le noir la vit scintiller aux rayons 
du doux soleil des nuits. 

— Que signifie cette Etoile ! frère, demanda-t-il. 

— Tu le sauras un jour, bientôt peut-être, répon- 
dit Casimir. Laisse-moi avoir le droit de te le dire, 
et alors j’aurai fait un heureux. 


J’attendrai donc, dit Silène avec reconnais- 
sance. 


Le jour était venu. Rose était levée, et on s’ôtait 
remis en marche. Bientôt les rayons du soleil 
commencèrent à percer les grands bois, sur la lisière 
desquels roulait la charrette. La rente était ca- 
hoteuse et étroite. Rose avait de la peine à se tenir 
sur la banquette, qui était tout simplement une 
planche brute, posée en travers, et fixée au moyen 
de clous ; cette planche était élevée d’environ un 
pied et demi du fond de la caisse. La petite Rosine, 
doucement couchée sur les genoux de sa mère, la 
tête appuyée sur un sein qui lui faisait le plus doux 
des oreillers, ne ressentait ni secousses ni cahots, 
amortis qu’ils étaient, pour elle, par le tiède édre- 


on de sa couche vivante. 

Le gros noir réfléchissait beaucoup, à eu juger 
ar son silence inaccoutumé, et par la pose qu’il 
ardait. Il réfléchissait sans (Joute à cet impor- 
int événement de sa vie — si peu fertile en événe- 
îents — qui lui avait donné un frère, un ami dont 
i supériorité, loin de le rendre jaloux, le ren- 
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LE VIEUX SALOMON. 


dait fier et heureux» Peut-être aussi calculait-il les 
danger» que la beauté extraordinaire de Bose atti- 
rerait bientôt sur la pauvre et intéressante petite 
famille- Les passions exigeantes et despotiques 
de cepaéha qui avait nom Jean Boque, lui faisaient 
peur pour ses nouveaux amis ; peut-être cherchait- 
il si le rat de l’esclavage ne pourrait pas gêner 
les allures du lion de l’absolutisme $ si lai, pauvre 
diable sujet aux coups, à la mort, sur un caprice? 
ne pourrait pas entraver qùelque peu la marche 
terrible de l’homme libre, riche, méchant et puis- 
sant 

Casimir aussi semblait plongé dans de profondes 
réflexions. 

— Silène, dit-il enfin, nous avons parlé, hier, de 
monsieur Boque ; dites-moi maintenant ce qu’est 
monsieur Michaud 

— C’est plus difficile, ça ! répondit le noir. Mon- 
sieur Michaud n’est ni méchant, ni bon, du moins 
eu apparence. Il suit exactement les ordres du 
maître, et ne fait pas châtier pour son propre 
compte. Il y a, je crois, un mystère en monsieur 
Michaud. Vous, Casimir, qui êtes un savant, au- 
près de nous autres, peut-être découvrirez-vous ce 
mystère. On voit quelquefois M. Michaud s’effor- 
cer de contenir sou émotion, quand il commande 
un châtiment par ordre du maître. Quelquefois, 
le regard r qu’il jette sur M. Boque est terrible, 
mais il- s^abaisso aussitôt, de peur peut-être d’être 
rencontré. Il faut 1 suivre strictement les règles po- 
sées par le maître. Il ne parle jamais avec douceur 
aux esclaves,, mais il les regarde quelquefois com- 
me ferait Jésus. Sa voix et son regard ne parais- 
sent pas appartenir au même corps. Enfin, on ne 
comprend rien à cet* homme-là. Sa demeure, isolée 
et composée de trois chambres, est située à une 
certaine distance des cases à nègres, et à une dis- 
tance plus grande de la maison du maître. Souvent, 
en rôdent la nuit, j’ai aperçu quelques hommes ar- 
river^ par divers chemins, chez monsieur Michaud, 
avec des précautions témoignant qu’ils cherchaient 
à-n’être point vus. D’autres fois, c’est monsieur 
Michaud qui se rend, toujours la nuit, à quelque 
rendez-vous pareil à ceux qu’il donne, car je l’ai 
vu, pendant que tout le camp dormait, s’éloigner 
silencieusement : je l’attendais ; il ne revenait que 
deux ou trois heures avant le jour. Qui reçoit-il, 
où va-t-il, et pourquoi ces rendez-vous I C’est ce 
qpe je n?ai jamais pu découvrir. Je vous le répète, 
il y a un mystère là-dessous, et je voudrais bien 
percer ce mystère. 

— Peut-être, dit Casimir, cette conduite est-elle 
toute simple. On vient voir, de nuit, l’économe, 
parce que, pendant le jour, il est occupé. Quand il 
sort lui-même, peut-être va-t-il voir quelque maî- 
tresse, car enfin, ce n’est point un vieillard, et 

—Non, non, Casimir; je puis répondre à cette 
objection. J’ai d’abord observé ses jours de récep- 


77 

tion: c’est le mardi et le vendredi. Les lundi et 
mercredi, c’est lui qui sort, comme je vous le disais. 
Quaut à ce que vous disiez touchant une maîtresse, 
nous connaissons tous, et monsieur Boque connaît 
aussi la maîtresse do monsieur Michaud, C’est une 
blanche, une anglaise, jolie et distinguée. Elle ne 
se cache pas le moins du monde. Tous les jeudi et 
samedi, vers le coucher du soleil, elle arrive à che- 
val, et repart le lendemain, à dix heures, à onze 
heures, quelquefois à midi, Vous voyez que, de ce 
côté, il n’y a aucun mystère. 

— C’est vrai, Silène. Alors, d’après vos paroles, 
je crois qu’il serait important de percer le mystère 
dont s’environne l’économe, non dans un but d’in- 
discrétion et de mal, mais au contraire dans un 
but de bien. Je vous dirai, quand il en sera temps, 
les pensées que me suggère votre confidence. En 
attendant, le plus important serait de protéger ce 
secret — si c’en est un — contre les autres noirs 
de la plantation, tout en tâchant de le découvrir 
ponr nous. S’il y a danger pour l’économe dans 
sa conduite mystérieuse, il faut que notre vigilan- 
ce éloigne de lui ce danger. Bose nous sera peut- 
être utile en tout cela. Quand nous serons arrivés, 
nous reparlerons de ce sujet, et nous nous enten- 
drons pour organiser nos moyens. Avec un peu 
M’adresse et beaucoup do patience, nous devons 
arriver, un jour ou l’autre, au résultat que nous 
cherchons 

Vers midi, on fit une autre halte pour mauger* 
et pour faire manger les mulets. Depuis le matin, 
Silène avait vigoureusement poussé ses bêtes, et 
on avait ratfcrappé presque toute la route perdue 
par la station de nuit. On prit à peine le temps do 
faire un léger repas, et on repartit bon train. 

Le soir, une heure après le coucher du soleil, la 
charrette et les voyageurs arrivèrent à la planta- 
tion ; on avait regagné tout le temps perdu. 


XII. 

UNE SUCRERIE EN UOUISIANE. 

Comme Bose, aidée de son mari, descendait, 
moulue et brisée, de la charrette à mulets, et que 
Silène lui remettait entre les bras la petite Bosiuo 
qu’il avait prise un instant, la cloche de l’habita- 
tion sonnaii pour la fiu des travaux de la journée. 

Bientôt arriva le troupeau des esclaves revenant 
des champs, accompagnés de deux comuiaudeurs, 
le fouet en sautoir. 

Monsieur Michaud, posté en avant des cases, 
examinait tous ces nègres, négresses, quarterons, 
quarteronnes, mulâtres, mulâtresses, griffons, grif- 
fonnes; jeûnes, vieux, grands, petits; toutes les 
couleurs, tous les âges; les uns robustes, les «autres 
débiles ; plus de la moitié aux trois quarts et demi 
nus ; le tout portant une pioche et un petit vase 

de fer blanc ; quelques uns nu sabre à cauues 

eu totalité environ deux ceuts sujets se rendant 

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78 


LE VIEUX SALOMON". 


chacun dans sa case, pour souper ou se reposer, la 
dernière chose à la portée de tous, puisqu’il n’y a 
qu’à s’étendre pour cela ; la première, à la portée 
de ceux seulement qui avaient de quoi manger. 

Ce jour-là était un samedi. Le lendemain était 
donc jour de repos. 

Quand M. Michaud aperçut la charrette et la 
petite famille appartenant au successeur du capi- 
taine Jackson, il quitta son poste d’observation, 
et, s’avançant vers Casimir et Rose : 

— Monsieur Roque est absent pour quelques 
jours, leur dit-il ; mais j’ai reçu ses ordres. Suivez- 
moi, je vais vous mener à votre case. 

Silène était allé rentrer la charrette, désarnacher 
les mulets et mettre chaque objet à sa place, sous 
un hangar. Dès qu’il eut fini, il courut sur les 
pas de ses nouveaux amis, et arriva en même 
temps qu’eux à la case où les avait conduits l’éco- 
nome. 

— Ah! c’est toi, Silène, dit M. Michaud. Rien 
de nouveau du voyage t 

— Rien, monsieur, répondit le noir, absolument 
rien. 

— Ainsi, dit l’économe à Casimir, voici votrs 
case, arrangez-vous-y à votre guise. Lundi matin, 
à la cloche, vous suivrez l’atelier aux champs, ainsi 
que votre femme. 

— Et nos meubles ? fit le mulâtre 

— Je n’ai pas d’ordres. Quand monsieur Roque 
reviendra, parlez-1 ui-en .... 

Et, après ces mots, il s’éloigna dans la direction 
de sa maison. 

La nouvelle demeure du jeune ménage était une 
cabane en bousillage , couverte en merrains, et d’à 
peu près douze pieds carrés. A l’intérieur on 
voyait un escabeau fait à la hache, une table mas- 
sive, et un gros rouleau posé debout dans un coin. 
Ce rouleau était une natte de joncs sauvages, qui, 
déroulée, était le lit. La cheminée était comme la 
cabane, en bousillage non plané. C’était tout, pour 
l’intérieur et pour l’extérieur. 

Le lecteur ne se plaindra pas des longueurs de 
la description. 

Le bou8iillage est un mélange de terre jaunâtre 
et de mousse d’arbres, sorte de crin végétal qui 
pend, en grosse touffes, des branches de vieux 
arbres. Voici le moyen de construire en bousillage; 
On creuse un grand trou, on y jette de l’eau et de 
la mousse, on y descend et on y piétine — sans 
chaussure, bien entendu — jusqu’à mélange satis- 
faisant. Cela fait, chacun des travailleurs preud 
uu tas de cette boue jaune, et va l’appliquer, avec 
les mains seulement, entre des poteaux destinés 
à la maintenir. Au bout de quelques jours, c’est 
sec, et la cabane est achevée. 

Donc, c’est une cabane de ce genre qui était 
la demeure de la petite famille... .et, si l’on se 
souvient de leur sweet home de la Pointe-à-Pitre, et 


de leur chambre chez le capitaine Jackson, on 
comprendra l’amère tristesse qui dut leur serrer le 
cœur. 

Us se regardèrent consternés, autant qu’on peut 
se regarder saus lumière, dans une presque obscu- 
rité. Rose s’assit sur l’escabeau, pour donner le 
sein à Rosine. Casimir .se servit de la table en 
guise de chaise, et ils ne parlèrent plus. 

— Moulin à vapeur ! s’écria Silène qui était res- 
té debout, il n’y a rien ici ! Attendez uu peu, mes 
pauvres amis ; je cours à ma cabane, et je reviens 
bien vite 


Cela dit, il s’élança au dehors et disparut. 

La nuit s’épaississait, et le ciel, assez beau toute 
la journée, se couvrait de nuages, en même temps 
qu’une brise inaccoutumée commençait à traverser 
l’atmosphère. On ne pouvait plus se voir dans la 
cabane. 

— Prends courage ! ma Rose, dit Casimir à sa 
femme dont il entendait la respiration chargée de 
pleurs ; quand le maître reviendra, je lui parlerai 
au sujet de notre mobilier. En attendant, demain, 
dimanche, j’emprunterai une truelle, j’achèterai de 
la chaux, et je passerai la journée à planer nos mu- 
railles et à les blanchir, ainsi que la cheminée. 

— Oui, mon ami, répondit Rose, et si monsieur 
Roque nous rend nos meubles, au moins pourrons- 
nous les mettre à peu près à l’abri. 

A ce moment, des pas se firent entendre, et, si 
on eût eu de la clarté, on eût pu voir entrer dans 
la cabane deux personnes convenablement chargées, 
plus un grand chien noir, à longs poils, agitant sa 
queue panachée, en signe évident de satisfaction. 
L’un des personnages qui venaient d’entrer frotta 
une allumette sur la muraille, et la flamme qui -en 
jaillit alluma une chandelle qu’il avait apportée ; il 
la fixa dans un goulot de bouteille, et posa le tout 
sur la planche brute de la cheminée. 

Alors, Casimir et Rose virent Silène qui venait 
de jeter sur le plancher un matelas enroulé ; une 
grande et forte griffonne qui posait à côté du ma- 
telas un paquet assez volumineux ; enfin un grand 
chien de Terre-Neuve qui vint, comme une con- 
naissance de dix ans, lécher les mains de Rose ^t 
le visage de Rosine. 

— C’est Veille-toujours ! s’écria Rose.... moins 
le collier. 

— Mes amis, disait Silène, nous vous apportons 
ce que nous pouvons, ma femme et moi, en atten- 
dant mieux. Vous savez, Casimir, ce que je vous 

ai dit ; je suis tout à votre service et Jnnon 

aussi ; n’est ce pas t femme. . . . 

— Oh ! oui, de tout mon cœur, répondit la femme 
de Silène. Pour commencer je vais faire votre 
couche, mes enfants, pendant que Rose — je sais 
déjà vos noms, allez ! — pendant que Rose donne 
à téter à sa petite. 

— Bien merci! Junon, répondit Rose avec un 
sourire reconnaissant. 


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LE VIEUX SALOMON. 


79 


— Qûelle musique que cette voix-là! s’écria la 
griffonne. Voyons donc celle à qui elle appar- 
tient — 

Et, sans plus de façons, l’obligeante esclave prit 
1 e flambeau qui était sur la cheminée, et l’appro- 
chant du visage de Eose qui souriait de son plus 
doux sourire. 

— Jésus Seigneur ! s’écria-t-elle, qu’elle est belle ! 
qu’elle est belle ! 

— Hein ! fit Silène, est-ce que je t’ai menti t 
femme. 

— Oh non ! tu étais bien loin de la vérité, en- 
core — 

Casimir regardait sa femme avec amour, puis 
Junon avec plaisir. 

— C’est bien malheureux, pour une Jionnête lem- * 
me, d’être aussi jolie que cela, quand elle est escla- 
ve, sonpira Junon, surtout dans une habitation 
de monsieur Roque ! — Par exemple, ajouta-t-elle, 
quand on se moque de tout et qu’on veut avoir ses 
aises et ne rien faire, c’est différent ! 

— Ce qu’il y a de certain, quoi qu’il en soit, 
ajouta^ Silène, c’est que la belle Sultane risque 
fort de revenir aux cases ! 

— Oh! pour ça, oui! répondit Junon.... et 
personne ne la plaindra, l’orgueilleuse bête ! Avant 
elle était jolie et même belle, mais à présent, elle 
va s’effacer, comme la lune devant le soleil. . .. 

— Avez-vous déjà travaillé aux cannes î deman- 
da Silène à Casimir. 

— Oui, répondit celui-ci, mais il y a longtemps. 

— Et votre femme î 

— Jamais. 

Le gros noir poussa un profond soupir, puis 
regarda Rose avec commisération. 

— Avec du courage et de la patience, on peut 
faire bien des choses, dit-il. 

— Silène, dit Casimir, demain j’aurai besoin 
d’une truolle et d’un peu de chaux. Pourrais-je 
emprunter l’une et acheter l’autre? 

— Certainement, répondit le noir. Pour l’ins- 

trument, je vous le prêterai ; quant à la chaux, 
l’économe vous en vendra autant qu’il vous plaira, 
pour le compte du maître, bien entendu ! — Vous 
voulez arranger les murs ? ajouta-t-il 

— Oui, j’y passerai la journée de demain. 

— Et moi aussi, Casimir ; car je viendrai vous 

aider d’autant plus que votre plancher est 

tout décloué, et qu’il y manque même quelques 
morceaux. 

— Merci, mon ami, dit Casimir ; j’accepte à char- 
ge de bonne revanche. 

A ce moment, un des deux commandeurs, nègre 
esclave comme les autres, entra dans la cabane, 
tenant à la main deux vases de fer blanc. 

— Voici, dit-il, ce que monsieur Michaud vous 
envoie: c’est pour jusqu’à lundi soir, jour de la 
distribution pour la semaine. 


1 Et il se retira sans dire bonsoir, comme il était 
entré. 

Noirs ou blancs, les hommes sont partout les 
mêmes, c’est-à-dire que partout il y a des bons et 
des méchants, des grands et des petits, des égoïstes 
on des cœurs ouverts, des lâches et des courageux. 

La classe nombreuse des petits ambitieux — qu’on 
appelle parvenus, quand ils réussissent — est par- 
tout la même : vaniteuse et insolente. Les com- 
mis subalternes ne valent jamais les chefs; les 
petits bourgeois qui ont boutique, ou quelques 
rentes, ne valent pas les vrais riches; les domes- 
tiques sont généralement plus grossiers que les 
maîtres, et ainsi de suite. De là, le vieux proverbe : 

“Il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints.” 

— Quel est ce malhonnête qui sort d’ici, deman- 
da Casimir 

— C’est un flatteur du maître, qui s’est fait nom- 
mer commandeur ponr n’avoir qu’à faire travailler 
les autres. Sou office consiste à conduire des 
noirs aux champs, à se planter derrière ceux de sa 
section, c’est-à-dire la moitié, et là à activer le tra- 
vail en allongeant des coups de fouet à ceux ou à « 
celles dont le rawy, ou sillon, est en retard. De 
plus, il exécute les châtiments ordonnés par le 
maitre, et comme il sait le maître dur et impitoya- 
ble, il n’y va pas de main morte ! Voilà ce que 
'c’est, ici, qu’un mauvais commandeur. 

— Hélas! répondit Casimir, c’est’de même à la 
Guadeloupe ; ce doit être de même dans tous les 
pays à esclaves. 

— Eh bien, continua Silène, parmi ceux qui rem- 
plissent cette sorte d’emploi de bourreaux de leurs 
frères, il en est de bons. Celui qui sort d’ici, Apol- 
lon, est tout le contraire de son confrère Chariot. 

Ce dernier crie bien un peu derrière les retarda- 
taires, car, si le travail allait mal, c’est lui qui serait 
châtié ; mais il ne s’acharne après personne, comme 
fait Apollon, et n’allonge un coup de fouet, bien 
mou, qu’à la dernière extrémité. Si vous tombez 
sous Apollon, je vous engage à ne pas rester en 
arrière ! 

Casimir crispa les poings et grinça des dents en 
regardant Rose. 

Silène et sa femme souhaitèrent une bonne nuit 
à leurs nouveaux camarades, et regagnèrent leur 
cabane. Quand ils furent partis, Casimir décou- 
vrit les deux vases qu’on lui avait apportés : dans 
l’un était de la mélasse et du gru (maïs concassé) ; 
dans l’autre un morceau de porc salé, presque on. 
fièrement gras. C’était leur nourriture pour deux 
jours 

Dès six heures du matin, le lendemain dimanche, 
Silène était à la cabane de Casimir ; il avait ap- 
porté un seau de chaux et des truelles, plus des 
clous, une hachette, et quelques bouts de planches. 

H venait aider aux réparations et à Vembellmment 
de la triste cabane de son nouveau frère. 


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LE VIEUX ÔALOMON. 


80 

— Nous n’avons pu ferme l’œil, de la nuit, lui 
dit Casimir: les maringoins nous ont assassinés. 

— Il faudrait que vous eussiez une moustiquaire, 
dit Silène. 

— Nous avons quelque argent; mais il nous 

répugne d’acheter une moustiquaire pour la faire 
traîner sur le plancher. Il y en a une à notre lit, 
d’ailleurs; mais savoir quand nous aurons nos 
meubles, et même si nous les aurons, bien qu’ils 
nous appartiennent ! 

— Cela dépend ! fit Silène. . . . 

— Je vous comprends, mais vous savez ce que 
nous vous avons dit- ... et si vous nous connais- 
siez mieux, vous sauriez ce que valent uos paroles. 

— Oh ! oui ! ajouta Rose 

— Et puis, nous n’avons plus au monde qu’une 

joie, qu’un bonheur : la joie d’être l’un à l’autre, le 
bonheur de nous aimer ! Cela ne gêne personne, 
je suppose 

— Vous supposez mal, mon cher ami : vous ou- 
bliez M. Roque ! 

— Ah! ça mais ils n’ont donc pas de 

blanehes, oes planteurs-là, pour prendre une fem- 
me ou une maîtresse ! Il faut qu’ils se pourvoient 
parmi les nôtres! 

— Dam! une femme gêne quelquefois; une 

maîtresse, ça coûte souvent cher, et ça vous plante* 
là pour un oui, pour un non! Il est bien plus com- 
mode d’avoir en propriété absolue l’instrument de 
ses plaisirs !. - 1 .Et puis, je me suis laissé dire que 
beaucoup aiment mieux les mulâtresses que les 
blanches, celles-ci, disent ils, n’ayant pas la même 
richesse d’organisation, étant plus molles et plus 
froides. Quant aüx négresses, il est rare qu’ils s’en 
servent à l’âge mûr ; le contraste des couleurs se- 
rait trop frappant. M. Roque l’a fait dans sa jeu- 
nesse, par calcul, et il les choisissait tontes jeunes, 
presque enfants. 

— Alors, dit Casimir, si ce que vous craignez 
arrive, Silène, tout cela finira mal, parce qu’il n’y 
a rien que je mette en balance avec la perte de 
mon seul bonheur. 

Le noir baissa la tête, ne sachant que répondre. 

Au milieu de cette conversation, on s’était mis à 
l’ouvrage rondement. Vers dix heures, Junon ap- 
porta à manger à Silène. Elle avait confectionné 
une copieuse soupe de son invention, de manière 
qu’on pût en offrir à Casimir et à Rose. De plus, 
elle avait acheté du pain en quantité suffisante 
pour les trois bouches qui le devaient consommer; 
mais Casimir exigea et obtint, à force d’insistance, 
qu’on le laissât payer ce pain. Le lard et le gru 
restèrent donc au fond de leurs vases ; la mélasse 
servit à la fois de plat et de dessert. 

Enfin, !a journée entière s’écoula dans le travail, 
et laissa à nos jeunes mariés la triste perspective 
du lendemain. 


Il était quatre heures du matin quand la cloche 
de l’habitation annonça aux esclaves qu’il était 
temps de se lever. Casimir et Rose se hâtèrent, 
pour ne pas donner prise, dès le premier jour,. à 
quelque brutalité. Cinq minutes après, la même 
cloche tinta quelques coups seulement. Cela signi- 
fiait qu’il était temps de sortir des cabanes et de se 
rendre vers la maison de l’éeonome. 

La veille, Silène avait tout expliqué à Casimir 
et à Rose. H avait dit à celle-ci qn’elle anrait à dé- 
poser sa petite à la Cabane aux Nourrices, qui 
était sur son chemin, et que, le soir, en revenant, 
elle la reprendrait, et de même.... jusqu’à nouvel 
ordre. 

Rose portant Rosine, et Casimir marchant à 
côté d’elles, sortirent de leur cabane, aux derniers 
tintements de la cloche, et se dirigèrent, suivant 
les autres, vers la demeure de M. Michaud. Sur 
le seuil de la porte de la cabane aux nourrices, se 
tenait une grande négresse qui recevait les enfants, 
au fur et à mesure que passaient les mères, et les 
donnait, l’un après l’autre, aux femmes chargées 
d’en prendre soin pendant la journée, 

— Donnez la petite ! cria-t-elle à Rose dès qu’elle 
aperçut celle-ci à la lueur d’une torche de bois de 
pin fixée en terre devant la cabane. 

Rose mit son enfant dans les bras de la négresse, 
et continua sa route. Comme elle n’était plus dans 
le rayon de la lumière, on ne vit pas les pleurs 
dont son visage était inondé. Rose s’était vêtue le 
plus mal qu’elle avait pu. Une chemise, une mau- 
vaise jupe, un vieux mouchoir noué sur la tête, de 
mauvais souliers aux pieds voilà quel était son 
accoutrement. Casimir la regardait, et, s’il eût fait 
jour, on eût pu voir ses yeux non voilés de larmes, 
mais injectés de sang et brillants de rage contenue. 

On arriva devant la porte de l’économe. Mon- 
sieur Michaud — qui allait regagner son lit après 
le départ des nègres — était vêtu d’un caleçon de 
couleur et d’une vieille redingotte boutonnée sursa 
chemise. A sa droite se tenait Chariot, à sa gau- 
che Apollon, chacun d’eux tenant une pioche de 
la main ganche, et leur fouet de la main droite. 

— Casimir ! appela M. Michaud à hante voix. . . 

— Me voici, répondit le mulâtre en s’approchant 
de l’économe. 

Alors, Chariot lai remit la pioehe qcrtl- tenait 
( A la Guadeloupe, le nom est: houe. ), et lui fit 
signe de le suivre, avec ceux de sa bande. 

Casimir suivit, après avoir jeté sur sa femme 
un regard profond. 

— Rose! appela le même économe 

Elle s’approcha sans répondre — elle ne pouvait 
point parler — et reçut la pioche que tenant Apol- 
lon. 


— En route ! lui dit le commandeur d’an ton 

grossier 


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81 


LE VIEUX SALOMON. 


Et la bande d’Apollon tourna à droite, comme la 
bande dé Chariot avait tourné à gauche. 

Le mari et la femme étaient séparés. 

Nous laisserons la bande de gauche pour suivre 
celle de droite, celle de Chariot, qu’avait suivie 
Casimir, pour celle d’Apollon, qu’avait suivie Rose. 


XIII. 

SUITE. — LE PREMIER COUP DE FOUET. 

Depuis le petit jour, Rose piochait son sillon 
de toutes ses forces. Comme c’était la première 
fois qu’elle exécutait ce travail, c’est avec bien des 
efforts qu’elle était parvenue à suivre les antres, 
qui allaient cependant avec une lenteur apparente. 
Il était onze heures. A neuf heures, il y avait eu 
suspension de quinze minutes, pour laisser le temps 
à l’atelier do manger quelques bouchées, apportées 
par chacun dans un petit fer-blanc. Rose, qui n’a- 
vait rien apporté, ne mangea point. A onze heures, 
ses forces étaient à bout, et son sillon commença à 
ne plus tenir la ligne des autres. 

— Allons donc ! la princesse. . . .cria A pollon, ou 
gare à la mèche ! 

La mèche voulait dire le bout du fouet. 

A ce nom de princesse , plusieurs nègres et né- 
gresses poussèrent un gros rire. Cette grossièreté 
les vengeait de la supériorité de Rose, dont on leur 
avait parlé comme d’une fille de grand ton 

IL y a des lâches partout. 

Le commandeur se sentit fier des applaudisse- 
ments de la partie du troupeau qu’il était chargé 
de conduire, quand ou était aux champs. 

Quelques minutes après, un coup sec retentit 

comme celui d’un pistolet de poche et Rose 

jeta un cri. Quoiqu’appliqué par-dessus sa jupe et 
sà chemise, le coup qu’elle veuait de recevoir était 
si bien administré, qu’il avait coupé la jupe au-des- 
sous des reins, comme refit fait une lame tran- 
chante. 

Ce qui passa dans tout l’être de la pauvre jeune 
femme ne saurait se dire complètement. La don. 
leur, la honte, l’humiliation, la firent chanceler. Un 
nègre esclave la battre ainsi ! quand elle suait des 
efforts qu’elle faisait pour suivre les Ce 

beau corps, jusque là pur de tout flétrissanWScloti- 
loureux contact, déshonoré du fouet, au caprice 
d’une iguoble brute excitée parla jalousie de voir 

nue nature supérieure àlasienue! Elle pensa 

à Casimir S’il eût vu cela ! si ce cri qu’elle 

avait poussé, il l'eût eu tendu ! . . . . 

Elle ne pleura pas. Seulement, un fluide glacial 
lui passa dans tous les membres et lui étreignit le 
cœur. Ses compagnons, et surtout ses compagnes 
rirent plus fort que la première fois, quand ils en- 
tendirent son cri. Us trouvaient, les uns et les au- 
tres, qu’ou est bien délient de crier pour un seul 
coup dé fouet appliqué par-dessus du linge. Que 
serait-ce donc du quatrepiquets, à nu t 


Midi arriva, et la cloche sonna, un quaart Wheure 
après j pour la suspension des travaux jusqu’à soi- 
disant deux heures. C’était déjà un quart d’heure 
volé au repos de deux cents pauvres travailleurs 
exténués. Total pour le maître : cinquante heures 
de bénéfice illégal. 

Rose ne dit rien à Casimir ; elle recousit sa jupe 
à l’endroit déchiré, et tâcha de garder un visage 
calme. Mais Casimir avait déjà appris le fait par 
un ami de Silène. II l’eût, du reste, appris une 
heure plus tard par le premier venu, tant les mau. 
vaises nouvelles peuvent aisément se passer de 
télégraphe! Mais Casimir fit comme Rose: il se 

tut et il fallait un épouvantable courage pour 

qu’il gardât le calme apparent qui était empreint 
sur son visage. 

— Eli bien, Rose, dit-il, quoi de nouveau $ As-tu 
été capable de suivre les autres ? ma pauvre chère > 
amie toi qui n’as jamais touché une houe ! 

— Ça m’a été d’abord assez dur, répondit Rose; 
mais je me suis efforcée et j’eu suis venue à 1)out 4 
Je crois que je m’y ferai. Seulement, comme j’avais 
oublié ou négligé de porter à manger avec moi, je j 

n’ai rien pris à neuf heures, et vers midi, 

je me suis sentie assez faible. 

— - Il faut, demain, emporter à manger, Rose, dit 
son mari : cela t’aidera. 

— Oui, mon ami; mais toi, comment t’en es-tu 
tiré ? 

— Oh ! facilement. Notre terre est molle comme 
du beurre. 

— Je n’ai vil ni Silène, ni Junon, dit Rose après 
quelques instauts. 

— Junon est de la bande de Chariot, et Silène, 
qui est muletier, ne travaille aux cannes que du- 
rant la récolte. 

Quand elle eut mangé, avec répugnance, nn mor- 
ceau de lard et un peu de gru, Rose se jeta toute* 
habillée sur le matelas prêté par la bonne Junon, 
et, brisée par la fatigue, elle s’endormit bientôt* 
Casimir prit une serviette tirée d’un de leurs pa- 
quets, et se mettant à genoux près de Rose, il 
chassa les mariugoins qui la voulaient piquer. 
Cette action machinale n’occnpant point sa pensée, 
cette pensée retourna au sujet qui lui serrait le 
cœur, au coup de fouet injustement appliqué par 
lè commandeur, et aux autres coups qui pouvaient 
suivre celui-là. 

Rose était couchée sur le côté. Sa hanche saillait 
fortement en voluptueux contour, et sa jambe 
moulée était découverte jusqu’au genou. Casimir 
aperçut alors la reprise de la jupe— -qui d’abord 
ne lui avait fait naître aucune idée — et cette re* 
prise, qu’il avait vu exécuter, lui fit venir un soup- 
çon. 

— Je veux voir! dit-il 

Et, doucement, avec mille précautions, il releva 
peu à peu les vêtements de sa‘ femme, et arriva à 
l uue enflure longue et étroite, correspondant exac« 

Digitized by Vgl' 



LE VIEUX SALOMON. 


82 , 

tement à la coupure du vêtement de dessus. Alors, 
le visage illuminé par le feu de la rage et de l’in- 
dignation, et les mains toutes tremblantes, il ra- 
battit les vêtements qu’il avait relevés, puis sortit 
de la cabane et alla trouver Silène, avec lequel Jl 
causa quelques minutes. Après avoir appris, sans 
doute, ce qu’il désirait savoir, il revint à sa case. 
Rose dormait toujours, et, tout en dormant, elle 
pleurail sans bruit. Casimir lui essuya et lui baisa 
les yeux, puis reprit la serviette et recommença à 
éloigner les maringoins du visage de sa bien-aimée. 

A une heure trois quarts — au lieu de deux 
heures — la cloche rappela au travail. C’était en- 
core cinquante heures pour le maître, Casimir se- 
coua Rose aussitôt, lui offrit de l’eau fraîche, pour 
qu’elle s’en mouillât le visage, et ils partiront* 
Après quelques pas faits ensemble, le mari prit 
d’un côté, la femme de l’autre, en se faisant des 
signes d’adieux, avec chacun une arrière pensée. . . 

— H ne sait rien, se dit Rose ; cela passera igno- 
ré. Tant mieux ! 

— Pauvre cher bonheur à moi ! se dit Casimir, 
tu sauras si je t’aime ! 

Nous laisserons encore Casimir pour suivre Rose. 

Quand ou fût arrivé à la pièce de terre qu’on re- 
tournait à la pioche, une méchante petite griffonne 
d’une vingtaine d’années, et laide comme une che- 
nille, s’écria : 

— Tiens! elle a déjà raccommodé sa jupe! la 

princesse. . . . 

— Tais donc ta langue de vipère ! mauvaise gue- 
non lui riposta un jeune nègre bâti eu Antinoiis, 
et qu’on avait surnommé le "beau . 

— Tiens ! est-ce qu’on ne peut pas rire ? Pierre, 
riposta piteusement la laide hile. 

— Si, on peut rire des choses plaisantes ou ridi- 
cules, comme ta tournure et ton museau, vilaine 
orfraie! 

— Voyez- vous ! s’écria la négresse blessée, il 

la flatte parce qu’elle est jolie! Peut-être bien qu’ils 
sont déjà d’accord 

— Que vous ai-je donc fait pour que vous m’in- 
sultiez f dit Rose à la négresse, eu la regardant 

de ses doux yeux 

A cette voix de harpe éolienne, à ce regard de 
velours, la négresse baissa la tête et s’éloigna. . . . 
sans pouvoir répondre. 

La journée se passa sans autre incident, llose 
fut brutalisée en paroles par le commandeur noir, 
qui ne lui épargna pas des épithètes que nous ne 
saurions reproduire dans ce récit. 

• • 

Le mari et la femme se retrouvèrent ensemble le 
soir avec leur petite Rosine, que sa mère avait re- 
prjge en passant, comme il avait été convenu. 

* Vers neuf heures, Casimir dit à Rose qu’il avait 
rendez-vous avec Silène, pour commencer la dé- 


couverte du secret de monsieur Michaud, et il s’é- 
loigna eu promettant de ne pas rester plus d’une 
heure, ou une heure et demie, dehors. Il revint, en 
effet, vers dix heures et demie, et dit à sa femme 
qu’il n’y avait encore rien de nouveau. 

— Du reste, ajouta-t-il de son air accoutumé, il 
nous faudra peut-être plusieurs semaines, peut-être 
plusieurs mois, pour arriver au résultat que nous 
poursuivons ; mais, plus tôt on commence, plus 
vite on finit. 

Vers minuit, on frappa à la porte do la cabane. 

— Qui est là, demanda Casimir en se levant 

— Silène! répondit le visiteur. Ouvrez, j’ai 
quelque chose à vous annoncer 

Casimir ouvrit aussitôt, alluma la chandelle, et 
donna une poignée de main à son nouvel ami. 

— Tiens ! c’est vous, Silène, dit Rose, qui s’était 
éveillée au coup frappé à la porte. 

— Oui. Figurez-vous qu’on vient de ramener à 
sa cabane le commandeur Apollon, tout couvert 
de sang et de contusions. On dirait qu’il a reçu 
cinquante coups de bâton d’une main vigoureuse ! 

— Ce pauvre diable! fit Casimir.... et n’a-t-il 
pu parler f 

— Si fait. Il a déclaré qu’il a été arrêté sur la 
route par un nègre inconnu, d’une habitation voi. 
sine, probablement, et que ce nègre, fort comme 
un hercule, Fa assommé de coups et laissé sur la 
place. 

— Quelque vengeance de jaloux, dit Casimir. . . . 

— Ça se pourrait bien, répondit Silène, car au- 
cune femme ne reste longtemps avec lui : il est 

trop brutal Et alors, il est toujours en quête 

d’amours faciles. 

— Pas si faciles ! observa le mulâtre. Il se sera 
mal adressé, cette fois, et il a reçu une correction.. . 

— Et une solide ! ajouta Silène. Monsieur Mi- 
chaud dit qu’il en aura pour quinze jours à garder 
la cabane. 

Rose ne dit rien; mais elle observait son mari 
et Silène, de ce regard qui n’appartient qu’aux 
femmes. 

On s’entretint encore quelques instants de l’évè- 
nemen4j)uis Silène regagna sou logis, après avoir 
fait â^^ulâtre un signe d’intelligence. 

— Casimir, dit Rose, te doutes-tu de quelque 
chose ? 

— De quoi ? Rose 

— No crois-tu pas que c’est Silène qui a fait le 
coup! 

— Et pourquoi l’aurait-il fait ? 

— Je ne sais mais vous êtes amis déjà 

tous les deux et peut-être qu’il n’aura pas agi 

pour son compte î. . . . 

— Je ne comprends pas le moins du monde, ma 
chérie. Le sommeil te brouille sans doute les idées. 

Rose n’avait pas quitté d’une seconde le visage 
de Casimir. 


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LE VIEUX SALOMON. 


— Approche donc un peu, dit-elle 

Casimir s’approcha en s’efforçant de sourire. 

Tu as du noir ici et là - dit-elle en 

mettant le doigt sur plusieurs endroits du visage 
de son mari. Casimir, Casimir ! je comprends tout ! 

Et elle lui jeta les bras autour du cou, pour l'em- 
brasser. 

— Chère femme, dit-il, en lui rendant ses cares- 
ses, nul ne te frappera impunément ! 

Le lendemain matin, quand on alla aux champs, 
Pierre fut nommé commandeur par monsieur Mi- 
chaud, jusqu’au rétablissement d’Apollon. Le beau 
noir n'avait pas sollicité cet emploi; mais il ne 
pouvait le refuser sans se rendre coupable du délit 
graye de désobéissance. Seulement, en jetant le 
fouet sur ses épaules, il se jura bien qu'on ne l’en- 
tendrait jamais retentir, entre ses mains, à moins 
d'ordre formel. 

La veille, avait eu lieu la distribution des vivres 
pour une semaine : viande salée en petite quantité 
gru et mélasse. ■ 

Quelques jours se passèreut sans événement di- 
gne d’être consigné," et monsieur Roque arriva un 
matin à sa plantation. 


XIV. 

SUITE. — SULTANE. 

Quelques heures après son arrivée, monsieur 
Roque eut un entretien d’un quart d’heure avec 
son économe, monta à cheval et alla aux champs 
pour inspecter les travaux. Après avoir visité la 
bande de Chariot, lequel lui rendit de bons témoi- 
gnages du zèle de Casimir, il se dirigea vers celle 
d’Apollon, conduite provisoirement par Pierre. 

— Comment va la nouvelle mulâtresse ! deman- 
da-t-il à son commandeur, après avoir promené son 
regard d'un bout à l’autre de la ligne. 

— Bien, monsieur, répondit le beau noir; elle 
fait tout ce qu’elle peut. 

— J’ai appris qu’Apollon l’a fouettée dès le pre- 
mier jour.... 

— Oui, monsieur. Elle avait négligé d’apporter 
sou déjeûner, de sorte qu’elle était faible ; et puis, 
c’était la première fois qu’elle touchait une pioche; 
alors son rang était un peu en arrière, à ouze heu- 
res. 

Monsieur Roque rélléchit un moment, et ne ré. 
pondit rien. 

— Sait-on quelque chose sur ce qui est arrivé à 

Apollon ? dit- il ensuite à Pierre 

— Non, monsieur ; Apollon a dit qu’un nègre, 
qu’il ne connaît pas, l’a arrêté sur le chemin, et l’a 
cruellement battu. 

— A quelle heure était-ce f 

— Entre dix et onze heures, monsieur. 

— Qu’avaitfîl à faire d’aller courir la nuit? 

— Je ne sais pas, monsieur. 


83 

— Tout cela fait trois semaines perdues pour le 
travail ! Quand il sera guéri, tu lui donneras vingt 
coups do fouet sur l’échelle. Je vais en parler à 
l’économe. 

Pierre s’inclina en signe d’obéissance. 

— Et puis, tu garderas l’emploi de comman- 
deur et tâche de t’en acquitter comme il faut, 

et que les travaux marchent rondement ! 

Monsieur Roque fît alors marcher lentement son 
cheval dans le travers des sillons, passant ses su- 
jets en revue, comme un général d’armée. Celui 
qui eût pu l’examiner depuis le premier pas de son 
cheval, eût remarqué que les yeux de M. Roque 
n’avaient point quitté l’extrémité de la ligne, où 
travaillait Rose. Après l’avoir longuement regar- 
dée, il s'éloigna dans la direction de sa maison. . . . 

Quand, après la cloche de midi, l’atelier repassa 
devant la maison de l’économe, celui-ci fît signe à 
Rose de s’approcher, et il laissa les autres conti- 
nuer leur route. Lorsque tous eurent dépassé la 
maison : 

— Rose, dit-il, reudez-moi votre pioche: vous n’irez 
plus travailler aux champs. Monsieur Roque veut 
que vous soyez employée à son service. Vous S3r- 
virez à table, et vous occuperez de couture et de 
repassage. . . . jusqu’à nouvel ordre. A la cloche 
de deux heures, soyez prête à vous rendre à la . 
maison, c’est-à-dire vêtue comme vous l'étiez chez 
le capitaine Jackson, Monsieur exige que ses ser- 
vantes et S6S domestiques mâles aient une tenue 
convenable. Allez, et obéissez toujours ponctuel- 
lement, sans jamais demander un pourquoi : c’est 
la loi do l’habitation. 

— C’est bien, monsieur, répondit Rose avec 
douceur : je ferai ainsi qu’il est ordonné. — Et mon 
mari, demanda-t-elle, sera-t-il employé comme moi. 

— Votre mari continuera à travailler auxehamps^ 
jusqu’à ce que son maître en ordonne autrement... 

Rose s’éloigna après avoir salué M. Michaud, et 
rentra dans sa cabane où elle trouva Casimir assez 
inquiet. Elle lui raconta aussitôt ce qui venait de 
lui être communiqué par l’économe, de la part du 
maître. 

— Silène avait donc raison, dit-il ; on nous a 

envoyés aux champs tous les deux d’abord; puis 
je vais y aller seul, tandis que tu seras employée 
ici. La lutte va commencer, mais quelle lutte ! le 
serviteur contre le maître, l’esclave contre l’homme 
libre, la pauvre contre le riche, le paria contre le 
privilégié, tout ce qu’il y a de plus bas et de pins 
misérable, contre tout ce qu’il y a de plus fort, de 
plus élevé, de plus puissant! — Ecoute, Rose, écou- 
te bien, ma chère femme et n’oublions pas 

que nous sommes esclaves.... Si cet homme te 
poursuit de ses désirs, tu pourras peut-être le con- 
tenir quelque temps, mais il arrivera un moment 
où ses désirs deviendront de la passion, puis de la 
rage, puis de la folie ! Après avoir peut-être prié, 
supplié, offert telle ou telle faveur, il voudra, il e^K 

Digitized by VjiOOV LvT 
c J 



LE VIEUX SALOMON. 


M 

géra, il agira de violence. Tu seras tourmentée, 

tyrannisée, malheureuse battue peut-être, à 

nu, sous ses yeux lubriques! qui sait ? La passion 
monte toujours, comme la marée, et brise tout, si 

elle ne se brise elle-même Il ne prendra pas de 

témoins dans cette lutte; il trouvera, dans sou 
droit absolu, mille raisons de te voir, mille prétextes 
pour te faire souffrir, s’il tourne à la colère. Nous 
connaissons ses antécédents, et ce n’est pas à sou 
âge que sa nature changera! De vingt à trente 
ans, la passion d’amour peut tourner à la généro- 
sité ou s'évaporer en phrases et eu soupirs: mais 
de quarante à cinquante, il lui faut impérieusement 
toutes les 'réalités ; de vingt à trente, die échauffe 
et tourmente ; de quarante à cinquante, elle brûle 
et torture. Or, M. Roque a quarante-cinq ans ; il 

est vigoureux, d’une florissante santé et il est 

le maître ! 

— Eh bien, Casimir, que puis-je faire à tout cela, 
et où en veux-tu venir ! 

— Voici où je veux en venir, Rose. Avant do 

commencer cette lutte, il est bon do bien nous en- 
tendre, car peut être nous séparera-t-il nuit et jour 
* - . . Il est bon que nous puissions correspondre et 
nous voir, afin que tu me tiennes au courant de 
tout. — Chère femme, ajouta le mulâtre ému, en 
prenant les deux mains de Rose, comme s’il lui 
disait uu dernier adieu, nous sommes ici seuls, 
et sans secours, loin de notre pays, loin de notre 
mère, loin de Salomon, misérables jouets d’un 
maître absolu qui a pour lui la loi, la force, l’auto- 
rité. Nous avons un enfant, issu de notre amour, 
esclave aussi Toi, je t’aime autant que peuvent 
aimer le corps, le cœur et l’âme rénnis! J’aime 
Dieu avec mon âme ; toi, je t’aime de tout mon 
être, et, le jour où je te perdrais par la faute des 
hommes, il n’y a ni père, ni mère, ni enfant qui 
m’empêcherait de mourir de ina propre main. 
Réfléchissons donc avant d’accepter la lutte : nous 
sommes le pot de terre, lui c’est le pot de for recou- 
vert d’acier Réfléchissons! Rose 

— Que veux-tu dire? cher trésor.... Veux-tu 
donc que je me donne ? . . . . 

— Nou! situ te sens de force à tenir jusqu’au 

bout Mais si tu n’as pas la foi, si tu doutes de 

vaincre ; si tu prévois que ta volonté pourrait 

faiblir un jour ou l’autre il vaut mieux me le 

dire ; j’irai au bord d’une falaise, et je me préci- . 
piterai, la tête la première, pour ne pas assister à 
un spectacle atroce, pour te laisser le champ libre 

et tu soigneras notre enfant en pensant 

à moi 

— Casimir ! s’écria la mulâtresse eu bondissant 

hors do l’étreinte de sou mari, Casimir ! est-ce ain- 
si que tu m’aimes, que tu doutes de moi ! 

— Non, chère mais c’est toi qui seras le cham- 

pion faible de ce duel ; moi, je n’en serai que le té- 
moin : on me tiendra à distance, tout impuissant 


que je suis. Qui t’aidera, qui te soutiendra, qui te 
défendra, quand tu seras seule èn face de cet hom- 
me ? 

— Moi-même et Dieu ! répondit la mulâtresse. 
Si je suis vaincue, j’ai un refuge assuré, avant qu’on 
ne recueille les fruits de la victoire ; j’ai un refuge 

où nul ne me viendra prendre j’y entraînerai 

notre enfant, et toi si tu veux m’y suivre. 

— Quel refuge! Rose 

— La mort. 

— Si je veux t’y suivre! dis-tu Toi aussi, tu 

doutes de moi ! 

— Eh bien alors, Casimir, dit Rose en se rappro- 
chant de son' mari, puisque nous sommes décidés, 
nous serons forts ; puisque la mort est le pis-aller 
de la lutte, et que nous ne craignons pas la mort, 

nul ne pourra nous vaincre et Dieu nous 

jugera ! 

— Oh ! la liberté et toi ! s’écria le malheureux. 

Et ils se tinreut embrassés comme deux naufra- 
gés que la vague vient de jeter ensemble sur le 
rivage. 


A la cloche de deux heures, Rose était prête, et 
prête comme il lui avait été commandé de l’être. 
Seulement, au lieu des robes qui habillent ordinai- 
rement les femmes blanches, et qui endimanchent 
les femme de couleur, la belle fille de la Pointe-à- 
Pitro s’était habillée à la mode de la Guadeloupe. 
Comme le jour où noqs l’avons vue chez Salomon, 
dans la première partie de cet ouvrage, elle portait 
une jupe bleue, d’une étoffe claire et d’un tissu 
léger, un peu courte devant, un peu traînante der- 
rière, et bien serrée à la taille, par-dessus une che. 
misetto de batiste blanche, aux manches courtes, 
retenues au-dessus du coude par deux doubles 
boutons d’or. Sur ses magnifiques cheveux était 
posé un coquet madras de la Dominique, aux cou- 
leurs fraîches et voyantes, mais posé comme aux 
Antilles seulement on suit le faire. Un peu peu. 
ché en arrière et de côté, il laissait voir le satin 
bruni du front, et le noir d’ébène des cheveux 
voluptueusement ondés. Toute la chaussure était 
irréprochable, et Rose semblait exhaler aiitour 
d’elle cet arôme de fraîcheur printanière, qui est 
le fluide magnétique de la jeunesse jointe à la beau- 
té et à la grâce. 

Quand elle fut ainsi parée, elle regarda Casi- 
mir dont tout le cœur s’inondait de souvenirs, 

et dont les yeux s’emplissaieut de larmes. Alors, 
elle se jeta à son cou, et le couvraut de douces ca- 
ressses, comme pour le consoler : 

— Je n’ai été qu’à toi, lui dit-elle : je ne suis qu’à 
toi ; je ne serai jamais qu’à toi — mon changement 
de costume t’a fait songer à notre Guadeloupe* 
n’est- ce pas ! 

Casimir la pressa sur son cœur, 

— Va, lui dit-il, va! ma femme chérie, l’heure 

Digitized by * ^.ooQle 



LE VIEUX SALOMON. 


85 


est sonnée, ne soyons en retard ni l’un ni l’autre. 

Bose s’arracha des bras de Casimir, et sortit de 
la cabane en prenant le chemiu de la maison du 
maître. 

Quand les nègres, tous sortis de leurs cases, 
virent Bose passer, comme une belle reine, au mi- 
lieu d’eux, embellie encore d’une parure toute colo- 
niale qui leur était inconnue, ils furent frappés 
d’un sentimeni d’admiration et presque de respect. 
Pierre, qui se trouvait là, la regardait ébahi. Il en 
oubliait son troupeau de noirs, arrêté comme lui 
au. milieu du chemin. 

— Vous ne travaillez plus avec nous ! lui dit-il. 

. — Pour le présent, non, répondit Bose amicale- 
ment. Jusqu’à .nouvel ordre, le maître veut que 
je sois employée à la maison. 

— Le travail des . champs n’est pas fait pour 
vous, dit Pierre 

— - Celui que je vais faire sera peut-être encore 
plus dur ! murmura la jeune mère. . . 

— Je comprends, riposta le noir ; la lutte est 
difficile. 

— M’en voulez-vous ? vint demander à Bose la 
griffonne qui avait insulté celle-ci. . . . 

— Non, je ne vous en veux pas, dit la mulâtresse 
en tendant la main à celle que Pierre avait appelée 
guenon ; ce. n’est pas votre faute. 

— A la bonne heure ! dit Pierre, si tu es sincère, 
c’est bien. 

On avait * fait cercle pour voir de près la belle 
Bose. 

— Qu’y a-t-il donc! cria l’économe. Pierre, à 
quoi penses-tu ? 

Aussitôt le nouveau commandeur fit reprendre 
la marche, et s’éloigna avec sa bande. 

Bose continua son chemin vers la maison. 

* 

* # 

Quand Koso entra, une autre mulâtresse, à peu 
près de sa nuance, trônait, au milieu de la salle, 
sur un large fauteuil de velours cerise. C’était une 
jolie femme, un peu forte pour sa taille, ronde et 
grasse, avec uu beau reste de fraîcheur. Elle por- 
tait une robe de mousseline rose, à ramages blancs, 
extrêmement décolletée, à manches courtes, am- 
plement garnies. Ses cheveux noirs, luisants de 
pommade et imprégnés d’irritants parfums, étaient 
relevés à la Marie Stuart, et donnaient à son vi- 
sage un peu terne d’expression, une certaine muti- 
nerie provoquante. Ses mains étaient belles : ses 
pieds étaient petits et cambrés. La nonchalance et 
l’amour de la pose horizontale — comme a dit un 
ï>oête de ce siècle — étaient empreints dans toute 
sa personne. Ses yeux, grands et bien fendus, se 
fermaient habituellement à demi, comme s’ils sor- 
taient du sommeil, ou y allaient entrer. En somme 
e’était une jolie femme, mais une femme dont tout 
l’extérieur dénotait trop Vemploi. Elle était loin 
d’exhaler ce parfum d’honnêteté qui ajoute une 


beauté morale à la beauté physique. Elle représen- 
tait bien la courtisane, à la fois soumise et rebelle, 
pour qui la paresse est la première condition de 
l’existence.. 

C’est Sultane. 

Elle confectionnait des confitures, pendant que 
trois ou quatre servantes, assises à ses côtés, sur 
des sièges ordinaires, bouchaient des bocaux, les 
couvraient de papier, et les ficelaient. Un jeune 
négrillon, d’une dizaine d’années, passait à la favo- 
rite tout ce dont elle avait besoin : cuillères d’ar- 
gent, assiettes de porcelaine, pots de cristal, cou- 
teaux à dessert, car Sultane eût plutôt abandonné 
son occupation que so lever jiour se servir elle- 
même. 

A la vue de Bose, Sultane s’arrêta, le bras en 
l’air, les yeux tout-à-fait ouverts parla curiosité. .. 
et attendit. Les servantes la dévorèrent du regard, 
et le petit négrillon, joli chérubin d’ébène, croisa 
ses mains en signe d’admiration superlative. 

— Monsieur Micbaud m’a ordonné de venir ici, 

de la part de monsieur, dit Bose en regardant 
Sultane dont cette voix harmonieuse augmen- 

ta la surprise. 

Sultane regarda ses compagnes en ce uio ( 

ment ses inférieures, semblant demander : Savez „ 
vous ce que cela signifie ? 

Les servantes ne répondirent rien à cette ques- 
tion muette, et l’une d’elles sourit comme devait 
sourire Voltaire, quand il avait à lancer quelqu’épi- 
gramme. 

Voyant qu’on ne lui répondait pas, Bose prit un 
siège et s’assit. Mais le négrillon, qui était sorti 
sans qu’on s’eu aperçût, revint bientôt accompagné 
de M. Roque. 

Si M. Roque n’eût pas été le maître , il eût été 
fort embarrassé, car il le parut un peu en voyaut, 
pour ainsi dire en présence, Sultane et Bose. Pour 
échapper sans doute à cet embarras, humiliant 
pour uu homme comme lui, il prit sur-le-champ un 
parti décisif, sûr que nul ne s’étonnerait qu’il brisât 
un peu ses propres vitres. 

— Ah ! j’avais oublié, dit il; Sultane j’ai besoin 
de quelqu’un pour diriger l’hôpital, car d’hier j’ai 
vendu ïïortense. Vas-y tout de suite; j’irai bien- 
tôt t’indiquer ce qu’il y a à faire. 


La favorite regarda en face son amant-maître, 
puis Rose, jeta devant elle la cuillère qu’elle tenait 
à la main, se leva sans dire uu mol, et sortit. 

— Nancy, dit alors M. Roque, à la servaute qui 
avait souri ironiquement de la stupéfaction de 
Sultane, monte avec Bose à la chambre du second 
qui donne sur le jardin, et restes y avec elle jus- 
qu’à ce soir. Occupez-vous toutes les deux comme 
vous voudrez jusque-là. Nous verrons demain ce 
que je déciderai. 

Cette Nancy était une quarteronne qui avait dû 
être jolie ; mais une maladie de peau l’avait chan- 


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86 


LE VIEUX SALOMON. 


gée. Elle était la bête noire de Sultane qui était 
jalouse de sa malice et de son intelligence éveillée. 
A Tordre de son maître, elle fit signe à Rose qui 
la suivit, et elles montèrent ensemble à l’étage su- 
périeur de la maison. 

— Tiens ! fit Nancy qui était entrée la première, 
comme on a meublé cette chambre ! 

Rose était à deux ou trois pas derrière Nancy. 
Un pressentiment la frappa quand elle entendit 
l’exclamation de la quarteronne, et elle s’arrêta 
une seconde. Ce pressentiment lui. fut un coup 
douloureux, tandis qu’en toute autre circonstance, 
il ne lui eût causé que de la joie. 

Elle entra dans la chambre et vit tout son mobi- 
lier en place ! 

Quand on reçoit un service auquel est attachée 
une condition tacite qu’on ne veut pas accepter, ce 
service attriste ou effraie. Rose fut effrayée. Elle 
vit, dans ce transport de ses meubles, qui, de la 
part du capitaine Jackson, avait été une suprême 
délicatesse, elle vit, disons-nous, un indice de plus 
delà vérité des choses que lui avait dites Silène, 
un signal presque infaillible de la lutte qui allait 
s’ouvrir. Aussi, n’éprouva-t-elle qu’une seconde 
de satisfaction à la vue des compagnons inanimés 
de son cher pays. 

— Qu’est-ce que c’est que ces meubles-là î de- 
manda Nancy; savez-vous! 

— Oui, répondit Rose, c’est mon ménage de la 
Guadeloupe, que j’avais chez mon défunt maître, le 
capitaine Jackson. 

— Et monsieur vous l’a déjà fait transporter ! 
s’écria la quarteronne : c’est bon signe, cela ! 

— C’est bien mauvais signe, au contraire ! dit 

Rose 

— Par exemple ! Est-ce que par hasard, vous no 
comprendriez pas ce que je veux dire î 

— Maisjecrois que je comprends parfaitement^ 

— Nous allons voir. Avez- vous remarqué Sul- 
tane, et avez-vous reconnu qu’elle est la maîtresse 
du maître! 

— Je le savais déjà ; mais cela se voit assez !... 

— Eh bien, savez- vous qu’au lieu d’aller se tuer 
le corps et l’âme au travail des champs ; qu’au lieu 
de vivre de gru, de mélasse, et d’uu, peu de salai- 
son do temps eu ternss; qu’au lieu d’être malpro- 
pre, à moitié nue, et logée comme un animal 

savez vous, dis-je, qu’au lieu de tout cela, elle n’a 
rien à faire que ce qui lui plaît ; qu’elle mange 
comme monsieur, et qu’elleboifc de bon vin ; qu’elle 
est toujours vêtue comme une reine et parfumée 

comme un autel; qu’elle a une belle chambre 

meublée comme la vôtre ici, et que les servantes 
de la maison lui obéissent, et que Zéphir, le joli 
négrillou que vous avez vu, est tout à son service ! 
Hein saviez- vous cela! Rose 

— Oui, et même qu’elle peut avoir un jour sa 
liberté 


— Eh bien, savez-vous ce que je crois! Que 
Sultane sera renvoyée, si elle ne l’est déjà î et que 
vous prendrez sa place î — Eh bien, à présent, est- 
ce bon signe, ou mauvais signe î 

— Nancy, 'c’est le plus grand malheur que je re- 
doute ! 

La quarteronne regarda Rose avec une stupé- 
faction hébétée. 

— Comment ! fit-elle vous ne voudriez pas. - 

— J’aimerais mieux me tuer ! 

— Est-il possible ! Ah ! si j’étais belle comme 

vous ! seulement la moitié î quel bon temps je me 
donnerais! moi....; quelles toilettes! quels dî- 
ners! quel repos dans un bon hamac, ou sur un lit 
bien mou ! Est-ce qne tout cela ne vaut pas mieux 
que de misérer jour et nuit î Et qu’est-ce que ça 
coûte! Prendre un homme au lieu d’un autre 
homme: la belle affaire! 

— Cet autre homme, dit Rose, je l’aime ! c’est 
mon mari, le père de mon enfant ! Il m’aime à en 
mourir si je le trompais, et moi je l’aime à me tuer 
si l’on me voulait forcer à le tromper ! Je n’ai ja- 
mais été qu’à lui, je ne serai jamais qu’à lui, vi- 
vante — 

— Si vous l’aimez tant que ça, dit Nancy, on 

fait ses affaires en secret, et on ne va pas les lui 
raconter du moins, il me semble. 

— Il vous semble mal, quant à moi : Casimir 
vivant, je n’aurai que Casimir; lui mort, ou je res- 
terais seule, ou je m’unirais avec un de mes sem- 
blables, pour l’aimer fidèlement. 

Naucy ne répondit plus rien et les deux jeu- 

nes femmes se mirent à fureter des paquets pour 
y trouver quelque chose à coudre. 

Une autre scène se passait en bas: 

Dès que M. Roque fut parti, après avoir envoyé 
Sultane à la direction de Tliôpital, et Rose en haut 
avec Nancy, Zéphir, le négrillon de la favorite 
chancelante, s’était installé majestueusement dans 
le fauteuil de velours cerise que venait de quitter 
sa maîtresse temporaire. Zéphir était un véritable 
enfant terrible, remarquant tout, retenant tout, 
répétant tout quand il y avait lieu, d’après son ma- 
licieux jugement. 

— Vous autres ! s’écria-t-il quand il fut carré’ 

ment assis dans lo fauteuil, attention aux confi- 
tures! Une! deux! trois! 

Et il avala une pleine cuilléréejde la marmelade 
qu’avait laissée la favorite. 

Los servantes se mirent à rire à gorge déployée. 

— A présent, dit- il ensuite, il s’agit de faire 
comme moi, et en mesure ! ou bien je vous fais ad- 
ministrer quinze coups de fouet sans chemise ! 

— Une! deux! trois! fit-il encore 

Et il avala une deuxième cuillérée de confitures, 
ce qu’imitèrent lefc trois servantes avec une scrupu- 
leuse exactitude. 

— Attendez, dit-il, je reviens dans deux minutes. 

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LE VIEUX SALOMON. 


87 


Il sortit, et, on instant après, rentra, portant 
sur un plateau, une certaine quantité de gâteaux 
qu’il avait été preudre dans la chambre de Sultane. 

— Maintenant, dit-il en remontant sur son trône, 
il s’agit de faire une collation, et ceux qui auront 
fini les premiers aideront les autres! Voilà seize 
gâteaux : c’est à chacun quatre ; attrapez ! 

Et il lança à chacune quatre gâteaux, en garda 
quatre pour lui, et une mastication précipitée com- 
mença au milieu des éclats de rire des quatre jeu- 
nes gosiers. 

— Mais, dit l’une d’elles, Zéphir si Sultane 

rentrait, elle ’t’abimerait de coups ! 

— Brrrit 1 fit le négrillon : je me sauverais sous 
les jupes de Rose ! 

Et les rires de redoubler! Et les confitures d’al- 
ler bon train. 

— Ah ça, dit à la fin une des servantes, est-ce 
que vraiment nous serions débarrassés de Sultane? 

— Parbleu ! fit Zéphir, c’est plus clair que le 
jour, et aussi agréable que les confitures ! Le maî- 
tre est monté à cheval, profitons-en ! Je propose de 

boire un petit verre à la santé de Sultane qui 

va soigner les malades ! 

— Un petit verre de quoi! dit l’une 

— D’anisette, donc ! répondit Zéphir. 

Et, en deux sauts, il fut à la chambre de Sultane, 
d’où il revint encore plus vite, tenant d’une main 
une longue bouteille blanche encore au quart, et, 
de l’autre main, quatre petits verres de cristal. 

— Voilà, s'écria-t-il A la santé de Sultane! 

Et, après avoir passé à chacune un petit verre 
plein, il^vança le sien qui rencontra les autres: 
on trinqua et on but. 

— J’espère que c’est assez bon ! dit-il, et je 
pense que les nègres des champs n’en boivent pas 
comme ça à tous leurs repas ! 

— A présent, dit-il, après avoir salué celle qui 
B’en va, saluons celle qui vient. A la santé de 
Rose! 

— A la santé de Rose ! répétèrent les trois 
femmes 

Et l’on avala un second petit verre d’anisette. 

— Vite ! un peu d’eau dans chaque verre, et 
rinçons ! s’écria alors Zéphir : que j’aille tout re- 
mettre en place 

Les verres rincés, Zéphir retourna à la chambre 
de Sultane, et remit la bouteille et les verres là où 
il les avait pris. 

XV. 

SUITE. — LE SOLEIL COUCHANT ET LE SOLEIL 
LEVANT. 

Rose était donc restée jusqu’au soir avec Nancy, 
occupées toutes les deux à coudre. Dans l’igno- 
rance du lieu où elle coucherait cette nuit-là, à la 
cabane ou dans cette chambre, et ne sachant pas, 


le soir venu, si elle pourrait rejoindre son mari. 
Rose, aidée de Nancy, avait commencé par confec- 
tionner, de quelques restes d’étoffes, une mousti. 
quaire commnne, ne voulant pas prendre celle qui 
était fixée autour de la corniche de son beau lit à 
colonnes. Si Casimir devait coucher seul à la ca- 
bane, elle trouverait moyen de lui faire tenir l’in . 
dispensable barrière qu’il faut opposer aux marin, 
goins, si l’on veut dormir — à moins qu’on ne soit 
très accoutumé à ces insupportables insectes. 
Quand la cloche du soir sonna, Nancy quitta Rose, 
en lui disant qu’elle allait rejoindre, à un endroit 
convenu, un domestique de l’habitation voisine, 
lequel était depuis peu son mari. Roseresta donc 
seule. Elle regarda à sa fenêtre donnant sur le 
jardin. Il faisait encore un reste de jour qui lui 
permit d’apercevoir, parmi la bande de Chariot, son 
cher Casimir s’avançant pensif, la tête baissée. 
Junon, qui marchait près de lui, et qni n’était pas 
ensevelie dans de sombres pensées, aperçut Rose 
à la fenêtre, et la fit voir à Casimir. Celui-ci regar 
da sa femme de toute la force de ses yeux, semblant 
lui faire mille demandes, du regard. Rose lui adres- 
sa un sigue amical, et lui indiqua en même temps 
qu’elle allait descendre. En effet, dès que le jour 
fut tout-à-fait tombé, et que la nuit commença à 
tout assombrir, elle enveloppa la moustiquaire, et, 
ne voyant personne lui venir donner d’ordres tou- 
chant ce qu’elle avait à faire, elle descendit douce- 
ment, sortit par une porte donnant sur le jardin, 
et, du jardin, passa sur le chemin conduisant aux 
cases. 

Quand elle entra dans la cabane, elle trouva Ca- 
simir assis sur l’escabeau, la tête appuyée dans ses 
mains, et les coudes sur ses genoux. Au pas de sa 
chère compagne, il se leva tout frémissant de bon» 
heur, et la prit dans ses bras, comme si, perdue, 
il venait de la retrouver. 

— Ah! c’est toi! te voilà! s’écria-t-il Ma 

Rose ! mon trésor ! je puis donc encore te voir ! 

— Oui, cher ! oui, mon Casimir ! oui, mon bien-' 
aimé ! Aussi longtemps que je trouverai les portes 
ouvertes et les chemins libres, je viendrai à toi !.. . 

— Voici les nouvelles, dit-elle ensuite: Notre mo- 
bilier est dans la chambre à la fenêtre de laquelle 
tu m’as aperçue. J’ai vu Sultane, la maîtresse de 
monsieur: il l’a envoyée diriger l’hôpital, et je n’ai 
pas revu monsieur depuis cela. Une nommée Nan- 
cy et moi avons cousu cette moustiquaire, que j’ap- 
porte à la cabane. 

— Ponr moit demanda le mulâtre. 

— Pour nous ! aussi longtemps que ce sera pos- 

sible; car si l’on ne m’envoie pas chercher, je 
couche ici 

— Tu auras un bien mauvais lit ! ma chère 

femme 

— Méchant! dit Rose émue, pourquoi me dis-tu 
celât Le mérité- jet 


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LE VIEUX SALOMOtf. 


— Pardon ! pardon, ma Rose : je n’ai pas voulu 
te faire de peine. Ainsi, ajouta- t-il, nos meubles 
sont là ! 

— Oui, Casimir, tous mais j’aimerais mieux 

qu’ils fussent ici ! 

— Ecoute, chère consolation! Si, demain, on 
t’ordonne de ne plus venir aux cases, fais-le moi 
savoir par un signe mis à la fenêtre. Junon est 
dans nos intérêts ; elle m’aidera de toutes façons, 
si les événements y donnent lieu. 

— Eh bien, si cela arrive, si je suis forcée de res- 
ter la nuit dans cette chambre, dès que je le sau- 
rai, je mettrai, en dehors de la fenêtre, un morceau 
de drap rouge, si c’est le jour ; si je ne l’apprends 
que le soir ou de nuit, au lieu de mettre ma lumière 
sur une table, j© la poserai sur le bord intérieur de 
la fenêtre, et l’élèverai assez, au moyen d’une boite, 
pour qu’elle brille au milieu du deuxième carreau, 
à commencer d’en bas. 

— Très bien, chère femme, et moi je tâcherai 
d’aller à toi, quand tu ne pourras pas venir à moi... 

— Oui, mais prends bien garde que monsieur ne 
te voie dans la maison ! Pour le coup tu courrais 
de grands risques ! et si je te voyais traité comme 
j’en ai vn, je crois que j’en mourrais 

— Je ferai de mon mieux, Rose, et, puisque pri- 
vé de toi je ne saurais vivre, que ne puis-je risquer 
pour te voir ? 

Cette journée-là était décidément une bonne 
journée pour nos héros, car leur nuit fut encore 
une nuit heureuse. Casimir avait été reprendre 
Rosine et l’avait apportée à sa mère ; personne 
n’était venu les dérauger ni les séparer. Us n’y 
comprenaient rien. 

# 

* * 

La salle du rez-de-chaussée, dans laquelle nous 
avons vu trôner Sultane, arriver Rose, et plaisan- 
ter le négrillon Zéphir, était, le lendemain, trans- 
formée en une sorte de salon de réception destiné 
aux étrangers. La salle de travail des servantes 
privilégiées avait été, par l’ordre de M. Roque, 
transportée au premier étage. Une graude table 
recouverte de drap vert tenait le milieu de cette 
salle, et des chaises en rotin, ainsi que le fauteuil 
velours cerise, entouraient la table, sur laquelle 
étaient étalés divers objets de lingerie d’hommes : 
chemises, faux cols, cravates d’été, etc. Il était eu- 
viron neuf heures du matin ; l’éclat du jour et le 
rayonnement, du soleil étaient tamisés et à demi 
voilés par de grands rideaux de mousseline brochée, 
appendus à de bettes corniches de cuivre doré, et 
gracieusement relevés en cœur par do gros glands 
de soie rouge. Une natte fine et molle, à carreaux 
en damier, garnissait le plauclier. Deux belles 
consoles d’acajou, surmontées de vases de Heurs 
artificielles, se faisaient vis-à-vis aux deux extré- 
mités de cette salle ; enfin, plusieurs tableaux do 


chasse et de marine décoraient les murailles ta- 
pissées d’un frais papier peint. 

Sur les chaises en rotin étaient assises les ser- 
vantes de la veille ; sur le fautauil d’honneur se te- 
nait Rose, ayant à ses côtés l’espiègle négrillon 
embelli du nom de Zéphir. Tout ce monde-là était 
occupé de couture, sauf l’espiègle enfant. 

Comme on le voit, au lieu de s’occuper de fri- 
andises, ou s’occupait à des travaux d’utilité. 
C’est que Rose n’était pas Sultane, et que, ne vou- 
lant pas acquérir, pour son maître, une valeur de 
fantaisie, elle avait résolu d’avoir tout de suite une 
valeur réelle, par un travail utile et honorable. 
Rose était vêtue à la mode coloniale, moins !© ma- 
dras qu’elle avait posé, tout plié, snr un guéridon. 
Ses magnifiques cheveux, d’un beau noir mat, lais- 
saient voir en plein leurs ondulations naturelles* 
rebelles à tous les efforts du peigne qui les eût vou- 
lu aplanir. Rose les portait en bandeaux gonflants, 
joints et fixés par derrière, avec quelques bondes 
tombant snr le cou. Sa chemise tte de batiste, re- 
tenue par un double bouton d’or, voilait toute sa 
gorge, mais en laissait saillir les fermes rondeurs, 
comme fait un vêtement mouillé. 

Nancy, d’après les ordres du maître, avait annon- 
cé à Rôse la place qu’elle devait occuper, et Rose, 
renonçant à tous les subterfuges qu’elle avait dit 
vouloir mettre eu usage pour se rendre laide, s’il 
eût été possible, s’était, au contraire, vêtue élé- 
gamment, à la mode do son pays. Elle avait fait 
cette sage réflexion : me tfchtr mal ponr éloigner 
de moi, c’est dire: J 1 ai peur! Garder mes avanta- 
ges et paraître telle que je suis, c’est dire \Wignore . 
Quaot à me défendre, il en sera temps lorsqu’on 
m’attaquera. 

Au lieu de prendre un ton d’arrogance et des 
airs de commandement, comme avait fait Sultane, 
Rose avait trouvé moyen de demander à chacune 
de ses compagnes quelques conseils touchant les 
ouvrages de couture qu’il y avait à exécuter, bien 
qu’elle eu sût plus qu’elles toutes à ce sujet. Elle 
cherchait à prendre une position humble, pour ef. 
facer l’impression issue de la position qu’on lui 
avait faite au-dessus des autres, sans la consulter. 
Ne voulant pas devenir maîtresse de l’homme, elle 
ne voulait pas user de ce que ce titre lui eût donné 
de droits temporaires. Et même, Rose eût-elle con- 
senti à servir aux plaisirs de M. Roque, qu’elle 
fut probablement restée ce qu’elle était de nature : 
bonne, douce et bienveillante. 


Monsieur Roque se faisait toujours invisible ; 
Rose n’y comprenait uien. Tout en redoutant les 
premières teutatives de son maître, elle s’inquiétait 
presque (le ne pas le voir commencer. Il y a com- 
me uue contradiction dans ce sentiment qui 
fait désirer ce qu’on redoute ; mais cette apparente 
contradiction s’explique par Fhorr^ur du danger 

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LE VIEUX SALOMON. 


89 


inconnu. Soyez dans nn bois, arec la connaissan- 
ce du voisinage d’an tigre qui, vous le savez, doit 
vous éventrer; eh bien, l’attente du danger vous 
tourmentera tellement, que vous en arriverez à 
désirer voir ce danger se produire. Serait-ce que 
les vaillantes natures préfèrent la lutte au sommeil 
de l’ennemi f Serait-ce qu’on redoute même la dé- 
ception d’un non-malheurt Que chacun résolve la 
question comme il l’entendra : nous nous conten- 
tons de mentionner le fait et de hasarder ces quel- 
ques peut-être. 

Donc, la belle mulâtresse travaillait fort tranquil- 
lement, sans rien voir apparaître, et les servantes 
qui lui faisaient compagnie s’étonnaient, comme 
elle, de ce calme plat 

Mais, comme le jour allait finir, le pas d’un che- 
val s’arrêta devant la maison, et une minute après 
monsieur Roque entra. Le maître sortait appa- 
remment de quelque copieux dîner ou de quelque 
séance bachique, car son visage enflammé et ses 
yeux ardents portaient des signes évidents d’excita- 
tion artificielle. Son pas était ferme et retentis- 
sant, sa poitrine effacée, sa tête haute. Il entra 
délibérément, la cravache à la main, les éperons 
aux bottes, le chapeau crduement posé sur le côté, 
comme dut le faire Louis XIV au parlement, qnand 
il lança cette phrase digne de Jupiter: “L’Etat 
c’est moi ! ” 

Quand monsieur Roque entraxe négrillon Zéphir, 
juché derrière le fauteuil de Rose, passait légère- 
ment ses doigts noirs dans 1» noire chevelure de 
la mulâtresse, comme s’il les carressait en les admi- 
rant. 

A bas ! singe effronté s’écria le maître. 

Et il allongea, sur les épaules de l’enfant, un 
coup de cravache qui coupa l’air en sifflant. 

—Vous, dit ensuite monsieur Roque à la belle 
fille, vous coucherez dorénavant dans votre cham- 
bre ; je ne yeux plus que vons alliez aux cabanes, 
parmi ce sale atelier do nègres I. . . . 

— Mais mon mari est lâ! répondit doucement 

Rose 

— Paix ! cria le maître en agitant sa cravache; 
quand je donne un ordre, il faut obéir.... et se 
taire I 

Rose tremblante ne sonffla plus mot. Les trois 
servantes étaient penchées sur leur couture, 
faisant les mortes devant ce commencement de 
tempête. 

Monsieur Roque se mit â arpenter le salon d’un 
pas de gendarme impatient. Il regardait Rose, et 
ses yeux brillaient du feu de la convoitise, irrité 
encore par le feu de l’alcool. La mulâtresse avait 
peur, et sou sein, agité comme les vagues sous le 
fouet du vent, s’élevait et s’abaissait sous le tissu 
étroit et transparent qui le dessinait au lieu de le 
cacher. 

— Rose, dit enfin monsieur Roque — d’une voix 


un peu chevrotante, qu’il tâchait de maîtriser — - 
laissez lâ cette couture et allez faire ma cham- 
bre.... 

La jeune femme se leva et marcha vers la porte, 
puis elle disparut. 

— Quelles formes! quelle marche! Qu’elle est 

admirablement belle ! murmura le maître Cette 

fais, je n’en changerai plus! 

Il sortit à son tour, et alla rejoindre la mulâtres- 
se dont la beauté le tourmentait si fort. 

XVI. 

SUITE. — UE COMMENCEMENT DE LA LUTTE. 

Monsieur Roque entra dans sa chambre à cou- 
cher autrement qu’il n’était entré dans le salon de 
couture. L’ivresse du désir amoureux, excité encore 
par l’ivresse des liqueurs fortes, avait succédé à 
celle-ci. Ses yeux n’étaient pas moins brillants, • 
mais la lueur qui les éclairait n’était pas cette 
lueur sèche des fumées bachiques ; c’était la flamme 
alanguie des désirs. Et puis, son orgueil de maître, 
devant ses esclaves, s’était affaissé devant celle 
dont ses passions le faisaient lui-même l’esclave. 

— Rose, dit-il à la mulâtresse après avoir ôté les 

éperons de ses bottes et posé sa cravache dans un 
coin, Rose, voulez-vous être heureuse ici, n’avoir à 
faire que ce qui vous plaira, être servie au lieu de 
servir, vivre enfin d’une vie qui convienne à votre 
genre, à vos habitudes, à votre beauté f 

— Monsieur, répondit Rose> je n’ai pas de volon- 
té, puisque je ne m’appartiens pas. Si mon maître 
vent me rendre heureuse, ainsi que mon mari, je 
ne saurais que lui en être reconnaissante. 

— C’est bien parler ; mais vous ne me comprenez 
pas. D’abord, si vous méritez, par votre docilité, 
que je vous fasse du bien, j’en ferai aussi à Casimir; 
seulement, je l’enverrai sur mon autre habitation, 
et lui confierai quelque poste doux et avantageux ; 
mais la première chose est que Casimir et vous 
soyez séparés.... 

— Oh ! monsieur, s’écria Rose, si nous sommes 
séparés, il n’y a plus de bonheur-pour moi ! 

—A la rigueur, pour récompenser la bonne volon- 
té que j’attends de vous, je garderais ici Casimir, 
mais à la condition que vous n’auriez plus avec lui 
de rapports intimes. 

— Mais, monsieur, puisque Casimir est mon bon- 
heur, si j’étais privée de lui, je serais malheu- 
reuse..,. 

— Ecoutez-inoi, reprit le maître en se levant, il 
faut que je m’explique clairement, afin que vous 
n’ayez pas le prétexte de ne pas comprendre : 

Je suis trop jeune encore pour vivre seul, et trop 
vieux déjà pour me marier. Je veux une maîtresse 
assez belle et assez bonne pour me rendre la vie 
agréable et douce. A celle-là, je donnerai un jour 
la liberté et de quoi vivre. J’ai jeté pour cela lea 

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LE VIEUX SALOMON. 


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y eux sur vous: tous êtes plus belle que toutes 
celles que j’ai pu avoir et même voir depuis que 
j’ai l’âge d’apprécier. Tout en vous me plaît, et 
je veux vous rendre henrense en qualité de maî- 
tresse mais maîtresse à moi seul ! 

— Monsieur, répondit Rose, je ne pais pas être 
votre maîtresse. 

— Et pourquoi cela 1 ? A cause de ce Casimir! je 
pois le vendre et l’éloiguer tellement que vous 
n’en entendiez pins parler ! 

— Monsieur, s’écria la mulâtresse, vous ne ferez 
pascela! — 

— Non, si vous êtes docile 

— Honnis d’être votre maîtresse, monsieur, je 
ferai tout ce que vous voudrez, dit Rose d’une 
voix que l’émotion faisait enchanteresse, pour le 
libertin qui l’écoutait 

— Parbleu ! dit-il, n’êtes-vous point à moi, au 
moins jusqu’à la majorité de mes pupilles !.... et 
même, en représentant votre valeur en espèces, 
lors de ma reddition de comptes, n’êtes-vous pas 
toot-à-fait à moi !. . . . 

— Je le sais monsieur, mon temps et mon travail 
sont à vous ; mais. . . . 

— Mais quoi I 

— Mais.... mon corps est à moi, monsieur. 

— Ton corps, répliqua le maître attaqué dans sa 
propriété, ton corps m’appartient jusqu’à ce qu’il 
retourne à la terre ! et si je demande ton consen. 
tement pour en faire ce qu’il me plaît, c’est qu’il 
n’y a de vrai plaisir que par la bonne volonté. 

— Alors, monsieur, répliqua Rose, si mon corps 
vous appartient, je dirai mon cœur 

— Je m’inquiète bien de cela, moi ! Je ne deman- 
de pas d’amour parce que je n’en puis pas exiger ; 
je veux de la bonne volonté, voilà tout. 

— Je ne saurais, dit Rose, je ne saurais. 

— Comment; tune saurais Un mulâtre, un 

vil esclave aurait tout de toi, et moi, un blanc, ton 
maître ! je n’en pourrais rien avoir ! . . . . 

— Vous en avez tout, monsieur, hormis mon 

amour, qni est à mon semblable qne j’aime! — 

Ton amour, ton cœur, tout cela est bou dans 

les romans ! il s’agit d’être à moi, et tu seras à 
moi ! 

— Jamais ! monsieur, do bonne volonté an 
motos* • • • 

La colère commençait à pren dre monsieur Roqne 
qui n’était pas accoutumé à la résistance. 

Et pourquoi, pourquoi / misérable sotte, 

s’écria-t-il pourquoi ne veux-tu pas être à moi 

de bonne volonté! 

Parce que j’aime mon mari, et que je veux 

être honnête! monsieur. 

— Ton mari ! est-ce que vons avez des maris, 

Vous autres! Vous avez un mâle Tu veux être 

honnête 1 Qui t’a enseigné ccs niaiseries-là î Tu 
veux périr de misère et de travail, d’avanies et de 


coups de fouet; voilà ce que signifie pour toi être 
honnête I 

— Il arrivera de moi ce qu’il plaira à Dieu, répon- 
dit la mulâtresse. 

— A Dieu ! Je ne connais pas ça, moi! Tu es à 
moi tant que tu seras vivante; tu seras à ton 
Dien, si tu veux, quand tu seras morte ! Voilà ma 
religion. 

Rose était debout près d’un canapé, le bras 
gauche appuyé sur le dossier latéral. Monsieur- 
Roque se laissa aller sur ce canapé, et, d’un seul 
mouvement, saisissant le bras nu de la mulâtresse, 
il la fit ployer de façon qu’elle tomba assise près 
de lui. Alors, sans lâcher le bras frémissant qu’il 
tenait de ses deux mains : 

— Voyons, Rose, dit-il d’une voix radoucie, pour- 
quoi me mettre ainsi en colère! Je ne sais pas 
quel effet tu produis en moi, mais il y a des ins- 
tants oh volontiers je te tuerais, d’autres oh je 
pleurerais à tes pieds ! Je n’ai jamais été ainsi ; je 
ne me reconnais pas ; j’ai honte de moi, je crois. . . 

La mulâtresse essayait doucement de retirer son 
bras des mains de son maître, mais elle ne pouvait 
pas et osait à peine. Celui-ci, chez qui l’enivrement 
des sens grandissait à ce contact magnétique, ne 
garda plus le bras de Rose que d’une main ; il 
passa l’autre pardessus les belles épaules qui sem- 
blaient palpiter près de lui, et son regard ardent 
dévora les riches et voluptueux contours dans les- 
quels il plongeait. L’ivresse monta à son cerveau 
déjà exoité, et il approcha tellement son visage des 
chairs satinées qui l’attiraient, que les effluves 
enivrantes du corps de feu qu’il tenait lui firent 
perdre un instant la raison. 

— Rose, Rose! eria-t-il à demi-voix, je te ferai 
libre ! je te ferai riche ! je te ferai heureuse ! Sois 
à moi.... 

Et il dévora ses épaules, son cou, sa gorge, de. 

baisers ardents Deux gouttes chaudes lui 

tombèrent sur le visage. C’était les larmes de la 
mulâtresse. 

— Te pleures ! dit-il d’une voix tellement molle 

que peut-être cette voix lui était inconone à lui- 
même tu pleures, Rose! et pourquoi plenree-tu! 

— Parce qne vous me brisez le cœur ! thon- 

sieur 


— Moi ! je te brise le cœur non, Rose, car 

je ne parle plus en maître tu vois bien! J’ai 

besoin de toi ; je ne vivrais plus sans toi ! 

Rose se laissa glisser du sofa, et se mettant à 
genoux : 

— Monsieur, dit-elle d’une voix pleine de larmes, 
monsieur, épargnez-moi.... je ne pnisêtre à vous, 
je ne puis être à personne qu’à mon mari . . . .j’aime 
mieux monrir que me prostituer ! 

Le voile tomba des yeux du maître ; l’ivresse 
s’échappa de son cerveau, quand le magnétisme de 
l’attouchement cessa. 

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LE VIEUX SALOMON. 


91 


— . Mourir dit-il eu se levant ; on ne meurt pas 

aussi vite qu’on le dit. Se prostituer ! où 

voyes-rous qu’il y ait prostitntiou à être la maîtres- 
se d’an seul homme f 

. — Non, d’an seul quand on l’aime ; et puis- 

que j’aime celui que j’ai, et que je ne veux avoir 

que lui! Mais si je me donnais à un autre, je 

me prostituerais 

— Laiswusdà les grands mots, ma fille, et mon- 
tres- vous docile ; vous y gagnerez. 

fiese se releva, et ne répondit pas tont de suite. 
Monsieur Roque ne la pouvait quitter des yeux : 
un charme pins, puissant que sa volonté le tenait 
comme ane serre invisible. 

— Réfléchissez nn peu, dit-il ; neas reparlerons 
de cela plus tard. Souvenez-vous, dans tous les 
cas, qu’il ne Haut plus que vous couchiez aux oases. 
Allez-y pendant le midi, jusqu’à nouvel ordre, à 
la condition d’en laisser la porte ouverte ! 

— C’est bieu, monsieur, répondit Rose en s’ap- 
prêtant à quitter la chambre. 

— Un moment, fit le maître en étendant le 
bras } réfléchissez que la docilité c’est pour vous 
deux un sort enviable : plus de travaux pénibles, 
plus de dangers de coups, plus de nourriture d’ate- 
lier, et le reste. . . .tandis que la mauvaise volonté 
de votre part à vous. Rose, c’est pour tous les deux 
quelque ehose de pire qne ce qne vous croyez! 

Peut-être votre Casimir sera-t-il plus sage, 

plus raisonnable que vous 

— Oh! monsieur 

— C’est bien, c’est bien, allez, réfléchissez, et 

soyez toujours dans votre chambre, à partir de la 
cloche du soir 

Monsieur Roque flt un geste — et Rose sortit. 

Rose ue pouvait pas voir Casimir ce jour-là, car 
elle n’avait la permission d’aller aux cases que 
pendant le midi des noirs, et il était près de sept 
heures du soir. Mais elle avait la ressource des 
signaux ; aussi, en sortant de la chambre de son 
maître, elle monta chez elle, prit an morceaa de 
drap ronge préparé à l’avance, et le mit à la place 
convenue. Après quoi, elle descendit à la salle de 
travail. 

Quand elle entra, toute émue encore de la scène 
qu’elle venait de subir, les trois servantes la regar- 
dèrent, pais se regardèrent entr’dles d’une façon 
qui avait la prétention de dire bien des choses. . . . 

— C’est fait ! dit bas Nancy à sa voisine ; la voi- 
là reine! 

— Noüs sommes certaines, à présent, répondit 
de même l’autre, de ne plus revoir Bultane. . . . 

— Bravo ! s’écria le négrillon : c’est mademoi- 
selle Rom qui va commander maintenant ; je l’aime 
bien mieux que Sultane I 

— Vous vous trompez, mes amis, dit Rose qui 
avait remarqué les regards avant dtantendre l ob. 
nervation; vous vous -trompez : je suis ce qne j’é- 


tais hier, et je serai de même à l’avenir, une es- 
clave comme vous, et A’ayant à commander à per- 
sonne. 

Après avoir dit ces mots, elle prit le fanteuil 
([honneur , le roula contre la muraille, mit une 
chaise à sa place, et s’assit sur cette chaise. 

Zéphir semblait pétrifié ; les servantes étaient 
ébahies. 

— Comment, Rose, osa dire Nancy, tu n’as donc 

pas voulu ou bien on ne t’a rien proposé? 

— Je n’ai pas voulu, dit Rose, et je ue voudrai 
jamais ! 

— Hein, si c’était toi, Catherine f . . . . dit Nancy. 

— Ce serait bientôt fait ! répondit la servante 
interpellée. 

— Et toi, Julie! 

— Moi, je le ferais bieu languir, pour en obte- 
nir davantage. 

— Tiens! mais ça n’est pas si sotl — Qui 

sait? ajouta-t-elle en regardant Rose, qui se con- 
tenta de hausser les épaules. 

— Comme ça, observa l’enfant terrible, il n’y à 
plus de mam’selle ! 

— Bah ! dit Catherine, ça peut aller ainsi peu . 
daut quelques jours, mais monsieur n’aime pas 

être senl et puis, il a des moyens particuliers 

de se faire obéir ! Il ne fiant pas qûe Rose croie 
que ce soit fini. 

— Je sais bien, répondit celle-ci, que cela ne feit 
que commencer ; mais je sais aussi à quoi je suis 
décidée. 

— Pauvre biche ! ditNancy, tu verras, tu vertas ! 

— Pourvu que Sultane ne remonte pas sur le 
trône ! dit Julie. 

— Il n’y a pas de danger, riposta Nancy ; mon- 
sieur a vu Rose; il l’a probablement vne de près, 
touchée peut-être ; ils sont restés assez longtemps 

ensemble, dans tous les cas et il n’en voudra 

point d’autre. 

— Aussi, pourquoi es- tu si belle ? dit l’une 

— Ponrquoi es- tu si jolie ! dit une autre. ... 

— Pourquoi es-tu si bien faite ? ajouta la troi- 
sième 


— Et si bonne ! termina Zéphir. ... 

La pauvre Rose ne pat s’empêcher de sourire à 
ce feu roulant de compliments techniques; mais 
sou sourire avait de la tristesse. Tout-à-coup elle 
éclata en sanglots ; elle venait de songer à Casi- 
mir 


4c 

• * 


Il était neuf du soir, et, depuis une heure envi- 
ron, Rose était dans sa chambre; la pauvre flan- 
me de Casimir était plongée dans de sombres ré' 
flexions touchant l’avenir, an avenir bien proche ! 

Elle pensait aussi à ce cher mari esseulé dans 

sa cabane, après une journée de rode labeur ! Elle 
ici, lui là ! séparés par quelques pas, et ne pouvant 
se voir! Rosine, qu’on lui ayait apportée, dormait 


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92 


LE VIEUX SALOMON. 


paisiblement après avoir pris le sein. L’enfant, qne 
Rose voyait, lui montra le père qu’elle ne pouvait 
voir. . . .et elle pleura en silence. 

— Mon Dieu 1 dit-elle, faiblirais-je déjà, au dé- 
but! Faudra-t-il que, par moi, deux êtres que je 
chéris soient malheureux, mon cher mari et mon 
adorée enfant ! Me trompé-je sur le bien et le mal ? 
Le bien et le mal sont-ils les mêmes pour l’esclave 

et pour le libre ! Doutéje sitôt! Oh! Casimir? 

Casimir ! que j’ai bssoin de te voir ! . . . . 

A ce moment, Rose entendit frapper doucement 
aux vitres de sa fenêtre. Une pensée plus rapide 
que l’éclair lui traversa le cœur, et elle s’élança. . . 
C’était Casimir ! En une seconde, la fenêtre fut ou- 
verte, le mulâtre fut dans la chambre, et Rose dans 
les bras de son mari. Ils ne pouvaient parler ni 
l’un ni l’autre, tant l’émotion leur coupait la voix. . 
Quelques instants se passèrent ainsi.... et quels 
instants! 

— J’ai vu ton signal, put enfin dire le mulâtre, 
et me voilà ! 

— Cher trésor ! répondit Rose, que je tremble 
pour toi ! Comment es-tu monté jusqu’ici î 
' — Au moyen d’une échelle : Silène m’a aidé 

— Oh ! merci, mon Dieu ! merci fit Rose avec 

exaltation 

— Où est notre Rosine. . . .que je l’embrasse ! 

Après avoir doucement embrassé tous deux le 
cher lien de leur cœur, Casimir et Rose s’assirent 
l’un auprès de l’autre, sur le bord de leur lit colo- 
nial, et Rose raconta à son mari toute la scène de 
la chambre du maître, sans oublier les baisers déli- 
rants dont l’avait couverte monsieur Roque, dans 
un moment de frénésie. A ce récit, le mulâtre de- 
vint froid des pieds à la tête, et pâlit, autant que 
peut pâlir un visage bronzé. 

— Le gant est donc jeté ! s’écria-t-il quand sa 

femme eut fini Si je ne trouve que la mort dans 

cette lutte, ie remercierai Dieu! O ma Guade- 
loupe! O Salomon! O Suzanne! no vous rever- 
rai-je plus! et notre Rosine, et toi, chère et 

vaillante femme! vous pouvez tous souffrir du 

regard d’un libertin, propriétaire d’esclaves ! Mon 
Dieu, mon Dieu ! je ne vois plus que vous pour 
nous secourir ! 

Jusqu’à dix heures Casimir et Rose s’eutrotin- 
rent, tantôt comme deux naufragés enveloppés 
dans le même déuûment et cherchant le même se- 
cours, tantôt comme deux amants surveillés, aux- 
quels défense expresse est faite de se voir, et qui 
trouvent moyen de violer la défense. 

— Il n’y a ni clef ni verrou à ta porte, dit Casi- 
mir à Rose 

— Comme tu vois, mon ami ; mais j’ai eu soin 
d’arcbouter une chaise contre le bouton de la por- 
te 5 au moins, nul ne pourra entrer sans que nous 
soyons prévenus. 

— C’est cela, Rose, et je m’en irai avant la clo- 


che Mais 'si nous nous couchions! il est bien 

l’heure, et il faut que je sois, levé avant le jour . . . . 

— Je ne sais, Casimir, mais j’ai peur! Si cet 
homme allait venir ! il te ferait périr sous les coups ! 
. . .et moi. . .Crois-moi, attendons encore une heu- 
re ; alors je serai plus rassurée. Tu auras au moins 
quatre henres à être auprès de moi 

Rose achevait à peine ces mots, qu’un pas d’hom- 
me retentit dans l’escalier. Le mari et la femme 
se regardèrent épouvantés. Un frisson passa par 
tous les membres de Rose, et Casimir sentit une 
sueur froide perler sur son front. . . 

— Sic était lui ! dit le mulâtre.* . . 

— C’est lui ! répondit la mulâtresse. 

— Que faire!.. .l’échelle ne sera là qu’à ün 
signal convenu... 

— Vite, cache-toi sous le lit et, quoiqu’il ar- 

rive, Casimir, ne bouge pas : je puis encore le con- 
tenir — 

Les pas approchaient ; quelques secondes enco. 
re et on était à la porte. 

— Rose! plutôt la mort que 

— Vite, vite! cache-toi et ne crains rien : il me 
tuerait auparavant! 

Et le mari, dans tous ses droits, dut fuir devant 
un amant qui s’imposait par la violence ! Il faut 
dire que le mari était un esclave. L’esclavage est 
une morale institution ! 

A peine Casimir était-il blotti sous le lit profond 
où il était presque impossible qu’on le découvrît, 
que la porte de la chambre fut secouée par une 
main qui essayait de l’ouvrir; en même temx>8, la 
voix de M. Roque disait : 

— Qu’est-ce que ces obstacles-là ! 

Rose alla enlever la chaise. 

— On se barricade donc ! dit-il en entrant ; et 
pourquoi faire ? 

— Mais, monsieur, pour que le premier venu ne 
pénètre pas dans ma chambre. . • . 

— Et qui veux-tu qui ait cette audace, sinon 
moi ! Or, pour moi, il n’y a pas, chez moi, d’obs- 
tacle!. ... 

Et, sur ces mots, le plauteur prit une chaise et 
s’assit. 

— Voyons maintenant, dit-il, avons-nous réflé- 
chi î Que dit ce Casimir, auquel on veut quand 

même rester fidèle ? 

— Monsieur, je n’ai pas vu mou mari, puisque 
je n’ai la permission d’aller aux cases que pendant 
le midi. 

— Ah ! c’est vrai. Mais n’importe ! tu lui par- 
leras ou tu ne lui parleras pas de tout cela, à tou 
choix. Seulement, mon choix est fait : de gré ou 
de force, tu seras à moi, parce que je te veux ! 

L’amant disparaissait pour faire place au maître. 

— Monsieur, s’écria Bose, vous ne ferez pas vio- 
lence à une pauvre femme ! N’eu avez-vous pas à 
volonté sur vos habitations ?. . . . 


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LE VIEUX SALOMON. 


— Les belles guenons ! en vérité, au prix de toi, 

Rose C’est toi que je veux, et jamais une au- 

tre ne prendra ta place, duesé-je vivre cent ans ! 

— Sultane est belle, monsieur ; gardez-la, et 
épargnez-moi, pour l’amour de Dieu ! 

— Sultane! un vrai boucaut à sucre, qui dort 
tout debout ! allons donc ! Mais regarde-toi, Rose : 
voici un miroir, et vois si, te possédant en toute 
propriété, je te laisserais plus longtemps faire le 
bonheur d’un nègre ! — Que faisais-tu quand je suis 
entré ? demanda-t-il ensuite. 

— Je finissais un travail de couture, monsieur, 
et j’allais me mettre au lit. 

— Eh bien, mets-toi au lit : je te tiendrai com- 
pagnie jusqu’au jour. 

La mulâtresse ne bougea pas. 

— Voyons, dit monsieur Roque, finissons-en ; il 

n’y a que le premier pas qui coûte : demain tu se- 
ras trop heureuse 

La mulâtresse se fit de marbre. Seulement, elle 
commença à regarder M. Roque avec mépris. Ce- 
lui-ci bondit vers elle, la saisit, la poussa vers le 
lit sur le bord duquel ses reins ployèrent, et on eût 
entendu le bruit d’une lutte ardente. Le flam- 
beau qui était sur la table tomba et l’obscurité 

se fit. 

Mais tout-à-coup deux pieds glissèrent, un bruit 
mat retentit, et M. Roque tomba lourdement sur le 
parquet où sa tête frappa en plein et rebondit. . . . 

— A moi ! s’éèria-t-il d’une voix râlante 

Et un silence lugubre succéda à tout ce bruit. 

Rose, bientôt remise, comprit tout, ralluma la 

bougie et vit son maître sans connaissance, le vi- 
sage baigné de sang. Elle regarda sous le lit : 
Casimir n’y était plus. 

Alors, trempant un linge dans de Peau fraîche, 
elle lava la blessure de son maître, qui revint bien- 
tôt à lui. 

— Tiens ! dit-il en ouvrant les yeux, je suis tom- 
bé.— 

Il prit la lumière et se regarda dans la glace. 

— Je suis défiguré comme par un coup de poing ! 

dit-il 

— C’est l’angle de la table que vous avez ren- 
contré dans votre chûte, monsieur, se hâta d’ob- 
server Rose.... 

— Ah ! oui, c’est cela. . . fit M. Roque d’un air 

ironique. Ce qui est différé n’est pas perdu, ajou- 
ta-t-il. . . Bonsoir, et à une autre fois Tu seras 

à moi, Rose, ou j’y périrai. 

Et il s’éloigna sans attendre de réponse. 

— Mulâtresse de l’enfer ! murmura-t-il avec rage 
dès qu’il fut dehors. . . elle me rendra fou, si je ne 

la brise auparavant. — S n.. d. D...!sije 

ne l’avais vue seule, je jurerais que quelque vigou- 
reux poing s’est abattu sur mon visage ! — Voyons 
toujours du côté des cases. 

Monsieur Roque se mit à mareher comme une 


ombre cutçe les cabanes de ses nègres. Quand il 
fut arrivé à celle de Casimir, il pesa sur le loquet* 
et la porte s’ouvrit. Alors, aidé d’une faible clar- 
té lunaire, il tâtonna, arriva au matelas du mulâ- 
tre, dont les pieds se trouvèrent sous sa main. De 
là, il alla vers la tête, et écouta la respiration : elle 
était profonde et égale. Evidemment, Casimir dor- 
mait du sommeil du juste. 

— J’étais fou ! se dit M. Roque en regagnant sa 
chambre : le pauvre diable ne pense pas plus à sa 
femme que moi à celle do Putiphar ! 

— Exécrable tyran! murmura sourdement Casi- 
mir quand M. Roque eut refermé la porte de la ca- 
bane. 

— Cher Casimir! disait Rose en se mettant au 
lit 


XVII. 


SUITE. — UN VENDREDI CHEZ MR. MIOHAUD. 

Monsieur Roque ne fut pas vu sur l’habitation, 
le lendemain de la scène que nous venons de rap- 
porter. Seulement, au jour, longtem ps après que 
les deux ateliers étaient aux champs, Silène le mu- 
letier, caché par quelques charrettes sous le hangar 
où il rangeait ses harnais, vit passer son maître à- 
cheval. Un bandeau de soie noire, traversant 
d’une ligne oblique le front de M. Roque, masquait 
complètement un de ses yeux. Vers dix heures, 
M. Michaud, qui inspectait la bande de Chariot, 
reçut un billet des mains d’un messager noir de la 
seconde habitation de M. Roque. A ce moment, 
l’économe se trouvait près de Casimir, qui piochait 
son sillon comme de coutume. 

— Tiens! dit l’économe après avoir lu, M. Ro- 
que est parti pour la Nouvelle-Orléans, et ne doit 
revenir que dans huit jours au plus tôt* 

On eût pu croire que l'économe disait cela de fa* 
çon que Casimir l’entendît, car il le regardait eu 
parlant. Après cela, peut-être était-ce un simple 
hasard 

Casimir ne se retourna pas, ne ralentit pas son 
travail d’une seconde, mais qui eût été placé de- 
vant lui eût pu voir un sourire de malice, et en mê- 
me temps de satisfaction, paraître sur ses lèvres. 

— C’est bien, avait répondu M. Michaud.. 

Et le messager était parti. 

— C’est même très bien ! se dit à lui-même Casi- 
mir; huit jours de répit c’est quelque chose ; pour 
moi, c’est huit jours de bonheur 1 

Il ne faut pas demander si Rose était à la caba- 
ne, dès la cloche du midi ! Ou peut supposer aisé- 
ment de quoi parlèrent les deux inséparables .... 
qui mettaient leur bonheur intime au-dessus de 
toute chose, et le défendaient si bien ! Silène vint 
les voir, et l’ou causa bas des événements tragiques 
de la nuit précédente. 

. — Casimir, dit Silène, prends bien garde! tu ne 


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64 


LE VIEUX SALOMON. 


nsQM» lien moins que la corda ou le feu, en conti- 
nuant une pareille lutte ! Les lumières ne tombent 
pas tous les jours ! 

— Que veux-tu — répondit le mulâtre, si je 
n’eusse été là, et tout risqué, Bose était victime 
d’an abominable viol . . . 

— C’est vrai, c’est vrai ; mais, toi pendu ou brû 

lé, Bose devenait une proie facile 

— Je me serais tuée le lendemain ! dit Bose. 

— Oui, le lendemain 1 . . . .Selon moi, ce n’est pas 
tout cela qu’il faut. Ne vant-il pas mieux que le 
coupable soit puni seul'? Une femme que l’on force 
n,’a rien à se reprocher, et la vengeance a le temps 
pour elle. 

— > La vengeance! mnrmura Casimir la ven- 

geance ! 

— Eh oui donc ! J’ai bien entendu dire qu’il est 

beau et grand de pardonner, et que c’est nn crime 
qne se venger; mais moi, qui ne suis ni un savant 
ni un méchant, je dis qu’il faut distinguer les cas. 
Ainsi, je comprends qu’on pardonne à qui se re- 
peut et cesse d’être coupable ; mais qu’on pardonne 
à une injustice qui se reproduira le lendemain, à 
une tyrannie qni frappe chaque jour plus fort, à 
des violences lâches qui doivent se renouveler, je 
dis que C’est duperie ! Si M. Boque était mort hier 
soir, il ne recommencerait pas dans huit jours, et 
trois existence# ne seraient pas suspendues à un 
fil qu’il peut trancher à sa volonté 1 Le pardon est 
bean quand la vengeance n’est pas d’absolue néces- 
sité 

— La vengeance ! murmura une seconde fois Ca- 
simir en se plongeant dans un océan de réflex- 
ions — ... 

— Si tous ceux qui veulent faire le mal étaient 
bien certains d’être frappés à leur tour comme ils 
vont frapper les autres, ils réfléchiraient longue- 
ment, et s’abstiendraient souvent, continua Silène* 

— C’est vrai cela, dit Bose ; je crois que prêcher 
la grandeur et le pardon à ceux qui sont persécutés, 
c’est éterniser le règne du mal. 

— Qu’on pardonne à un inférieur ou même à un 
égal, grouda le mulâtre, c’est bien; mais à nn supé- 
rieur, c’est absurde! 

.— Ce qui prouve, conclut Silène, qu’en toute 
chose il faut distinguer. 

Et le gros noir sortit et regagna sa cabane. 

— J’ai fait un plan, dit B>pse à son mari dès que 
Silène fut parti, et le voici : le petit Zéphir m’ai- 
me beaucoup ; je crois même qu’il n’aime que moi 
Reste ce soir ici, jusqu’à ce qu’il vienne te chercher 
de ma part ; il te guidera par la maison, saus que 
tu sois aperçu, et tu n’auras pas besoin, mon pau- 
vre ami, de passer par les fenêtres au moyen d’é- 
chelle ! Puisque notre tyran est absent pour huit 
jours, ayons huit jours à être ensemble ! 

Casimir sauta au cou de Bose, qu’il remercia 
oomane un ai» acté remercie sa maîtresse, ou un ma** 


ri sa femme, quand ils ont le bonheur d’être encore 
amants. 

Vers neuf heures du soir, uu diablotin noir glis- 
sait, comme une ombre, entre les cases, et, dix mi- 
nutes après, Casimir était près de Bose. 


— C’est ce soir réception chez M. Michaud — 
disait, le lendemain, le mulâtre à sa femme, pen- 
dant le repos du midi — ; nous allons tâcher, Si. 
lène et moi, de découvrir quelque chose. S’il est 
pins de minuit quand je pourrai quitter mon poste, 
te sera-t-il possible de me faire ouvrir t 

— Oui, si nous trouvons un signal muet de ta 
part. Cherchons .... 

— Après quelques secondes de réflexion, Rose 
avait trouvé la première. 

— Voici, dit-elle: je laisserai pendre, de ma fe- 
nêtre, une ficelle qui descendra jusqu’à terre ; l’un 
des bouts sera attaché, dans ma chambre, à la 
poignée d’un fer à repasser : tu n’auras qu’à tirer 
l’autre bout, et Zéphir, que je ferai ^coucher près 
de notre lit, ira t’ouvrir et te guidera. Comment 
trouves-tu ce petit moyen ? 

— Port bon, comme tont ce qui est simple. Oh I 
les femmes ! les femmes ! . . 

— Et le chien de M. Michaud î demanda Bose, 
celni que j’appelle Veille-toujours. . . . 

— Nous sommes bons amis, lui et moi : il ne me 
trahira pas. Quant à Silène, ce chien l’aime, je 
crois, plus encore qu’il n’aime son maître, et Junon 
est sa vraie favorite ; ainsi, de ce côté point de 
danger. 

La maison qu’habitait M. Michaud était élevée 
d’environ deux pieds et demi du sol, et était posée 
sur douze petits blocs carrés, en briques brutes, de 
la hauteur que nous avons dite. Entre chacun de 
ces biocs supports, étaient clouées des planches, 
ce qui fermait tout-à-fait le vide laissé sous la 
maison. 

# 

* • 


C’était un vendredi. Il était environ dix heures 
du soir. Casimir, assez commodément accroupi 
sous la maison de l’économe, pouvait voir et en- 
tendre tout ce qui se faisait et se disait dans la 
salle principale, où huit personnes étaient réunies. 
Avec un peu de patience et d’adresse, ii avait, à 
l’avance, pratiqué, entre les fissures étroites du 
plancher, une ouverture suffisante pour son regard, 
et qu’on ne pouvait remarquer de l’intérieur. Pen- 
dant ce temps-là, une ombre opaque était assise 
derrière un hallier épais posé au bord du chemin 
passant près de la maison ; une autre ombre sem- 
blable se tenait entre la maison de l’économe et 
celle du maître. Ces deux ombres, aussi noires 
que la nuit profonde qui régnait en ce moment, 
étaient deux corps parfaitement vivants ; l’un avait 
nom Silène, l’autre répondait à celai de Jaodu. 
Fais, le chien de l'économe, rôdait autour du bftti- 


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LE VIEUX SALOMON. 


ment, allant tantôt de Janon à Silène, tantôt de 
Silène à Janon ; quand à Casimir, il avait refermé 
sur lui la planche qu’il lui avait fallu déclouer, 
sans bruit, pour se glisser â son poste. 

Comme dix heures finissaient de sonner à la pen- 
dule de la salle de réunion, un coup de timbre ro. 
tentit deux fois, et chacune des personnes assises 
autour d’une longue table étroite, se passa au cou 
un ruban bleu d’azur, sur le côté gauche duquel 
était appliquée une étoile à cinq branches, faite de 
paillettes argentées. A l’extrémité de chaque ru- 
ban, pendait une étoile d’or pareille, en dimension, 
à l’étoile argentée dont nous venons de parler. 
Quand chacun fut prêt, un profond silence régna 
pendant quelques secondes ; puis, M. Miehand, qui 
semblait présider cette séance, prit un livre ma- 
nuscrit placé sur la table, et lut à assez haute voix 
pour qu’on entendît dn dehors, à supposer qu’on 
y écoutât. 

“ Séance du 19 février 18. . 

“La Croyance Universelle, lien universel de 
l’humanité, ciment indestructible de l’alliance dos 
peuples, commencera son règne avec la génération 
prochaine. Les enfants en seront le plus pur 
noyau premier, parce que l’enfance de la génération 
du vingtième siècle ne sera imbue d’aucune erreur 
du passé, d’aucun des préjugés barbares qui ont 
tenu les peuples enchaînés depuis les siècles. Les 
femmes y aideront puissamment, pour la régénéra- 
tion du genre humain : la femme, étant la cause 
première de la famille et la joie de la maison, exer- 
ce une influence constante et aimée. C’est de la 
femme que se sont servis les dominateurs religieux, 
pour créer l’erreur, l’injustice et le malheur ; c’est 
de la femme que la Croyance attend le signal de 
l’abandon des cultes mauvais. La femme domine 
l’enfhnt par la douceur de l’autorité, et domine 
l’homme par la douceur de l’amour: c’est elle qui 
aidera à racheter ce qu’elle a aidé à perdre. L’hom- 
me se chargera de la propagande du Travail de 
l’Avenir, par la parole, par la presse, par l’action. 
Il sera la force de la Vérité, comme l’enfant en sera 
la source, comme la femme en sera le moyen. 

“ La Croyance universelle traite de tout : de la 
fraternité, de la charité, de la liberté, du bonheur, 
du présent, de l’avenir, de la grandeur de l’homme 
sur la terre et de sa félicité dans le ciel ; de l’éga- 
lité possible dans l’ordre social, de la question de 
fortune, de l’autorité, de la proptiété, du divorce, 
de la peine de mort, des célibats de convention, 
des hiérarchies sociales ; de la Naissance, (Bien- 
venue) do l’Union humaine, (Communion) du Ma- 
riage, du Départ ; (la mort) — Eile enseigne à ai- 
mer Dieu, à honorer les hommes de bonne volonté, 
à mépriser la richesse coupable, et à respecter la 
pauvreté méritante ; elle donne à chacun selon les 
œuvres de son libre arbitre, ne rendant nul respon- 
sable des fautes d’autrui. Elle établit la solidarité 


W 

dans le bien, et la nie dans le mal ; elle enseigne 
les moyens infaillibles d’arriver à la somme de 
bonheur promise à l’homme par Dieu ; elle détruit 
et réédifie en meme temps, en donnant pour toutes 
choses des raisons que paissent comprendre toutes 
les intelligences. En un mot, elle est complète, ra- 
tionnelle, honnête et progressiste, parce quteHe 
part de Dien et finit à Dieu. ” 


Pendant le temps qu’avait duré cette lecture; ie 
plus respectueux recueillement avait régné autour 
de la table oû étaient assis les huit hommes. Quand 
elle cessa, quelques commentaires forent faits à 
demi-voix par l’un et l’autre, sur ce qu’on venait 
de lire. Casimir, abîmé dans ses pensées, semblait 
chercher quelque réminiscence rebelle 

— Oh! se dit-il tout-à-coup, je me souviens, je 
me souviens! J’ai entendu lire cela à la Guade- 
loupe, dans une réunion secrète, comme celle-ci, où 
m’avait fait accepter Salomon.... — Va-t-on lire 
quelque Conmmimmn Bu t l’eectevaget Oh! que 
je le voudrais ! 

Au moment oh CaskMér émettait ce vœu, une 
voix fraîche et argentine vint frapper ses oreilles ; 
surpris, il appliqua Mil à son observatoire, et re- 
connut, sons des habits d’homme, la jolie anglaise, 
maîtresse de ^économe. 

Comme il était eueore sous te coup de te surprise, 
un nouveau son de timbre retentit; et M. Miehand 
reprenant 1» livre qu’il avait posé devant luf, coa». 
meuça la lecture d’un second morceau : 

Séance du 12 Novembre 18. . 

“ L’homme qui aime ses frères doit être te défen- 
seur de la vérité, et non l’esclave de l’erreur ou du 
mensonge. La Vérité, c’est la phare de l’humani. 
té placé aux conflus du ciel. Il faut savoir com- 
prendre son origine et ses devoirs, et ne pas se ra- 
valer soi-méme jusqu’à douter de Dieu 

“ Quand on est élu pour aider à la propagation 
d’une vérité, il fant savoir d’avance qu’oh a une 
route semée d’épines à traverser. Cette route d’é- 
pines est l’œnvre des hommes qni ne comprennent 
pas, ou qui out mauvais vouloir. Mais il faut sa- 
voir aussi que, après cette route ardue, on arrive 
à une découverte qui doit profiter à l’humanité 
tout entière. 

“ Celui qui sert la Vérité est le maître de la ma- 
tière, parce que le plus emporte le moins, et que la 
foi enfante tous les biens. 

“ L’homme vulgaire s’attache avant tout et eu 
tout, aux choses de la matière. L’homme supé- 
rieur, c’est-à-dire digue de sou titre et de sa mis- 
sion, s’occnpe d’abord des choses de l’humanité 5 
pour cela, il ne s’adresse ni aux faveurs des grands 
ni aux flatteries des petits, mais à la conscience 
du genre humain. 

“ An bout de toute théorie, il faut bien croire à 
I la Puissance et à la Justice de Dieu 

Dïgiîiz 


êdVyC^tlgle 



96 


LE VIEUX SALOMOK 


cette foi, comment imaginer que celui-là sera 
abandonné, qui donne tous les jours de sa vie au 
bien général f Les écueils et les malheurs partiels 
ne signifient rien ; les désertions ne prouvent que 

l’indignité des déserteurs Mais la sainte et 

grande cause marche toujours dans son vaste mi- 
lieu, comme un grand fleuve dans son vaste lit, 
malgré les cailloux que peuvent^apporter les petits 
ruisseaux voisins,” 


Après les commentaires auxquels donna lieu 
cette deuxième lecture : 

— Mes frères, dit monsieur Michaud, je termi- 
nerai par une Communication sur l’esclavage, après 
quoi nous causerons, comme de coutume, des af- 
faires de l’Association. 

Après ces quelques mots, la dernière lecture 
commença, dès qu’un nouveau coup do timbre eut 
retenti : 

44 Séance du 20 Juillet 18 . . 

“ L’esclavage 68t le grand corrupteur du monde. 
Tous les pays qui ont donné refuge à cette horreur 
et à cette erreur sociale, sont les plus corrompus 
et les plus arriérés, et se préparent le plus de 
malheurs, en en faisant jaillir autour d’eux. L’es- 
clavage ne fait pas seulement le malheur de ceux 
qui sont esclaves, il fait le malheur de ceux qui le 
possèdent et l’exploitent. Voyez une jeunesse éle- 
vée au milieu de ce fléeau! Qu’est-elle? Orgueil- 
leuse, ignorante et cruelle. Elle ne peut pas lut- 
ter, à forces égales, contre une jeunesse exempte 
de cette corruption-mère. Ainsi, c’est pour ceux 
qui possèdent des hommes, comme pour les hom- 
mes possédés, que vous combattrez, quand nous 
vous donnerons le signal de la lutte. 

“ Tirez de là les enseignements qui en découlent 
naturellement, et voyez que vous travaillez pour 
l’humanité tout entière, et que, si ceux qui vous 
jetteront le plus la pierre, pouvaient lire dans 
l’avenir, ils n’auraient que des bénédictions à vous 
prodiguer. 

u II n’y a qu’une lutte, aujourd’hui, dans le mon- 
de ; c’est celle du privilège contre la démocratie, de 
la tyrannie contre la liberté. Des deux côtés il y 
a des forces immenses, et la lutte pourrait bien du- 
rer pendant des siècles, sans qu’on arrivât à rien, 
si la Croyance Universelle n’était proche. Sans le 
secours d’une Croyance Universelle, la victoire de 
la liberté est impossible, et en voici la preuve : 

“ Combien de fois des milliers d’hommes ont-ils 
lutté contre le despotisme ? Combien de flots de 
sang a-t-on répandus inutilement pour l’indépen- 
dance t et quel est, aujourd’hui, le résultat des 

courages et des martyres? Il faut que les défen- 
seurs de la liberté sachent où ils doivent aller, et 
quels moyens iis doivent employer, s’ils veulent 

réussir et où voulez-vous qu’ils cherchent cette 

lumière, eux qui sont ceux qu’on prive, autant j 


qu’on peut, de la lumière? Par la Croyance Uni- 
verselle ils apprendront leur chemin ; par elle ils 
sauront que ce n’est pas en tuant ceux qui sont en 
haut qu’on rendra libres ceux qui sont en bas, 
mais bien en nivelant le terrain sur lequel tous 
sont portés! Ils apprendront qu’il faut attaquer 
les tyrannies par leur base, c’est-à-dire en sapant 
les fausses religions, qui sont le piédestal des faux 
pouvoirs. ” 


Casimir n’avait pas bougé pendant cette lecture. 
A mesure qu’elle avançait, les souvenirs revenaient 
en foule à l’esprit et au cœur du pauvre mulâtre. 
Ces morceaux détachés il les avait entendu lire, à 
la Guadeloupe, par des hommes de cœur et de dé- 
vouement, qui consacraient leur vie à la défense et 
au triomphe des libertés et, par conséquent, et 
avant tout, à l’extinction de l’esclavage. Il com- 
mençait à comprendre ce que lui avait dit vague- 
ment Salomon ; il voyait déjà quelle importance et 
quelle étendue avait cette Association courageuse 
et libérale, dans laquelle étaient confondus des 
membres de quatre grands peuples : Français, An- 
glais, Allemands, Américains. Il comprenait sur- 
tout, pour le présent, queM. Michaud était, comme 
les sept frères qui l’entouraient, membre d’une so- 
ciété abolitioniste et il trembla pour lui, car il 

savait ce qu’on fait des abolitionistes, dans les 
pays à esclaves! Alors il commença à combiner 
dans son esprit un plan de surveillance pour pro- 
téger les séances de l’économe. 

La lecture terminée, une conversation commen- 
ça entre ceux qui entouraient la table des séances. 
Rappelé à la situation par les voix qui frappaient 
son oreille, Casimir regarda et écouta. 

* * 

— J’ai reçu des nouvelles de la Martinique et de 
la Guadeloupe, disait un des assistants. Le chef 
d^ la séance des noirs de la Poiute-à-Pitre, le vieux 
Salomon, nous fait dire de surveiller, et au besoin 
de protéger un mulâtre et sa jeune femme, qui ap- 
partenaient, il y a peu de temps, au capitaine 
Jackson, un de nos frères , décédé 

-—Comment nommez-vous ce mulâtre? demanda 
M. Michaud. 

— Casimir, répondit celui qui avait raconté la 
nouvelle. 

— Mais il est ici! s’écria l’économe; il est 

ici avec sa femme. Vous dit-on s’il est do l’Asso- 
ciation ? 

— Il n’en est pas eucore ; mais on pense qu’il se- 
ra bientôt digne d’y entrer 

— J’ai bien peur pour lui ! dit M. Michaud. Le 
R. est lou de Rose, la femme de ce mulâtre, qui 
paraît être un excellent sujet et une belle nature, 
mais qui, pour ce qui touche son bonheur intime, 

est, je crois,' capable de tout mais de tout! 

comprenez-vous? ‘J’ai déjà appris quelque chose 

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.97 


LB VIECXSMiOMOF. 


sur k»i, à propos d’an commandeur qui avait hgns- 
/tement frappé du fouet sa femme qu’il aime à 
tfexeèg.... 

— Qaoifdono f frère , demanda nn autre assistant. 

— Voici : Casimir s’est noirci le visage, il a été 

attendre le commandeur sur le ehemin, an milieu 
de là naît, et il l’a roué de coups. 

— Laisses passer Injustice ! dit un autre. ■ . . 

— II. y a encore une. chose bien plus grave ! 

qjomta l’économe ; mais, comme je n’ai encore rien 
de positif à-oe sujet, peraftttea-mai de remettre à 
ptastartià tous dire dé quoiilrfagit 

— Tu «s-raison, dit la jolie anglaise à son amant 

— fit eette chose serait bien grave f demanda 
un a s sis tant. 

— fie la dernière gravité, répondit SL Mtehand; 

pus- à notre point de vue, mais à celui des Ibis du 
Code Noir 

■ai L» Providence, tyduta tm autre, a ses voies 
particulières, et, si je comprends à peu près, com- 
me je lé croit, je répéterai ce que disait notre frère: 
Baisses passer la justice ! 

— Diable'! pensa Casimir, il parait qn’il Sait 
tooé... -oe M. Mioband. 

— fit de la Martinique quoi de nouveau ? de- 
manda l’Anglaise. 

— Tout va bien, sœur ; vos compatriotes répan* 
dent la lecture de tous côtés, comme de courageux 
missionnaires qu’ils sont. — Semons l’instruotion, 
et. {que Dieu en fasse sortir ce qu’il jugera bon, 
dans sa suprême sagesse ! 

— Dès demain, se dit Casimir, je donnerai à Si- 
lène sapremière leçon. 

— Vous disiez, frère Midland, que vous avez 
peur pour oe Casimir, à cause de la passion qu’a 
conçue pour Bose le terrible R. 

— Oui, car moi qni connais ce maître, je puis 
dire que jamais il n’a été pris de la sorte. Il est 
vrai qu’une seule fois il a renoontré quelque résis- 
tanoe, mais une résistance calculée, tandis que, de 
la. part de Bose, il essuie déjà des refus positifs et 
énergiques. . . .qui ne faibliront pas. 

— Gela produira des scènes de cruautés, un jour 
ou Kautre, observa un des frères — 

— Oni, dit M. MSebaud, et peut-être quelque 
sombre vengeance ! 

— Ces pauvres gens m’intéressent, dit la belle 
anglaise; tant de courage et de fidélité dans une 
pareille position, c’est beau!— Il faudra, frères, 
que nous les protégions. . . . n’est-ce pas 1 

Oni, dit M. Michsud, autant que nous le pou. 
votofatredaneun pardi pays! c’est-à-dire le plus 
mystérieusement possible, et d’une manière bien 
indirecte.... 

— Maintenant, mes chers frères, dit un individu 
à dheveux blancs et à la physionomie respectable, 
je vous annoncerai que le Club des Noirs, de Pa- 
ria, grandit rapidement en importance, et s’aug- 


mente en nombre chaque» jour, Les membres in* 
Agents dbgonrériftnieat fran ç ai s, sont eweonvenuB 
dotons- côtés, et poussés yen dpi mesures d’af- 
fraasehisaemeot — fiai» HaflueUoe contraire des 
prêtres, bientôt peottêtreleB colonies françaises 
servent purgées de la lèpre de l’esclavage 

— Comment ! enooreeuxl... s’écria M. Mi- 
chaud.... HKSùjbutdefie toujours du côté de Mn* 
justice et de te tyrannie* ees «Uppôte de Satan, qui 
se couvrent du manteau du Christ !. . . . 

— Toujours. . . . répondit le vieHlard, jus<ju’à-ce 
qu’ils soient réduits à l'impuissance ét à la nullité, 
par l’abandon de tours dogmes. Nous trouverons 
toujours plus d’aide dbez. les protestants de toutes 
les seetbs, parce qu’ils admettent l’examen et la li- 
berté, fendis que nos prêtres veulent la foi sons 
ràsBOn, la foi '«vlBugie^ .m prenant, pour bases, 
d’abominables livres •qtfils * appellent sacrés. 

— G’ett la religion dn- despotisme ! ajouta Un 
jeune homme assis àcôéë du tkahard 

■ — Aussi, dit- la belle Aaghrise, PBapegne, l’Ita- 
lie, le Mexique, soumis, plus que tous les autres 
pays, aux tynmnies «Btes teligreases, dont' nous 
. parlons, eontdls, les deux premières tombées du 
fOlte de ht puissance : >aa dernier degré de l'abais- 
sement civil, politique et international ; le dernier ^ 
livi-é au vol, àla sUperstltton et à l’assassinat, en 
nnffiOt à-la plus effrayante anarchie qui se soit ja- 
mais vue .... 


— fit, qjtifeta M. MitihàUdy'Si la France n’en est 
pas là, c’est qu’au moins l’indifférence y régne de 
plus en plus, et que lè 'ptâlèsbphisme, qui détruit, 
à fùlt pfbee nette au SpîrîtüàHSine qui s’avance 
pôur réédifier. 

— Et de la Louisiane. . . .nous ne parlons pas T 
observa nù frère. 


— Je pnis vous donner quelques nouvelles tou. 
tes fraîches, répondit un autre. Le principal agent 
dé la Séance d’élité de la Nouvelle-Orléans — par- 
ti, comme vous le savez, pour New York, l’aimée 
dernière, afin de lutter, dans üh Etat libre, contre 
l’iùstitu'tion de l’esclavage, au moyen de la presse 
— m’a écrit à la date du mois passé. .J’ai reçu sa 
, lettre avant-hier. Elle est longue, détaillée et très- 
; explicative. 


Vous «aVe«, ftèret,<fuè quelque temps -après le 
départ de cet important agent, un appel, venu de 
haut He u, lui a adjoint, à New York, le frère 
D. . et, ensuite de çelui-oi, le frère C.... Après 
le départ de oes trois membres de la grande Sé- 
ance du sud, le désordre et{la ; perturbation, qui 
avaient commencé aussitôt après le départ du pre- 
mier, se sont glissés parmi lès restants, à la suite 
de la jalousie, de la calomnie et de la superstition, 
et une scission a en lieu. Celui qui était parti 
pour tous a été abandonné de tona Heureuse- 
ment, la trempe de son caractère est comme celle 
du bon acier: résistante et opiniâtre. Les deux 

Goa@gI 


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98 


LE VIEUX SALOMON. 


fidèles, témoins de tout, et après avoir juré de tenir 

bon avec lui. ...l’ont quitté Fan après l’autre, 

pour suivre ou six fous et folles, de la même 
Séance, qui avaient voulu aussi aller à New York, 
malgré leur incapacité la plus complète. Eh bien, 
il résulte de cette désunion que les séances de la 
Nouvelle-Orléans san’fc tombées dans l’absurde, sous 
les coups du ridicule, tandis *que New York avance 
à grands pas, par les nouveaux moyens que vous 

connaissez 

— Alors, observa un frère, l’Association, à la 
Nouvelle-Orléans 

— Est devenue, répondit le narrateur, une bon 
tique de magnétisme animal, de somnanbulisme 
ignorant, et de superstition misérable. Mais ce 
petit échec ne signifie pas grand’chose. Bientôt 
va paraître l’ouvrage qui, au lieu d’être le fruit 
des efforts d’une bonno union, aura été enfanté et 
mis au jour par le bon vouloir d’un seul, bon vou- 
loir porté à son plus haut degré de puissance. Ce 
sera une preuve de plus de ce que peuvent la foi 
éclairée et le dévouement sincère. 

— Les Hommes ont toujours manqué aux Cau- 
ses, dit M. Michaud. Tâchons qu’il u’en soit pas 
ainsi de nous, et soutenons-nous courageusement 
les uns les autres, laissant aux plus capables la 
place qui leur revient, pour le bénéfice de tous! 

— Maintenant, termina-t-il, séparonsriiûus jusqu’à 
mardi. D’ici là, moi, je connaîtrai peut-être assez 
Casimir et Rose peur que nous en causions davan- 
tage.” 

Chacun alors ôta de son cou l’étoile d’or et le 
ruban bleu, et tous s’apprêtèrent à sortir. Alors 
Casimir se hâta de quitter sa retraite, en ferma sans 
bruit l’entrée discrète, et s’éloigna dans la direction 
du lieu ou se tenait Silène. Il revint ensuite, avec 
celui-ci, relever Junon, et, en leur souhaitant à 
tous deux le bonsoir : 

— Demain, dit-il au gros noir, 1*0 te raconterai 
ce que j’ai vu. 

TJn moment après, grâce à la ficelle et à Zéplijr, 
Casimir était près de Rose, à qui il racontait la 
scène que l’on vient do lire. 


XVIII. 


SUITE. — UN MARDI CHEZ. MONSIEUR MICHAUD. 

A partir do ce moment, l’économe et le mulâtre 
s’observèrent mutuellement avec le plus d’adresse 
qu’il leur fut possible. Chacun d’eux avait contre 
l’autre un secret également terrible ; mais la même 
Croyance et le même but les unissant, ils devaient 
être, l’un pour l’autre, au lieu d’un danger, une 
sauvegarde ou un secours, selon les circonstances. 
Si le contraste entre l’esclavage et la liberté les te- 
nait forcément à distance l’un de l’autre à cause 
des préjugés du pays, un lien de l’âme les unissait 
fortement, et ce lien, comme tons les liens hon- 
nêtes, devait se resserrer par le temps. 


Silène, instruit par Casimir, sous le sceau du 
serment le plus sacré, fit un conte à Jünon qu’il 
ne voulut pas mettre en tiers dans une chose de 
cette importance, pour ne pas doubler sa propre 
responsabilité, et il fut convenu, entre les deux 
amis, que Casimir seul continuerait à suivre les 
séances de M. Michaud, sans aucun secours de sur- 
veillance extérieure. 

Ainsi, monsieur Michaud, économe d’ùne habi- 
tation-sucrière, en Louisiane, et chargé consé- 
quemment de diriger des esclaves, avec te droit 
presque illimité de leur infliger tels châtiments 
qu’il jugerait nécessaires, monsieur Michaud était... 
un abolitioniste ! Les six autres hommes présents 
à la séance qu’avait vue Casimir, étaient des aboli- 
tionistes ; et il était conséquent de penser que les 
réunions où se rendait l’économe de M. Roque, 
étaient composées d’abolitionistes ! Ensuite, com-? 
bien y en avait-il qu’on ne connaissait pas, tant 

dans les villes que dans les campagnes ? A la 

Guadeloupe il en était de même u de même aussi 
dans toutes les colonies et dans tous les Etats â 
esclaves : 

Toute persécution et toute injustice enfantent? 
de nobles dévouements. 

Le samedi où nous sommes arrivés était jour de 
visite générale dans les cases, par l’économe de 
l’habitation. Chaque mois il en était de même, et 
quelquefois M. Roque se chargeait iui-mêmé de ce 
soin. Quand c’était lui, on était sûr d’entendre, ’ 
le soir, le fouet des commandeurs retentit' 
longtemps. La moindre négligence dans la caba- 
ne, la moindre malpropreté, à l’intérieur ou à 
l’extérieur, étaient notées pour dix, quinze, vingt 
coups do fouet, qu’on appliquait en présence du. 
maître, et malheur au commandeur dont lo cotqy 
portait mollement! Ces corrections ne s’adminis- 
traient pas à l’échelle, mais, la gêne en moins,' cY - 1 
tait la même douleur. Le sujet, si c’était un vn&lè 9 ; 
laissait tomber son pantalon ; si c’était un e femelle,' 
relevait ses vêtements par-dessus sa tête, et le- 
fouet tombait sur le nu, autant de fois qu’il était 
ordonné. Quand M. Michaud faisait la visite, ni 
grondait pour mettre sa responsabilité' à couvert , 1 
faisait réparer immédiatement tonte négligence 
ou disparaître toute malpropreté, mais jauiais il ne" 
faisait battre. , '> 

Que faisait donc M. Michaud suruhèshcrerië ’ 3 
lonisianaise î C’est ce que probablement' la suite 1 ? 
nous apprendra. : T : 

Ce jour-là donc, l’économe avait à pafcàer la ri- 
site des cabanes. Le repos du midi des noirs était ' 
le moment choisi pour cette inspection. Quand ‘ 
M. Michaud arriva à la cabane de Casimir, Rose 
s’y trouvait dope. 

— Monsieur, demanda t-elle à l’économe, quand, 
la visite terminée, il se dirigeait vers la porte pour 
sortir, pourrais-je vôus demander ce que sont de* : 

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LE VIEUX SALOMON 


99 


veûus Henry, Loïsa et William? Vous savez que 
nqus aimons ces enfants, et que je nourrissais le 
plus jeune 

r— Ma fille, répondit l’économe, ils sont tous les 
trois sur l’autre habitation île M. Roque- J’ai ap- 
pris que, plusieurs fois, Henry et Loïsa vous ont 
demandés, Casimir et vous. 

— Et pourquoi sont-ils là-bas plutôt qu’ici, s’il- 
vous plaît? 

— Yous m’en demandez plus que je n’en sais, 

Rose. 

— Et, ajouta Casimir, ne pourrais-je pas les al- 
ler voir. . . . avec Rose ? 

— Si vous le désirez, j’en demanderai pour vous 
l’autorisation j dans tous les cas, ce ne pourrait 
être qu’un dimanche. 

— Oh I oui, monsieur, répondit Rose. — Vous se- 
riez bon de faire pour nous cette demande, ajou- 
ta-t-elle. 

— Je la ferai voloutiers, répondit l’économe 

Et il s’éloigna pour terminer l’inspection. 

Les trois jours suivants se passèrent sans évé- 
nement particulier, et, la nuit du quatrième — qui 
était un mardi — Casimir était à son poste d’ob- 
servation, sous la maison de M. Miehaud. Huit 
personnes entouraient encore cette fois la table 
des séances. Seulement, la jolie Anglaise n’était 
paslà. Casimir put voir, à la place de la maîtresse 
de l’économe, une autre femme habillée aussi en 
homme. Ses premières paroles indiquèrent une 
française de quelque province du midi. Son or- 
gane était ferme et accentué, quoiqu’agréable et 
musical : au lieu d’un instrument de romance, c’é- 
tait un instrument de fanfare. Elle était grande, 
bruue et forte, du reste, jolie et bien faite. 

Après les mêmes formalités qu’à la séance du 
vendredi, le vieillard dont nous avons entendu les 
observations au chapitre précédent, prit le livre et 
fit la lecture. Casimir écouta avec la plus grande 
attention : 

. “ Séance du 28 Septembre 18 . . 

“ Quand le grand jour de votre mission appro- 
chera, que nul ne renie, que nul ne trahisse ! Qu’il 
n’y ait ni Pierre ni Judas ! 

“Regardez autour de vous et voyez ce qui a été 
fait: La Croix, symbole de l’Emancipation Uni- 
verselle, instrument glorieux d’un supplice vil, do* 
iniue les édifices de la tyrannie, comme une insulte 
à Celui qui est venu pour prêcher la liberté et le 
bonheur ! 

“ Avec la Croix, on a noyé les corps dans le 
sang, et les consciences dans le mensonge ! 

“Avec la Croix, on a dit à des hommes: — 
Obéissez à vos maîtres ; courbez-vous devant les 
oppresseurs ! — Et celui qui est venu disait : “Vous 
êtes tous les enfants d’un même Père, sans distinc- 
tion... . que celle de vos mérites, résultant de 
votre liberté.” Et il disait encore, aux grands: 


!“ Abaissez-vous 1 ” et aux petits : “ Relevez-vous ! ’* 
et l’on a rehaussé les grands et abaissé les petits ! 

“ Qu’a-t-on fait de SA mémoire et do son apos. 
tolat, et de son martyre ? Un sabre ! 

“ Vous^evez être prêts à tout pour la Rédemp- 
tion , dussiez-vous arborer, sur le môme Calvaire, 

le même signal de ralliement ! Et le triomphe 

qui vous attend est autant au-dessus des autres 
triomphes et même de ceux de vos pensées, que les 
étoiles du ciel sont au-dessus des erreurs de la 
terre 

“Les passions vous feront d’abord obstacle; 
puis, elles vous feront secours, pa^oe que ce sera 
les bonnes passions après les mauvaises passions. 

“ Le drapeau que vous arborerez sera le Drapeau 
des Mondes, car il ralliera le passé, le présent et 
l’avenir à Dieu ! 

“ Si vous voulez atteindre le but, sachez vouloir, 
et vouloir longtemps, sans douter et sans faillir. 
La volonté est ce qui s’use le plus et le plus vite, 
dans le monde de vos entreprises, et voilà pour- 
quoi il y a tant de vos entreprises qui j>érissent, 
quand elles auraient dû fructifier. Savez-vous 
pourquoi la volonté s’use et change de route? 
C’est parce qu’on n’a pas de but fixe. Savez- vous 
pourquoi on n’a pas de but fixe ? C’est parce qu’on 
n’a foi en rien, pas même en soi. Eh bien, ôtez 
cette obsencé de foi, et cette absence de confiance, 
et vous aurez la continuité de la volonté, c’est-à- 
dire la base du succès. L’homme dont la volonté 
ne s’use pas est ce que vous appelez un homme de 
génie : c’est plus, c’est un homme de foi. ” 


— Avec de pareils enseignements, se dit Casi- 
mir, il faudrait n’avoir ni cœur ni âme pour rester 
en chemin ! Que ne suis-je libre ! pensa-t-il, j’irais 
à ces hommes, et je leur dirais : “Voilà une vie de 
plus, une conscience de plus, une volonté de plus, 
au service de l’Emancipation Universelle ; prenez, 
frères ! ; cette vie, je ne la marchanderai pas ; cette 
conscience, je la garderai pure ; cette volonté, elle 
sera ferme et solide, elle ne s’usera pas! ” 

A ce moment, ls timbre de la séance retentit de 
nouveau, et le vieillard reprit la lecture : 

“ Séance du 17 Septembre 18. . 

“ Quand on songe à ce que serait le monde sans 
la faute de l’homme ; quand, mettant de côté tous 
les éléments de malheurs créés par lebibre arbitre 
mal employé, on jette un regard sur la terre, on est 
tenté de vouloir mourir, ou de s’abîmer dans des 
prières sans fin, pour demander à Dieu qu’il en- 
lève à la créature, maîtresse de ce globe, cette li- 
berté qui a causé tous les maux et tous les mal- 
heurs ! 

“ Voyez donc ! Combien la terre vous rend-elle 
pour un?... Voilà, en une ligne, la partie maté- 
rielle surabondamment pourvue. 

“ Maintenant, voyez pour le cœur, pour l’âme, 

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LB VIEUX SALOMON. 


pour le sentiment ! Il y a déloge de causes de 
bonheur; il y a à noyer Pâme la plus insatiable! 

“ Oh! une seule minute dépouillez-vous de tous 
les vêtements de l’orgueif, de la sottise, de la par* 
tialitj et de l’ypocrisie, regardes autour de vous 
et comptez ! 

“Vos chances de bonheur, ici-bas, août aussi 
nombreuses que les étoiles dans le ciel. L’homme 
a une compagne pour ses délices et sa joie ; il a 
des enfants issus de sa chair, de son cœur et de 
Dieu. Il a le souvenir pour le passé, l’amour pour 
le présent, l'espérance pour l’avenir/ Il a tout, car 
tout est dans ces trois mots. Il a sous les yeux 
le magique panorama d’une nature qui, pour lui, 
revêt, chaque printemps, une robe 'nouvelle et ‘an 
parfum plus suave. Il a l’amitié à ses côtés, le 
dévouement derrière lui, le ciel au-dessus de sa 
têtè. ... il a la supériorité sur toutes les autres 
créatures, une domination qui tohrne toute à son 
profit et à sa satisfaction. L’intelligence lui don- 
ne le sceptre du monde : il n’y a pas d’hiver si rude 
dont il ne puisse faire [nne serre douce, d’été -brû- 
lant dont il ne puisse faire une fraîche oasis. Et 
les voyages ! et les sites, qui changent partout, et 
la belle hospitalité, qui lui prépare le sourire des 
foyers et le duvet des lits !... . une joie perpétuelle.! 
Et les arts ! et, la musjqu^, oej^e voix du ciel qui . 
berce les enfants de là tqrre ! 

“Eh bien, eh bien de tout cela l’hosaqie a fait 
jusqu’ici un enfer; la Croyance Universelle en fe- 
ra un paradis.” 


L’émotion, une généreuse émptiqp^ét^t ppipt$_ 
sur les visages des huitpetsoqnes enbeqrap^Ja ta- 
ble; Casimir sentait son, cœnrbopfiff. Connue, un, 
noble coursier retenu sur l’arène pendantxjue dJaur 
très s’élancent, i| sentait en tout son êtr$ de, géné- 
reux frémissements. Cette belle et eain£e.lutte* 
belie par le dévouement, peinte ppr Je, désintéres- 
sement, dqus laquelle il ne,, pouvait .entrer que, 
comme foyer caché de vœuy.apdeuts, faisait bqqjlî 
lir son courage enchnloéf, R «ofaefeueit la grau? 
deur, le sacrifice, le martyre,. - -Quand, enprjhmu. 
ce de son généreux. vouloir, l'impossibilité surgit 
devant ses yeux, il baissa la tête. . . et pleura. ... 

XIX. 

SUITE. — Ut. SEBABÀTIÛK. . 

Après huit jours d’absence, M, Roque revint sur 
l’habitation. Son visage ne portait plus aucune 
marque de Taceident qui lui était arrivé daus la 
chambre de Rose. Quand la belle mulâtresse le 
revit, elle lui trouva l’air changé, comme celui 
d’un homme qui s’observe, ou qui, ayant pris un 
parti, joue le rôts qu’R sfost imposé, au lieu de se 
laisser aller au flux et au reflux de #e» changeante* 
impressions. Quand il entra da— la saüe du tra- 
vail des servantes de la maison, il ne , parla A au- 


I cune, regarda longtemps celle dont il - voohtituA 
toute &roe faire sa maîtresse, et fronçaleasomcttb 
à la vne dn fauteuil rangé parmi les chaises, !# 
long de la muraille. Rose était toujours soign é e 
dans sa mise, sans coquetterie, mais aveo une élé- 
gance particulière qui était, pour l’amant repoussé, 
toute pleine d’irrésistibles tentations .... 

Une heure après l’arrivée de monsieur Roque, le 
cabriolet dont il se servait souvent était à la parte, 
conduit par uu domestique de la-maisen, lequel, 
fie la part du maître, vint dire à la mulâtresse -d’y 
monter immédiatement.. 

— Vos affaires vous suivront de près r ajouta 4e 
domestique ; vous tfavee^douc rien A emporter. 

Rose fut attérée Il était encore loin- de midi ; 

elle ne pouvait donc pas même avertir Casimir t, . . 
y ordre était formel, tout était prêt ; il fallait obéir, 
et obéir à la minute. La pauvre femme se leva; 
le visage consterné de Zéphir lui donna une idée : 

— Je vous suis à l’instant, dit-elle an domesti- 
Que • • • • 

Celui-ci s’éloigna, et Rose pnt glisser quelques 
mots au négrillon, qui répondit par un signe de 
tfi te affirmatif Un moment après, le cabriolet rou- 
lait sur la ronfce, au grand trot d’nn bon cheval, 
emportant la mulâtresse et le domestique du plan- 
teur. 

— Oh allons-nous 1 demanda Rose au valet. . . . 

—A l’autre habitation de monsieur, répondit-il. 

— Je comprends, pensa la pauvre femme; il' 
npns sépare. .. . 

II y avait environ deux lienes entre les deux ha- 
bitations. En moins d'une heure on y arriva. 
Bjosé fut reçue par l’éoonome, qui avait des ordres 
ef qui l’attendait. 


— Snivez-moi, dit-il à la jeune femme dès qu’elle 
fqt descendue de voiture 

L’économe de cette habitation déplut tout d’a- 
bprd à Rose. C’était un homme d’uue quarantai- 
ne d’années, court, fort et trapu, au visage grossier, 
aqx façons communes, au verbe haut et rude. Il 
tenait A la main droite uu terdw qu’il agitait coati- 
nfieUemeut, comme s’il éprouvait sous cesse, le be- 
soin de le faire cingler sur quelque épaule. On de- 
vinait aisément eu lui le valet rampent du maître, 
l’exécuteur zélé de toutes. ses volontés, l'homme, 
aans entsraiües et sans pitié; qui exagère, oequ’il 
appslleses devoirs, pour plaire Aœtai qui. le» paye, 

: Rose dut suivre cet homme, qui la conduisit . 
d«ns une chambre du rez-de-chaussée, presque au. 
niveau du sol. 

— Voici, dit-il, la chambre à coucher de votre 
maître. Vous y allez, ranger tout en bonordre, et 
voua y attendrez monsieur, qui ne tardera pas à 
arriver. Votre chambre A vous, est derrière>oe)leu. 
ci; jointe par la porte de communication que vous . 
voyez; vos meubles seront apportés et placés -tan-J 
tôt.... et défense de sortir sans permission l 


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LE VIEUX SALOMON. 


lià-destras, ilVékrignaen sifflant un air de chasse, 

et laissa Bose seule avec ses réflexions 

Sépanéa ! . . . . ils. étaient jaépaeés! Il avait fal- 

lu^ pour oela, qn<}i>! La volonté d’an homme ! 

Ainsi, depuis leur' enfonce ils- se connaissaient * 
depuis leur puberté ils s’aimaient ; depuis plusieurs 
années ils -étaient l’ua à l’autre, corps et cœur, es- 
prit et- -âme j une belle petite fille, issue d’eux, 
faisait île deux lien de leur, amour.... ; aucun eri- 
mev-aoeaa délit, aucune faute n’entachait ni l’un ni 
l’aotoe-; peraonoe n’avait à les punir; ils ne fai- 
saiBntebn’avasent Éait de Biai à personne; et voilà 
quel* passion bmtale et despotàqne d’unétranger, 
né à six oui septf cents lieues de leu» pays natal à 
enxjiataHhttt le masi A la femme, et là femme au 
mari,pMfeivdler plus à. Pais» celle-là à cetuici! 
“ Btaste4 ” disait-il à Pfaomme, et Phomme devait 
rester; ,, Barsi”disait41 à la femme, et la femme 
devait partir l> Et* lui, il la suivait, nous ne dirons 
pas-pohr la déshonorer, mais pour l’enlever à son 
profit t 

Ail sujet de ce mot déshonorer, nous jugeons 
utile de faire ici une observation dont — nous l’es- 
pérons— on reconnaîtra la justesse et la justice: 
Pàrini les inepties, morales et sociales, qu’on im- 
prime chaque jotir, dans des livres auxquels une 
certaine Voguefait une sorte de réputation, en est- 
il uüe qui sort' pl ifs ; absurde, plus injuste et plus 
q^e CdUé gui attache Vhonneur d’uu homme 
à là conditité d’uhe femme, et réciproquement ? 
Afusj, parce qu’piû. homme, au moyen d’un viol 
physique ou d’un viol moral, aura fait servir une 
femme à Ses plaisirs où à l’assouvissement de sa 
passion, cette femme, sera déshonorée! C’est bien 
plutôt le larron qui se sera déshonoré lui-même, 

il nous semble Est-ce le volé ou le voleur qu’on 

mène en Cour d’Assises t Parce qu’une femme 

aura commis un adultère, on flétrira le mari d’une 
sotte épithète, et on le- regardera avec une com- 
compassion méprisante ! N’est-ce pas, dans les 
deux cas; le renversement dn sens commun î “ Un 
ravisseur mfa déshonorée! je ne suis plus digne de 

vous » dira une pauvre jeune fille à celai qu’elle 

aime; et lui, il se voilera la face, s’éloignera 

et ira voyager 1 Un an plus tard, il épousera une 
autrejeune fille à laquelle personne n’aura tou- 
ché, et le préjugé social dira : tout est bien et 

la pauvre- délaissée finira ses jours 1 dans un cou- 
vent; oudans la misère, ou dans un lieu de prosti- 
tution»! Elle est victime, doue elle est coupable ! 

Ainsi font les préjugés du-monde ! 

Bose était donc seule dans la chambre de mon- 
sieur Bn^ue, toute entière à l’appréhension d’une 
nouveFte lntte, qui s’annonçait d’autant plus ter- 
riblè qu’elle était plus silencieuse, et qu’elle se tra- 
duisait- en -actions, an- lieu dé s’user en paroles. 
La chombre était en ordre parfait, la mulâtresse 
rtf Vit rien ' à ranger; et eHe s’assit pour attendre. 


lél 

Devant le siège qu’elle avait pris était une table, 
et, sur cette table ttn livre au grand format, entou- 
ré de divers papiers. Par distraction, presque à 
son insu, la mulâtresse ouvrit le livre et le re- 

ferma aussitôt; puis, elle alla s’asseoir plus loin, 
en proie à une terreur nouvelle. . . : : une gravure 
obscène avait frappé ses yeux, et cette gravure lui 
avait renouvelé, plus brutal que jamais, le danger 
qui la menaçait en ce moment. Elle s’était éloi- 
gnée du livre pour qu’on no crût pas qu’elle l’avait 
vu. Une heure s’écoula ainsi, longue cômme un 
siècle; enfin la porte s’ouvrit, et monsieur Boqne 
entra. 

# 

* * 


— Ah! parbleu dit-il, maintenant que nous 

voilà veuve, nous serons sans doute raisonnable ! 

Eose ne répondit pas, et, au moment même, 

deux voix enfantines s’écrièrent: “Bose oà est 

Eose t” et les deux enfants du capitaine Jack- 

son, faisant irruption dans la chambre de lenr tu- 
teur, se précipitèrent vers la mulâtresse, qui les 
pressa dans ses bras et leur rendit les caresses 
qu’elle en recevait. 

- — Tu vas rester ici maintenant ? dit Loïsa 

— Où. est Casimir? demanda Henry 

— Qui vous a permis d’entrer ici! demanda 

monsieur Eoque à ses jeunes pupilles 

— Tiens ! répondit le garçon, est-ce que nous 
avons besoin de permission pour aller ici ou là» 
pourvu que nous ne sortions pas de l’habitation? 

— Certainement, monsieur, fit monsieur Eoque 
d’une grosse voix plus étonnée que courroucée. 

— Mon tuteur, dit Loïsa, j’aîme beaucoup Bose, 
et je serais bien contente delà voir tous les jours. . 

— Et moi, ajouta Henry, je veux voir Casimir.. . 1 
Je snis un blanc, moi ! 

— Toi, Loïsa, dit le planteur, tu verras Bose si 
elle se conduit bien ; et toi, Henry, monsieur le 
raisonneur, je te défends d’entrer dans ma chambre, 
jusqu’à nouvel ordre !... .Je n’aime pas que les en- 
fants fassent les maîtres ! 

— Casimir et Eose étaient à notre père ! ré- 

pondit l’effronté garçon; ils sont donc Jà nousl 
Quand je serai mon maître, je donnerai la liberté à 
Casimir ! 

— Et moi à Eose ! ajouta la petite fille. 

— En attendant, conclut le tuteur, vous allez re- 
joindre tous les deux votre gardienne, et si elle 
vous laisse ainsi courir partout une seconde fois, je 
la ferai fouetter ! 

Et, en disant ces mots, monsieur Eoque prit 
chaque enfant d’une main et les mit à la porte. 

Loïsa s’éloigna en pleurant, Henry eu grondant. 

— Eose, dit alors le maître à la mulâtresse silen- 
cieuse, je vous donne trois jours pour consentir à 
être à moi avec bonne volonté, nonobstant les 
moyens qu’il me plaira d’employer pour vous avoir 
quand même d’ici là ; si, au bout de trois jours, 

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102 


LE VIEUX SALOMON. 


quoi qu’il soit arrivé, vous persistez dans vos refus- 
vons irez travailler aux champs, sur cette planta, 
tion, pendant que Casimir travaillera sur l’autre, 
et je ferai telles défenses des deux côtés, que vous 
ne puissiez vous voir ni le jour ni la nuit, ni le di- 
manche. 

— C’est bien, monsieur, répondit la mulâtresse : 
dans les cas extrêmes on a toujours un moyen su- 
prême, qui est de mourir. . . . 

— C’est possible dans les romans. Voilà 

votre chambre, qjouta-t-il; bientôt vos meubles y 
seront, et c’est là que vous coucherez 1 


11 est nuit. Tout dort sur l’habitation ; la mai- 
son du maître est plongée dans le plus profond si- 
lence. La chambre de monsieur Roque est faible- 
ment éclairée ; celle de Rose l’est davantage. La 
belle fille est étendue sur son lit, plongée dans un 
sommeil profond ; elle n’est qu’à moitié dévêtue; 
et sa pose semble indiquer qu’elle a résisté de tou- 
tes ses forces au sommeil, qui enfin l’a vaincue. 
Une carafe et nn verre sont posés sur la table pla- 
cée à quelque distance du lit. Il est environ onze 
heures. Au dehors, le temps est affreux ; la pluie 
tombe à torrents; l’orage gronde en se rappro- 
chant, et de fulgurants éclairs sillonnent les ténè- 
bres de lumineuses lignes brisées. Monsieur Ko. 
que, en robe de chambre, est assis entre le lit de 
la mulâtresse et la table ; il examine le conteuu de 
la carafe, et un sourire glisse sur ses lèvres frémis- 
santes. 

— Les admirables cheveux ! dit-il eu touchant 
de ses doigts frissonnants la longue et épaisse che- 
velure qui pendait hors du lit. — Quelle peau dou- 
ce et satinée ! — Les beaux sourcils ! les belles 
dents! — Oh ! l’enivrante haleine ! et il approchait 
sa bouche des lèvres ontr’ouvertes de Rose — — 
Les épaules adorables ! quel velours et quel par- 
fum! et les yeux du lubrique s'emplissaient de 
flamme, et sa voix chevrottait, et ses mains har- 
dies glissaient frémissantes sur les belles chairs 
ardentes qui magnétisaient sa raison. 

Et au dehors le vent mugissait, la pluie zébrait 
l’atmosphère et crépitait sur le sol en bruits stri- 
dents.. .. 

Mais l’homme enivré, fasciné, fou, n’entendait 

rien, ne savait rien, ne sentait rien qu’un feu 

dévorant qui brûlait ses veines, coupait sa respi- 
ration, séchait sa gorge et iucendiait son cerveau... 

A co moment de paroxisme insensé, Rose, ca- 
ressée sans doute par quelque rêve issu du somni- 
fère qu’elle avait bu, sourit et respira plus forte- 
ment. Sou sein se souleva en molles ondulations ; 
ses dents blanches et le bord de ses gencives rou- 
ges apparurent comme un appel irrésistible et 

monsieur Roque, prenant entre ses mains frémis- 
santes et glacées la belle tête de la dormeuse, la 
serra sur. sa bouche altérée, et aspira dans un long 


et ardent baiser l’haleine embaumée de la mulâ- 
tresse — 

— Casimir murmura Rose Casimir! 

Et, profitant de l’erreur du rêve, le maître, hors 
de lui, s’enivra de toutes les voluptés qu’il avait 
promises à son ardeur 

D’un souffle, il avait éteint la lumière 


Quand le jour pointa, l’assoupissement factice 
qui avait étreint la mulâtresse pendant quelques 
heures, se dissipa. Elle ouvrit les yeux, reconnut sa 
nouvelle chambre et une lueur subite se fit dans son 
esprit. Elle vit à ses côtés son maître endormi, 
et, folle, éperdue, elle sauta à terre et poussa un 
grand cri. Les souvenirs confus des heures écou- 
lées frappèrent sa mémoire, et elle crut qu’elle al* 
lait mourir A ce cri, monsieur Roque se réveil- 

la en sursaut, et, fier de sa noble victoire : 

— Eh bien, s’écria-t-il, tu es donc à moi! 

Cette ignoble fanfare d’un ignoble guet-apens 

galvanisa l’agonie de Rose; en quelques secondes, 
elle se couvrit tant bien que mal, et, sans dire un 
mot, elle s’élança au dehors comme une insensée. . . 
Mais à peine avait-elle fait quelques pas hors de la 
maison, qu’une voix impérieuse lui ordonna d’ar- 
rêter, et comme elle n’entendait rien et continuait 
de fuir, deux bras vigoureux la saisirent, et l’éco- 
nome rapporta à la maison le corps évanoui de la 
jeune femme qu’il déposa sur un canapé. Cepen- 
dant, monsieur Roque s’était levé, l’esprit frappé 
d’un sinistre pressentiment, et il s’élançait à la 
poursuite de la mulâtresse, quand il la vit étendue 
devant lui, sans connaissance. L’économe se reti- 
rait avec discrétion. 

— C’est bien, monsieur Kerlec, lui dit le maî- 
tre — 

Monsieur Kerlec s’inclina et sortit. 

— Maintenant, se dit le vainqueur, il n’y a plus 

de danger; tout s’arrangera pour le mieux 

Et, ayant pris Rose, toujours évanouie, dans ses 
bras robustes, il la rapporta sur sou lit ; puis il lui 
jeta au visage quelques gouttes d’eau fraîche, et, 
la voyant revenir à elle, il s’éloigna 


XX. 


SUITE. — LA DISPABlTION. 


Le soir de ce même jour, vers sept heures, quand 
M. Roque entra dans la chambre de Rose, presque 
certain cette fois d’une victoire véritable, il trou- 
va cette chambre vide non de meubles, mais de 

celle qu’il comptait y trouver ! Il pâlit affreu- 

sement. Frappé de l’idée d’un suicide qui eût été 
son désespoir, il faillit perdre la tête, Il interrogea 
les domestiques, mâles et femelles, fit venir mon. 
sieur Kerlec, s’enquit de tous côtés, fit bouleverser 
les cases, fouiller les pièces de cannes, battre les 
environs . . rien ! Rose n’était nulle part. Un bayou 


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LE VIEUX SALOMON. 


conlait à ira qûart de lieue de Pliabitation ; mon- 
sieur Roque ordonna qu’on en visitât les bords 
pour chercher quelque indice ; puis, il monta lui- 
même à cheval, et partit au galop, dans la direc 
tion de l’habitation dont monsieur Michaud était 
l’économe. . ^ . 

Monsieur Roque était comme un insensé. Tan- 
tôt, il dévorait la route, tantôt il arrêtait son che- 
val pour reprendre haleine et se donner quelques 
instànts de réflexions dans la pose de l’immobilité. 
H était comme un avare qui a perdu son trésor, où 
an moins le souvenir du lieu où il l’a enfoni. 

Oh! se disait-il en un monologue saccadé, je 
donnerais dix nègres pour la retrouver ! H me la 

faut il me la faut ! Sans elle je n’aurai plus que 

des journées inquiètes et des nuits atroces ! — Je 
. lui donnerais la liberté, et une maison, et des es 
claves, et de l’or, et la moitié do tout Ce que je pos- 
sède si elle se donnait à moi avec abandon ! 

Je la ferai périr sous la misère et le fouet si je 

la retrouve, et qu’elle me résiste toujours ! — Oui, 
oui, car je ne veux plus d’un demi-cadavre ; je veux 
une femme bien vivante .... dont les yeux me ré 
pondent, dont la bouche me sourie, dont la passion 

égale la mienne ! si c’est possible. 

Et il reprenait le galop. 

— Cours, Phœbus, cours ! . - disait-il à son cheval : 
nous n’arrêterons pas que nous ne l’ayons retrou- 
vée! Tumourrasàla peine, s’il le faut, et après 

toi un autre et encore un autre et toujours 

jusqu’à ce que je tombe moi-même de fatigue 
et de désespoir ! 

C’est en cet état que monsieur Roque arriva à 
son habitation. L’économe se trouva juste à point 
pour recevoir la première bordée de son impatience 
et de sa folie. 

— Monsieur Michaud! s’écria-t-il, avez-vous vu, 

' a-t-on vu Rose par ici ? 

— Non, monsieur, répondit l’économe, on ne l’a 
pas vue depuis qu’elle ést partie pour l’autre habi- 
tation ... .au moins que je sache. 

— Et Casimir? 

— Il était aux champs, comme tous les jours, et 
il doit être présentement à sa case. Après cela, je 
n’ai guère quitté les ateliers, de la journée, et il se 
pourrait que la mulâtresse fût venue par ici, si elle 
n’est pas là-bas. 

Ces dernières paroles rendirent un peu d’espoir 
à monsieur Roque, et arrêtèrent le torrent qui était 
près de déborder. 

— Interrogez les nègres, monsieur, dit-il à l’éco- 
nome ; je vais, moi, voir de mon côté : il faut que 
cette esclave se retrouve. 

Et il ee dirigea vers les cabanes. En arrivant 
pr^s de la Caseaux-Nourrices, une pensée lui tra- 
versa l’esprit. Il entra sans hésiter, demanda la 
petite Rosine, et apprit que sa mère l’était venue 
chercher de sa part, à lui, pour la porter à l’autre 


103 


habitation ! — Sans dire un mot, il se dirigea vers 

la cabane de Casimir et y arriva bientôt. Le 

mulâtre était occupé à réparer sa table, et, tout en 
travaillant, il chantait un air créole, de la Guade- 
loupe. 

Monsieur ! fit-il, en voyant paraître son maî- 
tre le visage bouleversé. . . . 

— As-tu vu ta femme aujourd’hui? lui demanda 
le planteur 

—Non, monsieur, répondit Casimir d’un air par- 
faitement étonné; elle n’est pas venue à mid i , 
comme elle vient de coutume. ... 

— Et qu’as-tu pensé alors? 

— J’ai pensé qu’elle était occupée à la maison, 
monsieur. 

— A quelle maison ? 

—Mais ... à la maison de cette habitation. 

— Non ; je l’avais fait conduire à l’autre 

pour qu’elle fût près de Henry et de Loïsa et 

elle a disparu. 

— Et... Rosine ? monsieur, demanda le mulâtre 
d’un air si naturellement alarmé, que monsieur 
Roque fut tout-à-fait rassuré de ce côté... 

Rosine, répondit-il.... sa mère l’est venue pren- 
dre, et elies ont disparu toutes les deux. 

— Mon Dieu ! s’écria le malheureux en se frap- 
pant le front... pourquoi tout cela, et où est-elle ? 

Je n’en sais rien, répondit le maître , mais on 
la retrouvera ! 

Et il s’éloigna comme il était venu, c’est-à-dire 
l’esprit bouleversé, et, qui plus est, privé encore 
d’un espoir, 

— Pauvre chère femme ! murmura Casimir 
quand le maître fut loin, te voilà fugitive, et nous 
voilà séparés, parce que tu plais à ce monstre ! 
Mais nous verrons ..." Patience c’est maître à ma- 
lice ! » comme ou dit à la Guadeloupe. Je sais où 
tu es . .. c’est beaucoup ; mais je ne t’ai plus à mes 
côtés, c’est beaucoup aussi ! 

Monsieur Roque retourna immédiatement à sou 
habitation-Kerlee (Nous emploierons cette dénomi- 
nation et celle d’habitation-Michaud, ch ac une pour 
désigner la plantation gérée par celui-ci ou par ce- 
lui-là.) Dès qu’il arriva il demanda des nouvelles 
du bayou. Ceux qu’on y avait envoyés n’en étaient 
pas encore revenus. Alors, sans descendre de che- 
val, l’infatigable amoureux partit dans la direction 
du bayon, pour voir par lui même si on faisait de 
sérieuses recherches. 

Quand le galop de son cheval se fut assez éloi- 
gné pour qu’on ne l’entendît plus, monsieur Mi- 
chaud, passant au milieu des cabanes, arriva à 
celle de Casimir et y entra. 

— Oh! monsieur s’écria le mulâtre, mon- 

sieur !.. 

Et il se précipita sur la main de l’économe, qu’il 
embrassa en pleurant de reconnaissance . 



.104 


LE VIEUX -SALOMON. 


Silence ! dit le blanc . . ; silence ! il y a des 

yeux et des oreilles partout. 

Oui, monsieur, mes yeux seront éteints, ma 

bouche sera muette ; mais Dieu voit tout ! 

Et, tirant de sa poitrine la petite étoile d’argent 
que Salomon lui avait donnée, il l’embrassa avec 
effusion, remerciant ainsi le symbole de la Croyan- 
ce du secours que lui avait donné la Croyance. 

Monsieur .Michaud regarda Casimir jusqu’au 
fond de l’âme, lui sourit avec bonté, et s’éloigna 

sans ajouter un mot. 

; 

Le lecteur ne tardera pas à savoir ce qui s’était 
passé, en assistant, avec Casimir, à la conversation 
qui aura lieu à la prochaine Séauce chez monsieur 
Michaud. 

Monsieur Roque était arrivé au bayou, aussi 
bouleversé et aussi fou qu’il était depuis le moment 
de là disparition "de Bose. Il pouvait être neuf 
heures à ce moment. Des nègres, munis de tor. 
ches, parcouraient les rives du cours d’eau, cher- 
chant quelque trace de pas, quelque lambeau de 
Vêtements, qui pussent mettre sur la voie d’une 
découverte. Monsieur Roque lui-même, une tor- 
che en main, activait les recherches en menaçant 
les nonchalants et en promettant des récompenses 
aux zélés, pendant qn’il explorait, comme ses- es- 
claves, les abords du bayou. Les nègres savaient 
très bien la cause de l’état où était leur maître, et 
de plus, dérangés dans un temps qui était censé 
leur appartenir, ils étaient forts mécontents ; mais 
quant à exprimer leur mécontentement, il n’y fal- 
lait pas songer ! L’un d’eux entr’autres, s agitant 
avec un zèle trop visible et trop exagéré pour être 
réel, laissait paraître, de temps à autre, sur ses 

lèvres, un sourire qui voulait dire bien des 

choses. Peut-être le lecteur aura-t-il deviné notre 
connaissance Silène, lô muletier. ... 

Cherche, cherche ! disait-il en lui-même la 

pauvre fille n’est pas dans le bayoü ! .... 

Et il regardait avec une pitié moqueuse, ce maî- 
tre qui n’eût pas foit un pas par humanité, et qui 
se mettait en quatre pour retrouver l’objet duquel 
il attendait ses plaisirs . . . . 

— C’est drôle, disait un farceur assez éloigné 
pour n’être pas entendu du maître, c’est drôle tout 
de mêmé’de pêcher une mulâtresse dans uu bayou ! 

— D’autaùt plus que, si elle s’y trouvait, répon- 
dit un Voisin, elle ne serait plus bonne à grand’ 
chose ! 

— Si ça dure longtemps, ajouta un autre, mon- 
sieur deviendra sûrement fou 1 

— C’est probable, car il l’est déjà à moitié 

— Quelle charice ce serait ! Teprit le premier in- 
terlocuteur. 

Enfin, quand on eut bien cherché, bien fouillé, 
bien exploré, il fallut partir sans avoir rien décou- 
vert. Le maître, cette fois, s’eu revint au pas de 


son cheval, la tête penohée surla poitrine, 1* poing 
crispé, en murmurant des phrases intelligibles, pour 
lui seul. Il étaifprès de minuit quand les-pauvres 
noirs arrivèrent à leurs cabanes ; ce qui n’empê- 
chait pas qu’ils ne dussent se lever à la duché, vers 
quatre heures du matin, comme de coutume. Quant 
à monsieur Roque, quoiqu’il pût se lever quand 
bon lui semblerait, et qu’il eût nn excellent lit pour 
se reposer, il passa une bien plus mauvaise nuit 
que ses esclaves. 

Son domestique de eonfiance, chaigé du soin, de 
sa chambre, entra comme il entrait chaque jour â 
la même heure. 

— Monsieur, s’écria-t-il, vous êtes malade, bien 
sûr ; vous êtes pâle à faire péhr ! 

Crois-tu 1 lui répondit son maître sans savoir 

au juste ce qu’il disait lui-même. 

— Oh ! oui, monsieur ; vous devez avoir la fièvre ; 

vous aurez pris froid 

— Froid!.... peut-être bien; en effet, jè h’ai 
pas dormi de la nuit. 

— Venez dans votre lit, monsieur, venez, ajouta 

le valet 

— Dans mon lit I malheureux s’écria mon- 
sieur Roque Va-t-en! ou je te.brise la tête ! . . . 

Et le pauvre valet épouvanté ne se le fit pas dire 
deux fois ; il sortit vivement eu se répétant en che- 
min : Bien sûr, monsieur a la fièvre chaude ! 

#% 

Vers le soir, ^monsieur Moque, non oalmé mais 
abattu, fit appeler dans sa i chambre mensteur Mar- 
iée, qu’il connaissait assez pour sâvèir qu’il pou- 
vait le charger de tante espèce démission. 

— Monsieur Kerlec, lui dit-il, je 'sans que Vous 
prenez uu véritable intérêt à tout ce qui touche 
mou service ; aussi, je vous ai fait appâter dans 

une conjoncture difficile et .délicate, et -je 

compte sur votre zèle 

— Et vous feites’bien, monsieur, car je strié prêt 
à tout faire pour vous être agréable, sans chercher 
à savoir ce qui ne doit pas -mo regarder. 

— C’est fort bien, monsieur : je «ois que nous 
nous entendrons 1 — Mais, à propos, dites«mei, vo- 
tre seconde année doit être échue 1 

— Depuis qnelqnsS joats, répofadit l’éeonome $ 
mais cela importe peu, et. . . 

— An contraire, M. Kerlec, cela teoporte beau- 
coup : on a toujours besoiaid’argent. Jembréls 
donner un mandat sur mon corraspOndaat^de la 

Nouvelle-Orléans et, à partir -d'à présent* 

j’augmente vos gages annuels de cent piastres. 

Monsieur Kerlec s’inclina en signe de remesoi- 
meut. 

Après avoir écrit et remis le mandat, le plan- 
teur continua : 

— Vous savez que ma mulâtresse Rosé à pris la 
fuite, n n’y a rien que je ne fisse» et' ne donnasse 
pour la reprendre, et je vous chargé de m’aider, 


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LE VIEUX SALOMON. 


105 


dans cette recherche, par tous les moyens en votre 
pouvoir. Je connais votre sagacité et votre flair 
en fhit d’esclaves marrons. Causons donc, et don- 
nez-moi quelques conseils: je suis prêt à les suivre, 
sur la foi de votre adresse bien connue. 

— D’abord, monsieur, demanda l’économe, êtes- 

vous pressé de retrouver ce sujet ? 

— Très pressé, monsieur Kerlec : je paierais cha- 
que journée gagnée, à prix d’or .11 importe à 

mon repos, à m que je la retrouve le plus vite 

possible, parce que 

— Inutile de me rieu expliquer, monsieur ; je ne 
dois pas savoir ce qui ne me regarde pas, comme 
j’ai eu l’houneur de vous le dire. 

— J’apprécie votre discrétion, répondit monsieur 
Roque. Cependant, si désireux que je sois de re- 
prendre cette fille, il faut bien que je me soumette 
aux longueurs nécessaires daus cette recherche . , . 
Mais je vous avouerai que je no sais par où com- 
mencer. 

— Cherchons, répondit monsieur Kerlec, cher- 

chons et nous trouverons. D’abosd, monsieur, 
avez-vous lieu dépenser qu’elle fût sous l’in- 
fluence de quelque mécontentement et sa 

fuite vous semble-t-elle le résultat d’une inspira- 
tion subite, ou l’exécution d’un plan arrêté à Pa- 
vane© ? 

— Tenez, mousieur Kerlec, répondit le planteur, 
nous n’en finirions pas si je vous cachais quelque 
chose. Je suis fou de cette mulâtresse, et elle me 

résiste. Je l’ai menacée, et elle a eu peur. 

De là sa fuite Maintenant, je veux la retrou- 
ver, parce que 

— Je comprends, dit l’économe, et vous pouvez 

être sûr, monsieur, que ce que vous voulez bien 
me confier monrra avec moi ! — Maintenant, ajou- 
ta-t-il, la cause étant connue, voyous autour du su- 
jet. Elle a un mari, n’est-ce pas ? 

— Oui, un mulâtre nommé Casimir, qui travaille 
sur mon autre habitation. Ils ont une petite fille. . . 
que la mère a emportée dans sa fuite. 

— Très bien ! Un lieu que nous tenons, et un 

embarras qui la gêne ! Le mari doit savoir où est 
la femme 

— On ! non .... Je l’ai vu et interrogé moi-mê- 
me, et il ne sait rien, oit bien c’est un comédien 
parfait. 

— Eh, eh fit l’économe, les esclaves sont 

plus fins qu’on ue le croit communément. Du res- 
te, s’il ne sait rieu, il saura tout. La première 
chose, selon moi, est donc de le surveiller. C’es un 
peu long, mais c’est sûr. Qn’on pensez» vouai mon- 
sieur.... 

— Je pense comme vous, mousieur Kerlec, et, 
comme je vois que vous êtes fort habile, outre que 
je le savais déjà, je vous prie de douner votre avis 

sans demander le mien, et même vos ordres 

auxquels je serai le premier à obéir, répondit mon- 
sieur Roque. 


— Pour vous obéir moi-même, monsieur, j’accep- 
terai ce commandement, dit l’économe, eu s’incli- 
nant avec dé.crence. Il faut donc, primo, surveil- 
ler le mulâtre Casimir, mais la nuit seulement, et 
j’ose dire qu'il n'y a que moi qui puisse prendre ce 
soin. 

Monsieur Roque s’inclina à son tour en signe 
d’obéissance. L’espoir lui revenait à mesure que 
parlait l’économe, et comme le sort de sa passion 
dépendait en premier lieu de l’économe, monsieur 
Roque se soumettait de bonne grâce à une adresse 
.supérieure à la sienne. 

— Avez-vous ici, monsieur, continua le conseil- 
ler, quelque vêtemeut qui ait gardé l’émanation 
corporelle de cette femme î 

— Oui, il y en a plusieurs, entr’autres une che- 
misette de batiste. 

— Parfait ! vous me la donnerez, et quand mon 
chien Turc l’aura bien flairée, il se mettra en cam- 
pagne avec moi. 

— Qu’il n’aille pas la déchirer! au moins.... 
s’écria le piauteur alarmé. 

— Oh ! soyez tranquille! il est mieux élevé que 
cela: il n’arrête et ne mord qu’à nu certain signe 
ou à un certain mot. C’est une bête précieuse ! 

— Maintenant, quels gens connaît Rose ? 

— Personne, que je sache. Elle était précédem- 
ment (‘liez madame L. . . ., à la Nouvelle-Orléans ; 
de là elle a demeuré chez le défunt capitaine Jack- 
son, à Bâton-Rouge; puis elle a été conduite à 
mon habitation. 

— Et elle venait ? 

— l)e la Guadeloupe. 

— Diable! fit l’économe, elle n’a pas grandes 

ressources, et nous n’avons pas grands indices! 
Mais n’importe il faut la retrouver : on la re- 

trouvera. 

— Vous me rendrez la vie ! s’écria le proprié- 
taire — 

— Parbleu ! fit monsieur Kerlec, sans répondre 

à cet élan, a-t-on jamais vn qu’une esclave ne se 
soit pas trouvée heureuse et honorée de la préfé- 
rence de son maître, quand surtout c’est un hom- 
me jeune encore, vigoureux et beau! Cette 

Rose est bien difficile. ... ou bien sotte ! 

Ce gros enceus plut au pacha, fabricant de sucre, 
qui sourit. 

— Nous disons donc, reprit lo flatteur, à qui son 
importance momentanée donnait un aplomb crois- 
sant, nous disons donc que, cette nuit même, je 
commence ma surveillance; mais il faut, pour cela, 
que je sois remplacé dans mes fonctions du jour; 
mou neveu pourrait faire l’affaire: il connaît cette 
habita tiou presque aussi bien que moi.... 

— Faites dit lo planteur : vous êtes le maître* 

— Très bieu, monsieur ; et je vous entretiendrai 
chaque fois qu’il y aura du nouveau. Maintenant 
veuillez me remettre la chemisette, et je cours tout 

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100 


LE VIEUX SALOMON. 


disposer. Il faut que Turc ait le temps de pren- 
dre le flair 

Monsieur Roque passa dans la chambre de Rose, 
prit le léger tissu. . . .qu’il pressa sur ses lèvres, et 
revint l’apporter à son économe. Celui-ci prit la 
chemisette l’enveloppa dans un journal, et sor- 

tit après avoir dit à son patron de prendre espoir. 


XXL 

SUITE. — LES FRERES DE LA CROYANCE. 

Un attrait puissant et une curiosité bien légitime 
appelaient Casimir, le lendemain de la disparition 
de Rose, an poste d’observation oîi nous l’avons vu 
déjà deux fois. Nous ne rapporterons pas ce qui y 
fut lu. Seulement, comme il y avait, ce soir-là, 
réception d’un nouveau membre, nous écouterons, 
avec Casimir, ce qui fut dit à ce sujet. . Tous les 
assistants, moins le nouveau, étaient revêtus, com- 
me aux autres séances, du ruban bleu, étoilé d’ar- 
gent, et supportant l’Etoile d’or. Devant le vieil- 
lard que nous connaissons déjà, était posé, sur la 
table, un autre ruban en tout pareil à ceux qui 
étaient portés par les huit assistants. 

Quand la lecture et les commentaires furent 
achevés, le vieillard s’adressant au nouveau venu 
qui, après le temps voulu désirait être reçu, et qui 
en avait été préalablement jugé digne: 

— Monsieur Alexandre, lui dit-il, vous avez as- 
sisté, pendant trois mois consécutifs, aux séances 
dirigées par notre frère F...; vous avez tout enten- 
du et tout compris ; vous connaissez notre but et 
nos moyens, notre mission et nos dangers, et vous 
désirez devenir un de nos frères. Je vais vous lire 
la formule de la Promesse qui vous liera, et, après 
moi, vous prendrez le livre et la lirez vous-même.. 
Quand ce sera fait, vous serez nous et nous serons 
vous, c’est-à-dire que la Grande Famille comptera 
un membre de plus. Ecoutez donc attentive- 
ment .... 

Et lé vieillard, ouvrant le livre des séances, lut 
lentement et clairement : 

Extrait des Ecritures. — Séance du 14 Mai 18. . 

“La main sur la conscience, et le regard tourné 
vers Dieu, après avoir entendu tout ce que j’ai en- 
tendu, après avoir compris tout ce que j’ai compris ; 
sachant comment va le monde, et désireux de par- 
ticiper, pour si peu que ce puisse être, au progrès 
humanitaire, qu’accomplit et qu’accomplira la 
Croyance Universelle, je jure en moi, devant Dieu 
qui m’entend et me voit et lit dans ma pensée, 
d’être fidèle à tout ce qui m’a été lu et enseigné sur 
la Croyance et sur la Fraternité ; je promets à 
Dieu et à moi-même de faire tout ce qui sera hu- 
mainement possible pour propager et soutenir la 
Croyance Universelle. 

“ Je promets, devant Dieu, aide, secours et bon- 
ne atnitié à tous mes frères en Croyance, qui tra- 


vaillent pour l’humanité, et services sans restric- 
tions à tels d’eux qui l’invoqueraient sur leur 
Etoile, à moins d’impossibilité absolue.. -.dont 
Dieu serait juge. 

“ Je répète en moi, trois fois de suite, de bon 
cœur et avec joie, le oui qui est demandé, afin 
d’etre cligne de l’Etoile qui doit nous unir à tant 
jamais entre nous, pour le bien de tous.” 


Le nouveau venu avait le front penché sur ses 
deux mains, dans le plus respectueux recueille- 
ment. Quand la formule de la Promesse fut ache- 
vée, il releva la tête, prit à son tour le livre, et lut 

la même page, avec une profonde émotion qui 

se communiqua aux assistants, sans excepter le 
pauvre esclave caché sous le plancher de la salle. 

Cela fait, le vieillard se leva, fit signe au nou- 
veau de s’approcher, et, quand celui-ci fut près do 
lui, il prit le ruban, le lui passa au cou, et, ouvrant 
les bras : 

— Embrassons-nous, frère , lui dit-il, et que ce 
baiser sincère soit un jour celui de l’humanité tout 
entière ! 

Tous se levèreut à leur tour, et pressèrent dans 
leurs bras celui qui voulait aussi consacrer toute 
sa vie au saint travail de l’Eraancipatiou Univer- 
selle. 

Casimir, humblement caché sous la maison, ou- 
vrit aussi ses bras, comme s’il allait recevoir à son 
tour le Baiser Fraternel, puis, penchant la tête sur 
sa poitrine, il essuya deux larmes qui avaient rou- 
lé sur ses joues 


— Maintenant, frères, dit M. Michaud, j’ai à 
vous raconter les derniers événements qui ont eu 
lieu au sujet de la femme de Casimir. 

Il faut que je vous dise d’abord que la Séance 
de notre frère F ### a reçu, de la Pointe-à-Pitre, 
nue lettre confidentielle annonçant que Casimir, 
frère de père du capitaine Jackson, n’avait été 
acheté par celui-ci que pour en recevoir la liberté, 
avec sa femme et son enfant. De plus, Casimir a 
reçu déjà l’Etoile d’argent, du chef de la Séanoe 
des noirs de la Poiute-à-Pitre, Salomon. Aussitôt 
libre, ce Casimir devait être reçu dans l’Associa- 
tion. La mort inattendue du digne Jackson a 
bouleversé ces projets, et vous savez ce qui en est 
résulté. Néanmoins, le grade — même occulte — 
d’Etoilé d’argent, fait un devoir à tous les mem- 
bres de l’Association d’aider, dans les cas désespé- 
rés, quiconque en est revêtu, comme vous le savez. 
Seulement, nous avons, en ce pays, mille -précau- 
tions à prendre, et voici ce qui a été fait: nous 
savions la position exacte de Rose vis-à-vis de son 
maître. La première scène qui a eu lieu entr’eux 
m’a été rapportée ; la deuxième a eu un témoin, et 
j’ai prévu ce qui arriverait le lendemain. En ef- 
fet, Rose voulait s’aller jeter à l’eau, se croyant 

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LE VIEUX SALOMON. 


107 


déshonorée et peut-être coupable, la pauvre igno- 
rante 1 Quand elle est arrivée, à demi folie, près 
du bayou, elle a été saisie par deux bras vigou- 
reux qui Pont portée dans uu esquif tout prêt, et 
deux rames habilement maniées ont fait voler la 
légère embarcation sur les eaux. En ce moment 
ltose est cachée chez le vieil aubergiste noir de la 
route de Bâton-Rouge. Quand on iugera le mo- 
ment propice on rembarquera sur un steamboat, 
comme servaute de notre bonne sœur madame 
B***, qui la conduira à la Nouvelle-Orléans, chez 
elle, où la pauvre fille restera parfaitement bien 
cachée, aussi longtemps que cela sera jugé néces- 
saire. J’ai fait instruire Casimir du lieu où est sa 
femme, en lui recommandant de ne la pas compro- 
mettre par des visites. Il ne sait aucun détail, et 
j’avais lieu de croire qu’il ne pouvait pas même 
supposer que je fusse pour quelque chose dans ce 
secours de la Croyance ; mais j’ai été bien détrom- 
pé ! 

— Comment cela ? demanda un des assistants. . . 

— -Voici : Dès que le R. a eu quitté la cabane de 

Casimir qu’il soupçonnait d’avoir aidé à cette fuite, 
et qu’il était en conséquence venu interroger, j’y 
suis entré à mon tour, et, avant que j’aie eu le temps 
de couvrir ma venue du prétexte que j’avais pré- 
paré, le brave garçon s’est jeté sur mes mains, 
qu’il a embrassées avec effusion ! J’ai compris qu’il 
savait tout, et je me suis éloigné en lui recomman- 
dant le silence. Alors, avaut que j’eusse quitté le 
seuil de sa case, il a tire de sa poitrine son Etoile 
d’argent, et l’a portée à ses lèvres, comme s’il eût 

deviné que le secours venait do la Croyance ! 

Et qui sait $ 

— Dans tous les cas, dit le vieillard, ce n’est pas 
lui qui trahirait! 

— Oh ! non, s’écria monsieur Micliaud : le passé 
et le présent sont là pour nous répondre de l’a- 
venir. 

— On ! non, murmura en écho le pauvre mulâ- 
tre.... Je mourrais dans les tortures avant de 
commettre uue telle lâcln té ! 

A ce moment, les aboiements de Fala, le chien 
de l’économe, retentirent avec force. Casimir se 
retourna aussitôt, et aperçut, à quelque distance 
de la maison, une forme humaine qui venait dans 
l’ombre. Au même moment, l’économe, armé d’un 
fusil, sortit précipitamment et jeta les yeux aux 
alentours. Le chien n’attendait qu’un signal pour 
se précipiter ; mais l’ombre s’éloigna à grands pas 
et disparut bientôt au détour d’un sentier. 

— Veille, mou bon chien, veille! dit monsieur 

Micliaud en caressant le fidèle animal tu ne 

sais pas ce que tu gardes! 

Et il rentra dans sa demeure. 

— Maintenant, frères, dit-il après avoir repris 
sa place, et soigneusement fermé la porte, mainte- 
nant, il y a une mission délicate, dont je voudrais 


que l’un de vous se chargeât ; je vais vous dire de 
quoi il s’agit. Le R. a longtemps causé avec sou 
économe de l’autre habitation, la lendemain de la 
disparition de Rose. Comme je connais l’homme, 
je le sais capable de se charger des missions les 
moins honorables; or, dans les conjonctures pré- 
sentes. il y a lieu de penser qu’il s’agit de la recher- 
che de Rose, et cet homme est adroit. Il faudrait 
donc, moi ne pouvant le faire, que l’un de vous 

exécutât une sorte de contre-police c’est-à- 

dire surveillât le surveillant. C’est de nuit qu’il 
faut agir, parce que c’est de nuit qu’on agira cou» 
tre nous. 

— Si j’osais demander à mes frères d’avoir con- 

fiance en moi, dit le nouveau reçu, je serais heu- 
reux qu’ils voulussent bien me permettre de me 
rendre utile en cette circonstance. Une horrible 
action comme celle qui se commet en ce moment — 
car j’ai tout su — rend saint l’espioiinage qu’il s’a- 
git d’exercer; puisque les méchants complotent 
dans l’ombre, c’est dans l’ombre que les bons doi- 
vent chercher à déjouer leurs projets 

Le vieillard regarda ses frères, et, ayant lu leur 
opinion dans leurs regards, il répondit au jeune 
homme : 

— Frère, chargez-vous donc de ce soin, et faites 
pour le mieux. 

— Merci! répondit celui-ci, je tâcherai de me 

rendre digne de votre confiance. — J’ai, ajouta-t-il, 
uu excellent chien qui me suivra, et peut-être m’ai- 
dera ; il arrête à la course un taureau furieux, et 
obéit comme un enfant 

— Vous me faites ressouvenir, dit M. Micliaud, 
que M. Kerlec aussi a un bon chien, un chien à 
nègres , comme on dit, c’est-à-dire dressé à chasser 

les noirs fugitifs Il se pourrait bien qu’il Poin- 

menât avec lui dans ses perquisitions, si tant est 
que je ne me suis pas trompé. 

— Et bien alors, c’est entendu, chers frères ; dès 
demain, je me mettrai en campagne, et je reudrai 
compte au frère Michaud de ce qui se passera.. 

— Et moi, murmura Casimir, je me tiendrai sur 
mes gardes ! 


Pour regaguer sa case, Casimir devait passer par 
le sentier suivi par l’inconnu qui avait causé 
l’alerte parmi les frères de la Croyance. Ceux-ci 
devaient suivre le chemin opposé, pour se rendre 
chez eux. Au détour du même coude où avait dis- 
paru la forme humaine, Casimir — dont l’habitude 
des ténèbres avait rendu la vue perçaute, en pleine 
nuit — aperçut, parmi des touffes de halliers, uu 
homme debout et immobile. Rapprochant cette 
apparition de celle qui avait eu lieu quelques ins- 
tants auparavant , et de ce qui avait été rapporté 
par monsieur Micliaud, il n’eut pas de peine à de- 
viner quel personnage était là et pourquoi il y était. 
Alors il comprit le danger, et aussi la puissance 

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la puissance 

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108 


LE VIEUX SALOMON. 


de ceux qui voulaient conjurer ce danger Une 

idée lui passa par l’imagination : c’était d’errer ça 
et là pendant longtemps, afin de fatiguer inutile- 
ment l’espion mis à ses trousses, puis de rentrer 
tranquillement dans sa cabane. Une autre idée 
plus originale lui vint aussi, et peu s’en fallut qu’il 
ne la mit à exécution : c’était de marcher eu droi- 
te ligne au bayou, de le traverser à la nage, puis 
de rentrer aux cases par un long détour. Mais il 
réfléchit qu’il lui fallait reprendre la boue le lende- 
main, et qu’une nuit do fatigue, sans nécessité ab- 
solue, lui ferait plus de mal qu’à son ennemi. Il 

alla donc tout droit à sa cabane et essaya de 

trouver quelques heures de sommeil. 

Lejeune homme que nous venons de voir admis 
dans la grande Association de la Croyance Univer- 
selle, pouvait avoir vingt-cinq ans. C’était un beau 

blond, aux yeux bleus, doux et limpides qui 

s’éclairaient de fortes lueurs quand une passion 
quelconque les animait. Il avait, dans la petite 
ville de Bâton-Bouge, un magasin d étoffes, qu’il 
exploitait avec assez de profit, Il vivait dans une 
certaine aisance, seul, attendant avec patience 
qu’il trouvât uue femme capable de partager ses 
idées libérales et généreuses, pour l’associer à son 
existence honorable. Nous confierons meme au 
lecteur que cette femme était à peu près trouvée; 
mais n’anticipons pas sur les faits futurs. Ne aux 
environs de New York, les événements avaient 
poussé le jeune homme eu Louisiane, et les horri- 
bles vices, inséparables de tout pays sali par la 
servitude, n’avaient fait que développer, daus 
le sens libéral, ses idées premières opposées à l’es- 
clavage. Citoyen d’une grande république dont la 
liberté civile et politique fait seule la force et la 
grandeur, il gémissait, il s’irritait à la vue de la 
lèpre hideuse qui macule le pavillon étoilé. Ayant 
eu connaissance de l’existence d’une vaste Associa- 
tion qui, comme un vaste chêne étendait au loin ses 
fortes branches, il avait voulu voir, entendre et ju- 
ger et, dès que ses trois mois d'enseignements 

furent achevés, il demanda et ^obtint l’Etoile d'or 
qui le liait à l’Association. Alcxauder Ehviu était 
son nom ; la population française l'appelait Mon- 
sieur Alexaudre, transposant seulement ainsi les 
deux lettres de son premier nom. pour le franciser. 
Ainsi ferons-nous dans la suite de ce .écir, aiiu de 
conserver une couleur uniforme. Monsieur Alex- 
andre était d’une taille un peu au-dessus de la 
moyenne. Enfant du Nord, il en avait *a force, la 

souplesse et le calme au physique. Né d’uue J 

mère française, si son père était un Américain, il j 
avait hérité, au moral, de la fougue gauloise, et un 
peu de l’exaltation qui est dans le caractère des 
descendants de cette nation. Au total, il était 
donc supérieur au Français et à l’Américain, puis- I 
qu’il réunissait en lui les qualités de ces deux peu- I 


la même correction, l’anglais et le frauoais; il com- 
prenait aussi l’allemand, et le parlait un peu. 

Le lecteur connaît maintenant les deux hommes 
appelés, l’un à poursuivre, l’autre à défendre nos 
héros, le missionnaire de la liberté et le sup- 
pôt de l’esclavage, l'agent du mal et l’agent du 

j bien, monsieur Kerlec et monsieur Elwiu 

Laissons donc se dérouler maintenant les péri- 
péties des scènes de cette lutte, à laquelle nous 
assisterons bientôt, et allous rejoindre un peu notre 
belle et courageuse Bose 

i 

XXII. 

I.E VIEUX JACQUES. 

On se rappelle peut-être la pauvre auberge où 
s’arrêtèrent, en venant do Bâton-Bouge, Silène, Ca- 
simir et Bose, pour prendre un peu de repos et de 
nourriture. Cette auberge était tenue — très peu 
tenue ! — par un noir libre qui répondait au nom 
de Jacques. Peu de blancs s’arrêtaient à cette ma- 
sure, dont la laide apparence ne pouvait annoncer 
la bonne cuisine qui s’y pouvait faire. En revan- 
che, les parias de la couleur la connaissaient par- 
faitement et ne manquaient guère d’y prendre 
quelque chose quand ils avaient de l’argent. 

Le vieux Jacques avait été jeune; il avait été 
longtemps esclave, mais uu beau jour un étranger 
l’était venu acheter, lui avait donné la liberté, 
avait quitté le pays, et n’y était plus revenu. Di- 
verses histoires merveilleuses avaient circulé sur 
cet événement, mais nul n’avait pu aller plus loin 
que le chapitre des conjectures. Tout ce qu’on sa- 
vait, c’est que le jeune Jacques était un type ache- 
vé de malice, d’intelligence, et — disait-on — d’a- 
varice. Ni blanc ni noir n’avaient dans l’esprit 
plus de tours et de détours; dans l’imagination, 
plus de ressources et de finesse : c’était un renard 
doublé d’un singe. On disait aussi, en ce temps-là, 
que le sus dit Jacques avait peu de préjugés tou- 
chant le tien et le sien ; que tout bois lui était bon 
pour faire flèche, c’est à-d ire tout moyen pour faire 
[ argent. Il prêtait, achetait, vendait, trafiquait, 

I échangeait, avec une constance et une habileté di- 
I gnes du résultat qu'elles obtinrent, prétendait-on 

car Jacques passait pour avoir — quelque part 

ou ailleurs, comme ou disait eu liant — certain 
magot sonnant dont n’eût pas fait fi uu habitant 
d’une fortune ordinaire. Ce noir, étonnant par 
son astuce, et cité, daus son temps, pour les bons 
tours qu’il avait joués à des blancs, avait une qua- 
lité qui — eu romlaut l’esclavage responsable des 
méfaits des esclaves, annulait tous les torts qu’on 
eût pu peut-être lui reprocher: il aimait ses pau- 
vres frères, les noirs, et ne cumulait sou sur sou, 
par tous les moyens, que pour arriver à être libre. 
S’il avait déclaré une guerre d’adresse aux oppres- 
seurs, il avait voué, à la défense des opprimés 


pies. H parlait avec la même facilité, sinon avec 


comme lui, toutes les ressources de sa diabolique 

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109 


LE VIEUX SALOMON. 


imaginative. Il avait encôfê l’avantage de connaî- 
tre tout le monde, et presque toutes choses, tant sa 
police était bien faite par les allants et venants 
de sa couleur ! Une autre qualité qu’il n’est pas 
permis d’omettre, c’était sa discrétion, résultat de 
sa dissumuîation profonde et constante. Il disait 
que le secret le mieux gardé est celui qu’on ne con- 
fie pas. Agissant d’après cet axiome, il savait 
tout des autres, et on ne savait exactement rien de 
lui. 

Voilà à peu près le portrait — au moral — de 
l’individu chez lequel on avait caché Rose, en at- 
tendant une occasion de la mettre plus loin à l’a- 
bri des poursuites de monsieur Roque. 

Quant à son portrait physique, c’était : un visa- 
ge de Voltaire qu’on eût barbouillé de noir, une 
stature ordinaire, une vigueur commune, et pas 
mal de cheveux gris tachetant des cheveux noirs 
très crépus. 

Le vieux Jacques n’uvait ni chien ni chat, ani- 
maux qui mangent, disait-il, et qu’on ne mange 
pas ! Pour remplacer le gardien et le chasseur de 
rats, il avait, à chaque porte et à chaque fenêtre, 
des trous par lesquels il pouvait voir au loin de 
tous côtés, et, daus tons les coins, un poison de sa 
fabrique, tiré d’herbes vénéneuses qui croissent 
dans les bois. 

La masure de Jacques avait trois chambres de 
plain-pied avec le sol, plus un grenier où l’on ar- 
rivait an moyen d’une sorte d’escalier échelle, 
qu’on pouvait poser ou enlever à volonté. La 
chambre principale, qui seule avait porte devant 
et porte derrière, était la salle à manger et la cui- 
sine tout à la fois. A droite de cette salle était 
une ouverture, fermée seulement par nu rideau, et 
donnant accès à la chambre à coucher du noir, ou 
plutôt à la chambre où il couchait. A gauche 
était une porte-fenêtre donnant entrée dans un ca- 
binet assez sombre n’ayant qu’une très médiocre 
ouverture sur le dehors. CîYst de ce cabinet qu’on 
pouvait monter au grenier. 


Il était environ dix heures du matin. Le temps 
était couvert, et les nuages annonçaient de la. 
pluie. Le vieux Jacques, assis sur une grosse 
chaise de cuir, de sa fabrique, avait l’air de con- 
templer le ciel, et, en réalité, ne contemplait rien 
du tout. Sa main droite était armée d’uu long 
bambou droit comme un I. Jugeant sans doute 
le moment propice, il éleva un peu te bras, et le 
bambou frappa le plafond. Une miuute après 
une mulâtresse parut. 

— Asseyez-vous là, lui dit Jacques, derrière ce 
panneau ; il est bon d’être toujours à l’abri. Nous 
pouvons causer en s&reté ; l’heuro et le temps nous 
promettent que uous ne serons pas visités. 

La femme s’assit sans répondre. 

Elle était vêtue d’une mauvaise robe d’indienne 


bleue à petits points blancs, appelée guinée dans 
les campagnes do la Louisiane ; d’un mouchoir 
commun, à carreaux peu voyants, qui lui couvrait 
les épaules et le cou ; sur sa tête, s’enroulait un 
autre mouchoir avec lequel elle paraissait avoir 
dormi ; ses pieds ballottaient daus de gros souliers 
jaunes. Ainsi fagotée , et sans voir ses traits, ou 
lui eut donné une quarantaine d’années. Son vi- 
sage portait des traces de larmes et d’insomnie : 
la souffrance morale y avait tracé quelques sillons 
qu’on eut pu prendre pour ceux des années. Il 
fallait l’avoir vue quelques jours auparavant pour 
reconnaître en elle la plus jolie tille du pays..-, 
notre bien-aimée Rose. 

— Ma fille, lui dit le vieux Jacques, vous vous 
ennuyez ici, n’est- -ce pas ?... 

— Si mou cher mari était avec moi, répondit 

Rose, je ne m’ennuierais ni ici ni ailleurs 

— Je conçois cela, ma chère enfant, mais que 
voulez-vous l’esclavage est l’esclavage! 

— Je m’eu aperçois ! . . . . surtout depuis que je 
suis dans ce pays. . . 

— Vous n’aimez pas ce pays? Rose 

— Seigneur! s’écria la pauvre femme, quelle 
différence avec celui d’où je viens, quoique l’escla- 
Tage y règne aussi ! 

— Dam ! il y a fagots et fagots 

— Oh ! oui. Ici, la terre est un marécage, le 
ciel une fournaise, les bois des repaires d’animaux 
venimeux, l’air une ruche d’insectes insupportables ; 
les blancs sont d’affreux tyrans, et les noirs de mi- 
sérables bêtes de somme ! 

— Tableau vrai! lit Jacques. Et ils veulent 
faire ici du sucre! comme si c’était un pays à su- 
cre ! Les cannes n’y mûrissent jamais, et personne 
ne les y a vues flécher. Il faut des masses de bois, 
de chaux, un tas d’ingrédiens qu’ils appellent du 
sulfite, du bi-suliite de je ne sais quoi, pour faire 
de la eassonuade d’un jus de cannes vertes ! 

— Vous connaissez donc d’autres pays, Jacques, 
que vous parlez aiusi ? 

— Mais oui, ma fille ; j’ai vécu quatre ans à la 
Martinique. 

— Alors je conçois Et eueore, la Martinique 

ne vaut pas la G uadeloupe ! 

— Vous voudriez la revoir, la Guadeloupe, heiu ? 

— Oh! mon Dieu! pour y retourner avec 

Casimir et ma Rosine, je ne sais ce que je ne fe- 
rais pas ! 

— Espère*, mon enfant, espirez ! l’espoir est 
toujours bou. 

— Oui, quand il est raisonnable; mais le moyen 
d’espérer quitter ce pays ! 

— Eh, mon Dieu qui counait l’avenir ? 


— Non, mou pauvre Jacques, non, je ne puis 
pas espérer. Je seus que j’ai reçu un coup af- 
freux ; je me sens honteuse et humiliée Si vous 


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LE VIEUX SALOMON. 


— Oh ! je sais, je sais répondit le vieux noir ; 

est-ce que je ne sais pas tout, moi sans rien 

demander à personne, encore ! 

— Non, non, vous ne pouvez pas savoir. . . 

— Ecoutez, Rose, vous avez tort d’etre hon- 

teuse ; vous avez tort d’être humiliée : ce n’est pas 
votre faute ! Moi qu’on dit n’être pas très scrupu- 
leux sur le bien des blancs, je le suis beaucoup 
snr ce qui reste libre aux pauvres esclaves, et 
qu’on vent leur dérober : leurs deux heures du 
midi, le temps qu’on leur vole le matin et le soir, 
leurs dimanches et fêtes .... et eucore plus, la pro- 
priété de leur corps, hors du temps du maître 

et les femmes de ceux qui eu ont. Après tout, on 
m’a calomnié, et je vaux mieux que ma réputation. 

- Votre maître est uu brigand ! et bientôt, je 
crois, il sera puni. 

'Dieu est le maître! dit Rose; mais tout puis- 
sant qu’il est, il ne peut pas faire que ce qui est 
accompli ne soit pas accompli ! 

— Et ce serait bien inutile qu’il le lit ! Oe n’est 
pas sa faute si nous voyons toutes choses de tra- 
vers. Dieu est le maître, dites-vous ; c’est vrai, 
mais je crois qu’il faut l’aider un peu 

— Que voulez-vous dire ? 

— Rien. Mais, pour en revenir à vous, vqus 
voilà désolée, honteuse, malade, pourquoi? Parce 
que votre maître a abusé de vous pendant uu som- 
meil qu’il avait provoqué ! Avouez que cela n’a 
pas le sens commun . . . 

— Comment! pas le sens commun... Puisque 
vous savez tout, ignorez-vous que j’ai été à lui 
pendant près de cinq heures ! 

— Eh ! parbleu s'il y eût eu cinq heures do 

nuit de plus, et que vous eussiez bu une dose dou- 
ble, cela eût fait dix heures! Quelle différence y 
a-t-il donc, eu uu cas semblable, entre dix heures 
et dix minutes? 

— On n’eut pas dû m’empêcher de me jeter au 
bayou ! 

— Et pourquoi vous jeter au bayou ? Croyez- 
vous qu’il ne serait pas plus juste quo votre maî- 
tre y fût précipité, la tête la première ? 

-- Certainement, mais il n’y a pas de danger 
qu’il s’y jette. 

— A plus forte raison, vous ! puisque c’est lui le 
coupable. . . . 

Bose, no sachant plus que répondre, pleura. . . . 

— Des larmes ! s’écria le vieux Jacques en fai- 
sant un bond sur sa chaise, des larmes ! — De la 

vengeance à la bonne heure ! — Brigands de 

blancs ! ajouta t-il, on meut bien quand on die que 
le diable est noir ! 

— De la vengeance î. . . . fit Rose ; et qui donc 
me vengerait? 

..-Il fallait lui céder un jour — et l’empoison- 
ner le lendemain ! s’écria le vieux noir 

— Qh ! dit Bose, un crime est toujours un crime ! 

C’est ça ! dit le noir: il n’y a rien de tel que 


d’élever des brehis. . . « délicatement, pour la gueu- 
le des loups ! Ah! si j’avais bien aimé une femme, 
et qu’un blanc me l’eût volée ! 

— Casimir ne sait pas tout, dit Rose effrayée, 

pt, je vous en supplie, Jacques, si jamais vous le 
voyez, ne lui dites rien ! 

— Quant à cela, soyez tranquille ; s’il ne l’a pas 
su par vous, il le sait probablement par d’autres, à 
l’heure qu’il est. 

A ce moment, le vieux noir fit à Rose nn signe 
de main qui voulait dire : Silence ! puis, il écouta 
quelques secondes, et : 

— Allez voir au trou du volet de l’ouest, par-la, 
dit-il à la mulâtresse. 

Celle-ci se lova, alla regarder, et, tournant la 
tête sans bouger de place : 

— Uu homme vient par ici, dit-elle, et un chien 

noir l’accompagne 

— Vite, vite ! fit Jacques en se levant, remontez 
et ne bougez pas ! 

A peine la pauvre femme se fut-elle éloignée, 
que le vieux noir, allant vers un réchaud où cui- 
sait son dîner, tira du feu une pelle rougis, et ver- 
sa dessus une certaine quantité de vinaigre. Le 
liquide crépita sur le fer ardent, des nuages d’une 
âcre senteur se répandirent par toute la maison, 
et bientôt l’air fut chargé d’émanations odorifé- 
rantes. Le noir renouvelait cette opération lors- 
qu’un pas se fit entendre sur le seuil de la masure. 

Tiens! monsieur Kerlec. . . .fit-il en s’arrêtant 
à une pose niaise, la pelle d’une main, la bouteille 
de l’autre — Quel bon vent vous amène, mon- 

sieur? Faut-il vous servir quelque chose ? J’ai 

do jeunes poulets qui, à la crapaudine, sont ten- 
dres comme la rosée 

— Non, merci ; donne-moi un verre de vieux ta- 
fia. — Mais que diable as-tu à gaspiller ainsi du 
vinaigre, toi qufne passes pas pour bien prodigue ? 

— Ne m’en parlez pas ! monsieur j’ai tant de 

rats ici, que je suis forcé de les empoisonner ; alors 
ils s’en vont mourir à droite et à gauche, sons la 
maison, et, quaud le temps est à la pluie, c’est une 
infection, à n’y pas tenir. 

— II faut, en effet, que ça te soit bien désagréa- 
ble, dit mousieur Kerlec, pour que tu perdes ainsi 
du vinaigre qui coûte de l’argent ! 

— Oh ! monsieur, je ne suis pas aussi avare qu’on 
le dit, répondit le noir. Le monde aime à faire 
des réputations, à tort et à travers 

— C’est possible, répondit l’économe. — Voilà du 
rhum qui n’est pas mauvais, ajouta-t-il 

Et, ayant humé un petit verre, monsieur Kerlec 
prit nne chaise et s’assit, comme quelqu’un qui 
n’est pas pressé de quitter la place. Oe que voyant, 
le noir alla fermer nne fenêtre dont l’ouverture éta- 
blissait un courant d’air, afin qno l’odeur du vinai- 
gre restât pins longtemps dans la maison. Le 
chien à nègres éternuait et toussait comme s’il eût 

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LE VIEUX SALOMON. 


ill 


été poussif. Le pauvre animal ne songeait guère à 
flairer. 

— Dis-moi, Jacques toi qui as un œil partout, 
as-tu vu, ces jours-ci, passer une mulâtresse por- 
tant un enfant f demanda le blane. 

— Une mulâtresse portant un enfant atten- 

dez. .. oui, je me souviens ; j’ai vu la grosse mulâ- 
tresse de monsieur Saint-Cyr, qui allait faire vac- 
ciner son garçon par la vieille sage-femme de l’ha- 
bitation Bourrier. 

— Ce n’est pas ça. Celle qu’on cherche est une 

jolie fille, mise à la mode des Colonies françaises, 
en jnpo et chemisette fine, madras sur la tête 

— Ah! monsieur s’écria le noir, vous me 

faites ressouvenir d’une bien belle négresse qui 
s’habillait ainsi, à la Martinique, dans mon jeune 
temps! Je l’aimais comme un fou.... et elle m’a 
fat t • • * • 

— Quoi donc! 

— Elle m’a fait vous savez 

— Ah ! bien j’y suis : mais tu n’as pas répon- 

du à ma question. 

— Mais, monsieur, on ne s’habille pas ainsi en 
Louisiane. . . . 

— Allons, je vois que tu n’y es pas du tout. 
Eh bien, écoute : si une fille passe par ici, mais 
une fille d’une surprenante beauté, fais-la parler 
pour savoir où elle va, fais-la suivre, prends-t-y 
comme tu voudras, toi qui es malin, et donne-m’en 
avis : il y a une récompense ! 

— Une récompense ! décria le noir; et com- 

bien t 

— Vingt piastres comptant ! 

— Vingt piastres ! je n’ai jamais vu vingt pias- 
tres à la fois. 

— Eh bien, tu les verras si elle vient ici, et que 
tu me fasses prévenir ; tu les verras, tu les palpe- 
ras, et tu les mettras dans ta poche, pour en faire 
ensuite ce que tu voudras ! 

— Jésus. Dieu! est-il possible! monsieur Ker- 

lec 

— Aussi vrai que je te le dis, vieux Jacques. 

— Eh bien, die n’a qu’à venir ! s’écria le noir 
comme transporté de joie rien qu’à la pensée d’une 
telle aubaine.... Elle est donc marronne? cette 
beauté-là. . . . 

— Oui, depuis qudqnes jours seulement. 

—-Ah! Et pour quel motif! si je ne suis pas 

trop eurienx. . . . 

-— Oh ! mon Dieu, je ne sais pas au juste. On 
dit qne son maître voulait lui faire du bien ... .tu 
comprends comme à Sultane. . . . 

— Et cette sotte-là se sauve pour cela! Je vous 
réponds que,si elle passe à la longueur de ma vue, 
elle sera bientôt en cage ! 

— Allons, c’est entendu, dit l’économe en se le- 
vant. 

Il prit un second petit verre, paya et sortit. 


Le vieux noir rinça tranquillement les verres, 
remit la carafe dans nn buffet, et la chaise le long 
du mur, comme si quelqu’un pouvait l’observer ; 
mais en faisant tout cela, il avait un œil doué aux 
talons de monsieur Kerlec qui s’éloignait au pas 
ordinaire. Le chien, la queue basse, suivait son 
maître d’un air piteux. Bientôt ils disparurent 
derrière les halliers. 

Alors, le vieux Jacques poussa nn petit ricane- 
ment qui lui était habituel quand il avait trompé 
quelque blanc. 

— Avale ces rats-là ! dit-il d’un petit air de tri- 
omphe malicieux, et le vinaigre par-dessus le mar- 
ché ! Voyez-vous ce monsieur avec son chien à nè- 
gres! Si ce toutou-là revient par ici sans son- maî- 
tre, il peut bien compter snr nn morceau de vian- 
de qui lni fera passer le goût pn pain ! 

Après s’être donné la satisfaction de cette fa- 
cétieuse menace; Jacques prit son bambou fet frap- 
pa au plafond pour appeler Rose une seconde fois. 

— Eh bien! lui dit-il dès qu’elle parut.... 

— J’ai tout entendu! répondit Rose; j’avais 
bien peur ! allez. 

— Peur ! allons donc, on voit bien qne vous ne 
me connaissez pas. 

— Mais pourquoi avez-vous fait brûler du vi- 
naigre ? 

— Innocente enfant ! Vous ne savez donc pas 

que tout corps vivant a son émanation particulière, 
•t qn’nn chien bien dressé, auquel on a fait flairer 
le vêtement d’une personne, reconnaîtrait eettô 
personne entre mille ! Or, le chien de monsieur 
Kerlec est nu chien de chasse, mais chasse à l'hom- 
me et on est à votre recherche ! Comprenez- 

vous ! 

— Vous saviez donc que monsieur Kerlec est à 
ma poursuite avec son chien ! 

— Ma foi, non. Mais je connais l’homme et la 
bête, et, dans la prévision de la chose, j’ai agi 
comme si j’en eusse été cortain. 

— Quelle horreur ! dit Rose : mettre des chiens 
snr la piste de chrétiens ! et si ces chiens de- chasse 
à l’homme mordaient ceux qu’ils découvrent T 

— Eh bien, mais ça arrive assez souvent t 

Il y a des noirs qui sont morts de leurs morsures. 
Tel que vous me voyez, moi, j’ai été poursuivi, et 
découvert une fois par nn molosse capable de dé- 
chirer nn bœuf ! 

— Et il ne vons a rien fait! 

— Il avait| bien l’intention de m’eutamer, mais 
un homme de précaution, qui sait qu’on peut le 
poursuivre, doit être snr ses gardes, aussi bien 
contre les chiens que contre les hommes. 

— Mais enfin, qu’avez-vous fait contre ce terri- 
ble chien ! 

— Pas grand chose : je l’ai laissé venir snr moi, 
et quand sa gueule formidable s’est ouverte poufme 
happer, je lui ai jeté quelques gouttes de quelque 


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LE VIEUX SALOMON. 


112 

chose que je tenais prêt dans une petite fiole 

— Et alors ? 

Et alors, il a toussé une seule fois, s’est ren- 
versé sur le dos, et a expiré à l’instant même. 

_ Qu’était-ce donc que cette liqueur? 

Un gentil petit poison que j’avais exprimé 

d’une herbe qui a l’air bien inuoeent. 

Comment appelez-vous cette herbe ? 

— Les savants l’appellent, je crois, upm antiar; 
moi je l’appelle Vherbe aux ch iens. 

Mais silence! dit, après une seconde, 

le vieux Jacques : va voir au trou du côté nord, 
ma fille. 

Encore un homme, et encore un chien ! souf- 
fla la mulâtresse. 

Vite! remonte: c’est aujourd’hui la journée 

nux visites à six pattes. - . .à ce qu’il paraît ! 

Dès que Rose eut disparu, Jacques tira de sa po- 
che une lorgnette commune, alla au trou du nord 
et chercha à reconnaître le survenant. 

Tiens fit-il, iponsienr Alexandre, et son 

chien Hercule ! — Allons, ajouta-t-il en remettant 
sa lorgnette dans sa poche, celui-là ne traque pas 
les noirs, ni son brave chien non plus. 11 n’y a pas 
de danger ; mais que me veut il ? 

Quelques minutes après, monsieur Alexandre 
entrait dans la salle de l’auberge. 

— Bonjour, mou brave Jacques, dit-il, bonjour! 
Je suis brisé de fatigue, et je meurs de faim. Fais- 
moi donc cuire quelque chose et donne moi un ver- 
re de rhum. 

Bonjour, monsieur Alexandre ; bonjour Her- 
cule, répondit le noir — Tenez, monsieur, avalez- 
inoiça: vous m’en direz des nouvelles! et, pendant 
que vous vous reposerez, je vais vous faire une cra- 
paudine à vous lécher les doigts; je vous offrirai 
ensuite quelques fruits, et, ma foi ! vous ne mour- 
rez toujours pas de faim ! 

Le blanc sourit du bavardage du Jacques, prit 
un siège et s’assit. Hercule eu fitautaut. .. sans 
avoir besoin de siège. 

Dix minutes après, le dîuer allait bon train. 
Jacques avait offert à Hercule une largo assiétée 
de restes, et l’animal n’avait pas refusé. Quand 
monsieur Alexandre en fut au dessert, il fit signe 
au noir de venir s’asseoir près de lui. 

— Jacques, dit-il, je suis envoyé ici par quel- 
qu’un que tu connais • au sujet de la mulâ- 
tresse 

— Quelle mulâtresse! fit le noir en appelant à 
lui toute sa dissimulation. 

— Tu le sais bien, puisqu’elle est ici ; Rose ! 

— Qui est ici ! quelle Rose ? En vérité, mousienr, 
je veux être pendu si je vous comprends ! 

— Voyons, Jacques, me prends-tu par hasard 
pour un espion ou pour un chasseur de uègres ? 
Est-ce que tu ne me connais pas ? 

gi } monsicnr, je vous connais pour un brave 


\ blanc qui n’a jamais fait de mal âux esclaves. . . - 
certainement mais je ne sais pas 

— Allons, il faut donc que je te prouve ce que 
je veux ! Sache donc que monsieur Kerlec est à la 
poursuite de Rose avec un chien que je vou- 

drais bien faire manger un peu par celui-ci. . . . et 
que moi, je suis de ceux qui protègent cette brave 
fille, et je viens m’entendre avec toi pour son em- 
barquement, qui doit avoir lien dans la nnitde 
demain 

Jacques plongeait dans les yeux du blanc. 
Quelque chose lui disait bien que cet homme était 
incapable do mensonge, d’espionnage ou de trahi- 
son, mais une vieille habitude de méfiance le rete- 
nait clans l’indécision. 

— Sais-tu lire! demanda le blanc en présentant 
une petite lettre au trop prudent noir 

— Non, monsieur, pas l’écriture. Mais qu’est- 
ce que cela ? 

— Une lettre de Casimir pour Rose! 

A peiue ces derniers mots étaient-ils prononcés, 
que des pas précipités se firent entendre dans l’es- 
calier, en même temps qu’une voix émue s’écriait: 

— De Casimir ! de Casimir! 

— Tu vois bien ! dit monsieur Alexandre à Jac- 
ques — 

Au même instant, Rose était dans la salle, cou- 
verte â la hâte [d’un long peignoir blauc, les che- 
j veux épars tombant presque à ses pieds, 

— Tenez, ma pauvre enfant, voilà un mot de vo- 
tre mari ! dit le blauc à la mulâtresse ressuscitée à 
la joie. 

— Oli! merci, monsieur, merci ! répondit Rose 
de sa voix la plus musicale. 

Et, en prenant la lettre, elle saisit la main qui 
la tenait, et la porta à ses lèvres dans un irrésisti- 
ble élan de lecounaissance. 

“ Chère femme! disait la lettre, tu peux avoir 
confiance pleine et entière dans la bienveillante et 
courageuse protection de la personne qui veut bien 
se charger de cette lettre pour toi. Je ne puis, sur 
ce papier, t'eu dire davantage à ce sujet, pour ne 
coiu promettre personne. 

“ Je languis et souffre loin de toi et loin de no- 
tre chère petite et je ne puis t’aller voir où tu 

es 1 Je t’écrirai quand tu seras là-bas. 

“ Je t’embrasse comme je t’aime. A toi pour 
toujours ! C** # . ” 

Rose lut tout haut ces quelques lignes, moins la 
dernière et elle essuya ses yeux humides. 

— Maintenant, ai-je la confiance de tout le mon- 
de? demanda le blanc en souriant. 

— Oui, monsieur, et pardonnez à ma défiance. . 

I — De tout mon cœur ! mon brave ami, répondit 
j inoosie îr Alexandre; dans ta position, on ne sau- 
! raît être trop prudent. 

I — Qu’ordonnez-vous, monsieur, demanda Rose ; 
I je me livre à vou 3 les yeux fermés. . . . 


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113 


lÆ VIEÜX 

— Voici ce qui a été résolu, Rose, répondit le 
généreux jeune homme : vers le milieu de la nuit 
de demain» vous apporterai des vêtements mas- 
culins. A propos, savez-vous monter à cheval ? 

— Assez bien, monsieur 

— C’est tout ce qu’il faut. Le galop est l’allure 
la plus aisée quand le cheval est bien dressé, et le 
vôtre est franc et vigoureux. D’ici là, prudence et 
patience! 

Sur ces mots, monsieur Alexandre se leva pour 
• s’éloigner. 

— Venez un peu, Rose, dit-il à la mulâtresse 
qiland il fut debout, il faut que vous et Hercule 
fassiez connaissance : on ne sait pas ce qui peut 
arriver. 

— Ici ! appela monsieur Alexandre 

Et le chien s’approcha de son maître et de Rose 
en agitant sa belle queue touffue. 

— Caressez-le, ma fille, carcssez-le et lais- 

sez-le faire. 

L’intelligent animal jeta ses deux pattes de de- 
vant & la hauteur de l’estomac de la mulâtresse, 
en mettant tonte sa bonté dans son regard, et lui 
fit caresses sur caresses. Rose fût tombée, si mon- 
sieur Alexandre ne l’eût soutenue, tant le brave 
chien y allait de bon cœur. 

— Attendez, dit le vieux Jacques, nous autres 
anciens, nous avons des secrets dont les blancs se 
moquent parfois, mais qui n’en sont pas moins 
bous malgré cela. Je monte au grenier une mi- 
nute, et je reviens, 

Pendant que le vieux était en haut à exécuter 
sa magie , Rose et Hercule se faisaient mille ami- 
tiés. 

— Tenez, ma fille, dit le vieux Jacques qui ve- 
nait de descendre, donnez à Hercule ce morceau 
de pain. 

Roso prit le pain et le donna à sou nouvel ami, 
qui le mangea en une bouchée. 

— Maintenant, dit Jacques, si jamais vous l'appe- 
lez à votre secours, il ne se fera pas appeler deux 
fois ! 

Monsieur Alexandre souhaita le revoir à Rose 
et à Jacques, et, ayant appelé son chien qui se 
roulait aux pieds de la jeune femme, il s’éloigna 
en faisant un signe d’amitié à sa nouvelle protégée. 

— Celui-là est pour le bien, comme l’autre est 
pour le mal, dit le vieux noir d’nn ton plus solen- 
nel qu’on ne l’eût attendu de lui. 


Le lendemain, entre trois et quatre heures de 
l’après midi, monsieur Alexandre arriva, comme 
il l’avait promis, apportant, en nn paquet peu vo- 
lumineux, les vêtements d’homme destinés à Rose. 

— Montez vous vêtir, lui dit sou nouveau pro- 
tecteur, et, quand vous serez prête, descendez . . . 
que nous jqgions de l’effet. 

Rose monta, et descendit un quart d’heure après. 


SALOMON. 

— Je n’ai pas pu venir à bout de mes cheveux, 
dit-elle ; faut- il en couper la moitié î il m’en restera 
toujours assez. 

Elle était jolie au possible, vêtue en homme. 
Des bottes fines, un pantalon noir, une redingote 
marron, ample de jupe, l’habillaient à ravir. Elle 
avait au cou une cravate noire, tranchant sur une 
chemise bien blanche, à petits plis. 

Le vieux noir et le jeune blanc l’admiraient à 
Penvi, et aucun d’eux ne songeait à répondre à 
l’observation qu’elle avait faite. Hercule ne fut pas 
dupe, une seconde, de ce déguisement. Son flair 
subtil lui découvrit à l’instant même sa nouvelle 
amie, et il tourna autour d’ejle avec les signes de 
la plus franche joie. 

— Et mes cheveux, dit Rose, qu’en ferai je?. . 

Ah ! c’est vrai, dit monsieur Alexandre. Eli 

bien, n’y aurait-il pas moyen, de les enrouler serré, 
et de les faire entrer daus la forme du claque que 
je vpus ai apporté? On attacherait une menton- 
nière qui maintiendrait solidement le chapeau. 

— Je me charge de cette besogne, dit le vieux 
Jacques ; j’ai fait un peu tons les états, et je ne sois 
pas uu trop maladroit coiffeur. 

— Alors, tout étaut bien, je me sauve au plus 
vite, dit le jeune homme: j’ai des préparatifs à 
faire, et il ne me restera pas trop de temps. 

— Allez donc, monsieur, et qu’au jour Dieu vous 
rende en bonheur le secours que vous nous portez! 
Moi, je ne suis qu’une esclave, et ma reconnaissan- 
ce ne saurait être que stérile 

— Non, ma chère enfant, il n’y a pas de senti- 
ment stérile ; vous l’apprendrez peut-être un jour. 
Au revoir ! et vous aussi, Jacques. Ayez courage. 
Rose, courage et espoir : ceux qui vous protègent 
sont aussi puissauts que ceux qui voûs persécu- 
tent. Au revoir, et à cette nuit ! 

Et il s’éloigna à grands pas, suivi du regard re- 
connaissant de la jeune femme 

XXIII 

UNE NUIT TRAGIQUE. 

Depuis dix heures, Rose, toute prête, attendait 
anxieusement l’arrivée de ses protecteurs. Le 
vieux Jacques avait peine à contenir l’agitation de 
la jeune femme. Celle-ci, vêtue comme nous ve- 
nons de la voir, avait de plus sur la tête un foutre 
noir légèrement incliné sur le côté, et à la main 
une cravache flexible. . . .qu’elle ployait de temps 
à autre avec impatience. 

L’apparition inattendue de protecteurs dévoués, 
les quelques lignes de Casimir, et l’espoir ou plu* 
tôt la certitude d’avoir au long de ses nouvelles. . . 
et. . . qui sait ? de le voir quelquefois, à l'endroit 
inconnu où elle allait être conduite.... avaient 
comme ressuscité la jeune mulâtresse, de l’espèce 
d’agonie morale qui l’avait frappée depuis l’heure 
de sa fuite, üou jugement, naturellement droit et 

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114 


LE VIEUX SALOMON. 


sain, avait fait un retour sur ses précédentes déci- 
sions, et avait battu en brèche le sot et injuste 
préjugé qui la proclamait flétrie et déshonorée, 
quand elle n’était que malheureuse et victime. Elle 
avait compris qu’il est des inepties dont on suce 
l’élément avec le lait maternel, tant la société est 
gangrenée de préjugés absurdes! N’étant plus ni 
honteuse ni humiliée, puisqu'elle n’avait rien fait 
de honteux et d’humiliant, elle* s’était relevée à ses 
propres yeux, et cette réhabilitation de soi avait 
agi sur son moral, comme l’espérance sur son phy- 
sique. “Ayez courage et espoir!” lui avait d ; t 
monsieur Alexandre, et elle avait espoir et coura- 
ge. Elle relevait sa jolie tête, mutine sous le cha- 
peau d’homme qui la couvrait; scs narines délica- 
tes battaient comme celles du cheval de guerre au 
bruit du clairon, et un sourire à peine ébauché 
donnait une grâce de plus à sa bouche charmante. 

— Je ne sais pas, père Jacques, disait-elle, mais 
j’ai de bons pressentiments! Je rêve, en ce mo- 
ment, toute éveillée: il me semble que je suis une 
femme libre, près d’aller rejoindre celui que j’aime, 
et qui m’attend les bras ouverts, loin, bien loin 
d’ici. Tout-à-lTieure, va m’être amené mon bon 
cheval de route, et il m’emportera, au galop caden- 
cé, vers le but chéri où je tends! Des amis qu’il s 
m’envoie, le cher désiré ! vont accompagner et dis- 
traire mon voyage. Le printemps sourit, l’espoir 
chante eu moi, jesuis jeune et aimée ; j’ai une belle 
enfant qui m’unit à mon trésor de mari, eu pas- 
sant un de ses petits bras à mon cou, et l’autre au 
sien à lui ! chaîne sacrée que Dieu a couverte de 
fleurs, pour faire sourire les amours ! 

— C’est bien joli ce que vous dites là ! fit Jac- 
ques ; mais hélas! il n’y manque qu’une chose, pour 
que tout soit vrai: la liberté ! 

— Oui ! répondit la Mulâtresse en se laissant al- 
ler sur un siège il ne manque à mon rêve 

que la vérité ! 

A ce moment, le coucou de l’auberge sonna onze 

heures. 

— On ne v a pas tarder, dit le vieux noir : il est 
temps d’écou.er attentivement les bruits du de- 
hors. 

Une demi-heure s’écoula encore, dans un silence 
rarement interrompu par quelques phrases échan- 
gées à voix basse ; et, à peiue la demie de onze 
heures eut-elle sonuée, que Rose perçut uu léger 
bruit venant du dehors ; ce n’était pas celui que 
font les pieds des chevaux. Elle éeouta-anxieuse 
et immobile. Jacques observait du côté opposé. 
Bientôt une voix contenue chauta, comme en sour- 
dine, au milieu du silence de la nuit : 

“ Che’e z’ami moi, to kalé pa’ti !” 

Rose fit un bond. Sou cœur battit à coups pré- 
cipités : elle avait reconnu la voix, l’air et les pa- 
roles C’était Casimir ! — Elle ouvrit douce- 

ment la fenêtre, et d’une voix aussi sourde que 


celle de sou cher mari, mais plus harmonieuse et 
non moins émue, elle continua le même chaut : 

“ Tiens Prends bon ti baisé 

“ Bon ti baisé avant to pa’ti ! ” 

Quatre secondes après, quoique séparés par la 
fenêtre, le mari et la femme se tenaient embrassés 
en pleurant de joie. 

— O ma Rose! tu vas partir dit Casimir 

tout haletant 

— Oui, cher amour à moi! répondit Rose, pour 
fuir la honte ! 

— Je sais où tu vas ; je t’écrirai 

— Oh! oui, écris-moi souvent! Mais, où 

vais-je? 

— A la Nouvelle-Orléans, chez une bonne et 
courageuse, femme, une Française qui aime tous 
ceux qu’ou persécute. J’avais promis de ne pas 
venir ici, par prudence ; mais je n’ai pu y tenir • 
j’ai voulu au moins te dire adieu ! 

— Mais, ne cours-tu pas de danger î cher.. . . 

— Non. J’ai bien observé la route, et je n’y ai 
rien vu. 

La lumière de la salle éclairait à demi la mulâ- 
tresse. 

— Que tu es jolie, en homme! dit Casimir eu 
prenant dans ses mains la tête radieuse de sa 
bien-aimée. Rose, ma Rose ! je ne vis plus, loin 
de toi ! 

— Et moi! soupira la jeune femme tout-à-coup 
attristée. — Celui qui m’a remis ta lettre, conti- 
nua-t-elle, m’a dit d’avoir espoir et courage; toi 
aussi, mon trésor, il t’en faut du courage et de 
l’espoir. Aie [confiance en Dieu: il nous réunira 
bientôt, je le sens, pour que nous ne soyons plus 
séparés ! 

Le vieux Jacques entendait ce doux échange 
d’amour entre les deux jeunes gens; fl ne bou- 
geait pas, dans la crainte de les déranger; mais 
il observait tout, au dehors, et écoutait de toute 
l’étendue de son ouïe. 

A ce moment, on entendit au loin le trot dis- 
tinct do plusieurs chevaux. 

— Les voilà ! dit Casimir, les voilà Je me 

sauve bien vite ! je vais me cacher pour te voir 
partir Adieu, ma Rose, Adieu ! 

— Au revoir, Casimir, au revoir ! 

— Leurs mains enlacées so desserrèrent ; quel- 
ques sanglots étouffés se mêlèrent au bruit de 
baisers échangés, et un pas précipité s’eu fut dé- 
croissant, jusqu’à ce qu’on 11e 1 entendit plus. 

Quelques minutes après, deux cavaliers étaient 
devant l’auberge, et l’un d’eux tenait par nue lon- 
ge un troisième cheval ; un robuste chien les ac- 
compagnait. 

* 

* • 

— Où est elle, cette brave fille? demanda en en- 
trant un cavalier, qu’à ses formes arrondies et pro- 
noncées, autant qujà sa voix juvénile, ou recou- 

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LE VIEUX SALOMON. 


115 


naissait aisément pour une femme — Dieu! 

qu’elle est jolie! continua la même voix, quand 
Bose parât tout-à-coup. 

— Nous voilà! chère Bose, nous voilà ! s’écria à 
sou tour monsieur Alexandre en entraut dans la 
salle de l’auberge. — Bonjour! Jacques, ajouta-t-il, 
bonjour, mon brave ! 

— Bonsoir ! monsieur, répondit Jacques avec 
une intention de correction. 

— En effet, dit en riant la jeune femme bîauche, 
le jour est loin ! 

Bose, émue, n’avait pas encore parlé. 

— Tout est-il prêt ? demanda monsieur Alexan- 
dre : nous n’avons pas de temps à perdre 

— Oh ! il y a longtemps que je suis prête ! répon- 
dit enfin la mulâtresse ; j’ai entendu de loin le- 

trot des chevaux, et l’émotion m’a coupé la 

parole. Pardonnez-moi mon silence, madame. 

— Chère enfant ! répondit la Française, on n’a 
rien à vous pardonner : vous êtes la bonté et la 
vaillance mêmes! Venez, que je vous embrasse ! 

Et la femme libre pressa dans ses bras la femme 
esclave, et l’embrassa à faire plaisir. Bose était 
confuse : cette manifestation d’égalité, donnée à 
elle, propriété d’un maître, faisait un tel contraste 
avec la tyrannie sous laquelle elle gémissait ! 

— Tenez, dit la femme blanche à la mulâtresse, 
prenez ce petit bijou pour le voyage : on ne sait 
pas ce qui peut arriver. 

— Un poignard ! madame 

— Eh ! oui ; ça ne gêne pas, et nous sommes 
dans un pays, et daus une situation qui permet- 
tent bien les précautions. Mettez-le sous votre 

redingote, au côté gauche de la poitrine. . . là 

bieu sous la main droite! S’il ne sert à rien, tant 
mieux ! s’il est nécessaire, tant pis! 

— Sommes-nous tous prêts? demanda monsieur 

Alexandre, oui en ce cas, à cheval ! 

On souhaita une bonne nuit au vieux noir, après 
l’avoir remercié et récompensé de ses soins, et ou 
se dirigea vers un arbre auquel avaient été atta- 
chés les chevaux. Bose la première monta à che- 
val, sur l’invitation du jeune blanc, qui dirigeait 
cette fuite. Sa compagne en allait faire autant, 
quand tout à-coup une voix rude et impérieuse re 
tentit au milieu du silence de la nuit. 

— Arrêtez! s’écria la voix.... Sus, sus, Turc ! 

Eu même temps, un chien noir s’élança veis le 
cheval qui portait Bose, et jeta ses deux pattes de 
devant sur la mulâtresse. Mais au même instant, 
un autre chien, noir aussi, et prompt comme la 
balle, s’Jlança sur Turc qu’il mordit au cou avec 
fureur. Alors ce fut une lutte acharnée entre les 
deux animaux. 

— Brigand ! assassin ! s’écriait, à quelques pas 
de là, la voix qui avait excité le chien.-... me lâ- 
cheras-tu ? 

Il y avait évidemment une lutte dans l’ombre, 


et l’on entendait le râle de deux respirations pré- 
cipitées. Les grognements de rage des deux ter- 
ribles chiens se mêlaient à cette scèue nocturne, 
dont l’obscurité de la nuit dérobait les détails à 
tous les yeux. 

— Partons ! s’écria monsieur Alei audre ; je ne 
suis pas inquiet pour Hercule. 

Tous étaient à cheval, et on allait partir, quand 
celui qu’une main invisible avait jusqu’alors pu re- 
tenir, s’élança vers les chevaux comme un furieux... 

— Voleur d’esclaves! s’écria-t-il, au nom de la 
loi je vous arrête ? 

Monsieur Alexandre se précipita vers Pagres- 
seur, le bras armé d’un court bâton ; mais celui-ci 
esquiva le coup, et, faisant uu saut de côté, se je- 
ta à la bride du cheval de Bose, qui se cabra. Le 

danger était imminent et, au moment même, 

uu coup de sifflet retentit. 

— A moi ! s’écria monsieur Kerlec, à moi Léon... 

Et on entendit la course d’un homme qui se di- 
rigeait vers le lieux de la scène. Mais, au même 
instant une douleur aiguë arracha uu cri de détres- 
se et de rage à monsieur Kerlec, eu même temps 
qu’un énorme chien, lui sautant à la gorge, l’éten- 
dait roide sur le sol. On n’entendait plus l’autre 
chien, mais une forme noire se débattait, à quel- 
ques pas de là, avec des mouvements convulsifs. 

— Ici! Hercule s’écria monsieur Alexau- 

dre ; et nous autres, au galop ! 

Le chien obéissant lâcha prise aussitôt, et l’on 
entendit bientôt la triple martellerie de douze 
pieds ferrés frappant la terre durcie de la route. . . 

— Bravo ! ma fille, dit la Française à Bose 
quand ou eut franchi une certaine distance ; tu 
vois bien que mon bijou pouvait servir. 

— Oh ! madame, répondit 1 1 mulâtresse, si ce 
n’eût été que pour moi, je n’eusse jamais osé; mais 
mon arrestation pouvait compromettre mes pro 
tecteurs! 

— Et vous avez bien fait ! dit le jeune homme : 
le misérable n’a que la moitié de ce qu’il mérite. . . 


Cependant, monsieur Kerlec n’était que blessé ; 
la morsure du chien avait été bien amoindrie par 
ses vêtements, et le coup de poiguard u’avait tra- 
versé que les chairs de son bras. Toutefois, il per- 
dait du sang par suite de cetye seconde blessure, 
mais pas assez pour en être affaibli. Comme il se 
relevait, encore sous l’empire de la terreur, il vit 
à ses côtés celui qu’il avait appelé à son secours, 
sou neveu Léon. 

— Ah! te voilà, toi! dit-il tu arrives com- 

me la police, quand tout est fini ! 


— Est-ce ma faute à moi, mon oncle î Je siffle, 

vous m’appelez à l’aide, j’accours et je vous 

vois à terre, tandis que le galop de plusieurs che- 
vaux retentit sur la route. 

— Allons, tu as raison ; mais du diable si je con- 


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116 


LE VIEUX 

tinne cette campagne-là ! — Dis-moi, n’as-tü' ren- 
contré personne sur ton chemin 1 

— Personne, mon oncle. Mais vous êtes blessé... 

— Oh ! peu de chose : quelques crocs à la gorge, 
et un coup de couteau dans le bras droit. Suis- 
moi, nous allons voir à éclaircir un fait important. 

Et monsieur Kerlec regardait de tous côtés. 

— Que cherchez-vous douo ? mon oncle, deman- 
da Léon. 

— Où est mon chien ? murmura l’économe 

Turc! Turc! s’écria-t-il —puis il tira quelques 
sons aigus d’un sifflet qu’il prit de sa poche. 

Un gémissement répondit à cet appel, eu mon- 
sieur Kerlec s’étant dirigé, avec son neveu, vers 
l’endroit d’où était parti ce gémissement, ils vi- 
rent le pauvre Turc couché sur le flanc, et cou- 
vort de sang, du museau à la queue. A la vue de 
son maître, l’animal essaya de se relever et y par- 
vint à grand’peine, mais aussitôt debout, il pous- 
sa un hurlement de douleur, puis retomba lourde- 
ment. 

— Je me souviens : pendant qu'uu fantôme me 
retenait dans ses bras, mon chien a eu nue 
latte à soutenir, et je vois maintenant que c’était 
contre un autre chien ; mais quel est celui qui a 
pu mettre Tare en cet état? 

— Ma foi! répondit le neveu, il faut que ce soit 
an fameux lutteur ! 

— Viens! dit l’oncle nous allons voir. . ... 

Les deux hommes se dirigèrent vers l’auberge 
du vieux Jacques. 

— H faut que ce sournois-là ait trempé dans le 
complot, dit-il : c'est de chez lui qu’on est parti. . . 

Et, arrivé à la porte, il y frappa à coups redou- 
blés, du talon de sa chaussure. 

— Qui est là? répondit de l’iutérieur le vieux 

noir Est-ce vous, messieurs les voyageurs? 

— Ouvre! vieux sorcier, répondit monsieur Iver- 
lec : tu verras qui c’est. 

Bientôt après, la porte s’ouvrit, et le vieux noir, 
uu flambeau à la main, regarda les survenants 
d’ûn air étonné. 

— Tiens! monsieur Kerlec et monsieur Lé- 
on Qu’ésf-ce qu’il y a dono pour votre service? 

messieurs, que vous frappez chez moi à pareille 
heure? 

— Il y a, répondit l’économe, que tu risques tout 
bonnement tou cou, au jeu que tu fais, vieil hypo- 
crite! 

— Ah ! ça, monsieur, est-ce que vous êtes fou ? 
répondit assez hardiment le noir libre. Quel jeu 
est-ce que je joue, moi ? 

— Voyons qui sort de chez toi î réponds ! 

—Trois voyageurs, à cheval, qui ou t pris un ver- 
re de rhum, eu passant, qui ont bien payé, et qui 
sont repartis aussitôt. Est-ce qu’il est défendu de 
donner à boire aux blancs ? 

— Trois voyageurs, dis-tu. N’y avait-il pas une 
femme parmi ces voyageurs, hein, vieux singe ? 


SALOMON. 

— Non, monsieur, il n’y avait pas de femme ; j« 
distingue bien une femme d’un homme, je suppose ! 
Et quand il y aurait eu une femme, est-ce que cela 
me. regarde, moi î 

— Mais cette femme c’était Rose,, la mulâtresse 
et peut-être la cachais-tu même chez toi ? 

— Vous êtes blessé, monsieur; tenez, votre sang 

coule ; vous en avez peut-être assez perdu pour 
avoir la tête affaiblie et vous m’injuriez à pro- 
pos dè rêves 

— Dos rêves ! s’écria le blanc ; regarde ceci : est- 
ce un rêve ? et cela, est-ce aussi un rêve ? 

Et il montrait la morsure du chieu, et la blessu- 
re du poignard. 

— Tenez, monsieur, dit le noir en posaut sa lu- 
mière sur une table, asseyez-vous, je vais vous pan- 
ser, pour me venger de vos amabilités ; c’est, je 
crôis, le plus pressé pour vous ; vous m’accuserez 
ensuite, si ça peut vous faire plaisir. 

Ce noir a raison, mon oucle, dit le jeune hom- 
me. Des voyageurs, des blancs, passent chez lui ; 
il leur donne à boire, et, quand ils sont partis, il 
ferme sa porte et va se conclier. Tout cela est 
bien simple! 

jSufin, nous verrous, répondit monsieur Kcr- 

lcc. Mais, avant de t’occuper de moi, Jacques, je 
désire bien que tu ailles voir, avec mon neveu, si 

Turc est mort ou non. Il est près d’ici Va, tu 

m’obligeras 

Jacques prit une lanterne et sortit avec le jeune 
homme. Us revinrent bientôt portant le chien, 
qui poussait des cris de douleur. Jacques le posa 
sur une table et examina ses blessures. 

—Votre ebieu est bien avarié ! monsieur Kerlec, 
dit il 11 u’yaguère que moi qui puisse le gué- 

rir, je pense ; mais, guéri ou nou, il ne pourra plus 
chasser ces brigands de nègres marrons! C’est 
dommage : c’était une fameuse bête ! dans son 
genre. 

— Oh ! oui, dit l’économe, il aurait pincé le 
diable ! 

— Eh bien, monsieur, il ne pincera plus person- 
ne, allez! — Mais c’est égal, on peut tonjours es- 
sayer. Si vous voulez me le laisser quatre jours, 
je vous le rendrai aussi géri qu’il peut l’être. 

— Oarde-le, répondit l’économe, et si tu me le 
rends eu bou état, je saurai te récompenser. 

Le nègre pansa le blanc avec une habileté peu 
commune, et lui procura un soulagemeut immé- 
diat. 

— Je voudrais bien couuaitre, disait monsieur 
Kerlec, et le chien qui m’a fait cette morsure, et 
l’homme qui m’a fait cette blessure ! 

— Mais, monsieur, racoutez-moi doue uu peu ce 
qui est arrivé, car vraiment, avec vos voyageurs, 
votre Rose, votre ebieu à moitié mort, vous-même 
blessé, et votre ueveu qui n’a rieu, je ne sais plus 
où j’en suis, et, vous savez, je suis un peu curieux. 
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LE VIEUX SALOMON. 


117 


Monsieur Kerlec, délivré de tout soupçou à l’en- 
droit de Jacques, lui raconta brièvement ce qui 
s’était passé ; puis, ayant pris un verre de rhum 
pour se donner des foroes, il partit accompagné de 
son neveu. 

— En voilà encore un que j’ai bieu roulé! dit 
Jacques en fermant sa porté. 


XXIV. 

LES RAVAGES DE LA PASSION. 

il y a un mois qu’ont eu lieu let évènements ra- 
contés au précédent chapitre. Monsieur Koque 
n’est plus reconnaissable : maigri, triste, fatigué, il 
semble avoir vieilli de dix ans. Ses yeux cernés 
couvent un feu dévoraut. Il reste quelquefois des 
heures entières dans une complète immobilité, la 
tête penchée sur la poitrine, lé regard fixé sur le 
même poiut. D’autres fois, il ne peut tenir en pla- 
ce ; il va de là maison aux cases, des cases aux 
champs, errant dè tons côtés comme une âme en 
péinè. La porte qui sépare sa chambre de celle où 
Rose a succombé sous son guet-apens, ferme main- 
tenait au moyeu d’une serrure à secret dont le 
patovre homme gardé la clé suspendue à son cou, 
cotxtitie nie relique. Nul n’a plus le droit d’entrer 
dans cette chambre, que lui. Tout y est encore 
dans le même arrangement que la fameuse nuit du 
lOtfg vtofc Cfhaque nuit, à peu près à la mime heu- 
re dé sa v4eto4re> le planteur entre dans cette cham- 
bre.. ..d’où il ressort, avant le jour, plus brisé, 
pins souffrant que la veille. Ce qu’il y fait, du- 
rant de longues heures, personne 11 e le sait, et il 
n’y aqufon fou dé passion qui puisse l’imaginer î. . 
Vers le- milieu du jour, il fait uu autre pèlerinage 
lubrique dans la même chambre, ou, pendant une 
heure environ, une oreille appliquée à la cloison de 
séparation pourrait entendre de petits cris stran- 
gulés, mêlés de profonds soupirs. C’est vraiment 
pitié de voir les ravages que la passion fait, cha- 
que jour, dans l’organisme de cet homme robuste, 
arrivé à l’âge où elle est dans toute sa fougue l Je- 
té hors des rails de la voie tracée par l’inexorable 
nature, ce célibataire par avarice, accoutumé a se 
faire un sérail des esclaves de sa maison, a trouvé 
le point d v arrêt qui le dompte et le punit. Le châ- 
timent est Sorti de la faute même, terrible et con- 
tinu. L’avarice elle-même a été vaincue par le dé- 
mon de la luxure. Monsieur Boque ne s’occupe 
pins des intérêts de ses plantations. Ses livres, où 
àuparavànt pas nu sou n’était oublié, où tous les 
raffinements de là ladrerie monétaire attestaient 

un parvenu acharné au gain ses livres sont 

abandonnés! Les économes se relâchent en voyarr; 
le relâchement du patron, et les noirs s’endorment 
à la vue da sommeil du maître. Tout va à veau- 
l’eau. Monsieur Kerlec, qui n’a reçu que des re- 
buffades poutprix de son zèle vaincu et de ses dé- 


boires, s’occupe bien pins de la chasse et de la pê- 
che que de l’habitation. Son pauvre Turc, guéri 
par le vieux Jacques, a l’air maintenant du cani- 
che d’un aveugle! Monsieur Michaud fait toujours 
son devoir en honnête homme, mais n’obéissant 
plus qu’à la justice et au sentiment d’humanité, il 
ne fait plus sonner qu’au jour, pour le commence- 
ment des travaux ; à midi moins quelques minutes, 
la cloche appelle les travailleurs à leurs cases, et à 
deux heures les rappelle aux champs ; le soir, dès 
que le soleil disparaît à l’horizon, la même cloche 
annonce la fin des travaux. Les pauvres esclaves 
ont tous leurs dimanches et les jours de fête consa- 
crées. Enfin, le fouet des commmandeurs reste 
inactif. 

Mais ce n’est pas tout : à côté de la justice il y a 
la vengeance, sans doute, car des mains incon- 
nues déciment les animaux des deux plantations, 
iucendient des cases, bouleversent les récoltes, 
minent les bâtiments d’exploitation, travaillent en 
un mot à amener la ruine là où s’étalait orgueil- 
leusement l’insolente richesse honteuseraeut 

acquise par la sueur de noirs manquant de tout. 
Chaque jour, un mulet meurt, ou un cheval, ou uu 
bœuf et il faut remplacer tout cela. M. Ko- 
que sigue des billets à vue, à quinzaine, à 

trente jours, comme on les lui présente et il se 

contente de dire : “ Il faut que cela finisse ; je ver- 
rai, je verrai !” Et il ne voit à rien, et tout conti- 
nue de plus belle, parce que, le jour M. Koque est 
brisé de fatigues mystérieuses, et que, la nuit, il 

s’abreuve du poison qui le mine à petit feu De 

plus, il sème l’argent et l'or — en billets qui sont 
payés par ses correspondants — pour faire retrou- 
ver la mulâtresse. Il paye la police, il paye les 
journaux, il paye des espions, des blancs, des noirs, 
(les mulâtres, des libres, des esclaves, tous ceux 

qui veulent gagner son argent eu se moquant 

de lui. 

Pour mettre le comble à cette mesure de portes 
multipliées, l’été où l’on est se signale par la fiè- 
vre jaune, compliquée du choléra et la récolte» 

qui a été mauvaise, est encore diminuée par la 
perte de deux êteamboats portant nombre de bou- 
cauts de sucre des deux habitations, que le plan- 
teur avait négligé d’assurer! Bref, c’est une dé- 
bâcle complète, au milieu de laquelle M. Koque, 
impassible parce qu’il est annihilé, assiste les b: as 
croisés, comme Marius sur les ruines de Car- 
thage 

Et le temps inexorable suit sa route éternellc- 
sans s’arrêter, comme le Juif de la légende 

Et Casimir! 


Exempt d’inquiétudes sur le sort présent de sa 
chère femme et de sa petite fille, il n’a que la pri- 
vation du bonheur. Une mélancolie, tempérée par 
quelques accès de joie, est son état présent. De 
temps à autre, il reçoit une lettre de Rose, lettre 


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118 


LE VIEUX SALOMON. 


remise sous son oreiller par une main inconnue — 
qu’il connaît très-bien, et qui n’esfc autre que celle 
de M. Michaud. — Les lettres qu’il écrit, lui, sont 
prises au môme endroit par la môme main invisi- 
ble, et sont fidèlement expédiées, sous enveloppe 
particulière, à leur destination. Casimir travail- 
le modérément, comme les autres ; il vit mal, 

comme les autres; mais le boire et le manger l’oc- 
cupent peu ; il a trop de pensées au coeur pour 
s'occuper de son estomac ! Il lit, relit et médite 
son livre qui lui enseigne, non l’inerte et stu- 

pide résignation de la brute inintelligente, mais la 
patience qui raisonne, et le courage qui espère. Il 
suit régulièrement, toujours de sa cachette, les 
séances de monsieur Michaud, auxquelles il voit 
assister maintenant les deux femmes, la Française 
et l’Anglaise. M. Alexandre n’y manque jamais, 
et, à mille petits riens, le mulâtre intelligent com- 
prend qu’un doux lieu doit unir bientôt les deux 
personnes qui ont protégé la fuite de sa chère 
femme. 

Depuis quelque temps déjà, Silène prend cha- 
que soir une leçon de lecture, et, comme il a bonne 
volonté, il commence à lire couramment, et se pro- 
met bien de choisir un élève, dès que Casimir lui 
annoncera qu’il peut le faire. Déjà môme le choix 
de Silène est fait, et c’est sur Pierre qu’il est ar- 
rêté. Quand Pierre saura, il enseignera à son 
tour à un autre, et lui Silène preudra un autre 
élève. Cette méthode, suivie par chacun, an fhr 
et à mesure de l’avancement, aura la force numé- 
rique d’une multiplication géométrique, et, en denx 
années, tous ceux dout l’entendement n’est pas fer- 
mé sauront lire ! 

— Si on en faisait autant sur chaque habitatiou, 
dans tous les pays à esclaves, disait Casimir à son 
élève, dans deux ans l’esclavage serait éteint! 

Nous laisserons les deux habitations de M. Ro- 
que aller vers la décadence, et lui- même vers la 
ruine, et peut-être vers la folie ou la mort, pour 
suivre cette chère Rose que, depuis un long mois, 
nous n’avons pas vue ! 

* 

* • 

A l’augle des rues Royale et de l’Hôpital, à la 
Nouvelle-Orléans, s’élevait et s’élève eucore une, 
maison de pierres, avec balcon an premier étage 
et belvédère au sommet. 

Nous entrerons dans une chambre du 
deuxième étage de cette maison, et nous y verrons 
deux femmes, de couleur et d’âge différents. La 
première peut indiquer quarante ou qnarante-cinq 
ans ; c’est une personne de haute taille, aux traits 
an peu forts qaoiqa’assez dons, à la tonrnnre ma- 
jestueuse, au regard encore vif. Uu raisonnable 
embonpoint et une grande blancheur de peau lui 
donnent encore un reste de fraîcheur, assez rare 
en ce pays. Cette dame fait, en ce moment, de la 
broderie. 


L’autre n’a pas besoin que nous la nommions. 
Nous dirons seulement qu’elle porte le costume 
lascif des filles de couleur des colonies françaises. 
Celle-ci s’occupe de couture. 

Auprès d’elle est un joli berceau d’osier, dans le 
quel dort, dn sommeil des anges, une belle petite- 
fille à la peau brune et douce, aux longs cils re- 
courbés, aux jones fraîches. Un eourire mignod 
entr’ouvre ses jolies lèvres rosées. 

— Madame, demande la jeune mère, comment 
trouvez-vous cette garniture, que j’achève pour 
madame votre fille t 

— Très jolie I mon enfant ; vous travaillez com- 
me une fée. Si vous étiez libre, nous vous ouvri- 
rions an magasin de confection ponr dames, et 
vous gagneriez beaucoup d’argent. 

— Oh ! madame si j’étais libre, je retourne- 
rais à la Guadeloupe avec mon Casimir et ma 

Rosine. 

— C’est vrai, j’oubliais combien ce pays-là vous 
est cher. Vous avez raison, car celai ci vous est 
dar. Nous comptons le quitter après le mariage 
de ma fille. 


— Est-ce ici qu’elle a perdu son mari! madame. 

— Ici môme. Le matin, il était frais et dispos ; 
le soir il était à l’agonie, et le lendemain on l’en- 
terrait! 

— Et. . . il y a longtemps! 

— Trois ans. C’était nne année de terrible épi- 
démie, comme celle-ci s’annonce déjà. De sorte 

que ma fille est veuve depuis trois ans sans 

quoi, nous aurions quitté ce pays depuis long- 
temps : c’était l’intention de son mari. Monsieur 
Alexandre en a aussi assez de la Louisiane. 

— Que c’est bon d’être libre! madame On 

va où l’on vent. 

— Hélas ! oui, pauvre Rose Mais il faut es- 

pérer que cette outrageante institution de l’escla- 
vage anra bientôt fini sou temps, pour l’honneur 
de l’humanité ! 

— Ce monsieur Alexandre est-il celui que j’ai 
entendu nommer ainsi, et qui a aidé à ma faite ? 
madame. 

— C’est lui-même. Comment le trouvez-vous ! 


— Très-bien, madame; avec cela, il est bon et 
généreux.... comme votre fille: ils seront heu- 
reux ensemble. 


— Je le crois — et le demande chaque jour à 

Dieu ; car c’est une belle et bonne nature que celle 
de ma Pauline ! Un peu enthousiaste, an peu har- 
die peut-être. - - . mais ane jeune veuve n’est pas 
une petite pensionnaire. Nulle pins qu’elle n’est 
aimante et dévouée, charitable et bienfaisante. 
Elle n’a qn’un défaut 

Rose ne répondit rien à ces derniers mots. 

— Vous ne me demandez pas lequel! dit ma- 
dame V***. 


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LE VIEUX SALOMON. 


119 


— Oh! madame je sais trop. . . . 

— Chère petite ! il n’y a pas là de mystère, et 
par conséquent d’indiscrétion. Ce grand défaut 
de Pauline, c’est qu’elle aime l’équitation, la nata- 
tion, et — et devinez !.. c’est quelque chose 

d’effrayant... 

- - " xt devine pas, madame. 

„n bien, elle aime mais beaucoup, beau- 

-P à la passion la lâchasse! 

— Voilà donc ce grand crime! madame. 

— Hélas oui ! Dans ce monde, il faut faire com- 
me le» autre» ; c’est le grand mot ! Cela n’empéche 
pas que, sans la natation, Pauline aurait péri dans 
le Mississippi, l’année dernière, lors d’une explo- 
sion de bateau à vapeur ; et que, cette année, elle 
n’aurait pu sauver un petit garçon qui s’y allait 
noyer ! Quant à la chasse, c’est son bonheur d’y 
aller avec ceux qu’elle aime: chacun son goût, 
après tout ! 

A ce moment, la sonnette tinta. Madame V*** 
descendit, et remonta presque aussitôt, une lettre 
à la main. 

— Pour vous ! mon enfant, dit-elle à Rose. 

— C’est de Casimir! s’écria la jeune femme ra- 
dieuse. 

Madame V*** ayant aussitôt quitté la chambre 
pour s’occuper de divers soins d’intérieur, Rose 
s’empressa d’ouvrir la lettre de son mari, et lut : 

•‘Ma chère femme : Voilà six semaines que je ne 

fai vue ! six semaines six siècles ! Si cette 

existence devait durer encore longtemps, j’en 
mourrais bien certainement ! Je ne vis déjà plus : 
tout me pèse, tout me blesse rien ne me con- 

sole. O ma Rose ! à tes côtés, je n’ai jamais man- 
qué de courage, ni de patience ; ton amour effa- 
çait le passé, cachait le présent, colorait l’avenir... 
Tu m'aimes toujours, mais je ne fai plus ! Je suis 
comme un jour sans soleil, comme une plante sans 
rosée, comme un corps sans âme ! Je ne vis pas : 
j.’existe. — Oh! je n’avais jamais su comment et 
combien je t’aime! Quels jours je passe, courbé 
comme une brute sur un sillon dont nn maître ré- 
colte les fruits! Quelles nuits je traverse, seul, 
comptant les interminables heures . .. moi à q'ui 
Dieu a donné une si douce et si bonne compagne 
qui me les faisait si charmantes ! Les souvenirs 
me tuent. Le passé m’est nn tourment, parce 
qu’il me fait voir, jusqu’au fond, le vide du pré- 
sent ... et je n’ose plus regarder l’avenir, de penr 
que le vertige me saisisse ! 

“ Parfois, il me prend fantaisie de jeter là ma 
triste houe, de fuir au milieu de la nnit, et de mar- 
cher vers toi — dussé-je mourir en tombant de 
lassitude à tes pieds ! On me reprendrait, on me 

battrait — je me tuerais ; mais je n’aurais 

plus à souffrir les tortures que me fait endurer ta 
obère image. Dans mon éternelle solitude, je ne 
vois que toi, ton sourire, ta beauté, ton amour !. . . 
et le cher fruit de nos caresses. Dieu m’a fait uu 


trop beau présent pour me le retirer ainsi tout 
d’un coup, sans époque fixe de retour — sans es- 
poir ! 

“Je vais tâcher de m’oublier une heure, pour te 
dire ce qui s’est passé ici depuis ta fuite. Si j’y 
parviens, ce sera une heure de moins, pour moi, à 
souffrir. 

“ Monsieur Roque n’est plus, physiquement, que 

l’ombre de lui-même ; moralement, on dit qu’il 

marche à grands pas vers la folie. Il s’enferme de 
longues heures dans ta chambre, m’a-t-on rapporté. 
Ce qu’il y fait, nul ne le sait 

“Monsieur Roque ne s’occupe plus de ses habi- 
tations, et tout va de mal en pis. J’ai entendu M. 
Michaud dire, à la dernière séance qui a eu lieu 
chez lui, que le maître a perdu plus de six mille 
piastres depuis les six semaines de ta disparition! 
En effet, je le crois aisément, car chaque jour les 
bestiaux sont décimés par le poison, qu’une main 
iuconuue répand de tous côtés. Il circule bien des 
bruits à cet égard ; mais que les coups viennent 
d’ici ou de là, j’y vois le doigt de Dieu, et je ne ju- 
ge pas ! 

“ Il y a pis encore. La fièvre jaune et le choléra 
commencent à sévir daus nos parages ! Déjà denx 
noirs, trois uégresses et une mulâtresse en sont 
morts. Si ces fléaux continuent, on ne peut sa- 
voir à quelle heure sonnera la mine complète de 
monsieur Roque. — Le moulin à sucre a été brûlé 
il y a quinze jours, et vingt ouvriers travaillent à 
le reconstruire. Quelle leçon, si cet homme était 
nn jour miné ! — Qui sait ? peut-être est-ce sa rui- 
ne qui serait le signal de notre délivrance, on de 
notre réunion, ou au moins d’un changement quel- 
conque dans notre sort ! Que la volonté de Dieu 
soit faite ! 

“Je rois Silène, Junon et Pierre: ce sont mes 
seules récréations. Le brave Silène sait lire; il 
enseigne maintenant à Chariot, le commandeur de 
ma bande. Moi j’ai pris Pierre ; il est plein d’in- 
telligence et de bonne volonté, et avance rapide- 
ment. Tout cela forme un noyau d’amitiés qui, 
un jour, pourraient nous être utiles, puisqu’il n’y a 
rien de perdu. Les chemins les plus longs en ap- 
parence sont souvent les plus courts. 

“ Voilà à peu près les nouvelles. Dans huit 
jours, tu recevras une autre lettre de moi, me ché- 
rie. 

“ Embrasse notre Rosine pour tont le temps que 
je uo l'ai pas vue. Elle est bien heureuse — elle ! 
Chaque jour, elle rit sur tes genoux, ignorante de 
toute chose, ou dort paisible à tes côtés — d’où je 
suis exilé, moi, son père! 

“ Adieu, ma Rose, je t’embrasse comme je t’ai- 
me!” 


La pauvre Rose alla au berceau de sa fille, et em- 
brassa la petite créature en pleurant. Pour cal- 

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LE VIEUX SALOMON. 


m^r son chagrin, elle voulut l'épancher aussitôt. 
Elle se mit donc à une table où se trouvaient plu- 
mes, papier-et encre, et répondit à Casimir : 

“Cher bien-aimé : — Et moi ! crois-tu que je ne 

souffre pas comme tu souffres? Ne suis-je pas 

privée de toi, comme tu es privé de moi ? Ne som- 
mes nous pas les deux moitiés d’un tout, que le 
despotisme a séparées ? Pauvre cher ! tes souffran- 
ces ont leur écho fidèle dans la solitude de mon 
cœur, et, comme toi, je ne vis pas ! Notre chère pe- 
tite est ma seule consolation. Je suis matérielle- 
ment bien, vivant sous une généreuse protection 

que nous devons à Dieu car l’Association 

n’agit qu’au nom de Dieu. 

u Tu perds espoir, dis tu O cher bien de mon 

âme, prends garde de devenir ingrat! Est-ce que 
la Providence ne nous a pas protégés et no nous 
protège pas enclore en ce moment? Ne suis-je pas 
hors de ces bras détestés qui m’ont pressée de leur 
horrible étreinte, pendant la perte de ma volonté ? 

Nous sommes séparés, c’est vrai, hélas! mais 

aie confiance : nousne le serons peut être pas long- 
temps. Ne détournons pas de nous le regard pro- 
tecteur d’en-Haut ! Le désespoir est un manque 
de foi et nous croyons ! 

“ Je te prêche le courage et j’en manque sou- 
vent. Le matin, quand Rosine m’éveille et qu’elle 
me regarde avec tes yeux si doux, mon pauvre 

cœur s’amollit et je pleure! Le soir quand je 

vais, seule, vers mon lit, pour chercher un repos 
bien difficile à trouver, mon souvenir va vers toi ; 
il se reporte vers notre chère demeure de la Gua- 
deloupe où nous étions au moins libres la nuit 

et heureux ! Puis, je revois ma mère, Salomon, 

la route des Abymes, Veille- toujours et Jolimont! 
De là, mon regard s’arrête à la demeure de ce di- 
gne capitaine Jackson, où nous avons été heureux, 
et où la liberté nous attendait ! 

“ La liberté ? quand l’aurons-nous ? l’aurons-nous 
jamais? Oh ! si nous étions libres, comme je tra- 
vaillerais de bon cœur ! comme je bichonnerais no- 
tre Rosine! comme je te voudrais beau et bien 
mis! Que nous serions heureux ! — Dire qu’il y a 
des gens libres qui ne sont pas heureux ! C’est 
qu’ils ne savent pas arranger leur vie : ils regar- 
dent trop haut, ou trop bas. Us ne savent pas ai- 
mer les infortunés ! et ils se plaignent du sort ! ! 

Dieu nous fasse libres ! je ne lui demande rien de 
plus : je saurai faire notre nid modeste, sans le 


vouloir trop grand, pour que .nous y soyons heu- 
reux, Le bonheur tient peu de place. 

“ Tu me parles de la ruine de eet homme j le 
monstre! Et tu le plains! insensé. . Laisse faire la 
main de Dieu: elle ne s’appesantit qu’où il est 
juste. Ruiné, il serait plus bas et plus rampant 
qu’il n’est vain et insolent ! Il ne boirait plus la 
sueur de deux cents .pauvres parias qui valent 
mieux que lui • Il ne se ferait, pins un sérail de tons 
les corps qui plaisent à sa despotique fantaisie ! 
S’il fût resté pauvre, peut-être eût-il été bon ? peut- 
être eût-il choisi une compagne honorable, au lieu 
de vouloir salir de ses faveurs les femmes des 
auties !.. La richesse est souvent une grande pu- 
nition. Vois-le maintenant! Parce qu’il ne peut 
m’avoir, il va vers la folie et vers la mort, en pas- 
sant par la souffrance et le désespoir! 

“ J’ai embrassé, pour toi, notre chère petite, qui 
dort comme un chérubin, à mes côtés. Je vais 
maintenant te parler nn peu de l’existence que je 
mène. 

“Trois jours après notre arrivée à la Nouvelle- 
Orléans, monsieur Alexandre et madame 
sont repartis pour Bâton-Rouge, où cette dernière 
a encore quelques jours à passer chez une de ses 
parentes. Je me suis trouvée alors en compagnie 
de madame V* ## , la mère de ma protectrice. C’est 
une femme d’au Age mûr, bien conservée, comme 
on dit, charitable, généreuse, un peu enthousiaste. 
Elle passe presque toute la journée avec moi, dans 
la chambre du deuxième étage, qui a été assignée 
à ma réclusion forcée. 

“ Toutes les précautions sont prises pour que je 
ne sois pas découverte. Je travaille au trousseau 
de la jolie fiancée. — Tu sais sans doute que mon- 
sieur Alexandre va épouser madame B* # *, qui est 
une jeune veuve. Ils s’uniront à la Nouvelle-Or- 
léans, et occuperont, provisoirement, l’étage de la 
maison, dans lequel est ma chambre. Alors, on 
ouvrira une Séance dans le grand salon du pre- 
mier, et je compte bien y assister, de ma chambre, 
au moyen do quelque trou que je trouverai 
moyen de pratiquer d’ici là. 

“ Quand nous verrons-nous? cher Espérons 

que le ciel nous réserve ce bonheur dans un ave- 
nir prochain, et croyons que la Providence saura 
bien susciter des événements qui nous réunissent ! 

“Au revoir! mon Casimir je f embrasse 

aussi comme je t’aime !” 


FIN DE LA DEUXIEME PARTIE. 


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TROISIEME PARTIE 


LA TERRE ET LE CIEL. 


I. 

COUP-D’ŒIL SUR DIX-HUIT MOIS ECOULES. 

Dix-huit mois se sont écoulés depuis les événe- 
ments qui terminent la deuxième partie de cet ou- 
vrage, événements dont les derniers détails sont 
consignés dans les deux lettres qu’ou a lues. 

Bien des choses ont eu lieu pendant cette année 
et demie ; nous n’avons pas cru devoir les suivre 
pus à pas, pour éviter des longueurs qui eussent 
refroidi l’intérêt du drame. Un récit succinct suf- 
fira pour amener le lecteur au point de jonction 
d’où part ce qui va suivre. 

Nous sommes en l’année 1846, dont l’été vient 
de finir, emportant sa moisson humaine accoutu- 
tumée, grâce aux coups redoublés des épidémies, 
en Louisiane. 

M. Roque a enfin ouvert les yeux sur la ruine 
vers laquelle il marchait à grands pas. Seule- 
ment, il a vu cette ruine quand elle a eu, aux trois 

quarts, détruit sa fortune! L’épidémie de 1844 

lui a enlevé le quart de ses sujets; celle de 1845 
en a fait périr un certain nombre, et l’été de 1846 
vient de faire de.nonvelles brèches parmi ses noirs. 
D’antres noirs sont nés, il est vrai, mais ils ont 
encore longtemps avant d’être utiles. Les empoi- 
sonnements do bestiaux ont été diminuant depuis 
cette dernière année seulement, grâce à une .sur- 
veillance de toutes les heures, grâce surtout à la 
réduction considérable des biens de M. Roque. 
Eu effet, l’ex-riche planteur n’a pins qu’une habi- 
tation diminuée de moitié de ce qu’elle était 

avant la fuite de Rose. L’autre habitation a dû 
être vendue pour satisfaire aux créanciers que 
s’était créés l’habitant, pendant la période crois- 
sante de sa folie. M. Roque n’a plus que quaran- 
te esclaves adultes, plus quelques négrillons inu- 


tiles ; on u’en voit donc qu’une trentaine aux 
champs, les autres ayant d’autres emplois sur l’ha- 
bitation. Junon est morte au milieu do l’été de 
1845, et Silène, qui ne peut vivre seul, s’est placé 
avec cette servante que nous connaissons, Nancy, 
l’ancienne compagne de Sultane, pais de Rose. 
Sultane, revenue des grandeurs , a préféré le tra- 
vail actif des champs aux ennuis sédentaires de 
l’hôpital, et, après avoir confessé ses fantes et s’en 
être repentie avec promesse de n’y plus retomber, 
elle a pris pour mari le beau Pierre, qui l’aime 
pour sa beauté, tout en songeant sans cesse à 
Rose qui ne s’en doute guère. — Quant à mon- 

sieur Roque lui-même, il est bien changé an phy- 
sique sans l’être beaucoup au moral. Il est deve- 
nu maigre et sec, dur et emporté plus que jamais, 
et dévoré d’une activité fébrile qui use sa vie. Ro- 
se n’est pas sortie de sa pensée ni de ses désirs. 

Le même feu le brûle toujours ; seulement, au lieu 
de s’y jeter tête eu avant, comme par le passé, il 
ne s’y laisse entraîner que de loin en loin. Une 
fois par semaine environ, sans jour fixe, il accom- 
plit un pèlerinage û la chambre de la mulâtresse, 
mais il en ressort brisé chaque fois pour vingt- 
quatre heures. Les recherches n’ont pas discon- 
tinué, et monsieur Roque a offert, par la voie des 
journaux, une récompense de cinq cents piastres à 
quiconque arrêtera on fera arrêter celle qu’il veut 
toujours à tout prix. Toutefois, ce n’est plus la 
liberté, ni une maison, ni de for, ni des esclaves, 
qu’il se promet de lui offrir pour prix de ses com- 
plaisunces— - s’il la retrouve! — c’est le pardon et 
l’oisiveté si elle consent ; le cachot, la misère et le 
fouet, si elle refuse ! Et il a maintenant de bonnes 
raisons pour motiver sa vengeance, dix-huit mois 
de marronuage ! sans compter le temps qui s’écou- 
lera encore. Le fouet a recommencé à retentir sut 

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i22 LË VIEUX 

l’habitation, et les pauvres restants ont à travail- 
ler double pour réparer le temps perdu. 

Monsieur Kerlec n’est plus au service de mon- 
sieur Roque. Il s’est éloigné devaut les désastres 
qui frappaient son patron, et se trouve employé 
depuis près dè dix mois dans la police secrète de 
la Nouvelle-Orléans. Turc, sou fameux chasseur 
de nègres, a succombé à une hémorrhagie interne 
causée par un vigoureux coup de bâton que lui a 
appliqué un nègre marron contre lequel il essayait, 
un jour, d’avoir des velléités de chasseur. 

Monsieur Michaud — qui a son but — gère tou- 
jours l’habitation, sans plus faire battre que par le 
passé. Les séances ont cessé chez lui depuis plu- 
sieurs mois, pour être transportées à quelques 
milles chez un autre économe, membre de l’Asso- 
ciation spiritualiste. 

Le vieux Jacques tient toujours — très peu — 
son auberge. Depuis l’événement qui a eu lieu 
chez lui, il a juré à monsieur ltoque une Laine 
éternelle, à cause de Rose qu’il s’est pris à aimer 
de toutes les forces de son vieux cœur, “ comme 
un dernier enfant qu’on a dans sa vieillesse ! ” De- 
puis le départ de la mulâtresse pour la Nouvelle- 
Orléans, le vieux Jacques a fait, pendant long- 
temps, de fréquentes sorties uocturnes, monté sur 
un mulet qu’il a acheté dans un encan, à Bâton- 
Rouge. Quand, à la table de son cabaret, les con- 
versations des convives tombaient sur les pertes 
mystérieuses qui frappaient monsieur Roque dans 
sa fortune, le vieux noir souriait comme sourit la 
statue de Voltaire sous le pérystile du Théâtre 
Français. Quand on lui demandait son avis sur 
ces mortalités extraordinaires “Peut être man- 
geaient-ils de mauvaise herbe ” répondait-il. 

Madame veuve B** # est, depuis quinze mois, 
madame Elwin. Un beau petit garçon, âgé de 
cinq mois et quelques jours, sourit sur ses genoux, 
en regardant de temps à autre un homme au vi- 
sage heureux, qui le chatouille légèrement. Près 
de monsieur Alexandre et de sa femme est assise 
leur mère et belle-mère, madame V***, dont les 
yeux humides d’une douce joie, voient avec bon- 
heur la joie de ses chers enfants. A quelques pas 
de là, dans l’embrasure d’une fenêtre, dont les ri- 
deaux sont hermétiquement fermés, se tient Rose, 
cousant et songeant Rosine, qui a main- 

tenant deux ans t demi environ, babille comme 
une petite pie et s . gîte comme une sauterelle. 

' Rien de remarquable ne s’est produit dans l'exis- 
tence de Rose pendant les dix-huit mois qui vien- 
nent de s’écouler. Elle a vécu, comme Casimir a 
vécu, sans peine et sans joie. Le chagrin de la sé- 
paration est le seul qui attriste son cœur, mais 
c’est un chagrin sans relâche, contre lequel une 
existence facile ne peut rien. Recluse comme une 
prisonnière, par la force des choses, la pauvre jeu- 
ne mère bc fane à l’ombre, comme la fleur dont elle 
yortÇ le 90m gracieux. Une incurable mélancolie 


SALOMON. 

donne à son beau visage une tristesse résignée qui 
fait peine à voir. Elle n’est ni moins belle ni 
moins séduisante, mais des désirs inassouvis, des 
souvenirs cuisants, et des pensées amères lui ôtent 
cette grâce et ce parfum de jeunesse, qni sont à la 
beauté ce que le printemps est à la nature. Ses 
beaux yeux sont cerclés de bistre ; sa bouche at- 
trayante a des plis tristes ; son sourire même pleu- 
re l’amour absent La pauvre femme attend — 

— Attendre, sans connaître le jour d’arrivée, sans 
savoir si jamais ce jour arrivera ! c’est là un sup- 
plice qu’ont seules éprouvé et que comprendront 
seules les âmes aimantes. — Les dernières lettres 
qu’a reçues Rose lui ont appris la situation de son 
cher mari. 

Casimir travaille beaucoup pour éviter l’humi- 
liation du fouet. Il est parvenu à répandre, même 
au loin, la lecture dont profitent, et font pro- 

fiter les autres, tous ceux qui ont intelligence et 
bon vouloir. Les épidémies ne l’ont pas touché, 
acclimaté qu’il est depuis longtemps par le soleil 
des Antilles. C’est maintenant qu’il comprend 
que “ le travail est un sauveur. ” Comme sa chère 
Rose, il souffre d’une séparation si longtemps pro- 
longée. Plusieurs fois, monsieur Roque l’a inter- 
rogé au sujet de la fugitive, et la tristesse du mu- 
lâtre l’a convaincu qu’il pleure — comme lui, qnoi- 
qu’â un tout autre titre — l’absence de la pauvre 
jeune femme. Henry, Loïsa et William grandis- 
sent à vue d’œil. Le premier devient chaque jour 
plus mutin et plus volontaire : il aime Casimir et 
le visite dans sa case, lui jurant qu’il le fera libre 
aussitôt qu’il aura ses dix-huit ans et qu’il pour- 
ra être émancipé ! La seconde, Loïsa, n’a pas ou- 
blié sa chère Rose: elle prétend que “ Dieu n’est 
pas assez méchant pour avoir fait périr sa petite 
mère j qu’elle reviendra un jour, et que son frère 
Henry la rendra heüreuse! ” Quant à William, on 
ne peut guère le voir que de loin en loin : il est en- 
core trop petit pour que sa gardienne le laisse 
courir seul, et il ne peut pas se souvenir de sa 
nourrice. 

Voilà la position exacte de nos personnages ac- 
tuellement en scène. 


II. 

LE KERLEC ET LE YULPES. 

Il est neuf heures du soir. Les rues de la mé- 
tropole du sud sont déjà solitaires. Vers le milieu 
de la ruelle qui prolonge la rue d’Orléans et qui 
débouche dans la rue de Chartres eu longeant un 
des côtés de la cathédrale, s’élève une maison à 
l’aspect bizarre, tenant le milieu entre la prison et 
la caserne. Les ouvertures eu sont si rares, si 
étroites et si basse», qu’on pourrait croire que le 
propriétaire qui a fait construire cette disgracieuse 
bâtisse était on uu original somore, on un amant 
intéressé du mystère. Une seule feuêtre de cette 
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LE VIEUX SALOMON. 


maison eat éclairée, au deuxième étage. Toutes 1 
les autres sout aussi sombres que la nuit. La fe- 
nêtre ou apparaît la clarté solitaire dont noua par- 
lons, est celle d'un cabinet dans lequel nous entre- 
rons avec le lecteur, sans passer par les toits, com- 
me Asmodce, ni par les portes, comme les gens 
vulgaires. 

Près d’une table chargée do i>apiers se tient un 
homme dont nous nous abstiendrons de tracer le 
portrait par la, raison que cet homme est déjà con- 
nu du lecteur : c’est monsieur Kerlec, aujourd’hui 
un des chefs de la police secréte de la Nouvelle-Or- 
léans. Il écoute un homme, assis en face de lui 
dans l’attitude d’un subordonné, et inscrit, des ren- 
seignements qu’il en reçoit, ceux qu’il croit de quel- 
que importance. 

— Et de la mulâtresse dont je vous ai donné 

le signalement, dit monsieur Kerlec, vous n’avez 
aucune nouvelle? 

— Aucune, répond l’agent. J’ai fait surveiller 
les steamboats, les routes de terre, les hôtels ; on 
n’a pu rien découvrir. Il est presque impossible 
que cette esclave soit à la Nouvelle-Orléans. 

— Vous savez, monsieur Aubert, que la récom- 
pense promise est doublée. 

— Oui, monsieur, mais où il n’y a rien ou ne 
peut lien découvrir. 

— Allons continuez toujours. J’ai des rap- 

ports qui me donnent à croire que le sujet dont il 
s’agit a passé par cette ville. Or, s’il y a passé, il 
y a pu rester. On est toujours mieux caché dans 
une ville que daus une campagne, dans la foule 
que dans la solitude. 

— C’est vrai ; mais vous m’avez dit aussi que 

cette négresse 

— Mulâtresse s’il vous plaît, et non pas né- 

gresse. Ne confondons pas ! 

— C’est ce que je voulais dire. Vous m’avez 
observé que cette mulâtresse n’a ni parents, ni 
aiuis, ni connaissances probablement; comment 
alors pourrait-elle se cacher si bien daus une ville 
qui lui est inconnue ? 

— Elle a été protégée dans sa fuite, et nous 
pouvous inférer de là, que ceux qui l’y ont aidée 
IKmvent bien l’avoir aidée aussi à se celer, ne se- 
rait-ce que pour se mettre eux-mêmes à l’abri. Il 
n’y a donc pas lieu à abandonna les poursuites, et 
je vous engage à les continuer; 

Là dessus, l’homme de la police se leva et prit 
congé. Dès qu’il fut sorti par une porte, monsieur 
Kerlec en ouvrit une autre et fit un signe à un se- 
cond personnage qui attendait dans une anticham- 
bre. Aussitôt ce second personnage entra daus le 
le cabinet, et prit ha place qu’avait occupée le pre- 
mier. 

— Eh bien, eh biou, mousieur Vulpès, avons- 
nous quelque chose de nouveau nu sujet de la mu- 
lâtresse que je vous ai recommandée î 


12 & 

— Peut-être, monsieur Kerlec, fit le nouveau per-' 

sonuage eu clignant de l’œil a* ac intention, peut- 
être! Je vais vous déduire d’abord mes petits 
moyens 

L’individu qui répondait au nom remarquable 
de Vulpès était assez agréable de visage, pour 
ceux qui ne s’y connaissaient pas. Il avait Pœil du 
renard et le nez de la fouine. Sa bonche, assez 
gracieuse, n’avait que le tic de se contourner quand 
il parlait avec complaisance de lui-même. Un ob- 
servateur sagace eût deviné au premier coup d’œil 
le comédien consommé, aussi apte aux rôles pathé- 
tiques et sentimentale qu’à ceux de la fourberie et 
de la duplicité. Trente ans environ, un® taille as- 
sez élevée, un port jjoide, et des allures quelque 
peu militaires, lui donnaient un ensemble satisfai- 
sant, à première vue. L’audace se joignait, chez 
cet homme, à l’astuce, parce qu’il se savait appuyé 
et apprécié. 

— Je vous (lirai donc, fit-il pour entrer en mati- 
ère, que j’ai trouvé un procédé — peu en usage, 
s’il n’est pas tout^à-fait nouveau — à l’aide duquel 
je puis découvrir bien des choses qui resteraient 
toujours de l’hébreu pour mes confrères. Ce moyeu 
le voici : Dans toute ville où j’exerce, je commence 
par me faire autant de maîtresses qu’il m’est pos- 
sible.... parmi la domesticité. Je ne les choisis 
ni belles, ni jeunes, afin de réussir plus aisément 

et plus économiquement. — Mais ce préambule 

vous déplaît peut-être î mousieur Kerlec. . . . 

— Non, mousieur; tout au contraire: je m’ins- 
truis en vous écoutant. 

Monsieur Vulpès fut flatté de cet adroit compli- 
ment,.et continua : 

— Je disais donc : plus aisément et plus écono- 
miquement; j’ajouterais qu’outre la facilité et l’éço- 
noinie, ce procédé, appliqué à ma façon, a encore 
un inappréciable avantage, c’est que ces bonne* 
amies me sont toutes dévouées, vu que je possède 
plus d’avantages physiques qu’elles, ce qui fait 
qu’elles savent qu’il leur serait difficile de trouver 

aussi bien que moi! — Donc, monsieur, mon 

procédé m’a servi, je crois, dans la recherche dif- 
ficile dont vous m’avez chargé. Veuillez écouter: 
— Il y a, daus une maison située ( Vous me per 
mettrez do garder l’indication jusqu’à nouvel or- 
dre ), il y a une fort jolie jeune femme, mulâ- 

tresse, ayant nue petite fille d’environ deux ans et 
demi. Cette jolie mulâtresse s’habille autrement 
qu’on ne le fait ici, et je suis persuadé que c’eat 
celle que vous cherchez ! 

Monsieur Kerlec fit un bond sur sa chaise 

— Bravo! mousieur Vulpès, s’écria-t-il ; donnez- 
moi maintenant l’adresse de la maison, et comptes 
sur une gratification généreuse. 

— Oh! monsieur Kerlec je compte toujours 

sur ce qu’on me promet sauf en matière d’ar* 

gent ! Si vons saviez comme j’aime le comptant ! 


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124 


LE VIEUX SALOMON. 


— Vous méfieriez-vous (le moi? monsieur Vul- 
pès., .. 

— Dieu m’eu garde ! mais voyez-vous, cette con- 
fiance que i’ai dans les espèces ayant cours — 
quand je les tiens dans le creux de ma main — est 
chez moi une religion! Je ne m’en départirais pas 
avec mon i>ropre père ! 

— C’est fort bien, monsieur, mais qui me répond 
que cette femme est celle que je cherche ! Qui me 
répond même que 

— Assez ! monsieur, répondit l’agent offensé : la 
première supposition est acceptable, mais la se- 
conde attaque ma probité, et 

— J’abandonne volontiers cette seconde supposi- 
tion, monsieur Vulpès, mais la première? 

— Monsieur, je vous jure qne c’est la personne 
que vous cherchez, et je suis prêt à vous donner 
une déclaration écrite, qui m’engagerait à la resti- 
tution immédiate, si je m’étais trompé. Mon cau- 
tionnement est là, monsieur 

— Tenez, monsieur Vulpès, dit le Kerlec en pre- 
nant quelques billets de banque, voilà vingt pias- 
tres en à-compte ; dès que la femme sera prise, 
vous aurez le reste. 

— Et le reste. . . .c’est ? 

— C’est trente autres piastres, monsieur Vul- 

pès. 

— Cela ferait cinquante. Or, monsieur, je vous 
jure que je ne puis faire cette affaire à moins du 
double j’y perdrais! 

— Vous y perdriez ! Vous disiez que vos maî- 
tresses ne vous coûtent rien ! 

— Je n’ai pas dit rien , monsieur ; j’ai dit qu’il y 
a économie à suivre mon système ; mais, entre 
économie et zéro, il y a un monde ! 

— Voyons, voulez-vous soixante quiuze piastres? 
— Pas quatre vingt dix-neuf et quatre vingt dix- 

neuf sous, monsieur: j’y perdrais foi d’honnête 

homme! 

Monsieur Kerlec parut réfléchir un moment 

— Allons. . . .vous les aurez, dit-il. 

— Je vais donc vous donner l’adresse par écrit, 
monsieur Kerlec. 

Monsieur Vulpès écrivit une ligue eur un mor- 
ceau de papier ; mais il garda le papier entre ses 

doigts, et attendit 

, — Donnez! fit le Kerlec, et comptez 

Monsieur, répondit le Vulpès, vous savez je 

compte sur ce que je tiens ! 

Le Kerlec rougit, puis pâlit et hésita. A la 

fin il jugea prudent de céder. 

— Tenez donc diable d’homme! fit-il avec 

une rage contenue qu’il masqua sons un sourire 
faux 

Et il tendit au Vulpès quatre-vingts piastres en 
billets. Celui-ci les compta d’abord, puis les exa- 
mina avec tout le soin voulu. 

— Il y a tant de faux billets en circulation ! ob- 


serva-t-il tranquillement; monsieur Kerlec lui- 
même pourrait y être pris 

Et il remit l’adresse qu’il tenait à la main. 

— C’est bien, dit le Kerlec après l’avoir lue ; je 
vous recommande le plus absolu silence ! 

— Inutile! monsier, inutile je connais mes 

devoirs. 

Et, sur ce, il salua et sortit. 

— Rusé coquin ! s’écria le Kerlec quand l’autre 

fut assez loin pour ne pas l’entendre je n’ai rien 

pu lui soustraire ! 

— Vieux grippe-sou ! murmura le Vulpès de son 

côté je connais la valeur de tou crédit ! 


III. 

ÜN cour DE FOUDRE AU MILIEU DU CALME. 

Onze heures viennent de sonner à la cathédrale. 
M. Kerlec a fait diligence. Il est porteur d’uu 
wrrrant , et, accompagné de deux hommes de po- 
lice, il se dirige vers la rue de l’Hôpital, eu suivant 
le trottoir de la rue Royale. 


Depuis une heure environ, madame V** # a ga- 
gné son lit, au premier étage de la maison où nous 
avons conduit le lecteur au commencement de cet- 
te Troisième Partie. Monsieur et madame 
Alexandre sont aussi couchés, et Rose vient de 
s’endormir, sa petite Rosine à ses côtés. La jeune 
femme s’est endormie les yeux humides, en son- 
geant à son cher et pauvre mari qui, loin d’elle, 
pioche la terre du matin au soir, et qui, la nuit ve- 
nue, n’a personne à ses côtés pour le consoler de 
ses peines ! Avant de se coucher, la pauvre femme 
a épanché sur le papier les chagrins de son cœur ; 
elle a écrit à sou Casimir ; la lettre, qu’elle n’a pas 
encore cachetée, est ouverte sur sa table. 

Tout à-coup, la sonnette d’en bas retentit avec 
force. Monsieur Alexandre qui l’a enteudue le 
premier sort du lit, passe à la hâte un pantalon, et, 
ouvant la fenêtre, demande qdi est là. 

— Affaire imjxjrtante et pressée ! monsieur, ré- 
pond une voix mâle. Descendez sans perdre une 
minute, et veuillez ouvrir. 

Une minute après, monsieur Alexandre se trou- 
va en présence de trois hommes qui, moitié poli- 
ment moitié de force, pénétrèrent dans le vesti- 
bule. 

— Monsieur Elwin, dit alors le Kerlec, voici un 
narrant qui nous autorise, ces deux messieurs et 
moi, à visiter votre maisou, et je vous prie de nous 
permettre de remplir immédiatement notre man- 
dat. 

— Mais monsieur, répondit le maître de la mai- 
son, tout le monde est couché ici, et je ne conçois 
pas une pareille méprise ! 

— Il n’y a pas de méprise, monsieur et noqs 
alloua yous le prouver, . 

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LE VIEUX SALOMON. 


135 


— Atteudez un morneut au moins, que je pré- 
vienne ma famille de cette inqualifiable démarche 
que je ne comprends pas. 

Et monsieur Alexandre s’apprêtait à monter. 

— Pardon, monsieur, fit le Kerlec eu le devan- 
çant et eu se campant avec résolution sur la pre- 
mière marche de l’escalier, après avoir fait un signe 

à ses hommes; pardon ce que nous voulons 

précisément éviter, c’est que vous avertissiez per- 
sonne. 

— Monsieur l’agent ! s’écria le jeune homme, ma 
mère et ma femme sont au lit, et je no souffrirai 
pas qu’une aussi indécente visite ait lieu à cette 
heure ! 

— Monsieur, répondit le Kerlec, nous n’en vou- 
lons ni à madame votre mère, ni à madame Elwin. 
Si elles sont couchées, je suppose qu’elles ont des 
couvertures. Quant à vous opposer à l’exécution 
de notre mandat, vous n’y pouvez songer ! Nous 
sommes en [règle. D’ailleurs, au premier signe 
itératif d’opposition, j’envoie chercher quatre hom- 
mes de plus, s’il le faut, et nous vous emmène- 
rons préalablement à la station de police. 

. Monsieur Elwin rentra sa colère et se laissa aller 
sur un siège. 

— Montez avec moi, dit le Kerlec à un de ses 
hommes. — Vous, ajouta-t-il en s’adressant à l’au- 
tre, veillez à ce que monsieur ne bouge pas ! 

Et, suivi de l’homme qu’il avait appelé, il monta 
tout droit au deuxième étage 

Un quart d’heure après, monsieur Kerlec et son 
aide descendaient précédés de Kose portant sa pe- 
tite fille. La pauvre femme pleurait et sanglotait 

à fendre l’âme. Elle regarda monsieur 

Alexandre en passaut devaut lui, et n’osa pas lui 
adresser la parole, de peur de le compromettre plus 
qu’il n’était déjà compromis ; mais le regard qu’elle 
lui jeta renfermait toutes les pensées de gratitude 
de sou cœur, et la réponse muette du jeune homme 
fut qu’il la secourrait encore et toujours, jusqu’aux 
limites de la puissance humaine. 

Eu attendant le lendemain, Kose fut conduite 
au domicile de monsieur Kerlec, daus cette maison 
où nous avons vu se passer la scène de la dénonci- 
ation faite par monsieur Vulpès, pour cent pias- 
tres. 

Les deux aides furent renvoyés. 

* 

* * 

Il y avait une heure que Kose était chez mon- 


— Vous n avez peut-etre jamais vu ce supplice, 
continua le Kerlec, Voici comment il s’inflige: 
supposons qu’il s’agisse de vous : On vous dépouil- 
lera de tous vos vêtements, tous, entendez vous,. . 
Quand vous serez nue, ou vous attachera chaque 
main et chaque pied à des piquets fixés en terre, 
et assez éloignés les uns des autres pour vous main- 
tenir bien allongée, et le commandeur vous labou 
rera le corps de coups de fouet, dont cliacnu vous 
enlèvera un lambeau de chair, et fera jaillir votro 
sang 

M. Kerlec — qui parlait aiusi avec intention, en 
pesant sur les détails — se tut uu instant, pour 
donuer à sa description le temps de bieu pénétrer 
dans l’esprit de la pauvre femme. 

— Quand cet affreux supplice sera terminé, con- 
tinua-t-il, on arrosera vos plaies d’eau vinaigrée. 

C’est une seconde torture aussi terrible que la 

première !. . - .et vous qui êtes une femme délicate, 

vous pourriez vraiment en mourir mais pas 

tout de suite au bout de quelques jours! — 

Après cela, si vous ne succombez pas, il vous fera 
manger du cachot assaisonné de rations de tordu , 
de temps eu temps, jusqu’à ce que vous lui cédiez 
. .vous savez ! car s’il ne vous aime plus à vous of- 
frir la liberté et l’aisance, il vous désire toujours 
furieusement. 

La pauvre Rose aurait voulu répondre, qu’elle 
ne l’eut pu, tant l’épouvante la torturait 

— Songez donc, Kose : tout le monde de l’habi- 

tation sera là, et des voisins ! I* y aura des blancs 
et des uoirs et votre corps uu sera exposé long- 

temps à tous ces regards 1 Quelle honte avant le 
supplice. 

— Oh ! mon Dieu 1 Oh ! mou Dieu ! ! s’écria eu- 

fiu la mulâtresse 

— Eh bieu, Kose, continua l’ancieu économe cil 

se rapprochant de la jeune femme perdue en uue 
iuvocation meutale au Père des opprimés, ch bien 
tout cela vous pouvez l’éviter! Ni la honte, ni le 
fouet, si vous vouiez ! Tout au contraire, la tran- 
quillité, l’espoir de retrouver bientôt Casimir, 
d’être heureuse avec lui ! 11 serait si content, si 
heureux, ce pauvre homme que vous aimez, de re- 
prendre auprès de vous sa place chérie! tandis 

que maintenant il souffre et languit sous un labeur 
écrasant, privé de toute consolation ! — Vou- 

lez-vous être heureuse avec lui! Je n’ai qu’à vous 
donner un peu d’aide, et jamais ou ne vous retrou- 


sieur Kerlec. 

— Kose, disait celui-ci, vous savez sans doute 
quel sort vous attend. Si vous l’ignorez, je vais 
vous le dire. Monsieur Koque couve une colère 
atroce contre vous ; il a fait serment que, si jamais 
vous retombiez eutre ses mains, vous lui paieriez 
cher votre fuite et vos refus. 11 commencera par 
vous faire fouetter, à nu, aux quatre-piquets. 

Kose frissonna de tous ses membres. 


vera ! Allons, ma fille, dites un mot, uu seul, mais 
là de bou cœur et je vous laisse fuir et je vous 


protège! Je ne suis pas méchant, moi, et j’aime- 
rais à faire une bonne action 


La voix de M. Kerlec s’était adoucie; son parler 
était lent et caressant, et semblait pareruel et sin- 
cère. La mulâtresse crut voir un secours du ciel, 
dans ce miracle du loup devenu agueau, et elle se 


jeta aux genoux de cet homme : 

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126 


LE VIEUX SALOMON. 


— Oh ! monsieur, s’écria-t-elle avec transports, 
Dieu vous le rendra : sauvez moi! sauvez mon en- 
fant! rendez-nous à la liberté et à celui que j’ai* 

me et notre vie entière sera une longue prière 

au ciel, pour votre bonheur ! 

— Nous nous entendrous, je le vois, chère Rose, 
nous nous entendrons ! répondit le Kerlec. — Eh ! 
mon Dieu, ce que je désire de vous ne peut ni vous 
compromettre ni vous faire tort. Relevez-vous, 
ma chère, et écoutez-raoi. Demain, aussitôt la 
nuit venue, je vous conduirai moi-même en un lieu 
si sûr, que nul ne vous y découvrira. Au lieu de 
vous mener devaut la justice pour qu’elle vous 
rende à votre maître, je vous rendrai à la liberté, 
au bonheur ! 

Rose saisit la main de monsieur Kerlec, et la 
porta à ses lèvres. Elle était belle sous lo rayon- 
nement de la joie traversant l’amère douleur qui 
l’avait d'abord courbée, elle était séduisante avec 
ses beaux yeux humides des saintes larmes de la 
reconnaissance 

— Et, reprit le blanc, qu’est-ce que je vous de- 

mande pour tout cela ? d’être à moi jusqu’à la nuit 
de demain pas davantage! 

La mulâtresse sentit dans tout son être une vio- 
lente commotion électrique. Une sueur glacée 
perla sur sou front. Elle voulut s’écrier et ne put. 
Elle semblait paralysée. Enfin, un sanglot brisa 
sa poitrine : 

— Je voudrais mourir ! s’écria- t el le 

Et elle tomba sur le plancher, comme si la fou- 
dre l’eût atteinte. 

Mais presque aussitôt elle se releva. Le coup 
avait été trop fort pour durer. Elle s’assit et de- 
vint marbre. Monsieur Kerlec crut que la pre- 
mière surprise avait effraye pour une minute la 
jeune femme, et que la réllexiou, aussi prompte, 
l’avait ramenée à d’autres idées dont il avait cru 
voir l’expression. 

- C’est peu de chose ! continua-t-il, et qu’est ee 
(pie cela vous coûte? D’abord, qui le saura? Ter- 
son ne assurément, car je ne suis pas un bavard, 
moi ! un jeune faufaron qui se vante de ses succès ? 
Je suis un liotnino mûr, qui vous désire depuis 
longtemps, et qui a su le cacher ! — Vingt-quatre 

heures qu’est-ce que vingt quatre heures, pour 

éviter faut de honte, un pareil supplice, et des mi- 
sères comme celles qui vous attendent ? — Voyons, 
répoudez moi, Rose, voulez- vous ? 

— J’aime mieux mourir! répoudit la mulâtresse 
froide comme une statue de pierre. 

— Vous ne comprenez donc pas, malheureuse! 
Ce que vous me refusez, pour si peu de temps, il 
vous faudra l’accorder, pendant des aunées peut- 
être, à celui (pii vous aura humiliée et torturée ! 
Du plus, il est probable qu’il vendra votre mari à 
quelque planteur du Mississippi ou de la Caroline, 
et vous no le reverrez plus ! Monsieur Roque n’est 


pas disposé à vous partager avec un escla ve : c’est 
pour lui seul qu’il vous veut ; vous êtes probable- 
ment sa dernière passion : c’est là plus tenace ! — 
Moi, c’est nu désir violent que j’ai de vous possé- 
der vingt-quatre heures! Après cela, vous me 

verrez aussi ardent à vous protéger que j’ai été 
acharné à vous poursuivre. 

Rose ne bougeait pas, ne répondait pas. On 
eût dit que sa pensée s’était arrêtée tout.à-coup 
comme s’arrête l’aiguille d’uue horloge dont le res- 
sort vient de cesser sa tention. Peut-être le der- 
nier raisonnemnnt de monsieur Kerlec l’avait-il 
frappée. En effet, rien de plus rationnel et de 
pins logique que ce qu’avait dit cet homme* En- 
tre deux maux inévitables, on choisit nécessaire- 
ment le moindre. Or, satisfaire au caprice de cet 
homme qui tenait son sort entre les mains, et se 
donner pour longtemps à un maître absolu et 
cruel, étaient deux sacrifices bien différents! et 
nous osons dire que si Rose résista quand même, 
elle est une exception dans les exceptions. 

Eh bien oui, elle discuta avec elle-même, la pau- 
vre femme ! Elle hésita et fut près de laisser sor- 
tir de ses lèvres un oui honteux. Qui sait ? peut- 
être l’eût-ello dû, pour son mari lui-même, pour son 
enfant, pour elle! Peut-être était-ce une grande 

faute que refuser ? C’était peut-être assumer 

la lourde responsabilité des événements ulté- 

rieurs En voyant la question au point de vue 

du déshonneur, ce déshonneur n’était-il pas plus 
complet par le Roque que par le Kerlec 4 ? Et la hon- 
te publique, et le supplice atroce, et le cachot, et la 
misère, et son mari vendu, et son enfant peut -être 
tué par les conséquences du sort de sa mère ! Et 
tout cela pour refuser l’inévitable ! pour refuser 
dix fois moins que ce qu’ou va indubitablement 
trouver ! — Y avait-il vertu ou crime, sagesse ou 
folie, à dire non! 

Rose refusa ! 

— Monsieur Kerlec! dit-elle eu se levant avec 
la majesté d’une reine qui parlerait à Dieu, je 11e 
suis qu’une femme mortelle, qu’une esclave qui de- 
vrait peut-être obéir mais une voix intérieure 

parle à mon âme, et je vois au-delà dos jours pré- 
sents. Dieu peut susciter quelqu’évéueinent qui 
réduise à néant tous les projets cruels qu’ou a con- 
çus contre moi. La vertu absolue n’est pas de la 

terre ; mais la foi est toute-puissante et j’ai la 

foi ! Si bas que je tombe sans ma faute, je vois 

à mes côtés une main divine qui me relèvera 

si jr crois ! Quand je serais arrêtée, quand je se- 
rais conduite dans la savane où je dois être sup- 
pliciée, quaud je serais nue sous les regards d’une 
foule cruelle et hébétée, quand je serais étendue à 
terre sur le ventre, mes quatre membres attachés à 
quatre piquets, quand le fouet du commandeur 
élèverait en sifflant sa lanière coupante. . . . j’espé- 


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Goc le 



LE VIEUX 

ferais encore! je croirais encore!., et peut-être 
cette lanière ne retomberait- elle pas ! . . . . 

Monsieur Kerlec! continua-t-elle, il y a un 
Dieu. . . donc il y a une [Justice Infaillible, et rien 
n’est perdu ! Vous avez dit ironiquement que vous 
n’êtes pas méchant et que vous voulez faire une 

bonne action Dites-le sérieusement et prou- 

vez-le! Jetez la récompense, offerte pour ma pau- 
vre tête, aux pieds de Celui qui pèse toute chose 
dans l’Equitable balance des actions humaines : Il 
ne la laissera point passer inaperçue ! Vous n’avez 
pas do femme, monsieur ; vous n’avez pas d’en- 
fants; mais vous avez eu une mère Eh bien, 

si vous l’avez aimée, si vous gardez et respec- 
tez son souvenir, réjouissez son esprit par une 
action chrétienne ! Les morts ne sont pas morts , 
monsieur.... ils nous voient de là-haut, sourient* 
au bien et gémissent au mal que nous faisons ! 
Croyez eu Dieu, monsieur, et vous serez bon! — 
Ce n’est pas par vertu terrestre que je vous refuse 
l’heure fugitive que vous me demandez : il n’y a 
que des vertus relatives : c’est que céder devant 
la menace du malheur c’est douter de la Provi- 
dence! Que m’importerait — vous voyez que je ne 
me fais pas prude — que m’importerait de me don- 
der à vous pendant vingt-quatre heures. . . pour la 
liberté ! J’arrêterais ma pensée et je vous laisse- 
rais faire ; vous n’auriez rien de mon cœur ; vous 
n’auriez que mon corps!. . et, deux jours après, ou 
vous m’auriez oubliée, et alors que vous resterait- 
il de quelques voluptés toutes matérielles ? ou bien 
vous vous souviendriez de moi, et cela vous ferait 
souffrir. — Faites le bien pour le bien, monsieur, 
et si un jour je vous rencontre dans la vie, peut- 
être que ma profonde gratitude donnera quelque 
joie à votre cœur.... Au nom de votre mère, 
monsieur, au nom du Dieu Tout-Puissant, sauvez- 
moi, sauvez-moi ! 

Et, succombant sous sa propre émotion, elle 
tomba à genoux, et élevant ses bras suppliants 
vers l’invisible qui soutient les mondes; 

— Mon Dieu ! dit-elle, mon Dieu ! touchez le 

cœur de cet homme ! \ 

Monsieur Kerlec se leva comme un insensé, en 
passant sa grosse main sur ses yeux humides : 

— Prenez votre enfant, dit-il à Eose, et venez 
tout de suite! Je crois en Dieu maintenant.... 
Peut-être demain n’y croirai-je plus ! Venez, je 
vais vous reconduire où je vous ai prise, et vous 
direz & vos protecteurs de quitter demain leur mai- 
son, et d’aller vous cacher ailleurs. Venez ! 

Us descendirent les escaliers. Minuit sonna à 
ce moment. Quand monsieur Kerlec ouvrit la 
porte de 1^ rue, il se trouva face à face avec le Re- 
corder, son chef! 

— Ah, ah ! fit celui-ci, vous ameniez la mulâ- 
tresse ! C’est très bien, monsieur Kerlec. Suivez- 
moi donc avec elle à la prison. 


SALOMON. 127 

IV. 

LA COUR DU RECORDER. — DEUX RENCONTRES. 

Eose et sa fille avaient passé le reste de la nuit 
à la prison de ville. 

Le lendemain, à dix heures du matin, le recor- 
der était sur son siège, et les affaires du jour al- 
laient commencer. Des vagabonds, des voleurs, 
des assassins, des filles de vie scandaleuse, étaient 
réunis dans le fond de la salle, sous la surveillance 
d’hommes de police munis de courts bâtons ferrés. 

Le “ Recorder ”, dans l’Etat de la Louisiane, 
participe du Commissaire de police, du Procureur 
du roi, du Juge d’instruction et du Juge de paix. 
Les fonctions de ce magistrat sont si peu définies, 
si étendues en tels cas, et si restreintes en d’autres 
cas ; son autorité est si élastique, si vague et sur- 
tout exercée si singulièrement parfois, que nulle 
analogie entre ses \$ri tables fonctions et celles 
d’un autre magistrat quelconque, eu tout autre 
pays, est réellement impossible, si l’on veut être 
exact. On ne peut (lire que ceci : Un recorder est 
un recorder. 

Donc, dans la salle dont nous parlons, étaient 
réunis les malfaiteurs, mâles et femelles, arrêtés 
durant la nuit précédente parles watchmen , — gar- 
diens. — On remarquait dans cette honorable réu- 
nion, beaucoup de tout jeunes gens, des enfants 
même ! car il y en avait depuis vingt ans jusqu’à 
quatorze ans! Ce n’était pas des voleurs; c’était 
des joueurs de couteau, de poignard ou de pistolet, 
engeance très commune dans la ville principale de 
la Louisiane. 

Nulle partie vice et le crime ne sont aussi pré- 
coces que là où règne l’esclavage, et cela se com- 
prend : l’habitude du despotisme et des cruautés 
commence par endurcir le cœur et corrompre l’âme; 
l’aristocratiè stupide de la peau fait croire, à tous 
les blancs-becs, qu’ils sont sortis de la cuisse de 
J upiter, qu’ils sont d’une autre essence que le reste 
de l’humanité, et, mus par l’orgueil insensé que 
leur inculque l’éducation esclavagesque , ils tuent 

comme ils boivent un verre d’eau froidement 

et par besoin ! 

Ou a vu, à la Nouvelle-Orléans, et il n’y a pas 
bien longtemps de cela, une bande de cinq ou six 
joueurs de cette espèce, ayant pour chef un petit 
vaurien de seize ans, tuer en plein café un hom- 
me paisible qui jouait aux cartes ou aux domi- 
nos ! Comme ils sont natifs , l’impunité la plus 
criante les protège, dans leurs crimes, et les ci- 
toyens impassibles les |laissent passer au milieu 
des rues, le lendemain d’un assassinat. Les étran- 
gers seuls s’émeuvent, parlent beaucoup, crient 
même, insèrent des articles dans les journaux, et 
organisent des patrouilles, ou soldent des émis- 
saires courageux, pour arrêter ceux qui ont assas- 
siné quelqu’un de leurs compatriotes. Mais les 
courageux émissaires empochent l’argent du comi* 

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128 


LE VIEUX SALOMON. 


té, vônt prendre leurs plaisirs au lac Pontchar- 
train, et reviennent comme ils sont partis, moins 
leur raison qu’ils ont laissée dans l’alcool — afin 
sans doute qu’elle se conserve, — et leur argent 
qu’ils ont oublié dans le tiroir du cabaretier. Quel- 
quefois, par exception, on arrête un de ces jeunes 
gens; mais il existe une charmante ressource 
pour ne les jamais condamner : c’est la ressource 
de la caution. Le magistrat qui les juge en pre- 
mière instance les met, comme on dit, sous cau- 
tion, quand il n’y a pas mort d’homme immédiate. 
Il se trouve toujours un gentleman , du même aca- , 

bit, qui cautionne le coupable d’une somme de 

Ce cautionneur n’a ni son, ni feu, ni lieu, la plu- 
part du temps, mais n’importe ! il fait voter dans 
le sens politique du juge, et tout homme qui fait 
voter a une valeur intrinsèque. Quand il y a mort 
immédiate, c’est autre chose : l’assassin est arrê- 
té quand il l’est ? On le ^giet en prison, et, au 

bout de quelques jours, il se trouve qu’il s’est éva- 
dé, sans se faire une égratignure et sans déchirer 
ses vêtements. Trois mois après, on le rencontre 
dans les rues ou à la porte des cabarets, attendant 
quelque trembleur qui lui paye un verre de spiri- 
tueux! Il faut ajouter que, en revanche, si un 
coupable est étranger au lieu d’être natif, son af- 
faire est faite : il est pendu bel et bien à moins 

qu’il n’ait assez d’argent pour acheter la justice. 

( Ecrit en 1858, ) 

Un peu à part de l’écume humaiue dont nous 
avons parlé, se tenaient Rose et sa fille, sous la 
garde de deux hommes de police. 

Après que les vauriens votant eurent été acquit- 
tés ou relâchés sous caution, et que les délinquants 
étrangers eurent été condamnés à» la prison ou à 
l’amende, mais surtout à l’amende ! le tour de la 
mulâtresse fut appelé. 

— A qui appartiens-tu ? lui demanda le Recor- 
der — 

— A monsieur Roque, monsieur, répondit la 
jeune femme. 

— Oit est située son habitation f 

— A quelque distance de Bâton-Rouge. 

— Et pourquoi t’es-tn sauvée ? 

— Parce que mou maître voulait faire de moi sa 
maîtresse. 

— Joli prétexte ! fit le magistrat. 

— Et il douua, à voix basse, un ordre â un offi- 
cier de police qui fit â Rose le signe d’avoir à le 
suivre, et qui sortit avec elle et son enfant. 

Rose fut enfermée de nouveau, jusqu’à quatre 
heures et demie. On oublia de lui donner à man- 
ger, et Rosino pleurait eu disant qu’cllo avait 
faim. A quatre heures et demie, l’officier de po- 
lice vint les prendre, et les conduisit vers la levée. 
Un stearahoat était près de démarrer pour remon- 
ter le fleuve : il allait à Bâton-Rouge. Rose, Ro- 
sine et l’officier de police montèrent à bord, et, à 


cinq heures juste, le dernier coup de cloche ayant 
tinté, et le sifflet de la vapeur ayant déchiré l’air 
de son cri aigu, les palettes des roues commencè- 
rent leur rotation infernale, et la maison flottante 
s’éloigna majestueusement du rivage. 

— Monsieur l’officier, dit Rose à son conductenr, 
depuis hier nous n’avons pas mangé, Rosine et moi, 
et cette enfant a bien faim ! 

— Que ne parliez-vous plus tôt, ma fille, répondit 

l’homme ! Ces misérables de la geôle ne vous ont 
donc pas donné à manger t 

— Non, monsieur, répondit la jeune femme de sa 

voix enchanteresse ; on nous aura oubliées 

L’homme était déjà loin. Bientôt, il sortit do 
l’oflice, apportant lui-même une assiette creuse 
remplie de viande et de légumes, et un morceau de 
pain d’un volume plus que suffisant. 

— Tenez, dit-il, mangez, vous et votre enfant. 

— Vous n’êtes pas de ce pays ? monsieur, de- 
manda Rose à cet homme 

— Non, mon enfant, répondit-il ; je suis né à la 
Basse-Terre, Guadeloupe. 

— Vous êtes de la Basse-Terre ! s’écria Rose. 
Moi, je suis de la Pointe-à-Pitre. 

— Nés au même pays ! à quatorze lieues de dis- 
tance! fit l’officier avec quelque émotion Et vo- 

tre petite fille f 

— Elle est née en Louisiane, à Bâton-Rouge. 

La prisonnière et le gardien causèrent encore 

quelque temps. Après quoi, celui-ci alla dans sa 
cabiue pour prendre un peu de repos. 


Dès que le jeune homme eut quitte la mulâtres- 
se, plusieurs passagers du steamboat passèrent et 
repassèrent devant Rose en l’examinant avec des 
regards d’admiration. Rose était toujours vêtue 
à la coloniale . Les sentiments tumultueux qui 
s’agitaient en elle animaient son beau visage. La 
foi, qui la portait d’uu bras puissant au-dessus 
des flots de la peur, illuminait ses yeux et auréo- 
lait son front. Comme ces sublimes martyrs des 
anciens temps, que la persécution seule fanatisait, 
Rose semblait défier la mauvaise fortune et les 
supplices. Mais, au contraire de ces fanatiques 
mourant pour des sottises indigues d’examen, la 
jeune femme souffrait pour la conservation de sa 
pureté, non vis-à-vis des autres, mais vis-à-vis 
d’elle-même, afin que si, un jour, uu ciel plus clé- 
ment venait à lui sourire, elle n’y semât pas les nu- 
ages de souvenirs mauvais. Les molles et suaves 
ondulations de son beau corps, auxquelles un lascif 
habillement «ajoutait de nouvelles séductions, fai- 
saient rêver les jeunes blancs qui la dévoraient 
des yeux. 


Parmi cos jeunes blancs, à une certaine distance 
du lieu qu’avait choisi Rose pour se donner l’exer- 
cice de quelques pas, se teuait, appuyé à un des 
poteaux de la galerie extérieure du bateau, un 
homme au visage mélancolique et rêveur, Il était 


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LE VIEUX 

mis avec «ne élégance de bon goût, sobre et frai | 
che. De jolies moustaches noires traçaient, au- i 
dessus de sa lèvre supérieure, un dessin gracieux. 
Ce jeune homme paraissait avoir vingt-deux ans. 
Son buste élégant se dessinait sous un drap fin, 
habilement tail!é. Il regardait la mulâtresse de* 
puis que l’officier de police l’avait quittée, car il ne 
l’avait pas aperçue auparavant. Son regard ne 
la quittait pas, et il semblait avoir fait avec lui- 
même la gageure de forcer les yeux de Rose à ve- 
nir à la rencontre des siens. 

An bout de quelques instants, Rose fit errer son 
regard vers la place où se tenait le jeune homme, 
et bientôt après les doux yeux de la mulâtresse fi- 
rent union avec ceux du jeune blanc. 

— Monsieur Augustin ! fit-elle avec un petit cri 

tout joyeux 

Et à son tour elle attira le jeune homme qui 

s’approcha d’elle. 

— C’est vous! Rose dit-il en devenant rouge 

jusqu’au front. — Oi\ allez- vous donc .ainsi? 

— Ali ! monsieur Augustin. . . .si vous saviez, si 
vous saviez ! 

Et elle lui raconta tout ce qui lui était arrive de- 
puis la dernière fois qu’il l’avait vue. 

— O mon pays ! s’écria le jeune homme indigné, 
peux-tu te salir ainsi ! — Et vous pensez, ajouta-t- 
il, que ce misérable a l’intention de vous martyri- 
ser si vous le repoussez î 

— Je ne le pense pas, j’en suis certaine : son an- 
cien économe me l’a dit. 

— Venez dans ma cabine, Rose avec votre 

fille ; nous causerons plus à l’aise : peut-être pour- 
rais je vous être ntile 

— Je ne le puis, monsieur ; je suis sous la res- 
ponsabilité d’un officier de police, et il doit savoir 
toujours où je me trouve. Si vous voulez lui de- 
mander cette autorisation, je vous suivrai volon- 
tiers. C’est ûu charmant jeune homme, quant au 
ton et aux manières ; il m’a appris qu’il est mon 
compatriote, et je ne pense pas qu’il vous refuse. 
Tenez, le voilà justement qui vient vers nous. 

Le jeune homme alla à la rencontre du gardien 
de Rose et lui parla quelques instants ; puis ils re- 
vinrent ensemble vers la mulâtresse. 

— Vous pouvez aller avec monsieur, dit le créo- 
le de la Guadeloupe ; c’est un gentleman que je 

connais et vous n’étes capables ni l’un ni l’autre 

d’oublier que je réponds de vous. 

— Soyez tranquille, mousieur, répondit la jeune 
femme, ce n’est pas à un homme aussi plein d’hu- 
manité que vous l’êtes que je ferais arriver de la 
peine, même si je pouvais m'enfuir. 

Rose, tenant sa fille par la main, suivit monsieur 
Augustin dans sa cabine. La petite Rosine qu’on 
assit sur le lit, dormait au bout de cinq minutes. 

— Oh! chère Rose.... s’écria-t-il en contenant 


SALOMON. 129 

sa voix qui s’altérait, que vous êtes belle, et cou- 
rageuse et que je vous aime ! 

Et il saisissait deux mains mignonnes et douces, 
qu’il couvrait de baisers passionnés. 

— Monsieur Augustin, dit-elle, je croyais que 
vons m’aviez appelée ponr tenter de me secourir 
dans ma détresse ! 

Cette simple phrase arrêta mieux le jeune hom- 
me qne ne l’enssent fait les snpplications. Elles 
faisaient appel à sa générosité et à sa délicatesse. 
Il comprit à l’instant que son action présente et la 
manifestation de ses désirs ressemblaient à une 
avance de paiement qu’on reclame dans certaines 
transactions de commerce, et il eut honte. 

— Oh ! pardonnez-moi. - . .s’écria-t-il, pardonnez- 
moi, pauvre Rose. Je suis un misérable! Quand 
vous marchez courageusement vers an ignominieux 
et cruel supplice, je m’occupe de moi, de ma pas- 
sion, de mon amour ! — Mais, Dieu merci ! ai je 
me suis laissé aller à l’enivrement où votre beauté 
me jette, je vous prouverai que le retour de ma 
raison est moins égoïste! 

Rose eut presque regret de la phrase doucement 
amère qu’elle avait jetée sur le cœur du boni Haut 

jeune homme. Son repentir la tonclia et la 

troubla. Une seconde requête l’eût peut-être trou 
vée ardente à y répondre. La réflexion ne se pose 
jamais en de pareils instants. Elle sentit sa jeune 
et vigoureuse nature tressaillir, et elle eut besoin 
de regarder sa fille. 

— Ecoutez, lui dit Augustin, je m’arrangerai 
pour arriver avant vous chez monsieur Roque. . . . 
et je ferai de mon mieux. J’offrirai tout ce que 
j’ai ponr vous arracher à cet homme ; mais je ne 
sais si j’aurai assez, car il sera exigeaut. — Oh ! 
c’est maintenant que je regrette la nullité de mon 
père et le fanatisme de ma mère! 

— Merci ! s’écria Rose qni ne fut plus la maîtres- 
se de l’élau de sa reconnaissance merci ! 

Et, prenant dans ses mains la tête d’Augustiu, 
elle l’approcha de ses lèvres et lui embrassa les 
deux yeux. Puis elle se leva rapidement, ouvrit 
la porte de la cabine et sortit, en proie à une pro- 
fonde émotion oubliant sa fille sur le lit du jeu- 

ne homme. 


Augustin avait chancelé, d’émotion et de bon* 
heur, sous le double baiser de Rose. Tout son 
sang lui avait reflué au cœur, et son visage ardeut 
était pâle. 

— Rosine, Rosine ! cria bientôt uue voix fraicho 

et harmonieuse 

Augustin s’avança vers la porte de sa cabine, et 
vit Rose à deux on trois pas- 

— Elle dort, lui dit-il, juste assez haut pour 
qu’elle pût l’entendre; quand elle sera éveillée, 
je l’amènerai. 


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130 


tfi VIEUX SALOMON. 


Rose s’éloigna avec un sourire de mère et un re- 
gard d’amante. 

Une heure après, la petite fille rejoignait sa mè- 
re. D’une main elle tenait une orange, de l’antre 
deux gâteaux à demi enveloppés. Elle offrit le 
tout à sa mère, qui prit pour elle-même un morceau 
de l’orange, et développa le papier pour voir les 
gâteaux. Un petit billet était couché entr’eux. 
Rose le prit, regarda autour d’elle, et s’éloigna pour 
le lire : 

u Chère Rose, était-il écrit, jamais de ma vie je 
ne pourrai être indifférent à votre sort. Le par- 
fum de vos lèvres est entré pour jamais dans tout 
mon être. La réception qui vous attend m’épou- 
vante. Si j’échoue dans la tentative que je vais 
faire, je me tiendrai, armé, aux environs de l’habi- 
tation, pour être prêt, à tout événement, à vous 
protéger â tous risques. En cas de malheur im- 
prévu, vous sauriez où je suis, en vous adressant 
au vieux Jacques, que je connais. 

“ Je donnerais la moitié de ma vie pour vous de- 
voir encore plus !... .Mais non ! Je suis fou la 

passion m’égare Ne m’écoutez pas mais je 

vous aime comme un insensé ” 

— Et moi aussi je l’aime, murmura Rose. 

* 

• • 

On arriva vers minuit au lieu où devait débar- 
quer l’officier de police conduisant Rose. L’habi- 
tation de monsieur Roque était située assez avant 
dans l’intérieur des terres ; on ne pouvait donc s’y 
rendre qu’au jour. Augustin débarqua en même 
temps qu’eux, et, comme il n’y avait qu’un hôtel 
dans la localité, le jeune homme, l’officier, Rose et 
Rosine, durent y passer le reste de la nuit. 

Il y avait en tout quatre chambres dans ce petit 
hôtel, qui n’avait qu’un étage. De ces quatre 
chambres, une seule était alors occupée. Les trois 
autres furent données, Tune à l’officier, la seconde 
à Rose et Rosine, la dernière à M. Augustin. Tou- 
tes communiquaient entre elles par une porte ayant 
verrou de chaque côté. Un quart d’heure après 
que chacun fut installé chez soi, Rose entendit les 
ronflements de son conducteur. De l’autre côté 
elle entendait Augustin marcher dans sa chambre, 
comme un homme tourmenté. Rosine dormait sur 
le lit destiné à sa mère. Rose n’était pas encore 
couchée. 

— Bonsoir, murmura la voix d’Augustin, tout 
près de la porte, bonsoir ! Rose. . . . 

Rose regarda du côté d’où venait la voix; ello 
v*t que son verrou n’était pas poussé. Elle fit 
quelques pas — dans l’intention probable de s’en- 
fermer sérieuseme 't 

— Bonsoir, monteur répondit-elle; dormez 

bien ! 

— Oh ! je ne pourrai pas dormir ! fit-il d’une 
voix triste. 


H avait entendu marcher Rose, et savait donc 
qu’elle était encore debout. 

Quand la jeune femme leva le bras pour pousser 
le verrou, la porte s’entr’ouvrit doucement, et eUe 
vit Augustin qui la regardait tristement et ardem- 
ment. Elle avait éteint sa lumière, mais celle du 
jeune homme éclairait l’entrée de sa chambre. 

— Un seul baiser, dit-il d’une voix émue, que ma 
nuit ait de doux rêves !. . . . 

Il sentit alors deux bras volontés lui entourer le 
cou, et des lèvres dont il' reconnut le doux parfum 
s’appuyèrent sur les siennes, et murmurèrent en- 
suite à son oreille : 

— Viens!...., 


Cinq heures après, comme le jour allait paraître, 
Rose disait à Augustin : 

— Dans une heure je te dirai vous, et il en sera 

toujours de même si nous nous rencbntrons quel- 
que jour. Que ta bouche discrète oublie à jamais 
les heures qui viennent de s’écouler. Tu. seras 
toujours pour moi un ami, et si jo t’appelle mon- 
sieur, c’est qu’une barrière de granit nons sépare, 
dans les pays de servitude. Je me serais crue in- 
grate de ue pas Mais non, mon désir égalait le 

tieu. Si je suis coupable, seule je le suis ; mais 
que jamais un mot, un signe ne laisse soupçon- 
ner!.... 

— Ne crains rien, répondit le jeune homme en 
plongeant son regard enivré dans les yeux humi- 
des de son amante; ne crains rien ma Rose : je 
mourrais mille fois avant d’être assez ingrat pour 
te ternir aux yeux de quiconque, par des paroles 
indiscrètes ! — Rose ! je te le jure sur le bonheur 
que tu nVas donné, si tu n’avais pas un mari que 
tu aimes, et que tu fais bien d’aimer, parce qu’il le 
mérite et qu’il est malheureux, je fuirais avec 
toi ce pays de sots préjugés, et nous irions nous 
marier en France ! 

Ils causèrent encore quelques instants; puis, 
s’arrachant avec peine des bras l’uu de l’autre, 
Rose regagna sa chambre, et Augustin monta â 
cheval, pour la devancer chez monsieur Roque. 


V. 


UN COMPATRIOTE, UN AMI ET UN MAITRE. 


Il y avait pour environ une demi-heure de route, 
à cheval, entre l’hôtel du bord du Mississippi et 
l’habitation Roqne. Augustin était parti à cinq 
heures et demie, et il avait pris constamment un 
galop modéré. 

A sept heures seulement, l’officier de police obar- 
gé de la conduite de Rose, se réveilla. Il com- 
manda â déjeûner, envoya servir Rose dans la 
chambre qu’elle avait occupée — moins toutefois 
qu’il ne le pensait— et prit, lui-même son repas 
dans la salle à manger. 


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31 


LE TEBÜX 6AI/OMON. 


Le tempe était beau, la route facile, l’air un peu 
frais encore. Le repas fini, il appela üose, qui des- 
eendit aussitôt avec sa fille? et il fut résolu qu’on 
irait à pied à l’habitation. L’obligeant officier of- 
frit de porter Eosine quand Eose serait fotignée, 
ce qui fut accepté avec reconnaissance par la jeune 
mère. On allait se mettre en rente? quand le-trot 
d’an cheval se fit entendre à une petite distance, 
sans qu’on pût voir encore qui venait, à cause de la 
disposition de la route. Eose eut un pressenti* 
ment qui ne la trompa point, car, quelques mina* 
tes après, on vit arriver un cavalier qui n’était au- 
tre que monsieur Augustin. En mettant pied à 
terre, il tendit la main à monsieur Edouard, et fit 
à Eose un signe de bonjour. 

— Vous alliez partir, dit-il ; eh bien, comme j’ai 
besoin de causer un peu de la visite que je viens 
de faire à monsieur Boque, je vais vous accompa- 
gner pendaut une partie de la route. 

Il remit son cheval à l’hôtel, et on se mit en che- 
min, sans se presser. Augustin était entre l’offi- 
cier et Eose ; -celle ci portait sa fille. 

— Monsieur Edouard, dit Augustin, je vais vous 
mettre brièvement au courant du motif qui a forcé 
cette. . . . jeune femme à fuir de chez son maître, 
c’est-à-dire de chez le tuteur d’enfants à qui elle 
appartient; je vous dirai ensuite quel sort l’attend, 
et nous causerons à son sujet. 

Alors le jeune homme raconta la vie de Casimir 
et de Eose, à la Guadeloupe ; il dit la parenté qui 
liait le mulâtre au capitaine Jackson ; l’intention 
du défunt, et les fatales conséquences de sa mort ; 
il raconta les poursuites amoureuses de M. Boque 
et l’héroïque résistance de Eose ; le viol et la fui- 
te tout enfin. 

— Maintenant, monsieur, ajouta-t-il, votre cœur 
peut* il compatir à uu pareil sort f Voulez-vous 
donner à cette pauvre jeune mère quetqu’avis d’où 
puisse résulter son salut 1 Vous n’êtes pas ce que 
sont communément nos hommes de police, mon- 
sieur ; des événements malheureux vous ont sans 
doute jeté dans cette voie qui n’eai pas faite pour 
vos sentiments. Je connais et j’estime le mari de 
cette malheureuse, et l’intérêt que je leur porte 
vient de ce que, ami du capitaine Jackson, je vou- 
lais que ma mère achetât ces digues gens 

qu’elle m’eût cédés à ma majorité, et qu’alors j’au- 
rais faits libres. Aujourd’hui, outre que mes res- 
sources ne sont pas cc qu’elles auraient dû être, 
M. Boque ne veut entendre à rien, et refuse de 
vendre. 

— Monsieur, répondit Edouard, si j’eusse su 
tout cela à bord du bateau, comme la nuit est 
sombre, et qu’on débarque dix fois en doue heu- 
res, j’aurais fermé les yeux, et. . . — j’en aurais été 
quitte pour une réprimande de mes chefs, tout au 
plus une -destitution. Maintenant, il fort grand 
jour ; en m’a vu partir à pied avec Eose, pour al- 


ler, par une belle route, à une courte distance. 
Oomprenez-vous ? — Cette jeune femme, ajoutât-- 
il, est ma compatriote, et, ne le fût-elle pas, je 
vons dirais que mon coeur coinpâtit à son sort, 
comme à celui de tous ceux qui souffrent injuste- 
ment. Quant à l’aider, j’y Suis tout disposé, une 
fois mon mandat rempli. Quoiqu’enfant d’un 
pays où l’esclavage existe encore, je ne suis pas 
dutout partisan de l’esclavage, que je regarde com- 
me une horreur. Donc, une fois qne M. Eoque au- 
ra acquitté en mes mains la note des frais de jus- 
tice, dont je suis porteur, et qu’il aura signé le re- 
çu de ses deux esclaves, dites-moi ce que je 

puis faire pour leur être utile, et vous me verrez 
prêt, depuis la ruse jusqu’à la violence. 

— Merci, mousieur, dit Eose, merci ! mais je 
crois qn’il est trop tard. Je n’ai qu’une chance : 
si M. Eoque ne me fait pas battre tout de suite, 
il est possible que des protecteurs qui m’ai- 

ment — et elle regarda Augustiu — m’évitent la 
honte et les châtiments. Aprss cela, on ne meurt 
qu’une fois ! 

Quand Eose avait regardé Augustin, elle avait 
surpris deux grosses larmes dans les yeux qu’elle 
avait couverts de tant de baisers d’amour, pen- 
dant quelques heures fugitives, et son cœur avait 
reçu joie et courage. 

— Monsieur Edouard, dit à son tour Augustin, 
je vous remercie de votre générosité, et je tâche- 
rai, le cas échéant, de vous prouver combien je 
l’appréçie. Si vous voulez donc, intercédez pour 
Eose autant qu’il vous sera possible ; je vous at- 
tendrai à l’hôtel, vous me ditez ce qui vous aura 
été répondu par cet homme, et nous aviserons. 

— C’est entendu ! mousieur, répondit le jeune 
homme en offrant la main à Augustin, qui la serra 
cordialement 

Celui-ci allait s’éloigner pour retourner à l’hôtel, 
lorsque Eose s’adressant à lui : 

— Monsieur Augustin, lui dit-elle, voudriez-vous 
vous charger, pour madame votre mère, d’un mes- 
sage verbal de ma part ! 

Augustin comprit et regarda Edouard. 

— Faites, dit celui-ci, faites : j’attendrai 

Et il s’éloigna de quelques pas. 

— Eose, ma Eose ! murmura Augustin, veux-tu 
que je tue M. Eoque avant qu’il ait le temps de te 
livrer à quelque supplice ? 

— Non, monsieur Augustin, nonl répondit la 
jeune femme. Je gagnerai du temps, si je puis 
et qui sait ! 

— Pourquoi m’appelles-tu monsieur , et me dis-tu? 
vous f ne sommes-nous pas seuls ?... 

— Taisez- vous I je vous en prie Je vous ai 

dit cela ce matin. Casimir souffre pour moi, et 
j’approche des lieux où il gémi* ; soyez généreux 

jusqu’au bout que je vous » £ «time toujours, et 

n’aie pas honte ou regret de ce quqj^Lfait ! 




132 


LE VIEUX SALOMON. 


— Ta m’as appelé pour me dire adieu, n’est-ee 
pas t 

— Oui, et pour vous dire aussi : ne vous expo- 
sez pas pour moi ! Si vous pouvez m’aider sans 
vous compromettre, votre assistance me sera dou- 
blement chère. J’ai des motifs, maintenant, de 
vous désirer heureux 

— Compte sur moi, Rose, partout et toujours, 
en tout et pour tout. Adieu, je me sauve, car je 
sens que mes sanglots me trahiraient ! 

Et il se retonrna pour s’éloigner, tout en faisant 
un salut à M. Edouard. 

— Adieu! lui répondit Rose pense à moi ! 

Augustin la regarda une dernière fois, en met- 
tant dans ses yeux tout ce qui remuait dans son 
son cœur, puis il s'éloigna d'un pas rapide. 

• 

• • 

U était près de dix heures quand on aperçut les 
premiers bâtiments de l’habitation. Cette vue cau- 
sa à Rose des frissonnements. Quelque courageux 
qu’on puisse être, quelque foi qu’on ait en la justice 
divine, il est impossible qu’on envisage stoïque- 
ment les approches d’un supplice. On peut mar- 
cher au combat en chantant, à un duel en fumant 
tranquillement un cigare ; on peut voir s’enfoncer 
le vaisseau qui vous porte, et crier en sombrant : 
Vive la France ! si on est Français ; on peut mê- 
me ne pas trembler devant la guillotine ou devant 
la potence, parce qu’on sait qu’il n’y a pour ainsi 
dire pas de souffrance physique à supporter; mais 
nul n’a jamais envisagé sans trembler le supplice 
du fouet, à nu, aux quatre piquets! Et, quand on 
est une femme ! une femme délicate qui n’a jamais 
été battue ! ! La crainte de la honte d’une ignoble 
nudité est beaucoup; mais bien plus encore est 
celle de la douleur, de la torture ! Seulement Rose 
n’avait pas encore la certitude d’être soumise au 
terrible châtiment. 

Bientôt on arriva à une portée de pistolet de la 
maison principale. Monsieur Roque était debout 
sur le seuil de la porte d’entrée, immobile comme 
une statue. Il examinait les survenants d’un re- 
gard curieux, sans que son visage témoignât le 
moindre sentiment intérieur. Enfin, l’officier de 
police, précédant Rose, arriva près du planteur. 

— Monsieur, lui dit-il sans le saluer, voici la 

pauvre femme qu’on a arrêtée à la Nouvelle-Orlé- 
ans, ainsi que son enfant 

— Qui vous a dit que ce fut une pauvre femme ! 
répondit hautainement le planteur, et pourquoi 
Pappelez-vous ainsi î 

— Personne n’a eu besoin de me le dire, que son 
histoire ; je l’appelle ainsi parce que je la plains, 
et qu’il me plaît de la juger malheureuse. 

— Je vous trouve bien osé ! s’écria le Roque 

— Et moi, je vous trouve bien hautain ! 

— Monsieur ! s’écria le planteur, j’en écrirai à 
vos chefs ! 


— Monsieur ! du moment que je remplis fidèle- 
ment mon mandat, je ne m’inquiète de personne, 
pas plus de mes cheffe que d’autres ! — Voici, ajou- 
ta-t-il, la note du montant des frais qu’il y a à ac- 
quitter sur livraison des deux esclaves, et le reçu 
à signer pour attester ladite livraison. 

— Je solderai cela quand j’irai en ville. 

— J’ai des ordres que je dois exécuter : la uote 
des frais est acquittée, et le reçu m’est indispensa- 
ble. 

— Je vais signer le reçu ; quant aux frais, je ne 
puis aujourd’hui 

— Alors, monsieur, je remmeue Rose et sa fille 
à la geôle la plus proche, et vous les irez chercher 
quand bon vous semblera, en soldant la note, plus 
les frais qui pourront être faits jusque là. 

— Voilà une étrange prétention ! s’écria mou- 
sieur Roque. Ne suis-je pas bon pour la somme 
due î 

— Je n’en sais rien. . . .Dans tous les cas cola ne 
me regarde paz. 

— Mais je la tiens, mon esclave Elle est chez 

moi, et je suis le plus fort. 

— Voici ma Commission , répliqua l’officier de po- 
lice. Rose est entre les mains de la justice, et per- 
sonne n’est plus fort que la loi ! 

L’habitant, accoutumé à tout voir plier sous sa 
volonté despotique, étouffait de colère. Néanmoins, 
devant la fermeté froide que le droit lui opposait, 
il rentra sa rage. 

— Voyons donc cette note, dit-il 

L’officier la lui donna, et le planteur la parcou- 
rut. 

— Nourriture de chambre à bord du bateau ! dit- 
il ; c’est très joli, ma foi ! Et pourquoi ne l’avez- 
vous pas mise à l’entrepont ! 

— Parce que j’ai jugé qu’elle serait mieux en 
haut : j’ai ce droit, vû ma responsabilité. 

— Une chambre à l’hôtel! Et pourquoi pas uu 
cabriolet pour l’amener ? 

— Parce qu’il n’y en avait pas de prêt. Je ne 
suis pas tenu d’aller à pied. 

Monsieur Roque murmura quelques jurements, 
fit serment d’écrire au recorder, touchant la con- 
duite de son subordonné et finit par trouver 

de l’argent pour acquitter ce qu’il devait, y com- 
pris la récompense de ciuq cents piastres, dout il 
n’avait pas songé à anuuler l’annonce. 

Alors seulement, monsieur Edouard se souvint 
qu’il devait intercéder pour Rose ; mais le moyeu ! 
Il partit donc plein de regrets. Toutefois la ré- 
flexion rendit ces regrets moins poignants : le jeu- 
ne homme jugea que toute intercession auprès de 
l’homïne qu’il venait de voir aurait été inutile. 

Monsieur Roque appella une servante et lui or- 
donna de conduire Rosine à la Case-aux-Nourrices. 
Puis, se- tournant vers Rose, et d’une voix forte: 

— Te voilà donc ! lui dit-il, madame la princes- 
se — Qu’as-tu fait duraut vingt mois de marron- 

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LE VIEUX 

nage, misérable î.... T’es- tu assez vendue pour 
▼ivre, après avoir fui pour .... (et il baissa la 
voix) pour faire la vertueuse ! Viens par ici, ajou- 
ta-t-il d’un ton dur. 

Et il entra dans sa chambre, où Eose le suivit. 
Il en ferma la porte à clé. Une négresse se trou- 
vait dans cette chambre. C’était une grande et 
forte femme, à la physionomie plutôt stupide que 
méchante, une vraie machine à obéissance passive, 
comme il eu faut à tons les despotes. 

— Adélaïde, dit le planteur à cette négresse, va 
prendre les verges sur le lit, dans l’autre chambre : 
tu viendras quand je t’appellerai. 

— Toi, dit-il ensuite à Eose, je veux te laisser 
jusqu’à demain avant de te détériorer la peau : j’ai 
mes motifs ! Donc, si demain, avant midi, tu n’as 
pas dit toi-même que tu consens à ce que je veux, 
tu recevras un quatre-piquets dont tu te souvien- 
dras toute ta vie ! — Ce châtiment sera le paie- 
ment de ton marronnage, ajouta-t-il avec un souri- 
re méchamment vainqueur. 

Comme on le voit, le maître avait une cause. . . . 
et un prétexte : la cause était pour lui; le prétexte 
était pour le monde, si tant est qu’un propriétaire 
d’esclaves ait à s’inquiéter du monde. Eose ne 
répondait pas. 

— En attendant, statue opiniâtre ! continua-t-il, 
tu vas recevoir les verges, et de la bonne façon ! 
Après cette correction seulement, tu auras le choix 
entre le quatre-piquets et ta grâce. Les verges 
n’abîment rien c’est ce que je veux, jusqu’à nou- 
vel ordre. 

Alors, il rappela Adélaïde, qui rentra daus la 
chambre, armée de verges. 

— Tu vas, lui dit-il, fouetter cette mulâtresse 
jusqu’à ce que je dise: assez Ne la ménage pas, 
sinon tu prendras sa place. — Toi, marronne ! dit- 
il à Eose, couimeuce par ôter ta jupe et tou mou- 
choir de cou puis, va t’étendre sur ce canapé ! 

Eose, glacée mais impassible, obéit comme une 
automate, et bientôt elle n’eut plus sur elle que sa 
chemise et un jupon. La chemise, mal attachée, 
quitta entièrement les épaules ; mais la mulâtresse 
la ramena sur sa gorge et posa ses bras en croix, 
pour cacher sa nudité. Elle s’avauça ainsi vers le 
canapé, sur lequel elle s’étendit en tremblant, mais 
sans dire un mot. M. Eoque prit un siège et s’assit. 

— Eelève tout cela ! Adélaïde, dit-il en montrant 
ce qui restait à couvrir la mulâtresse.; ou n’appli- 
que pas les verges sur du linge ! 

— Oh ! mon Dieu! s’écria Eose d’uue voix pro- 
fonde. 

— Tois-toi, mijaurée ! Tu vois ce qu’on en peut 
faire de ton corps ! 

Il fit un signe à la négresse, et les vergeB cin- 
glèrent la malheureuse Eose — do toute la vigueur 
d’un bras robuste et stupide. 

— Va plus lentement ! disait le maître à l’exé- 


SALOMON. 133 

enteur femelle ; qu’elle ait le temps de savourer le 
plaisir ! 

Rose poussait des cris étouffés avec tout le cou- 
rape possible. Le visage du Roque était tantôt 
pâle, tantôt rouge •, ses yeux s'ouvraient de toute 
leur largeur, sa bouche avait des tressaillements, 

et tout son buste s’agitait Que se passait-il en 

cet homme 1 

— Casimir ! Casimir ! ! appela la pauvre femme 
d’une voix en détresse. 

— Ah ! c’est Casimir que tu appelles ! s’écria le 
planteur à la fois furieux par la jalousie et enivré 
par la vue du supplice ; attends ! 

Et, prenant les verges des mains d’Adélaïde, il 
frappa à son tour de toutes ses forces. De jaune 
d’or clair, l’épiderme de la mulâtresse était devenu 
d’un rouge violacé. Elle reçut aiusi plus de cent 
coups de longues tiges flexibles et menues, sans 
demander grâce et sans rien promettre! Après 
quoi le maître cessa la fustigation, renvoya la né- 
gresse, puis sortit lui-même, en proie à un mysté- 
rieux délire. 

Une heure après il revint — calme en apparen- 
ce, — et trouva Rose habillée. Elle était age- 
nouillée près du canapé, dans l’attitude de la priè- 
re. En entendant refermer la porte, elle se lova 
et, regardant son maître en face, elle lui dit d’une 
voix de Jacques Molay sur le bûcher : 

— Monsieur Roque Dieu vous puuira ! 

L’habitant sucrier ricana 

— Elle est vraiment belle, dit-il, dans cette pose 
majestueuse! — Allons, ma fille, ajouta-t-il avec 
un cynisme éhonté, je pense que je t’ai assez eue 
et assez vue, pour que tu n’aies plus houte de moi ! 
Un autre, à ma place, en aurait fiui avec co ca- 
price, mais moi je suis constant en amour, et je te 
veux plus que jamais ! — Vois ce que je suis deve- 
nu, grâce à toi ! Je n'ai plus que la peau et les os ! 
De deux habitations j’en ai dû vendre une ! Je suis 
à moitié ruiné et à moitié mort ! mais c’est égal, 
je sens se réveiller en moi uu feu dévorant, et 
puisque tu l’as allumé, tu l’éteindras! Maintenant, 
vas voir, si tu veux, tou cher mari, de midi à deux 
heures, et surtout laisse ouverte la porte de sa ca- 
bane ! Ne cherche pas à fuir : tu es surveillée. Si 
demain, avant midi, tu n’es pas venue me dire toi- 
même q ue tu cèdes, tu recevras tou quatreqnqucts 
devant tout l’atelier ! 

— Dieu vous punira ! monsieur, répéta Rose eu 
s’éloignant. 

VI. 

. POUR LA FEMME QU’ON AIME. 

Depuis un quart d’heure environ, Rose était 
dans la cabane de son mari, quand la cloche sonna 
pour le midi de l’atelier. Chaque coup du battant, 
sur l’airain sonore, vibra dans le cœur de la pau 

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134 LE VIEUX 

vre tome, tantôt comme un appel d’amour, tan- 
tôt comme an glas de mort. 

Depuis près de vingt mois Bose n'avait pas vu 
Casimir ! La pauvre cabane sentait la vie solitaire, 
si l’on peut dire ainsi, la vie la plus aride pour qui 
a quelque peu de cœur. Vivre seul et s’y complai- 
re, comme il y en a tant à qui oela arrive, est le si- 
gne le plus certain d’une nullité de cœur et d’âme. 
Aussi Casimir végétait-il depuis qu’il était séparé 
de Bose. D’après la marche des événements, on 
sait que le mulâtre ne pouvait rien savoir de l’ar- 
restation de sa femme, ni de son retour à l’habita- 
tion. Au bout de quelques instants, l’atelier arri- 
va près des cases, suivi du commandeur Pierre* 
L’autre commandeur, Chariot, avait été vendu en 
même temps que d’autres noirs, lors de la vente de 
la seconde habitation. 

Bose, en entendant venir, s’avança sur le seuil 
de la case, et chercha des yeux son mari. Ne l’aper- 
cevant pas parmi la foule, elle rentra et attendit. 
Quelques instants après, il parut. L’obscurité ne lui 
permettant pas encore de bien distinguer, il ne vit 
pas Bose, et faillit à se trouver mal quand il sentit 
deux bras ardents lui sauter au cou, et une bouche 
bien connue l’embrasser avec délire. 

— Mou Casimir mon Casimir ! s’écria la mu- 
lâtresse me voilà! mais si tu savais! il 

m’a 

Elle ne put en dire davantage, et elle éclata en 
sanglots. 

Casimir était encore trop ému pour pouvoir par- 
ler. Il serrait Bose dans ses bras, et pleurait com- 
me un enfant — ou comme un homme de cœur. 

Quelques instants passèrent ainsi. Eutin le mu- 
lâ tro retrouva la voix. 

— Ils t’ont reprise ? dit-il. 

— Oui, Casimir et lui m’a battue de verges ! 

— Il t’a battue de verges ! s’écria le mulâtre en 

reculant d’un pas. Il t’a mise à nu alors! 

— Oui. Et ce n’est pas tout 

— Ce u’est pas tout ! Qu’y a-t-il encore, Bose ? 

— Ne parle pas si haut ! Casimir : nous sommes 
surveillés. On a penr que je m’enfuie une seconde 
fois. — Ne ferme pas la porte ; c’est détendu ! ajou- 
ta-t-elle eu voyant son mari faire un mouvement 
qu’elle comprit. 

— Eh bien, répéta-t-il tout bas, qn’y a-t-il encore? 

Bose se jeta en frissonnant dans les bras de son 

mari, mais ne répondit pas. 

— Béponds-moi donc je t’en conjure! Ne 

vaut-il pas mieux que je sache? 

— Eh bien, demain à midi.... si je ne me 

donne à Ini — volontairement — et définitive- 
ment — 

— Quoi, quoi donc ? dis ! 

— Oh ! Casimir ! mon pauvre mari ! il y a un 
Dieu, n’ost-ce pas ? 

— Mais quoi ? Pour l’amour de ce Dieu, quoi ? 


SALOMON. 

— Devant tout l’atelier. « . .entièrement nne !... 
aux quatre-piqnets ! — 

— Toi, toi! aux quatre-piquets fouettée uuè 

devant tbusü 

— Oui ! si Dieu ne tue cèt homme aupa- 
ravant ! ! 

Le mulâtre ne répondit rien. Il alla s’asseoir 
sur le seul matelas de sa couche, laissa tomber sa 
tête dans ses mains, et ses pensées allèrent aux 
lieux inconnus où se puisent les résolutions suprê- 
mes — 

Après quelques minutes, il releva la tête, et re- 
gardant Bose : 

— Sais tu qui t’a fait reprendre ? lui demanda- 
t-il. 

— C’est M. Kerlec, qui appartient maintenant à 
la police de la Nouvelle-Orléans; mais j’étais par- 
venue à le toucher par mes prières, et il me sau- 
vait lui-même, quand le recorder arriva ! Tout 
était perdu 

— Et qui t’a amenée ici ? 

— Un officier de police, créole de la Guadeloupe, 
nommé Edouard ### . Il a été, pour moi et pour 
Bosine, plein d’égards et de complaisance, et, si je 
lui eusse raconté mes malheurs avant l’arrivée du 
steamboat, il m’eùt laissée fuir. 

— Tu lui as donc tout raconté trop tard ? 

— Ce n’est pas moi ; c’est monsieur Augustin, 
qui se trouvait sur le même bâteau. — Il est venu 
ici ce matin pour intercéder en ma faveur près de 
monsieur Boque ; mais il a échoué. 

— Donc, observa Casimir, tout le monde a été 
bon pour toi, excepté ce monstre! 

Et il retomba dans le silence de ses pensées. 

— Elle aux quatre-piquets ! murmura.t-il ma 

femme ! la mère de ma Bosine ! — O ma Guade- 
loupe ! O Sazaime ! O Salomon ! 

Et l’on n’entendit plus les paroles heurtées qui 
sortaient de son âme 

Bose vint s’asseoir près de lui, et ils se tinrent 
longtemps embrassés, en mêlant lenrs larmes une 
seconde fois. Enfin Casimir se débarrassa de la 
chère étreinte de sa malheureuse femme, se leva, 
se lava d’eau fraîche les yeux et le visage, afin d’ef- 
facer les traces de ses larmes, et souriant à Bose 
du sonrire de ceux que Dieu vient d’inspirer : 

— Attends-moi ici, lui dit-il, je vais parler à 
Pierre, et je reviens. 

Qnand Casimir rentra, la cloché de deux heures 
commençait à tinter. Il n’eut que le temps de di- 
re adieu à Bose. Il n’avait pas mangé. 

— Ne cède pas, Bose, lui dit-il ; c’est plus pour 
moi que pour toi-même que tu défends ainsi ton 
bonheur : je ne l’oublie pas ! Quoi qu’il arrive, en- 
tends-tu? quoi qu’il arrive, aie confiance.... 

et bon courage 1 

Elle se jeta dans ses bras. 

— Je mourrai avant de consentir à t’abandon- 
ner pour me vendre à la peur ! lui dit-elle. 

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135 


ÎÆ VIEUX SALOMON. 


<— Si ta devais monrir, cœtir do mon cœur ! tu 
ne mourrais pas sans moi ! — Mais notre Rosine, 
dont je ne t’ai pas encore parlé t 
— Elle est ici, à la Oase-aux-Nourrices ; elle est 
jolie comme un amour ; tâche de la voir. 

— En revenant dos champs, ce soir, j’irai l’em- 
brasser. Et toi, te reverrai-je avant 

— Non, répondit Rose ; il l’a défendu. Tu me 

reverras à midi ! 

— Adieu, adieu !.... s’écria le mulâtre: il ne 
faut pas que je sois en retard. 

Il saisit sa houe d’un bras irrité, et s’éloigna 
précipitamment pour rejoindre les noirs de l’ate- 
lier, qui étaient déjà assez loin. 

• 

« • 

Le soleil da lendemain s’était levé ; il avait gra- 
vi peu à peu jusqu’au zénith ; la cloche de midi 
venait de sonner. L’atelier de M. Roque, sans ex- 
ception, était rangé en demi-cercle devant la mai- 
son principale, selon l’ordre qui en avait été don- 
né. Le maître de tous ces hommes, femmes et en- 
fants, se tenait près d’un noir armé d’un maillet, 
et tenant quatre piquets d’uu bois dur, longs d’en- 
viron un pied et demi. Sur un ordre du maître, 
il planta en terre les piquets, à des distances cal- 
culées. Pierre, le commandeur, son fouet à la 
main, se tenait à deux pas du planteur. Casimir, 
placé entre Silène et Nancy, regardait. Rose, 
couverte seulement d’une chemise, les cheveux 
épars, inerte, insensible en apparence, attendait. 

— C’est fait, maître, dit le noir qui avait planté 
les piquets. 

M. Roque ût un signe à Adélaïde : celle-ci enle- 
va le dernier vêtement de Rose. Rose alors se- 
cona la tête, et ses longs cheveux l’inondèrent de 
tontes parts — et la couvrirent comme un man- 
teau. 

Casimir se sentit un frémissement dans tous les 
membres, ses dents claquèrent. R leva les yeux 
vers le ciel, et le calme lui revint. 

— Attache-là! dit le Roque au noir. 

Pendant cette opération, le commandeur Pierre 
regarda Casimir d’une certaine façon. Le mulâtre 
lui repondit de même. 

— Voilà ! dit le noir qni venait d’attacher Rose. 

— A toi ! Pierre commanda monsieur Roque. 

Alors Casimir sortit du rang et s’avança: 

— Maître ! dit-il an planteur étonné, je vous en 

supplie, pardonnez à ma pauvre femme son.. . . 

marronnage ! Jamais elle n’a reçu un seul coup. — 

Elle en mourrait ! et moi . . . .je me tuerais ! — 

Maître ! pardouuez-lui. . . . pardonnez-lui ! 

— Ce garçon est-il fou f s’écria le planteur. 

— Non, maître non, je ne sois pas fou 

Pour Dieu! pardonnez-lui! Vous perdriez deux 
bons esclaves. 

— Mais où donc est monsieur Michaud î deman- 
da le planteur. 


— Il est malade, maître, répondit Pierre. 

— Toi, dit monsieur Roque à Casimir, retonrne 
à ton rang, et tâche de rester tranquille, sinon, ce 
sera ton tour après elle ! 

— Oh! monsieur s’écria Casimir, laissez-moi 

prendre sa place, et qu’elle ne soit pas battue ! 

Casimir se rapprocha d’un pas. 

— Au fait, dit le planteur, reste là ; tu verras 
mieux. 

Casimir regarda Pierre. — Pierre regardait Ca- 
simir. Celui-ci se tut et resta où il était. 

— Allons ! ordonna M. Roque en regardant 
Pierre. 

Le formidable fouet décrivit une menaçante pa- 
rabole, et retomba avec nn éclat de pistolet. 

Mais, en même temps, un large coutelas brilla 
comme l’éclair dans la main de Casimir.. . .et alla 
s’enfoncer dans la poitrine du planteur — qui tom- 
ba baigné dans une mare de sang. Pais, pendant 
la durée de la même seconde, le même coutelas res- 
sortit tout sanglant de la poitrine qu’il avait per- 
cée, et coupa les liens qui attachaient Rose. 

— Viens, ma femme, viens ! s’écria alors Casi- 
mir, et malheur au premier qui nous poursuit ! 


D’on bras dont la vigueur était décuplée par la 
passion, il avait soulevé Rose, et, l’entraînant du 
côté des bois, ils avaient pris leur course en se te- 
nant par la main. 

Le coup de fouet n’avait pas touché Rose. 

Ils étaient déjà à une certaine distance, que nul 
parmi l’atelier n’avait encore bougé. Un seul cri 
de stupeur avait été poussé par les témoins de cette 
scène rapide comme la fondre. Bs regardaient 
presque hébétés — hormis quelques-uns — le ca- 
davre palpitant de ce maître qni, une minute au- 
paravant, les faisait tous trembler, et d’ancuns 
voyaient peut-être avec étonnement combien peu 
de place occupe, sur le sol, nn tyran mort 

En même temps que le coup de fouet avait re- 
tenti, le galop d’ün cheval s’était fait entendre. Le 
cavalier et les fugitifs se rencontrèrent à un coude 
du sentier, d’où l’on ne pouvait plus apercevoir 
l’habitation. 


— Oh ! monsieur Augustin, s’écria Rose, je vous 
attendais ! 

Le jeune homme sauta à terre, et sans répondre 
à Rose : 


— Vite ! s’écria-t-il, montez et prenez le galop 
jusqu’à l’auberge de Jacques. M. Roque va vous 
faire poursuivre 5 mais ou vous attend là, et vous 
irez plus loin. Rosine est en sûreté. 

— M. Roque est mort ! dit Casimir en montrant 
le coutelas sanglant. 

Augustin s’éloigna précipitamment dans h» di- 
reetiou d’an bois épais. 

Alors les fugitifs montèrent le vigoureux cheval, 
et, piquant vers un petit sentier peu fréquenté, 


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136 


LE VIEUX SALOMON. 


ils dirigèrent leur course vers le lieu indiqué. 
Quand ils furent assez loin pour être, autant que 
possible, à l’abri des mauvaises rencontres, ils des- 
cendirent de cheval, et Casimir tira de dessous sa 
chemise de laine rouge, une robe et un mouchoir 
qu’il avait enroulés autour de son buste. Aussi- 
tôt que Rose fut à peu près vêtue, ils remontèrent 
à cheval et continuèrent leur route. 

Vers dix heures du soir ils arrivèrent à l’auber- 
ge du vieux Jacques. 

— Hein ! leur dit celui-ci, voilà un être qui ne se 
compromettra pas en trop parlant, que le nègre 
qui est parti sur votre cheval I 

— C’est un de vos amis ! demanda Rose 

— C’est le vôtre ! répondit le noir en plaçant sa 
bouche entre Casimir et Rose, de façon qu’on ne 
savait auquel des deux il s’adressait. Ne devinez- 
vous pas ? ma fille. 

Rose pensa à monsieur Augustin, mais elle l’a- 
vait vu à midi et demi, à pied. 

— Je ne devine pas, dit-elle. 

— C’est votre compatriote, l’officier de police 
qui vous a ramenée. 

— Monsieur Edouard ! fit Rose. Oh ! le digne 
et brave jeune homme ! 

— Maintenant que vous avez mangé, dit le vieux 
Jacques, écoutez : il y a, au grenier, un autre nè- 
gre — comme le premier — que vous allez suivre. 
Seulement il vous faut croire jusqu’au bout que 
c’est un noir, si l’un de vous vient à le reconnaître, 
ce qui pourrait bien arriver, car voilà un gaillard, 
dit-il en montrant Casimir, qui a suivi un cours de 
morale d’un lieu bien incommode ! 

— Que voulez-vous dire f fit le mulâtre. 

— Rien, rien. Est-ce que le vieux Jacques ne 
sait pas tout f 

Casimir et Rose se régardèrent stupéfaits. 

A ce moment, un nègre descendit du grenier de 
l’auberge et fit à Jacques un signe interrogateur. 
Casimir le regarda à plusieurs reprises, et recon- 
nut un des fidèles de la Séance de M. Michand. 

— Tout est prêt, dit Jacques, en répondant à 
l’interrogation muette du faux nègre; tu peux, 
mon garçon, conduire ces deux jeunes gens au lieu 
convenu. 

Le faux noir était porteur d’un paquet assez vo- 
lumineux, mais qui ne semblait pas bien pesant. 

— Allons, dit-il, si vous voulez me suivre 

Les fugitifs embrassèrent le vieux Jacques, et 
lui souhaitèrent tout ce qu’on peut souhaiter à 
ceux pour qui on ressent une profonde gratitude. 

— Ah ! ma fille ! dit-il à Rose, je ne sais pas si 
vous m’avez jeté un sort, mais, vrai comme vous 
êtes la plus jolie fille que j’aie vue de ma vie, je 
vous aime comme si vous étiez mon propre enfant! 

Après un échange d’autres paroles, on se mit 
en route, au milieu de l’obscurité. Au bout d ? une 
heure environ, on arriva au bord du fleuve. Un 


esquif était amarré par une chaîne à un arbre, et 
se balançait aux petits flots dn Mississippi. Le 
prétendu noir siffla d’une façon particulière, et 
aussitôt deux hommes de la même couleur — bon 
ou mauvais teint — se levèrent du fond de l’em- 
barcation et se tinrent prêts. Les trois piétons 
embarquèrent, et bientôt l’esquif descendit le fleu- 
ve avec une vitesse de vapeur. Le noir qui avait 
accompagné nos pauvres héros se plaça à l’arrière, 
au gouvernail ; les deux autres nageaient , placés 
nécessairement au milieu. Casimir et Rose étaient 
assis sur une banquette, à l’avant. Le bruit des 
rames et celui du sillage permettaient que les pau- 
vres époux, si longtemps séparés! pussent se par- 
ler, même à haute .voix, sans être entendus, d’au- 
tant plus qu’on naviguait vent arrière. Montés 
sur le même cheval, ils n’avaient pu qu’éohanger 
de rares paroles ; arrivés chez le vieux Jacques, 
ils n’avaient eu que le temps de prendre leur repas. 
Leur cœur était plein, et ils n’avaient pu l’épan- 
cher. Il leur tardait grandement d’être seuls, à 
l’abri des dangers que pouvait leur attirer le 
meurtre de M. Roque ! 

Vers minuit, le ciel s’était éclairci ; les étoiles y 
scintillaient, et la voie lactée semait, sur les eaux 
du fleuve, sa blanche et mélancolique clarté. 

— Cher ! dit Rose à son mari, c’est pour moi que 
tu as tué cet homme ! Pour moi que tu t’es exposé 
à la mort infâme du gibet ! Voilà donc pourquoi 
tu me disais de ne pas céder, et d’avoir confiance, 
quoi qu’il arrivât ! 


— Ma noble Rose! répondit Casimir, si c’est 
pour toi que j’ai commis le meurtre, n’est-ce pas 
pour moi que tu allais subir la honte et le suppli- 
ce! Oh! te voir comme je t’ai vue, près d’être dé- 
chirée du fouet, par l’ordre de ce misérable !. . . . 
Voir sous mes yeux déchirer ce corps que j’aime, 
ces flancs chéris qui ont porté notre enfant ! Voir 
cela et me taire comme un lâche, courber le front 
comme un misérable ! L’as-tu jamais pu croire, ô 
ma compagne bien-aimée ? Je t’eusse plutôt tuée, 
et je me fusse tué ensuite, quand nous étions seuls 
dans ma cabane, avant le supplice ! Mais j’ai com- 
pris, en priant le ciel, que la justice ne voulait pas 
que nous mourussions de nos propres mains, nous 
innocents, quand le coupable était là, et semblait 
insulter à Dieu ! Je l’ai prié cet homme ! je l’ai sup- 
plié ; je lui ai offert de prendre ta place : rien n’a 
fait. J’ai attendu qu’il eût commencé l’exécution, 
pour être certain qu’il n’avait aucune intention de 

grâce et alors, au nom du droit de légitime dé- 

feuse, et poussé par une main invisible, mon brus 
s’est levé et a frapi>é le bourreau. Maintenant, à 
la gnico do Dieu ! Si on nous reprend, sachons 
mourir : ce n’est déjà pas si terrible 


— Ou nous protège ! cher et noble Casimir. 

Espérons ! espérons ! ! 


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LE VIEUX SALOMON. 


137 


« * 

Le vent avait tourné un peu ; on profita d’un 
grand largue favorable pour amurer une voile. 
Couché sur tribord, l’esquif — qui ne roulait plus 
— prit une vitesse de cheval de course. Les ar- 
bres du chemin passaient rapides, comme des om- 
bres argentées — Les maisons des planteurs, 
les cases des pauvres noirs, les moissons dues à 

leurs sueurs tout fnyait comme les fantômes 

d’un songe. Casimir et Rose, ayant derrière eux 
les souvenirs d’un doûx passé sur le sol natal, de- 
vant eux la persécution et la mort à leur gau- 

che des ennemis acharnés, à leur droite des pro- 
tecteurs pleins de dévouement, Casimir et Rose se 
tenaient enlacés comme Paul et Virginie des- 

cendant le morne, au tomber du jour. C’était une 
nuit calme, douce et pleine de suave poésie, que 
cette nuit au milieu de laquelle nos pauvres parias 
fuyaient la persécution, sous l’égide des Frères de 
la Croyance Universelle. 

Vers six heures, on arriva en face de l’embar- 
cadère du Lac Pontchartrain. Une heure aupa- 
ravant, Casimir et Rose s’étaient revêtus d’habille- 
ments préparés pour eux à l’avance, et qui for- 
maient le contenu du paquet que nous avons vu, 
à l’auberge de Jacques, entre les mains de M. 
Edouard. Un convoi de chars allait partir pour le 
lac. M. Edouard, plus que suffisamment changé par 
des favoris et des moustaches postiches tirant sur 
le roux, monta dans un char, avec ses domes- 
tiques, Casimir et Rose ayant noms Numa et 

Caroline. Uue demi-heure après, on arriva au 
lac Pontchartrain. Un steamer de Mobile sonnait 
le départ. Les trois voyageurs montèrent à bord, 
et bientôt on perdit de vue la terre de la Loui- 
siane. 


VII. 

DANS L’ETAT DE l’ALABAMA. 

Mobile, capitale de l’Alabama, est une ville pro- 
pre est triste, à la physionomie réservée et quel- 
que peu prude, dans sa partie américaine ; canca- 
nière et médisante, dans sa partie étrangère- Par 
rapport à une grande cité, où la population a pour 
résultat la liberté de chacun, c’est une ville de pro- 
vince, où tout le monde presque se connaît, s’es- 
pionne et se dénigre. 

Huit jours se sont écoulés depuis l’arrivée de Ca- 
simir et de Rose à Mobile. 

Tout au haut de la belle rue du Gouvernement, 
était une maison d’assez comfertable apparence, 
élevée seulement de deux étages. Sur la porte de 
cette maison, on voyait une plaque argentée, sur 
laquelle était gravé en creux le uom de : A Elwin. 
C’est dans cette maison, an sein de la charitable et 
hospitalière famille à nous connue, que vivait Rose, 
et que Rosine était heureuse. Seulement n’oubli- 


ons pas qu’il n’y a plus, en ce moment, de Rose, 
mais bien une Caroline, et que ce dernier nom 
seul était prononcé dans la maison. Rappelons- 
nous, en même temps, que le nom de Casimir est 
aussi proscrit, et remplacé par celui de Numa. 

Caroline vivait donc, tranquille et presque heu- 
reuse, dans la famille Elwin, et, par surcroît de 
précaution, la petite Rosine n’entendait plus reten- 
tir à ses oreilles, comme appel, que le nom de 
Marie. 

Nurna, beau mulâtre libre, ayant ses papiers 
bien en règle — car ou était encore dans un Etat A 
esclaves — Numa s’était engagé dans une scierie 
peu distante de la ville. Il travaillait courageuse- 
ment et gagnait de l’argent, tout comme eût pu le 
faire un véritable libre. Une régie absolue avait 
été arrêtée pour sauvegarder la tranquillité des fu- 
gitifs, qu’on devait chercher partout. Ainsi, Nu- 
ma ne devait venir à la maison Elwin qu’une fois 
la semaine, le samedi soir : il y restait, avec sa 
chère Caroline et sa belle petite Marie, jusqu’au 
lundi matin. Au petit jour il devait s’éloigner 
sans rémission. Monsieur et madame Alexandre, 
ayant leur mère et belle-mère avec eux, n’avaient 
que Caroline pour le service de la maison, mais ce 
service n’en était que mieux fait, tant la digne fille 
y mettait de zélé et de bon vouloir. 

Ainsi, la sage résolution prise à l’égard des fugi- 
tifs de la Louisiane, permettait au moins que le 
mari et la femme ne fussent pas tout-à-fait séparés. 
Numa travaillait avec courage et ardeur, parce 
qu’un puissant mobile le poussait, et qu’une dou- 
ce récompense brillait incessamment ù ses yeux: 
l’amonr et le bonheur. A mesure que la semaine 
tirait à sa fin, il chantait davantage en travaillant, 
parce qu’il se disait : bientôt je vais voir ma chère 
femme et mou bijou d’enfant ; j’aurai deux nuits et 
un jour à être au comble du bonheur I Et il aimait 
Caroline encore plt^s peut-être qu’il n’avait aimé 
Rose, ou plutôt plus ardemment, parce qu’il en 
était sevré pendant cinq jours sur sept. 

En écoutant la conversation suivante, qui eut 
lieu le lendemain de l’installation de Caroline dans 
la famille de ses protecteurs — ce qui nous recule, 
pour un moment, de six jours, — nous allons 
apprendre ce qui s’était passé au sujet de monsieur 
Alexandre, lequel avait été sérieusement compro- 
mis par le fait d’avoir celé une esclave marronne. 

— Comment vous y êtes-vous donc pris, deman- 
dait Caroliue à son protecteur, pour échapper à la 
justice louisianaise? J’ai bien tremblé pour vous! 
me disant avec désespoir que j’étais la cause pre- 
mière de vos embarras certains. 

— Ma chère enfant, répondit monsieur Alexan- 
dre, je vous dirai d’abord que vous n’êtes la cause 
de rien dans tout cela. Ma Croyance me fait un 
devoir, bien doux ! de secourir, autant que je le 
puis, ceùx qui souffrent injustement, et certains 

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138 


LE VIEUX SALOMON. 


pins encore que d^autres. Je n’ai pas accepté, sol- 
licité même le bonheur de faire partie d’une Asso- 
ciation Chrétienne et Libérale, pour en rejeter ce 
que d’autres appelleraient les charges. Outre cela 
il est des personnes qui — si on pouvait toujours les 
connaître — méritent par elles-mêmes le plus grand 
et le plus sympathique intérêt, et auxquelles on se 
dévouerait de bon coeur. Votre mari et vous, êtes 
de ces personnes-là. Ainsi, ne croyez pas et ne 
dites plus que vous êtes la cause de quelque mal 
qui soit arrivé ou qui puisse survenir. Mainte- 
nant, je vais répondre à votre question. 

J’ai d’abord été mandé chez le recorder. Il m’a 
annoncé qu’uu affidavit ( une plainte ) avait été 
fait contre moi par un homme qui avait accompa- 
gné M. Kerlec, m’accusant de recel d’esclave fugi- 
tive, et que .la chose était très grave. J’ai argué 
de mon ignorance, tout en insinuant au magistrat 
qne j’avais beaucoup aidé à son élection, et en lui 
demandant s’il comptait se mettre de nouveau sur 
les rangs. Il comprit parfaitement, et avec l’inté- 
grité qui distingue presque tous les magistrats 
éluB par le suffrage universel, il m’indiqua lui-mê- 
me le moyen de sortir d’embarras. 

u Mais, me dit-il, vous oubliez probablement, 

monsieur, que vous avez un écrit autorisant la mu- 
lâtresse à se louer au mois pour le profit de son 

maître d’un maître. 

— “ Non, dis-je maladroitement, je n’ai pas ce 
papier. 

“ Si fait, fit-il en branlant la tête : cherchez 

bien : peut-être madame Elwin a-t-elle ce papier, 
vous devez l’avoir : il faut qne vous l’ayez. 

,7e finis par comprendre. 

« Peut-être bien avez-vous raison, dis-je ; je 

vais faire des recherches. 


« Voyez- vous, ajouta-t-il pour me mettre en- 
core plus à l’aise, il arrive assez souvent que ces co- 
quins de nègres, mais les mulâtres surtout, savent 
écrire ou ont dans leurs intérêts des compères qui 
écrivent pour eux. Alors, ils se font ou se font faire 
uu permis signé du premier nom venu, et vont, 
avec cela, se louer dans les familles. Cela vous se- 
ra indubitablement arrivé avec cette fille. Cherchez 
le permis, apportez-le ici avant quatre heures, et 
j’arrangerai alors facilement l’affaire. 

Je le saluai pour sortir, l’assurant que je devais 
trouver le permis, que je lui apporterais. 

n oui, me répéta-t il en m’accompagnant vers 

la porte, je me mets de nouveau sur les rangs, et je 
compte sur beaucoup d’amis pour appuyer mon 

élection. . , .. 

a \jn homme comme vous, monsieur devrait 

être inamovible, lui répondis-je. 

Il me serra la main, nous nous saluâmes, et je le 
quittai. A trois heureB je lui apportai le permis, 
signé d’un nom à peu près illisible, mais qu’il pa- 
rut lire très couramment, si taut est qu’il le re- 
garda. 


' — Et voilà tout f monsieur. 

Oui, voilà tout. Il est avec la justice des ac- 
commodements. Quinze jours après, nous quit- 
tions la Louisiane où nous comptons bien ne 

jamais remettre les pieds. 

— Et l’Etat de l’Alabama, où nous sommes, 
vaut-il mieux que celu de la Louisiane f monsieur. 

— Comme salubrité, beaucoup mieux; comme 
institution, guère. Mais d’ici à un an probable- 
ment, nous émigrerons dans un Etat libre, et nous 
tâcherons de vous y amener, ainsi que votre mari 
et votre enfant. 

— Oh ! monsieur, s’écria Rose, je voudrais que 
ce fût demain ! — Alors ajouta-t-elle, puisque c’est 
votre Sainte Croyance qni vous aura porté sim no- 
tre route pour que vous nous donniez la liberté, 
autant dire la vie, tonte notre vie, si nous deve- 
nons libres, sera consacrée à cette Croyance et à la 
cause de nos frères restés sous la servitude. 


— C’est bien ! mon enfant : les bonnes intentions 
ne sont jamais oubliées par le Juge Suprême. Ses 
voies sont souvent faites pour étonner et courber 
notre intelligence. Du plus grand mal apparent, 
il tire souvent le plus grand bien. — Réfléchissez, 
ma fille, réfléchissez. Les choses sont conduites 
de telle sorte que M. Roque en vient à vouloir in- 
fliger le plus cynique et le plus cruel supplice 

à une femme ! à une jeune mère accoutumée à une 
vie facile et — comparativement — heureuse ! Ce 
premier fait amène l’exercice du plus logique de 
tous les droits, celui de se défendre ! Or, défen- 
dre sa femme, défendre son enfant, est plus qu’un 
droit : c’est un devoir naturel, civil, social et mo- 
ral. Pour se défendre, pour sauver sa femme, il 
n’a qu’un moyen et il l’emploie : c’est de tuer celui 
qui la veut tuer, et qui prouve qu’il le veut. Ce 
deuxième fait amène la fuite, c’est-à-dire l’acte de 
* se sonstraire à un châtiment immérité, à une mort 
injuste. De ce troisième fait que résultera-t-il t 
Nous l’ignorons ; mais, en attendant, il en résulte 
que votre mari est heureux, que vous êtes heureu- 
se, que votre enfant est heureuse aussi. Allez, 

allez “ L’homme s’agite, et Dieu le mène.*’ 

— Oh ! monsieur, dit Caroline, je n’avais jamais 
observé cet enchaînement de faits et la conclusion 
qui s’en suit. Je crois que si l’on observait ainsi 
toujours, on recevrait do profitables leçons des 


événements. 


— Certes ! l’histoire des peuples, comme l’his- 
toire des familles, comme celle de chaque indivi- 
du, s’éclaireraient de lueurs bien vives, si on les 
étudiait à ce point de vue croyant ! Il y aurait uu 
cours complet de politique, de morale et de socia- 
lité à faire, eu suivant comme à la piste les faits 
senlement qui impriment leurs pas sur la grande 
route de l’humanité. C’est la guerre avec ses bar- 
baries qui amènera la paix ; c’est l’esclavage avec 
fès horreurs qui amèn^a l’émancipation ; c’est la 


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LE TlBUX SALOMON. 


139 


tyrannie avec ses abus qui amènera la liberté. Le 
bien sort toujours de l’excès du mal, comme la 
mort — qui est la délivrance — sort de l’excès des 
souffrances. — Si ce Roque ne vous eût pas dési- 
rée et poursuivie, vous seriez peut-être restée tou- 
te votre vie sous le fouet d’un commandeur ! et si, 
un jour, la liberté vous ouvre ses bras, c’est la ty- 
rannie qui vous y aura poussée ! — Donc, mon en- 
fant, il ne faut jamais désespérer. Si la veille était 
t riste, si le jour présent est sombre, il n’en faut 
pas conclure que le lendemain sera sans soleil. A 
peine pouvons-nous savoir quand un malheur est 
un malheur ; car nous appelons malheur ce qui 
nous froisse ou nous nuit aujourd’hui, sans savoir 
si ce n’est pas le germe d’un bien pour demaiu. — 
Eût-on eu compassion de votre sort, si vous eus- 
siez traîné l’existence de tous les autres esclaves ? 
En masse, oui ; individuellement, non ; parce qu’il 
y a trop à faire, et qu’il faut, pour guérir la plaie, 
d’autant plus de temps qu’elle est plus étendue et 
plus profonde. 

Caroline recevait et recueillait ces sa g( s paroles 
comme la fleur du matin reçoit et recueille la rosée 
de l’aurore. Elles lui donnaient pins de consola- 
tions et de courage que ne l’anraient certes fait les 
homélies et toutes les abrutissantes exhortations 
dec prêches. 

Et lorsque Nurna vint, le samedi, chercher le 
bonheur auprès de sa chère femme, celle-ci lui ré- 
péta le sens et l’esprit des paroles de leur protec- 
teur, et le mulâtre intelligent ajouta cette théorie 
à celles que lui avaient enseignées Salomon, le li- 
vre que Salomon lui avait douué, et les séances de 
M. Michaud. 


VIII. 

LE MENAGE DE ROSE. 

Une autre semaine s’écoula. M. Alexandre reçut 
une lettre de monsieur Michaud. C’était un same- 
di, et, lorsque Numa arriva, son protecteur le fit 
appeler par Caroline, afin qn’ils entendissent quel- 
ques passages de la lettre, ayant rapport aux évé- 
nements survenus après la mort de monsieur Ro- 
que. La femme et la belle-mère de monsieur 
Alexandre étaient présentes ; la petite Marie jouait 
avec une jolie poupée, cadeau de son cher père. Il 
y avait donc six personnes au salon. 

— Mes enfants, dit madame Elwin — quoiqu’elle 
fût plus jeune que Nnma, — mon mari veut vous 
donner lecture de certaines nouvelles de l’habita- 
tion de défunt M. Roque. Asseyez-vous et écou- 
tez — 

Monsieur Alexaudre ouvrit une lettre, assez lon- 
gue, chercha à la deuxième page, et lut : 

“ Je vais vous dire maintenant ce qui s’est pas- 
sé après le meurtre de M. Roque. Un nègre, qui 
semblait avoir perdu la tête, vint frapper à ma 


porte à tour de bras, en criant : Il est mort. ... il 
est mor ! — Je sautai vite à bas du lit, car je n’é- 
tais point malade; mais j'avais dit l’être, pour ne 
pas assister à la scène qui se préparait. Je ne 
compris pas le nègre. Qui était mort î Je pensai 
à quelque acte de rébellion de Casimir, et j’eus 
l’idée que M. Roque l’avait bien pu tuer sur place. 
Je sortis de ma chambre, la tête enveloppée d’un 
mouchoir, et je demandai au nègre : Qui est mort ? 

— Mon maître, M. Roque ! me répondit-il — 
M. Roque ! m’écriai-je. . . — Oui, monsieur : Casimir 
l’a tué au moment même où a retenti le coup de fouet 
que vous avez dû entendre. — Je ne répondis pas, 
et je me hâtai vers le lieu du meurtre. M. Roque 
était étendu sur le dos, les pieds serrés l’un contre 
l’autre, les bras écartés et comme tendus. 

— C’est la position du quatre-jriqucts ! observa le 
lecteur, sauf qu’on y est couché sur le ventre. Les 
faits sont souvent bien significatifs quand on les 
observe avec soin. Je continue: 


“ Il avait les yeux ouverts ; sa bouche était con- 
tractée comme par la terreur. Je portai la main 
à son cœur ; il ne battait plus, et une seule portion, 
au centre, en était encore tiède. Il était bien 
mort. Je le fis prendre par deux nègres, et trans- 
porter dans la maison. II fut alors déshabillé, la- 
vé, puis revêtu d’un pantalon et d’une chemise 
propres. Quand cela fut fait, j’envoyai à cheval 
chercher le coroner. ( l’officier chargé de la levée 
des corps. ) Il n’y avait à se livrer à aucune en- 
quête, tout l’atelier ayaut été témoin du meurtre. 
Il est vrai qu’aucun blanc n’y avait assisté, et 
qu’aux termes do la loi, le témoiguage des esclaves 
est nul ; mais il y avait force majeure, et il s’agis- 
sait d’un blanc tué par un mulâtre, d’un homme li- 
bre par un esclave, son maître ! Le verdict fut ren- 
du aiusi: lt Tué d’un coup de sabre à cannes, par 
l’esclave mulâtre Casimir, d’après le dire unanime 
de l’atelier. ” 

u Le lendemain, on lui fit un enterrement de pre- 


mière classe 

— Une jolie invention ! dit madame Alexandre, 
que ces classes d’enterrement. Cela ressemble 
beaucoup aux enseignements du Christ ! 

“ La justice ordonna alors des poursuites contre 
la personne du meurtrier. On battit les bois ; ou 
s’informa sur les routes, snr les bateaux. Bref, on 
ne trouva rien ; il faut espérer qu’on ne trouvera 
pas davantage plus tard, à supposer qu’on cherche 
longtemps, ce que je ne crois pas, vous allez sa- 
voir pourquoi. 

“ Quelques jours après, un Conseil de famille 
nomma provisoirement un tuteur aux enfants de 
feu le capitaine Jackson, et ce tuteur fut nommé 
administrateur des biens, de la succession Roque. 
Or, le nouveau maître provisoire n'était rien- moins 
que l’ami du défunt, et comme les deux fugitifs ne 
figurent que comme absents dans l’actif général, le 



140 


LE VIEUX 

nouveau tuteur a hypothèque sur tous les biens, 
pour garantir la valeur des fugitifs. Il ne tient 
donc pas à les reprendre. Reste l’action de la jus 
tice, mais la justice, en. ce pays, s’occupe des 
actualités proches, et fort peu de ce qui ne lui est 
d’aucun rapport immédiat. Seulement, si un jour 
Casimir était repris, il serait pendu vingt quatre 
heures après son jugement. 

‘‘Quant à moi, cher frère et ami, je suis nommé 
gérant et seul maître de l’habitation, jusqu’à la 
licitation de cette propriété, laquelle licitation doit 
s’exécuter, pour qu’on arrive au partage entre les 
héritiers, quand on les connaîtra tous après les 
annonces et les délais prescrits par la loi. 

“Quand vous serez près de quitter l’Alabama, 
ne manquez pas de m’en prévenir ; il est probable 

que nous partirons avec vous, elle et moi et, 

quand le temps que vous savez sera venu, la loi et 
la Croyance auront à faire un mariage de plus.” 

— Là je m’arrête, dit monsieur Alexandre ; le ; 
reste n’a aucun rapport avec notre affaire actuelle. 

Numa et Caroline remercièrent monsieur 
Alexandre de sa complaisance, et se levèrent pour 
gagner la jolie chambre qu’on leur avait donnée 
dans la maison. 

— A propos, fit monsieur Alexandre, j’oubliais.... 
distrait que je suis ! Il y a un post-scriptum qui 
vous intéresse. Le voici : 

“ Avant l’arrivée des gens de la justice, j’ai fait 
démonter et transporter chez moi les meubles que 
je savais appartenir à nos protégés ; je les expé- 
dierai à votre adresse, la semaine prochaine. 

Les fugitifs se regardèrent avec bonheur, et Ca- 
roline s’écria : 

— Ah! monsieur si des esclaves pouvaient 

fraterniser avec les libres, je voudrais faire partie 
d’une Croyance comme celle qui nous protège si 
généreusement ! 

— Ma chère enfant, répondit le blanc, il n’y a 
pas d’esclaves à nos yeux, parce que Dieu ne crée 
pas de races maudites. Ayez patience encore, et 
suivez la ligne droite, sans rien craindre. Le bien 
ne produit pas le mal. 

Numa et sa femme sortirent alors après de nou- 
veaux remerciements. 

— Femme, femme ! dit le mulâtre tout ému, si 
je continue à t’aimer ainsi de plus en plus, j’ai 
peur d’en devenir fou ! 

— Oh ! cher, répondit-elle, douce folie que celle 
du bonheur ! 

Ils étaient donc momentanément à l’abri, après 
tant de mauvais jours ! Comme le navire qu’a bat- 
tu la tempête, et qu’a failli briser le récif, ils avaient 

trouvé un lieu de relâche eu attendant, soit 

d’autres grosses mers et d’autres orages, soit un 
port définitif et sûr 

— Rose, f K disait le lendemain Casimir, mes se- 
maines vont être augmentées d’un tiers, et l’arri- 


SALOMON. 

vée de notre joli ménage va nous permettre de 
laisser de côté ce que nous avions résolu de dé- 
penser pour le remplacer tant bien que mal, à peu 
près notre petit avoir. 

— Mon Casimir, répondit Rose, j’ai aussi une 
bonne nouvelle à t’annoncer : Madame Alexandre 
m’a dit, cette semaine : “ Ma fille, nous m’enten- 
dons pas que vous serviez ici gratuitement ; ce se- 
rait tirer uu intérêt honteux de ce que nous avons 
fait pour vous de tout cceur. D’ailleurs, il peut 
survenir tels événements qui nécessitent de votre 
part une résolution rapide et des dépenses immé- 
diates, et que nous ne soyons pas eu mesure de 
vous aider assez vite. Il est donc nécessaire que 
vous vous amassiez quelqu’argent. Nous vous 
donnerons dix piastres chaque mois. Four mettre 
! à l’aise nos sentiments délicats, je vous dirai qu’ici 
on n’aurait pas une bonne servante à moins de 

quinze et, quant à en avoir une comme 

vous, il n’y faut point songer, à quelque prix que 
ce soit. Ne me répondez rien, mon enfant ; c’est 
décidé aiusi.” 

— De cette façon, acheva la jenne femme, toi de 
ton côté, moi du mien, si nous avons seulement 
uue année de tranquillité, nous aurons une som- 
me assez ronde, pour parer aux événements im- 
prévus, qui, dans notre situation, sont !es pre- 
miers à prévoir. Je dis une année parce que, 
alors seulement, il sera raisonnable que nous son- 
gions à gagner un Etat libre, à supposer que nos 
protecteurs ne puissent pas nous faire partir eu 
même temps qu’eux. 

— Ainsi, conclut Nuina, tout est attaché à cette 
chance, être ou n’être pas repris. Etre pris me 
conduirait infailliblement à la potence ; ne l’être 
, pas peut nous mener à la liberté. 

— Mais, répondit Caroline, pourquoi ne gagne- 
rais-tu pas dès à présent un Etat libre î mon ami. 

— Pourquoi Rose ! Tu me demandes pour- 
quoi! Pour un seul motif: je ne pourrais plus 
vivre sans toi 

— Dans un an je te rejoindrais. 

— Dans un an ! Trois cent soixante-cinq jours ! 
Non, non je me connais; je ne serais pas de- 

puis huit jours sans toi, que je reviendrais à tous 
risques ! 

— Oh! cher je le sais bien, va! Crois-tu 

donc que je serais heureuse seule ! — . Mais s’il y 
a uu danger réel, vois-tu, j’ajournerais encore no- 
tre bonheur, plutôt que te savoir exposé à mourir, 

— Si cela était possible, nous ferions mieux de 
fuir tout de suite ; niais ce serait trop risquer, 
seuls, sans l’appui de blancs, avec uue enfant si 
jeune. Il y aurait plus de dauger à partir ensem* 
ble qu’à rester, mais le plus prudent serait peut* 
être que tu partisses seul. J’y reviens, vois-tu, 
parce que j’ai peur 

— N’aie aucune iftainré, ma bieu aimée. . . . Yois; 



141 


LE VIEUX 

déjà mon visage est presque méconnaissable ; je 
garde toute ma barbe, qu’auparavanfc je rasais ; 
je suis vêtu autrement ; je porte un autre nom ; 
j ? ai des papiers si bien imités qu’il faudrait un 
examen sérieux pour les reconnaître faux ; je tra- 
vaille en célibataire, et, le samedi soir seulement, 
je riens auprès de toi, pour te quitter le lundi au 
petit jour. Où vois-tu le danger, dis ? 

— Nulle part et partout. Néanmoins tes paro- 
les m’ôtent un grands poids de sur le coeur, et je 
voudrais tant ne nous jamais quitter, que je pen- 
che comme toi vers l’idée d’une consolante sécu- 
rité. 

Que dire? — Encore une fois ils étaient heureux. 
Eucore une fois le malheur poussé trop loin avait 
enfanté un bon changement dans leur sort. Leur 
odyssée était-elle terminée là ? Ni libres de droit, 
ni esclaves de fait, ils étaient dans cette position 
incertaine présentée par la bascule en mouvement. 
Comme un malade tiré d’un coté par la mort, rete- 
nu de l’autre par la vie, ils ne pouvaient rester 
longtemps au milieu de ces deux attractions con- 
traires. Il fallait qu’ils allassent enfin à droite ou 
à gauche, qu’ils fussent brisés par la terre ou sau- 
vés par le ciel. 

XL 

UNE FEMME DU MASSACHUSETTS. 

Tout marchait comme nous Pavons dit et com- 
me nous Pavons vu, dans la famille Eiwiu. De- 
puis trois mois déjà cet état de choses durait, et 
rien n’annonçait de mauvais jours. Caroline fai- 
sait son devoir en honnête femme et en femme re- 
connaissante ; Marie grandissait et embellissait à 
vue d’œil. Numa travaillait toujours à la scirie, 
à une courte distance de la ville. Chacun des 
deux époux-amants gagnait de l’argent do son cô- 
té, et la boule de neige grossissait dans la caisse 
commune. En un mot le ciel était pur pour nos 
héros, et aucun nuage, de si loin qu’on regardât, 
n’en menaçait la limpidité. 

Numa et Caroline — autrement dit Casimir et 
ltose — étaient souvent admis, le samedi soir, à 
une sorte de réunion de famille, dans l’hospita- 
lière maison qui était leur refuge et leur oasis. 
Cette soirée était, pour M. Alexandre, un moyeu 
d’initier peu à peu ses protégés aux enseignements 
de la Croyance Universelle, en leur en dévelop- 
pant la saine morale, les œuvres libérales, la vraie 
fraternité qui en unissait les membres dans tontes 
les parties du monde. C’était à la fois un cours, 
une causerie, une leçon d’égalité, décente d’un 
côté, discrète de l’autre. Numa y racontait ce 
qu’il avait vu ou euteudu peudant la semaine, et, 
comme il s’exprimait avec facilité et avec âuie, on 
l’écoutait avec plaisir, et la noble famille blanche 
se demandait vainement au nom de quelle infério- 


SALOMON. 

ri té cet homme était la possession d’un antre hom- 
me ! non que l’infériorité fût à leurs yeux une 

excuse à la tyrannie, mais pour répondre à cette 
orgueilleuse et risible prétention de la plupart des 
partisans de l’esclavage, *à sevoir : que leur race, à 
eux, est le fruit d’une création expresse et excep- 
tionnelle. 

Un samedi soir, Numa arriva comme de coutu- 
me à la maison, après avoir bien travaillé pendant 
la semaine, et la première chose qu’il fit fut de 
chercher Caroline. Marie lui dit qu’elle était au 
salon, où on l’attendait lui-même. Alors, comme 
il avait l’habitude de le faire, il passa dans la 
chambre de sa femme, se débarrassa de ses vête- 
ments de travail, se livra à tons les détails de la 
plus grande propreté, se parfuma les cheveux et 
la barbe, se revêtit d’habits convenables, et se ren- 
dit où il était attendu. Il salua ses protecteurs, 
embrassa sa chère femme, s’assit, et prit sa fille 
sur ses genoux. A ce moment, la porte s’ouvrit et 
un nouveau personnage parut* Numa tressaillit, 
mais il se calma aussi vite; sa bouche eut un sou- 
rire enchanteur, et ses yeux brillèrent de l’humide 
éclat d’une profonde gratitude. Il venait de re- 
connaître monsieur Michaud ! Celui-ci ne se mé- 
prit pas au rayon qui illumina la physionomie du 
jeune mulâtre : 

— Mon ami, lui dit-il, je suis venu en partie pour 
vous. Les meilleurs renseignements me sont par- 
venus à votre sujet, et, pour vous témoigner ma 
satisfaction, je viens vous apporter de bonnes nou- 
velles — 

Ou! monsieur, répondit Numa, quand les nou- 
velles seraient mauvaises, cela ne m’empêcherait 
pas d’avoir bonheur à vous voir ! 

Monsieur Michaud sourit comme un digue hom- 
me heureux de voir sa protection bien placée. 

— Ces nouvelles, dit-il, ont trait à votre sécuri- 
té L’administrateur actuel des biens de la suc- 

cession ne veut rien dépenser à votre poursuite ni 
à celle de votre femme, parce qu’il est, eu même 
temps, le tuteur des trois mineurs, et que ladite 
succession répond du bien des enfants de feu le 
capitaine Jackson. Il n’y a donc plus que la jus- 
tice à craindre, ou quelque trahison. Mais la jus- 
tice aime à travailler pour de l’argent, et n’est sé- 
vère que contre ceux qu’elle tient dans ses griffes. 

Ainsi, ne soyez pas trahi et tout est dit. 

— Merci, monsieur, merci ! répondit Caroline. 

Vos paroles sont un baume pour mon cœur. 

Et elle jçta, sur sou mari, un regard d’ineffable 
bonheur. ** 

— Comment trouvez-vous cette ville? demanda 
M. Michaud au mulâtre. . . . 

— Je la connais peu, monsieur, n’y venant que 

le soir, une fois par semaine, et la quittant avant 
le jour; mais le pays ne me semble pas valoir 
mieux 

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LE VIEUX SALOMON. 


143 

— Y avez-vous doue vft quoique scène attris- 
tante? 

— Oui, monsieur; dans les environs mômes de 
notre scierie ; une flagellation que je ue connaissais 
pas, et que peu de monde connaît, je suppose. 

— Racontez-nous donc cela, dit M. Alexandre. 

— J’étais allé, dit Nurna, dans le voisinage, pour 
un lot de troncs d’arbres. En passant près de la 
demeure d’un Irlandais, propriétaire de drays, qui 
possède deux noirs chargés de conduire ses voitu- 
res, je fus témoin d’une scène qui me lit bien souf- 
frir, et que néanmoins je voulus voir, afiu de me 
bien pénétrer de la profondeur des horreurs de l’es- 
clavage : 

En passant près de la barrière eu planches qui 
enclôt le terrain de l’Irlandais, mon attention fut 
éveillée par des cris de détresse partis de la cour,, 
et, à travers les joiuts écartés des planches, je pus 
voir parfaitement la scène suivaute : Un pauvre 
vieux nègre était attaché par les quatre membres 
aux quatres coins d’un mauvais pliant; il était 
couché sur le ventre et n’avait sur lui ni pantalon 
ni chemise. Sou maître, l’Irlandais, armé d’une 
égoiue — scie à main, flexible — le frappait à plat, 
de toutes ses forces, et à chaque coup, les dents de 
la scie écorchant la chair, faisaient jaillir le sang ! 
L’autre nègre tenait la tête du patient. Cela dura 
longtemps, et le supplice était varié : après un cer- 
tain nombre de coups d’égoïne, le maître changeant 
d’instrument, prenait un tordu et sanglait le mal- 
heureux à tour de bras ! 

Celui qu’on battait était le père; celui qui lui 
'soutenait la tête était le lils ! 

— Misérables Etats <\ esclaves! s’écria madame 

Elwiu Combien de temps encore le ciel et les 

hommes, indigués de leurs crimes, leur permet- 
tront-ils de vivre des fruits d’une telle plaie! 

Ou parla ensuite des affaires de l’Association, et 
il fut résolu qu’une Séance serait ouverte chez M. 
Alexandre. Nuina y pourrait assister le samedi, 
ainsi qno Caroline, aucune couleur n’étant exclue 
d’une œuvre de rédemption dont le premier but est 
l’extinction de l’esclavage. Seulement, il fallait 
qu’on prit, et on prenait bien des précautions avant 
d’admettre qui que ce fût à ces réunions dange- 
reuses dans les pays à esclaves, et on n’y recevait 
point d’esclaves, dans la crainte que l’appât d’une 

récompense ne üt naître des trahisons tant 

l’esclavage eutraîue avec lui d’horribles vices! 
Numa et Caroline étaient une exception presque 
unique, et M. Micliaud apportait l’autorisation ù 
celte exception, autorisation veuue de haut lieu . 

Vers minuit, chacun s’alla coucher, et, le surlen- 
demain, aux premiers chants des coqs, Nuraa em- 
brassa une dernière fois sa chère femme, et partit 
pour se rendre à son travail. 

Ainsi s’écoulèrent encore quelques mois, dans la 
plus douce sécurité, et flans un vrai calme d’oasis. 


Numa et sa femme avaient la promesse d’être re- 
çus dans l’Association, aussitôt qu’on aurait gagné 
un Etat libre. 


X. 

UN PERSONNAGE QUI REPARAIT ET 

Nous sommes à l’hiver de 1847. Toutes choses 
sont encore dans le même état. 

Cependant, depuis plusieurs semaines, des bruits 
de révolte de noirs circulaient en Louisiane. Les 
journaux venaient d’annoncer qu’un blanc, un An- 
glais, avait été pendu par l’ordre d’une sorte de 
comité composé d’habitants propriétaires d’escla- 
ves, pour avoir été pris dans la cabane d’un nègre, 
où il tenait des discours —qu’il prétendit n’être 
que religieux dans le sens du protestantisme — 
et que les habitants alarmés supposèrent être abo- 
îitionistes La semaine suivante, le même co- 

mité avait pendu cinq nègres surpris apprenant à 
lire, y compris celui qui enseignait. Comme le 
crime de lecture ne méritait que le fouet, ils furent 
d’abord cruellement fouettés aux qnatre piquets; 
puis, on supposa que cette école devait cacher de 
sérieux complots, et, pour effrayer les ateliers, 
qu’on disait animés d’un esprit séditieux, on pen- 
dit, sans autre forme de procès, les cinq malheu- 
reux, avant que leurs plaies fussent fermées. 

Bientôt la surveillance, excitée par la peur, de- 
vint de l’espionnage. Les blancs, non proprié- 
taires, furent suivis et observés ; chacuu de ceux 
qui parurent quelque peu suspects, eut un espion 
attaché à ses pas. Un des plus surveillés fut mon- 
sieur Micliaud. On rapporta au Comité, que cet 
économe, aujourd’hui gérant, ne faisait jamais 
fouetter, ne battait lui même jamais, et ne portait 
pas même un tordu ! Une fois sur la piste, il fut 
encore dénoncé que, chaque fois que sou défunt 
patron, M. Roque, faisait administrer un salutaire 
châtiment, monsieur Micliaud avait toujours uu 
prétecte pour n’y pas assister. En conséquence, 
un fin limier fut lâché sur la piste des actions du 
nouveau gérant. Ce limier est une des connais- 
sances du lecteur : monsieur Yulpès. 

Malheureusement, ce n’était pas la justice régu- 
lière qui avait organisé cette croisade, mais une 
sorte de tribunal du lynch, espèce de loi extra-lé- 
gale , au nom de laquelle une populace, riche ou 
pauvre, saisit et exécute sans jugement. Comme 
ce tribunal sauvage était composé de propriétaires 
d’esclaves, et que la terreur d’une révolte l’affolait, 
on avait trouvé des fonds autant qu’il en avait 
fallu pour activer les poursuites et tout ce qui 
s’en suit. 

On connait M. Vulpès, et on doit comprendre 
qu’il fut dans son élément, comme le poisson l’est 
en plein eau, aussitôt qu’on lui eut garni la bourse 
et qu’on l’eut plongé dans les flots sombres de l’es- 
pionnage. gle 



LE VIEUX SALOMOÎtf. 


143 


Monsieur Vulpès procéda avec ordre. D’abord» 
pour ne pas se faire connaître de sa nouvelle pra- 
tique, il le fit observer par un de ses suppôts à lui. 
Pendant quelque temps, *:ien ne se manifesta qui 
pût justifier les soupçons du comité improvisé par 
la peur. Mais, après trois semaines environ, le 
Vulpès apprit que M. Michaud allait faire une ab- 
sence. Alors, il envoya son employé exercer d’un 
autre côté, et se mit lui-même sur les talons du 
gérant. Il le suivit de l’habitation à la Nouvelle- 
Orléans, snr un steamboat; puis à l’embarcadère 
des Champs-Elysées, d’où part le train à vapeur 
pour le Lac Pontchartrain. Là, il prit, ainsi que 
M. Michaud, le vapeur de Mobile, ou il arriva né- 
cessairement en même temps que son homme. A 
Mobile, il descendit au même hôtel que monsieur 
Michaud, et, avec tonte l’adresse qui était dans sa 
nature de renard, il se fit l’ombre invisible du 
corps confié à sa surveillance. Le même soir de 
l’arrivée, M. Michaud se rendit chez ses amis de la 
rue du Gouvernement, comme il avait fait à sou 
premier voyage. Son espion le suivait. C’était 
un samedi. 

— Je resterai là, se dit le Vulpès en se postant 
derrière une barrière de planches en mauvais état, 
pendant deux heures, trois heures, s’il le faut, pour 
savoir s’il y couche ou non ; et puis nous verrons. 

Mais, au bout d’une heure, il entendit un pas 
vif et assez léger. Il se cacha, et d’autant plus ai- 
sément qu’il faisait déjà nuit, puis il regarda. Un 
homme passa tout près de la barrière derrière la- 
quelle lui se tenait, et le renard à la vue perçante 
et aux yeux de chat, reconnut un mulâtre. Une 
minute après, au moyen d’un passe-partout, l’incon- 
nu entrait dans la maison où était entré monsieur 
Michaud. 

C’était le second voyage du gérant à Mobile 
Le brave homme y venait pour se délasser de ses 
travaux, et aussi pour presser l’exécution du pro- 
jet de la famille Elwin, de quitter le pays. Eu 
même temps, il voulait raconter ce qui se passait 
eu Louisiane, et voir ses protégés. Comme au 
voyage précédent, son arrivée fut accueillie avec la 
plus grande joie par la famille de monsieur 
Alexandre, et avec bonheur par Numa et Caroline. 

Le Vulpès, placé derrière sa barricade vermou- 
lue, réfléchissait. Il va saus dire qu’au homme 
comme lui n’avait pas négligé de prendre le nom 
gravé sur la plaque de la porte d’entrée de la mai- 
son. 

— A Elwin se disait-il il me semble que 

je connais ça! — J’y suis! s’écria-t-il après quel- 
ques secondes : c’est le nom d’un homme chez qui 
j’ai fait pincer , il y a environ un an, à la Nouvelle- 
Orléans, cette fameuse mulâtresse et sa petite fille, 
par ce coquin de Kerlec ! J’ai même palpé cent 
belles piastres pour cet exploit! Dieu sait si je les 
&i gagnées au seryiee de cette laide griffonne que 


j’avais séduite en deux heures! Mais voyons, 
ajouta-t-il en s’adressant toujours à lui-même, lais- 
sons là les fadaises, et raisonnons : Le Michaud est 
entré dans cette maison, et c’est do Michaud qu’il 

s’agit. Très-bien, mais un mulâtre aussi est 

entré dans cette maison, et avec un passe-partout ! 
Circonstance à noter ! — Après cela, ce mulâtre 
peut bien être le mari d’une servante de la maison. 

Bref, voilà ce qu’il s’agit de faire : surveiller le 
Michaud, puisque c’est là l’affaire ; et, incidem- 
ment, savoir ce qu’est et ce que fait ce mulâtre. 
Je vais rester jusqu’à minuit pour le blanc, et je 
reviendrai avant le jour pour lo moricaud. Si ce 
dernier no sort pas de très bonne heure, c’est un 
mari autorisé ; s’il sort, c’est un amant qui se ca- 
che. Dans tous les cas, il y a une femme dans 
l’affaire, donc il y a espoir de savoir quelque chose, 
surtout si elle est laide ! — Eh, eh fit-il en rica- 

nant avec malice, qui sait si ceux-ci ne me met- 
tront pas sur la piste de celui-là ? On 11e trouve 
jamais les choses comme on les cherche. 

Après cette remarquable observation qui prou- 
vait son expérience, le Vulpès, fatigué d’être de- 
bout, chercha autour de lui, et aperçut quelques 
briques dout il forma un siège sûr lequel il s’assit. 

A onze heures la porte observée s’ouvrit et livra 
passage à un homme qui se dirigea vers le mar- 
ché, eu suivant tout droit la rue du Gouvernement, 
vers le quai. Une ombre le suivait à distance sa- 
ge. L’homme était monsieur Michaud. ; on devine 
qui était l’ombre. L’un et l’autre rentrèrent au 
même hôtel, et chacun d’eux gagna sa chambre. 

— Allons, se dit l’espion, j’ai>cinq heures à dor- 
mir; je ne comptais pas sur une aussi bonne 
chance. 

Mais, en se mettant au lit, il se frappa le front. 

— Triple âne que je suis! s’écria-t-il c’est 

demain dimanche ! je n’ai que faire d’aller obser- 
ver mon mulâtre : mari autorisé ou non, il couche- 
ra encore là demain, et, lundi matin, je le pincerai, 
pour sur! Donc, je pufS^dormir la grasse matinée. 

Et, sur cette consolante pensée, il se glissa entre 
ses draps, comme un honnête bourgeois dont la 
conscience est parfaitement en repos. 

Pourquoi le Vulpès n’eût-il pas été tranquille ? 


Le surlendemain, lundi, avant le jour, monsieur 
Vulpès était à rôder aux alentours de la maison 
Elwin. Il s’était muni do deux cartons, pour se 
donner un air de marchand ambulant. Il n’atten- 
dit pas longtemps en vain ; un mulâtre sortit do 
la maison, comme le jour allait poindre ; l’espion le 
suivit à quelque distance. M. Vulpès s’était gra- 
tifié les joues d’une grosse paire de favoris noirs, 
avait frotté ses sourcils minces de cosmétique noir, 
enfin s’était adroitement grimé, bien qu’il ne fût 
connu de persônne. — u Une précaution ne peut pas 
nuire, ” s’était-il dit. — Le jour venait rapidement. 


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144 


LE VIEUX SALOMON. 


Dès qu’il fut complet, le Vulpès allongea le pas, 
et quand il fut assez près de celui qu’il suivait : 

— Hé ! mon ami, cria-t il, pourriez-vous me dire 
si je suis bien sur la route de Spring-Hill ! 

. Numa s’était arrêté, et quand le faux marchand 
l’eut rejoint, il lui fit répéter sa question, ne Payant 
pas bien entendue. 

— Je ne saurais vous répondre, dit-il — quand 
la demande eut été répétée ; depuis que j’habite 
Mobile je travaille près d’ici, et, le reste du temps, 
je ne vais nulle part. 

— O’est que, yoyez-vous, je suis marchand d’ar- 
ticles de sainteté,. et on m’a conseillé de voir les 
révérends pères jésuites de Spring-Hill. Je ver- 
rai aussi les ministres des cultes réformés. ' Je fais 
des affaires avec toutes les religions, parce qu’en- 

fin et alors, vous comprenez, je vends aussi 

bien aux catholiques qu’aux protestants. Les ca- 
tholiques aiment les images — comme les païens — 
bien que Dieu soit esprit! Les protestants aiment 
les bibles. Alors j’ai de tout pour tous les goûts. 
Croyez-vous que je fasse des affaires ici ? 

— Ma foi, je ne vous dirai pas. Je m’occupe de 
scier des planches, à la vapeur, mais fort peu de 
catholicisme et de protestantisme. 

— Chacun est libre, monsieur — déminent 

vous appelez-vous ? s’il n’y a pas d’indiscrétion, 
demanda le Vulpès 

— Numa, monsieur. 

— Eh bien, monsieur Nama, je pense à peu près 
comme vous. Pourvu que je vende, c’est tout ce 
que je veux. Les catholiques, les protestants, les 
juifs, les mahométans et les autres. . . me font l’ef- 
fet d’aveugles qui cherchent leur bâton : chacun 
d’eux veut trouver la vérité dans Un petit rayon 
qu’il s’est tracé à l’avance, et d’où il ne sort pas. 

Numa sourit do la comparaison, et son front se 
dérida. 

— Allons, se dit-il, le brave homme est un arabe, 
et il ne songe qu’à gagner des sous. Je n’ai pas 
besoin de me défier de lui. 

— Et, dans l’établissement où vous travaillez, 
pensez-vous que je pourrais faire quelque chose ? 

— Voyez-y: il y a là de tout, des Américains, 
des Français, des Allemands et des Irlandais. 

— Oh ! les Irlandais, ça me va ! ils sont fanati 
ques en diable. Quant aux autres, ils ne pensent 
guère à leur salut comme l’entendent les prê- 

tres et les ministres. 

— Je vous quitte ici, monsieur — — dit Casi- 
mir quand on fut près de la scierie. Comment puis- 
je vous nommer 1 ajouta-t-il. 

— Je m’appelle Taillefer, répondit Je Vulpès. 

— Eh bien, an revoir, monsieur Taillefer. Bon- 
ne vente ! 

— Au revoir, monsieur Numa. Bonne chance et 
belles amours! 


Le mulâtre entra alors dans l’établissement où 
il travaillait. Le faux marchand continua d’avan- 
cer dans la direction qu'il avait prise, pour ne pas 
donner de soupçons en retournant tout de suite sur 
ses pas. Il marcha tranquillement pendant une 
heure environ, cherchant, dans sa féconde imagi- 
nation, comment il s’y prendrait pour faire parler 
monsieur Numa au sujet de monsieur Michaud. Il 
paraît que cela était bien difficile, car le fin renard 
ne trouva rien. Au bout d’une heure, il revint 
sur ses pas, repassa devant la scierie, et, un peu 
plus tard, rentra dans la ville. 

Le hasard — à supposer qu’il y ait un hasard — 
le servit mieux que ne l’avait pu faire sa diploma- 
tie. En passant devant la maison de M. Elwin, il 
porta son regard vers les fenêtres, et aperçut une 
belle petite fille au teint espagnol foncé, laquelle 
regardait dans la rue en frappant ses mains l’une 
coutre l’autre. A un pas plus loin, il vit, assise et 
cousant, une mulâtresse d’une admirable beauté. 
Son cou penché avait des reflets d’or, sous une luxu- 
riante chevelure, noire comme le beau velours noir. 
On apercevait ses longs cils recourbés, et, sur sa 
joue pleine, une mignonne fossette qui indiquait 
qu’elle devait sourire. 

Ce tableau fut, pour le Vulpès, un trait de lu 
mière. 

— La famille Elwin à Mobile, se dit-il en conti- 
nuant son chemin ; la belle mulâtresse et sa petite 
fille, échappées de l’habitation Boque, aussi à Mo- 
bile, dans la même maison ; le mulâtre qui ne 

connaît pas la ville ! se fait appeler monsieur Nu- 
raa, va (le son travail à sa femme et de sa femme 

à son travail indubitablement c’est Casimir!. .. 

qui s’est enfui après avoir tué son maître ! O ha- 
sard ! s’écria l’espion, si les cierges ne coûtaient 
pas d’argent, j’en brûlerais une douzaine sur ton 

autel ! — Ah ça, mais reprit-il eu monologuant, 

voilà que les choses changent bien de face! Je 
viens ici pour ou plutôt contre monsieur Michaud, 
de qui je no puis rien savoir, et voilà que je tombe, 
comme un chien d’arrêt, sur la piste inattendue de 
deux marrons dont l’un est un meurtrier ! Je disais 
bien qu’on ne trouve jamais comme on cherche ! — 

Mais, petite minute! et donnant donnant Je 

vais écrire au Comité, sans en dire assez long pour 
qu’on puisse m’enlever ces pratique s précieuses, 
mais en disant assez long pour qu’on puisse m’en- 
voyer de quoi grossir le magot destiné à protéger 
mes vieux jours contre le besoin. 

A cette pensée lumineuse, le Vulpès se frotta les 
mains, puis il redevint immobile et s’enfonça dans 
do profondes réflexions. 

— Coup double, s’éeria-t-il après quelques ins- 
tants, coup double ! Ne soyous pas conscrit ! D’a- 
bord le meurtrier: dans ce moment, ça vaut cher! 
Quand j’aurai touché , autre découverte, autre mis- 
sive ; .. et autre récompense sonnante! Je yeux 
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LE VIEUX SALOMON. 


145 


bien travailler pour la gloire, moi. mais pas pour ! 
la gloire qui va pieds nus ! 

Sans perdre de temps, le laborieux émissaire du 
comité louisianais écrivit à ses commettants, sans j 
dinc un mot do Rose, et se proposa de faire le 
mort jusqu’à ce qu’il eût reçu une réponse valable 

et les ordres nécessaires pour mener à bonne 

fin sa nouvelle entreprise. Il fut teuié d’aban- 
donner monsieur Michaud, qui semblait d’un exa- 
men difficile, et qui devait être probablement de 
peu de rapport. Cependant-, comme il ne voulait 
pas se rouiller en restant à ne rien f aire, il réso- 
lut. de Pépier un peu jusqu’à nouvel ordre. 

* 

* * 

Cependant, le départ de la famille Elwin était j 
décidé ; les intérêts qui avaient forcé M. Alexandre 
ri prolonger son séjour en Louisiane, et ensuite 
dans l’Alalwtma, étaient réglés tant bien que mal, 
et il lui tardait de quitter nn sol empesté par les 
miasmes écœurants de l’institution de l'esclavage. 
Mais le départ d’une famille ne s’exécute pas com- 
me celui d’un garçon ou d’une grisette, oiseaux 
perchant aujourd’hui snr une branche, demain sur 
une antre, et pouvant porter leur nid dans leur 
bec. En hâtant, tontes choses, il faut bien comp- 
ter nn mois de courses, de démarches, de vente et 
d’achats, do derniers réglements, et antres détails 
qu’on supposera. 

Il avait été convenu que Caroline partirait avec 
la famille, en qualité de servante ; on devait pas- 
ser par un antre Etat à esclaves, et de lri, sans sé- 
journer, s’embarquer pour rin Etat libre. Cette 
précaution facilitait beaucoup le voyage do la mu- 
lâtresse, en écartant tout soupçon an lieu du pre- 
mier départ. 

Quant à Numa, il devait partir quinze jours 
après sa femme, par une autre route. Ses papiers 
d’homme libre rendaient tout simple son embar- 
quement. 

M. Alexandre avait vendu en bloc tout son mo- 
bilier à un Américain snr le point de monter mai- 
sou ; il perdait beaucoup sur le prix de valeur ré- 
elle, mais il évitait, par ce moyen, les intermina- ; 
blés lenteurs d’une vente en détail, et les allées et 
venues continuelles qui eussent pu faire trop re- 
marquer Caroline. 

L’extraordinaire beauté do cette mulâtresse éiait 
le plus grand des dangers pour sa sécurité. Nul j 
ne pouvait la voir sans l’observer lougtcmps. de i 
puis les enfants jusqu’aux vieillards; et, quand I 
on l’avait une fois appréciée des yeux, on ne Tou- : 
bliaitplus. Le dangev réel, c’est qu’ensnito on 
parlait d’ollo avec enthousiasme, et que, de pro 
eho en proche, elle devait être connue partout. 1 
Or, quand on a un intérêt capital à se cacher, la 
plus minime négligence peut amener de sérieux ré- 
sultats. 


Dans un rfiois donc on devait partir, et le mobi- 
lier vendu n’était livrable qu’à cette époque. Le 
prochain samedi, Numa devait décider si son dé- 
part à lui précéderait ou suivrait celui de sa chère 
femme. Caroline désirait que son mari partît avaut 
elle, afin que la joie de son voyage à elle ne fût 
gâtée par aucune appréhension sur le sort de Nu- 
ma. La question dépendait quelque peu du tra- 
vail confié au mulâtre. Enfin, le samedi arriva, et 
les souhaits de Caroline furent exaucés : Numa par- 
tirait dans douze jours. 

Adorables rêves! que ceux qu’ils firent en contem- 
plant ensemble létoile de la liberté qui brillait 

dans leur ciel rasséréné après tant d’orages I Saint 
hymne ! que celui qui s’élança de leur cœur et s’é- 
leva, comme un encens de gratitude, vers le trône 
de Dieu! Enivrantes extases! que celles qui les 
enlevaient, sur les ailes puisssantes de la foi, vers 
les rives enchantées de l’indépendance, où l’amour 
est permis, où l’oir a le droit d’aimer ses enfants !... 
— Il y a des heures, dans la vie, qui donnent un 

avant-gout des félicités d’un monde éternel Et 

ils savouraient une de ces heures-là, leurs pieds 
foulant encore une terre d’esclavage ! 


Le surlendemain, avant le jour, Numa quitta sa 
chère femme, comme de coutume, et se rendit à la 
scierie, où il comptait faire sa dernière semaine. 

Vers dix heures, quatre hommes, deux sur le 
trottoir de gauche, (leux sur celui de droite, mon- 
taient la rue du Gouvernement, chaque couple 
semblant étranger à l’autre. Derrière ceux de 
droite, marchait un homme senl, réglant son pas 
sur celui du couple qui le précédait. De la poche 
de côté de sa redingote sortaient les extrémités de 
quelques papiers. En passant devant la maison 
do monsieur Elwin, il on regarda les fenêtres, et 
vit la même mulâtresse à la même place que la pre- 
mière fois. Eu lace de celle-ci se tenait une fem- 
me blanche, jeune et belle. Toutes les deux cau- 
saient. 


— Allons, allons, murmura monsieur Vnlpès, la 
colombe étant toujours au nid, le ramier se trou- 
vera ! — Ab ! s’ajonta-t il, qu’on a de peine à ga- 
gner sa pauvre vie! Les ladres ne m’ont envoyé 
que deux cents piastres! Il est vrai que j’en tou* 
elierni trois cents autres quand la pratique sera li- 
vrée! Et ec comité là vaut mieux que le Kerlec, 

heureusement — Après tout, répondit-il, peut- 

être à une légère réclamation de sa conscience, un 
homme de plus ou do moins snr la terre, cela n’em- 
pêolie pas le momie de marcher ! Et puis, il faut 
bien que je bâtisse un refuge pour mes vieux jours! 
— Cet homme-là est. au bout du compte, un mu- 
lâtre, nu escicve, un assassin !... dit-il encore. 

Consolé par ces péremptoires raisons, le Vulpès 
regarda le ciel, comme pour y retenir sa place dans 
le paradis ; nous penserions plutôt, à vrai dire, qu’il 

regardait les nuages pour augurer du temps. 

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Uè LE VIEUX 

A dix heures et d* *^ie, trois hommes se présen- 
tèrent chez le propriétaire de la scierie, lequel se 
nommait Williamson. Il était dans un cabinet, 
séparé seulement par une cloison de bois, et par 
une porte, de la pièce où travaillait en ce moment 
le mulâtre Numa. Monsieur Vulpès n’avait plus 
de favoris, et sa chevelure avait changé de couleur. 
Au lieu de marcher voûté comme il le faisait tou- 
jours dans ses excursions préliminaires, il se tenait 
droit et roide, à la militaire. 

— Monsieur Williamson, dit le Vulpès, veuillez 
je vous prie jeter les yeux sur ces papiers: vous 
saurez ce qui nous amène ici, ces deux messieurs 
et moi, sans compter les deux autres qui sont en 
bas. 

Le maître de l’établissement jeta les yeux sur ce 
que lui présentait le survenant, et vit de quoi il 
s'agissait. 

— Je n’ai rien à dire, monsieur ; la justice a le 
respect de tout bon citoyen ; seulement c’est un 
de mes meilleurs ouvriers que vous venez enlever... 
un homme dont la conduite et le zèle sont au-des- 
sus de tout éloge. — Je vais l’appeler, ajouta-t-il. 

Et, ouvrant la porte de communication, sans 
quitter son siège : 

— M. Numa! appela-t-il, venez, on vous de- 
mande. 

Le mulâtre parut bientôt, en blouse de travail. 
Quand il vit trois hommes près de son patron, et 
qu’il remarqua que l’un de ces trois hommes te- 
nait des papiers, il tressaillit et ne put s’empê- 

cher de laisser voir son trouble. 

— Mousieur Fuma, lui demanda le Vulpès, con 
naissez-vous Casimir? 

Le pauvre homme reçut comme une balle dans 
la poitrine, et le plus visible effroi se manifesta 
sur ses traits. Cependant, il eut la force de ré- 
pondre. 

— Non, monsieur — dit-il — Je ne sais pas ce 
que vous voulez dire. 

— Ah! vous ne savez pas ! C’est très-bien. Con- 
naissez vous monsieur Roque ? 

Le mulâtre sentit qu’il allait défaillir. Il regar- 
da son palron. Celui-ci avait le chagrin sur le vi- 
sage. 

— Je ne connais pas cenom-îà put-il encore 

répondre. 

— Ah ! vous ne connaissez pas ! C’est très-bien ! 
Connaissez-vous Rose et Rosine! 

Numa regarda autour de lui. Devant la porte 
qui lui faisait face étaient le Vulpès et un de ses 
hommes ; devant celle à laquelle il tournait le dos, 
se tenait le second aide. 

— Que cherchez-vous donc î monsieur Numa, de- 
manda le Vulpès... sans cloute une issue, pour vous 
évader et aller préveuir votre femme, chez M. El- 
win. C’est inutile : voilà ces deux messieurs qui 
voub but veillent j il y en a deux autres en bas, 


SALOMOÎ*. 

plus moi-même qui vous parle, et nous avons cha- 
cun, dit-il en onvrant sa redingote, un bijou com- 
me celui-ci ce qui fait trente coups de feu. . .. 

à votre service ! 

— Monsieur, répliqua le mulâtre que l'imminen- 
ce du danger galvanisa un instant, je suis libre et 
j’ai mes papiers ! 

— Je sais, je sais, fit ironiquement le Vulpès ; 
je connais même l’homme qui les a fabriqués : 
c’est une de mes pratiques ! 

Le pauvre mulâtre se laissa aller sur le bureau 
de son patron, comme s’il allait tomber en faibles- 
se. Profitant de ce profond abattement, le Vul- 
pès fit un signe à ses hommes. Ceux-ci se jetè- 
rent sur les bras du faux Numa ; l’uu d’eux les lui 
maintint au dos avec vigueur, pendant que l’autre 
lui mettait les menottes. 

— Maintenant, monsieur Numa, faites place à 
Casimir, et en route ! dit le Vulpès. 

A ces mots, il attacha lui-même une corde aux 
menottes, prit l’autre extrémité de cette corde 
dans sa main gauche, et montra de la main droite 
le chemin â Casimir 

Une heure après, Casimir était à bord cruu stea- 
mer do la malle, allant à la Nouvelle-Orléans. Ses 
poignets étaient toujours pris dans le double cer- 
cle de fer, et une chaîne, fixée à ce frein, s’atta- 
chait, par l’autre extrémité, à un poteau de la ga- 
lerie du bateau. 

L’adroit Vulpès n’avait pas conduit son prison- 
nier par la rue du Gouvernement, de peur que 
Rose le vît et ne prît l’alarme, car il comptait bien 
faire un second voyage pour la saisir à son tour. 
Ses informations lai avaient appris que Casimir 
n’allait voir sa femme que le samedi soir, et que 
nul, à la scierie, ne connaissait les faits et gestes 
du mulâtre. Donc l’espion avait toute la semaine 
à lui, pour «agir une seconde fois. 

Mais ce qu’on appelle le hasard voulut que M* 
Elwin, passant dans la rue qu’avait prise le Vul- 
pès, aperçût le malheureux Casimir. Il comprit 
aussitôt tout ce qui était arrivé, et, faisant un si- 
gne au pauvre homme, qui avait vu son bienfai- 
teur, il se hâta vers sa demeure. 

Une heure après, le vapeur était en route, et un 
homme de la police de Mobile se tenait près du 
prisonnier, pendant que M. Vulpès était assis un 
peu plus loin. 

XI. 

ON PEUT CE QU’ON VErï. 

— Vite ! s’écria monsieur Alexandre — quaud il 

entra dans le salon où étaient réunies sa femme, 
sa mère, Rose et Rosine — vite agissons et agis- 
sons! Vous, chère Rose, pas de cris, pas de pleurs, 
pas de sanglots ! de l’action et de l’action ! Votre 
mari est arrêté et eu route pour la Nouvelle-Or- 
léans! Digitized by Google 



LE VIEUX 

La mulâtresse se leva, chancela, puis se rassit. 

— Le coup est porté ! dit monsieur Alexandre, 
du courage ! sauvons qui peut être sauvé : Dieu fe- 
ra le reste ! — Vous, Bose, il n’y a plus à vous ca- 
cher ici : tout est maintenant dans la diligence que 
nous ferons : le salut est une question de temps. 
Allez à l’hôtel où est M. Michaud, au bout de cet- 
te rue, à droite, en face du marché. Dites à M. 
Michaud de venir tout de suite ; ramenez-le. Il 
doit partir ce soir à cinq heures. Je pars avec lui, 
et je suis de retour après-demain matiu. Pendant 

que vous serez dehors, je vais chercher et 

trouver pour vous un autre refuge, où ma femme 
vous couduira cette nuit, et où vous resterez jus- 
qu’à mon retour; alors nous verrons. Vous, ma 
chère mère, allez chez l’Américain qui a acheté les 
meubles, et dites-lui qu’il les pourra prendre o près- 
demain à quatre heures précises de l’après-midi. 
Nous irons loger daus un hôtel, jusqu’à notre dé- 
part, qui doit s’effectuer le plus tôt possible. Toi, 
chère femme, toi qui es une amazone, veille sur 
toute chose ! fais ce que j’ai dit pour Bose et sa 
fille, et prépare ce que nous devons emporter, 
comnvi si nous partions après-demain. 

— Bcse était déjà partie. Madame V** # pre- 
nait le bouton de la porte pour sortir. 

— Ma mère ! dit M. Alexandre, j’oubliais : Dites 
à ce gentleman que je consens à ce que j’avais re- 
fusé, lui céder le bail de cette maison au prix qu’il 
voulait. Apportez sa plaque avec vous, et arran- 
gez la chose de façon à expliquer ce changement 
et cet empressement. Il aura l’acte de cession 
avant cinq heures, et la maison après-demain. Al- 
lez, chère mère, et revenez vite ! — Ma Pauline, 
dit-il ensuite, quelqu’événement qui rende ma pré- 
sence compromettante, laisse pendre un ruban rou- 
ge à la feuêtre du deuxième. Si on vient me de- 
mander d’ici là, à partir de demain, dis que je suis 
parti pour le Nord, et si on te parle de Bose, ré- 
ponds que tu ne sais pas ce qu’on veut te dire, fâ 
che-toi et tiens bon ! moi, je pars pour appeler 
l'Association au secours de Casimir. En route, je 
réfléchirai sur ce qu’il y a de plus prompt à mettre 
eu œuvre. Dieu veuille que j’arrive à temps ! les 
comités d’habitants ne plaisantent pa.*> ! . . . . 

— Va, Alexandre! va, mon ami: il. sera fait 
aiusi que tu l’as dit! répondit la jeune femme. 
Sauve ce noble et courageux Casimir, qui a plus 
d’âme à lui seul que cent de ces tyrans imbécilles 
qni le veulent tuer! — Mais, ajouta-t-elle, quel re- 
fuge vas-tu trouver pour cette pauvre Bose ? 

— Je n’eu sais rien encore ; mais je vais sortir à 
l’instant, et, quand je rentrerai, je te dirai où tu 
dois la conduire cette nuit. 

M. Alexandre embrassa sa femme, et s’éloigna 
sans plus attendre. 

Deux heures après il était de retour. Il trouva 


SALÔMOÎT. : li1 

M. Michaud qui l’attendait, et qui avait été mis an 
courant de tont par madame Elwin. 

Nous remuerons ciel et terre ! dit monsieur Mi- 
chaud, pour sauver le mari de Bose, et, en même 
temps, nous aviserons poir elle-même: elle ne 
peut pas rester éternellement dans cette situation 
menaçante. J’ai une idée ; je vous la développe- 
rai à bord, Alexandre. 

— C’est peut-être la même que j’ai aussi, répon- 
dit le brave jeune homme : nous verrons bien. 

— Et moi, ajouta sa femme, je vous devine, par- 
ce que j’ai le même bon vouloir. 

— Maintenant, dit monsieur Alexandre, écoutez: 
j’ai trouvé, à un demi-mille de la ville, une vieille 
quarteronne qui tieut un hôtel de passage, tout 
près de la pinière. — Je t’en tracerai, l’itiuéraîre, 
dit-il à sa femme. — Cette quarteronne gardera 
Bosechez elle aussi longtemps qu’il sera nécessaire, 
et nul ne verra notre chère protégée. A mon re- 
tour nous aviserons. 

La demie de qaatre heures sonna. 

— Partons ! dit M. Michaud, il est temps 

Les adieux échangés, les deux hommes sortirent 
ensemble et se dirigèrent vers les quais. Madame 
Elwin les regarda s’éloigner, en faisant â son mari 
des petits signes de tête. Puis, elle rentra, et, ai- 
dée de Bose, elle fit les apprêts dont il avait été 
question. 

* 

« * 

11 était nuit depuis longtemps. Le Vapeur qui 
portait MM. Elwin et Michaud avait rapidement 
avancé depuis cinq heures du soir, vigoureasement 
poussé par ses palettes, et aussi par un bon vent 
qui avait décidé le capitaine à mettre quelques 
voiles dehors. Les deux amis, aussi empêchés l’an 
que l’autre de dormir, par les pensées qui s’agi- 
taient en eux, se promenaient sur le pont, en cau- 
sant. La nuit était belle et claire. Vers onze 
heures, un bruit formidable de vapeur se fit enten- 
dre ; ce bruit venait d’assez loin, mais, plus on avan- 
çait plus il devenait distinct et fort. Bientôt on 
passa à tribord d’nn autre vapeur, qui était proba- 
blement ensablé, aux environs de la Baie Saint- 
Louis, à voir les efforts de ses puissantes machines, 
et son immobilité. 

— Il aura longé la côte de trop près, répondit 
un pilote du bateau à M. E.wiu qni l’interrogeait; 
cela arrive as*ez souvent la nuit, et il est échoué 
dans le sable. Il en a piut >leiLeut jusqu’au jour, 
à l’heure des hautes eaux. 

— Ne serait-ce pas, demanda monsieur Michaud, 
le steainboat qui a quitté Mobile il y a uouze 
heures ? 

— Précisément, répondit le pilote ; c’est le Cali 
forma . Noua ai riverons probablement â l’heure 
où il sera seulemunt dégagé. 

— O frère, frère / s’écria monsieur Michaud — 
après que les deux hommes se furent éloignés dn 

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us 


LE VIEUX M&Q340N. 


pilote — voyez- vous le doigt delà Provideuceî ce- 
que les orgueilleux et ignorants athées appellent 
le hasard. . . .Comprenez- vous le bénéfice que nous 
pouvons tirer, pour ce pauvre Casimir, du long re- 
tard de ce bateau ? 

— Si je le comprends ! Je déplorais assez le tait 
d’être parti six heures après le California , qui em- 
mène Casimir! Nous pouvons maintenant déjouer 
le terrible empressemeut du comité, eu révélant, 
fi la justice régulière, que ce comité, dont elle com- 
mence à être jalouse, veut arrêter, juger et exécu- 
ter le prisonnier, à son arriuée fi la Nouvelle-Or- 
léans. Avec ce comité, nos efforts eussent été 
certainement vains, et notre secours eût été inu- 
tile et peut-être dangereux, tandis que la justice 
ordinaire, procédant avec les lenteurs accoutu- 
mées, nous donne le temps de préparer nos moyens. 

— Sans compter qu’un comité de trembleurs fu- 
rieux est impitoyable, et partant incorruptible, 
tandis que peut-être pourra-t-on trouver des aceo- 
modements avec quelqu’un des employés de toute 
sorte qui forment le cortège de la justice régu- 
lière — 

— Oui, notre chance est cent fois meilleure ; 
néanmoins, cher frère, ne nous berçons pas d’un 
espoir trop grand ! S’il s’agissait d’un blanc natif, 
ce serait sûr ; d’un blanc étranger, ce serait proba- 
ble, avec de l’argent; mais il s’agit d’un esclave. . . 

marron et meurtrier d’un blanc ! J’espère peu, 

mais je n’en remercie pas moins la Providence, 
qui nous rend la tache au moins possible. Mais que 
ferons-nous 1 

— Je n’en sais rien. Nous verrous 1 es frères, et 
on avisera. Comme vous devez repartir !e même 
jour de votre arrivée, je vous tiendrai au couraut 
de tout, et si vous quittez l’Alabawa précipitam- 
ment, vous m’enverrez, jour par jour, de vos nou- 
velles, afin que nous sachions où vous écrire. — 
Tenez, ajouta M. Michaud, dénonçons le fait du 
Comité pour que la justice l’empêche, et puis, 
vous, voyez leu frères pour Pose — car j’ai compris 
vos intentions — et moi je les verrai pour organi- 
ser un parti d’opposition en faveur de Casimir. 

— Très-bien ! répondit M. Alexandre, fraction- 
nons les difficultés et prenous-eu chacun notre 
part : nous atteindrons plus facilement notre but. 
— Néanmoins, ajouta-t-il, j’aurai besoin de vous 
pendant une heure, après quelques démarches, et 
je vons donne rendez-vous, fi deux heures précises 
de l’après-midi, chez mon notaire, que vous con- 
naissez. 

— A deux heures précises, je serai chez votre 
notaire, répondit M. Michaud, et prêt fi tout ! vous 
savez — 

On arriva au Lac Pontchartrain fi six heures du 
matin, à la Nouvelle-Orléaus trente minutes après, 
et, avant huit heures, l’avocat de district avait re- 
çu la communication contre l’autorité que voulait 


s’arroger un comité illégal, à l’égard d’un n*eur- 
trier qui appartenait de droit à la justice régulière. 
Le sheriff fut aussitôt averti, et une escouade do 
I policcmen fut expédiée au wurf du California , avec 
! ordre de s’emparer dn prisonnier qu’il amènerait, 
et de le conduire fi la geôle de la ville. 

Tranquilles de ce côté, les deux frères se sépa- 
rèrent, pour aller chacun travailler fi sou œuvre 
de salut. A deux heures précises, ils se retrou- 
vèrent chez le notaire indiqué, et lit, monsieur Mi- 
! chaud eut fi signer deux actes. , Il en garda un, 
et donna l’autre fi M. Alexaudre. 

Celui-ci compta alors, fi l’officier civil, nue som- 
me de et requit ensuite de sou ami uuo auto- 

risation qui fut écrite, signée et délivrée, séance 
tenante. Elle fat ensuite légalisée par un juge de 
paix, et monsieur Alexandre la garda sur lui. A 
trois heures, les deux frères dînèrent ensemble. 
En sortant de table, ils s’informèrent et apprirent 
qne Casimir était dans la prisou de la ville, sous 
la main de la justice, et qu’il devait être jugé fi 
l’ouverture de la prochaine session de la Cour Cri 
minelle, dans soixante jours. 

! A ciuq heures précises, monsieur Alexandre 
j s’embarquait pour Mobilé, où il arrivait le lende- 
j main matin, comme il l’avait promis fi sa femme. 

I * 

I * * 

j 11 n’y avait pas de ruban rouge fi la feuètre du 
| deuxième étage de la maison Elwin, et la plaque 
! fixée sur la porte d’entrée présentait ce nom : John 
Clinton. Un soupir de soulagement sortit de la 
poitrine du jeune homme ; il avait appréhendé que 
I quelque scène eût lieu chez lui, en sou abseuce. 

| Sa femme lui sauta au cou, puis il embrassa sa 

belle-mère, et sourit sans répondre fi vingt 

questions qui s’étaient déjà succédé, comme se 
I succèdent les détonations d’an feu de file. 

| — Cher Aiexandro ! dit Pauline fi son mari, ré- 

ponds-moi seulement, eu attendant, un seul mot de 
trois ou de quatre lettres : lien ou mal / je t'eu prie. 
Voyons, comment cela a-t-il été à la Nouvelle-Or- 
léans. 

Alexaudre embrassa Pauline et ne répondit 

pas. Son visage, diplomatiquement composé, 11e 
répondait pas plus que sa bouche. 

— V a chercher Rose et sa fille, lui dit-il ensuite ; * 
quand tîi seras revenue ici avec elles, je vous dirai 
tout ce qui a eu lieu. — Parbleu! ajouta-t-il, si ou 
disait les choses en raccourci, tout de suite en en- 
trant, ou n’aurait plus rien fi raconter ensuite, et 
j 011 perdrait bien des avantages ! comme, par exem- 

i pie, celui d’avoir des auditeurs attentifs qucl- 

i que fois de voir la joie envahir peu à peu les traits 
des visages, et autres accessoires importants. V a, 
chère Pauline, va ! 

Une heure après, madame Elwin rentrait avec 
Rose et Rosine. 


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m YTEÜSi 

— Maintenant? — fit la jeune femme blanche.. 

— Maiateaaufc, répondit Alexandre eu souriaut, 
asseyez-vous et écontez-moi. 

L’ordre fut aussi vite exécuté que donné. 

— Chère enfuul-, dit monsieur 151 wiu à la mulâ- 
tresse, dont un voile de tristesse assombrissait les 
traits charmants, ayez espoir et prenez courage. 
Votre mari est sauve du Comité d’habitauts Joui- 
sianais; il appartient à la justice régulière, et il 
ne sera jugé que dans deux mois. C’est un grand 
point! Avec le Comité, il serait exécuté à l’iicuro 
qu’il est! Je n’ai pas besoin do vous dire que les 
frères de l’Apspciatiou feront tout ce qu’il est hu- 
mainement possible do faire pour le sauver. Ré- 
ussiront ils ? je l’iguore ; mais euliu, il y a un peu 
d’espoir. »Si vous voulez lui être utile il faut, ab- 
solument que vous surmontiez votre chagrin, que 
vous repreniez (murage, quo vous ayez enliu tout 
votre calme, toute votre raison, et que vous ayez 
eonfianco eu vos amis et en Dieu ! 

Alors, il raconta l’incident du California , la 
plaiute portée devant l’avocat de district de la 
Nouvelle-Orléans, rappel au shcrilf, l’envoi d’une 
escouade d’hommes de police au quai du Va! if or ni /, 
et enfin la promesse de monsieur Michaud de faire 
appel à T Association, pour sauver, s'il était possi- 
ble, Casimir de la mort qui serait indubitablement 
prononcée contre lai. 

— Oui, monsieur, répondit Kose, je prendrai 
courage et j’ai confiance eu Dieu et en nos gé- 

néreux protecteurs. Mai», hélas! placée moi-mê- 
me sous la menace perpétuelle d’uue arrestation, 
comme marronne, éloignée de mon pauvre mari, 
que pourrais-je tenter en sa faveur? 

JCt, à cette poignante idée, elle fondit eu larmes. 

— Déjà le manque de foi ! Rose dit avec tris- 
tesse et sévérité M. Elwiu Chaque malheur 

vous a apporté un mieux à sa suite, et l’euseigue- 
ment ne vous a rien appris! Au premier coup, 
vous fléchissez et vous doutez ! 

— O mon Dieu ! s’écria Iïose, pardon nez- moi . . . 
pardonnez-moi ! 

— Tenez fit sou protecteur, en tcmlnut à la 

pauvre femme deux papiers, tenez, vous n’apparte- 
nez plus à monsieur Roque, ni à ses enfauts, ni au 
nouvel administrateur de la succession 

— A qui donc appartiens -je ? s’écria la mulâ- 
tresse frappée d’étonnement. 

— A Dieu, pour toujours, à un des frères de 

l’Association pour quelque temps et pour la 

forme à M, Michaud ! 

La pauyre femme semblait folle. 

— Voilà, continua le blanc, une autorisation 

bien en régie, qui vous permet d’aller et do veuir à 
votre guise, dans tout l’Etat de la Louisiane, 
moyennant une somme de que vous serée cen- 

sée payer à votre censé maître, à la fin de chaque 
mois. Four mieux dire, Rose, vous êtes une es- 
clave libre! esclave d’uu homme qui ne doit pas et 


SAJÆMQtf. 44$ 

ne veut pas posséder d’esclaves. .. .Çompteuez- 
vous? 

— Mon Dien mon Dieu ! s’écria Rose en tom- 

haut à genoux, je pourrai donc aider à mou pau- 
vre mari ! 

Et les larmes qui coulèrent de ses beaux yeux 
ne lurent plus l'eau amère du doute, mais la rosée 
de la gratitude. 

— Vous partirez demain avec ma le mine, Rose, 
dit monsieur Elwin. A la Nouvelle-Orléans, voua 
trouverez mie chambre- convenable. Vous y tra- 
vaillerez à la couture, et vivrez bien. Ma femme 
vous donnera ses connaissances pour première 
clientèle. Votre joli ménage vous suivra, et vous 
n'aurez qu’un chagrin et qu’uu souci : le sort de 
Casimir. Confiez voire argent à votre nouveau 
maître, afin qu’on ne vous dépouille pas de vos 
économies. Gagnez-en d’autre autant que vous 
pourrez ; cela pourrait servir un jour, après le sa- 
lut du pauvre prisonuier, si on parvient à le sau- 
ver. 

«use prit sa petite 111 le dans ses bras, cl, la por- 
tant au visage do monsieur Alexandre : 

— Embrasse notre protecteur, mon enfant, lui 
dit-elle, ctrcganle Je bien, pour ne jamais l’oublier! 

XllT* 

EE MD DD KOSE. — UM MAITRE RARE. 

Depuis doux jours seulement Kose est à la Nou- 
velle-Orléans. Ello attend son protecteur, mon- 
sieur Michaud, qui doit la venir voir, ce jour-là, 
pour lui donner les conseils dont elle a besoin dans 
l’isolement — tout nouveau pour elle — oh elle so 
trouve. En attendant M. Michaud, voyous un 
peu la demeure de la jeune mère et de sa mignon- 
ue enfant. 

Dans la rue des Remparts. près du coiu de la ’ 
rue St.-Pierre, côté de !a place Congo, était une pe- 
tite maison en briques rougies et bien divisées à 
l’œil, par des raies blanches. Au rez-de-chaussée 
(le cette maison, et élevée de deux marches au- 
dessus du sol, était située la chambre do Rose, 
ayant une porte et une fenêtre qui avaient vue sur 
les arbres dont est planté le milieu de la rue des 
Remparts. De l’extérieur, ou pouvait voir, à tra- 
vers une légère ouverture de rideaux, des murail- 
les peintes à l’huile cuite, brillant comme un ver- 
nis, le plancher couvert d’une natte d’un jaune d’or 
clair, et divers meubles luisants de propreté ; 
mais, pour détailler le contenu de cette chambre, 
il y fallait entrer. C’est ce que nous ferons. 

Comme la plus belle chose est ordiclairement 
celle qui frappa la première les yeux-, nous verrons 
d’abord la jeune mère, occupée à vêtir à la colo- 
niale son petit ange femelle, qui saute et rit, ba- 
bille et gambade pendant qu’on rhabille, ce qui 
rend l'opération difficile et longue. 

— Voyons, Rosine,. . . .te tiemlras-tu tranquille? 
à la fin. Si tu n’es pas sage, je te remet traita vi- 

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150 


LE VIEUX SALOMON, 


laine robe, et inotosieûr Michaud te trouvera laide! 
dit Rose eu prenaut un tou fâché, qui imposa à 
l’enfant. 

— Petite mère, répondit Rosine, c’est parce que 
je suis conteute de te voir si gentiment arrangée 

dans cette belle chambre vois-tu ! Mais, je vais 

être sage, à présent. — Où donc est mon papa ? 
ajouta-t-elle. 

— Tl reviendra dans quelques jours répondit 

la pauvre mère d’une voix de larmes. 

— On dirait que tu pleures! maman, lit la pe- 
tite en se retournant et en regardant sa mère. — 

Oh! ne pleure pas! chère petite mère ou je 

vais pleurer aussi ! Et puis tu vas te rougir les 
yeux, et tu seras laide 

La pauvre mère sourit ail milieu de ses larmes, 
connue un rayon de soleil au milieu de la pluie. 

Le beau lit à colonnes, garni de sa moustiquaire, 
s’élevait, comme l’autel, désert hélas! du bonheur 
conjugal, daus un enfoncement trop peu profond 
pour le contenir tout entier ; deux oreillers garnis 
de leur taie entourée do dentelles, étaient iucli- 
nés au dossier, comme la suave image d’un suave 
repos. Le reste du mobilier, que uous avons vu 
d’abord à la Guadeloupe, ensuite chez le capitai- 
ne Jackson, on troisième lieu chez M. Roque, et 
enliu dans la maison Elwin, était rangé avec or- 
dre, goût et symétrie. (Quelques objets de fantai- 
sie, présents de madame Alexandre, garnissaient 
la cheminée. 

Rose avait terminé la toilette de sa fille, et se- 
tai t mise à l'ouvrage, quand monsieur Michaud 
entra. 

— Mou enfant, lui demanda- t-il, comment vous 
trouvez-vous ici 1 

— S’iV y était avec moi, je m’v trouverais bien, 
répondit Rose. 

— Voyons, dit le brave homme, ne nous plou- 
geons pas dans le chagriu : il conseillo mal ou ne 
mèue à rien. 

— Vous avez raison, monsieur. — Pourrais-je ob- 

tenir une permission pour voir Casimir ? üemau- 
da-t-elle ensuite 

Si vous pouviez le voir do temps en temps, 
cela vous consolerait-il un peu, au moins f 

— Oh I oui, monsieur.... Je pleurerais bien, 
mais je serais soulagée! 

— Eh bien, fit le Croyant, tenez : avec ce papier, 
vous pourrtz voir votre cher Casimir deux fois par 
semaine, pendant une heure chaque fois. A toute 
antre époque, il eût été presque, impossible d’ob- 
tenir cette autorisation, mais nous sommes près 
des élections, et le shériff, qui voudrait être réélu, 
11 ’a rien à refuser à un bon votant ! 

— Oh ! merci, monsieur, dit Rose en embrassant 
le précieux papier. 

— Tous pourrez aller à la geôle le lundi et le 
jeudi, à dix heures du matin, continua l'excellent 


monsieur Michaud, et, comme aujourd’hui est un 
dimanche, vous n’attendrez pas longtemps avant 
de commencer. — Mais, continua-t-il, j’ai uue au- 
tre bonne nouvelle à vous apprendre; j’ai pris eu 
location, pour le commencement du mois prochain, 
le premier étage de cette maison. Ma maîtresse 
viendra l’habiter, d’abord seule ; mais j’y demeu- 
rerai aussi quinze jours après, car je vais quitter 
la gérauce de l’habitation. La licitatiou va avoir 
lieu, et tout changera de face. Ainsi nous serons 
bientôt voisins. 

— Quel bonheur 1 s’écria Rose Je pourrai 

donc vous être utile dans votre joli ménage ! 

— Chère et digne enfant ! répondit tout ému M. 
* Michaud, il n’y a pas de femme qui mérite mieux 

' que vous d’être heureuse et il ne dépendra pas 

| de nous que vous lo soyez ! — Au revoir, ajouta-t- 
j il, eu tendant sa main à la mulâtresse, conimo il 

l’eût tendue à un égal estimé et n’onbliez pas 

que je suis votre ami ! 

Rose voulut se jeter sur cette noble main pour 
la porter à scs lèvres. 

— Allons donc! fit monsieur Michaud.. . m’em- 
brasser la main! Donnez-moi yotre frout, chère 
mur, que je vous embrasse en frère ! 

Rose approcha sa belle tête du loyal visage du 
blanc, et monsieur Michaud y. mit uu baiser sin- 
cèrement fraternel. 

# 

* * 

Depuis le mardi précédent, c’est-à-dire depuis 
six jours moins quelques heures, Casimir était en 
prison. Excepté la veille, qui était un dimanche, 
il avait vu et entendu — chaque matin — dans la 
cour de la geôle, où ses regards pouvaient plonger, 
des scènes de flagellations, au tordu, au fouet, à 
la palette! infligées, avec un sang-froid iuoui, par 
le bras du fameux noir surnommé le capitaiue Bi- 
dounier, que uous avons vu dans la deuxième par- 
tie do ce récit. Les patients poussaient parfois 
des cris affreux arrachés par la douleur, et alors le 
bon noir fouetteur les consolait à sa manière. — 
“ Bah ! disait-il à l’un, ce n’est pas la mort d’un 
homme! mon garçon Dans quatre jours ces bo- 

bos-là seront secs ! Tu n’en as plus que douze à 
recevoir.” — et il continuait à frapper et à comp- 
ter les coups, ne voulant faire de tort ni au maî- 
tre ni à l’esclave. Si c’était une femme qui pous- 
sait des hurlements de douleur, — 44 Allons, al- 
lons, la petite mère, disait-il, ça passera ! ça coupe 
uu peu, et ça cuit sur le moment, mais on n’en 
meurt pas ! ” — et il tapait jusqu’à la lin, et de la 
même force, en sifflant uu petit air joyeux. Quand 
il avait fini avec un sujet, il le déliait, l’aidait à re- 
lever son pantalon, ou à descendre sa robe, et cau- 
sait comme si rien ne venait de se passer.— 
44 Sans rancune! mon garçon... — ou : ma fille — 

disait-il chacun son tour, en ce monde ! ça va, 

ca vient... Quand noos serons morts, nous n’y 

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LE VIEUX SALOMON. 


151 


penserons plus ! n — et il pendait chaque objet à 
son clon, le tordu, le fouet, la palette ; remettait 
son gilet, son habit et son chapeau, pnis s’éloi- 
gnait pour aller déjeûner, avec un excellent appé- 
tit. Il l’avait bien gagné ! le brave homme. . . . 

Donc Casimir, de la fenêtre solidement grillée 
de sa prison, avait vu et entendu ces quotidiennes 
atrocités qui sont une dos conséquences forcées de 

l’esclavage Cette trivialité de paroles du noir, 

bourreau des noirs, n’est pas une iiction plus ou 
moins agréable de l’anteur ; c’est un tableau pris au 
daguerre du souvenir. La nègre fouetteur est tel- 
lement accoutumé à ses fonctions, qu’il les remplit 
comme un employé quelconque remplit sa tâche, 
et la plupart de ceux ou de celles qu il a battus lui 
font un petit salut amical, quand ils le renconfcrtnt 
plus tard dans la rue ! En quelques mots ces sup- 
plices sont une habitude, un seconde nature, un 
fait banal C’est là qu’est l’horrible. Cette in- 

fâme institution de l’esclavage brise — sauf excep i 
tions — tons les sentiments du cœur, la solidarité, J 
la pitié, la commisération quoies victimes d’au jour- j 
d’hui auraient pour les victimes de demain. C’est 
un noir qui supplicie les noirs; nn noir trahit et 
livre des noirs ; un homme de couleur, libre, qui 
possède des esclaves — souvent moins noirs que 
lui — les maltraite autant que les blancs mal- 
traitent les leurs, et, s’il y a de bons maîtres parmi 
les hommes de couleur, il y en a aussi de bons par- 
mi les blancs. Il suit de là que l’esclavage, com- 
me institution, dégrade et abrutit tous ceux qui 
vivent dans ses horribles milieux, sauf les bonnes 
et chrétiennes natures. Mais celles-là consentent 
rarement à posséder leurs semblables, ce qui 
laisse peu d’exceptions à la règle. 

Casimir souffrait chaque jour à la vue de ees 
horribles tableaux. Il en avait oublié sa propre 
situation, pendant des heures entières. Et pour- 
tant! il y avait bien (le quoi réfléchir, de quoi souf- 
frir, de quoi trembler ! Séparé de sa chère et ado- 
rée femme, pour ne plus la revoir peut-être sur 
la terre ; séparé de son enfant dont les gentilles 
carresses, passant dans sa mémoire, lui torturaient 
le cœur ; voué à la mort dans quelques semaines... 

et jusque là seul, seul! avec sa pensée seul 

avec ses souvenirs ! esclave, paria, meurtrier ! ma- 
ri, père, instruit, plein (le cœur et grand d’âme ! 
tout, tout se réunissait pour rendre atroce sa si- 
tuation. 

— La reverrai je* jamais ici-bas?.... ô mon 
Dieu ! — disait-il. Meurtrier d’un blanc, de mon 
maître ! laissera-t-on personne arriver jusqu’à moi 

pour me eonsoler ? — Seigneur ! Seigueur Tout- 

Puissant ! vous qui pesez les actions des hommes 
dans d'autres balances que celles de la terre, me 
condamnez-vous ? Ai-je agi en assassin ou en hom- 
me de cœnrf Mon Dieu, mon Dieu! qu’un signe 


d’au-dedans de moi-même tne réponde et me dise 

si je suis un réprouvé ou un juste ! Seigneur, 

manifestez-vous à moi : je comprendrai ! 

A ce moment, la porte de sa prison b ‘ ouvrit. . . . 
et Boae parut, tenant à la main la petite Bosiue. 

— Oh 1 s’écria Casimir — dans un de ces 

sublimes élans qui brisent l’espace et arrivent au 
ciel d’un bond irrésistible — j’ai compris, Seigueur ! 
et je -vous remercie! 

Bose était dans les bras de Casimir. Il l’avait 
soulevée comme il eût fait une plume, et, devenu 
hercule par l’exaltation do J’ârac, il la tenait au- 
dessus du plancher, comme s il allait la porter 
vers Dieu. 

Puis, brisé par la réaction, et ramené vers la 
terre parle retour de sa pensée, il s’affaissa à de- 
mi en laissant retomber sa femme et se prit 

à fondre en larmes, faible comme un grand cœur 
brisé. 

Sublime alors de dévouement et d’amour, Bose 
essuya les pleurs de Casimir avec ses lèvres, et 
l'entourant du cercle enchanté de ses doux bras : 

— Prends courage! ami lui dit-elle: ils te 

sauveront ! ils me l’ont dit. Je les ai vus ; on nous 
réunira, et nous fuirons loin.. . . bien loin de cos 

sols maudits, et nous serons libres ensemble 

toujours, toujours, ô mon Casimir 1 Us sont 

puissants, plus puissants que la justice injuste, 
va ! Ils te feront fuir bientôt, bientôt ! 

Et à ces nobles mensonges elle pouvait donner 
l’accent de la vérité, parce que ses intentions 
étaient pures, honnêtes, charitables. Elle s’ou- 
vrait le cœur pour en verser le sang précieux dans 
le cœur de celui qui allait peut-être mourir pour 
| elle... et elle souriait au milieu de ce supplice 
| plein de vraie vertu : et sa voix était plus suave 
que les notes douces de l’orgue chantant, comme 
un cœur qui déborde: “ Gloria in excæhis J)co /” 
Gloire à Dieu daus les cieux ! 

Comme la tige courbée par la sécheresse se rélè- 
ve peu à peu sous la rosée du ciel, le front courbé 
du malheureux se redressa sous le doux chant d’es- 
pérance sorti de l’âme de sa noble femme. 11 la 
prit d’un bras, sa fille (le l’autre, les attira toutes 
deux sur sa poitrine soulagée, et, comme si la dou- 
leur et la joie eussent été trop fortes et trop près 
l’une de l’autre pour son pauvre cerveau battu : 

— Chères! leur dit-il, je vois la Guadeloupe, 
Salomon et la liberté ! 

Bose trembla. Elle crut que la raison abandon- 
nait sou malheureux mari. Elle le regarda épou- 
vantée. Casimir aperçut ce regard et le comprit. 
Alors, il sourit avec douceur et avec calme. 

— Non, ma bien-aimée, dit-il, non je ne suis 

pas fou. La vision a été fugitive, mais elle est 
restée gravée dans mon cœur. J’ai vu la Guade- 
loupe ; j’ai va Saloraou couché et entouré de mon- 


quelcouque, qu’au® voix d’e u haut ou d’en bas* ou 


de* Il annonçait l’indépendance de nos frères, 

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ira LÉ VIEUX 

J’ai vu cela comme je vous vois, toi et notre Ro- 
sine, et j’ai toute ma raison. 

Rose baissa la tête, ne sachant que croire 

— Qui sait? se dit-elle Dieu permet peut- 

être qu’on voie — à certaines heures — au delà 
des espaces et des temps 

— Ainsi, ma chère femme, on t'a donné de Tes* 

poir demanda le malhoureux. Tu as donc vu 

du monde? 

— Oui, Casimir, j’ai vu monsieur Michaud 

qui a parlé pour toi à ses amis; il est sûr de te 
sauver, soit en corrompant quelque gardien, soit 
par tout autre moyen. Il m’a promis que nous 

serons bientôt réunis et alors nous fuirons pour 

jamais vers la première terre libre qui sc trouvera 
près de nous. 

— Dieu le veuille! dit Casimir tristement. Vois- 
tu, Rose, si j’étais seul, je sourirais à une mort 

prompte qui me délivrerait de l’esclavage! 

mais te perdre ! ne pins te voir sur la terre, jamais, 
jamais l ni ma petite chérie ! savoir qne tu vis, bon- 
ne, douce et belle; que tu me pleurerais et. 

que nous aurions pu être ensemble heureux, ne | 

nuisant à persoune, travaillant pour vivre, et vivant 
dans la paix de l’esprit et dans la joie du cœur ! 
Oh! ce n’est pas mourir, cela! c’est subir le plus 
affreux supplice moral que puisse porter la créatu- 
re ! — Si j’y étais sans loi. je ne serais pas heu- 
reux dans le ciel ! 

Rose lui répondit par des caresses. 

— Comment vis-tu lui demanda Casimir; où de- 
meures-tu? Te caches-tu? Je ne sais rien, moi : 
je n’ai encore vu personne. 

Rose raconta à Casimir tout ce qui lui était arri- 
vé, lui indiqua sa demeure — lui annonça sa pres- 
que liberté — lui parla de son tra va i!, de ses pro- 
tecteurs.. ..de l’argent qu’elle voulait gagner — 
pour l’époque où il serait sauvé. 

— En attendant — ajouta-t-elle. — je viendrai te 
voir, bien entendu! le lundi et le jeudi de chaque 
semaine, et je t’apporterai quelque chose de bon., 
mon pauvre ami. — As-tu besoni d’argent ici? 
a jonta-t-elle, car je crois que tu n’en as pas. 

— Si, j’en ai encore un peu, répondit-il ; je n’ai 
presque rien dépensé ; mais à présent que j’ai de 
l’espoir, je vais tâcher de me distraire. En prison 
comme ailleurs, l’argent est utile, et peut-être eu 
prison plus qu’aillcurs. — Comme je vais attendre 
jeudi avec impatience! Comme je vais compter les 
heures, jusque là ! 

Rose était assise sur les genoux de son mari. 
La petite fille était appuyée, moitié sur son père, 
moitié snr sa mère, scs beaux yeux encore humi- 
des des larmes qu’elle avait versées en voyant leur 
chagrin. Casimir parla un moment tout bas à 
Rose. Celle-ci sourit en le regardant, et en le me- 
naçant du doigt avec une adorable gentillesse. 


SALOMON. 

— L’heure est écoulée ! dit uu gardien en ou- 
vrant la porte. 

Et il resta debout en attendant qne la visiteuse 
sortit. 

— Au revoir! Casimir, dit Rose à jeudi! 

— A jeudi ! Rose, et à dix heures précises ! sur- 
tout. . . . 

Ne voulant pas s’embrasser devant le gardien, 
ils échangèrent un regard qui contenait tous les 
baisers de leur amour. 


xm. 

I.K SOIÆII. DES CACHOTS. — DELX VISITES. 

Il ne faut, pas demander si, le jeudi suivant, 
Rose fut exacte à dix heures du malin ! Rosine 
était encore avec elle. La. jeune femme eût voulu 
ne pas l’amener, do pour qne le tableau lugubre 
d’mio prison, et la vue de son père enfermé, no 
frappassent, trop fortement cette molle imagina- 
tion, mais il n’y avait pas encore moyen que Rose 
vînt seule : Qui eût gardé Rosine ? Il fallait atten- 
dre que la maîtresse de monsieur Michaud vînt de- 
meurer dans la maisou où vivait Rose. Grâce à 
ce voisinage ami, la jeune mulâtresse porrrrnit alors 
se rendre seule à la prison. 

— La .semaine prochaine, lui dit-elle à cette se- 
conde visite, la jolie Anglaise sera ma voisine, et 
alors je pourrai lui confier la petite 

Casimir jeta à sa femme un doux regard de re- 
merciement 

— Tiens, dit-elle, je t’ai apporté quelques dou- 
ceurs — confectionnées par moi: prends! mon 
chéri. — Dis-donc, ajouta-t-elle, on a visité mon ca- 
bas, au bureau des gardiens; mais jo m’en doutais, 
et j'avais pris mes précautions! Je savais bien 
qu’il est défendu d’apporter ded liqueurs aux pri 
sonniors ; mais je sais qu’nn peu de bon cognac te 
ferait du bien — et alors je t’en ai apporté. 

— Dans ta poche de robe ? 

— On m’a fait retourner ma poche : il uy avait 
rien dedans, eu fait de choses prohibées. 

— Où donc as-tu pu cacher une fiole ? 

— J’ai acheté une petite bouteille, longue et 
plate, et, comme ma robe est montante, j’ai trou- 
vé dans mon corsage une petite place. Regarde ! 

Pauvres enfaus ! l’esclavage était autour d’eux; 
la mort planait sur leur tête, menaçant de les sé- 
parer à jamais ; les murailles nues d’un cachot les 
environnaient, et des barreaux de fer, des serrures 
de fer, (les verroux de fer leur disaient que lâ 
était le tombeau de la liberté. Et leur cœur s’épa- 
nouissait un moment! et leurs yeux, pleins d’une 
douce flamme se rencontraient, comme (les étoiles - 
qui se regardent? et uu mystérieux bien-être ou- 
vrait leurs cœurs à des pensées de bonheur! 

C’est que leur ciel — si sombre vers Phorizon! — 

I avait quelques points bleus, par où filtrait l’amour, 
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LE VIEUX SALOMON. 


ce soleil des cachots. 

Leur petite fille était là. Ils l'embrassèrent l'un 
après l'autre, à la même place. 

Les bonheurs que donne la généreuse Providen- 
ce sourient à l'homme.. . .au milieu même des hor- 
reurs de l’humanité! 

Pose disait toujours à Casimir que l'Association 
travaillait en sa faveur, et que, si nul des frères 
n'était encore venu le visiter, c'est que la plus 
grande prudence était nécessaire. Sans le savoir, 
elle disait la vérité. Il est vrai que monsieur Mi- 
chaud lui donnait de temps à autre de l'espoir ; 
mais, au fond du cœur, elle n'en caressait que 
bien peu. En tous cas, avec un héroïsme dont est 
quelquefois capable l'amitié, est dont l'est toujours 
l'amour véritable et complet, elle voulait dorer les 
jours de sou mari de tout soleil qu’elle pouvait 
faire jaillir de son âme, de son cœur et de sa 
beauté. 

Le temps fixé s’écoula en douces causeries 

et on se quitta, poor se revoir le lundi suivant 

La troisième visite fut semblable à la deuxième. 

A la quatrième seulement, Rose vint seule.... 
et la misérable prison fut illumiuée de tous les 
rayons dont Dieu compose le bonhenr de ses créa- 
tures L’heure passa comme une seconde 

et les pas du gardien rappelèrent — du ciel sur la 

terre — les deux infortunés si heureux ! qn’ils 

avaient oublié le temps 


Un soir — que Casimir était tristement assis sur 
le bord do son grabat — naguère orné de satin, de 
velours et d’or, par la présence de sa bien-aimée ! 
— la porte du cachot s’ouvrit, et un homme parut. 

— Mon garçon, dit-il à Casimir, n’avez-vons pas 

quelques révélations à faire à la justice î 

Vous pourriez, en dénonçant vos complices — si 
vous en avez — faire commuer votre peine, la pei- 
ne de mort, à coup sûr ! Je puis recevoir vos décla- 
rations. Voyons, parlez ! 

— Monsieur, répondit Casimir, je n’ai pas de 
complices. J’ai tué un homme qui voulait déchi- 
rer ma femme de coups de fouet, — parce qu'elle 
ne voulait pas être sa maîtresse. Si c'était à re- 
faire, j'agirais encore de même. Quant à des compli- 
ces, je n’en ai pas; et, en eussé-je que je ne les dé- 
noncerais pas! Je ne suis ni un lâche, ni un traî- 
tre — 

— Comprenez-moi bien : La loi de la Louisiane 
fait remise de la peine capitale à tout criminel qui 
dénonce ses complices. Celui-là devient témoin de 
VEtat : les complices sont exécutés, et le dénoncia- 
teur à la vie sauve. Réfléchissez bien ! 

— Je n'ai pas besoin de réfléchir, monsieur. Je 
n’ai pas de complices, et je voudrais presque en 
avoir : j’aurais le mérite de mon silence ! 

— Vous ignorez peut-être, continua l'inconnu, 
que, comme esclave, vous pouvez être soumis à 


lfô 

une sorte de tortûre jusqu'à ce qne vous parliez. 
On peut vous faire passer par le tordu, par le 
fouet et par la palette! jusqu'à perte de connais- 
sance ! C’est même ce qu'on a coutume de faire 
dans les cas graves prenez garde ! 

— Monsieur, je mourrai de la mort qu'on voudra 
m'infliger, puisque je suis le plus faible, mais Dieu 
jugera mes bourreaux ! 

— Et votre fuite n’a-t-elle pas été protégée f 
votre marronnage n'a-t-il pas eu des appuis? 

— Monsieur, je ne mens jamais par peur; je 
mentirais par charité chrétienne, ou bien pour ma 
liberté, à la condition encore que mon mensonge 
ne nuirait à personne. Oui, j'ai été protégé dans 
ma fuite et dans mon marronnage, mais je défie 
tons les tordus, tons les fouets, et toutes les pa- 
lettes de la Louisiane, de me faire crier une seule 
lettre d’un seul nom quand je devrais me re- 

lever libre et heureux pour le reste de mes jours... 
ou bien périr dans les tortures ! 

— Ainsi, vous êtes bien décidé ? 

— Bien décidé! monsieur, répondit le mulâtre 
d’une voix triste et ferme. 

— Vous n’avez sur vous aucune arme qtii vous 
permette d’attenter à nos jours î 

— Aucune, monsieur ; vous pouvez voir si cela 
vous plaît. . 

En disant ces mots, Casimir ouvrit sa veste ; sa 
chemise s’entr'ouvrit aussi. 

— Qu’est cela? demanda l’homme. 

— Vous le voyez, monsieur, c’est une Etoile 
d’argent. 

— Mais que signifie cette étoile ? 

— Elle signifie ce qu’il y a de plus grand en ce 
monde, do plus juste, de plus libéral ! Ne m’eu de- 
mandez pas davantage, monsieur et priez Dieu, si 
vous croyez à Dieu, qu’il vous condaise là où sont 
ceux qui en ont de semblables! 

— Regardez ! mon ami, fit le visiteur. 

Et entr’ouvrant sa chemise, il fit briller aux re« 
gards du mulâtre, une Etoile d'or suspendue à un 
cordonnet bleu. 

— Maintenant, dit-il, silence ! J’ai voulu vous 

éprouver, malgré les témoignages de toute votre 
vie.... qui nous est connue, et je suis conteut de 
vous. Nous allons tâcher de vous saaver. Si 
nous réussissons, peut être serez-vous libre enfin* 
et des nôtres ! Si nous échouons. . . .sachez mourir 
avec courage ! ou plutôt, comme ou ue meurt pas 
— dans notre Croyance — sachez 

— Partir ! répondit Casimir. Ma Bienvenue en 
ce monde a été facile, quoique je sois né d’uu mère 
esclave; je souhaite que mon Union avec la pha- 
lange deu Croyants arrive avant que je ferme les 
yeux à cette pauvre lumière; mon Mariage m’a 
donné le bonheur, malgré les hommes; et je suis 
prêt au Départ , quand et comme il plaira à Dieu* 

— Nous le prionspourvous, mou frète, sans re« 



1.54 Ufâ VlKUi SALOMois. 


«oucer aux efforts humains. Quel C 3 t le Grand 
Moyen! Quel est le Grand -But! 

— Croyance et Fraternité ; Aisance et Liberté. 

— Oui, et les deux premières amènerout seules 
les deux dernières. Ayez espoir, et prenez patien- 
ce : les Croyants ne manquent jamais du courage 
moral, qui est le seul courage. 

— Oh ! s’écria Casimir, puisque vous m’houorez 
du uom de frère, ne me direz-vous pas le nom de 
mon frère t 

— C’est moi qui ai conduit votre femme à l’habi- 
tation Roque. Je suis Edouard Ch — S’il ar- 

rive que je sois près de vous sans que vous puissiez 
me reconnaître, je ferai le sigue matériel de la 
Croyance Universelle — que je suis autorisé à vous 
.communiquer — et à ce signe vous me reconnaî- 
trez. Tout autre qui vous le ferait serait aussi un 
frère, c’est-à-dire un sauveur. 

Et, après avoir regardé autour de lui avec soin 
quoiqu’il fût bien seul avec Casimir, et bien enfer- 
mé, il fit à celui-ci le signe fraternel. 

— Maintenant, dit-il, adieu.... 

Et il sortit en fermant la porte à doublé tour. 

• 

• * 

Le lendemain était an jeudi. . A dix heures pré- 
eises, quand Rose entra dans le cachot de Casimir, 
elle le trouva. dispos et allègre, l’air presque 
heureux. 

— As-tu donc aussi de bonnes nouvelles? lui 
dit-elle, que ton visage respire presque le bonheur 
du salutt 

— Oui, femme chérie ! mon bijou, mon amour, 
mon ange adorée ! oui, j’ai do bonnes nouvelles ! 
J’ai vu un noble frire de l'Association, et si je 
meurs, c’est que tous les efforts humains auront 
été impuissants. —Mais toi-même, tu en as des 
nouvelles : tu as dit aussi ! 

— Oui, Casimir ; monsieur Michaud, que je vois 
chaque jour, marche du matin au soir pour toi. 
U y a eu, chez lui, des réunions fréquentes, de 
vingt, trente, quarante personnes, et j’ai appris de 
miss Elvina, sa maîtresse, qu’on s’y occupe, après 
chaque séance, d’uu complot pour te délivrer. v .. 
M. Michaud espère. Espérons aussi. 

— Mais, dit Casimir, j’y pense : il n’y a plus que 
huit jours, d’ici à mon jugement, c’est-à-dire à ma 
condamnation. 

Malgré tout leur courage, tout leur espoir et 
toute leur confiance, ces mots : “ Il n’y a plus que 
huit jours,” le? firent frissonner. 

Pauvre nature humaine! on plutôt, pauvre édu- 
cation que celle qu’On donne à l’âme de l’homme ! 
Elle est si imparfaite et si tremblante, cette édu- 
cation, que le doute se glisse au milieu dos croyan- 
ces les plus solides, les plus fermes ! Il y a des 
heures d’abattement inexplicable, succédant tout- 
à-coup à des exaltations de foi sincère et profonde ! 
On se sent parfois grand, libre de toute faiblesse, 


et confiant jusqu’aüx limites les plus reculées de 
la raison, et tout-à coup, pour une pensée nouvelle, 
pour un mot fatal, ou tremble, on hésite, on doute ! 

Bose rentra chez elle dans une situation d’esprit 
mal définie. Elie savait que les frères de l’Asso- 
ciation ourdissaient un complot en faveur du sa- 
lut de Casimir; monsieur Michaud lui remontait 
chaque jour le moral ; Casimir lui avait raconté 
les détails de la visite de monsieur Edouard. . . 

mais il n’y avait plus qu’une semaine avant 

le jugement! Un complot peut manquer; il 

peut être découvert ; l’exécution en peut être em- 
pêchée ! . . . . Et Je temps marche, marche toujours 
du même pas, et l’heure fataio sonne, et il est 
trop tard pour sauver le malheureux ! 

En un mot, comme Casimir, Bose passait de 
l’abattement à l’espérance, de la tristesse à la con- 
solation, do la foi au doute. Le doute t horrible 
torture! que connut et souffrit le Christ lui-même, 
au dernier moment. 

Comme Bose venait d’allumer sa lampe pour 
terminer une robe très pressée, ou frappa à sa por- 
te, et elle tressaillit en voyant entrer le jeune Au- 
gustin. 

Entraîné par le plaisir de revoir la jeune femme, 
entraîné par la jeuuesse et par le souvenir du pas- 
sé, mais sans arrière-pensée aucune et sans inten- 
tion ultérieure, Augustin se jeta au cou de Bose, 
et l’embrassa avec cet amour passionné d’un amant 
qui revoit sa maîtresse après une absence. 

— Monsieur ! s’écria Bose en se levant, je réan- 

rais jamais cru que vous me feriez regretter un 
jour 

— Comment! s'écria Augustin, presque offensé, 
parce que je vous embrasse, ltose, vous me repous- 
sez et me blâmez. . . .comme si j’étais pour vous un 
inconnu! C’est de la cruauté! Vous me croyez 
donc bien oublieux et bien insensible ! 

— Je ne suis moi-même ni oublieuse ni iuscusi- 
ble! répondit la mulâtresse ; mais j’ai un mari qui 
va peut-être mourir dans huit jours! je vous vois 
avec plaisir, et vous serez toujours pour moi un 
ami; mais vous devez me respecter, parce que je 
11e me suis pas vendue à vous, mais donnée ! 

— Chère Rose! répondit le jeune homme repen- 
tant, je me suis laissé aller à nu élan irrésistible, 
sans préméditation et sans intention, je vous le 
jure ! Je ne dis pas que jamais je n’essaierai de 
vous avoir encore, mais je ne suis sas assez misé- 
rable pour choisir un moment comme eelui-ei. Me 
pardonnez-vous ? 

— Oui, je vous pardonne! répondit Bose, qui, 
malgré tout, 11e pouvait pas voir Augustin sans 
émoi, car la jeune femme n’était pas de ces coquet- 
tes de marbre, qui se souviennent et oublient à vo- 
lonté. 

— Vous me pardonnez, mon amie — eh bien, 

prouvez-le moi; je m’abuserai pas ! 

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I® VIEUX SALOMON. m 


Rose s’approcha et tendit son frout au jeune 
homme. Il st* pencha pour l’y embrasser, mais ses 
lèvres se trompèrent de direction, car elles descen- 
dirent un peu. 

— Encore ! fit la jeune femme en lui donuaut une 
tape sur la joue. 

— Merci! dit-il, j’avais besoin de cette correc- 
tion pour devenir sage ! — Je suis arrivé de Mobi- 


| heure du jour, par cette porte donnant snr notre 
I cour commune, chez ma belle voisine, 
j ha rondeur des cordiales' façons de mouBieur 
Michaud plut au jeune homme régénéré par l’amour 
de Rose; (car on ne pouvait méconnaître qu’elle 
l’aimât un peu ) il tendit la main au digne homme, 
et la connaissance fut faite. 


le aujourd’hui, continua-t-il, et aussitôt qu’il m’a 
été possible de quitter la maison dans laquelle je 
suis maintenant employé, j’ai voulu accourir vers 
vous, sachant le malheur qui vous menace, pour 
vous offrir mes services. 

— Je vous remercie, mon ami, répondit Rose: 
voyez vous-même ce que vous pourriez faire. Je 
ne sais 

— N’avez-vous pas des protecteurs, Rose, et ne 
pourrais je pas m’entendre avec eux pour augmen- 
ter le secours donné à Casimir ? 

— - Oui, noas avons des protecteurs, Augustin ; 
mais il ne m’est pas permis de les faire connaître! 
Us font partie d’une noble Association, qui compte 
dans ses rangs bien peu des vôtres, propremeut 
dit, et 

— Et pourquoi bieu peu des miens? Rose 

Si cette Association a nu noble but, qui nous em- 
pêche d’y entrer? Sommes^nous plus dénués de 
bons sentiments que les autres nationalités 1 
— Oui et non, mon ami. Votre éducation mal- 
heureuse vous tue i’ârne et vous fait descendre 
plus bas que d’autres. Nés dans d’autres milieux, 
vous seriez bons, justes et chrétiens; mais l’insti- 
tution do l’esclavage vous entoure au berceau et 
vous vicie le cœur. Ce n’est pas votre faute, mais 
qu’y faire ? — Toutefois, ajouta-t-elle, il y a tou- 
jours et partout des exceptions, et vous eu êtes 
une, vous, et nue des meilleures ! Sans cela, ja- 
mais. 

— O chère Rose ! c’est à vous que je dois d’avoir 
secoué nos préjugés stupides et barbares ! c’est à 
vous que je dois de me seutir meilleur ! Vous avez 
refait mon cœur, qui se gangrénait sous le souffle 
empesté de mon propre pays! Je n’aurai jamais 
de uègres, et, Dieu merci ! je gagnerai moi-même, 
par un travail honorable, on par une industrie 
hounête, ce que je pourrai acquérir, et je ne de- 
manderai pas la fortuue aux sueurs et au sang de 
mes semblables! Je prends Dieu à témoin que mes 
paroles ne sont que l’écho de ma. conscience, et je 
me ferais plutôt assassiner ici, comme abolitioniste, 
et ridiculiser par les sots, comme Croyant, que de 
jamais soutenir en rien l'esclavage, on de jamais 
nier Dieu! 

— Bravo! jeune homme. .. .s écria M. Michaud 
en ouvrant une porte de derrière qu’Augustin 
n avait pas remarquée. Toucliez-là! et faisons 
\ite connaissance: vous n’y perdrez pas, ui moi 
nou plus. — Je vous ai entendu sans le vouloir, j 
ajouta-t-il. .Te suis de la maison, et j’entre, à toute j 


f ; ’ xj v. 

J l.K JUttEMESTT DES HOA 13 IES, 

i Rose faisait à Casimir sa dernière visita avaut 
le jugement. C’était un lundi. On lui avait per- 
mis, ce jour- là, de ne quitter son mari que vers 
j deux heures, au moment où la voiture cellulaive 
■ viendrait le prendre pour le transporter au tribu- 
| nal. Une seule affaire précédait celle du meurtre 
j de M. Roque, et il était plus que probable que le 
; jeugement et la condamnation de Casimir ne prou- 
j draient pas une heure, 

j On avait tenté de corrompre le gardien en chef 
I de la prison, puis d’autres gardiens subalternes ; 
en tout autre temps c’eût peut-être été facile, mais 
en ce moment, le Comité de la loi du lynck avait 
des yeux et des oreilles partout, surtout vers le 
cachot de Casimir! C’est aussi pourquoi aucun des 
frères de l’Association n’avait visité le prisonnier 
Edouard Ch., officier de police, avait pu, a son 
J tour de garde, pénétrer dans le cachot du mulâtre, 

| mais on n’avait rien à soupçonner de ce côté : il 
était dans son droit et dans son devoir. Malheu- 
reuse men t pour Casimir, ce jenue créole de la Gua- 
deloupe était le seul homme de police membre de 

l’Association ! Seul il pouvait bien peu ce qui 

ne l’empêchait pas de combiner tous les plaus pos- 
j sibles, soit seul, soit an milieu de ses frères. Ceux- 
ci ne perdaient pas le temps en discours ou en 
; théories ; ils s’assemblaient chaque jour, tautôt 
j chez l’un, tantôt chez l’autre, et là chacun appor- 
; tait le fruit de son imagination, ou au moius l’of- 
fre sincère de sa bonne volonté. Où en étaient- 
j ils de leurs projets ? quelles tentatives pouvaient- 
* ils faire î car il était temps ! 

| C’est ce que Casimir demandait à Rose, et ce 
que Rose ne pouvait dire à Casimir. Aussi, les 
voyons-nous courbés sons la douleur, presque sous 
| le désespoir. Néanmoins, le malheureux est. cal- 
me. Ce n’est pas la peur de la mort qui gonfle sa 
| poitrine et mouille ses yenx; c’est la perte de sou - 
! bonheur, Rose et Rosine I C’est la pensée navrante 
de finir d’une façon ignoble, snr une terre étran- 
gère, pour avoir exercé le plus légitime et le plus 
naturel de tous les droits, celui de la défense de 
soi-même, et pins encore, des siens. 

— Chère, noble et digne femme! disait-il à Rose 
pleurant dans ses bras, ne te désole pas, et songe 
à notre Croyance ! Ta sais que le départ n’est ni 
une peine ni un niatÿjgq&^^u^nia^^id nous ne nous 



156 


LE VIEUX SALOMON. 


quitterons que pour quelques jours, et que de là- 
Haut je te verrai, je te parlerai, aux heures noc- 
turnes du recueillement et du souvenir ! — Quand 
je ne serai plus, ô ma Kose ! ne t’abime pas dans 
le désespoir; attends avec patience le jour delà 
réunion dernière! N’enterre pas ta jeunesse et ta 
beauté dans un éternel veuvage. Dieu ne veut 
pas ces renoncements ! Sans chasser mon souve- 
nir — que notre enfant te rappellera toujours ! — 
aime, si tu peux aimer: l’amour est la plus douce 
prière à l’oreille de Notre Père ! — Je 11e serai point 
jaloux de te voir heureuse jusqu’au jour de ton ar- 
rivée là-Hant. Tu m’as donné constamment, par 
ta bonté, par ta douceur, par ton intelligence, un 
bonheur à faire déborder un cœur insatiable, et 
j’en apporterai, jusqu’aux pieds du Tout Paternel, 
un souvenir plus doux que le miel. — Ne pleure 

pas, ma bien-aimée ne pleure pas ! të’i/é? n’ont 

pu me sauver, c’est que mon heure est venue ; ac- 
ceptons avec joie l’ordre du Maître: il sait les 
temps futurs et nous ne savons un peu que le pas- 
sé.... Encore ne le comprenons-nous pas souvent ! 
— Tâche de regagner notre chère île : la liberté y 
luira bientôt ! Va revoir ta pauvre mère, qui tend 
peut-être ses bras tremblants vers l’horizon ; qui 
regarde peut-être, du haut des mornes, les voiles 
qui approchent sons le souffle puissant de la bri- 
se.... Elle se dit peut-être, la pauvre vieille: 
•*Mes enfants sont là!” Va, ma hile, dans ses 
bras, porter le souvenir de celui à qui elle avait 
confié son trésor, et qui a fait ce qu’il a pu pour-le 
conserver à ses vieux jours! — Va vous par- 

lerez quelquefois do Casimir avec Salomon. Tu 
diras, au doyen des parias de la couleur, que je 
suis parti pour le grand voyage, plein d’espérance 
et plein de foi ; que j’ai couservé, dans la place la 
plus pure de mon coêur le bitume de ses enseigne- 
ments; que si j’ai faibli quelquefois, et quelquefois 
douté ! c’est que je te quittais, toi, vie de ma vie ! 
cœur de mon cœur! âme de mon âme! toi que 
Dieu m’avait donnée, pensais-je, pour do longs. ... 

Il n’en put dire davantage. Les sanglots le suf- 
foquèrent, et une double explosion de douleurs 
longtemps amassées et contenues, éclata entre les 
murs de ce cachot.... dont elle perça !a voûte 
pour monter plus haut . 


A ce moment, un homme de police ouvrit la 
porte du cachot et entra ; il était suivi d’un en- 
voyé du shériff. Kose et Casimir reconnurent im- 
médiatement le premier, mais celui-ci leur avait 
fait un sigue imperceptible qui voulait dire : si- 
lence ! 

— Monsieur, dit 1 epoliceman au député-shériff, 
voilà l’homme! Pensez vous qu’il soit nécessaire 
de l’enchaîner pour le conduire au tribunal dans 
la voiture cellulaire ? 

— Si vous répondez de lui, répondit le supé- [ 


rieur, comme la voiture est une véritable prison 
qui ferme à clé, je ne vois pas la nécessité de cette 
précaution. 

— C’est bien, monsieur ; je réponds de lui. Je 
le conduirai et le ramènerai. 

— Il est temps que sa femme s’éloigne, dit le 
député-sliériff : on a poussé la complaisance aussi 
loin que possible. 

— Ma fille, dit le policeman à Kose, vous avez 
entendu monsieur. Ketirez-vons, et, si vous le 
voulez, allez au tribunal. Mais je vous conseille- 
rais plutôt de rentrer chez vous. 

L’officier de police avait accoiupagué ces paro- 
les d’un signe qui voulait dire tout le contraire de 
sa dernière recommandation. Casimir vit le si- 
gne, et dit quelques mots à sa femme, tout en 
l’embrassant pour ses adieux. 

Kose, toute en larmes, était dans les bras de Ca- 
simir. 

— Adieu, lui dit-elle, adieu ! je n oublierai rien ! 
ni pour quoi ni pour qui tu vas peut-être mourir ! 

— Adieu, chère femme, adieu! fit le malheu- 
reux, qui pouvait à peine parler sois heureuse 

et va vers ta mère! 

— Venez, dit le député-shérifi* au policemau, et 
emmenons la : ils me font mal. 

Edouard Ch. avait les yeux pleius de larmes. 

Enfin, Kose s’arracha des bras de Casimir et 
marcha vers la porte, comme un martyr marche 
au supplice. 

— Je te reverrai! dit-elle au milieu de ses sau- 
glots. 

— Bénissez-la, ù mon Dieu! murmurait le pau- 
vre homme, heureux dans une ardente prière men- 
tale ; donnez-lui le bonheur que j’en ai reçu ! 

Le député-shérifi* passa devant ; Edouard pous- 
sa doucement Kose pour qu’elle le précédât, et il 
sortit le dernier. Mais, au moment de tirer la 
porte sur lui et de la fermer, il lança un billet dans 

le milieu du cachot après quoi on entendit le 

bruit du fer sur le fer. La porte était fermée à 
serrure et à cadenas. 

Casimir avait vu un objet blanc traverser la pé- 
nombre de sa prison, et tomber à ses pieds. Il se 
précipita, ramassa le papier, le lut ; puis, comme 
il n’avait pas de feu pour le détruire, il le déchira 
en petits fragments, les mâcha et les avala. 

A ce moment, on vint le chercher pour le con- 
duire au tribunal. 

* 

# # 

La grande salle où siégeait la Cour Criminelle 
était encombrée de monde. Une foule de plan- 
teurs étaient descendus de leurs habitations, pour 
assister à la condamnation et à l’exécution du 
meurtrier de M. Koque. Beaucoup de jeunes gens 
de la ville étaient venus là promener leur désœu- 
vrement, et jouir des courts débats d’une affaire 
aussi extraordinaire que celle fle Casimir. Un 
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LE VIEUX SALOMON. 


137 


grand nombre de femmes garnissaient les banquet- 
tes réservées. — La réputation do ce mulâtre, que 
la renommée faisait beau comme un Apollon, et 
qui s’exposait si courageusement pour défendre 
sa femme — la plus belle du pays ! — excitait vi- 
vement la curiosité et l’admiration féminines. Un 
jury de femmes eût absous Casimir, car les fem- 
mes sont femmes partout même dans un pays 

à esclaves ! Il y en a beaucoup qui aimont à bat- 
tre leurs domestiques, parce que, paraît-il, les cor- 
rections qu’elles infligent leur procurent des émo- 
tions; mais toute grande action leur exalte Pâme, 
quand surtout les circonstances en sont belles et 
exceptionnelles. Or, Casimir était beau, instruit, 
et qui plus est, aimant au suprême degré; sa fem- 
me Rose était si belle que toutes les femmes la 
trouvaient belle.... et que pas une n’en était ja- 
louse ! 

Car elle était là, à Paudience, la femme de Ca- 
simir! On Pavait fait asseoir près du banc où al- 
lait être amené le prévenu, et, comme ce banc 
était assez élevé, elle était bien en vue. Entre 
elle et la sellette destinée à son mari, se tenait de- 
bout un officier de police, qui n’était autre qu’E- 
douard. I)e temps à autre, il disait à Rose quel- 
ques mots à voix basse, accompagnant ses paroles 
de gestes qui semblaient conseiller la résignation. 
Entre autres choses, il lui avait dit, en la regar- 
dant jusqu’au fond des yeux : 

— Surtout, n’allez pas gémir et pousser des san- 
glots, quand ou le condamnera ! Ayez courage 
jusqu’au bout, jusqu’à l’avant-deruièrc minute de 
l’exécution .... et espoir ! 

Cependant, 'l’affaire qui précédait celle de Casi- 
mir n’était pas terminée. Des iucidents nouveaux 
et inattendus compliquaient la cause et mena- 
çaient de la faire durer plusieurs heures^de plus 
qu’on ne l’eût pensé. Casimir attendait, enfermé 
dans une des cellules situées dans la cour du ba- 
timent cil siégeait le tribunal. Le public, venu 
pour la seconde affaire, attendait avec impatience, 
mais avec calme, le. moment de l’appel du grand 
meurtre. — En attendant Casimir, Rose était donc 
le point de mire général. 

La belle mulâtresse était vêtue d’une jupe jaune 
clair et d’une basqnine blanche. Elle était coif- 
fée de ses admirables cheveux ; ses yeux et ses 
dents qui rivalisaient d’éclat et de beauté, allu- 
maient çà et là de petits incendies dans les cœurs 
inflammables. Les jurés et les juges avaient sou- 
vent le regard tourné vers elle. C’était nue admi- 
ration unauime Au milieu d’un groupe de jeunes 
gens et d’hommes mûrs, on voyait Augustin ap- 
puyé contre un des supports de la balustrade. Son 
regard appelait le regard de Rose, qui bientôt 
croisa le sien. Le jeuue homme porta, sans af- 
fectation, sa main droite à son cœur. Rose se dé- 
tourna un peu, lentement, <*t un sourire d’une ua* 


i 


vraute tristesse entr’ouvrit l’accolade gracieuse de 
sa bouche. 

— Je suis prêt à tout pour lui, pour l’amour do 
toi! voulait dire le geste du jeuue homme. 

— Hélas! qu’y a-t-il à faire maintenant? répon- 
dait le sourire de la jeune femme. 

Cependant, quelques conversations s’établis- 
saient dans les groupes, à voix presque basse. Les 
planteurs trouvaient bien insolente cette mulâ- 
tresse esclave, qui se posait eu spectacle à côté de 
son homme , un misérable assassin ! — Selon d’au- 
tres, il fallait qu’elle n’eût pas de cœur, pour assis- 
ter ainsi à la condamnation de celui qui allait mou- 
rir pour elle. Les femmes et les jeunes gens, au 
contraire, ne cachaient guère leur admiration d’u- 
ne aussi courageuse conduite. 

— On devrait bien lui administrer le fouet que 
sou assassin d’homme lui a évité ! pour lui ensei- 
gner que sa place n’est pas ici ! murmura un jeune 
homme de vingt-deux à vingt-quatre ans, défiguré 
par la variole, et horriblement louche. 

— Voilà qui est aussi bête que méchant ! répon- 

dit Augustin en regardant le laid personnage en 
face 


— Vous dites ? monsieur. . . . 

— Vous avez parfaitement entendu ! 

— Il faut excuser la folie ! fit l’agresseur de Ro 
j se; monsieur est peut être l’amant de cette né* 
j gresse! 

— Cette négresse vaut cent singes comme vous ! 
I s’écria le jeune homme outré. 

I — On devrait bien emplumer les abolitionistes 1 
; riposta aigrement le jeune homme louche. 

— Ou déplumer les hideux oiseaux de votre es- 
pèce ! fit Augustin en se contenant pour ne pas 
sauter au visage de son antagoniste ! 


— Silence! s’écria un coustable Silence! 

messieurs 


— Je vous dénoncerai au Comité ! dit le louche 
en baissant la voix. 


— Vous pouvez aller au diable 1 vous et votre 
Comité. . . .et, si nous n’étious pas ici, je vous au- 
rais déjà frotté les oreilles avec ma canue! riposta 
Augustin. 

— Mais vous êtes fou! mon cher, dit au louche 
un ami de l’ami de Rose : monsieur est Louisiauais, 
il n'est doue pas abolitioniste ; on se moquerait de 
vous, et on vous enverrait à la poursuite de quel- 
que blanche aussi laide que vous, puisque vous 
J n’aimez pas les jolies filles de couleur ! 

i — Oû allons-nous! fit le mystifié Le pays est 

perdu, si des blancs parlent ainsi en Louisiane! 

et des Louisianais, encore ! 

Et il se faufila dans la foule pour gagner la por- 
te, tant son indiguation l’étouffait ! 

— Je conçois, dit l’ami d’Augustin, que cette 
chenille-là soit irritée à la vue de cette femme: sa 


beauté passe les bornes parole d’honneur! 


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138 


LIT vm X SALOMOK 


Augustin se sentit rougir de plaisir. Son amour- 
propre flatté lui disait bien bas : cette beauté-là 
ne te déteste pas et tu là connais! 

Les débats de l’affaire retardée venaient de pren- 
dre fin ; mais il était sept heures, et la nuit appro- 
chait. Bientôt, sur un signe du juge, Casimir fut 
amené. Toutes les têtes se tournèrent vers le banc 
oh il veuait de s’asseoir après avoir fait à Rose un 
signe de tête plein d’amour et de calme. 

— Qu’il est bel homme ! disaieut quelques fem- 
mes. — Qu’il est joli ! ajoutaient d’autres. . . . 

En efièt, Casimir semblait avoir pris à tâche de 
paraître avec tous ses avantages physiques. Il 
était vêtu d’uue redingote de mériuos noir, bien 
taillée, et boutonnée jusqu’au haut. Sa main droi- 
te était entrée sous le lrac, dans l’espace entr’ou- 
vert de deux boutons. Il portait la tête droite, 
avec une diguité tranquille, bien loin de la forfau- 
terie. 

Une fine moustache noire et une impériale légè- ! 
re ornaient sa lèvre supérieure et son menton. 
Ses grands yeux, presque aussi beaux que ceux de 
Rose, étaient surmontés de sourcils gracieusement 
dessinés, et ses cheveux, bouclés sans être crépus, 
pouvaient — sauf la longueur, bien entendu — ■ 
être comparés à ceux de sa femme. Ses dents ! 
blanches et correctement aliguées étaient aussi 
éclatantes que celles de Rose. 

Le juge lui demanda son nom, le lieu de sa nais- 
sance, sou âge. . . .tout cela, pour la forme. Casi- 
mir se leva pour répondre: 

— Monsieur, dit-il, j’ai vingt-neuf ans passés ; 
je-snis né à la Guadeloupe ; mou nom est Casimir. 
Je suis issu d’une mêle esclave et d’un père libre, 
un blauc, le père de feu le digne capitaine Jackson. 
Le capitaine Jackson nous avait achetés, et aine 
nés en ce pays, dans l’intention formelle de nous 
donner la liberté, à ma femme et à moi, au bout 
d’uue année d’épreuves. Il obéissait en cela aux 
dernières volontés de son père.... de notre père! 
Malheureusement, le capitaine est mort dans un 
naufrage, au moment où, par lui, nous allions être 
libres. 

Ayant parlé ainsi avec calme et lenteur, il salua 
la Cour et se rassit. 

Un murmure approbateur se lit entendre du cô- 
té des femmes. Les planteurs haussaient les 
épaules. 

La parole étant à l'avocat de district, celui-ci 
flatta d’abord les nobles plauteurs, sucriers et co- 
tonniers. — Cela pouvait lui procurer des voix. — 
li déplora ensuite le fatal progrès qui semblait se 
manifester parmi les esclaves, à savoir : l'instruc- 
tion, et les bonnes manières qui en découlent* Il 
montra le pays eu danger, si ou ne redoublait de 
sévérité à l’égard de ces misérables noirs, qui, 
pour prix des soins les plus constants, d’une exis- 
tence assurée, et d’un bien-être qu’ignorent bien 


j des classes ouvrières, ne rendent à leurs maîtres 
que l’ingratitude! Enfin, abordant Vespèce , il ton- 
! lia contre l’hypocrite et orgueilleux mulâtre, qui 
I «se posait devant la Cour eu geutleman et en grand 
j homme persécuté ! qui salissait la mémoire d’un 
homme honorable, eu se disant fils naturel de cet 
homme ! — 11 convainquit de mensonge et de ca- 
j lomnie, dignes du dernier supplice ! ce meurtrier, 
î cet assassin, qui avait déclaré, dans son interroga- 
j toire, que son maître voulait forcer la mulâtresse 
; Rose a devenir sa maîtresse ! La correction, cent 
fois méritée, que l’honorable défuut voulait faire 
infliger à sa mulâtresse, était motivée uniquement 
par le marrouuage de celle-ci. 

Il oublia seulement de dire qui avait amené la 
fuite de Rose. 

“ Enfin, messieurs les jurés, dit-il, voilà l’assas- 
sin d’un blanc, l’assassin de son maître ! Faites-en 
ce que vous voudrez : il est inutile que je conclue.” 

Et il se rassit, récompensé par les bravos des 
plauteurs. 

— Silence ! messieurs, s’il vous plaît cria le 

constable. 

Ce fut le tour de l’avocat de l’accusé. Voici sou 
speech textuel : 

— “Messieurs les jurés— dit-il — l’accusé n’a 
rien nié. J’ai été nommé d’office pour le défendre, 
mais je ne sais que vous dire en sa faveur. J& 
me contente de le recommander à votre indulgen- 
ce — si vous pensez qu’il en mérite. ’’ 

Et il se tut — en se disant : J’aurai bien du mal- 
heur si je ne suis pas élu juge de paix 1 

Il n’y avait pas de témoins, puisqu’aucun blanc 
n’avait assisté au meurtre. D’ailleurs, en présen- 
i ce des déclarations de l’accusé, des témoins étaient 
j parfaitement inutiles. 

i Le juge demanda à l’accusé s’il voulait ajouter 
j quelque chose à la défense de son avocat — Casi- 
mir se leva une seconde fois. 

— Messieurs — dit-il — il y a plus de six ans 
que Rose est ma femme. Nul, à la Guadeloupe, 
n’a essayé de me la voler. Je l’aime par-dessus 
tout au monde, et il n’y a qu’à Dieu que je ne la 
disputerais pas. M. Roque l’a poursuivie pendant 
longtemps de ses désirs et de ses exigences. Une 
nuit même, après l’avair endormie au moyen d’au 
narcotique, il a abusé d’elle pendant cinq heures ! 
C’est à la suite de ce guet-apens qu’elle s’est en- 
fuie. Moi, je souffrais, et je remplissais mon de- 
voir si exactement, que je n’ai jamais été même 
réprimandé 1 — Quand Rose a été reprise, M. Ro- 
que l’a d’abord fait battre de verges, à nu ! puis, il 
lui a donné le choix entre ces deux extrémités: 
être à l’avenir sa maîtresse, ou recevoir, devant 
tout l’atelier, et à nu ! le quatre-piqnets ! 

“ Messieurs, ma femme n’a jamais été frappée do 
sa vie. C’est une servante d’une conduite exem- 
plaire, une honnête femme^t une bonne mère. 

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LE VIEUX SALOMON. 


Elle a été accoutumée à une vie facile et décente, 
à un travail propre et très supportable. Le sup- 
plice du quatre-piquets l'eût tuée autant de 

honte que de douleur. «Fai préféré mourir à sa 
place, et j’ai tué M. Roque. Si c’était à recommen- 
cer, je ferais de même. ” 

Il salua comme la première fois et reprit sa pla- 
ce sur son banc. Rose le regarda de toute son 
âme et on put voir leurs yeux devenir hu- 

mides. 

Les juges se retirèrent pour .obéir à la forme, et, 
cinq minutes après, ils rentrèrent avec un verdict 
unanime : 

41 L’accusé est coupable. ” 

Le juge prononça alors la peine capitale, et l’of- 
ficier de police, Edouard Oh.. accompagné de 
trois autres agents, conduisit Casimir à la voiture 
cellulaire qui attendait à la porte. Quand le con- 
damné y fut monté, son gardien responsable ferma 
la porte au cadenas, monta sur le siège/, - -et les 
chevaux prirent le trot vers la prison, dans une 
cour de laquelle Casimir devait être peudu le len- 
demain à dix heures du matin. 

XV. 

LE JUGEMENT DE DIEU. 

Il était environ neuf heures quand Casimir mon- 
tait dans la voiture des prisonniers. Cette voitu- 
re affecte à peu près la forme d’un omnibus sans 
fenêtres. Elle ressemble à une cellule de péniten- 
cier : étroite, longue, elle n’a qtfane porto à l’ar- 
rière, laquelle porte est fermée par une barre do 
fer horizontalement posée, et fixée par un fort ca- 
denas. Casimir était seul dans cette prison rou- 
lante. On montait la rue d’Orléans vers la place 
Congo, après laquelle, avant le marché Trétné, se 
trouve la prison de ville. Quelques planteurs, 
heureux de la promptitude et de l'unanimité du 
jury, suivaient la fatale voiture, en lançant des in- 
vectives a celui qui était dedans. D’autres per- 
sonues, au nombre d’environ une vingtaine, sui- 
vaient aussi, en se mêlant aux généreux habitants, 
propriétaires d’esclaves. Comme la voiture, ainsi 
escortée, arrivait à la hauteur de la rue Bourgo- 
gne, une lourde charrette à mulets, conduite par 
un homme qui semblait ivre — à la façon dont 
cheminait le véhicule — vint se heurter à la flèche 
de la voiture cellulaire. — En même temps, des 
voix d’ivrognes vinrent augmenter le tumulte, et 
les trois ou quatre planteurs se sentireut bousculés 
sans savoir par qui. Le cocher de la charrette 
poussait des cris et des jurements, et les vingt 
personnes qni avaient aussi suivi le condamné se 
mêlèrent au tumulte et l’augmentèrent considéra- 
blement. Un omnibus arriva à sou tour sur le 
lieu du désordre, et ne put passer. Le cocher jura 
tant et plus, et cçux qui se trouvaient dans la voi- 


J ture publique descendirent pour voir de . quoi il 
s’agissait. Le tumulte fut alors au comble. 

— Messieurs ! s’écria Edouard, que l’on de vous 
aiFe demander main-forte au poste de la prison, 
ou bien nous ne passerons jamais au milieu de cet- 
te bagarre. 

Aussitôt, le leatchman de la rue d’Orléans, qui 
venait de voir la scène et d’entendre l’appel de 
l'officier de police, fit jouer son rara } et une dou- 
zaine d’autres watchmen accoururent en donnant 
l’alarme à leur tour. 

Alors, et comme par enchantement, le tumnlte 
cessa; quelques personnes se détachèrent du grou- 
pe, puis d’autres en plus grand nombre, chaque 
i noyau prenaLt une direction à sa fantaisie, 
charrette à mulets roula en droite ligue vers l’Es- 
I plauade; l’omnibus put coutiuuer t sa route avec 
j ses passagers remontée; et la voiture de la. prison, 

I enfin dégagée, arriva bientôt à sa destination, 
i Tout cela n’avait pas duré cinq minutes. 

| — Eh bien! demanda à Edouard le gardien rdu 

! poste de !a prison, qu’y a-t-îl donc eu là-bas* que 
i j’ai entendu les raras pendant un moment ? 
î — Un encombrement qui m’a arrêté, répondit 
j Edouard. Un cbarrettier ivre a jeté sa voiture 
| sur ma flèche, et je ne sais pas comment elle n’a 
; pas volé en éclats. 

! — Et le jugement est-il prononcé ? 

j — Oui. Le mulâtre est condamné à mort, et 
| l’exécution est pour demain à dix heures. 

— Diable ! ça va vite ! Le pauvre homme n’a 
que le temps de dormir et de déjeûner ! — observa 
le gardien. 

— Oh ! mon Dieu. . . . un peu plus tôt, un peu 
plus tard, ça ne pouvait pas finir antremeut, ajouta 
Edouard du même ton. 

— Alors, dépêchons-nous de le faire descendre 1 

dit le gardien du poste de la prison qu’il ait 

au moins ses douze heures pleines ! 

Edouard avança alors la tête dans l’intérieur du 
bureau, où uue douzaine de policemen causaient, 

| en attendant qu’on vînt ou non les requérir pour 
! quelque événement. 

— Deux hommes par ici ! s’écria-t-il 

! — Quel luxe de précaution ! fit le gardieu 

| — Quand un homme est condamné, dit Edouard, 

je ne m’y fie pas ! Celui-là paraît doux comme un 

mouton, mais à présent qui sait ! 

| Deux hommes parurent, et Edouard suivi du 
j gardien et de ces deux hommes, s’avança vers la 
I porte de la cellule roulante, ponr.cn ouvrir le ca- 
! denas dont il avait la clé. Le gardien du poste 
tenait un falot de la main gauche. 

| Edouard monta sur la première des deux mar- 
ches, pour atteiudre à la barre de fer, et chercha à 
introduire sa clé dans le cadeuas. 

— Tenez, dit-il au gardieu, vous qui avez un fa- 
lot, ourrez donc ! je n’y vois pas assez, moi. 

Le gardiç* prit la clé de la.313.i11 droite t s’éclaira 

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160 


LE VIEUX SALOMON. 


de la main gauche, et ouvrit le cadenas. Les trois 
autres hommes l’entouraient. 

— Descendez ! cria Edouard — quand la porte 
fat ouverte 

Bien ne bougea dans la voiture. 

— Le diable m’emporte ! s’il ne dort pas, dit un 
des hommes. 

— En voilà un courage 1 dit un autre. 

— Voyons donc ! ajouta celui qui tenait la lu- 
mière. 

Et il entra dans la voiture. 

— Personne ! s’écria-t-il. . . . 

Et, un moment après, il descendait chargé de 
vêtements. 

» — Voilà ce que j’ai trouvé, dit-il. ... un habille- 
ment complet, jusqu’à la chemise ! 

— Pardieu I s’écria Edouard, nous ne sommes 

plus au temps des miracles ! Il dort tout nu sur la 
banquette Il est peut-être mort ! 

— Ou bien fou ! dit un autre. 

Edonard monta à son tour et ne trouva per- 

sonne. 

— Je n’y comprends rien, dit-il ; c’est fabuleux ! 
Je l’ai enfermé moi-même devant trois hommes; 
ma clé ne m’a pas quitté ; je n’ai pas quitté la ban- 
quette de devant ; et le cadenas n’est pas forcé ! — 
Qu’eu dites-vous ï 

Les trois hommes se regardaient hébétés ils 

ne savaient que dire. 

A ce moment, neuf heures sonnèrent à la Cathé- 
drale. 


Le lendemain, dès dix heures du matin, la foule 
commença à s’amasser autour de la prison de ville, 
sur les deux chaussées de la rue d’Orléans, depuis 
la rue Trémé jusqu’à la rue des Marais. 

La prison se compose de deux corps de bâti- 
ments distincts, séparés par une ruelle étroite fer- 
mant, à chacnne de ses deux extrémités, au moyen 
d’une grille de fer. C’est au-dessus d’une de ces 
grilles, celle qui regarde la rue d’Orléans, qu’on 
élève la potence, quand il y a une exécution. On 
construit, à cet effet, une sorte de plate-forme à 
bascule, en planches, sur laquelle pasaissent le 
shériff, le condamné et le bourreau. Le condamné 
s’assied sur une chaise de bois, les mains attachées 
au dos, la corde nouée au cou ; le shériff lit à hau- 
te voix la sentence ; pois, après avoir abaissé un 
bonnet blanc sur la tête et le visage du condamné, 
il se recule, et fait un signe au bourreau. Celui- 
ci coupe alors une corde qui retient la bascule de 
la plate-forme, et le condamné s’abime sons le 
plancher mobile qui cède sons ses pieds. La chai- 
se tombe en même temps et tout est dit! 

sauf les souffrances inconnues du supplice ! 

Cette sorte d’échafaud avait été élevé la veille, à 
hait heures du soir, par le charpentier de la prison, 
et, comme ce n’était qu’à neuf heures du soir que la 


| disparition inexpliquée du candamné avait été re- 
connue, le charpentier était parti, et on avait lais- 
J sé là le siuistre appareil. 

; La foule augmentait donc de moment en moment. 
Quelques policemen se mêlèrent alors aux groupes, 
pour annoncer la fuite du condamné ; mais un ga- 
min ayant ri et nié le fait, l’incrédulité circula com- 
me une fusée horizontale, et les obligeants gar- 
diens de la sûreté pnbliqne furent hués de tous 
côtés. Pour augmenter encore l’incertitude et sti- 
muler la curiosité, les crienrs de journaux arrivè- 
rent sur les lieux en vociférant, en titres pompeux, 
la fameuse nouvelle. Le Pieayune , le Delta, le 
Truc Delta , d’un côté ; V Abeille le Courrier de la 
Louisiane , V Orléanais , de l’autre côté, donnaient la 
nouvelle à qui mieux mieux, avec grand renfort do 
mystère et de points d'exclamation, mode essentiel- 
lement américaine. 

Au milieu des broderies des diverses narrations 
des jonrnaux, il ressortait que, en fin décompté, 
le condamné s’était évadé. Si toutes les feuilles 
publiques eussent été d’accord, îl est indubitable 
que la foule se fût dispersée peu à peu. Mais un 
journal facétieux contenait, dans sa partie fran- 
çaise, le Communiqué suivant: 

“ C’est à tort qu’ou fait cirouler le bruit de la 
disparition du fameux mulâtre Casimir. Son exé- 
cution ne pouvant avoir lieu avant midi, ou mê- 
me deux heures, à cause de l’absence du bourreau, 
on veut probablement que la foule se disperse, et 
ou use pour cela du stratagème le plus adroit. Le 
condamné est tout simplement dans son cachot, 
attendant l’heure fatale ; il sera pendu cette après 
midi.” 

La vérité fut rejetée, et le mensonge fat accepté 
unanimement. En conséquence de ce, la foule 
augmenta de plus eu plus, et les petits porteurs de 
l’adroit journal firent de magnifiques recettes. Les 
autres journaux ne se vendirent plus, à partir du 
moment où ils furent convaincus de vouloir se 
jouer du peuple ! 

Enfin, à six heures du soir, il n’y avait pas un 
pavé libre dans toute l’étendue des rues taisant 
les quatre faces de la geôle; toute circulation fut 
interrompue, et le shériff fut forcé de monter sur 
la plate-forme destinée à Casimir, pour annoncer 
officiellement à la multitude que le condamné avait 
disparu. Toutefois, on ne le crut qu’après qu’on 

eut vu démonter la potence et alors seulement 

la foule diminua peu à peu. 

‘ * 

I # # 

Cependant, tandis que la foule s’amassait, le ma- 
tin, autour de la prison delà Nouvelle-Orléans, Bo- 
se, semblant absorbée dans ses pensées, marchait 
lentement sur la levée du Mississippi, à l’endroit 
qui fait face à la Place d’Armes. 

Huit heures étaient près de sonner, et le stea- 
mer de New-York, VDmpire- City, avait déjà tinté 
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LE VIEUX SALOMON. 


161 


deux fois pour annoncer son départ. Tous les pas- 
sagers étaient embarquas. Enfin, dès que le pre- 
mier coup de huit heures retentit à la Cathédrale, 
un dernier tintement partit du vapeur, puis un 

éclair jaillit de son avant et la détonation d’un 

coup de cauon roula sur les eaux du grand fleuve, 
et fnt répétée par les échos de la ville. Ce coup 
de canon sembla aussi retentir dans le cœur de la 
mulâtresse. Elle leva les yeux au ciel, puis les 
abaissant vers le fleuve, elle vit le steamer décri- 
vant une courbe gracieuse, s’élancer comme un 
cheval de course au milieu du Mississippi, qu’il 
descendit bientôt à toute vitesse. A mesure que 
la demeure flottante disparaissait à ses yeux, Eose 
semblait respirer plus profondément. Comme 
Y Empire City allait disparaître au premier coude 
que fait le fleuve, un second coup de cauon roula 

sur la surface des eaux et bientôt on ne vit 

plus, du lieu où était la mulâtresse, qu’une fumée 
légère qui s’élevait dans l’espace. 

— Merci mon Dieu! dit-elle celui que 

vous avez sauvé est maintenant sous votre sainte 
protection ! 

En se retournant pour s’éloigner, elle vit Au- 
gustiu qui venait vers elle. 

— Montez dans cette voiture, lui dit le jeune 
homme, et rentrez chez vous ! Le cocher a le 
mot d’ordre. De la prudence jusqu’à ce soir ! Moi, 
je vais au magasin ; au revoir, Eose! 

— Au revoir, cher Augustin, répondit la jeune 

femme et merci ! 

Elle monta alors dans uu carrosse arrête à une 
com te distance, et fut bientôt arrivée chez elle 


XVI. 


DOUBLE ACTIOX. — LK CALME APRES L’ORAGE. 

* 

Le même jour, à quatre heures de l’après-midi, 
le steainboat Empire- City quittait les eaux limo- 
neuses du Mississippi, les horribles aspects de la 
Balise, les insupportables raaringoins venant des 
deux rives, et entrait dans les eaux du Golfe du 
Mexique. Une demi-heure après, on ne voyait 
plus, du bord, que le ciel et les flots. L’Etat à 
esclaves avait fui comme un mauvais rêve, dispa- 
ru comme nue pénible vision. 

Sur l’avant du Vapeur étaient assis plusieurs 
des personnages qui ont joué un rôle dans ce récit : 
M. Michaud, miss Elvina, M. Alexandre Elwin, 
Edouard Oh., un carré de braves geuSj frères par 
la Croyance, amis par le cœur. Us fnyant ensem- 
ble un pays d’esclavage et de fièvres pestilentielle, 
où chaque année leur avait pesé sur le cœur d’un 

poids de dix ans. Madame V et madame El- 

win devaient rejoindre, l’une son mari, l’antre son 
gendre, à New-York, par le prochain steamer, le 
Philadelphia . On saura bientôt cb qui avait moti- 
vé co voyage en deux parties, de la même famille. 

En bas, près de la* cuisine des passagers de cham- 


bre, était assis ün beau mulâtre, le chef orné d’un 
blanc bonnet do coton, les reins entourés d’un cor- 
don maintenant un blanc tablier. Son visage, ou- 
vert et heureux, semblait sourire â de consolantes 
pensées on à de joyeuses espérances. En atten- 
dant le bonheur qu’il semblait espérer de l’avenir, 
il grattait prosaïquement des carottes, épluchait 
des pommes de terre, et coupait des oignons. Un 
gros père, de la même nuance que ce mulâtre, le 
régardait faire, d’un air de satisfaction. Ce der- 
nier était le premier chef du bord, le cuisinier par 
excellence, toujours chantant, fier et heureux de 
sou sort ! 

— A présent, mou garçon, dit-il à son aide pour 
les légumes , vous pouvez être bien tranquille : on 
ne viendra pas vous chercher ici pour vous pendre 
par le cou jusqu’à ce que mort s’en suive ! — Vous 
pouvez toujours vous vanter d’avoir vu la corde do 
près, et d’avoir de fameux amis ! Quand nous se- 
rons à New-York, vous serez un citoyen, hy God! 
Il est vrai que vous n’aurez pas les droits politi- 
ques mais, comme je ne les ai pas pins que 

vous, nous nous en consolerons aisément entre une 
bouteille de vin rouge et une de vin blanc ! Eu at- 
tendant, ajouta-t-il, comme j’ai le gosier sec, et 
vous aussi par conséquent, nous allons goûter ce 

madère qui était destiné à faire nue sauce, et 

que je remplacerai par une eau pure et peu lim- 
pide ! 

— A la vôtre! ajouta-t-il après avoir rempli un 
large petit verre pour son inférieur, et un pour lui- 
même, à la vôtre ! mon brave ami, et je vous eu 
souhaite autant jusqu’à la fin de vos jours ! 

Casimir sourit de la gaité de son patron, prit son 
verre, le choqua avec un salut amical, et avala 
avec plaisir une partie de la sauce des passagers de 
la première chambre. 

— Comment trouvez-vous ça .?> demanda le gros 
réjoui. 

— Excellent! dit Casimir. 

— Eli bien, pas du tout ! jeune homme — Sa- 
chez, si vous voulez apprendre à vivre, qu’un pre- 
mier coup n’est jamais bon! On ne saurait mar- 
cher sur une jambe, donc on ne peut être satisfait 
d’un seul verre ! Eedoublons donc. . . .et vivent les 


passagers qui se payent (les sauces au madère! 

Casimir ne lit pas la petite bouche, et trinqua 
une seconde fois. 


— Un peu plus, dit-il, à cette heure-ci je n’au- 
rais guère pu ouvrir le gosier ! 

— Cette saillie plut au chef jovial, ef, pour té- 
moigner à Casimir sa haute satisfaction, il lui de- 
manda le récit de son évasion. 

— Volontiers, répoudit Casimir; écoutez donc: 

11 de venais d’être condamné à mort — vous sa- 
vez pourquoi — et j’étais monté dans la voiture cel- 
lulaire qui devait me reconduire à la' prison, où le 
lendemain, à dix heures da matin — aujourd’hui 

je devais être exécuté. 

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162 


LÉ VIEUX SALOMOK. 


“Il faut vous dire que, le matin même, un billet 
m’avait mis au courant de ce qui devait arriver et 
de ce que j’avais à faire. Je continue : 

“ Dès que je fus enfermé dans la voiture, je me 
dévêtis entièrement, et je me couvris de nouveaux 
vêtements, qui avaient été cachés à mon intention 
sous la banquette de la voiture. Comme on arri- 
vait à la hauteur do la rue Bourgogne, saisissant 
le moment d’un tumulte organisé par mes protec- 
teurs, je soulevai une planche de ma prison rou- 
lante, laquelle avait été préparée, en manière de 
soupape, pour ma fuite, et je me laissai glisser 
dans la rue. LA, je me mêlai aux groupe le plus 
nombreux, dans lequel je reconnus des amis, et, 
caché, entouré, entraîné, presque porté par eux, je 
fus bientôt à l’abri dans un lieu où j’étais attendu. 
Bientôt je vous vis, et vous savez le reste, puis- 
que je suis à votre service jusqu’à New York. ” 

— Eh bien, dit le chef, voilà qui n’était pas mal 
organisé ! C’est simple comme bonjour, mais les 
choses simples sont les meilleures. — Puisqu’il en 
est ainsi, ajouta-t-il, je ne vois pas pourquoi nous 
laisserions se gâter,' dans sa bouteille le reste de ce 
petit vin qui plaît tant aux passagers! Finissons 
donc la fiole, puis vous la jetterez par le sabord, 
pour la rincer. 

On but un troisième et dernier verre; après 
quoi le contenant dédaigné alla grossir les monta- 
gnes d’objets inconnus qui gisent au fond des 
mers. 

Sur la dunette, à l’arrière, nos quatre person- 
nages causaient de la délivrance de Casimir, qu’ils 
avaient menée à bonne fin, et de la Croyance Uni- 
verselle, qui les unissait d’une solide amitié. 

UEmpire-Ci/y arriva à New York le huitième 
jour, la veille de celui où le California devait quit- 
ter la Nouvelle-Orléans. 

* 

# * 

Le steamer qui portait les trois femmes si impa- 
tiemment attendues arriva à New -York au milieu 
de la nuit du 13 au 14 janvier. Casimir, envelop- 
pé d’une énorme couverture, allait et venait d’un 
pas rapide sur le quai de la rivière du Nord. Ac- 
coutumé aux pays chauds, le mulâtre grelottait. 
Ses lèvres se gerçaient sous la bise, et ses yeux 
étaient continuellement humides. Son nez et ses 
oreilles semblaient près de geler, car c’était nne 
nuit glaciale que celle-là. Depuis midi, Casimir ne 
faisait qu’aller du quai à sa chambre et de sa 
chambre au quai. On lui avait dit, au bureau des 
steamers, que le California était signalé et qu’il 
pouvait entrer d’un moment à l’autre, et Casimir 
ne voulait pas que sa chère femme pût arriver sans 
le voir aussitôt auprès d’elle ! Heureusement, il 
faisait sec, et le ciel était magnifique. C’était une 
de ces nuits calmes et blanches, pendant lesquelles 
le sol est ferme, et retentit sous les pas, comme 


une dalle de pierre. La lune, presque pleine, bril- 
lait pure et calme, au milieu d’un firmament étoilé* 
Les bruits de la grande cité s’étaient éteints ; les 
maisons étaient closes; les navires dormaient 
amarrés à leurs quais. Dans l’étendue de chaque 
rue, on voyait l’illnmination d’une longue file de 
becs de gaz ; à quelques fenêtres d’étages élevés, 
brillaient ça et là les lampes du travail, et, dans de 
plus riches demeures, les bougies du plaisir. Casi- 
mir interrogeait de temps à autre l’espace et le 
bruit, pour savoir si le tant désiré vapeur n’appro- 
chait pas, amenant sa bicn-aimée. 

Si le visage du mulâtre était gîaeé, son cœur 
était brûlant. Le froid de l’atmosphère né pou- 
vait atteindre la douce chaleur de sou âme. Libre 
enfin. . . . libre ! il attendait d une minute à l’autre 
ces chères portions de son être, détachées de lui 
par la tyrannie des hommes, et ramenées par la 
tonte puissante bonté de Dieu. 

— Oh ! disait-il tu peux souffler, vent du 

Nord ! tu peux tomber, neige du ciel! je me ré 
chaufferai toujours assez au soleil de la liberté, 
pour ne pas vous' craindre ! — Et même, ajouta-t-il, 
j’aime tes hivers, ô nature ! Là où j’ai senti le feu 
des rayons du soleil, j’ai senti aussi les glaces de 
l’esclavage, et elles me paralysaient le cœur ! Ici, 
je suis libre ! le froid extérieur ne touche qùe mon 
épiderme, et la douce chaleur de l’indépendance 
pénètre tout mou être et l’iaonde d’une enivrante 
volupté! — Oh! viens, ma femme libre! viens, 
mon enfant libre ! venez, venez que nous re- 

merciions Dieu eusemble de toutes les forces de 
nos cœurs ! 

Et il marchait à grands pas, oubliant le froid, 
oubliant le passé, et jetant vers l’avenir des re- 
gards pleins d’espérance. 

A ce moment, il crut entendre un brnit éloi- 
gné sur les eaux de la rivière. Il s’arrêta et 

écouta. C’était bien la puissante respiration de la 
vapeur, c’était bien le bruit des palettes dans l’eau, 
et de temps à autre, les commandements pressés 
du porte-voix. On entendait aussi les craque- 
ments des glaces brisées par l’avant de la puissan- 
te demeufe flottante, et tous ces bruits confus et 
mêlés qui sortent d’un navire près de toucher au 
port. 

— Viens donc! disait Casimir, viens donc, in- 

telligente masse de bois et de fer ! qui traverses les 
mers au moyen des calculs de la science! toi qui 
lis ta route sur cette carte infaillible tracée au fir- 
mament par la maiu de Dieu! Viens toi qui 

portes à tous les rivages du inonde les échanges du 
commerce, les amis qui rejoignent les amis, les 
exilés qui retournent au sol natal et les persé- 

cutés qui vont demander la liberté à d’autres 
ciels! — Et surtout, voyageur des mers, cesse 
bientôt d’aller arracher à leur pays des populations 

entières.... que tu vas veudre, comme un bétail, 

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LE VIEUX 

aux adorateurs de la fortune qu’ils ramassent 

daus le sang de leurs frères ! 

Les glaces se brisaient sous la proue et sous les 
palettes du vapeur, et le noir fantôme approchait 
et grandissait à vue d’œil, lançant dans l’espace le 
formidable souffle de ses puissants poumons. Bien- 
tôt il aborda, et, après mainte et mainte manœu- 
vre, le cable qui devait l’amarrer fnt lancé, puis 
enroulé au poteau qui l’attendait. Quelques mi- 
nutes après le steamer était immobile à sa place 
accoutumée, et lâchait avec un bruit assourdis- 
sant, la vapeur inutile de ses chaudières. 

En quelques bonds Casimir franchit l’échelle et 
fut sur le pont. La première voix qu’il entendit 
fut celle de Rose, les premières mains qui le pres- 
sèrent furent les mains de Rose. 

— Toi! dit elle, toi à cette heure! ô mou 

Casimir? Tu as passé la nuit dehors par ce froid ! 

— Et toi, Rose, te voilà levée ! 

Les bruits du bord, les mouvements des manœu- 
vres, lors de toute arrivée, les séparèrent bientôt. 

— Peux-tu descendre maintenant ! demanda 

Casimir à Rose, après quelques instants 

— Nou, cher ; il faut que j’accompagne celles 
qui m’ont amenée : viens me prendre à huit heu- 
res chez M. Alexandre, et je te suivrai chez toi. 

Un baiser furtif fut échangé; on se dit au revoir 
pour quelques heures, et Casimir dut s’éloigner. 

Comme il mettait le pied sur la dernière marche 
de l’escalier, il entendit une voix fraîche et douce- 
ment vibrante, qui chantait : 

“ Chè’ z’ami, moi quand to kalé vini ” 

Le reste se perdit dans le bruit de la vapeur, 
qui s’échappa de nouveau des h ânes du navire. 

XVII. 

LA PATRIE. 

Mousieur Alexandre Elwiu, sa femme et sa bel- 
le-mère, occupaient, à New-York, le premier étage 
d’une maison située daus Canal Street , entre Sulli- 
van et Thompson streets. Le deuxième étage de la 
maison était occupé par monsieur et madame Mi- 
chaud, qui avaient régularisé leur union pardevant 
un juge. Comme ils n’avaient besoiu que d’uue 
portion de cet étage, ils en avaient pris l’apparte- 
ment de devant, et avaient donné celui de derrière 
à Casimir, Rose et Rosine. Monsieur Edouard 
demeurait au troisième et dernier étage, provisoi- 
rement-. M. Elwiu avait pris à bail la totalité de 
cette maison, et quoiqu’elle ffit entièrement occu- 
pée par ses amis, sauf une portion du troisième, 
un écriteau placé sur la porte d’entrée portait im- 
primés ces mots : li Apartmenls to Jet ” — Apparte- 
ments à louer. — Nous saurous bientôt la cause de 
ce fait. 

Les deux familles blanches, Elwiu et Michaud, 
avaient loué chacune une servante allemande, à 


SALOMON. Î63 

moitié prix de ce qu’elles se payeut à la Nouvelle- 
Orléans. Moyennant ci uq dollars par mois chacu- 
ne, ces familles étaient bien servies. Eu vain Rose 
avait insisté pour les servir, les braves gens avaient 
refusé, ne voulant pas lui prendre le temps de sa 
joie de liberté. Pendant les premiers jours, Casi- 
mir et sa femme se promenèrent daus la grande 
ville, preuaut plaisir à voir s’ébattre leur chère pe- 
tite fille an milieu des grands squares comme il y 
en a tant à New-York, lis marchaient d’un pied 
libre dans la magnifique voie appelée Broadway , 
dans Parle Place , à la Batterie, d’où ils voyaient 
se dérouler le magnifiqne panorama de ffoboken y 
de Jersey , de Staten Islande do Long- Islande avec 
leurs bois entremêlés de jolis cottages. Us admi- 
raient le tableau mobile des uavires rentrant ou 
sortant, des ferries chargés de passagers. Us al- 
lèrent eux-mêmes, malgré la saison, bravant uii 
froid auquel ils n’étaient pas accoutumés, gravir 
les mornes dénudés qui — sauf le feuillage jauni 
pas l’hiver — leur rappelaient le sol accidenté de 
leur chère Guadeloupe ! 

— Personne ne nous attend! disait Casimir; 
notre temps n’est qu’à nous et à Dieu, et il n'y a 
pas de cloche de plantation sucrière qui nous rap- 
pelle à la terre, avec accompagnement de coups de 
fouet! Nous entrerons quand il nous plaira; nous 
nous coucherons quand nous voudrons; nous nous 
lèverons quand nous aurons assez dormi ; nous 
mangerons quand nous aurons faim ; nous rirons, 
nous chanterons, si nous sommea gais! et — ajou- 
ta-t-il en embrassant sa femme — nul ne t’arrache- 
ra de mes bras pour te salir de ses caresses impo- 
sées! — 

— Je veux toujours être libre ! s’écria Rosine, ou 
bien je m’en irai vers le Bon Dieu! 

— Dieu, c’est toujours la liberté ! dit Rose, et la 
liberté c’est la vie ! 

— Et nos pauvres frères ! s’écria le mulâtre tout 
à-coup attristé. 

— Nous travaillerons, à notre tour, pour leür in- 
dépendance! répondit Rose, et le jour viendra 
bientôt de lenr émancipation physique et de leur 
délivrance morale. 

Us étaient sur uue hauteur d’où l’on voyait la 
pleine mer et l’horizon lointain. 

— Regarde ! dit Casimir à sa tomme, regarde 
là-bas, là-bas Ne vois-tu rien ? 

— Je vois, répondit la jeune femme, deux ou 
trois voiles blauclies à l’horizon. 

— Plus loin, Rose, plus loin 1 

— Je ne vois que le ciel et l’eau. 

— Ferme les yeux et songe tu verras ! 

Eh bien î demanda-t-il. 

— Je vois ! s’écria-t-elle les mains sur les yeux... 
je vois, dans un loiutain lumineux, les pitons de 
la Soufrière et le morne de Jolimont. 

— Femme ! nous sommes libres inaintenant ! 



164 


LE VIEUX SALOMON. 


Nos protecteurs ne veulent que notre bonheur; 
nous avons île l’argent et M. Edouard va par- 

tir pour la Guadeloupe ! 

— Je te comprends ! Eh bien, écoute et sut tout 
ne me trahis pas ! — Non ! lit-elle en se reprenant, 
j'ai promis de me taire, je me tairai. 

— Vive Dieu ! femme tu en as déjà trop dit. 

Mais descendons, le froid devieut piquant sur ces 
hauteurs. 

Et, tenant leur Eosine, chacun par une main, ils 
descendirent en courant et en riant aux éclats, la 
pente de la montagne, faisant sauter la petite par- 
dessus les cailloux et les crevasses qui eussent pu 
la faire tomber. 

Quand iis arrivèrent ainsi sur le sol plane, ils 
étaient essoufflés et heureux. 

Le même soir, tous les amis étaient assemblés 
dans le salon du premier étage : monsieur et ma- 
dame Elwin, madame Y , monsieur et madame 

Michaud, Edouard, Casimir et liose. Les enfants 
dormaient: le petit garçon de M. Alexandre et la 
petite fille du beau couple de couleur. 

— Mes enfants, dit M. Alexandre aux protégés 
des Frères de la Croyance, vous voilà libres main- 
tenant — vous, Eosc, légalement; vous, Casimir, 
par le fait de votre arrivée sur nu sol libre, car, 
depuis quelque temps, la loi d’extradition des es- 
claves fugitifs — a été rappelée dans cet Etat. Mais 
cela suffit-il ? Ne désirez-vous pas autre chose 
presque autant que vous désirez la liberté ? 

— Oh! monsieur, s'écria la mulâtresse, il ne 
manque plus que cela à notre bonheur. 

— Quoi donc ? fit madame Elwin 

— De retourner à la Guadeloupe ! répondit Ca- 
simir ! 

— Eh bien, mes enfants, continua M. Alexandre, 
remerciez Dieu ! Vous partez la semaine prochaine, 
en même temps que M. Edouard, que voici, et 
avec le capitaine que voilà ! 

— Monsieur Smith ! s’écria Eose eu voyant en- 
trer un homme qui la regarda en souriant avec 
bouté. 

— Le second du capitaine Jackson, à bord de 
la Caroline ! fit Casimir. 

— Précisément, répondit en français M. Smith; 
je avé caché moa % pour voir si vou auriez reconnu 
mon figure! je été maintenant le capitaine de une 
autre Caroline — et je roulé mené vous dans le pays 
de vous ! Par exemple, je ne veux pas de agent ! 

— Oh ! cher capitaine, dit M. Michaud, nous 
n’étions pas convenus de cela! Vous savez que les 
Frères de la Séance française ont fait une somme 
pour le passage de leurs protégés. 

— Je savé cela ! — répondit monsieur Smith — 
mais, en mon qualité de Frère de le Séance améri- 
\ caine, il me plaît de satisf actionner ces dignes eu- 
\ fants, moa ! Cela portera bonheur à mon femme, 
\qui été un française, et à ma toute petite garçonne ! 


— Merci, capitaiue, merci! dit Casimir — éuiu 
de la franche bonté de ce brave homme. — Si ja- 
mais je puis vous être agréable 

— Mon hanii — fit le bon capitaine — vous pou- 
voir être agréable à moa tout de 'suite, en permet 
tant au femme de vous que moa embrasse elle, comme 
un ha m i ! 

Sans attendre la permission inutile, Eose se leva 
et tendit ses deux joues à M. Smith, qui i’embras- 
sa deux fois en rougissant. 

— Je avé aimé vous beaucoup fort , madame Casi- 
mir, dit-il, quand je été célibataire pas marié ! mais 
je avé toujours respecté vous, et caché cette sentiment 
dans le cœur de moa ! 

Chacun sourit, et fit amitié au Capitaine, et on 
parla du prochain voyage. 

— Et quel jour mettez-vous à la voile t deman- 
da M. Alexandre. u 

— Peut-être demain, peut-être dans quatre jours, 
répondit M. Smith. Il faut être prêts à toute 
heure. 

Casimir et Eose uageaient dans le bonheur. Les 
généreux protecteurs qui les avait arrachés au 
désespoir, et rendus à la liberté, souriant à leur 
joie, comme de braves cœurs sourient à !a douce 
image de leurs bienfaits. 

# 

* * 

Un des premiers jours de février 1848, la nouvel- 
le Caroline , de Boston, partait de New-York pour 
les Antilles françaises. Edouard Ch., Casimir, liose 
et Rosine étaient à bord, heureux comme il est ra- 
rement donné de letre à des mortels. Le capitaine 
Smith était aux petits soins pour ses passagers, 
dont un, Edouard, était frère de Croyance avec 
lui, et dont les deux autres aspiraient à le devenir. 

Comme au capitaiue Jackson, Casimir et Rose 
donnaient à M. Smith des leçons de français, eu 
conversant avec lui autant que cela lui était agré- 
able. Le digne Américain, quoique marié, ne pou- 
vait voir Ilose sans un certaiu émoi, et il ne trou- 
vait jamais trop longues les longues séances de 
conversation qu’elle lui donnait avec le plaisir de 
la gratitude. Mais jamais nn seul mot un peu 
hardi ue sortit de sa bouche à ce sujet. Il seutait, 
avec la délicatesse d’uu grand cœur, que le service 
qu’il rendait aux deux exilés devait le reudre en- 
core plus réservé et plus bienveillant avec eux. 


— Si vous demeurez à la Pointe-à-Pitre, mou- 
sieur Edouard, dit un jour Rose, je veux, jus- 
qu’à votre mariage, confectionner votre linge, le 
laver et le repasser, pour vous épargner des dé- 
penses. Vous ne me refuserez pas cette satisfac- 
tion. Casimir, de sou côté, fera pour vous ce qu’il 
pourra, et, si nous avons eu en vous uubou protec- 
teur, vous aurez eu nous de bous amis toujours 
prf-ts pour votre by GoOgk 


165 


JjE VIEUX SALOMON. 


— O ma chère compatriote! s’écria le jeune 
homme, vous êtes aussi bonne que belle, et ce 
u’est pas peu dire ! ' 


La traversée fut un peu rude, quoiqu’aucuue 
tempête ne la vint troubler. Les conversations du 
mari et de la femme, retournant libres là d’où ils 
étaient partis esclaves, étaient de longues actions 
de grâces rendues à la Providence, ou de beaux 
rêves touchaut l’avenir dans leur chère patrie. A 
mesure que les heures succédaient aux heures, et 
es j ours aux jours, nue sorte d’exaltation les enle- 
vait par-delà l’horizon qui bornait leur vue im- 
parfaite. Ils revoyaient la Pointe, rebâtie depuis 
le tremblement de terre ; ils revoyaient la demeure 
de Monsieur Lambert, la route des Abyrnes, la 
Source des Tamarins, la Source au Cresson, et 
d’autres lieux encore plus chers, et des personna- 
ges dont ils n’osaient se dire les noms, pour ne pas 
user leur joie par les larmes d’un bouheur antici- 
pé ! Leur âme, en un mot, se plongeait de plus en 
plus dans l’extase des rêves euivrauts ; elle mon- 
tait vers le ciel sur les ailes de la reconnaissance 

et du bonheur : elle car il n’eu avait qu’uue à 

eux deux. 

— Casimir, disait quelquefois Rose, je me sou- 
viendrai toujours des enseignements de M. Alexan- 
dre. Il me faisait remarquer, en parlant de notre 
sort, que chaque jour de grand malheur nous a 
créé à sa suite de meilleurs jours. Vois: La ty- 
rannie de M. Roque m’a poussée à la fuite, et, 
pendant mon marrouuage — comme ils disent — 
j’ai au moins été tranquille et délivrée de cet hom- 
me i Quand on m’a reprise, le supplice qu’il allait 
m’infliger, et que tu as détourné par un meurtre 
Légitime, a amené notre fuite, et pendant ce deu- 
xième marrounage, nous îi von s été heureux, puis- 
que nous nous voyions et que tu travaillais en 
homme libre ! Ton arrestation a poussé nos bien- 
faiteurs à m’acheter pour me faire libre, afin que je 
pusse te voir et te consoler! Ta condamnation 
nous a valu ton salut et notre retour dans notre 
patrie, comme des êtres humains. L’excès de la 
tyrannie a enfanté la liberté. C’est dans l’ordre 
des choses, comme disait M. Alexandre ; seule- 
ment, on n’observe pas toujours les choses ! Nous 
ne savons donc pas quand un événement, qui nous 
trouble, est un malheur, puisqu’il peut contenir 
mie amélioration ! L’homme ne sait rien, et il juge 
de tout! Toujours le grand mot du sage, comme 
disait monsieur Michaud: “L’homme s’agite et 
Dieu le mène ! ” 

— Oui, dit Casimir ; il s’agite mal, et Dieu le 
conduit bien. 

Le 10 Mars, au lever du soleil, uue ligue un peu 
.sombre se dessina à 1 horizon; seulement, il n’y 
avait que des yeux de marins qui la pussent dis- 
tinguer et reconnaître. Le capitaine Smith, sa 


longue-vue à la main, avait gravi quelques onllé- 
eliures pour'mieux voir. Edouard, muni d’une au- 
tre lougae-vue, regardait aussi. Casimir et Rose 
s’éearquillaient les yeux et disaient ne voir qu’un 
petit nuage grisâtre, ce qui fit sourire le capitaine. 

— Mes amis, dit-il, cette petite nuage été véritable- 
ment le terre de la Guadeloupe ! Je avé aperçu même 

le portrait non 9 le dessein du Soufrière! Dans 

un petit heure , vous verrez un petit mieux ... .un peu 
mieux, je roulé dire . 

Puis il modifia la route, commanda quelques ma- 
nœuvres, et bientôt la brise ayant fraichi, la Coro* 
line fila ses dix noeuds avec un léger taugage. 

Alors la terre commença à apparaître plus dis- 
tincte. La terre ! après cinq ans de dangers, de 
souffrances et de larmes ! après ciuq ans du plus 
rude esclavage, de la plus douloureuse séparation, 
des plus poignantes augoisses! 

O lecteur ! avez-vous connu l’exil par suite 

d’humeur aventureuse, ou par eunui du pays, ou 
attiré par le mirage trompeur de la fortune, ou 
chassé par les vicissitudes des événements ? et là, 
en exil, avez-vous eu à souffrir des hommes ou des 
choses? votre vie matérielle a-t-elle été pénible et 
rude?. votre coeur a-t-il saigné aux souvenirs de 
chers absents? s’est-il serré à la vue de l’égoïsme 
ou de l’indifférence des populations que vous aviez 
rêvées hospitalières et grandes ? Avez- vous, peu 
vêtu daus l’hiver, salemeut couché eu commun, 
sans foyer ami, l’estomac vide quelquefois, et le 
cœur plein toujours, traîné pendaut des anuées 
une vagabonde existence d’expédients amers? 
Avez-vous laissé aux épines du dénuement quel- 
ques débris de votre réputation, et la liaiue a-t-ello 
arraché le reste avec les griffes de la calomnie ? 
Peu à peu mis à nu, saus travail, saus ressources, 
sans crédit, avez-vous vu souvent approcher 1a 
nuit sans savoir où reposer votre tête? Votre es- 
tomac a-t-il souvent sonné en vain l’heure des re- 
pas? et vous êtes- vous quelquefois demandé s’il ne 
fait pas encore meilleur au fond de l’eau que sur la 

terre? — Plongé dans cet aride désert de 

l’exil, aviez-vous loin bien loin, par delà les 

horizons, uue famille, des amis, un foyer où 

l’on pleurait votre place vide ? L’aisance, la tran- 
quillité, le repos du cœur étaient ils là-bas, vous 
attendant dans quelque clière demeure où vous ue 
pouviez aller ? Une mère pouvait-elle vous appe- 
ler, uue femme prier pour votre retour, un enfant 
tendre ses petits bras en criant votre nom? Et 
vous, attaché au rivage maudit, abaissé par la mi- 
sère, revoyiez-vous parfois, à travers vos larmes, 
par-delà l’horizon, une couche qui vous eut reçu, 
une table où votre place fût marquée, un foyer où 
votre chaise vide semblait vous attendre ! 


— Eh bieu, l’esclavage est mille fois l’exil, pour 

qui sent l’esclavage! Et si l’exil et l’esclavage 

frappent ensemble et courbent tous les deux la 


même tète ! 


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166 


LE JVTBtTX SALOMON. 


Maintenant — si un regard de la Providence 
cliauge tont-à-coup les événements, et vous ramè- 
ne, naguère esclave et exilé — vous ramène libre 
et jeune et aimé ! au rivage natal pour- 
rez-vous dire ou écrire les explosions de votre 
cœur, les convulsions de votre âme, les cataclys- 
mes de tout votre être moral ? Pourrez-vous dire 
les débordements de votre joie, les folies de votre 
bonheur, les ivresses de votre raison ? Non ! Il y a 
des peines si pleines d’amertumes, et des enivre- 
ments d’âme si pleins de volupté, que Dieu seul les 
peut comprendre, et que nulle langue humaine ne 
les pent exprimer 

Les Pitons de la Soufrière apparaissaient enfin 
dans leur imposante hauteur, comme deux géants 
gardant les mers, appuyés sur une île de verdure. 
Les dentelures des côtes étaient nettement dessi- 
nées sur le fond éclatant de l’horizon, et un admi- 
rable soleil répandait sur ce magnifique tableau 
tous les trésors de ses rayons. 

O mon Casimir ! dit Rose, mon cœur s’eu va., 
la joie me tue ! 

Rose ! ma Rose ! quel beau moment pour mou-" 
rir ! afiu d’aller remercier Dieu 

""" O mon pays ! disait Edouard de sou côté, que 
ceux que j’ai vus me font t’aimer davantage! 

A ce momeut, ou aperçut une embarcation qui 
avançait rapidement, sous l’impulsion de quatre 
longues ramA. C’était le canot-pilote. Quand le 
patron qui le gouvernait fut mouté â bord, il prit 
le commandement de la manœuvre — et le capi- 
taine descendit daus sa cabane, pour préparer ses 
papiers de bord. La brise se soutenait forte et 
bonne, et les yeux pouvaient distinguer déjà les 
grands arbres îles hauteurs, et la luxuriante végé- 
tation de l’ile. Bientôt il fallut diminuer de voi- 
lure, pour entrer à petite marche dans la passe. 
Aussitôt qu’elle tut franchie, ou put apercevoir à 
tribord les forts VEpéc et V Union, puis, plus loin, 
d’autres hauteurs non fortifiées, et enfin le morne 
de Darboussier. A gauche s’étalaient les petits 
îlots qui font à la rade comme une ceinture verte. 

Rose et Casimir étaient immobiles, les yeux 
pleius de douces larmes. 

Que cest beau 1 s’écria Rosine ... . Mauiau, 
est- ce que c’est le paradis, ici '! 

La Caroline du capitaine Smith n’avançait plus 
que par sou impulsion, car elle était à sec de voi- 
les, moins la brigantine et un foc. Bientôt un 
commandement brel fut lancé par le pilote, et aus- 
sitôt un graud bruit de chaîne roula quelques se- 
condes dans les échos: on venait de mouiller l’an- 
cre à la place que devait occuper la Caroline pen- 
dant sa station dans la rade française. 

Ou put voir alors la ville nouvelle, presque re- 
bâtie depni emblement de terre. Elle était 
plus riante et plus coquette qu’auparavant, du 
moins dans son premier plan, visible de la rade. 


Sur ses quais, couverts de marchandises, chan- 
taient à pleine voix une foule de noirs rabattant 
les boucauts de sucre de la récolte nouvelle. Par- 
mi les travailleurs circulaient des négrillons tout 
nus, chippant un peu de sucre à chaque boucaut et 
courant de tous côtés, comme une bande de sapa- 
jous échappés d’uue ménagerie. — A bord des na- 
vires à l’ancre, les matelots chantaient aussi leurs 
rudes strophes qui battent, pour ainsi dire, la me- 
sure du hissage. On entendait par-dessus tous 
les autres, un équipage nombreux entonnant à 
grand reufort de poumons, la fameuse chanson des 
ports du Hâvre : 

C’est l’eapitain’ du Mexico 

Cha - li - a - li - a - lo 

Qui donne à boii J à ses mat’lots 
Cha-li-a-li-a-lo.... 

A grands coups d’anspecs sur le dos ! 

Cha - li - a - li - a - lo 

Et, à chaque mesure, la manœuvre criait dans 
les poulies, et le boucaut de sucre— de quatorze 
à quinze cents livres, s’élevait d’un degré, jusqn’à 
ce qu’il fût au-dessus de l’écoutille béante de 
la cale, où il allait s’engouffrer, en attendant 
un antre boucaut. 

On revenait vraiment à la vie, en voyant cette 
joyeuse animation, eu entendant ces voix rudes 
et mâles jeter la gaîté dans le travail! Nos trois 
exilés regardaient de tous leurs yeux et écoutaient 
de toutes leurs oreilles, ne sachant comment se 
multiplier pour donner pleine satisfaction à leurs 

sens galvanisés par le tableau de cette vitalité. 

Ils ne voulaient rien perdre du majestuenx silence 
de !a nature, ni du bruit étonrdissant des travail- 
leurs. Taudis que leurs oreilles percevaient les 
éclats de mille voix ardentes, leurs yeux dévo- 
raient les géants — à eux si connus — de la riche 
végétation tropicale: le cocotier, le mangotior, 
Parbre-à-paiu, le fromager, le courbaril, et — le plus 
bel arbre du monde : — lo pqlmiste ! Plus bas, sur 
des colliues à la ponto légère, ils voyaient les on- 
des dorées des flèches des cannes à sucre, agitées 
par la brise. Snr les hauteurs rocheuses, écla- 
taient les grains ronges des cafés mars. Ailleurs, 
les plaines de maniocs s’étendaient à perte de vue, 
en vastes tapis d’un vert foncé. Pas une place 
nue ou stérile n’attristait le regard, tant cette 
puissante végétation des Tropiques est riche par- 
tout ! dans la plaine, sur la montagne, au fond des 
vallons, dans les bois immenses ! 

Enfin, toutes les formalités ayant été remplies, 
il fut loisible aux passagers de débarquer ! 

Edouard Ch.. Casimir, Pose et Rosine descen- 
dirent — après avoir de tout leur cœur remercié le 
brave capitaine — dans un des vingt ou trente ca- 
nots qui entouraient déjà la Caroline , et, dix mi- 

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LE VIEUX SALOMON. 


167 


nu tes après, ils mettaient encore le pied snr le sol 
chéri qui les avait vus naître 1 
Edouard, l’enfant libre, revenait homme. — Les 
trois esclaves revenaient libres ! 


XVIII. 

LE MORNE DE JOL1MOXT. 

En mettant les pieds sur le quai de la Pointe -à- 
Pitre, Edouard se dirigea immédiatement vers la 
Place de la Victoire, où était établie une écurie pu- 
blique, pour y louer un cheval et aller à la Basse- 
Terre. Il en avait assez de trente jours de mer, 
pour le moment, et il préféra faire la ronte par 
terre, pour aller surprendre ses parents avant que 
la nouvelle de son arrivée leur pût parvenir par 
qnelqne voie indirecte. 

Casimir et Rose, tenant leur Rosine chacun par 
une main, prirent une autre route, pour se rendre... 
où nous les verrons bientôt arriver. 

Rose était vêtue comme nous l’avons vue déjà, à 
la mode des filles de couleur des colonies françai- 
ses. La joie, le bonheur, la liberté ! et le lien où 
elle se rendait, et les êtres chéris qu’ell© allait re- 
voir la faisaient si jolie et si rayounante, que 

jamais elle n’avait été aussi parfaitement belle. 
Son doux orgueil de mère aussi brillait dans ses 
yeux ravis, et elle regardait sa gentille Rosine 
comme un ange doit regarder un chérubin. Rose 
avait alors environ vingt-deux ans — Age où la 
vraie femme commence, où toute sa belle vigueur 
prend les séduisantes formes qu’elle garde jusqu’à 
trente et quelques années, dans les pavs chauds. 
Rosiue avait quatre ans passés. Elle était à la 
fois mignonne et robuste, comme ces natures mi- 
nerveuses qni, minces et élancées, à trente ans, 
abattent de gros colosses, lymphe et clair. Elle 
ressemblait à son père et à sa mère à la fois, leste 
et souple comme lui, gracieuse et ardente comme 
elle. Casimir avait trente .ans. Il était aussi beau 
qu’homme peut l’être. La même joie, le même 
bonheur le transfiguraient aussi, si nous pouvons 
ainsi dire, et l’horizon de la liberté semblait avoir 
décuplé la puissance et la bonté de sou regard. Il 
portait un pantalon noir, une redingote blanche 
et un chapeau de Panama. Ses pieds, étroits et 
cambrés, étaient chaussés d’escarpins bien faits. 
Il marchait allègre et calme tout à la fois, jetant, 
de temps à autre, un regard d’amour et de fierté 
sur les deux plus chères têtes qu’il eût en ce mon- 
de. Enfin, on ne pouvoit voir un plus joli, un 
plus suave tableau que celui de ces trois créatures 
— sorties des limbes de la servitude la plus misé- 
rable— et rayonnant tout à-coup au soleil de la li- 
berté. 

A peine avaient-ils fait quelques pas parmi les 

travailleurs des quais, qu’un noir poussa un cri qui 
£t retourner ses voisins, puis s’élanja yers les nou- 


veaux débarqués, tenant encore à la main le mar- 
teau dont il 6e servait pour son travail. 

— Mam’zelle Rose! s’écria-t-il, mam’zelle Rose ! 

et Casimir ! et la plus belle petite fille dn 

monde I — Oh que je suis heureux ! — Mais d’où 
venez-vous donc, si beaux? Qn’est-il arrivé? Est- 
ce que vous n’êtes plus esclaves ? Comment s’ap- 
pelle cette petite Rose-là ? 

— Bon Zamor ! répondit Rose — quand le dé- 
luge du noir eut un moment d’arrêt — bon Zamor! 
je suis heureuse aussi de vous revoir ! 

Et elle tendit sa belle main vers la main rude et 
noire de son anoien amoureux si plein de respect. 

— Oli ! nou, mam’zelle ; j’ai la main toute hu- 
mide de sucre et de rouille : je salirais la vôtre. 

Mais, avisant un baquet d’eau placé près d’un 
travailleur, il en puisa une moque qn’il se versa 
d’nne main sur l’autre, puis il s’essuya avec son. 
tablier. 


— Maintenant, dit-il, je veux bien. 

Il pressa alors la main de Rose, puis celle de Ca- 
simir, puis celle de la petite, avec une véritable 
joie d'enfant. 

— Zamor fit Rose, et ma mère? 

— Elle se jiorte comme un charme. 

— Et SWomon ? dit Casimir. 

— Il n’est pas malade, mais il garde sonveut le 
hamac. Il va sur ses cent dix ans ! et dam ! c’est 
bien quelque chose ! 

— Maintenant, dit Rose, je pourrais répoudro à 

toutes vos questions, mais c’est à une autre per- 
sonne que je dois les premières nouvelles ! vous 
comprenez 

— Oui, je comprends, et vous avez toujours rai- 
son. Ce soir, ajouta-t-il, j’irai à Jolimont, et vous 

me raconterez tout, de votre musique de voix ! 

Mais attendez, fit-il encore, il y a ici quelqu’un do 
votre connaissance, avec qui j’ai souvent parlé de 
vous, allez ! 

Et, faisant un porte-voix de ses denx mains, il 
cria, dans la direction nécessaire. 

— Thermidor ! obé -Thermidor ! 


Une tête noire se retourna, qui, apercevant Za- 
mor près d’nn madras et d’un panama, jeta là clous 
et marteau, et prit sa ccttree vers le groupe d’où 
l’appel était parti. 


Quand Thermidor se trouva en face de Rose, de 
Casimir et de Rosine, il resta stupéfait, la bouche 
presque béante, comme s’il eût été frappé d’une 
paralysie subite. 

— Eli bien, Thermidor, fit Casimir, comment va ? J 
mon ami f 


— Bon Dieu Seigneur ! s’écria enfin le noir 

cst-co que je rêve ? C’est Roso 1 c’est Casimir ! et j 
■ . . .une petite Rose, par-dessus le marché ! / 


— Oui, Thermidor, dit 
Et comment allez-vous ï 


Rose, no«9 voilà enfin { 


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lé Vieux salomok. 


— Mais pas mal, comme vous voyez, répon- 

dit le noir dont l’étonnement ne semblait pas di- 
minuer. 

— Si vous voulez savoir ce que votre regard de- 

mande, lui dit Casimir, venez ce soir à Jolimont 
avec Zamor. Et, en attendant, adieu ou plu- 
tôt au revoir Nous sommes pressés d’arriver ! 

Rose fit un signe de tête à Thermidor, serra la 

main de Zamor et la petite famille continua 

son chemin. 

— As-tu vu ? Zamor. fit Thermidor ; elle t’a 
donné la main, et à moi elle n’a fait qu’un signe de 
tête ! Crois-tu qu’elle m’en veuille jusqu’à présent 
de ma sottise ? 

— Oh ! non, elle est bien trop bonne pour cela ! 

Mais, si tu avais vu ton visage quaud tu la regar- 
dais ! Tu devais l’avoir ainsi, la fameuse nuit où tu 
essayas tu sais? 

— Ce n’est pas ma fiiu te, à moi! Je vois bien 
maintenant que j’étais fou ! Elle s’offrirait à moi, 

que jo n’oserais pas! je crois Je suis laid et 

noir : et elle est plus belle que jamais ! Et Casimir, 
voilà un joli homme ! Et leur petite ! 

— Pas moins, dit Zamor, tu avais l’air de vou- 
loir la manger, et je crois que Casimir s’en est aper- 
çu. Si tu viens au morne, tiens-toi bien I 

Les deux noirs retournèrent à leur travail, après 
s’être donné rendez-vous pour aller le soir à Joli- 
mont. 


Partout sur le passage de Rose, de Casimir et de 
Rosine, on se retournait avec admiration. Ils 
avaient tourné les quais à leur gauche, et les 
avaient suivis jusqu’à la rue des Abymes, qui con- 
duit en droite ligne au chemin du même nom. 
Quelques femmes et filles de couleur les reconnu- 
rent, et ce fut, à chaque reconnaissance, une halte 
de plusieurs minutes. Rose faisait invariablement 
la même réponse : “ Je dois les premières nouvel- 
les à ma mère et à Salomon. ” Et à cette réponse 
personne ne pouvait faire la plus légère objection. 

En arrivant à la hauteur du petit pont des Aby- 
mes, jeté sur le canal Vatable, et qui sépare la 
ville du faubourg, une mulâtresse, qui reconnut 
Rose tout de suite, vint à elle et l’embrassa cordia- 
lement. Plusieurs autres s’attroupèrent autour 
des arrivants, et ce fut à qui exalterait la beauté 
de Rose. Elles regardaient aussi Casimir avec 
plaisir, mais la présence do Rose les contint dans 
les limites d’un sage silence. 

— Eh bien ! s’écria celle qui avait embrassé Ro- 
se, je vous prends toutes à témoin que j’abdique 
dès à présent la-couronne que toute la Pointe-à-Pi- 
tre m’a décernée comme étant la plus jolie du pays? 
«le ne suis pas jalouse, parole d’honneur! la diffé- 
rence est trop grande. 

— Alors, dit une autre, c’est Rose qui est la rei- 
ne ! Nous verrons biéasi la Martinique va rerapor- 


f ter le prix au mois de mai, comme l’année dernière. 

Rose et Casimir souriaient; mais, comme ils 
avaient hâte d’arriver, ils coupèrent court à tous 
les compliments, et rien ne les devant plus arrêter 
sur le chemin qu’il leur restait à faire, Casimir 
prit Rosine sur son bras gauche, et ils se remirent 
en route d’un bon pas. 

Comme onze heures sonnaient à l’église de la 
ville, ils aperçurent le sommet du gros arbre à 
pain qui avait tant nourri déjà le vieux sage. 
Bientôt ils le distinguèrent à moitié. Us n’étaient 
pas loin ! Le cœur de Rose battait à coups précipi- 
tés. Casimir sentit ses yeux se mouiller sa pe- 
tite Rosine l’embrassait à chaque instant 

— Arrêtons-nous uu instant! Casimir, dit Rose; 
tout mon sang me reflue au cœur; je crois que je 
vais tomber. 

— Courage! chère femme, répondit Casimir en 
soutenant Rose; les émotions du bonheur sont 
fortes, mais elles ne font pas de mal. 

Sa voix à lui-même tremblottait. Us s’arrê- 
tèrent. 

— Allons donc là! maman, dit Rosine en mon- 
trant une portion de la cabane* qui paraissait an 
coude du chemin. 

— O chère, chère enfant! s’écria Rose en em- 
brassant sa fille avec une frénésie d’aniOur mater- 
nel, tu pressons donc ! 

— Allons, Rose, prends mon bras, dit Casimir ; 
je tiendrai la petite de l’autre main. 

Ils se remirent en route d’un pas chancelant. 

Bientôt ils purent apercevoir la cabane entière, 
puis celle qu’on y avait ajoutée pour Suzanne. 

Mais au même instant, un grand chien noir, à 
longs poils, la queue fièrement relevée, arriva au 
trot allongé à leur rencontre. L’animal intelligent 
n’eut pas plus tôt approché son beau museau de la 
jupe de Rose, qu’il poussa de petits hurlements de 
joie, agita son panache naturel, et finit par jeter 
ses deux pattes de devant sur la poitrine de la 
jeune femme. Rose, au comble de l’émotion, l’em- 
brassa comme elle eût embrassé un chrétein 

tandis que Rosine, loin d’avoir peur, le caressait 
de ses petites mains. 

— Et moi, dit Casimir, et moi, Veille-Toujours^ 

Le chien quitta Rose et alla souhaiter la bienve- 
nue à son ami, avec les mêmes démonstrations de 
joie. 

— II a toujours son beau collier, dit Rose. 

Quelques secondes après, Casimir, Rose et Ro- 
sine étaient sur le seuil de la cabane de Salomon. 
Rose tenait Rosine dans ses bras. 

I Le vieux sage était étendu dans son éternel ha- 


mac. U dormait. Sa bonne vieille face semblait 
sourire dans uu rêve. Les arrivants avancèrent 
d’an pas, saus faire de bruit. Alors, sans s'éveil- 
ler, le vieux Salomon, tendant son bras tremblant 
du côté de Rose : 

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LE VIEUX SALOMOîÎ. 


— Mère Suzanne! b’écria-t-il, voici vos enfants! 

— Mes enfants ! répondit nne voix qui partait 
d’une chambre voisine. . . . mes enfants !! 

Et, presque en même temps, nne porte de com- 
munication s’ouvrit brusquement, et la vieille mè- 
re parut épouvantée de joie. 

— Mes enfants ! mes enfants!! s’écria-t-elle 

Et, défaillante de bonheur, elle enlaça de ses 
bras maternels son enfant et l’enfant de son en- 
fantl.... 

— O mon Dieu ! disait-elle au milieu des larmes 
de bonheur, j’en avais deux, et vous m’en rendez 
trois! 

Après une longue minute, elle s’arracha des 
bras de ses filles, et se jetant dans ceux de Casi- 
mir; 

— Casimir ! mon fils ! s’écria-t-elle, merci ! tu me 
les as ramenées! 

— Eh bien ! et moi { dit le vieillard réveillé an 
bruit de la porte brusquement ouverte. 

— Oh ! grand papa ! dit Rose en prenant la tête 
du vieux noir, et en mouillant de ses larmes son 
vénérable visage Dieu nous a donc réunis! 

— Je le savais, ma fille, et je vons attendais. 

Rose recula, non sans nue sorte de terreur. 

— Je te raconterai cela pins tard, ajouta-t-il. En 
attendant, tu n’as pas besoin d’avoir peur: je ne 
suis pas fou. 

— Oui, cher Casimir, disait Suzanne, il m’a tout 
dit, tout raconté, tout annoncé jour fi jour ! Je 
croirais qn’il communique avec ceux d’en-Hant. 

— A présent que vons êtes libres, mes enfants, dit 
Salomon, lions allons faire des projets, mais pas à 
cette heure. Ce soir, fi la veillée, noos causerons. 

• 

• * 

Le soir était venu. A deux heures de l’après- 
midi, on avait fait un repas en commun. Salo- 
mon, Suzanne, Casimir et Rose avaient mis la 
main fi la confection du dîner du retour, et il ne 
faut pas demander s’il fut bon, et surtout s’il fut 
trouvé bon ! On était arrivé fi la Cabane du Vieux 
avant midi, mais Salomon avait voulu que plus 
de deux heures s’écoulassent avant qn’on se mit fi 
table, afin de donner aux premières émotions le 
temps de s’épancher, et aux premières causeries 
celui de s’user un peu elles-mêmes. Aussi, fi deux 
heures, avait-on fait honneur an repas, et bu fi la 
bonne réunion et fi la non moins bonne liberté ! 
La mère et la fille avaient versé ce trop plein de 
Ihrmes qu’une grande joie amasse entre le cœur et 
les yeux. Casimir avait reçu de la vieille mère 
autant de bénédictions que de baisers, au récit, 
fait par Rose, du meurtre de monsieur Roque. Le 
mulâtre avait monté de cent degrés dans l’estime et 
dans l'admiration de la vieille; et elle était encore 
plus heureuse de voir sa fille appartenir fi un tel 
homme que de son retour aaprès d’elle. 


169 

Donc, eomme nous l’avons dit, le soir était venu. 
Zamor et Thermidor venaient d’arriver. Quel- 
ques-uns de leurs amis les avaient suivis, tous 
connus et estimés de Salomon et de Suzanne. 
De plus, une douzaine de mulâtresses, quarteron- 
nes, griffonnes et autres, des connaissances de 
Rose, y comprise la reine descendue du trône par 
une abdication volontaire I avaient gravi toutes 
ensemble le morne de Joliment qui certes n’a- 

vaient jamais vu ses petits sentiers foulés par au- 
tant de jolis pieds fi la fois! C’était en effet ta 
fleur des pois du pays que ces vingt jeunes filles ou 
jeunes femmes venues pour entendre, autour de 
leur nouvelle reiue, le récit des aventures de la 
petite famille ! Zamor était ébloui; Thermidor ne 
tenait pas en place ; les autres visiteurs se 
croyaient transportés dans un paradis comme ce- 
lui de Mahomet. Casimir était le plus beau, com- 
me Rose était la plus belle. Suzanne était bien 
heureuse t Quant fi Salomon, ainsi qu’un vénéra- 
ble patriarche au milieu d’une grande réunion de 
famille, il était l’objet des foins, de l’amitié, des 
respects de tous ! — Veille-Toujours ne savait fi 
qui répondre, tant il était accablé de caresses ! Il 
fallait voir son panache caudal circuler parmi tou- 
tes ces jupes légères, blanches, roses, rouges, gri- 
ses, vertes, bleues, jaunes, tontes sorties d’armoi- 
res parfumées !. . . . Fier et heurenx de voir la de- 
meure de son maître envahie par tant de beautés, 
il faisait flotter parmi elleB l’ornement qne lui 
avait donné la nature, comme Henry IV son pa- 
nache blanc au milieu des dangers de la bataille. 

— Mes enfants ! dit Salomon en élevant sa voix 
un peu chevrottante, vous ne pouvez pas rester 
debout pendant le récit qni doit avoir lieu; il fau- 
drait voir fi trouver moyen de vous asseoir, et en- 
suite fi faire silence. 

— Mais, grand papa, répondit Rose, nous som- 
mes trente, et il y a bien ici quatre chaises! 

— Ma fille, observa le vieux, il faut, autant que 
possible, savoir se tirer d’affaire, et ne pas être 
embarrassé pour des détails .de pen. — Casimir, 
dit-il ensuite, va avec trois hommes de bonne vo- 
lonté, derrière la maisonnette de tante Suzanne ; 
là, tu trouveras des planches ; apportez-en quatre - 
on les posera sur n’importe quoi, et tout le monde 
pourra s’asseoir. Les quatre chaises seront pour 
Casimir, pour Rose, pour Suzanne et pour Louisa, 
qui a abdiqué en faveur de Rose. Moi j’ai mon 
coffre. Rosine aura peur siège les genoux de sa 
grand’mère. 

Cinq minutes après ce discours, tout le monde 
était placé, et le silence se fit bientôt assez pro- 
fond pour que Casimir pftt prendre la parole. 

Alors, d’une voix tantôt calme et douce, tantôt 
vibrante et indiguée, d’antres fois pleine de ter- 
reur, puis émue d'amour, il raconta la longue série 
d’aventures que connaît le lecteur. Toutes “ les 

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170 


LE VIEUX SALOMON. 


oreilles étaient suspendues à sa voix ; ” tous écou- 
taient haletants, curieux ; ici respirant à l’aise, là 
bouillant d’indignation. Jamais narrateur n’ob- 
tint pareille attention. Quelques rires partirent 
à deux ou trois reprises, comme des fusées, de 
vingt bouches gracieuses, ornées de perles fines et 
blanches ; plus souvent des larmes coulèrent de 
tous les yeux ; parfois des cris d’indignation écla- 
tèrent. . - - 

Quand Casimir redit la scène nocturne dans la- 
quelle il avait renversé son maître, au milieu de 
l’obscurité, des bravos éclatèrent parmi les femmes. 
Quand il raconta cette autre scène du narcotique, 
dans la nuit aussi, où monsieur Roque abusa, 
comme un misérable, de la pauvre Rose endor- 
mie tous les yeux lancèrent des flammes, et 

Thermidor baissa involontairement la tête. Lors- 
que, arrivé au fameux quatre-piquets, Casimir tint 
ses auditeurs en suspens, en détaillant chaque 
parcelle de ce fait capital, on n’entendit plus que 
la respiration de Veille-Toujours, qui sommeillait 
paisible aux pieds de son maître. Quand le fouet 
de Pierre siffla, dans la bouche de Casimir, il y 
eut nne seconde de terreur. . . . mais — lorsque le 
ooutelas vengeur perça la poitrine du tyran, une 
explosion de soulagement accompagna la reprise 
de trente respirations suspendues. 

Ce fut bien autre chose ensuite.! car, à partir de 
ce moment, Casimir ne parla plus avec sa voix 
ni avec son geste, ni avec les intonations à effet, 
que tout orateur emploie, môme malgré lui ; ce fut 
son cœur, son cœur seul qui répandit, en passant 
par ses lèvres, tons les plus nobles sentiments de 
la gratitude; ce fut son âme, qui, échauffée par le 
souvenir des bienfaits, brisa tontes les conventions 
du langage humain, et s’éleva jusqu’au sublime. . , 
car il parlait alors des frères de la Croyance Uni- 
verselle, des hommes qurrisqnent leur vie ponr dé- 
fendre les opprimés, qni offrent, pour aiusi dire, 
leur poitrine aux poignarda des guet-apens, aux 
exécutions de la loi du lynch, pour former de fra- 
ternelles associations eu faveur des esclaves, pour 
l’pxtinctiop de l’esclavage ! Dans sa reconnaissan- 
ce passionnée, Casimir les représentait comme les 
apôtres du Christ, prêchant la fraternité au milieu 
d’orgueilleux propriétaires d’esclaves, la liberté au 
milieu des plus affreux tyrans! Il ne chercha rien 
et trouva tout. Il n’arrangea pas ses phrases et 
dit des choses sublimes. Dieu était dans son âme, 
et quand ce saint nom passait sur ses lèvres, il 
semblait les embaumer et les sanctifier. Ce qn’é- 
prouvait et exprimait l’auditoire, ce n’était pins de 
l’admiration, ce n’était pluB de la frénésie, ni de la 

colère, ni de Ta joie, ni de la curiosité C’était 

comme nne divine extase, comme nn saint recueil- 
lement On eût dit le peuple prosterné, écou- 

tant Jésus debout sur la montagne 1 

Il dit leur fuite, les noms vénérés de ceux qui 


l’avaient protégée, leur séjour au sein d’une noble 
et hospitalière famille, puis son arrestation à lui, 
et la liberté de Rose ! Il raconta ses deux mois de 
prison, sa condamnation à moi t, son évasion, œu- 
vre des frères comme la liberté de Rose ! son voya- 
ge, son arrivée à New-York, dont le sol libre 
l’avait fait libre ! sa traversée avec le digne capi- 
taine Smith, et enfin son retour avec sa femme et 
leur enfant, dans le pays de leur cœur ! 

Quelques secondes de silence suivirent la fin 
des aventures de la petite famille, racontées par 
Casimir. Alors, les respirations reprirent leur 
cours régulier ; quelques paroles furent échangées, 
ça et là, à voix basse, puis un peu plqs haut. 
Bientôt ou entoura les deux héros de ces rapides 
aventures qui s’étaient déroulées pendant le laps 
de cinq annnées. Les hommes firent cercle au- 
tour de Casimir, les femmes autour do Rose, cha- 
cun demandant nne explication, nn nouveau dé- 
tail, un renseignement Tous surtout étaient heu- 
reux de les savoir libres. 

— Mes epfants — dit Salomon en s’adressant à 
tons — voilà bientôt dix heures, et j’ai une confé- 
rence qui me tiendra jusqu’à minait. Il est donc 
temps que vous vous retiriez, et je vous invite à 
le faire. Vous savez que le vieux ne se gêne pas : 
il ne lui teste pas trop de temps à vivre pour qu’il 
en puisse perdre ! 

Ce fut alors à qui viendrait serrer la main.de 
l'aveugle, ou l’embrasser en lui souhaitant le bon- 
soir, et bientôt l’ajoups fut vide d’étrangers. 

Alors, on entendit, sur le chenu» de la demeure 
du vieux sage, les voix deiî assistants qui descen- 
daient le morne, en faisant force commentaires sur 
les événements racontés- Des timbres frais et 
jeunes se mêlaient à des notes mâles et fortes — 
comme se môle la basse à l'instrument chantant — 
et toutes ces voix allaient diminuant à mesure, 
qu’elle s’éloignaient, et, quelqnes minutes après, 
on n’entendit pins que le mnrmnre de la brise 
dans les grands arbres, et le concert des iuspete* 
de nuit dans les halliers de la route. 


XIX. 


CAUSERIES ET PROJETS. 


— Asseyous-nona, mes enfants, dit Salomon à 
Casimir, à Rose et à Suzanne ; asseyons-nous et 
causons. 

— Mais, grand papa, dit Rose, quelles idées 
avez-vous donc eu tête f II me semble qu'il y a des 
projets sur le chantier - . . - 

— Chaque chose a son temps, chère fille de mon 
cœur, répondit le vieux. Oui, j’ai des projets, et 
je vais vous les communiquer tout de suite, afin 
que nous en commencions l’exécution pas plus tard 
qu’après-demain. Je ne suis pas de la première 

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171 


LE VîEUXxSALOMoN. 


jeunesse? ajonta-t-il en souriant, et je n’ai pas de 
temps à perdre. 

— Moi, dit Suzanue en câressaut Bosine qu’elle 
avait déjà accaparée pour elle senle, j’aime beau- 
coup les projets de Salomon: il eu résulte tou- 
jours du bon pour quelqu’un. 

— Voici l’affaire, dit le vieil aveugle: Nous al- 
lons construire une maisonnette à la suite de celle 
dè' Suzanne, pour Casimir, Bose et Bosine ; Za- 
mor, qui est aussi bon charpentier que le mari de 
Bose, travaille a avec noos, ainsi que deux autres 
libres que j’ai engagés. 

— Comment l interrompit Bose, est-ca que vous 
travaillerez aussi, vous, grand-papa f 

— Vilaine bavarde ! fit le vieux tu verras si 

jé travaillerai ! J’en ferai plus à moi seul que les 
quatre ensemble ! 

— C’est tin peu fort ! riposta la jolie fille. Déci- 
dément, grand-papa, vous êtes jeune et clairvoyant I 
— Jeune, non ! — dit Salomon — clairvoyant, 
oui ! et plus que vous autres tous! — Mais silence! 
je défends qu’on m’interrompe! 

— Nous avons, continua-t-il, les chevrons et les 
poteaux de charpente, plus un lot de planches tou- 
tes varlopées ; on achètera d’autres bois, les ferru- 
res et le reste, et il faut que tout soit achèvé dans 
trois semaines ! Et que la chambre de Bose soit 
tapissée de papier rose, et la salle de papier bleu 1 
Quant à la cuisine, vous l’arrangerez comme vous 
voudrez. On décorera en même temps la chambre ! 
de tante Suzanne. Quant à ma cabane, je veux 
qu’elle reste telle qu’elle est : j’ai mes motifs. 

— Ah ça, mais, grand-papa, dit Bose, vous êtes 
un despote! savez- vous. .. . Si nous voulons répa- 
rer votre demeure, nous ! 

— Et si je ne veux pas, moi ! 

— Alors, si nous ne voulous pas tapisser nos 
chambres ! 

— On les tapissera tout de même ! s’écria le 
vieux. Je suis le père, le grand-père, l’aïeul, le 
bisaïeul ! moi, et vous, vous êtes mes enfants, et 
vous devez m’obéir ! D’ailleurs, mademoiselle Op- 
position, vous n’avez pas la parole ! — Viens que 
je t’embrasse, mà Bose ! ajouta-t-il : tu es la gai té 
de mes derniers jours, et je ne t’oublierai pas là- 
Haut! 

— Et moi, père, dit Casimir, ai-je la parole f 

— Non, mon garçon, je suis un roi absolu, et 
v’est pour le bonheur de mes sujets, puisque je ne 
veux que les rendre heureux. — A propos, ajouta- 
t-il, combien avez- vous d’argent? 

— Je ne sais pas, répondit Casimir; demandez 
à Bose. 

— Nous avons huit ceut francs, répondit la mu- 
lâtresse — 

— Moi j’en ai cent vingt, dit la mère Suzanne. 

— Et moi, ajouta Salomon, j’ai quarante gour- 


des percées, et quelque petite monnaie, mettons 
deux oents francs. Total : onze cent vingt. Eh 
■ bien, nous mettrons chacun la mo.tié de notre 
avoir, et aveo ce qu’il reste de bois, nous arrive- 
rons à tout faire, et il nous restera un peu d’ar- 
gent Quant à Joliment, qui m’appartient, je le 
donne à Bosine en toute propriété. 

A ces mots, il ouvrit un coffre, en tira des pa- 
piers, et, appelant la petite fille, qu’il prit sur ses 
genoux : 

— Tiens, chère petite, dit-il, voilà un abri pour 
ta jolie tête. Sois-y heureuse ! je viendrai t’y voir, 
de là-haut, quand tu seras grande ! 

— Père, dit Casimir, pourquoi vous dépouillez- 
vous pour notre enfant ? 

— Parce que cela me plaît! répondit le vieux. 
Ne crois-tu pas que je vais emporter la terre de Jo- 
mont dans le ciel ! 

— Mais, grand-papa, voue êtes vivant et 

— Et j’ai encore, cinquante ans à vivre ! n’est-ce 
pas ? Vous allez peut être me bercer à l’air de ce 
refrain-là ! — Quand la petite maison sera achevée, 

ajouta-t-il, je préparerai mon passe-port et il ue 

sera pas trop tôt. . . . 

Il y eut un moment de silence. 

— Quels sont les hommes que vous avez engagés? 
père, demanda Casimir. . . . 

— Deux amis, répondit l’aveugle, deux amis qui 
ne vous contrarieront pas touchant la Croyance 
Universelle qui vous a sauvés ! 

— Oh! tant mieux ! dit Casimir, nous pourrons 
causer avec plaisir et profit. 

— Grand-papa, demanda Bose d’une voix mys- 
térieuse, eu allaut s’asseoir sur les genoux du bon 
vieillard — grand-papa, dites-nous donc un peu ce 
que veulent dire vos paroles de ce matin : que vous 
saviez nos malheurs et que vous nous attendiez.. . 

Casimir s'approcha pour entendre la réponse de 
Salomon. 

— Mes enfants, 'dit-il, avant de partir pour la 
patrie universelle et éternelle, je vous donnerai un 
livre, encore inconnu, qui vous apprendra bien des 
choses, et qui répondra à votre question longue 
ment et clairement, et à bien d ; autres encore. Eu 
attendant, je puis vous dire ceci : 

“ Toute créature humaine qui croit aux choses 
grandes et sensées : à la paternelle bonté et à l’in- 
faillible justice de Dieu ; au mérite du bien, et au 
démérite du mal ; à l’âme immortelle, et par con- 
séquent à la Communication entre les âmes sympa- 
thiques du ciel et de la terre ; toute créature hu- 
maine qui a le courage de rejeter les sottises et les 
mystères des religions fabriquées par les hommes, 
courage qui l’expose aux persécutions des sots et à 
l’abandon des intéressés à l’erreur ; qui a en théo- 
rie et en pratique l’amour du prochain et la dé- 
fense de l’opprimé; toute créature humaine qui 

s’est placée dans ces conditions, qui travaille selon 

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172 


LE VIEUX SALOMON. 


ses facultés au bien général, dans quelque situa* 
tion qu’elle se trouve, et qui, s’isolant — par le re- 
cueillement — des choses de la terre, demande fer- 
mement à Dieu de voir à travers le temps et l’espa- 
ce peut voir à travers le temps et l’espace, au- 

tant qu’il est nécessaire pour le bien. ” 

Voilà ce que je puis vous dire, et pas davantage. 
Vous saurez tout quand il sera temps, parce que 
vous êtes de ceux que Jésus appelait les hommes 
de bonne volonté. 

Ne me croyez pas un savaut ni un enthousiaste 
parce que je vous parle ainsi. Quiconque lira ce 
que j’ai lu, entendra ce que j’ai entend u 9 et verra 
ce que j’ai vu, pensera et parlera de même, de- 
puis l’esprit le plus superbe, jusqu’au cœur le plus 
simple. 

Mes cillants, pour développer cette Croyance 
Universelle — d'où je tire ce que je vous enseigne 
— il faudrait un livre entier. Ce livre est fait, 
mais le temps n’est pas eucore venu qu’il soit pu- 
blié en toutes les langues vivantes, comme il le se- 
ra uti jour. 

J’ai vu votre esclavage, Casimir, et les poursui- 
tes de Rose, et votre résistaucc, et vos peiues, et 
votre délivrance! Je vous ai vus sur le navire qui 
vous ramenait. Votre image grandissant à mes 
yeux, au bout du télescope moral posé sur le re- 
gard de mon âme, 111’a appris que vous approchiez, 
jusqu’au moment où vous avez mis les pieds sur 
notre rivage. C’était autant un songe qu’une vi- 
siou, et il u’y a pas là le plus miuce phénomène. , 
“ L'intelligence explique les choses physiques; 
l’âme les choses spirituelles. Seulement, de même 
que pour voir les chose^de la terre il faut ouvrir 
les yeux du corps, de même pour voir les choses 
du ciel il faut ouvrir les yeux de l’âme. ” 

Casimir avait la tête penchée sur sa poitrine. . . 
et méditait. Rose regardait Salomon comme le 
croyant doit regarder le prophète. Suzanne com- 
prenait peu. 

— Mes enfants, quand la petite maison sera 
achevée, dit le viel aveugle, savez-vous ce qu’il 
faudra arborer à sou modeste sommet, qui se ter- 
minera en pointe do pyramide? — Toi, Casimir, 
à quoi dois-tu le salut et la liberté, et quel est 
l’emblème de la Croyance universelle ! 

— Oh ! s’écria Casimir quelle idée! quelle 

graudeidée! V Etoile ! 

— Oui, mon fils: u U Etoile de Humanité sur la 

Pyramide du Progrès !. ...” Et c’est moi qui la po- 
serai de mes mains ! Je gravirai l’échelle à tâtons, 
et, dans la cavité toute préparée à la recevoir, je 
planterai la tige qui porte notre emblème! — Re- 
gardez ! ajouta-t-il 

Et, prenant dans sou coffre un papier blanc, 
il le déplia et en tira une étoile de métal doré, de 
dix à douze pouces de diamètre. 


— Quand je ne serai plus parmi tous, dit-il, vous 
la regarderez, et vous penserez au vieil aveugle 
qui vous aura éclairés ; et lui, du haut de la patrie 
commune — où vous viendrez le rejoindre un jour, 
il vous verra et vous bénira, ô mes enfants ! 


Il était minuit : on se sépara. 

Suzanne enleva un matelas de son lit, le mit sur 
le plancher en le protégeant par une natte, et, 
malgré les représentations de sa fille, elle y voulut 
coucher avec Rosine, et donna son propre lit à Ca- 
simir et à Rose. Les meubles — rapportés des 
des Etats-Unis, à bord de la Caroline , — devaient 
être transportés le lendemain à Jolimout. 

Doux repos que celui qu’ils goûtèreut — cette 
première nuit — au pays natal, libres ! et entourés 
de tout ce qu’ils aimaient, leur mère et leur meil- 
leur ami ! — Et au réveil I quand leurs yeux recon- 
nurent ce jour si gai, ce ciel si pur, cette nature si 
riche, et le soleil qui donnait la vio à ce tableau 
magique! Oh! tous les rêves qu’ils avaieut pu 
faire 11e valaient certes pas la réalité à laqnelie 
ils ouvraient les yeux! — Et la pauvre vieille mè- 
re ! Quaud, l’uu après l’autre, Casimir et Rose vin- 
rent lui donner le baiser du matin, eu lui disant: 

4i Bonjour, mère ! ” quelles peusées remuèrent dans 
son pauvre coeur esseulé pendant cinq ans !. . . . 

Joies de la famille ! seules vous prouveriez Dieu, 
si Diour n’avait écrit son saiut uoui daus notre 
âme 1 Joies de la famille ! que sont, au prix de 
vous, et la satisfaction des ambitious, et l’acquisi- 
tion des grandeurs, et le superflu du luxe, et l’or- 
gueil de la domination ? Y a-t-il sur la terre un 

autre bonheur que celui que vous douuez? Les 

plaisirs sont éphémères et usent la vie 5 les volup- 
tés de rencontre sont fugitives et laissent souvent 
des souvenirs amers; ni les uns ni les autres lie 
fout un duvet au lit de la vieillesse, et n’entourent 
(le soins amis les têtes vénérables couronnées de . 
cheveux blancs. Vous, joies de la famille, amour 
filial, amour conjugal, amour paternel, amour fra- 
ternel, vous semblcz vous entendre pour vous sou- 
der les uns aux autres, et former une chaiue de 
bonheur qui va du berceau à la tombe. 

XX. 

LE VIEUX SALOMON. 

Vingt-quatre jours après, la maisonnette était 
achevée. La toiture eu était peu inclinée, et sur 
le haut de la façade 011 avait fixé deux madriers, 
taillés en biseaux, dont les extrémités les plus 
larges se rejoignaient en formant une pointe de 
pyramide. Ce sommet avait été creusé au tarière, 
et dans la cavité on avait glissé un petit cylindre 
de cuivre, creux, daus lequel il ne s’agissait que 
de laisser couler d’elle-même la tige de l’Etoile. 

Oa était au J avril ; c’était tui dimanche ; la pose 
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LE VIEUX SALOMON. 


173 


(lç , l’étoile avait été fixée pour midi. Quelques 
voisins invités, surtout parmi les frères du vieil 
aveugle, devaient se rendre, à cette heure-là, à Jo- 
limont, pour assister à la cérémonie. Ou avait 
préparé du café et quelques liqueurs, avec accom- 
pagnement de gâteaux confectionnés par les jolis 
doigts de Bose. A onze heures et demie quaran- 
te personnes étaient réunies à l’ajoupa. Salomon 
allait de l’une à Pautre, plus joyeux qu’il avait pa- 
ru depuis longtemps. Suzanne et sa fille offraient 
à la ronde les petits verres et les gâteaux. Veille* 
Toujours avait eu beacoup do réceptions à faire 
dans l’étroit sentier, et pour s’en reposer, il allait 
chercher de l’eau fraîche à la Source. Bosine fai* 
sait les délicés de l’assemblée par sa gentillesse et 
ses reparties. Sa graud’mère ne la quittait pas 
des yeux, et dès qu’elle ne la voyait plus à deux 
pas d’elle, elle courait de tous côtés, comme si un 
croquemitaiue quelconque l’eût enlevée. 

Enfin midi arriva, et Salomon, malgré ses cent- 
dix ans, s’avança d’un pas assez ferme vers l’échel- 
le, posée bieu en face du sommet où il devait opé- 
rer la pose de l’Etoile. 

— Eh, eh, disait-il en passant devant les jeunes 
hommes qui le regardaient, il n’y en a pas beau- 
coup qui en feront autant à mon âge ! 

La difficulté n’était pas, une fois au haut de 
l’échelle, de mettre la tige dans sa gaine, mais elle 
consistait à atteindre le sommet de cette échelle ! 
Il fallait encore du poignet et du jarret pour gra- 
vir les vingt bâtons écartés d’environ dix pouces 
les uns des autres. 

Salomon avait l’Etoile attachée au cou par un 
ruban, de façon à ce que ses deux maius fussent 
libres. Il gravit les dix premiers échelons sans 
beaucoup de peine; mais arrivé là, il s’arrêta un 
moment. 

— Les yeux me brûlent, dit-il, et il me semble 
que quelque chose remue dans mou cerveau. 

— Descendez, père, dit Casimir ; c’est peut-être 
uu étourdissement, et vous pourriez tomber. 

— Non, répondit Salomon, j’irai jusqu’au bout; 
je veux arborer cette^toile avant qu’on n’arbore, 
dans les colonies françaises, l’étendard de l’éman- 
cipation ! 

— Alors, vous avez le temps, dit une voix 
triste. 

— Pas trop! répondit l’aveugle - . . . 

Et il reprit sou ascension. Il montaient lente- 
ment, portant, à chaque échelon, une main à ses 
yeux, comme s’il eût essuyé quelque larme. Tous 
les regards étaient tournés vers lui avec, anxiété, 
car une chute eût probablement tué le pauvre 
vieux. Enfin, il arriva à sa vingtième et dernière 
station. Alors, teuaut l’échelle de la main gau- 
che, il prit l’Etoile de la droite, tâta un instant, 
trouva aisément le trou et y glissa la tige. Com- 


me cette tige "était carrée, l’Etoile se trouva bien 
de face sans qu’il fût nécessaire de la tourner. 

Mais à peiue eut-il achevé cette tâche, qu’il 
poussa un cri. 

— Je vois! s’écria-t-il eu même temps je 

vois!! A moi ! la tête me tourne à moi ! 

Il n’avait pas lancé le second appel, que Casimir, 
arrivé au sommet de l’échelle, le retenait de ses ro- 
bustes bras. Ils tremblaient tous les deux, l’un 
de joie, l’autre de peur. 

— * O mou eufant ! dit Salomon, Dieu me rend la 
lumière. . . .et tu es le premier homme que j’aie vu 

depuis trente ans! Je te reconnais! Casimir 

tu as passé si souvent dans mes visions ! 

• — Père ! père — ne vous trompez-vous point? 
fit le mulâtre ému. 

— Non, non, je ne me trompe pas ! Je vois le 
ciel bleu, parsemé de jolis nuages blancs! Je vois 
les doux pitons de la Soufrière ! Je vois la verdu- 
re des plaines et les géants des forêts ! Tiens, voi- 
là là-bas, un palmiste que j’ai planté ! Voici 

près de nous l’arbre à pain qui m’a nourri et ici, 
en bas de nous, voilà des amis qui vont bientôt 
chanter: Gloire à Dieu ! car l’heure de la délivran* 
ce n’est pas loin ! 

On entendait d’eu bas les paroles de SalomoD, 
et chacun, dans une cruelle incertitude, u’osait 
crier de joie ou gémir de chagrin, de peur de se 
tromper. 

— Va! Casimir, dit Salomon, l’étourdissemeut 
du bonheur est passé : je puis descendre scol, et 
sans chercher les échelons ! 

Et alors il descendit seul les vingt degrés. Quand 
il eut posé les pieds sur le sol, il se retourna vers 
les assistants stupéfaits : 

— Mes amis, mes amis! s’écria- t-il.... je vous 
vois donc avant de mourir ! 

Et il ouvrit ses bras dans lesquels se jetè- 

rent quelques-uns do ceux qui étaient le plus près 
de lui. 


Bientôt la nouvelle se répandit; que le vieil aveu- 
gle avait recouvré la vue.... à ceut-dix ans! après 
Pavoir perdue à quatre-vingts. Ce n’était ni un 
miracle, ni même un phénomème ; mais le fait, 
rapproché de l’espèce de sainteté mystique du 
vieux noir, et du don de prophétie dont il avait 
fait preuve si. souvent, parut surnaturel à beau- 
coup. Les geus d’instruction en furent surpris 
comme d’une chose seulement rare, mais ils n’en 
fureut point frapi>é8 comme d’un phénomène. Tou- 
jours est-il que, deux heures après, le morne de 
Jolimout était visité par plus de deux cents per- 
sonnes de toutes couleurs, de tout âge et de toute 
condition. Le vieux sage souriait à tous, et disait 
que ce retour subit de la lumière dans ses yeux 
éteints depuis trente ans, était pour lui le signal 


de sa délivrance définitive. 


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fu LE VÏEtfX feALOMOïT. 


— Et, ajouta-t-il à quelques-uns, comme je ne 
partirai pas sans avoir vu l’émancipation de notre 
rare, dans ces colonies, c’est aujourd’hui mémo que 
je voudrais eu tendre sonner ma dernière heure ! — 
Et qui sait 1 . . . . 

Bientôt les sentiers de Jolimonfc furent trop 
étroits pont la foule qui partait et pour celle qui 
venait», ét Veillc-Toujours avait renoncé à son of- 
fice de conducteur. C’était comme une foire de 
village, étt comme un encan après décès. L’Etoile 
de la maisonnette plaisait à tous comme ornement, 
et à quelques-uns comme symbole. 

A un certain moment, ou vit un exemple de la 
forcé iWiative, parmi les hommes. Un jeune 
blanc apercevant une fente assez large au coffre de 
Sttloineiï, èfi voulant être utile au vieux noir, glissa 
une piéèe de deux francs dans cette sorte de tronc. 
A partir de ce moment, ce fut à qui mettrait de 
l’argent dans le bienheureux coffre. Depuis le sou 
du pauvre noiT esclave jusqu’à la gourde pleine ou 
pereée — do riche blanc, l’argent et le cuivre 
tombèrent comme grêle l’un snr l’autre, depuis 
deux heures jusqu’à la nuit ! Salomon s'était éloi- 
gné du coffre pour n’avoir pas l’air de pousser aux 
offrandes. Rose au contraire souriait à cette plaie 
improvisée, récompensant d’un sourire aux blan- 
ches dents les visiteurs généreux, c’est-à-dire aussi 
bien ceux qui mettaient l’obole de cuivre que ceux 
qui glissaient la pièce blanche. Et vraiment, ce- 
lui à qui profita plus tard cette aubaine providen- 
tielle eut pu remercier autaut la belle fille qui sou- 
riait que le jeune homme qui avait donné l’exem- 
ple de cette délicate charité. — Vers le soir, com- 
me le plus grand nombre des visiteurs s’étaient 
retirés, Rose -aperçut, du coin de l’œil, une main 
blanche qui glissait utie pièce jaune. C’était le 
premier or qu’elle voyait descendre dans le coffre. 
Elle regarda le visage de ce généreux ami, et re- 
connut Edouard Oh. — Vous ici! monsieur, s’écri- 
a-t-elle, et elle alla vers lui. — Oui, belle Rose, ré- 
pondit le jeuue homme : je veux eutrer pour une 
planche dans la construction de votre asile, car il 
porte à sou sommet un symbole cher à mon cœur.” 

En ménagère prévoyante. Rose avait mis à part 
quelques gâteaux et uu reste de bon rhum anisé. 
Elle alla chercher la bouteille et le plateau, et, re- 
vmaut vers Edouard, elle lui offrit sa part de la 
collation. Le jeune homme sourit à cette mignon- 
ne attention, et, avant d’avaler son petit verre : — 
Oh ! dit-il presque bas, si je trouvais une créature 
comme celle-là, je ne serais pas longtemps garçon ! 
Itosc l’eu tendit. — Et la couleur! dit-elle en sou- 
riant. — Est-ce que vous me prenez, répondit-il, 
pour un colon du siècle passé! Le bonheur n’a pas 

de préjugés et ma Croyance non plus! ajouta* 

t-il en serrant la main de la belle mulâtresse. 

Ce ne fut qu’à neuf heures du soir que la villa 


de Jolimont se trouva réduite à ses habitants ac- 
coutumés. — Nous ne pouvons